SERMON CCCXLIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCXLIV.

L’AMOUR DE DIEU ET L’AMOUR DU SIÈCLE.

 

Analyse. — L’amour de Dieu et l’amour du siècle se disputent l’empire de notre cœur, et celui d’entre eux qui l’emportera l’entrainera à lui. Il faut donc préférer à l’amour du siècle l’amour de Dieu, l’amour qui met au-dessus de toute l’obéissance due à Dieu et à l’Eglise. Ce qui doit-il nous y engager spécialement, c’est 1° l’exemple de Jésus-Christ qui a su préférer l’amour de Dieu à l’amour de lui-même considéré comme homme ; c’est 2° l’espérance d’échapper par ses mérites à la seconde mort ; c’est 3° la vue des sacrifices quelquefois incroyables que font les mondains afin de prolonger leur vie de quelques jours. Ainsi donc, sachons trouver notre âme pour la perdre, et la perdre pour la retrouver ensuite ; mais ayons soin de ne la perdre pas pour de l’or, de la perdre uniquement pour l’amour de Dieu.

 

1.    Durant cette vie et dans toutes nos tentations, deux amours sont aux prises l'un avec l’autre : l’amour de Dieu et l’amour du siècle, et celui des deux qui l’emportera attirera à lui par son propre poids le sujet où il se trouve. En effet, ce ne sont ni des ailes ni des pieds, mais nos affections qui nous portent à Dieu ; comme ce ne sont ni des nœuds ni des liens matériels, mais désaffections contraires qui nous tiennent attachés à la terre.

Aussi le Christ est-il venu transformer notre amour, et de terrestre qu’il est, en faire un amour de vie céleste. SI pour l’amour de nous il s’est fait homme, lui à qui nous devons d’être hommes; si tout Dieu qu’il est, il est devenu homme, c’est pour faire des hommes autant de dieux. Tel est donc le but désigné à notre ardeur guerrière ; c’est pour l’atteindre que nous devons lutter contre la chair, lutter contre le démon, lutter contre le siècle. Or, prenons confiance, car s’il oblige à ce combat, ce n’est pas pour en être lui-même spectateur sans prêter secours, ni pour nous exciter à compter sur nos forces. Compter sur ses forces, quand ou est homme, c’est compter sur les forces d’un homme : or, « maudit quiconque met son espoir en l’homme (1) ». Embrasés des feux de cet amour pieux et saint, les martyrs ont consumé en quelque sorte, par la vigueur de l’âme, le chaume de la chair, et tout entiers néanmoins ils sont parvenus avec leur esprit près de celui pour lequel ils huilaient. Il y a plus : la chair même, pour avoir dédaigné les biens présents, recevra à la résurrection des morts, l’honneur qui lui est dû. Si elle a été jetée dans les sillons avec ignominie, c’est pour ressusciter avec gloire.

2.    A ceux qui sont enflammés, ou plutôt qu’il veut enflammer de cet amour, le Seigneur adresse ces mots : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi ; quiconque aussi ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas digne de moi non plus (2)». Ce n’est pas supprimer, c’est mettre en ordre l’amour des parents, de Réponse et des enfants. Aussi n’est-il pas dit : Qui aime, mais : « Qui aime... plus que moi ». N’est-ce pas dans le même sens que l’Eglise s’écrie dans les Cantiques des cantiques : « Il a réglé en moi la charité (3)?» Aime ton

 

1 Jér. XVII, 5. — 2 Matt. X, 37, 38. — 3 Cant. II, 4.

 

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père, mais ne l’aime pas plus que le Seigneur ; aime celui qui t’a donné la vie, mais ne l’aime pas plus que celui qui t’a créé; car ton père ne savait pas, en te donnant le jour, qui, ni quel tu serais. Ce père l’a nourri, il est vrai ; mais ce n’est pas lui qui a créé le pain pour apaiser ta faim ; il faut même, pour que tu hérites des Liens qu’il te réserve, qu’il quitte la terre ; il te fait vivre par sa mort. Dieu au contraire conserve près de lui l’héritage qu’il te destine; tu posséderas cet héritage en même temps que ce Père divin ; pour lui succéder tu n’as pas besoin d’attendre qu’il te précède : toujours uni à ce Père immuable, tu demeureras éternellement en lui.

