SERMON CCCXLVIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCXLVIII.

DE LA CRAINTE DE DIEU. II.

Analyse. — En nous portant à avoir la conscience toujours pure, la crainte de Dieu nourrit en nous le courage et la force. Aussi devons-nous conserver cette crainte jusqu’à ce que l’amour de Dieu en ait pris complètement la place; je dis l’amour de Dieu et non pas un autre amour, ce qu’il faut examiner avec soin pour éviter toute illusion. De là, il suit qu'en rejetant cette crainte, les Epicuriens et les Stoïciens étaient sottement aveugles. Mieux inspirés, estimons et conservons cette crainte, surtout la crainte chaste ou filiale, qui doit être éternelle.

 

1.    Je ne doute pas, mes frères bien-aimés, que dans vos cœurs ne soit gravée la crainte de Dieu pour vous conduire à la vertu de force vraie et solide; car si l’on nomme fort celui qui ne redoute personne, c’est abusivement qu’on donne cette qualification à celui qui ne veut pas craindre Dieu d’abord, pour être porté par cette crainte à l’écouter, à l'aimer en l'écoulant ut à ne le plus craindre en l’aimant. Alors on sera réellement fort ; sans avoir la dureté qu'inspire l’orgueil, on aura le calme que donne la justice. Aussi bien est-il écrit : « Sur la crainte du Seigneur repose l’espoir de la force (1)». Quand effectivement on redoute la peine dont Dieu menace, on apprend à aimer la récompense qu’il promet : ainsi la crainte du châtiment entretient la bonne conduite, la bonne conduite fait la bonne conscience, et la bonne conscience finit par ne plus redouter aucun châtiment. De là il suit que celui qui veut ne pas craindre, doit

 

1 Prov. XIV, 26.

 

apprendre à craindre, que celui qui veut être pour toujours sans souci, doit avoir pour un temps des soucis. Car, comme le dit saint Jean : « Dans la charité il n’y a point de crainte; la crainte est bannie par la charité parfaite (1)». Rien de plus pur et de plus vrai que cette maxime. Veux-tu donc n’avoir plus de crainte? Reconnais d’abord si tu as déjà cette charité parfaite qui la bannit. Chasser la crainte avant d’être arrivé a cette perfection, c’est s’enfler d’orgueil, ce n'est pas être édifié par la charité. De même qu’en pleine santé c’est la nourriture et non le dégoût qui éloigne la faim ; ainsi quand l’âme est en bon état, ce n’est pas un vain orgueil, c’est la charité qui exclut la crainte.

2.    Toi donc qui voudrais mettre déjà plus sous le poids de la crainte, examine la conscience. N’en touche pas seulement la surface; descends en toi-même, pénètre dans l'intérieur de ton cœur, considère avec soin s'il n'y

 

1 I Jean, IV, 18.

 

 

30

 

a point là quelque veine empoisonnée qui suce en quelque sorte et qui absorbe l’amour corrupteur du siècle, si tu ne te laisses attirer ni saisir par aucun attrait de charnelle volupté, si l’orgueil et ses vaines jactances ne t’enflent pas follement, si tu n’es dévoré de frivoles soucis, si tu oserais affirmer que tu vois clairement et manifestement tout ce que ta conscience peut cacher de replis, soit du côté des actions, soit du côté des paroles, soit du côté des pensées mauvaises, et dans le cas où tu ne te fatiguerais plus à poursuivre l’iniquité, si tu n’as pas à te reprocher parfois de l’indifférence pour la justice. S’il en est ainsi, tu as raison de te réjouir; applaudis-toi d’être sans crainte; mais à la condition que cette crainte ait été bannie par l’amour de Dieu, amour qui remplit tout ton cœur, toute ton âme et tout ton esprit; bannie aussi par l’amour du prochain, chéri par toi comme tu te chéris toi-même; ce qui fait que tu travailles à le porter à auner Dieu, avec toi, de tout son cœur, de toute son âme, et de tout son esprit : car tu ne t’aimes bien toi-même que si l’amour de toi ne diminue en rien ton amour pour Dieu.

