SERMON CCCLI
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCLI

DE LA PÉNITENCE. I.

 

Analyse. — Autant l'humilité est nécessaire an salut, autant est indispensable la pénitence, car la pénitence est l’acte d’humiliation par excellence. Or, on distingue trois sortes de pénitence : 1° la pénitence des adultes qui n’ont pas reçu encore le baptême. Les enfants n’ayant contracté que le péché originel, en sont purifiés par le baptême, moyennant la foi de l’Eglise ; mais les adultes ont besoin pour être absous de leurs péchés personnels et par conséquent du péché originel, de s’en repentir et d’en faire pénitence. 2° La pénitence des fidèles qui vivent dans la justice. Comment aspireront-ils à la vie du ciel, s’ils ne gémissent sur la terre ? Ne sont-ils pas d’ailleurs entourés de tentations? Si justes que soient les pasteurs des âmes, quel compte ils ont à rendre à Dieu! A combien plus de péchés encore s’abandonnent les laïques! Tous donc doivent lutter sans cesse contre la chair, le foyer du péché, et ne cesser de faire pénitence. 3° La pénitence des pécheurs indignes de la communion. Quelle preuve de leur indignité d’aller au ciel, quand l’Eglise leur interdit de s’asseoir à la table sainte ! Pour eux donc quel sujet d’humiliation et de pénitence ! Qu’ils ne se flattent pas que sans entrer au ciel ils échapperont aux feux de l’enfer : il n’y aura éternellement que le ciel pour les élus et l’enfer pour les réprouvés. Qu’au plus tôt donc ils fassent pénitence, et se confessent de leurs péchés aux supérieurs ecclésiastiques qui ont reçu le pouvoir des clefs. Qu’ils n’allèguent pas non plus, pour se dispenser de la pénitence, la mauvaise conduite d’un trop grand nombre de chrétiens. Nous devons, il est vrai, en laisser approcher de la table sainte un grand nombre qui en sont indignes, niais qui ne sont pas juridiquement convaincus et ils ne s’accusent pas eux-mêmes : mais est-ce que leurs crimes vous justifieront ? N'est-ce pas sur les bons et principalement sur les préceptes et sur les exemples de Jésus-Christ qu’on doit se régler ? Qu’on se garde enfin du découragement et du désespoir. Quand on est tenté de s’éloigner de Dieu, il faut se jeter entre ses bras David et saint Pierre ne sont-ils pas pour las chrétiens tombés, d’encourageants exemples de pénitence? Fût-on dans le doute si on obtiendra le pardon, ne faudrait-il pas encore faire tout pour l’obtenir ?

 

 

1.    Quand on se rappelle que l’on est homme, on comprend facilement combien est utile et nécessaire le remède de la pénitence. Il est écrit en effet : « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles (1) ». Le Seigneur dit aussi dans l’Evangile : « Celui  qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » ; de plus, après s’être montré si inquiet en confessant ses péchés, le publicain descendit du temple, justifié plutôt que le pharisien qui s’était montré si sûr de lui en énumérant ses mérites. Sans doute, il avait rendu grâces à Dieu, puisqu'il avait dit: « Je vous rends grâces, ô Dieu, de ce que je ne suis point comme les autres hommes, hommes injustes, adultères, ravisseurs, ni comme ce publicain. Je jeune deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède». Néanmoins,  ce pharisien fut préféré le publicain, qui se tenait éloigné  sans oser même lever les yeux au ciel, et qui se frappait la poitrine en disant : O Dieu, soyez-moi propice, car je suis pécheur (2) ». C’est que la joie du pharisien venait moins du bon état de sou âme que de la comparaison qu’il en faisait avec les maladies d’autrui. Puisqu’il était venu trouver son médecin, il

 

1 Jacq. IV, 6. — 1 Luc, XVIII, 10-11.

 

eût mieux valu, pour lui, lui confesser et lui montrer les plaies de son âme, que de les dissimuler et de voir un sujet d’orgueil dans les blessures d’autrui. Aussi, n’est-il pas étonnant que le publicain, plutôt, s’en retourna guéri, puisqu’il n’eut point boute de dévoiler ce qui le faisait souffrir.

Quand il s’agit de choses visibles, il faut se hausser pour atteindre â ce qui est élevé; mais quoique Dieu l’emporte éminemment sur tout, ce n’est pas en s’élevant, c’est en s’abaissant qu’on va jusqu’à lui. De là, ces mois d’un prophète : « Dieu est proche de  ceux qui se sont brisé le cœur (1) » ; et ces autres : « Le Seigneur est le Très-Haut, et il considère ce qui est bas, et il regarde de loin ce qui est élevé (2) ». Elevé est pris ici dans le sens de superbe. Ainsi donc, Dieu considéré ce qui est bas pour l'élever ; et il regarde ce qui est élève pour l’abaisser. Car ces mots : « Il regarde de loin ce qui est «élevé », indiquent suffisamment qu'il regarde de près ce qui ne l’est pas; quoique, d'agi ès le Prophète, il soit le Très-Haut. Aussi, quelques louanges qu’il se donne, jamais en Dieu il n’y a d’orgueil.

Que l’orgueil ne croie donc point passer

 

1 PS XXXIII, 19 — 2 Ps CCCXVII, 6.

 

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inaperçu devant Dieu, car Dieu regarde ce qui est élevé ; qu’il ne se croie pas non plus uni à lui, car il ne le regarde que de loin. Ainsi, refuser l'humiliation de la pénitence, c’est ne songer pas à s’approcher de Dieu. Car autre chose est de s’élever vers Dieu, et autre chose de s’élever contre lui. Se jeter à ses pieds, c’est se faire relever par lui, et s’élever contre lui, c’est se faire rabattre. D’ailleurs encore, la solide grandeur diffère de la vaine enflure. Un homme dont l’extérieur est enflé se pourrit au dedans. Choisit-on d’« être méprisé dans la maison de Dieu plutôt que de demeurer sous les tentes des pécheurs ? » on est alors choisi par Dieu pour habiter dans ses parvis ; et quand ou ne s’élève pas, on est élevé par lui au séjour de la béatitude. De là ces mots aussi doux que vrais, que l’on chante dans un psaume : « Heureux l’homme que vous prenez dans vos bras, Seigneur ». Ne t’imagine point que celui qui s’humilie reste toujours à terre : n’est-il pas dit qu’il a sera élevé? » Ne te figure pas non plus que cette élévation se produise aux yeux des hommes et à l’aide d’accroissements corporels; car après avoir dit : « Heureux l’homme que vous avez pris dans vos bras, Seigneur», le Prophète montre aussitôt qu’il s’agit ici d’une élévation toute spirituelle : « Il a, dit-il, établi dans son cœur, dans cette vallée de larmes, des degrés pour monter vers le séjour qu’il a préparé». Où a-t-il établi ces degrés? Dans le cœur, dans la vallée des larmes. C’est le même sens que dans ces mots : « Qui s’abaisse sera élevé ». Car de même que les degrés désignent l’élévation, ainsi la vallée figure l’abaissement et les larmes; attendu que si la douleur accompagne la pénitence, les larmes à leur tour attestent la douleur. Le texte ajoute fort à propos : « En effet, celui qui nous a donné sa loi, nous donnera sa bénédiction (1) ». Car la loi a été promulguée, pour montrer les blessures morales que devait guérir la bénédiction de la grâce ; elle a été promulguée, pour révéler au superbe sa faiblesse, et pour porter les faibles à la pénitence ; elle a été promulguée, pour nous faire dire dans cette vallée de larmes : « Je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit, et qui m’assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans  mes membres » ; et pour nous faire crier en

 

1 Ps. LXXXIII, 11, 6, 7, 8.

 

pleurant : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort? » pour nous faire enfin exaucer de celui qui relève les brisés, qui déchaîne les captifs, qui éclaire les aveugles, et nous faire obtenir le secours de « la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur (1) ».

