SERMON CCCLVI
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCLVI.

RÉPARATION DU SCANDALE OU DE LA VIE ET DES MŒURS DES CLERCS. II.

 

ANALYSE. — Saint Augustin avait promis, dans le discours précédent, d'informer le peuple de l'issue de l'affaire du prêtre Janvier et de la résolution prise par les membres de sa communauté. Il annonce ici que les deux enfants de Janvier se sont décidés à partager de moitié l'héritage laissé par leur père, et que tous les clercs de la communauté ne veulent plus rien posséder en propre. Aussi avertit-il que ce que l'on pourra donner à l'un appartiendra à tous, et que si désormais l'un d'eux s'avisait de retenir quelque propriété et d'en disposer par testament, comme a fait le prêtre Janvier, il serait déposé de la cléricature ou dégradé.

 

1.    C'est de nous-mêmes que je dois entretenir aujourd'hui votre charité, attendu, comme dit l'Apôtre, que « nous sommes donnés en spectacle au monde et aux anges et aux hommes (1) ». Ceux qui nous aiment cherchent de quoi louer en nous, et ceux qui nous haïssent nous déchirent. Pour nous, placés entre les uns et les autres, nous devons, avec l'aide du Seigneur notre Dieu, veiller sur notre conduite et sur notre réputation, de manière à ne réduire pas ceux qui nous louent à rougir devant ceux qui nous blâment.

Comment donc voulons-nous vivre, comment vivons-nous déjà, par la miséricorde de Dieu ? Beaucoup d'entre vous, sans doute, le savent par l'Écriture ; cependant, pour vous le rappeler, on va vous lire dans le livre des Actes des Apôtres, un passage où vous verrez décrit le genre de vie que nous voulons mener. Je désire que vous soyez très-attentifs durant cette lecture, afin que je puisse ensuite, avec la grâce de Dieu, développer ma pensée devant votre attention en éveil.

Voici ce que lit le diacre Lazare : « Quand ils eurent prié, le lieu où ils étaient réunis trembla, et ils furent remplis de l'Esprit-Saint, et ils annoncèrent avec confiance la parole de Dieu à quiconque était de bonne volonté. Or, la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme, et nul ne parlait, comme étant à lui, de ce qu'il possédait, mais tout entre eux était commun. Et les Apôtres rendaient avec une grande

 

1 I Cor. IV, 9.

 

puissance témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grande grâce était en eux tous. Aussi n'y avait-il aucun indigent parmi eux ; car tout ce qu'il y avait de possesseurs de champs ou de maisons les vendaient, et en apportaient le prix qu'ils déposaient aux pieds des Apôtres. Or, on distribuait ensuite à chacun, selon que chacun avait besoin (1) ».

Lorsque le diacre Lazare eut fini de lire et eut remis le livre à l'évêque, l'évêque Augustin ajouta : Moi aussi je veux lire ; car j'ai plus de plaisir à lire cette parole qu'à vous prêcher la mienne, « Quand ils eurent prié, le lieu où ils étaient réunis trembla, et ils furent remplis de l'Esprit-Saint, et ils annonçaient avec confiance la parole de Dieu à quiconque était de bonne volonté. Or, la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme, et nul ne parlait, comme étant à lui, de ce qu'il possédait, mais tout entre eux était commun. Et les Apôtres rendaient avec une grande puissance témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grande grâce était en eux tous. Aussi n'y avait-il aucun indigent parmi eux ; car tout ce qu'il y avait de possesseurs de champs ou de maisons les vendaient et en apportaient le prix qu'ils déposaient aux pieds des Apôtres. Or, on distribuait à chacun, selon que chacun avait besoin ».