Mais si, tout exempt que tu sois de l’agitation des passions (mais qui oserait s’en glorifier?) tu t’aimes pour toi-même, lu te plais eu toi-même, tu dois craindre alors d’autant plus vivement que tu ne crains rien. Ce n’est pas un amour quelconque qui doit bannir la crainte, c’est l’affection sainte et entière que nous avons pour Dieu, et conséquemment pour le prochain, que nous portons a aimer Dieu comme nous l’aimons. S’aimer pour soi et se plaire à soi-même, ce n’est pas la vraie charité, c’est une vanité superbe. Aussi l’Apôtre a-t-il frappé d’un juste blâme ceux qui s’aiment et qui se plaisent à eux-mêmes (1). « La charité parfaite bannit la crainte». Or, la charité n’est pas la dégradation; et qu’y a-t-il de plus dégradé qu’un homme sans Dieu? Voilà pourtant à quoi s’attache celui qui ne s’aime pas eu Dieu, mais en lui-même. On a raison de lui dire : « Garde-toi de t’enfler d’orgueil (2) ». Dès qu’il est enflé d’orgueil et que par là il est sans crainte, ce défaut de crainte Le menace de sa perte, puisqu’au lieu de se placer sur un terrain solide, cet homme chancelle au souffle de l’orgueil. Ajoutons que loin d’être doux et pieux, celui qui s’aime et qui

 

1 II Tim. III, 1-5. — 2 Rom. XI, 20.

 

se loue pour soi-même est fier et cruel, sans pouvoir dire : « Mon âme sera exaltée dans le Seigneur; que ceux qui sont doux m’entendent et tressaillent de joie (1)». Quel bien aime celui qui aime peut-être de ne rien craindre, sans autre dessein que de ne rien craindre? Cette résolution ne vient pas d’un bon état de l’âme, mais du désordre. N’y a-t-il point, par exemple, d’audacieux brigands d’autant plus exposés par leur scélératesse qu’ils abusent plus de leurs forces, qui poussés par la passion de ne rien craindre entreprennent d’horribles forfaits pour suivre la passion qui les captive et l’endurcir en la suivant ; attendu que plus leurs crimes sont énormes, plus devient énorme leur audace à ne rien craindre? Faut-il aimer comme un grand bien ce qu’on peut rencontrer dans le plus scélérat des hommes?

3.    Voilà pourquoi il faut se rire des philosophes de ce monde; et d’abord des Epicuriens, qui estiment qu'il faut vendre la justice même pour se procurer des plaisirs charnels; puisque, selon eux, si le sage doit être juste, c’est pour acheter ou entretenir les jouissances sensuelles. Eux donc aussi se vantent d’être forts et de ne redouter absolument rien ; soit parce que, d’après eux, Dieu ne s'occupe nullement des choses humaines et qu’après cette vie il n’y en a point d'autre ; soit parce qu’en cas d’accident et lorsqu’ils ne peuvent goûter en réalité les joies de la chair, ils peuvent y penser, en jouir ainsi par la pensée, et aux assauts mêmes de la douleur corporelle opposer énergiquement le sentiment des plaisirs charnels. Chez eux encore n’est-ce pas l’amour qui bannit la crainte? Mais c’est l’amour des plus sales voluptés, ou plutôt c’est l’amour des plus houleux fantômes; car une fois que le choc de la douleur a éteint dans le corps le sentiment du plaisir charnel, il n’en reste dans l'aine que de fausses et vaines images; et c’est l’amour effréné de ces vaines images qui tempère dans les hommes vains qui s’y attachent de toutes leurs forces l’aiguillon de la douleur. Il faut donc commencer par se rire de ces philosophes.