2. Or, il y a trois sortes de pénitences, que votre science vous fait distinguer avec moi ; d’ailleurs, elles sont en usage dans l’Eglise de Dieu et frappent tout observateur attentif. La première consiste à enfanter en quelque sorte l’homme nouveau, jusqu’à ce que tous ses péchés soient effacés par le baptême du salut, jusqu’à ce que, par la naissance de cet enfant spirituel, soient calmées les douleurs qui le poussaient à vivre, et que la joie succède à la tristesse. Quiconque effectivement est parvenu à disposer librement de sa volonté, ne saurait, quand il approche des sacrements réservés aux fidèles, commencer une nouvelle vie sans se repentir de l’ancienne. Il n’y a d’exempts de cette pénitence que les petits enfants, lorsqu’ils reçoivent le baptême : la raison en est qu’ils ne sauraient faire encore usage de leur libre arbitre. Pour les consacrer à Dieu et leur obtenir la rémission du péché originel, on a recours à la foi de ceux qui les offrent : eh ! s’ils doivent à d’autres, à leurs parents, les souillures qu’ils ont contractées, pourquoi ne devraient-ils pas à d’autres encore, à ceux qu’on interroge et qui répondent à leur place, d’en être purifiés? Ces gémissements d’un psaume ne sont-ils pas trop vrais : « Voilà que j’ai été conçu dans l’iniquité, et ma mère m’a nourri dans le péché en me portant dans son sein (2) ? » Il est écrit dans le même sens que nul n’est pur devant Dieu, pas même l’enfant qui ne vit que depuis un jour sur la terre (3). Il n’y a donc d’exempts de la pénitence que ces enfants. Vouloir examiner davantage quelle sera la place et quelle sera la gloire de ces petits dans la future société des saints, qui leur est promise, ce serait dépasser l’étroite mesure des forces humaines. La religion toutefois oblige de croire que leur âme trouve son salut dans ce que lait pour eux l’univers entier, appuyé sur le fondement si solide de l’autorité ecclésiastique. Du reste, aucun des autres mortels ne s’incorpore au Christ, pour commencer d’être ce qu’il

 

1 Ps. CXLV, 7, 8 ; Rom. VII, 23, 25. — 2 Ps. L, 7. — 3 Job, XIV, 4, selon les Sept.

 

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qu'en cessant d'être ce qu'il était.

C'est cette première espèce de pénitence que commandent aux Juifs ces paroles de l'apôtre saint Pierre : « Faites pénitence, et que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ». C'est aussi celle-là que prescrivait le Seigneur lorsqu'il disait en personne : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche (2) ». C'est de celle-là enfin que parlait ainsi le précurseur et le préparateur des voies du Messie, Jean-Baptiste, tout rempli qu'il était de l'Esprit-Saint : « Race de vipères, qui vous a montré à fuir devant la colère qui va tomber ? Faites donc de dignes fruits de pénitence (3) ».

3. Une autre pénitence est celle dont l'action doit se faire sentir, durant tout le cours de cette vie que nous passons avec un corps mortel, en nous portant à nous humilier et à supplier sans cesse. Le premier motif qui nous y engage, c'est que nul ne désire la vie éternelle, incorruptible et immortelle, s'il ne déplore cette vie temporelle, mortelle et corruptible. Car en naissant à la vie nouvelle par la grâce sanctifiante du baptême, on ne dépouille pas la mortalité et la corruption de la chair, comme on dépose, à l'instant même, le fardeau de tous ses anciens péchés. C'est pour ce motif que, comme il est écrit, et comme chacun le ressent en soi dans le cours de cette vie, « le corps qui se corrompt, appesantit l'âme, et cette habitation toute terrestre abat l'esprit, occupé de nombreuses pensées (4) ». Comme il n'y aura rien de pareil dans cette félicité où la mort sera ensevelie dans sa victoire (5) ; peut-on douter que quelle que soit la prospérité temporelle dont nous jouissions, nous devons n'être pas satisfaits de cette vie, afin de courir de toute notre ardeur vers cette autre vie incorruptible ? Voilà pourquoi l'Apôtre dit aussi : « Tant que nous sommes avec ce corps, nous voyageons loin du Seigneur, car nous marchons par la foi, et non par la claire vue (6) ». Eh ! quel exilé soupire après sa patrie, s'empresse d'y retourner pour en contempler face à face la beauté divine, si la terre étrangère ne lui pèse ? C'est ce regret, cet ennui qui tire du cœur ce cri, celle plainte : « Malheur à moi ! car mon exil s'est prolongé ». Ne crois pas que celui qui se plaignait

 

Act. II, 38. — 2 Matt. IV, 17. — 3 ld. III, 7, 8. — 4 Sag. IX, 15. — 5 I Cor. XV, 54. — 6 II Cor. V, 6, 7.

 

ainsi n'était pas fidèle encore ; car il ajoute : « J'ai habité sous les tentes de Cédar ; avec les ennemis de la paix j'étais pacifique, et quand je leur parlais ils m'attaquaient outre mesure (1) ». Que dis-je ? ce langage est aussi le langage d'un puissant évangéliste, d'un héroïque martyr ; car l'Apôtre s'exprime ainsi dans le même sens : « Nous savons que si la demeure terrestre que nous habitons maintenant vient à se dissoudre, nous avons une autre demeure, bâtie par Dieu et non par la main des hommes, demeure éternelle dans les cieux. Car ce qui nous fait gémir, c'est le désir d'être revêtus de la gloire de cette maison du ciel, comme d'un second vêtement, si toutefois nous sommes trouvés couverts et non pas dépouillés ; nous donc qui habitons cette demeure, nous gémissons sous son poids, ne voulant pas en être séparés, mais désirant être revêtus par-dessus, et sentir ce qu'il y a de mortel en nous absorbé par la vie (2) ».

Que désirons-nous donc, sinon de n'être pas ce que nous sommes ? et pourquoi gémissons-nous, sinon parce que nous regrettons de l'être ? Mais quand ne le serons-nous plus, sinon quand notre demeure terrestre se sera écroulée et qu'ensuite notre être tout entier étant renouvelé, nous entrerons en pleine possession, et par l'âme et par le corps, de l'habitation céleste ? Voilà pourquoi le saint patriarche Job, au lieu de dire qu'il y a des tentations dans cette vie, enseigne que cette vie même est une tentation : « La vie humaine, s'écrie-t-il, n'est-elle pas une tentation sur la terre (3) ? »

C'est dans ce passage qu'il fait une allusion admirable au mystère de l'homme tombé : « Il est, dit-il, comme l'esclave qui fuit son maître et qui recherche l'ombre  ». Cette vie est-elle autre chose qu'une ombre (4) ? Ce n'est pas sans raison non plus que fugitif après son péché, Adam se cacha à la face du Seigneur, après s'être couvert des feuilles de ces arbres qui forment une ombre épaisse. Il était donc, selon les expressions de Job, « comme l'esclave qui fuit son Seigneur et qui recherche l'ombre ».