Après avoir lu ainsi, l'évêque continua :

2.    Vous venez d'entendre ce que nous désirons, demandez que nous en soyons capables.

 

1 Act. IV, 31-35.

 

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Un accident m'a obligé à parler de ceci avec un soin particulier. Vous savez, en effet, qu'admis dans notre société, société semblable à celle dont rend témoignage la lecture qui vient d'être faite, le prêtre Janvier a fait, en mourant, une donation par testament, attendu qu'il avait de quoi la faire : oui, il était propriétaire, bien qu'il vécût dans une compagnie où nul ne le devait être, et où tout était commun. Si quelqu'un de ceux qui nous aiment et qui nous louent, faisait, en présence de l'un de nos détracteurs, l'éloge de cette société ; s'il disait : Tous ceux qui habitent avec l'évêque Augustin mènent la vie décrite dans les Actes des Apôtres ; secouant aussitôt la tête et montrant la dent, le détracteur répondrait : Est-il bien vrai qu'on vit là comme tu l'affirmes ? Pourquoi mens-tu ? Pourquoi donner de fausses louanges à qui ne les mérite pas ? Un des prêtres de cette société ne vient-il pas de faire un testament, de disposer de ce qu'il avait et de le transmettre comme il l'a voulu ? Ah ! oui, tout y est commun ? Ah ! personne vraiment n'y parle comme propriétaire ? — En présence de ce langage, que ferait celui qui me loue ? Mon détracteur ne lui aurait-il pas fermé la bouche comme avec une masse de plomb ? Ne regretterait-il point les éloges qu'il m'aurait donnés ? Tout pénétré de confusion et la rougeur sur le front devant cette ironie, ne s'emporterait-il pas en malédiction contre nous ou contre ce témoin de nos désordres ? Voilà ce qui nous a contraint à descendre dans ces développements.

3.    Donc je vous annonce un sujet de joie. J'ai trouvé tels que je désirais qu'ils fussent tous mes frères et mes clercs qui demeurent avec moi, soit prêtres, soit diacres, soit sous-diacres, Patrice même, mon neveu. Il en est deux toutefois qui n'ont pu faire encore de leur pauvre petit patrimoine ce qu'ils ont résolu d'en faire, à savoir le diacre Valens, et mon neveu, le sous-diacre, dont je viens de parler. Ce qui a empêché celui-ci, c'est que sa mère vivait sur son petit bien ; de plus on attendait qu'il eût atteint l'âge légal pour qu'il ne fût plus possible de toucher à ce qu'il aurait fait ; et s'il n'a pas pris de disposition encore, c'est qu'il possède, conjointement avec son frère, de petites parcelles de terre encore indivises. Dès que le partage en sera fait, il veut les donner à l'Église pour l'entretien, durant toute leur vie de nos frères qui font profession de travailler à acquérir la sainteté. N'est-il pas écrit, l'Apôtre même ne dit-il pas : « Ne pourvoir pas aux besoins des siens, surtout de ceux de sa maison, c'est renier la foi et valoir moins qu'un infidèle (1) ? » Ce neveu possède aussi avec son frère des esclaves qui ne sont point partagés non plus. Il se dispose à les mettre en liberté, mais il ne le saurait avant le partage, puisqu'il ignore encore à qui chacun d'eux appartiendra. Comme aîné, c'est lui sans doute qui doit faire les parts, mais c'est son frère qui doit choisir. Or, celui-ci est aussi un serviteur de Dieu, il est sous-diacre dans l'Église de Milève, où il vit avec mon saint frère et collègue dans l'épiscopat, Sévère. On s'occupe maintenant, on va finir sans délai de faire le partage de ces quelques esclaves pour les mettre en liberté et donner à l'Église de quoi les nourrir. Ce même neveu, depuis sa conversion et son entrée dans ma demeure, ne pouvait disposer non plus de ses bouts de terre malgré sa mère, qui en avait l'usufruit ; mais elle est morte cette année, et il ne lui reste plus qu'à arranger avec ses sœurs quelques affaires qui seront bientôt terminées avec l'aide du Christ. Ainsi fera-t-il ce que doit faire un serviteur de Dieu, ce que réclament sa profession et le passage qu'on vient de lire.

