SERMON CCCLV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCLV.

UN SCANDALE OU DE LA VIE ET DES MŒURS DES CLERCS. I.

 

Analyse. — Partout où ce discours est cité, et il l’est souvent, c’est sous le second titre que nous venons d’inscrire. A en croire ce titre, on s’imaginerait que saint Augustin a pour but de tracer ici les règles de vie que doivent observer les ecclésiastiques. Il n’en est rien. Un scandale avait affligé l’Eglise d’Hippone, un prêtre de la communauté de saint Augustin était mort après avoir fait un testament au désavantage de ses enfants et en faveur de l’Eglise. Saint Augustin ne veut pas accepter ce testament. On lui reproche d’être cause de la pénurie où se trouve l’Eglise. II répond qu’il ne veut de legs pour elle qu’autant qu’ils sont justes et modérés. Or, le testament du prêtre Janvier, dont il est ici question, est souverainement injuste. En effet, dès qu’il faisait partie de la communauté des clercs d’Hippone, qui avaient renoncé à toute propriété, il ne pouvait en conscience disposer de ses biens par testament. Du reste il aurait dû les laisser à ses deux enfants. Ceux-ci sans doute étaient dans des monastères, mais ils n’avaient pas encore atteint l’âge où ils pouvaient renoncer à tout ce qu’ils possédaient. Saint Augustin termine en annonçant qu’il va prendre des mesures pour prévenir désormais ces sortes de scandales ; il ajoute qu’il préviendra son peuple du résultat de ses négociations.

 

1. Si j’ai eu et si je vous ai exprimé hier le désir que vous vous réunissiez aujourd’hui en plus grand nombre, c’est que j’avais à vous communiquer ce qui suit.

Nous vivons ici avec vous et pour vous, et nos aspirations, nos vœux sont de vivre éternellement avec vous dans le Christ. Je crois que vous êtes témoins de noire conduite et que peut-être nous pourrions dire avec l’Apôtre, tout inférieurs que nous lui soyons : « Soyez mes imitateurs, comme de mon côté je le suis de Jésus-Christ (1)». Aussi ne veux-je pas que personne trouve en nous occasion de faire le mal. « Car », ainsi que s’exprime le même Apôtre, « nous avons en vue de faire

 

1 I Cor. IV, 16.

 

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1.    Si j'ai eu et si je vous ai exprimé hier le désir que vous vous réunissiez aujourd'hui en plus grand nombre, c'est que j'avais à vous communiquer ce qui suit.

Nous vivons ici avec vous et pour vous, et nos aspirations, nos vœux sont de vivre éternellement avec vous dans le Christ. Je crois que vous êtes témoins de notre conduite et que peut-être nous pourrions dire avec l'Apôtre, tout inférieurs que nous lui soyons : « Soyez mes imitateurs, comme de mon côté je le suis de Jésus-Christ  ». Aussi ne veux-je pas que personne trouve en nous occasion de faire le mal. « Car », ainsi que s'exprime le même Apôtre, « nous avons en vue de faire

 

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le bien, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes (1)  ». Pour ce qui nous concerne, notre conscience nous suffit ; mais dans votre intérêt, notre réputation, loin de baisser, se doit soutenir. Remarquez et distinguez bien ces deux points de vue. La conscience et la réputation sont deux choses différentes. Ta conscience est pour toi, ta réputation pour le prochain. S'appuyer sur sa conscience et négliger sa réputation, c'est être cruel, surtout lorsqu'on occupe une place comme celle du disciple à qui saint Paul écrivait : « Rends-toi pour tous un modèle de bonnes œuvres (2) ».

2.    Afin donc de ne vous pas retenir si longtemps, vu surtout que je suis assis en vous parlant et que vous vous fatiguez à rester debout : vous savez tous ou presque tous que dans la demeure qu'on appelle l'évêché nous travaillons de toutes nos forces à imiter dans notre conduite les saints dont il est dit, au livre des Actes des Apôtres : « Nul ne parlait de bien propre, tout leur était commun (3) ».

