SERMON CCCXLIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCXLIX.

DE LA CHARITÉ. I.

Analyse. — On distingue trois sortes d’amour : l’amour humain permis, l'amour humain désordonné, enfin, l’amour divin ou a charité proprement dite. 1° N’avoir pas pour ses parents l'amour que leur doit la nature même, c’est se mettre au-dessous des païens, au-dessous même des animaux. 2° Quelle horreur un chrétien surtout doit avoir de l’amour humain désordonné, puisque, d’après saint Paul, c’est prostituer les membres mêmes du Christ? 3° Quant à la charité divine, pour rien au monde, il ne faut la sacrifier; il faut au contraire la demander avec force et sans se laisser déconcerter par les obstacles, à l'exemple de l’aveugle dont la persévérance à crier, lui mérita d’être guéri; il faut enfin qu’elle l’emporte sur l’amour humain, même légitime.

 

1.    L’Apôtre vient de nous recommander la charité, pendant qu’on faisait la lecture de son épître, et il nous l’a recommandée de façon à nous faire entendre que tout le reste, même les plus grands dons de Dieu, ne sert de rien sans elle. Mais partout où elle est, la charité ne saurait rester seule. Nous donc aussi faisons à votre charité un discours sur la charité.

La charité est humaine ou divine ; l’humaine à son tour est permise ou défendue. Sur ces trois espèces de charité ou d’affection, car cette vertu que les Grecs nomment agape, peut se rendre par ces deux termes, je dirai ce que le Seigneur m’accordera.

J’ai commencé par diviser la charité en charité humaine et en charité divine ; j’ai aussi distingué, dans la charité humaine, celle qui est permise et celle qui ne l’est pas. Je parlerai donc d’abord de la charité humaine qui n’a rien de blâmable ; puis de la charité humaine justement condamnée; et en troisième lieu de la charité divine qui nous conduit au royaume.

2.    Pour aller plus vite, il est permis de s’attacher par affection humaine à son épouse ; il ne l’est pas de s’attacher à une prostituée ni à la femme d’autrui. Sur le forum même et sur les places publiques, n’a-t-on pas plus d’estime pour la charité honnête que pour une prostituée? Mais dans la maison de Dieu, dans le temple de Dieu, dans la cité et le corps du Christ, l’amour d’une femme prostituée va jusqu’à conduire aux enfers celui qui en est épris. Ayez donc la charité permise ; elle est humaine, il est vrai ; mais, je le répète, elle est permise ; permise, non-seulement en ce sens qu’elle n’est point condamnée, mais en ce sens qu’on serait condamné de ne l’avoir pas. Aimez donc de cette affection humaine vos épouses, vos fils, vos amis, vos concitoyens : tous ces noms rappellent des liens d’intimité et des rapports de charité.

Remarquez toutefois que les impies mêmes, je veux dire les païens, lesjuifs, les hérétiques, peuvent avoir cette espece de charité. Lequel d’entre eux n’aime son épouse, ses enfants, ses frères, ses alliés, ses voisins, ses amis et d’autres encore ? C’est bien là de l’affection humaine; et si l’on était assez fier et assez cruel pour n’avoir plus ces sentiments d’humanité et n’aimer ni ses enfants ni son épouse, on ne mériterait plus même d’être compté parmi les hommes. On n’est pas digne d’éloges pour aimer ses enfants, mais on est condamnable pour ne les aimer pas. Qu’on réfléchisse encore avec qui on doit partager cette affection. Les bêtes sauvages elles-mêmes chérissent leurs petits ; les aspics aiment les leurs, les tigres aiment les leurs, les lions aiment les leurs ; il n’est pas un seul animal qui ne flatte et ne caresse les siens. Quelque terreur qu’une bête féroce inspire aux hommes, elle sait affectionner ses petits. Pour détourner les passants, le lion rugit au milieu des forêts ; il entre dans la caverne où sont déposés ses lionceaux, il a dépouillé toute sa rage et toute sa férocité, il l’a dépouillée dehors et n’entre point avec elle. N’aimer pas ses enfants, n’est-ce pas être pire que le lion? Ces sentiments sont humains et licites.