4.    C'est ici, vous le savez presque tous, que le diacre Faustin a quitté la milice du siècle pour entrer au monastère ; c'est ici qu'il a reçu le baptême pour être ensuite ordonné diacre. Mais comme il paraît ne posséder que peu de chose, il en avait fait l'abandon en principe et non en réalité, comme s'expriment les jurisconsultes, et ses frères gardaient ce bien. Depuis sa conversion, jamais il ne s'en était occupé, jamais il n'en avait rien réclamé ni à ses frères ni autrement. Cependant, puisque le moment s'est trouvé opportun, il a, d'après mon conseil, fait un partage, laissant à ses frères moitié de son bien, et moitié à l'Église pauvre de son pays.

5.    Vous savez comment Dieu exerce et châtie le diacre Sévère ; il n'a pas néanmoins perdu la lumière de l'esprit. Ici même il avait acheté une maison pour sa mère et pour sa sœur qu'il désirait faire venir, de leur pays, ici. Or, il l'avait achetée, non pas avec son argent, puisqu'il n'en avait pas, mais avec les dons

 

1 Tim. V, 8.

 

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des hommes religieux dont il m’a décliné les noms quand je le lui ai demandé. Je ne puis dire ce qu’il a fait, ou plutôt ce qu’on se dispose à faire de sa maison, puisque lui aussi a remis tout entre mes mains et qu’il n’arrivera que ce que je voudrai. Mais il a avec sa mère quelques affaires à décider; il m’en a établi le juge, et sitôt qu’elles seront terminées, sa maison deviendra ce que je voudrai. Or, que pourrai-je vouloir, sous la direction de Dieu, sinon ce qu’exige la justice et ce que réclame la piété filiale? Il a aussi quelques petits champs dans son pays ; il veut également en disposer en faveur de la pauvre église qui s’y trouve établie.

6.    Le diacre d’Hippone est tout pauvre et n’a de quoi donnera personne. Avant toutefois d’entrer dans la cléricature, il avait acheté, du prix de ses travaux, quelques petits esclaves; il va aujourd’hui les nu lire en liberté devant vous et par acte épiscopal.

7.    Le diacre Eraclius vit sous vos yeux, ses œuvres brillent devant vous. Grâce à son application et à sa générosité, nous possédons la mémoire d’un saint martyr. Avec son argent encore il a, d’après mon conseil, acheté une propriété. Il aurait voulu que je distribuasse son argent par moi-même et comme je l’aurais entendu. De fait, si j’avais aimé l’argent, ou si je m’étais en cette circonstance préoccupé davantage des besoins pressants que j’endure pour les pauvres, j’aurais accepté son argent. Comment cela, nie dira-t-on ? C’est que la propriété achetée et donnée par lui à l’église ne rapporte rien encore à cette église. Eraclius effectivement n’avait pas de quoi la payer, et comme il a emprunté, il solde avec les revenus. Etant vieux comme je le suis, que puis-je tirer de cette propriété? Puis-je me promettre de vivre jusqu’à ce qu’il se soit acquitté? Au contraire, si j’avais accepté son argent, j’aurais eu sous la main tout ce qu’en se gênant il verse aux vendeurs durant de longues années, .le ne l'ai donc pas accepté, je voulais autre chose.

Je vous en fais l’aveu, je me déliais de son âge ; je craignais aussi que sous la pression d’un sentiment humain sa mère ne le condamnât et ne m’accusât d’avoir amené ce jeune homme à me faire consumer son patrimoine, pour le laisser lui-même dans le besoin. Voilà pourquoi je lui ai fait conserver sa fortune dans cette propriété; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, il était survenu un accident, pour ne pas compromettre la réputation de l’évêque, on aurait rendu la villa â la mère. Je sais en effet combien ma réputation vous est nécessaire; car pour moi ma conscience me suffit.