4. Pourquoi toutes ces réflexions ? Pour nous rappeler que tout purifié qu'on soit, par le baptême, de ses anciens péchés, on ne doit pas oser s'enorgueillir, si l'on ne commet point

 

1 Ps. CXIX, 5-7. — 2 II Cor. V, I-1. — 3 Job, VII, 1, 2, selon les Sept. — 4 ld.

 

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de ces fautes qui éloignent de la communion de l'autel, ni se vanter d'une pleine sécurité, mais garder plutôt l'humilité, règle presque unique du chrétien, sans être jamais fier, terre et cendre que l'on est, avant la fin de cette nuit, « durant laquelle passent toutes les bêtes de la forêt, et les lionceaux qui rugissent et qui demandent à Dieu leur nourriture (1) ». Job lui-même ne se sentait-il pas réclamé pour leur servir d'aliment, quand il disait : « La vie humaine est sur la terre une tentation ? » Le Seigneur disait aussi dans le même sens : « Satan a demandé à vous cribler, cette nuit, comme le froment (2) ». Ah ! quel homme sensé ne gémirait donc ? Qui ne s'affligerait de cette condition ? Qui ne supplierait avec une humilité assez profonde pour obtenir le secours divin, jusqu'à ce qu'il ne soit plus question ni de toutes ces causes de tentations, ni de ces ombres terrestres ; jusqu'à ce que ce jour éternel, qui ne décline jamais, se lève aussi pour nous, répande la lumière dans les profondeurs des ténèbres, mette à nu les pensées du cœur, et que chacun reçoive de Dieu sa louange (3) ?

J'ajoute que, pût-on se glorifier d'avoir assez dompté son corps pour être crucifié au monde en s'abstenant de toute œuvre mauvaise ; pour châtier ses membres réduits en servitude ; pour ne laisser plus le péché régner dans son corps mortel jusqu'à obéir à ses convoitises ; pour n'adorer que le seul Dieu véritable, sans se vouer à aucun rite idolâtrique, sans se livrer à aucun culte de démons, sans prendre en vain le nom du Seigneur son Dieu, attendant avec confiance l'éternel repos, rendant à ses parents l'honneur qui leur est dû, ne se souillant ni du sang de l'homicide, ni des hontes de la fornication, ni des fourberies du vol, ni des duplicités du mensonge, ni des convoitises de ce qui appartient à autrui, biens et épouse ; pour ne faire de ses biens ni un moyen de dissolvante luxure, ni un objet de cruelle avarice ; pour n'être ni contentieux, ni outrageux, ni détracteur ; pour vendre enfin tout ce que l'on a, le donner aux pauvres, suivre le Christ, et fixer son cœur dans l'amour du céleste trésor (semble-t-il possible de rien ajouter à tant de perfection ?) je ne veux pas toutefois qu'on s'en glorifie. Qu'a-t-on en effet qu'on ne l'aie reçu ? Or, si on a tout reçu, pourquoi se glorifier comme si on

 

1 Ps. CIII, 21 – 2 Luc, XXII, 31 – 3 I Cor. IV, 5 

 

ne l'avait pas reçu (1) ? Il faut alors distribuer les divines richesses, prendre soin des intérêts d'autrui, comme on sent qu'il a été pris soin des siens propres ; qu'on ne s'imagine pas qu'il suffise de conserver entier ce qu'on a reçu : ce serait s'exposer à entendre ce reproche : « Méchant serviteur, tu aurais dû distribuer mon argent, et moi, en arrivant, je l'aurais réclamé avec les intérêts » ; à être dépouillé de ce qu'on a reçu et jeté dans les ténèbres extérieures (2) . Or, si on doit redouter cet affreux châtiment, lors même qu'on peut conserver intégralement ce qu'on a reçu, quelle espérance reste-t-il quand on le dissipe avec impiété et par toutes sortes de crimes ?

Un chrétien ainsi disposé devra donc s'appliquer parmi les hommes, non pas à faire des profits matériels, mais à multiplier les gains spirituels ; il n'est pas tenu de s'occuper des affaires du siècle, mais comme il est un soldat de Dieu, il doit éviter l'engourdissement et l'abjection où conduit l'oisiveté. Si donc il en a le pouvoir, qu'il fasse toutes ses aumônes avec joie, soit en subvenant aux nécessités matérielles des pauvres, soit en dispensant le pain céleste et en construisant, dans le cœur des fidèles, d'invincibles défenses contre les assauts du diable. « Dieu aime, en effet, celui qui donne avec joie  (3) ». Loin de lui, par conséquent, de se laisser abattre par l'ennui au milieu des difficultés qui surviennent nécessairement pour montrer à l'homme qu'il est homme ; de se laisser gagner par la colère contre celui qui l'attaque avec haine ou qui, contraint par le besoin, lui demande à contretemps, qui demande indiscrètement qu'on s'occupe de ses affaires, quand on en a de plus importantes sur les bras, ou qui, entraîné soit par une aveugle passion, soit par une indolence pitoyable, résiste expressément à ce que réclame évidemment la justice ; de donner plus ou moins qu'il ne faut ; de parler plus qu'il n'est besoin ou quand il ne faut pas. Car ils doivent être « beaux, les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui annoncent le bien (4)  ». Et toutefois ils se couvrent de poussière en marchant sur la terre desséchée ; poussière qu'ils secouent, il est vrai, pour la condamnation des volontés perverses qui méprisent ces témoignages d'amour. Ainsi donc, soit à cause de la condition

 

1 ld. 7.— 2 Matt. XXV, 26-30.— 3 II Cor. IX, 7.— 4 Rom, X, 15.

 

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mortelle de l'ignorance de cette vie, et de la méchanceté de chaque jour, dont il serait désirable qu'on se contentât, car il a été dit : « À chaque jour suffit sa peine (1) », et qu'il nous est commandé de supporter et d'endurer jusqu'à ce qu'il n'en soit plus question, aussi bien que d'attendre le Seigneur en agissant avec courage pour produire des fruits de patience ; soit à cause de cette poussière du monde que rencontrent sur la route des bons conseils ceux qui s'appliquent à les donner, et des pertes qu'on subit au milieu des occupations si empressées du ministère et auxquels, par la grâce de Dieu, il est souhaitable qu'on trouve une compensation dans de plus grands projets, chaque jour nous devons faire pénitence.

