SERMON CCCLXI
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SERMON CCCLXI.

RÉSURRECTION DES MORTS. I.

 

ANALYSE. — On n'est pas chrétien, si l'on ne croit la résurrection des morts. Afin toutefois de vous mettre en garde contre les discours séducteurs qui attirent au désordre dans l'espoir du néant, je vais réfuter les objections qu'on y répète. 1° Nul n'est revenu, dit-on, d'au-delà du tombeau. Jésus-Christ n'en est-il pas revenu ? Chaque jour encore, combien d'êtres reviennent à la vie dans la nature et nous donnent l'image de la résurrection ! —2° Mais combien de morts réduits en cendre ? Qu'étaient-ils avant de recevoir la vie ? Pas même un peu de cendre. Et Celui qui les a formés quand ils n'étaient rien, ne pourrait les réparer quand ils sont quelque chose ? — 3° On conçoit encore que Jésus-Christ soit ressuscité. Mais comment espérer de ressusciter comme lui ? Néanmoins ce n'est pas comme Dieu, c'est comme homme qu'il est ressuscité. Vous qui le croyez si grand, ne l'estimerez-vous pas digne de foi quand il nous promet de ressusciter comme lui ? Ah ! préparez-vous plutôt au grand jour de la résurrection, et n'imitez pas les incrédules qui se rirent de Noé bâtissant l'arche et qui périrent dans les eaux du déluge. Faites pénitence comme les Ninivites à la voix de Jonas.

 

1.    Nous avons remarqué, pendant qu’on pour ces hommes qui s’imaginent que nous lisait l’épitre de l’Apôtre, le noble élan de n’avons d'autre vie que la vie présente, vie votre foi et de votre charité, votre horreur qui nous est commune avec les animaux.

 

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qu'après la mort tout est mort pour l'homme, sans que celui-ci ait aucun espoir de parvenir à une autre et meilleure vie, qui vont enfin chatouillant les oreilles déjà corrompues en répétant ces paroles : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons  ». Ici donc commencera notre discussion, ces mots seront comme le gond sur lequel roulera tout ce que daignera nous inspirer le Seigneur.

2.    La résurrection des morts est effectivement notre espérance et notre foi ; elle est aussi notre amour, cet amour qu'enflamme la prédication des biens qui ne se voient pas encore, et en qui cette prédication allume des désirs dont l'immensité dilate nos cœurs et les rend capables de cette béatitude qu'on nous promet et que nous attendons, tant que nous croyons ce qu'il ne nous est pas encore donné de voir. Aussi cet amour, cette charité ne doit pas s'attacher aux choses temporelles et visibles jusqu'à l'espoir de posséder, à la résurrection des morts, des biens analogues à ceux dont le mépris rend actuellement notre vie plus noble et notre âme meilleure, telles que sont les voluptés et les délices charnelles. De là il suit que supprimer la croyance de la résurrection des morts, c'est faire crouler tout l'édifice de renseignement chrétien. Il est vrai que tout en admettant cette résurrection, l'âme chrétienne ne doit pas se croire, pour ce motif, en pleine sécurité ; elle doit, de plus, distinguer la vie future, qui suivra la résurrection, de la vie présente. Voici donc ce qu'il faut établir : Si les morts ne doivent pas ressusciter, il n'y a pour nous aucun espoir de vie ultérieure ; si d'un autre côté ils doivent ressusciter, sans doute il y aura une vie à venir, mais une seconde question à examiner est de savoir ce qu'elle sera. Ainsi nous considérerons d'abord si les morts doivent ressusciter ; nous étudierons ensuite ce que sera, après la résurrection, la vie des saints.

3.    Nier la résurrection des morts, c'est n'être pas chrétien ; et croire qu'une fois ressuscites les morts mèneront une vie charnelle, c'est être charnellement chrétien. Par conséquent réfuter l'opinion qui s'élève contre la résurrection des morts, c'est discuter contre ceux qui sont en dehors de nos rangs et dont aucun, je présume, ne se trouve ici. Aussi bien, si nous nous attachions longuement à

 

1 I Cor. XV, 32.

 

prouver la réalité de la résurrection, nos efforts pourraient sembler superflus ; c'est effectivement à la direction de l'autorité que doit obéir le chrétien, lequel croit au Christ et reconnaît que l'Apôtre ne saurait mentir aucunement. Il suffit donc à ce chrétien d'entendre ces paroles : « Si les morts ne ressuscitent pas, vaine est notre prédication, vaine est notre foi. Si les morts ne ressuscitent pas », continue l'Apôtre, « c'est que le Christ n'est pas ressuscité  ». Or, si le Christ est ressuscité, lui le salut des chrétiens, évidemment la résurrection des morts n'est pas impossible ; car Dieu en ressuscitant son Fils et le Fils en se ressuscitant lui-même ont montré dans le chef ce que doit devenir tout le corps.