Oui, aime ton père, mais ne l’aime pas plus que ton Dieu. Aime aussi ta mère, mais ne l’aime pas plus que l’Eglise, qui t’a enfanté pour la vie éternelle. Que ton amour pour tes parents t’apprenne même combien tu dois aimer Dieu et l’Eglise. Eh! si tu dois tant aimer ceux qui t’ont communiqué une vie périssable ; quelle affection ne dois-tu pas à ceux qui t’ont enfanté pour l’éternité, pour subsister durant l’éternité? Aime ton épouse, aime tes enfants en les amenant à servir Dieu avec toi ; car une fois uni à Dieu, lu ne craindras Sus d’en être séparé. Ce motif même te défend de les aimer plus que Dieu ; et c’est les aimer absolument mal, que de négliger de les attirer à servir Dieu avec toi. Viendra peut-être l’heure du martyre; tu es résolu à confesser le Christ, et il pourra se faire qu’en le confessant tu subisses une peine temporelle, la mort même temporelle. Ton père, ton épouse ou ton fils viendront essayer de te gagner pour le décider à ne pas mourir, mais leurs séductions mêmes seront cause de la mort. S'ils ne réussissent pas à te persuader tout à coup, souviens-toi de ces mots : « Qui aime son père, ou sa mère, ou son épouse, ou ses enfants plus que moi, n’est pas digne de moi».

3.    Mais l'affection charnelle cède aux caresses des parents, cl la tendresse humaine semble succomber. Ah ! resserre les plis de ta robe qui descend, ceins-toi de courage. L’amour charnel te tourmente? Prends ta croix et suis le Seigneur. Ne vois-tu pas leu Sauveur, tout Dieu qu’il soit dans un corps et avec un corps, manifester en lui des sentiments humains, quand il dit : « S'il est possible, mon Père, que ce calice s’éloigne de moi (1) ?» Il

 

1 Matt. XXVI, 39.

 

savait bien que ce calice ne pouvait s’éloigner de lui, il était venu pour le boire, pour le boire volontairement et non par force. Il était tout-puissant; s’il l’avait voulu, ce calice se serait éloigné, car il est Dieu comme son Père, son Père et lui ne forment qu’un seul Dieu. Mais c’est en tant que possédant une nature d’esclave, une nature que pour toi il a empruntée de toi, qu’il fait entendre ce cri d’un homme, ce cri d’un homme de chair. C’est toi qu’il daigne personnifier en lui, et c’est pour qu’en parlant de ses faiblesses tu puises en lui la force. Il fait voir la volonté par où lu peux être tenté ; puis il montre aussitôt quelle volonté tu dois préférer à la tienne. « Mon Père, s’il est possible, que ce  calice s’éloigne de moi ». Telle est ma volonté d’homme; car ici je suis homme, je parle d’après ma nature d’esclave, « Mon  Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». C’est le cri de la chair, et non de l’esprit; de la faiblesse, et non de la divinité. « S'il est possible, que ce calice s’éloigne de moi». C’est la même volonté dont il est question dans ces paroles adressées à Pierre : « Mais lorsque tu auras vieilli, un autre te ceindra et te portera où tu ne veux pas (1) ».

Comment donc les martyrs ont-ils vaincu? C’est qu’à la volonté de la chair ils ont préféré la volonté de l’esprit. Ils aimaient cette vie et l’appréciaient. Mais en considérant rattachement qu’on a pour elle, bien qu’elle doive finir, ils se disaient combien il faut s’attacher à celle qui ne finira point, l’n mortel ne veut pas mourir; nécessairement toutefois il mourra, tout en refusant toujours de mourir. A quoi parviens-tu ? qu’obtiens-tu ? qu’arraches-tu en refusant de mourir? Tu n’as pas le pouvoir de supprimer celle nécessité de subir la peine de mort. Ce que tu redoutes, arrivera malgré toi; ce que lu retardes, malgré toi viendra un jour. Tu fais tant d'efforts pour retarder la mort, en fais-tu pour y échapper? Si les amis de cette vie s’empressent tant de retarder la mort; que ne faut-il pas faire pour en être à jamais exempt? Tu ne veux pas mourir, assurément. Eh bien ! change d’amour, et on le montrera, non pas une mort qui l’accablera maigre toi, mais une mort à laquelle lu échapperas si lu le veux.