5. Si telle est l'obligation des dispensateurs de la parole de Dieu, des ministres des sacrements, des soldats du Christ ; ce qui forme en quelque sorte le peuple tributaire et la province de l'empire du grand roi, le reste des chrétiens enfin n'y est-il pas beaucoup plus astreint ? C'est pour ne pas exposer cette multitude à le soupçonner, même à tort, d'avarice, que le fidèle et courageux apôtre saint Paul faisait la guerre à ses dépens, et disait quand il lui arrivait de manquer des ressources nécessaires : « J'ai dépouillé les autres églises, en en recevant des secours pour votre service (2) ». Ainsi donc à combien plus forte raison doivent se livrer à la pénitence de chaque jour ceux qui sont comme les provinciaux de l'Église et qui sont appliqués aux affaires séculières ! Tout purs et tout exempts qu'ils doivent être de vol, de rapine, de supercherie, d'adultère, de fornication et de toute impureté, de haines cruelles, d'inimitiés obstinées, de toutes souillures des pratiques idolâtriques, de la frivolité qu'engendrent les spectacles, de l'impie vanité des schismes et des hérésies, enfin de toute espèce de faute et de crime semblables ; il n'en est pas moins vrai que par suite de l'administration des affaires domestiques et des rapports intimes de l'union conjugale, leurs nombreux péchés ressemblent moins à des grains de poussière jetés sur eux, qu'à une épaisse boue qui les couvre. C'est ce que constate l'Apôtre.

« Pour vous », leur dit-il, « c'est déjà une faute d'avoir entre vous des procès. Pourquoi ne supportez-vous pas plutôt l'iniquité ?

 

1 Matt. VI, 34 – 2 II Cor. XI, 8

 

Pourquoi, plutôt, n'endurez-vous pas la fraude ? » Ce qui fait horreur, c'est qu'il ajoute, en parlant de quelques-uns : « Mais c'est vous qui commettez l'iniquité, et la fraude, et cela contre vos frères (1) ! » Abstraction faite toutefois des iniquités et des fraudes, saint Paul dit qu'on est coupable quand on a des querelles et des procès relativement aux affaires du siècle : la chose pourtant serait tolérable, d'après lui, si c'était au moins un tribunal ecclésiastique qui mît fin à ces contestations. Autre témoignage : « Celui qui n'a point de femme songe aux intérêts du Seigneur, à la manière de plaire à Dieu ; mais celui qui est dans les liens du mariage songe aux choses du monde, à la manière de plaire à son épouse ». L'Apôtre en dit autant de la femme. Il dit aussi : « Revenez ensuite, dans la crainte que Satan ne vous tente par votre incontinence ». Ce qui est pourtant une faute, mais pardonnable à l'infirmité humaine, car il ajoute aussitôt : « Je parle ainsi par condescendance, et non par commandement (2) » ; car le seul motif de la génération rend innocent le mélange des sexes.

Combien on commet d'autres péchés, soit en parlant des choses et des affaires d'autrui dont on n'est pas chargé ; soit en riant vainement aux éclats, bien qu'il soit écrit : « L'insensé élève la voix en riant, mais le sage rit à peine tout bas (3) » ; soit en prenant avec trop d'avidité et trop peu de mesure les aliments destinés simplement à soutenir l'existence, car l'estomac, souvent chargé le lendemain encore, est alors une preuve d'intempérance ; soit en formant le désir pervers de vendre et d'acheter trop et trop peu cher. Comment redire tout ce que chacun découvrira plus clairement en soi et se reprochera plus vivement, s'il ne se regarde pas avec insouciance dans le miroir des Écritures ? Chacune de ces fautes ne cause pas, sans doute, une blessure mortelle, comme font l'homicide, l'adultère et d'autres crimes semblables ; néanmoins, lorsqu'elles sont toutes réunies, elles forment comme une espèce de teigne, et donnent la mort par leur grand nombre, ou bien elles défigurent au point de ne pas permettre de recevoir les chastes embrassements de cet Époux divin dont la beauté l'emporte sur celle des enfants des hommes , à

 

1 I Cor. VI, 7, 8 – 2 I Cor. VII, 32, 33, 5, 6 – 3 Eccli. XXI, 23 – 4 Ps. XLIV, 3.

 

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SERMONS DIVERS.

moins toutefois qu’on ne s’en purifie en prenant chaque jour une pénitence médicinale.

6.    S’il n’en est pas ainsi, pourquoi chaque jour nous frapper la poitrine? Nous autres évêques nous le faisons aussi, avec tous les fidèles, lorsque nous paraissons à l’autel. C’est pour le même motif que dans la prière nous disons, comme nous devons le répéter durant toute notre vie : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (1) ». Evidemment, nous ne demandons pas ici le pardon des péchés que nous croyons nous avoir été remis dans le baptême; autrement, nous révoquerions en doute la foi même ; nous parlons assurément de ces péchés de chaque jour pour la rémission desquels chacun ne cesse d’offrir, dans la mesure de ses forces, les sacrifices de l’aumône, du jeûne, de la prière et des supplications.

Ceci montre assez clairement, à quiconque s'examine avec soin sans se flatter ni se tromper volontairement, à quel danger de mort éternelle on est exposé, et combien peu on pratique la parfaite justice pendant qu’on voyage loin du Seigneur, bien qu’établi dans le Christ, c’est-à-dire dans le vrai chemin, on fasse effort pour y arriver. En effet, si nous n’avons pas de péchés quand nous disons en nous frappant la poitrine : « Pardonnez-nous nos offenses » ; qui peut douter que nous péchions sûrement et gravement en mentant de la sorte durant les saints mystères? Aussi le péché vient en nous, non pas de notre union avec Dieu par la foi, l'espérance et la charité, ni de notre ardeur à l’imiter dans la mesure de nos forces; sous ce rapport nous ne péchons pas, nous vivons en enfants de Dieu : ce qui occasionne en nous le péché, c’est l’intimité de la chair, en ce sens que n’étant encore ni dissoute par la mort ni transformée par la résurrection, il surgit en elle des mouvements répréhensibles et pervers. Ah ! il nous faut en convenir ; autrement la dureté de notre cœur nous mériterait non pas la guérison de nos langueurs, mais la condamnation de notre orgueil. La vérité, par conséquent, règne également dans les deux passages suivants de la même épître de saint Jean : « Celui qui est né de Dieu ne pèche point; — si nous prétendons « être sans péché, nous nous trompons nous-« mêmes, et la vérité n’est point en nous (2) ».

 

1 Matt, VI, 12. — 2 I Jean, III, 9, 8.

 

L’un se rapporte aux prémices de l’homme nouveau ; l’autre, aux restes du vieil homme, car nous les portons en nous tous deux pendant cette vie. Le nouveau se développe peu à peu, et peu à peu, à mesure que disparaît le vieil homme, il lui succède. Car, dès que nous les avons l’un et l’autre, nous sommes sur l’arène ; non-seulement nous frappons notre ennemi à coups de bonnes œuvres, nous sommes, hélas! frappés encore nous-mêmes en évitant le péché avec trop peu de précautions. Il ne s’agit pas même de savoir lequel de nous ou de notre ennemi est vainqueur, mais lequel frappe le plus souvent et se bat avec le plus de courage, durant tout le temps qui s’écoulera jusqu'au moment où l’esprit tombé qui porta envie à l’homme encore debout, entraînera les uns à sa suite dans l’éternelle mort, et où les autres s’écrieront avec l’accent du triomphe : « O mort, où est ta valeur? O mort, où est ton aiguillon (1) ? »

Observons toutefois que jamais l’ennemi ne nous abat plus aisément que quand nous l’imitons par notre orgueil ; que d’autre part jamais nous ne le renversons avec plus d’énergie qu’en suivant le Seigneur avec humilité; que jamais enfin nous ne lui causons de plus vives douleurs qu’eu guérissant les plaies de nos péchés par la confession et la pénitence.