Eraclius a encore acheté une place que vous connaissez, elle est derrière cette église, et avec ses deniers il y a bâti une maison ; vous le savez également. Quelques jours avant que je m'entretinsse avec vous de ce sujet, il a fait à l’église don de cette maison. Il avait voulu l’achever et ne la donner que terminée. L’unique besoin qui le porta à bâtir cette demeure, c’est qu’il pensait que sa mère viendrait s’établir ici. Si elle y était venue, elle aurait habité la propriété de son fils ; si elle vient maintenant, elle se trouvera au milieu de ce qu’il fait. Je rends à Eraclius ce témoignage : il est resté pauvre, mais il conserve le trésor de la charité. Quelques jeunes esclaves lui appartenaient encore. Déjà, il est vrai, ils vivent dans le monastère, mais il va, par acte ecclésiastique, leur donner aujourd’hui la liberté. Que nul donc ne dise de lui : Il est riche; que nul ne pense, ne parle mal de lui ; ce serait se déchirer soi-même ou déchirer son âme à belles dents. Il ne s’est conservé aucun argent : puisse-t-il seulement rendre ce qu’il doit !

8.    Quant aux autres, c’est-à-dire les sous-diacres, ils sont pauvres, par la grâce de Dieu, et attendent la divine miséricorde. Ils n'ont rien à abandonner, et ne possédant aucun bien, ils en ont fini avec les convoitises du siècle, lis mènent dans notre société la vie commune; nul ne les distingue de ceux qui ont apporté quelque chose. Ah! on doit préférer l’union de la charité aux avantages des biens terrestres.

9.    Restent les piètres; car c’est ainsi que par degrés j’ai voulu m’élever jusqu’à eux. Je le dirai en deux mots : ils sont les pauvres de Dieu, et dans noire communauté ils n’ont apporté que la charité, la chanté que rien ne surpasse en valeur. Toutefois, comme je n'ignore pas que des bruits se sont élevés sur ce qu’ils possèdent, je dois, non pas les amener à faire quelque chose, mais les justifier devant vous.

10.   Ecoutez-vous qui peut-être ignorez ceci, car beaucoup le savent parmi vous. Quoique d’une naissance illustre et parmi les siens d’une condition très-distinguée, lorsque j’ai

 

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admis le prêtre Léporius, il servait déjà Dieu, il avait abandonné tout ce qu’il possédait, il était pauvre ; non qu’il n’eût rien possédé, mais il avait déjà exécuté ce que conseille le passage que nous avons lu. Ce n’est pas ici qu’il a renoncé à tout, nous savons pourtant où il a fait son sacrifice. Le Christ a établi l’unité, son Eglise est une ; et en quelque lieu que Léporius ait fait cette bonne action, nous y avons part, pourvu que nous en ayons de la joie.

Dans un endroit que vous connaissez, il y a un jardin ; là il a établi pour les siens, car eux aussi sont des serviteurs de Dieu, un monastère. Ce jardin n’appartient ni à l’Eglise ni à Léporius. A qui donc, demandera-t-on ? Au monastère qui y est établi. Il est vrai pourtant que jusqu’alors il avait soin des religieux jusqu’à conserver près de lui les quelques provisions qui servent à l’entretien de leur vie et à les leur donner lui-même, comme on a pu le remarquer. Cependant comme il est des esprits qui rongent, sans se rassasier, de noirs soupçons, nous ne voulons pas leur fournir d’occasion, et nous avons décidé, Léporius et moi, que désormais les religieux vivraient comme si Léporius avait quitté la terre. Lorsqu’il sera mort, leur distribuera-t-il encore quelque chose ? Mieux vaut qu’il se contente de les voir se bien conduire, obéir saintement aux inspirations de Dieu et à la règle du Christ, et qu’au lieu de s’occuper de leurs besoins il ne fasse que partager leurs joies. Il ne possède aucune somme d’argent qu’il puisse regarder comme étant à lui. Il avait un hôpital à bâtir, vous le voyez bâti maintenant ; c’est moi qui lui en ai donné l’ordre, fait le commandement ; lui m’a obéi de grand cœur et voilà son œuvre. C’est ainsi que d’après mon ordre encore, il a élevé, avec les ressources que Dieu lui a mises en main par votre entremise, la basilique des huit martyrs. Effectivement il l’avait commencée avec ce qui restait de l’argent donné à l’Eglise pour la construction de l’hôpital, et les fondations posées, comme il est des hommes religieux qui désirent que leurs œuvres soient inscrites dans le ciel, ces fortunes le secondèrent chacun selon sa volonté, et il acheva son œuvre. Nous avons cette œuvre devant les yeux, chacun voit ce qu’a fait Léporius.