Il pourrait donc sembler inutile de traiter de la résurrection des morts, et ne devrions-nous pas discuter plutôt la question qui s'agite habituellement entre les chrétiens, celle de savoir ce que nous deviendrons, une fois ressuscités, quelle vie sera la nôtre, quelles seront nos occupations, si toutefois nous en avons, car si nous n'en avons pas, notre existence sera complètement oisive ; si elle ne l'est pas, que ferons-nous ? mangerons-nous ? boirons-nous ? les sexes s'uniront-ils ? n'y aura-t-il pas une vie commune, aussi simple qu'incorruptible ? S'il en est ainsi, que sera cette vie ? quelle sera l'action, la physionomie même de nos corps ? Voilà ce que se demandent les chrétiens tout en croyant la résurrection.

4.    J'aborderais à l'instant même cette question, autant du moins qu'il est possible à des hommes, tels que vous êtes ou tels que je suis, de s'en charger ou de l'approfondir devant d'autres hommes ; mais par compassion pour ceux de nos frères qui sont trop charnels et presque païens, je suis forcé de m'arrêter quelque temps au fait même de la résurrection. Je le crois, il n'y a ici aucun païen, tous sont chrétiens. Toutefois les païens et ceux qui se rient de la résurrection ne cessent de murmurer chaque jour aux oreilles des chrétiens et de répéter ces mots : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Après avoir cité ces paroles, l'Apôtre témoigne de sa sollicitude et il ajoute : « Les propos mauvais corrompent les bonnes mœurs ». Nous aussi, redoutant un pareil malheur et plein de souci pour les faibles, car nous avons pour eux une tendresse plus

 

1 I Cor. XV, 11, 13.

 

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que paternelle, une affection vraiment maternelle, nous ferons sur la résurrection même des réflexions qui pourront suffire à des chrétiens. C'est effectivement un respect plus qu'ordinaire pour les saintes Écritures qui a appelé ici tous ceux qui s'y trouvent réunis ; il n'y a pas aujourd'hui de solennité pour attirer à l'église de Dieu les foules mêmes qui fréquentent le théâtre ; car il en est qui n'y viennent point par piété, mais à cause de la solennité.

En face de ce besoin, nous parlerons d'abord de la résurrection des morts ; puis, si le Seigneur nous en fait la grâce, nous examinerons quelle sera, après la résurrection, la vie que mèneront les justes.

5.    « Je crains », dit l'Apôtre, « que comme le serpent séduisit Ève par son astuce, ainsi vos âmes ne se corrompent et ne déchoient de la chasteté qui est dans le Christ (1) ». Or, ce qui corrompt ces âmes, ce sont ces propos : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Eh bien ! que ceux qui aiment ces jouissances et qui s'y livrent, que ceux qui ne croient d'autre vie que celle-ci et qui n'espèrent rien de plus, que ceux qui ne prient pas Dieu ou qui ne lui demandent que ces sortes de plaisirs, que ceux enfin qui n'aiment pas qu'on leur parle de réserve, écoutent les observations que nous leur adressons avec une profonde tristesse. Ils veulent manger et boire, parce que demain ils meurent. Puissent-ils songer sérieusement qu'ils mourront demain ! Est-il en effet un homme assez insensé et assez pervers, assez ennemi de son âme enfin pour ne comprendre pas que s'il meurt demain, c'en est fait de tous les biens qu'il a en vue dans son travail ? N'est-il pas écrit : « En ce jour-là toutes ses pensées périront (2) ? » Ah ! si en face de la mort, on s'occupe de faire un testament en faveur de ceux qu'on laisse sur la terre, n'est-on pas obligé beaucoup plus encore de chercher à faire quelque chose pour son âme ? On songe à ceux qu'on va quitter, et on ne songe pas à soi ? Ainsi, tes enfants posséderont tout ce que tu leur laisses, et toi tu n'auras rien de tout ce que tu quittes, et ta pensée se borne à considérer le lieu par où ils passeront à ta suite comme des étrangers, et non le terme où ils doivent aboutir ! Puisse donc ton esprit s'occuper de la mort !