4.    Pour peu donc que l'amour s’éveille dans Ion cœur, qu’il jaillisse une étincelle du sein

 

1 Jean, XXI, 18.

 

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de ta cendre ou de ta chair, qu’il y ait dans ton âme assez de vigueur pour ne pas laisser s’éteindre, pour enflammer même davantage ce feu sacré au souffle de la tentation ; si ton ardeur n’est pas une ardeur d’étoupe qui s’éteigne au moindre souffle; si elle est au contraire l’ardeur du chêne enflammé ou l’ardeur du charbon qui s’enflamme alors davantage; mets-toi en face de deux morts, l’une temporelle, c’est la première, l’autre éternelle, c’est la seconde. La première mort est destinée à tous; la seconde ne l’est qu’aux méchants, qu’aux impies, qu’aux infidèles, qu’aux blasphémateurs, qu’à tous ceux enfin qui résistent à la saine doctrine. Regarde bien, mets-toi en présence de ces deux morts. Tu voudrais, s’il était possible, ne passer ni par l’une ni par l’autre. Je le sais, tu veux vivre, tu voudrais ne pas mourir, tu voudrais passer de cette vie dans l’autre sans mourir pour ressusciter, et en restant vivant pour arriver à un état meilleur. Voilà ce que tu voudrais; voilà ce qu’il y a dans le cœur humain ; voilà, je ne sais comment, ce que voudrait, ce qu'ambitionnerait l’âme de l'homme. C’est que l’amour de la vie comprend la haine de la mort; c’est qu’en ne haïssant pas sa chair on ne veut pas pour elle ce qu’on déteste. « Nul en effet  n’a jamais liai sa propre chair (1) ». Ce même sentiment se révèle dans ces mots de l’Apôtre : « Nous avons une demeure construite par « Dieu, non par la main des hommes, éternelle, dans les cieux. Ce qui fait que nous gémissons, c’est que nous aspirons à habiter cette demeure, qui est du ciel ; et toutefois, ajoute-t-il, nous ne voudrions pas être dépouillés, mais recouverts, en sorte que ce qui est mortel en nous fût absorbé par la vie». Tu veux n’être pas dépouillé; tu le seras; mais ce que tu dois faire, c’est qu’au moment où la mort te dépouillera de ta tunique de chair, on te trouve revêtu de la cuirasse de la foi. C’est ce qu’exprime l’Apôtre en continuant : « Pourvu, dit-il, qu’on reconnaisse que nous sommes vêtus, et non pas nus (2)».

En effet, la première mort te dépouillera de ta chair, qui sera mise de côté pendant quelque temps, et qui te sera rendue au moment voulu, bon gré ou malgré toi. Car il ne serait pas vrai de dire que tu ressusciteras si tu le veux et que si tu refuses tu ne ressusciteras pas, ni qu’en ne croyant pas la résurrection

 

1 Eph. V, 29. — 2 II Cor. V, I-1.

 