Il est possible que quelques-uns d'entre vous n'aient pas examiné notre vie avec assez de soin pour la connaître comme je le désire ; je vais alors expliquer ce que je viens d'exprimer en deux mots. Par la grâce de Dieu, vous me reconnaissez maintenant pour votre évêque ; mais j'étais jeune encore lorsque je vins dans cette cité, ainsi que le savent beaucoup d'entre vous. Je cherchais un endroit pour y établir un monastère où il me serait permis de vivre avec mes frères ; car j'avais renoncé alors à toutes les espérances du siècle, je n'avais pas voulu de ce que j'y pouvais devenir ; mais aussi n'avais-je pas recherché ce que je suis. « J'ai choisi à être méprisé dans la maison de Dieu, plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs (4) ». Je me suis séparé de ceux qui aiment le siècle, mais sans m'égaler à ceux qui conduisent les peuples, mais sans choisir une première place à la table de mon Seigneur ; j'y ai pris au contraire une place dernière et méprisée, et il lui a plu de me dire : Monte plus haut. Je redoutais alors l'épiscopat au point de n'aller jamais où je savais qu'il manquait un évêque, car j'avais déjà quelque réputation parmi les serviteurs de Dieu. Je redoutais cette charge, et je travaillais de tout mon pouvoir à faire mon salut dans une humble position, plutôt que

 

1 II Cor. VIII, 21.— 2 Tit. II, 7.— 3 Act. IV, 32.— 4 Ps. LXXXII, 11.

 

de m'exposer à me perdre dans un poste élevé. Mais, je le répète, un serviteur ne saurait contredire son maître.

Dans l'intention de voir un ami que j'espérais gagner à Dieu et amener avec nous au monastère, je vins dans cette ville sans presque rien craindre, car il y avait un évêque. Je n'y apportais rien et je n'avais, en entrant dans cette Église, que les vêtements qui me couvraient alors. Or, comme je cherchais à vivre en monastère avec mes frères, le vénérable Valère, d'heureuse mémoire, après avoir pris connaissance de mon institut et de mon dessein, me donna le jardin où est maintenant établi le monastère. Je me mis alors à réunir des frères bien disposés, des hommes de ma condition, qui n'avaient rien, comme je n'avais rien moi-même, et qui voudraient faire comme moi. J'avais vendu et donné aux pauvres mon chétif héritage ; pour demeurer avec moi on devait en faire autant et vivre sur le commun : or, Dieu lui-même devait être pour nous tous le grand et riche domaine. J'arrivai ensuite à l'épiscopat : je remarquai que l'évêque est obligé d'exercer continuellement la bienfaisance envers tous ceux qui arrivent ou qui passent, et qu'en ne le faisant pas il serait accusé d'être inhumain. Toutefois il ne conviendrait pas de donner habituellement l'hospitalité dans un monastère ; pour ce motif donc j'ai voulu avoir avec moi, dans l'évêché même, un monastère de clercs.

Voici comment nous vivons. Nul de notre compagnie ne peut avoir en propre quoi que ce soit. Peut-être en est-il qui manquent à cette règle. Nul n'y doit manquer ; et s'il en est qui possèdent, ils enfreignent le devoir. Or, je pense bien de mes frères, et cette bonne idée m'a détourné de les examiner sous ce rapport ; il me semblait que c'eût été me défier d'eux. Je savais et je le sais encore, que tous ceux qui vivaient avec moi connaissaient ma résolution et la règle qui préside à notre conduite.

3.    À nous s'unit entre autres le prêtre Janvier ; il semblait, en faisant de généreuses largesses, avoir épuisé tout ce qui lui appartenait, mais il n'en était rien, il lui restait des espèces, c'est-à-dire de l'argent, qu'il prétendait appartenir à sa fille. Sa fille, grâce à Dieu, est dans un monastère de femmes, et fait naître de belles espérances. Daigne le Seigneur la diriger et lui faire réaliser ce que

 

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nous espérons d'elle par sa miséricorde divine et non par les mérites de l'enfant. Elle était mineure encore, et ne pouvait disposer de son argent ; car si nous étions témoins de l'éclat de sa sainte vie, nous craignions pour elle encore la fragilité de la jeunesse. Pour ce motif donc on paraissait lui conserver l'argent, et vouloir qu'après avoir atteint l'âge elle en disposai elle-même comme il conviendrait à une vierge du Christ, déjà en état d'en disposer au mieux.