 

1 II Cor. XI, 3. — 2 Ps. CXLV, 1.

 

Quand on escorte les défunts, on pense bien à la mort ; on s'écrie : C'est un tel ; hier encore il se promenait ; ou bien : Je l'ai vu il n'y a que sept jours, il m'a entretenu de ceci et de cela ; ce n'est rien d'un homme. Voilà ce qu'on se dit ; mais si on parle de cette sorte quand on pleure le défunt, quand on s'occupe de ses funérailles, quand on prépare la pompe funèbre, quand on l'emporte, quand on l'accompagne, quand on l'enterre, hélas ! en l'enterrant on ensevelit aussi cette pensée, et reviennent aussitôt les soucis meurtriers ; on oublie celui qu'on vient d'inhumer, et, mortel, on songe à la succession du mort ; on reprend le tissu des mêmes fraudes, des mêmes rapines, des mêmes parjures, des mêmes excès de vin, des mêmes plaisirs sensuels à l'infini, plaisirs qui s'évanouissent, non pas quand on en a épuisé la coupe, mais à mesure qu'on la vide ; ce qu'il y a même de plus funeste, c'est qu'à la vue de ce mort qu'on ensevelit on s'excite à s'ensevelir le cœur puisqu'on s'écrie : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ».

6.    On va même jusqu'à se rire de la foi de ceux qui admettent la résurrection des morts : un tel, dit-on, est dans son tombeau, prêtez l'oreille à sa voix. Il est vrai, on ne saurait l'entendre, je vais donc écouter la voix de mon père, de mon aïeul, de mon bisaïeul. Qui est revenu du lieu où ils sont ? Qui a fait connaître ce qui se passe aux enfers ? Traitons-nous bien pendant que nous sommes en vie ; une fois que nous serons morts, lors même que nos parents, nos amis ou nos proches placeraient des aliments sur nos tombeaux, c'est pour eux, vivants, qu'ils agiront, et non pour nous autres défunts.

L'Écriture s'est moquée de cet usage, car à propos de certains hommes qui ne profitent point des biens qu'ils possèdent, elle dit : « Autant servir un repas à des morts  ». Il est manifeste que les morts ne tirent de cette coutume aucun avantage, et qu'elle vient des païens, mais non de cette grande lignée de nos pères les Patriarches avec lesquels est descendue jusqu'à nous la justice : nous lisons bien qu'on a célébré leurs funérailles, mais non qu'on leur ait fait alors des offrandes. C'est d'ailleurs ce que confirment les mœurs des Juifs ; car s'ils n'ont pas hérité

 

1 Eccl. XXX, 18.

 

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de la vertu des Patriarches, ils leur doivent néanmoins les antiques usages observés par eux dans certaines solennités.

Veut-on puiser une objection dans ces paroles de l'Écriture : « Romps ton pain et répands ton vin sur le tombeau des justes, mais ne les donne pas aux pécheurs (1) ? » je n'entreprendrai pas de les discuter à fond, je prétends seulement que les fidèles peuvent en saisir le sens. Les fidèles savent en effet avec quelle piété, quand on est fidèle, on pratique cela sur le tombeau de ses parents ; ils savent aussi qu'il ne faut pas le faire pour les injustes, c'est-à-dire pour les infidèles, puisque le juste est celui qui vit de la foi (2). Qu'on se garde donc de chercher le mal dans le remède, et de former, avec les paroles de l'Écriture, une chaîne pour enlacer l'âme et lui donner la mort. On sait clairement comment on doit entendre cette recommandation ; et dans cet usage où sont les chrétiens, il n'y a rien que de clair et de salutaire.