tu n’y auras point part. Tu as plutôt besoin d’agir de manière qu’en ressuscitant bon gré ou malgré toi, tu obtiennes alors ce qui sera à ton gré. Le Seigneur Jésus n’a-t-il pas dit en personne : « L’heure approche où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront? » Qu’ils soient bons ou mauvais : « Tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront» : ils sortiront de leurs retraites; à la voix du Créateur plein de vie, rien de créé ne sera capable de retenir un seul mort. «Tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront». Ce mot « tous», indique mélange et confusion. Veux-tu voir le discernement et la séparation? « Ceux qui auront fait le bien, poursuit le Sauveur, afin de ressusciter pour la vie; et ceux qui auront fait le mal, afin de ressusciter pour le jugement (1) ». Ce jugement, que doivent subir les impies à la résurrection, se nomme la seconde mort. Pourquoi donc, chrétien, redouter la première? Malgré toi, elle viendra, elle arrivera, malgré ton refus. Peut-être te rachètes-tu des mains des barbares; pour échapper à la mort, tu te rachètes à haut prix, sans épargner ta fortune, en appauvrissant tes enfants; et à peine racheté, demain tu mourras. C’est des mains du diable qu’il faut te racheter, car il t’entraîne avec lui à la seconde mort, puisqu’il sera dit aux impies, placés à la gauche : «Allez, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges (2)». C’est de cette seconde mort que tu dois te racheter. Tu demanderas: comment ? Ne cherche ni taureaux ni boucs, ne fouille même pas dans ta bourse en te disant : Pour me racheter des mains des barbares, j’avais de l’argent. Pour le racheter de la seconde mort, possède la justice. Le barbare pourrait t’enlever ton argent d’abord, puis te traîner en captivité sans te laisser de quoi te racheter, puisque maître de toi il serait maître aussi de tout ce qui est à toi ; mais la justice ne te sera point ravie malgré toi, elle demeure dans le trésor intime de ton cœur ; garde-la, attache-toi à elle, avec elle tu te rachèteras de la seconde mort. Pour y échapper il te suffit de le vouloir, attendu que si tu le veux tu auras de quoi t’en exempter. C’est la volonté qui obtient du Seigneur la justice, et qui la boit en lui comme à sa source,

 

1 Jean, V, 28, 29. — 2 Matt. XXV, 41.

 

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et pourvu qu’on en soit digne on peut approcher toujours de cette source.

Reconnais aussi ce qui peut te venir en aide. Ton argent t’a racheté des mains des barbares, ton or t’a racheté de la première mort : c’est le sang de ton Dieu qui t’a racheté de la seconde; car c’est pour nous racheter qu’il avait du sang, et s’il en a pris, c’était afin de pouvoir le répandre pour notre rançon. Ce sang de ton Seigneur, si tu le veux, a été versé pour toi, il ne l’a pas été, si tu ne le veux pas. Ne dis donc pas : Mon Dieu avait du sang pour me racheter; depuis qu’il l’a versé tout entier dans sa passion, que lui reste-t-il pour obtenir encore ma délivrance? Ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’en ne le versant qu’une fois, il l’a répandu pour tous. Ce sang du Christ fait le salut de qui le veut, le supplice de qui n’en veut pas. Pourquoi donc, au lieu de ne vouloir pas de la première mort, ne pas t’affranchir plutôt de la seconde? Tu en seras réellement affranchi, si tu veux prendre ta croix et suivre le Seigneur, car lui-même a porté la sienne et recherche son serviteur.

5.    Est-ce donc, mes frères, que ceux qui aiment tant la vie temporelle, ne vous excitent pas puissamment à aimer l’éternelle vie? Que ne font pas les hommes pour vivre quelques jouis ? Qui pourrait nombrer les efforts et les tentatives de tous ceux qui cherchent à vivre et qui doivent mourir bientôt ? Que ne font-ils donc pas pour ce peu de jours; et que faisons-nous de comparable pour l’éternelle vie ? Mais qu’entendez-vous par ce peu de jours qu'ils cherchent à racheter et à passer sur la terre ? Dut-on aller jusqu’à la vieillesse, après avoir été racheté, il n'y a là que peu de jours ; oui, fût-on racheté dans l’enfance et devînt-on ensuite un vieillard décrépit, on n’est racheté que pour peu de jours. Je m’abstiens de dire que racheté aujourd’hui on peut mourir demain. On est dans l’incertitude. Eh bien ! pour ces quelques jours incertains, que ne fait-on pas ? Que n’imagine-t-on pas ? Supposons que la maladie fasse tomber entre les mains du médecin, et que tous, après avoir constaté le mal, désespèrent de la guérison ; supposons ensuite qu’on annonce un médecin capable de tirer de danger ce malade désespéré, que ne lui promet-on pas ? Que ne lui donne-t-on pas, malgré l’incertitude où on reste ? Pour obtenir un peu de vie, on sacrifie ce qui soutient la vie. Supposons encore qu'un père tombe aux mains d’un ennemi, d’un larron, et soit retenu captif pour; le soustraire à la mort, pour le racheter, ses enfants n’accourent-ils pas ? pour délivrer ce père, pour pouvoir l’enterrer eux-mêmes, ne dépensent-ils pas ce qu’ils devaient recevoir de lui ?  QuelIes démarches, quelles prières, quels efforts ! qui pourra dire tout cela ?