En attendant, Janvier se sentit près de mourir, et jurant que cet argent était à lui et non à sa fille, il en disposa par un testament longuement réfléchi. Oui, il a fait un testament, ce prêtre, ce membre de notre société, qui demeurait avec nous, qui vivait sur le bien de l'Église, qui faisait profession de la vie commune ; il a fait un testament, il a institué des héritiers ! Ô douleur de nos amis ! Ô fruit produit non par l'arbre planté par le Seigneur ! — Mais c'est l'Église qu'il a instituée son héritière ? — Je ne veux point de ces présents, je n'aime point ce fruit d'amertume. C'est cet homme lui-même que je cherchais à donner à Dieu ; il avait fait profession dans notre société : que n'y était-il, que ne s'y montrait-il fidèle ! il devait ne rien avoir et ne faire pas de testament. — Il était propriétaire ? il ne devait pas alors se faire passer pour un membre de notre communauté, pour un pauvre de Dieu. J'en ressens, mes frères, une douleur profonde. Je le déclare devant votre charité, cette douleur est telle que j'ai résolu de ne pas accepter pour l'Église ce malheureux héritage. Que ses enfants prennent ce qu'il a laissé et en fassent ce qu'ils voudront. Il me semble, si je l'acceptais, que je me rendrais complice de l'acte que je désapprouve et que je déplore. Je n'ai pas voulu le laisser ignorer de votre charité. La fille de cet homme est dans un monastère de femmes ; son fils, dans un monastère d'hommes. Tous deux sont déshérités ; la fille avec éloge, le fils avec plainte, c'est-à-dire avec blâme. Cependant j'ai recommandé à l'Église de ne confier à ces déshérités la part qui revient à chacun d'eux, qu'après qu'ils auront atteint l'âge voulu. L'Église donc tient pour eux le bien en réserve.

De plus, le père a laissé entre ses enfants un procès qui me fatigue. La jeune fille dit : Ceci est à moi, vous savez que toujours mon père le répétait. Qu'on en croie mon père, reprend le jeune homme, il est impossible qu'en mourant il ait menti. Que cette contestation est déplorable ! Toutefois, si ces enfants sont de vrais serviteurs de Dieu, nous aurons bientôt mis fin à leur querelle. Je les écoute comme si j'étais leur père, et peut-être mieux qu'il ne les eût écoutés lui-même. Je reconnaîtrai, comme il plaira à Dieu, ce que demande le droit ; je le ferai, grâce au Seigneur, avec un petit nombre de nos frères, hommes fidèles et honorables pris parmi vous, au sein de cette population. Au milieu d'eux j'écoute les débats, et je prononce selon que Dieu m'en fait la grâce.

4. Mais je vous en conjure, que nul d'entre vous ne me blâme de ne vouloir pas de cette donation pour l'Église, Mon premier motif est l'horreur que m'inspire cet acte ; un autre, c'est qu'il s'agit de mon institut. Plusieurs louent ce que je vais dire, quelques-uns pourtant le blâment. Il est assez difficile de contenter les uns et les autres.

Pendant que tout à l'heure on lisait l'Évangile, voici ce que vous avez entendu : « Nous avons chanté pour vous, et vous n'avez pas dansé ; nous nous sommes lamentés, et vous n'avez pas pleuré. Jean est venu sans boire et sans manger, et on dit : Il est possédé d'un démon ; le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et on dit : Voilà un homme de bonne chère, adonné au vin et l'ami des publicains (1) ». Que faire en face de ceux qui cherchent à me blâmer et à me déchirer à belles dents, si j'accepte les legs des pères qui déshéritent leurs enfants dans leur colère ? Que faire aussi en face de ceux pour qui je chante, sans qu'ils veuillent danser, qui répètent : Voilà bien pourquoi nul ne fait de donation à l'Église d'Hippone, pourquoi les mourants n'en font pas leur héritière, c'est que dans sa bonté (ceci est une louange qui déchire, c'est un coup de dents donné avec des lèvres flatteuses) l'évêque Augustin fait concession de tout et n'accepte rien. J'accepte, au contraire, je proclame que j'accepte des oblations, mais quand elles sont bonnes, quand elles sont saintes. Quand un père s'irrite contre son fils et le déshérite en mourant, est-ce que je ne travaillerais pas à l'apaiser, s'il vivait encore ? Est-ce que je ne devrais pas le réconcilier avec son fils ? Or,

 

1 Matt. XII, 17 19.

 

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comment vouloir le réconcilier avec son fils, si je convoite l'héritage de ce dernier ? Ah ! je veux bien accepter, si l'on fait ce que je conseille. A-t-on un fils ? qu'on considère le Christ comme un second ; en a-t-on deux ? le Christ sera le troisième ; dix ? le Christ sera le onzième ; je reçois alors sa part. Je l'ai fait plusieurs fois ; et c'est pour cela que dénaturant ma bonté ou plutôt ma réputation, on me fait un autre reproche, celui de ne vouloir point accepter les offrandes des personnes pieuses ? Mais qu'on examine combien j'en ai déjà accepté. Est-il besoin d'en faire l'énumération ? Je n'en rappellerai qu'une : n'ai-je pas accepté l'héritage du fils de Julien ? Pourquoi ? C'est qu'il est mort sans enfants.