7.    Revenons par conséquent à ces hommes qui ne cessent de murmurer, comme je le disais, aux oreilles des faibles : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Nul, disent-ils, n'est revenu de ces contrées ; je n'en ai entendu sortir aucune voix, depuis qu'y sont arrivés mon aïeul, mon bisaïeul, mon père ; non, je n'ai entendu personne y parler. — Répondez, chrétiens, si toutefois vous êtes chrétiens ; en cherchant à vous enivrer avec la populace, seriez-vous trop appesantis pour répliquer aux corrupteurs de votre foi ? Il vous est facile de répondre ; mais vous flottez au souffle de vos désirs voluptueux, vous cherchez à vous plonger dans l'ivresse, à vous ensevelir tout vivants. Que vienne à s'élever en vous le désir de boire ; c'est comme une vague qui tombe sur votre âme, poussée par le souffle d'un conseil trompeur. Ah ! quelle tempête secoue ton âme ! si tu ne veux point réfuter le faux docteur, c'est par condescendance pour celui qui t'appelle à boire. Ne vois-tu pas néanmoins que les flots de la passion montent trop haut, et que semblable à un fragile esquif ton âme va être engloutie ? Ah ! chrétien, le Christ est endormi dans ton navire ; éveille-le, il commandera aux tempêtes, et le calme se rétablira (3). Quand, à cette autre époque, les disciples tremblaient sur le vaisseau durant le sommeil du Christ,

 

1 Tob. IV, 18. — 2 Rom. I, 17. — 3 Matt. VIII, 21-26.

 

c'était un signe que les chrétiens flotteraient aussi lorsqu'en eux dormirait la foi. Tu sais, en effet, comme s'exprime l'Apôtre : « Que par la foi le Christ habite en nos cœurs  ». Toujours il est avec son Père dans l'éclat de sa beauté et de sa divinité ; corporellement il est à la droite de son Père au-dessus des cieux ; mais par la foi il est présent dans tous les chrétiens. Si donc tu flottes maintenant, c'est qu'en toi le Christ est endormi ; en d'autres termes, si tu ne domptes pas les convoitises excitées par le souffle des mauvais conseils, c'est que la foi dort en ton âme. La foi dort en ton âme ? Qu'est-ce à dire ? Qu'elle est assoupie. Assoupie ? Qu'est-ce à dire encore ? Que tu la perds de vue. Qu'est-ce donc qu'éveiller le Christ ? C'est ranimer ta foi, c'est te rappeler les vérités de la foi. Oui donc, rappelle-toi ces vérités, éveille le Christ ; ta foi alors commandera elle-même à ces flots qui te ballottent, à ces vents qui te poussent au mal ; bientôt ils se calmeront, tout bientôt sera en paix : quand même l'ennemi ne cesserait pas de l'exciter au mal, il ne pourra plus ni secouer ton vaisseau, ni faire monter les vagues, ni submerger l'esquif qui te porte au-delà des mers.

8.    Eh bien ! que vas-tu faire en éveillant le Christ ? Rappelle-toi ce que te disait le méchant parleur, le séducteur qui cherche à pervertir les bonnes mœurs par ses propos mauvais. Que disait-il ? Le voici en termes formels : Nul n'est revenu de ces régions, je n'y ai entendu ni mon père, ni mon aïeul : je voudrais qu'il en revînt quelqu'un pour nous dire ce qui s'y passe.

Toi donc, après avoir éveillé le Christ dans ta barque et en te rappelant les vérités de ta foi, réponds-lui : Comment, insensé, tu croirais si ton père ressuscitait ; le Seigneur de l'univers est ressuscité, et tu ne crois pas ? Eh ! pourquoi a-t-il voulu mourir et ressusciter de la sorte, sinon pour nous porter à avoir foi en lui et en lui seul, au lieu de nous laisser égarer par tant de séducteurs ? Quelle serait d'ailleurs l'influence de ton père, s'il ressuscitait, s'il venait te parler pour mourir de nouveau ? Vois au contraire quelle n'est pas la puissance de ce divin Ressuscité qui ne meurt plus et sur qui la mort n'aura plus d'empire (2) ? Il s'est montré à ses disciples et à ses fidèles ; il s'est fait toucher par eux pour

 

1 Eph. III, 17. — 2 Rom. VI, 9.

 