J’ai pourtant à dire quelque chose de plus important, quelque chose qui serait incroyable, si trop souvent on n’en était témoin. Pourquoi parler des mortels qui pour vivre sacrifient leur fortune et ne se laissent rien ? Pour prolonger un peu leur vie de quelques jours, de quelques jours dont ils ne sont pas sûrs et qu’ils passeront dans la crainte et le travail, que ne dépensent-ils pas? Que ne donnent-ils pas ? Mais, malheur au genre humain ! J’ai dit que pour vivre ils sacrifient ce qui les fait vivre. Voici ce qui est pire, ce qui est plus grave, ce qui est plus coupable, ce qui serait incroyable, je le répète, si on ne le voyait trop souvent. Hélas ! pour obtenir quelques jours de vie, ils vont jusqu’à livrer ce qui pourrait les faire vivre toujours. Ecoutez bien et comprenez ma pensée. Elle n’est pas développée encore, et déjà plusieurs en sont frappés, car le Seigneur la leur a révélée avant que je me sois expliqué. Laisse de côté ces hommes qui donnent et qui sacrifient ce qui les fait vivre, afin d’obtenir de vivre tant soit peu. Remarquez ces autres qui pour obtenir de vivre quelques jours sacrifient ce qui peut les faire vivre toujours. Qu’est-ce qui peut les taire vivre toujours? La foi, la piété ; c’est là comme l’argent avec lequel on achète la vie éternelle, bientôt viendra de côté un ennemi ; pour te faire peur il ne te dira pas : Donne-moi ton argent et je te laisse la vie ; mais : Pour vivre, renie le Christ. Eh bien I si tu y consens, pour t’assurer quelques jours de vie, tu perdras ce qui peut le mettre en possession de l'éternelle vie. Tu craignais la mort : est-ce là aimer la vie ? Bon homme, si tu redoutais de mourir, n'est-ce point parce que lu aimais à vivre ? Mais le Christ est la vie même : pourquoi tant désirer une petite vie pour perdre la grande? Peut-être cependant n as-tu pas perdu la foi, bien que tu n’eusses à perdre rien autre chose. Attache-toi donc à cette foi qui peut te faire vivre toujours. Considère combien fait ton prochain pour obtenir de vivre un peu ; considère aussi quel mal a fait, pour arriver à

 

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prolonger sa vie de quelques jours, celui qui a renié le Christ. Et toi, pour ne mourir jamais, pour vivre durant tout ce jour qui s’appelle l’éternité, pour être protégé par ton Rédempteur, être l’égal des auges, dans le royaume éternel, lu ne veux pas mépriser ce peu de jours de la vie ? Qu’as-tu aimé? Qu’as-tu perdu ? Tu n’as point porté ta croix à la suite du Seigneur.