3.    Gardez-vous de l’amour illicite. Vous êtes les membres et le corps du Christ.

 

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Ecoutez l’Apôtre et tremblez. Pouvait-il s’exprimer en ternies plus solennels, plus véhéments, plus saisissants, pour détourner les chrétiens de l’amour impur, qu’en disant : « Quoi ! je prendrai au Christ ses membres « pour en faire les membres d’une prostituée?» Il venait de dire, pour préparer cette conclusion : « Ignorez-vous que s’unir à une prostituée, c’est devenir un même corps avec elle ? » de citer aussi ce témoignage de l’Ecriture : « Ils seront deux dans une seule chair (1) ». Ces paroles sont de Dieu même ; mais il les applique à l'homme et à la femme dont l’union est permise, honnête, et non pas honteuse, désordonnée et condamnable à tous égards. Néanmoins, comme l’union permise de l’homme et de la femme ne fait de leurs corps qu’une seule chair, une seule chair se forme aussi par l’union coupable de la prostituée et de son amant. Ah ! puisqu’il en est ainsi, comment ne pas trembler, comment ne pas frémir devant ces paroles : « Quoi ! je prendrai au Christ ses membres? » Considéré, chrétien, ces membres du Christ, considère-les, non pas dans autrui, mais dans toi-même, car tu as été racheté au prix du sang dit Christ. «Quoi! je prendrai au Christ ses membres pour en faire les membres d’une prostituée ! » N’avoir pas horreur de cela, c’est être en horreur à Dieu.

4.    Je vous en conjure, je vous en conjure, mes frères ; supposons, ce qui n’est pas, que Dieu a promis l'impunité à ces coupables et qu’il a dit : Je prendrai pitié de ceux qui agiront de la sorte, je ne les condamnerai pas. Supposons que Dieu ait parlé ainsi. Assuré de l’impunité, ira-t-on prendre au Christ ses membres pour en faire les membres d’une prostituée? Non, si l’un a une troisième sorte d’amour, l’amour divin. J’ai distingué effectivement trois espèces d'amour, dont j’ai promis de dire ce que le Seigneur m’inspirerait : l’amour humain innocent, l’amour humain coupable, et l’amour divin qui l’emporte sur tout. Adressons-nous à cet amour divin, mettons devant lui les deux amours humains et disons-lui : Voici l’amour humain honnête qui s’attache à l’épouse, aux filles et aux autres parentes reconnues dans le monde ; voilà, d’un autre côté, l’amour humain déshonnête qui s’éprend d’affection pour une prostituée,

 

11 Cor. VI, 13, 16 ; Gen. II, 21

 

pour la servante d’autrui, pour la fille d’autrui sans l’avoir demandée, sans avoir reçu la promesse de sa main, pour l’épouse même d’autrui ; ces deux amours sont devant toi : avec lequel des deux veux-tu demeurer? Faire choix de l’amour honnête, c’est ne pouvoir demeurer en même temps avec l’amour déshonnête. Que nul ne se dise : Je veux avoir les deux. Si tu veux nourrir les deux, l’amour de la prostituée est un outrage pour la divine charité qui habite en toi comme ta reine. Si tu es marié, et attaché à une courtisane, tu ne lais point, sans doute, entrer cette courtisane dans la maison pour qu’elle y habile avec ton épouse ; tu ne vas point jusque-là; tu te caches, tu cherches l’ombre, tu n’affiches point ta honte. Quant à ceux qui ne sont point mariés encore, et qui semblent avoir plus de liberté pour s’attacher aux courtisanes, (je dis qui semblent avoir plus de liberté, car une fois chrétiens ils sont condamnés également) ; quant au jeune homme qui n’a point pris femme encore, s’il affectionne une prostituée, il ne la fait point habiter avec sa sœur, avec sa mère, pour ne pas outrager la pudeur naturelle, ni déshonorer son propre sang. Mais comment? tu ne loges pas, pour ne point déshonorer ton sang, la fille perdue que lu affectionnes, avec ta mère, avec ta sœur ; et profanant le sang de Jésus-Christ, tu prétends faire habiter dans ton cœur l’amour d’une prostituée avec l’amour de Dieu ?

5.    Aimez Dieu, vous ne pouvez rien rencontrer qui soit plus digne de votre amour. Vous aimez l’argent, parce qu’il vaut mieux que le fer et l’airain ; vous aimez l’or davantage, parce qu’il vaut mieux que l’argent; vous aimez plus encore les pierres précieuses, parce que leur valeur est supérieure à celle de l’or ; enfin, vous aimez celle lumière dont redoute d’être privé quiconque craint la mort; oui, vous aimez pour cette lumière l’amour en quelque sorte immense qu’avait pour elle l’aveugle qui criait derrière Jésus : « Prenez pitié de moi, fils de David ». Il criait ainsi pendant que le Christ passait; car il avait peur qu’il passât sans le guérir. Avec quelle ardeur criait-il? Il criait jusqu’à ne pas se laisser imposer silence par les défenses que lui faisait la foule. Aussi triompha-t-il des contradictions et arma-t-il le Sauveur. Pendant que les multitudes murmuraient et

 