Pour de l’argent, qu’on croie, sur ma parole, qu’il n’en a pas, qu’on cesse de faire la mauvaise langue, ce serait se déchirer soi-même. Avec l’argent destiné à l’hôpital il avait acheté, à Charrière, une maison où il espérait avoir l’avantage de trouver des pierres; mais comme il lui en vint d’ailleurs, celles-là ne furent pas nécessaires pour sa construction. Aussi cette maison est-elle restée dans le même état, son loyer est pour l’église, et non pour le prêtre. Que nul donc ne dise davantage : Dans la maison du prêtre, devant la maison du prêtre, vers la maison du prêtre. Voulez-vous savoir où est la maison de ce prêtre? sa maison est la mienne, il n’en a pas ailleurs, mais partout il trouve Dieu.

11.   Que voulez-vous encore? Mais, il m’en souvient, j’ai promis aussi de vous rapporter ce que j’aurais décidé entre le frère et la sœur, tous deux enfants du prêtre Janvier, et entre lesquels s’était élevée une querelle d’intérêts matériels, laquelle toutefois, et grâce à Dieu, n’altérait point la charité fraternelle. J’avais donc promis de les entendre pour mettre fin, par mon jugement, à ce qui s’élevait entre l’un et l’autre; mais eux-mêmes y ont mis fin auparavant et ne m’ont rien laissé à juger; au lieu de porter un arrêt, je n'ai trouvé qu’à me réjouir; car avec la plus parfaite harmonie ils se sont rendus à mes désirs et à mes conseils, se distribuant, par parties égales, l’argent qu’avait laissé leur père, et dont ne voulait pas l’Eglise.

12.   Après ce discours ou parlera; mais, quoi qu’on dise, il en reviendra sûrement quelque bruit jusqu’à mes oreilles. Or, si ce que j’apprends est de telle nature qu’il soit nécessaire de nous justifier encore, je répondrai aux détracteurs, je répondrai aux mauvaises langues, je répondrai aux incrédules, c’est-à-dire à ceux qui ne nous croient point, nous qui sommes leurs guides, je leur répondrai ce que je pourrai et ce que Dieu m'accordera la grâce de répondre. Je n’ai pas besoin de répondre pour le moment, puisqu’il est possible qu’on ne dise rien. Nos amis vont donner un libre cours à leur joie, et nos ennemis souffriront secrètement. Si toutefois ces derniers ouvrent la bouche, ils entendront avec vous, je l’espère de la bonté de Dieu, non pas ma défense, mais ma réponse. Je me garderai bien de nommer personne et de m’écrier : Un tel a dit cela, tel autre a fait cette détraction ; il serait possible en effet qu’on m’eût fait de faux rapports. Quelles que soient

 

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néanmoins les accusations que j'entende, j'en entretiendrai votre charité, s'il me semble qu'il y ait nécessité de le faire. Je veux que notre conduite se déroule devant vos yeux. Je le sais, ceux qui cherchent à s'autoriser dans leurs désordres, cherchent aussi des désordres vivants, et pour paraître n'être pas seuls, ils calomnient beaucoup de monde. C'est pour les déjouer que nous venons de faire ce que nous devions, nous ne pouvons faire davantage. Nous voilà sous vos yeux ; nous ne désirons rien d'aucun de vous, sinon que vous fassiez le bien.