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les assurer de la solidité de son corps, car il ne suffisait pas à plusieurs d'entre eux de le reconnaître à la vue, il fallait qu'ils touchassent la réalité qui était sous leurs yeux. Ainsi s'est affermie la foi et dans la conscience et sous les regards humains. Après s'être montré aux yeux, le Sauveur monta au ciel, envoya le Saint-Esprit à ses disciples, et l'Évangile fut prêché par eux. Si tu ne nous crois pas ici, appelles-en à l'univers. Combien de promesses sont accomplies ! que d'espérances sont réalisées ! l'univers entier respire la foi chrétienne. Ceux mêmes qui ne croient pas encore au Christ, n'osent attaquer sa résurrection. Ainsi donc elle est attestée au ciel, attestée sur la terre, attestée par les anges et attestée par les enfers. Où n'est-elle pas attestée hautement ? Et tu dis encore : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! »

9. Cependant tu t'affliges en pensant à ce cher ami que tu viens de perdre et dont tu n'entends plus la voix. Il était vivant, il est mort ; il mangeait, il ne mange plus ; il sentait, il ne sent plus ; il ne partage plus ni les joies ni les plaisirs des vivants.

Pleurerais-tu la semence, si tu étais laboureur ? Supposons un homme tout à fait ignare qui voit emporter des semences dans un champ ; devant lui on les jette à terre et on les recouvre ; supposons cet homme assez étranger à ce qui arrive chaque jour pour pleurer alors le froment qu'il a vu croître pendant l'été, pour se dire en lui-même : On ensevelit ce froment, et pourtant combien il a fallu de peines pour le moissonner, le transporter, le battre, et le vanner ! On le conservait dans un grenier, nous voyions alors combien il était beau et nous étions heureux ; mais on vient de le faire disparaître de dessous nos yeux ; je vois bien une terre remuée, mais je ne vois plus le blé ni au grenier, ni sur cette terre. Supposons que cet homme pleure tristement ce blé qu'il croit mort et enseveli, qu'il verse des larmes abondantes en regardant les sillons et la terre, mais en perdant de vue la moisson : comme il serait moqué par les premiers ignorants venus, qui n'ignorent pas ce qu'il en est, car s'ils méconnaissent beaucoup de choses, ils n'ignorent pas ce qu'ignore ce pleureur, dont l'ignorance est hideuse. Si réellement il pleurait pour ne savoir pas ce qui doit arriver, que lui diraient ceux qui le savent ? Assez de larmes ; sans doute le froment enterré par nous n'est plus ni au grenier, ni sous nos mains ; mais nous viendrons un jour dans ce champ, et tu te plairas à contempler une belle moisson, là même où tu ne vois qu'un terrain dénudé par la culture. Celui qui sait ce que doit devenir ce froment serait heureux, même en voyant le labour ; quant à l'incrédule, ou plutôt l'insensé, mieux encore, quant à l'homme inexpérimenté, après avoir pleuré peut-être d'abord, il s'en rapporterait à l'homme d'expérience, s'en irait consolé et espérant avec lui que la moisson viendra.

10. Mais c'est chaque année qu'on voit des moissons, tandis que la moisson du genre humain n'aura lieu qu'une fois et à la fin des siècles. Sans doute on ne saurait maintenant la contempler de l'œil ; mais nous savons ce qu'est devenu le grain principal. « Si le grain demeure tel qu'il est », dit le Seigneur, « si on ne le fait pas mourir, il restera seul  ». C'est de sa mort qu'il parlait ainsi, pour faire entendre combien seront nombreux ses fidèles ressuscités. Il ne prend pour type qu'un seul grain ; mais ce grain mérite la confiance de tous ceux qui veulent devenir grains à leur tour.

D'ailleurs, si nous ne sommes pas sourds, il n'est pas une créature qui ne proclame la résurrection. Comment ne pressentir pas ce que Dieu fera du genre humain, à la fin du monde, quand nous voyons chaque jour tant d'actes qui y ressemblent ? Les chrétiens ne ressusciteront qu'une fois ; les animaux s'endorment et s'éveillent tous les jours. Or, le sommeil est l'image de la mort, et le réveil l'image de la résurrection. De ce qui se fait chaque jour, conclus à ce qui aura lieu une fois seulement. Chaque mois la lune commence, elle croît et arrive à son plein, pour décroître ensuite, s'épuiser et se renouveler ; le phénomène que cet astre nous présente chaque mois, se montrera une fois seulement dans tout le cours des siècles. Ainsi voit-on en elle chaque mois ce qu'on remarque chaque jour dans les êtres endormis. Comment s'en va et comment revient le feuillage des arbres ? dans quelle retraite mystérieuse va-t-il se cacher et de quelle retraite sort-il pour se montrer de nouveau ? Nous sommes en hiver, les arbres dépouillés sont comme