5.    Si je n'ai pas voulu de la succession de Boniface, ce n'était point par pitié, c'était par crainte. Je ne voulais point que l'Église du Christ devint armateur. Beaucoup, sans doute, s'enrichissent par la navigation. Mais n'y aurait-il pas ici un danger ? Le vaisseau partirait et ferait naufrage ; nous soumettrions donc l'équipage à la torture afin de chercher, comme on a l'habitude de le faire, la cause du naufrage ? le juge torturerait des hommes échappés aux flots de la mer ? Non, nous ne le ferions pas, il ne conviendrait aucunement que l'Église agît de la sorte. Il lui faudrait pourtant payer les droits au fisc ! Mais avec quoi, puisqu'il ne nous est pas permis d'avoir de l'argent en caisse ? Effectivement, un évêque ne doit point conserver de l'or et éloigner de lui la main du mendiant. Chaque jour, hélas ! il y a tant d'indigents qui demandent, qui gémissent, qui nous implorent, que nous laissons dans la tristesse le plus grand nombre d'entre eux, pour n'avoir pas à donner à tous. Ainsi nous n'avons pas de caisse, et mon refus, fondé sur la crainte du naufrage, a été une œuvre de prudence, et non de générosité. Que personne ne m'en loue, mais aussi que personne ne m'en blâme. Oui, j'ai bien fait, quand j'ai accordé au fils ce que son père mourant lui avait ôté dans sa colère. Qu'on me loue de cela, si l'on veut ; qu'on ne m'en fasse pas un reproche, si on ne veut pas m'en faire un mérite.

Que dire encore, mes frères ? Quiconque déshérite son enfant pour faire de l'Église son héritière, doit s'adresser à un autre qu'à Augustin ; ou plutôt je demande à Dieu qu'il ne trouve personne. Il est un trait admirable dans la vie du saint et vénérable évêque de Carthage, Aurèle : comme il a fait jaillir les divines louanges de toutes les lèvres qui le connaissent ! Un homme n'ayant ni enfants ni espoir d'en avoir accorda tous ses biens à l'Église, en s'en réservant l'usufruit. Il eut ensuite des enfants, et l'évêque, sans qu'il s'y attendit même, lui rendit tout ce que ce père avait donné. L'évêque, sans doute, pouvait ne pas le lui rendre, mais d'après les lois de la terre, et non d'après celles du ciel.

6. Je veux apprendre aussi à votre charité que j'ai prescrit à mes frères, à ceux qui demeurent avec moi, que ceux d'entre eux qui possèdent quelque chose le vendent et en distribuent le prix, ou le donnent et le mettent en commun. N'ont-ils pas l'Église, dont Dieu se sert pour nous nourrir ? J'ai fixé un délai, l'époque de l'Épiphanie, et cela en faveur soit de ceux qui n'ont pas fait encore de partage avec leurs frères et ont laissé parmi eux ce qui leur revient, soit en faveur de ceux qui n'ont pas encore disposé de leurs biens, pour n'avoir pas atteint l'âge voulu. Qu'ils en fassent ce qu'ils veulent ; pourvu toutefois qu'ils restent pauvres avec moi, et avec moi attendent la miséricorde de Dieu. Supposons qu'ils le refusent, car il y en a peut-être qui ne le veulent pas : vous savez que j'avais résolu complètement de n'ordonner clercs que ceux qui voudraient demeurer avec moi, et conséquemment de dépouiller avec justice de la cléricature quiconque voudrait ensuite renoncer à sa détermination, puisque ce serait manquer à la promesse, que déjà on aurait commencé à accomplir, de vivre en commun dans une société sainte. Eh bien ! devant Dieu et devant vous je change de dessein : ceux qui veulent avoir quelque chose en propre, ceux à qui ne suffisent point Dieu et son Église, peuvent demeurer où ils voudront et où ils pourront ; je ne les prive pas de la cléricature. Je ne veux point avec moi d'hypocrites. C'est mal, qui l'ignore ? il est mal d'apostasier ; mais il est pire encore d'être hypocrite. Voici ma pensée, écoutez bien :

Abandonner, après y être entré, la société où l'on mène la vie commune dont l'éloge est fait dans les Actes des Apôtres, c'est manquer à son vœu, manquer au devoir d'une profession sainte. On doit sans doute penser au juge ; mais ce juge est Dieu même, non pas moi ; moi je ne prive pas de la cléricature.