13.   Voici encore une invitation, mes frères : Si vous voulez donner quelque chose à mes ecclésiastiques, sachez que vous ne devez point nourrir contre moi leurs inclinations vicieuses. Ce que vous voulez offrir, offrez-le à tous, offrez-le de bon cœur. Ce qui aura été mis ainsi en commun, sera distribué à chacun, selon que chacun en aura besoin. Voyez le trésor, tous nous y aurons part. Si ce trésor est notre grenier, je serai fort heureux que nous soyons les bêtes de somme du Seigneur, et que vous soyez, vous, le champ de Dieu. Que personne ne donne ni bonnet, ni tunique de lin, ni quoi que ce soit, si ce n'est pour la communauté. Moi aussi je prends de ce qui est en commun, car tout ce que j'ai, je le sais, je veux aussi qu'il soit pour la communauté.

Je ne veux pas que votre sainteté offre rien qui semble devoir être exclusivement pour mon usage, comme serait, par exemple, un bonnet de grande valeur. Il est possible que ces sortes d'objets conviennent à un évêque ; mais ils ne siéraient pas à Augustin, c'est-à-dire à un homme pauvre, né de parents pauvres. Ne dirait-on pas bientôt que j'ai rencontré ici des vêtements précieux que je n'aurais pu me procurer ni dans la maison de mon père, ni dans mon ancienne profession séculière ? Cela n'est pas convenable ; je dois n'avoir que ce que je puis donner à mon frère, s'il en manque, je veux ne recevoir que ce qui peut convenir à un prêtre, à un diacre et à un sous-diacre, car je ne reçois qu'en vue de la communauté. Me donne-t-on quelque chose de trop précieux ? Je le vends ; c'est mon habitude ; car si le vêtement donné ne peut servir à d'autres, je veux au moins que d'autres puissent profiter du prix de ce vêtement. Oui, je le vends alors et le donne aux pauvres. Désire-t-on que je le porte moi-même ? Eh bien ! qu'on me donne ce dont je n'aie pas à rougir, car, j'en fais l'aveu devant vous, un habit précieux me fait rougir ; il ne sied ni à ma profession, ni à mon ministère de prédicateur ; il ne sied ni à ces pauvres membres, ni à ces cheveux blancs. J'ajouterai encore un avis : s'il est dans notre demeure ou dans notre société un malade ou un convalescent qui ait besoin de manger avant l'heure du repas, je ne défends point aux âmes religieuses de lui envoyer ce qu'elles croient bon de lui faire parvenir ; mais aucun membre de la communauté ne dînera ni ne soupera dehors.

14.   Voici maintenant ma conclusion ; vous, vous la savez, ceux-ci vont l'entendre : Veut-on posséder quelque chose en propre, vivre de son propre bien et aller contre nos règlements ? Je ne me contente pas de déclarer qu'alors on ne demeurera pas avec moi, j'ajoute qu'on ne restera pas dans la cléricature. J'avais dit d'abord, je le sais, que ceux qui ne se soucieraient pas de notre vie commune n'en pourraient pas moins rester clercs, mais en habitant à part, en vivant à part, en servant Dieu comme ils l'entendraient. J'avais toutefois représenté quel mal il y a à renoncer à son dessein ; mais j'aimerais mieux avoir des boiteux que des morts à pleurer, car un hypocrite est un mort. Eh bien ! de même que je n'aurais pas retranché du clergé celui qui aurait voulu vivre en dehors de la communauté et de son propre bien ; ainsi, maintenant que par la grâce de Dieu tous ont choisi cette vie commune, s'il en est qui soient hypocrites, si on en rencontre qui possèdent en propre quoi que ce soit, je ne leur permettrai point d'en disposer par testament, j'effacerai leurs noms du tableau de mes clercs. Ils pourront recourir contre moi à mille conciles, s'embarquer pour les pays qui leur plairont, demeurer où il leur sera possible ; Dieu m'aidera à faire en sorte qu'ils ne puissent servir de clercs dans aucun lieu soumis à ma juridiction. Vous venez de m'entendre, eux aussi m'ont entendu. Mais j'espère de Dieu et de sa miséricorde qu'autant ce règlement a été accueilli par eux avec joie, autant ils l'observeront exactement et fidèlement.