7.    Une troisième sorte de pénitence est celle qu’on doit subir pour les péchés compris dans le Décalogue et desquels l'Apôtre dit : « Ceux qui les commettent, ne posséderont « point le royaume de Dieu (2) ». Chacun, lorsqu’il s’agit de cette espèce de pénitence, doit exercer contre soi plus de rigueur, afin que se jugeant soi-même ou ne soit pas jugé par le Seigneur : « Si nous nous jugions nous-mêmes », dit encore l’Apôtre, « le Seigneur ne nous jugerait pas (3) ». A chacun donc de monter sur le tribunal de sa conscience, si on redoute la nécessité « d’être présenté au tribunal du Christ, pour y recevoir ce que chacun a fait avec sou corps, soit le bien, soit le mal (4)». A chacun de se mettre en face de soi, pour n’y être pas mis plus tard ; car Dieu en fait en ces termes la menace au pécheur : « Je t’accuserai et je te mettrai en face de toi (5) ». Le tribunal ainsi dressé dans le cœur, que la pensée serve d’accusateur, la

 

1 Cor. XV, 55. — 2 Gal. V, 21. — 3 I Cor. XI, 31. — 4 II Cor. V — 5 Ps. XLIX, 21.

 

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conscience de témoin, et la crainte de bourreau. Que les larmes ensuite répandent avec l'aveu comme le sang de l'âme. Que le jugement enfin prononce la sentence et que le coupable se reconnaisse indigne de participer au corps et au sang du Seigneur. Le pécheur craint d'être exclu du royaume des cieux par l'irrévocable sentence du Juge suprême : qu'il soit auparavant exclu par les règles ecclésiastiques de la participation au sacrement du pain céleste. Qu'il voie ici l'image du jugement à venir ; et pendant que les fidèles approchent de l'autel divin dont il est éloigné, qu'il se représente combien sera horrible la peine d'être précipité dans l'éternelle mort, pendant que d'autres seront admis à la vie éternelle.

Sans doute, beaucoup même de grands coupables peuvent approcher de cet autel qu'on voit placé sur la terre, dans l'Église, et exposé aux regards mortels pour y célébrer les cérémonies des divins mystères : c'est que maintenant Dieu nous montre sa patience pour déployer plus tard sa sévérité ; et ces malheureux ignorent que cette divine patience les attire à faire pénitence, et entraînés par la dureté et par l'impénitence de leur cœur, ils amassent des trésors de colère pour le jour de la colère et des manifestations du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres (1) . Mais à cet autel dont s'est approché Jésus pour nous servir de précurseur, où s'est présenté le chef divin de l'Église pour y être suivi de tous ses membres, ne pourra aborder aucun de ceux dont l'Apôtre a dit, comme je l'ai déjà rappelé : « Ceux qui commettent ces crimes n'hériteront point du royaume des cieux ». À cet autel, en effet, paraîtra seul, mais il y paraîtra tout entier, c'est-à-dire avec le corps dont il est le chef, le prêtre qui nous a précédés au ciel, et à qui s'appliquent ces mots de l'apôtre saint Pierre : « Vous êtes une nation sainte, un sacerdoce royal (2) ». Comment donc oserait ou pourrait pénétrer dans l'intérieur du voile, dans l'invisible Saint des saints, celui qui, au mépris de la guérison assurée par les prescriptions descendues du ciel, a refusé de renoncer tant soit peu aux choses visibles ? Refuse-t-on de s'abaisser pour être élevé ? on sera abattu quand on voudra s'élever ; et l'on sera éternellement séparé des immortels, des saints, si

 

1 Rom. II, 4-6. — 2 I Pierre, II, 9.

 

 

durant la vie, en méritant par l'obéissance et en satisfaisant par la pénitence, on ne s'est préparé à être uni au corps du Prêtre souverain. Eh ! aurions-nous le front, l'impudence de vouloir que Dieu détourne alors la face de nos péchés, si maintenant nous ne disions de tout notre cœur : « Car je reconnais mon iniquité, et toujours mon péché est devant moi (1) ? » Je le demande, comment Dieu daignerait-il pardonner ce que l'homme dédaigne de reconnaître en son âme ?

8. Examinons encore ce qu'allèguent pour se flatter les esprits vains qui se séduisent eux-mêmes. Ils poursuivent le cours de leurs crimes et de leurs débauches, et lorsqu'ils entendent dire à l'Apôtre que « ceux qui s'y livrent ne posséderont pas le royaume des cieux », ils osent se promettre, en dehors de ce royaume, le salut qu'ils convoitent. Voici donc ce qu'ils se disent pour s'autoriser à ne faire point pénitence de leurs péchés, et n'améliorer pas leurs mœurs dépravées : Peu m'importe de régner, le salut me suffit.

Mais d'abord ils ne voient donc pas qu'il n'y a point de salut pour qui persévère dans le vice, « Parce que l'iniquité aura abondé, dit le Seigneur, la charité se refroidira dans beaucoup ; néanmoins celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (2) » : évidemment, ce n'est pas à ceux qui auront persévéré dans l'iniquité, mais à ceux qui auront conservé la charité, qu'est ici promis le salut. Or, partout où règne la charité, ne peuvent se produire ces œuvres qui excluent du royaume des cieux. Toute la loi, effectivement, se trouve comprise dans cette seule parole de l'Écriture : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3) ».

De plus, s'il y a quelque différence entre ceux qui règnent et ceux qui ne règnent pas, il n'en est pas moins nécessaire que tous soient compris dans les limites du même empire ; autrement ils seraient mis au nombre des ennemis ou des étrangers. À tous les Romains appartient l'empire romain ; tous pourtant ne règnent pas, les uns obéissent aux autres. Or, l'Apôtre ne dit pas : « Ceux qui s'y livrent », ne régneront pas avec Dieu, mais « ne posséderont pas le royaume de Dieu ». C'est ce qu'il affirme aussi de la chair et du sang : « La chair et le sang, dit-il, ne posséderont pas le royaume de Dieu » ; car on sait que « corruptible ce

 

1 Ps. L, 5. — 2 Matt. XXIV, 12, 13. — 3 Gal V, 11.

 

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corps se revêtira d'incorruptibilité, et mortel, d'immortalité (1) » ; en sorte que ce corps ne sera plus ni chair ni sang, mais que de corps animal qu'il est, il paraîtra et sera véritablement un corps tout spirituel.