Il faut se rire aussi des Stoïciens; car les Epicuriens et les Stoïciens, comme nous le lisons dons les Actes des Apôtres, sont les deux sectes qui osèrent opposer les tourbillons de leur épaisse fumée au vif éclat répandu par

 

1 Ps. XXXIII, 3.

 

notre saint Paul (1). Les Stoïciens se vantent donc aussi d’être des esprits forts ; ce n’est pas le plaisir des sens, mais la vertu de lame qu’ils ont en vue quand ils s’appliquent à ne rien craindre pour ne rien craindre ; gonflés d’orgueil, ils n’ont point la santé que donne la sagesse, ils sont endurcis par l’erreur. Ils sont, hélas ! d’autant plus malades, qu’ils se croient capables de se guérir eux-mêmes le cœur. Or, la guérison consiste, selon eux, à n’être plus même accessible à la compassion quand on est sage. Quel sot aveuglement  Eh ! n’est-on pas d’autant moins sensible qu’on est moins près d’être guéri? Parfois en effet l’absence de douleur provient d’une complète santé : tel sera pour le corps et pour l’âme l’état des saints à la résurrection des morts, résurrection que ne croient pas ces philosophes, attachés qu’ils sont à des maîtres trop ignorants, puisque ces maîtres sont eux-mêmes. Mais quelle différence, quand l’absence de douleur vient de la santé, et quand elle vient de l’insensibilité? Même en santé, cette chair mortelle souffre si on la blesse : ainsi en est-il dans cette vie d’une âme bien disposée ; elle est comme blessée de la souffrance d’autrui, sa tendresse la fait compatir. Que le corps soit comme réduit à l’insensibilité par une maladie très-grave ou qu’il soit mort, en vain on le déchire, il ne souffre pas : telle est l’âme de ces philosophes sans Dieu, on dirait qu’elle ne respire plus : de même en effet que le corps vit du souffle de l’âme, ainsi l’âme vit du souffle de Dieu. Si donc ces malheureux n’éprouvent plus ni crainte ni douleur, à eux d’examiner s’ils ne sont pas morts plutôt qu’en santé.

4.    Quant au chrétien, qu’il craigne, jusqu’à

 

1 Act. XVII, 18

 

ce que la charité parfaite ait banni de lui la crainte ; qu’il croie et qu’il comprenne qu’il voyage loin de Dieu, tant qu’il vit dans ce corps qui se corrompt et qui appesantit l’âme. Que la crainte pourtant diminue, à mesure que nous approchons de la patrie ; car la crainte doit être plus grande, quand on en est éloigné, moindre quand on en approche, et nulle quand on y est parvenu. C’est ainsi que la crainte conduit à la charité, et que la charité bannit la crainte.

Or, le chrétien doit craindre, non pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent plus rien ensuite ; mais celui qui peut tuer et jeter dans la géhenne de feu, et le corps et l’âme (1).

Il est pourtant une autre a crainte du Seigneur », crainte « chaste et qui subsiste « dans les siècles des siècles (2)». Celte crainte n’est point bannie par la charité parfaite, autrement elle ne subsisterait pas « dans les siècles des siècles ». Ce n’est pas sans raison non plus que cette crainte du Seigneur est traitée de « chaste », ni qu’ainsi qualifiée elle doit subsister « dans les siècles des siècles ». Quelle est cette raison? N’est-ce point parce que la crainte que bannit la charité a pour objet la peur de perdre ce qu’on aime dans la créature, comme la santé, la tranquillité du corps, ou quelque chose d’analogue après la mort, car c’est ce qui fait redouter les peines, les douleurs, les tourments et les tortures de l’enfer; au lieu que la crainte chaste, qui subsiste éternellement, a seulement peur d’abandonner Dieu et d’être abandonné de lui? J’expliquerais plus longuement cette idée, si ce discours, déjà trop long, ne m’obligeait à ménager en moi les forces d’un vieillard, peut-être aussi à prévenir l’ennui en vous.

 

1 Luc, VII, 1, 5. — 2 Ps. XVIII, 10.