15.   J'ai dit que les prêtres qui logent avec moi ne possèdent rien en propre. De ce nombre est le prêtre Barnabé. J'ai appris cependant

 

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que des bruits ont couru contre lui ; et d'abord on l'accuse d'avoir acheté une métairie à Eleusinus, mon honorable et bien-aimé fils. C'est faux : Eleusinus n'a pas vendu, il a donné au monastère. J'en suis témoin. Que pouvez-vous désirer davantage ? Je l'ignore. Je suis donc témoin que c'est un don et non une vente. Si l'on croit qu'Eleusinus a vendu, c'est qu'on ne se figure pas qu'il ait pu donner cette métairie. Homme heureux d'avoir fait une œuvre si bonne qu'on n'y saurait croire ! Maintenant au moins croyez, et cessez de prêter complaisamment l'oreille aux calomniateurs. Je le répète, j'ai servi de témoin.

De lui encore on a dit que l'année où il était prévôt, il a contracté des dettes à dessein, espérant que pour les payer je lui permettrais de disposer des revenus de la terre de Victorien, et que c'était comme s'il m'eût dit : Pour payer mes dettes laissez-moi durant dix ans la terre de Victorien. C'est également faux. Ce qui pourtant a donné naissance à ce bruit, c'est qu'il a contracté des dettes. Ces dettes ont été acquittées en partie par nous et comme nous avons pu. Il restait pourtant à payer quelque chose, et le débiteur était le monastère même bâti par Barnabé. En face de cette dette nous nous sommes mis à chercher comment la couvrir. Or, il ne s'est présenté, pour louer la métairie, personne qui offrit d'en payer plus de quarante sous chaque année. Mais nous avons constaté que cette terre pouvait rapporter davantage, et nous mettre à même de nous libérer plus promptement ; m'adressant alors à la fidélité de Barnabé, j'ai voulu que nos frères n'en tirassent plus parti en la louant, mais qu'ils en récoltassent tous les produits pour éteindre la dette. C'est une affaire de confiance. Ce prêtre est tout disposé à me voir mettre à sa place un autre mandataire pour faire valoir ce domaine et nous décharger de nos obligations. Eh bien ! que quelqu'un d'entre vous se présente pour cette charge ; qu'il se présente quelqu'un de ceux qui ont fait courir ce bruit. Il y a parmi vous des hommes consciencieux qui ont souffert en voyant propager à tort un tel bruit, et qui néanmoins ont ajouté foi au fait considéré en lui-même. Que l'un d'eux vienne ici, qu'il accepte l'administration de ce bien, qu'il en vende fidèlement tous les produits à un prix convenable, afin que nous puissions nous acquitter plus aisément, et aujourd'hui même le prêtre cessera de s'en occuper.

Quant à l'endroit où mon susdit honoré fils Eleusinus a construit un monastère, il avait été donné au prêtre Barnabé avant son ordination sacerdotale. Mais le monastère une fois bâti dans ce lieu, comme la donation avait été faite en son nom, il a fait faire, au nom du monastère, un acte nouveau de donation. Pour la terre de Victorien, ce que je demande, ce que j'implore, ce que je sollicite instamment, c'est qu'un homme vraiment religieux vienne ici faire une affaire de confiance, et qu'il rende à l'Église le même service que Barnabé, afin que je paye au plus tôt ce que je dois. Ne trouvé-je pour cela aucun laïque ? Je vais mettre un autre clerc à la place de Barnabé, qui ne retournera plus dans ce domaine.

Que voulez-vous de plus ? Que nul ne déchire les serviteurs de Dieu ; qu'y gagne-t-on ? Sans doute les fausses accusations accroissent la récompense des serviteurs de Dieu ; mais elles accroissent aussi le châtiment des accusateurs. Ce n'est pas en vain qu'il a été dit : « Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse lorsqu'on vous accuse faussement ; car votre récompense est grande dans les cieux (1) ». Mais nous ne voulons pas, à votre détriment, d'une grande récompense. Soyons moins riches au ciel, pourvu que nous y régnions avec vous.

 

1 Matt. V, 11, 12.