Qu'on tremble surtout à l'aspect de la sentence suprême que prononcera notre juge ; car il a voulu la faire connaître dès maintenant pour porter ses fidèles à l'éviter, « donnant à ceux qui le craignent le signal de fuir devant l'arc (2) ». Ne parlons pas de ceux qui auront la gloire de juger avec lui, conformément à cette promesse qu'il leur a faite : « Vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël (3) ». Ce nombre douze comprend tous ceux qui ont tout abandonné en vue de l'Évangile, et qui se sont attachés à suivre le Seigneur ; car ce même nombre désigne une sorte d'universalité ; de ce que Paul n'ait pas été alors au milieu des douze Apôtres, il ne s'ensuit pas qu'il ne doive point être du nombre des juges. Ne parlons pas, je le répète, de ces juges désignés aussi sous le nom d'anges dans ces paroles du Sauveur : « Quand le Fils de l'homme viendra juger avec ses anges ». Ange, en effet, signifie messager. Or, n'avons-nous pas éminemment raison d'entendre par messagers, tous ceux qui portent aux hommes la nouvelle du salut descendu du ciel ? Aussi le mot Évangéliste peut être traduit par celui de bon messager ; il est d'ailleurs écrit de Jean-Baptiste : « Voici que j'envoie mon ange devant ta face (4) ». Sans donc parler, je le répète encore, de ces juges futurs, tous les autres hommes seront séparés en deux parties, comme le dit expressément le Seigneur. À droite il placera les brebis, les boucs à gauche ; puis il dira aux brebis, ou aux justes : « Venez, bénis de mon Père, entrez dans le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ». C'est de ce royaume que parlait l'Apôtre, lorsqu'il disait, à propos des œuvres mauvaises : « Car ceux qui les font ne posséderont pas le royaume de Dieu ». Écoute maintenant ce qui sera dit à la gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges (5) ».

Qui donc oserait compter sur son nom de chrétien, et n'écouterait pas avec de profonds sentiments d'obéissance et de crainte ces

 

1 I Cor. XV, 50, 53. — 2 Ps. LIX, 6. — 3 Matt. XIX, 28. — 4 Mal. III, 1. — 5 Matt. XXV, 31-41.

 

mots de l'Apôtre : « Sachez, sachez comprendre que ni fornicateur, ni impudique, ni avare, ce qui est une idolâtrie, n'a d'héritage dans le royaume du Christ et de Dieu ? Que nul ne vous séduise par de vains propos ; car c'est pour ces crimes que la colère de Dieu tombe sur les fils de la défiance. N'ayez donc point de commerce avec eux (1)». Aux Corinthiens il développe davantage sa pensée : « Ne vous abusez point, dit-il, ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les sodomites, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs ne posséderont le royaume de Dieu ». Remarquez toutefois comment l'Apôtre détourne de la crainte et du désespoir ceux qui se sont abandonnés à ces vices durant leur première vie : « Vous avez été cela, dit-il, mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés au nom de Jésus-Christ, notre Seigneur, et par l'Esprit de notre Dieu (2)».

9. Quand donc après le baptême on a la conscience liée par quelqu'une de ces fautes du vieil homme, se peut-il qu'on soit assez ennemi de soi-même pour hésiter de changer de vie, puisqu'on en a le temps, puisque tout en péchant on respire encore ? En péchant, hélas ! avec tant de persévérance, on s'amasse des trésors de colère pour le jour de la colère et de la manifestation des justes jugements de Dieu ; mais si l'on vit, c'est que la patience divine attire à la pénitence. Quoi ! on est tout enchaîné par les liens de péchés qui causent une mort si redoutable, et on refuse, on diffère, on hésite de recourir aux clefs de l'Église, de se faire délier sur la terre pour être délié dans le ciel ? De plus et uniquement parce qu'on porte le nom de chrétien, on ose se promettre je ne sais quel salut, au-delà de cette vie, sans trembler à ce coup de tonnerre que fait éclater la Vérité même, la voix du Seigneur ; « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux (3)! » Après avoir rappelé aussi ces sortes de crimes en écrivant aux Galates, le même Apôtre ne conclut-il pas de la même manière ? « On connaît aisément, dit-il

 

1 Eph. V, 5-7. — 2 I Cor. VI, 9- 11. — 3 Matt. VII, 21.

 

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les œuvres de la chair, qui sont : la fornication, l'impudicité, la luxure, le culte des idoles, les empoisonnements, les inimitiés, les animosités, les contestations, les jalousies, les dissensions, les hérésies, les envies, les ivresses, les débauches de table et autres crimes semblables. Or, je vous le dis, comme je l'ai dit déjà, ceux qui s'y livrent n'obtiendront pas le royaume de Dieu (1) ». À chacun donc de se juger volontairement sur ces vices, tant qu'il le peut, et d'améliorer sa conduite, pour éviter d'être jugé, malgré lui, par le Seigneur, quand il ne pourra plus se juger lui-même. Lorsqu'ensuite il aura porté contre soi une sentence sévère, mais par cela même médicinale, qu'il s'adresse aux supérieurs qui sont pour lui dans l'Église les ministres des clefs, et que redevenant bon fils, et sans chercher à déplacer les membres maternels, il se fasse assigner par les ministres des sacrements la mesure de satisfaction dont il est redevable : en offrant avec un cœur dévoué et suppliant le sacrifice d'un cœur affligé, il fera ce qui peut contribuer non-seulement à son propre salut, mais encore à l'édification d'autrui. Si même indépendamment du mal sérieux qu'il lui fait, son péché est gravement scandaleux pour le prochain, qu'il ne refuse pas d'en faire pénitence aux yeux de la multitude et même de toute l'Église, quand le prélat le juge utile au bien public : résister alors, ce serait, par orgueil, ajouter l'enflure à une plaie déjà profonde et mortelle. Que toujours il se rappelle que « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (2) ». Est-il rien de plus malheureux et de plus dénaturé que de ne rougir pas d'une plaie qui ne saurait rester invisible, et de rougir du bandage qui en assure la guérison ?

10. Si l'on remarque, si l'on sait que beaucoup s'approchent du sacrement de l'autel quoique sûrement coupables de crimes semblables, qu'on ne voie pas là, mes frères, un motif de rejeter le conseil de se livrer à cette salutaire pénitence. Un grand nombre d'entre eux se corrigent, comme s'est corrigé Pierre ; on en tolère un grand nombre comme on a toléré Judas ; un grand nombre encore restent inconnus, jusqu'au moment où viendra le Seigneur pour éclairer la profondeur des ténèbres et révéler les pensées du cœur (3) . Plusieurs, en effet, pour s'excuser eux-mêmes, se

 

1 Gal. V, 19-21. — 2 Jacq. V, 6. — 3 I Cor. IV, 5.

 

gardent bien d'accuser les autres. D'autres, qui sont bons chrétiens, taisent et supportent les fautes qu'ils voient dans autrui, parce que souvent ils manquent de preuves et sont incapables de démontrer devant les juges ecclésiastiques ce qu'ils savent par eux-mêmes : si vraies effectivement que soient certaines accusations, le juge n'y doit pas ajouter foi aisément, il lui faut des arguments péremptoires. Pour nous, quoique la privation de la communion ne soit pas une peine mortelle, mais médicinale, nous ne saurions l'infliger à personne qui ne s'avoue spontanément coupable, ou qui ne soif accusé et convaincu devant un tribunal soit séculier, soit ecclésiastique. Eh ! qui oserait se charger du double rôle d'accusateur et de juge ?