6.    Vois néanmoins combien il veut que tu sois prudent, lui qui t’a dit: « Prends ta croix et me suis. Qui aura retrouvé son âme, s’écrie-t-il, la perdra; et qui l’aura perdue pour moi, la retrouvera (1) ». Qui l’aura retrouvée, la perdra ; qui l’aura perdue, la retrouvera. Pour la perdre, il faut d’abord la trouver ; et après l’avoir perdue, on finit par la retrouver. On la trouve donc deux fois, et entre ces deux lois on la perd une. Nul ne saurait perdre son âme en vue du Christ, sans l’avoir trouvée d’abord ; et nul ne saurait la retrouver dans le Christ sans l’avoir d’abord perdue. Trouve-la donc pour la perdre, et perds-la pour la trouver. Comment la trouver d’abord afin de pouvoir la perdre ? C’est en pensant que sous un rapport tu es mortel ; c’est en pensant à Celui qui t’a formé, et qui d’un souffle t’a créé cette âme ; c’est en songeant que tu en es redevable à celui qui te l’a donnée, que tu la dois rendre à qui te l’a prêtée, qu’elle a besoin d’être protégée par Celui qui te l’a faite ; c’est alors que tu la trouves, tu la trouveras au sein de la foi. En croyant cela tu as trouvé ton âme ; car avant de le croire tu étais perdu. Oui, tu as alors trouvé ton âme : tu étais mort dans ton infidélité ; la foi t’a fait revivre, et l’on peut dire de toi: « Il était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé (2) ». C’est ainsi que tu as retrouvé ton âme au sein de la vraie foi, si tu es sorti de la mort causée par l’infidélité.

Voilà bien ton âme retrouvée. Maintenant perds-la, jette-Ia comme une semence. C’est en battant et en vannant son blé que le laboureur le trouve; il le perd ensuite en le semant; puis il retrouve sur l’aire ce qu’il avait perdu dans les sillons. Il faut perdre aux semailles pour retrouver à la moisson. C’est ainsi que a celui qui aura trouvé son âme, la perdra ».

 

1 Matt. X, 38, 39. — 2 Luc, XV, 32.

 

Toi qui travailles pour moissonner, pourquoi hésiter de semer ?

7.    Observe néanmoins comment tu peux trouver et pour quel motif tu dois perdre. Et comment pourrais-tu trouver, si un flambeau ne t’était allumé par celui à qui on dit : « C’est vous, Seigneur, qui allumerez mon flambeau (1) ? » Ainsi tu as trouvé, parce que ton flambeau a été allumé par lui. Vois maintenant pour quel motif tu dois perdre. Ah ! il ne faut pas jeter à l’aventure ce qu’on a trouvé avec tant de soin. Il n’est pas dit : Celui qui l’aura perdue, la retrouvera, mais : «Celui qui l’aura perdue en vue de moi ». Quand il t’arrive de regarder sur le rivage le corps d’un commerçant naufragé, la compassion te fait répandre des larmes, et tu t’écries : Malheureux ! pour de l’or il a perdu la vie. J’approuve tes gémissements, j’approuve ta compassion. Sur lui répands au moins des larmes, puisque tu ne saurais le secourir. Si pour de l’or il a perdu la vie, il ne saurait pour de l’or la retrouver. Il a été capable de perdre la vie, il est incapable de la regagner. C’est qu’il faut considérer moins ce qu’il a perdu que le motif pour lequel il a su perdre. S’il a sacrifié à l’avarice, hélas! où est son corps ? où est ce qu’il a tant estimé? Eh bien ! c’est à l’avarice qu’il a obéi, c’est pour de l’or qu’il a perdu son âme ; et jamais pour le Christ l’âme ne périt ni ne saurait périr.

Insensé, n’en doute pas; prêle l’oreille au conseil de ton Créateur. Il t’a instruit pour te rendre sage, lui qui l’a donné l’existence avant que tu l’eusses pour pouvoir le devenir. Ecoute, n’hésite pas à perdre ton âme pour le Christ. Ce qu’on dit que tu perds, tu le confies simplement à la fidélité de ton Créateur. Tu te dépouilleras sans doute ; mais lui reçoit et pour lui rien ne se perd. Si donc tu aimes la vie, perds-la pour la retrouver ; car une fois que tu l'auras retrouvée, il n’y aura plus ni moyeu, ni motif de la perdre ; car la vie qu’on retrouve alors, est une vie qu’il est absolument impossible de perdre. Aussi bien vois le Christ : à sa naissance, à sa mort et à sa résurrection il est ton modèle ; or, « une fois ressuscité d’entre les morts, il ne meurt plus, et la mort n’aura plus sur lui d’empire (2) ».

 

1 Ps. XVII, 29. — 2 Rom. VI, 9.