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l’empêchaient de crier, Jésus s'arrêta, l’appela et lui dit : « Que veux-tu que je te fasse? — Seigneur, répondit-il, que je voie. — Regarde, ta foi t’a sauvé (1) ». Aimez le Christ, désirez la lumière qu’il est. Si cet aveugle soupirait après la lumière du corps, à combien plus forte raison devez-vous soupirer après la lumière du cœur? Crions vers lui, non de la voix, mais de la vie. Vivons saintement, méprisons le monde; que font ce qui passe ne soit rien pour nous. En vivant de la sorte, nous serons repris, avec les apparences de l'amitié, parles gens du siècle, gens qui aiment la terre, qui savourent la poussière, qui ne puisent rien dans le ciel, qui ne respirent et ne veulent respirer que l’air de l’indépendance. Ces hommes nous reprendront sans doute, s’ils nous voient dédaigner ce qui est naturel et terrestre ; ils nous diront : Pourquoi ces privations ? Pourquoi cette folie? C’est la foule des contradicteurs qui cherchent à empêcher l’aveugle de crier. Combien n’y a-t-il pas de chrétiens qui s’opposent à ce qu’on vive chrétiennement? Ainsi la foule dont il est question ici accompagnait le Christ, et pourtant elle éloignait de ses faveurs le malheureux qui soupirail après lui et après la lumière. Combien de chrétiens semblables ! Triomphons d’eux par la sainteté de notre vie ; que cette vie soit pour nous un cri poussé vers le Christ. Il s’arrêtera, car il sait s’arrêter.

6.    Ici encore voyez un grand mystère. Le Christ passait, pendant que l’aveugle criait; il s’arrêta pour le guérir. Le passage du Christ doit nous exciter à crier. Que voir dans le passage du Christ? En soutirant pour nous sur la terre, il passait. Il passait en naissant : naît-il encore? Il passait en grandissant : grandit-il encore? Il passait en prenant le sein : le prend-il encore ? Il s’est endormi sous le poids de la fatigue : s’endort-il toujours? Il a mangé, il a bu : le fait-il encore? Il a fini par être pris, par être enchaîné, par être frappé, couronné d'épines, déchiré à coups de soufflets, couvert de crachats, attaché au gibet, mis à mort, percé avec une lance, par être enseveli et par ressusciter : c’était passer encore. Mais en montant au ciel et en s’asseyant à la droite du Père, il s’est arrêté. Crie donc de toutes tes forces ; il va te

 

1 Luc, XVIII, 28-12.

 

rendre la vue. En tant que Verbe demeurant dans le sein de Dieu, il était arrêté, puisqu’il était immuable. Or, « le Verbe était Dieu ; et le Verbe s’est fait chair ». Cette chair a fait et souffert beaucoup en passant. Le Verbe en elle est arrêté : c’est ce Verbe qui répand la lumière dans le cœur, aussi bien est-ce de lui que vient toute la gloire de la chair à laquelle il s’est uni. Ecarte ce Verbe, que devient la chair ? Ce qu’est la tienne. Mais pour honorer sa chair, « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous (1) ». Crions donc et vivons saintement.

7.    Aimez vos enfants, aimez vos épouses, fût-ce d’une manière purement humaine; car vous devez les aimer en Jésus-Christ, pourvoir à leurs intérêts selon les desseins de Dieu, n'aimer en eux que le Christ, et haïr en eux l’opposition qu’ils pourraient lui faire. Telle est en effet la charité divine. Eh ! de quoi leur servira votre affection transitoire et mortelle ?

Mais lors même que vous les aimez avec tendresse, aimez le Christ davantage. Je ne te dis point de n’aimer pas ton épouse; mais d’aimer le Christ davantage. Je ne te dis point de n’aimer pas ton père, de n’aimer pas tes enfants ; mais d’aimer davantage le Christ. Ecoule-le, et ne m’attribue pas cette invitation : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digue de moi (2) ». A ces mots : « N’est pas digne de moi », tu ne trembles pas ? N’être pas digne du Christ, c’est n’être pas avec lui. Si l’on n’est pas avec lui, où sera-t-on ? Si tu n’aspires pas à être avec lui, crains d’être sans lui. Pourquoi craindre d’être sans lui? Parce que si tu n’es avec le Christ, lu seras avec le diable. Mais où sera le diable ? Ecoute le Christ en personne : «Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et ses anges (3)». Si le feu du ciel ne t’embrase, redoute le feu de l’enfer. Si tu n’aimes pas la société des anges de Dieu, crains la société des anges du diable. Si tu n’aimes pas de régner, aie peur de tomber dans le four des feux ardents, inextinguibles, éternels. Que la crainte l’emporte d’aboi d en toi, viendra l’amour ensuite. Que la crainte te serve de pédagogue ; elle ne restera pas en toi, elle te conduira au maître, à la charité.

 

1 Jean, I, 1, 14. — 2 Matt. X, 37. — 3 Id. XXV, 41.