C'est la règle qui parait tracée en quelques mots par l'apôtre saint Paul lui-même, dans l'épître aux Corinthiens que nous venons de citer ; car après y avoir parlé de crimes semblables, il montre quelle doit être la forme des jugements ecclésiastiques dans tous les cas semblables à ceux dont il fait mention. « Je vous ai écrit dans ma lettre, dit-il, de n'avoir point de commerce avec les fornicateurs ; ce qui ne s'entend pas assurément des fornicateurs de ce monde, ni des avares, ni des rapaces, ni des idolâtres ; autrement, vous auriez dû sortir de ce monde ». Peut-on vivre dans ce monde sans y rencontrer de ces hommes, ou les gagner au Christ si l'on évite avec eux tout entretien et tout commerce ? Aussi le Seigneur lui-même disait-il, en mangeant avec les publicains et les pécheurs : « Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais ceux qui sont malades ; car je ne suis point venu appeler des justes, mais des pécheurs  ». Voilà pourquoi l'Apôtre continue de la manière suivante : « Voici donc avec qui je vous ai écrit de n'avoir pas de commerce : si un frère est réputé fornicateur, ou idolâtre, ou avare, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur, on ne doit pas même manger avec lui. M'appartient-il en effet de juger ceux qui sont dehors ? Et ceux qui sont dedans, n'est-ce pas vous qui les jugez. C'est Dieu qui jugera les premiers ; vous, ôtez le méchant d'au milieu de vous  ». Ces derniers mots témoignent que ce n'est ni à la légère, ni par un moyen quelconque, mais par jugement qu'on doit retrancher

 

1 Matt. IX, 12, 13. — 2 I Cor. V, 9-13.

 

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les méchants de la communion de l'Église ; et que, par conséquent, si on ne le peut par forme de jugement, mieux vaut les tolérer, car en les évitant désordonnément, on pourrait sortir de l'Église soi-même et entraîner captifs dans l'éternel abîme ceux qu'on semble fuir. Aussi les saintes Écritures nous proposent-elles sur ce point plusieurs traits, celui par exemple de la paille qui est mêlée au bon grain et qu'on y doit tolérer jusqu'à ce que vienne le suprême vanneur (1) ; celui encore des bons poissons qu'on doit laisser patiemment dans les filets, avec les mauvais, jusqu'à ce qu'on les démêle les uns des autres sur le rivage, c'est-à-dire à la fin des siècles (2) .

À ce passage n'est pas contraire ce que dit ailleurs le même Apôtre s'exprimant ainsi : « Qui es-tu, toi, pour juger le serviteur d'autrui ? C'est pour son maître qu'il demeure ferme ou qu'il tombe (3) ». Ce que l'Apôtre défend ici, c'est qu'un homme juge un autre homme sur des soupçons arbitraires, ou même en s'arrogeant une autorité judiciaire qui ne lui appartient pas ; il ne faut juger que d'après la loi de Dieu et dans l'ordre prescrit par l'Église, soit que le coupable s'avoue lui-même, soit que d'autres l'accusent et le convainquent. Par conséquent, lorsqu'il dit : « Si un frère est réputé fornicateur ou idolâtre », et le reste, il ne veut parler que de la réputation faite à un homme par l'arrêt judiciaire et juste qui a été porté contre lui. S'il n'était question ici que d'une réputation quelconque, combien d'innocents seraient condamnés, puisque souvent ils sont chargés d'accusations fausses ?

11.   Ah ! que les pécheurs invités par nous à la pénitence ne se cherchent donc pas des compagnons de supplice et ne s'estiment pas heureux d'en trouver un grand nombre. Brûleront-ils moins, pour brûler avec beaucoup d'autres ? Ce n'est pas là un sûr moyen d'arriver au salut, mais une triste satisfaction donnée à la malveillance. Considéreraient-ils qu'au sein même des honneurs ecclésiastiques il peut y avoir des supérieurs et des ministres en grand nombre, qui ne conforment pas leur vie aux discours et aux sacrements qu'ils dispensent aux peuples ? Misérables ! en les regardant ils oublient le Christ, le Christ qui leur a déclaré, si longtemps d'avance, qu'ils

 

1 Matt. III, 12. — 2 Id. XIII, 47-50. — 3 Rom. XIV, 4.

 

devaient se soumettre à la loi de Dieu plutôt que de songer à imiter ces docteurs qui disent ce qu'ils ne pratiquent point (1) , et qui, non content de tolérer jusqu'à la fin celui qui devait le trahir, l'envoya même prêcher l'Évangile avec ses autres Apôtres ! Quelle absurdité, quel étrange et misérable renversement, de vouloir imiter les mœurs dépravées de ses chefs, plutôt que d'observer les commandements de Dieu prêchés par eux ! N'est-ce pas comme un voyageur qui conclurait qu'il doit rester en route, parce qu'il verrait que les bornes milliaires, tout en indiquant le chemin par les inscriptions qui les couvrent, n'avancent jamais ? Ah ! si ce voyageur désire sérieusement arriver, pourquoi ne regarde-t-il pas et ne suit-il pas de préférence les compagnons de voyage qui sachent tout à la fois et lui montrer la route et y marcher eux-mêmes avec persévérance et avec gaîté ? Dira-t-on qu'il n'y en a pas, ou plutôt qu'on en voit peu ; car il est impossible qu'il n'y en ait point et malheureusement on a moins d'ardeur à chercher des modèles à exalter et à imiter, que d'empressement soupçonneux à blâmer et à se séduire soi-même, soit en ne rencontrant aucun homme vertueux, parce qu'on ne l'est pas, soit en craignant d'en rencontrer, parce qu'on veut rester méchant toujours ! Supposons toutefois qu'on n'aperçoive pas pour le moment de modèles à imiter, toi qui nourris cette pensée, fixe l'œil de ton âme sur le Seigneur : ne s'est-il pas fait homme pour enseigner comment doit vivre l'homme ? Si, par la foi, le Christ habite en toi, dans ton cœur, et qu'il te souvienne de ces mots de saint Jean : « Celui qui prétend demeurer dans le Christ, doit vivre comme lui-même a vécu (2) » ; manqueras-tu d'un modèle à suivre, et quiconque te verra se plaindra-t-il encore de la rareté des hommes de bien ? Ignores-tu en quoi consiste la bonne conduite ? apprends les divins commandements. Peut-être en effet ceux qui se conduisent bien sont-ils en grand nombre, tandis que si tu n'en vois aucun, c'est que tu ignores en quoi consiste la conduite vertueuse. Ne l'ignores-tu pas ? pratique ce que tu sais ; ainsi tu auras ce que tu cherches, et tu montreras aux autres un modèle à imiter. Représente-toi le Seigneur, représente-toi les Apôtres, dont le dernier est celui qui disait :

 

1 Matt, XXIII, 3. — 2 I Jean, II, 6.

 

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« Soyez mes imitateurs, comme je suis, de mon côté, l'imitateur du Christ  ». Considère aussi tant de milliers de martyrs. Pourquoi mettre ta joie à célébrer leurs fêtes par de honteux festins, et ne la mettre pas à reproduire leur vie par une conduite honorable ? Parmi eux tu verras, non-seulement des hommes, mais encore des femmes, des enfants même de l'un et de l'autre sexe, qui ne se sont laissé ni entraîner par l'imprudence, ni pervertir par l'iniquité, ni abattre par la crainte du danger, ni corrompre par l'amour du siècle. C'est ainsi que tu es sans excuse et pressé d'un côté par l'inaltérable rectitude des préceptes divins, et de l'autre par une multitude innombrable de modèles.