 

1 Jean, XII, 21.

 

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morts, ils reverdissent néanmoins au printemps. Est-ce uniquement cette année que se produit ce spectacle? n’y a-t-on pas assisté également l’année dernière? Oui, sans aucun doute. L’automne l’a interrompu pour l’hiver, et le printemps le ramène en été. Ainsi donc les années renaissent continuellement, et après la mort c’en est fait pour toujours de l’homme créé à l'image de Dieu ?

41. Si l’on est trop peu attentif à ce renouvellement continuel de la nature, on pourra me dire : Mais ces premières feuilles se sont pourries, c’en est de nouvelles qui se forment. Est-on, au contraire, plus attentif! on verra que de ces mêmes feuilles pourries vient la fécondité de la terre. Comment engraisser la terre, sinon avec la pourriture de ce qui naît de la terre? Les cultivateurs savent cela; et les citadins, qui ne la cultivent pas, peuvent remarquer, ne fût-ce que dans les jardins qui avoisinent la ville, avec quel soin ou conserve les plus viles immondices, comme on les achète à prix d’argent et où on les transporte. Si l’expérience n’apprenait le contraire, on pourrait croire qu’il n’y a là que saleté et qu’on ne peut plus tirer de là aucune utilité. Eh! qui se plaît à contempler le fumier? On le conserve pourtant avec soin, bien qu’on le regarde avec horreur. Oui, ce qui paraissait aussi vil qu’inutile, devient l’engrais même de la terre, cet engrais eu forme le suc, ce suc pénétré dans les racines et par d’invisibles sentiers monte au tronc, se distribue dans les rameaux, des rameaux dans les boutons et se transforme ainsi en fruits et en feuilles. Maintenant donc n’admires-tu pas, dans cet arbre chargé de fruits et de verdure, ce que tu ne voyais qu’avec dégoût dans ce fumier en putréfaction ?

12. Ne m’objecte pas ce que trop souvent lu m’objectes, savoir, qu’un corps mort ne reste pas entier dans le tombeau, car s’il y restait en entier, tu croirais à sa résurrection future. Ne s’ensuit-il pas que les seuls Egyptiens doivent admettre la résurrection, puisqu’ils prennent tant de soin des corps inanimés de leurs défunts? Ils ont l’habitude de dessécher ces corps pour leur donner en quelque sorte ta dureté de l’airain : et c’est alors qu’ils les nomment Gabbara. Ainsi donc, d’après ces hommes qui n’ont pas l'idée des profondeurs mystérieuses delà nature, où pour le Créateur tout se conserve intégralement, alors même qu’à nos yeux mortels il n’y a plus rien, les Egyptiens sont les seuls qui aient raison de croire à la résurrection de leurs défunts, tandis que l’espoir des autres chrétiens n’est qu’un espoir fort compromis ?

On a vu souvent des tombeaux ouverts ou dépouillés soit par suite de leur vétusté, soit par l'effet de quelque nécessité exempte de sacrilège, et à l’aspect des membres humains en putréfaction on a gémi, on a soupiré, surtout ceux que charment les beautés corporelles, et ces hommes se sont dit en eux-mêmes : Serait-il possible que cette cendre recouvrât sou antique splendeur, fût rendue à la vie, rendue à la lumière? Quand arrivera ce prodige ? Comment espérer que cette chair redevienne un être vivant ? — Eh bien ! toi qui parles ainsi, ne vois-tu pas dans ce sépulcre au moins un peu de cendre ? Rappelle-toi quel est ton âge ; as-tu, par exemple, trente ans, cinquante ans, plus encore ? Oui, dans le tombeau reste au moins la cendre du défunt; mais toi, il y a cinquante ans, qu’étais-tu ; où étais-tu ? De nous tous qui sommes ici appliqués à parler ou à entendre, les corps dans quelques années ne seront que de la cendre, et il y a quelques années ils n’étaient pas même cela. Comment ! Celui qui a pu faire ce qui n’était pas, ne pourra réparer ce qui était?