 

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J'ai représenté à quel danger on s'expose ; qu'on fasse ce qu'on voudra. Je sais bien que si je veux dégrader le déserteur, il ne manquera ni de patrons ni de défenseurs, ici et parmi les évêques, et qu'on dira : Quel mal a-t-il fait ? Il ne peut endurer avec toi cette vie commune ; il veut rester en dehors de l'évêché et vivre de son bien : doit-il pour cela perdre la cléricature ? Je sais, moi, combien il est mal de s'engager, sans y persévérer, dans une profession sainte : « Faites des vœux au Seigneur votre Dieu, est-il écrit, et accomplissez-les (1)». Il est dit encore : « Mieux vaut ne pas faire de vœux, que d'en faire sans les accomplir (2) ». Une vierge n'a jamais fait partie d'un monastère, elle est consacrée ; il ne lui est pas permis de se marier, bien qu'elle ne soit pas forcée de vivre dans la communauté. Supposé qu'elle ait habité le monastère quelque temps et qu'elle l'ait quitté, tout en restant vierge, elle est à moitié tombée. Ainsi le clerc a fait profession de deux choses, il a embrassé la sainteté et la cléricature : la sainteté, pour l'intérieur, car c'est en vue de son peuple que Dieu fait un clerc, et la cléricature est plutôt une charge qu'un honneur. Mais « qui est assez sage pour comprendre cela (3)? » Ce clerc donc a embrassé la sainteté, il a promis de vivre dans notre société, de la vie commune ; il a reconnu « combien il est bon et heureux pour des frères de vivre dans l'union (4)». Si donc il abandonne cette résolution et que tout sorti qu'il soit de la communauté il reste dans la cléricature, lui aussi est tombé à moitié. Qu'y puis-je faire ? Je ne le juge pas. S'il mène extérieurement une vie sainte, il est tombé à  moitié ; mais il est tombé tout entier, si intérieurement il est hypocrite. Je ne veux pas le forcer à dissimuler. Je sais combien on est attaché à la cléricature, je n'en dépouille aucun de ceux qui refusent de vivre en commun avec moi. Celui qui veut cette vie commune possède Dieu même. Est-on disposé à recevoir de lui la nourriture par le moyen de son Église, à ne posséder rien en propre, mais à donner aux pauvres ou à mettre tout en commun ? Qu'on reste avec moi. Ne le veut-on pas ? Qu'on soit libre, mais qu'on examine si l'on pourra parvenir à l'éternité du bonheur.

7. Que votre charité se contente de cela pour le moment. Je vous apprendrai ce que j'aurai conclu avec mes frères ; car j'ai bon espoir, tous m'obéissent avec joie, et si j'en découvre qui possèdent quelque chose, c'est qu'ils y sont contraints par un motif de religion et non par avarice. Après l'Épiphanie, s'il plait au Seigneur, je vous apprendrai donc ce que j'aurai fait ; je ne vous cacherai pas non plus comment j'aurai mis fin à la contestation élevée entre les deux frères, enfants du prêtre Janvier.

J'ai beaucoup parlé ; pardonnez-le à ma vieillesse : elle est causeuse, mais faible et craintive. Vous le voyez, l'âge vient de faire de moi un vieillard, mais la faiblesse de mon corps m'a rendu vieux depuis longtemps. Cependant, si ce que je viens de dire est agréable à Dieu, qu'il me soutienne, et je ne vous laisse pas. Priez pour moi, demandez que toute la vie de mon corps, que mes facultés, quelles qu'elles soient, soient toutes consacrées à votre service dans le ministère de la parole de Dieu.

1 Ps. LXXV, 12 . — 2 Eccl. V, 4. — 3 Ps. CVI, 43. — 4 Ps. CXXXII, 1.