12.   Achevons enfin ce que nous avons entrepris de dire sur l'utilité et les avantages de la pénitence. Désespères-tu de recouvrer la santé et entasses-tu péchés sur péchés ? Il est écrit : « Une fois que le pécheur est descendu dans l'abîme du mal, il méprise  » ; toi, ne méprise pas, ne désespère pas ; du fond même de cet abîme, crie vers le Seigneur, dis-lui : « Des profondeurs de l'abîme j'ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur écoutez ma voix ; que vos oreilles deviennent attentives au cri de ma prière. Si vous considérez les iniquités, Seigneur, Seigneur qui y tiendra ? Mais le pardon est en vous  ». Les Ninivites ont crié du fond de cet abîme, et ce pardon leur a été accordé : ainsi la menace du prophète a été plus facilement privée de son effet que l'humiliation de la pénitence .

Ici peut-être tu me diras : Mais c'est que j'ai reçu, moi, le baptême du Christ, qui m'a remis tous mes anciens péchés ; et je suis épouvantablement dégradé en revenant sur mes pas ; chien affreux aux yeux de Dieu, j'ai repris ce que j'avais vomi. Où fuir son esprit ? où fuir son regard ? — Où, mon frère ? Mais, par le repentir, du côté de sa miséricorde, puisqu'en péchant tu t'étais ri de son autorité. Nul ne le fuit sagement qu'en fuyant vers lui, ne fuit sa sévérité qu'en recourant à sa bonté. En quel lieu pourrais-tu fuir, sans y être rencontré par sa présence ? Si tu montes au ciel, il y est ; si tu descends en enfer, il y est encore. Déploie donc tes ailes, va en ligne droite, cours avec ton espérance aux extrémités du monde : c'est encore sa main qui t'y

 

1 I Cor. IV, 16. — 2 Prov. XVIII, 3. — 3 Ps. CXXIX, I-1. — 4 Jonas, III.

 

 

conduira, sa droite qui t'y fera parvenir (1). Quoi que tu fasses, quelques péchés que tu aies commis, n'es-tu pas encore dans cette vie, d'où Dieu te retirerait assurément s'il ne voulait te guérir ? Pourquoi ignorer que sa patience t'invite au repentir (2) ? Il n'est point parvenu, en criant, à te persuader de ne t'éloigner pas de lui ; il crie maintenant pour te rappeler.

Contemple le roi David : lui aussi avait reçu les sacrements de cette époque, il était circoncis, et la circoncision était pour nos pères un baptême ; aussi l'Apôtre dit-il, en en parlant, que le patriarche avait reçu le sceau de la foi (3). Alors encore il avait reçu l'onction sainte qui préfigurait le royal sacerdoce de l'Église. Toutefois, tombé subitement dans le double crime d'adultère et d'homicide, ce ne fut pas en vain que du fond de cet abîme immense et escarpé il éleva ce cri vers le Seigneur : « Détournez de mes péchés votre face, et effacez toutes mes iniquités ». Quel droit y avait-il ? Celui-ci : « Je reconnais mon iniquité, et mon péché toujours est devant moi ». Qu'offre-t-il enfin au Seigneur pour se le rendre propice ? « Ah ! si vous en aviez voulu, je vous aurais présenté un sacrifice. Ce n'est point aux holocaustes que vous prendrez plaisir. Le sacrifice qui plaît à Dieu est une âme brisée : Dieu ne dédaigne point un cœur contrit et humilié (4) ». Ainsi, non content d'offrir lui-même avec piété, il a montré, en parlant ainsi, ce qu'on doit offrira Dieu. C'est qu'il ne suffit ni d'améliorer sa conduite, ni de renoncer à ses œuvres mauvaises ; il faut, pour les péchés commis, satisfaire à Dieu par la douleur de la pénitence, par les gémissements de l'humilité, par le sacrifice d'un cœur contrit et s'aider de l'aumône. « Heureux », en effet, « les miséricordieux, car Dieu leur fera miséricorde (5) ». Aussi ne nous est-il pas recommandé seulement de nous abstenir du péché, l'Écriture ajoute : « De plus, prie le Seigneur pour tes péchés passés, afin qu'il te les pardonne (6) ».

Pierre aussi était déjà fidèle ; il avait même conféré à d'autres le baptême du Christ. Contemple-le : présume-t-il ? il est repris ; craint-il ? il se blesse ; pleure-t-il ? il est guéri. Après même que le Saint-Esprit fut descendu du haut du ciel, un certain Simon, qui déjà avait

 

1 Ps. CXXXVIII, 7-10. — 2 Rom. II, 4. — 3 Id. IV, 11. — 4 Ps. L, 11, 5, 18, 19. — 5 Matt. V, 7. — 6 Ecclé. XXI, 1.

 

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reçu le baptême, voulut faire un impie et abominable trafic, acheter le Saint-Esprit à prix d'argent ; Pierre ne lui donna pas moins, en le reprenant, le conseil de faire pénitence (1). C'était sûrement à des fidèles que l'apôtre saint Paul adressait ses épîtres ; il leur disait pourtant : « Je crains, en revenant parmi vous, d'être humilié par Dieu et réduit à pleurer un grand nombre de ceux qui ont péché avant ceci et qui n'ont pas fait encore pénitence de l'impureté, des débauches et des fornications auxquelles ils se sont livrés (2) ».

Ainsi nous sommes pressés de toutes parts, et par les commandements qui nous disent de faire le bien, et par les exemples qui nous enseignent non-seulement à nous bien conduire, mais encore à faire pénitence pour recouvrer le salut perdu par le péché. Supposé

 

1 Act. VIII, 13-22. — 2 II Cor. XII, 21.

 

toutefois qu'on soit incertain d'obtenir de Dieu le pardon, eh ! que perdra, en priant le Seigneur, celui qui n'a pas craint de perdre le salut en l'offensant ? Est-on jamais sûr d'être pardonné par l'empereur ? Néanmoins on répand de l'argent, on passe les mers, on s'expose aux dangers des tempêtes, enfin, pour éviter la mort, on se jette dans ses bras, pour ainsi dire, et ce sont des hommes qui alors implorent un homme, et on n'hésite pas à faire tout cela, bien qu'on soit incertain du résultat. N'est-on pas plus sûr des clefs de l'Église que du cœur des rois ? Tout ce que délient ces clefs sur la terre, est aussi délié dans le ciel, nous en avons la promesse (1). N'est-il pas plus honorable encore de s'humilier devant l'Église de Dieu ? D'ailleurs elle impose moins de fatigues, et sans s'exposer à la mort temporelle on évite l'éternelle mort.

 

1 Matt. XVI, 19.