13.   Cessez donc vos murmures, mauvaises langues, vous dont les propos pervers corrompent les bonnes mœurs. Fixez, fixez vos pieds dans la voie, pour ne pas vous en écarter; ce n’est point pour y rester, mais, comme il est écrit, « courez-y de manière à atteindre le but (1)». Que le Christ soit toujours plein de vigueur dans votre âme, lui qui a voulu montrer dans le Chef ce que doivent espérer ses membres. Il est vrai, nous souffrons sur la terre ; mais notre Chef, déjà moulé au ciel, n’y meurt, ni ne s’y fatigue, ni n’y souffre quoi que ce soit. Pour nous cependant, il a souffert : « Mais s’il s’est livré pour effacer nos péchés, il est ressuscité peur nous justifier (2) ». C’est la foi qui nous apprend cette résurrection ; c’est l’œil même qui l’a montrée à ceux qui ont vu le Sauveur. Mais de ce que nous n’avons pu le voir, après sa résurrection, de l’œil de la chair, n’en concluons pas que nous soyons réprouvés. Nous avons pour nous soutenir la parole adressée par le

 

1 I Cor. IX, 21. — 2 Rom. IV, 25.

 

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Seigneur lui-même au disciple incertain qui ne voulait croire qu'en touchant. Lors en effet que convaincu pour avoir approché la main des cicatrices du Sauveur, il se fut écrié : « Ah ! mon Seigneur et mon Dieu ! — Tu as cru pour m'avoir vu, reprit Jésus : heureux qui croit sans voir (1) ! » Réveillez-vous donc pour assurer votre bonheur, ne laissez arracher de vos cœurs par aucune insinuation perverse, ce qu'y a planté le Christ.

14. Qu'on ne m'objecte pas non plus ce que répètent tous ceux qui reconnaissent malgré eux l'autorité du Christ. Presque tous les païens, en effet, ceux mêmes qui diffèrent ou qui refusent de se donner au Christ, se gardent bien de l'attaquer ; s'ils osent attaquer les chrétiens, ils n'osent attaquer le Christ ; inclinés devant le Chef, ils outragent ses membres. Ô membres insultés par ces hommes qui s'abaissent devant votre Chef, ne vous croyez pas séparés de lui, mais unis étroitement à lui. Sans aucun doute, nous devrions redouter leurs cris et leurs injures, si nous étions séparés du Seigneur ; mais il atteste lui-même que cette séparation n'est pas, quand il dit à Saul, encore persécuteur de l'Église : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » Remarquez : il avait alors passé par les mains impies des Juifs, il était descendu dans les enfers, sorti du tombeau, monté au ciel, et assis à la droite du Père où il intercède pour nous, il avait donné l'Esprit-Saint aux croyants pour être la richesse et la force de leurs cœurs ; eh bien ! puisqu'il ne devait plus se livrer à la mort, mais nous en délivrer, que pouvait-il avoir à souffrir de la fureur de Saul ? Quoique « Saul respirât le carnage », ainsi qu'il est écrit (2), sa main pouvait-elle aller jusqu'à lui ? Il pouvait se ruer sur les chrétiens en proie à la souffrance sur la terre ; quand et comment pouvait-il atteindre jusqu'au Christ ? Il n'en prend pas moins la défense de ses membres, mais sans dire : Pourquoi persécuter les miens ; car s'il disait : Pourquoi persécuter les miens ? nous croirions qu'il s'agit de ses serviteurs. Ah ! des serviteurs sont moins unis à leur maître que des chrétiens le sont au Christ : cette dernière union est bien différente, c'est l'union des membres d'un même corps, c'est l'unité établie par la charité. Ainsi donc c'est le Chef qui crie pour ses membres ; il ne dit même

 

1 Jean, XX, 21-29. — 2 Act., IX, 1

 

pas : Pourquoi persécuter mes membres ? mais : « Pourquoi me persécuter ? » Saul ne frappait point sur le Chef même, il frappait sur ce qui lui est attaché.

Nous avons rappelé souvent cette comparaison : cependant, comme elle est belle et propre à bien exprimer l'idée, rappelons-la encore. Quand un homme te foule au sein d'une multitude, c'est sur ton pied qu'il presse, il ne te blesse pas la langue. Pourquoi donc est-ce ta langue qui lui crie : Tu me foules ? C'est le pied qui est blessé, la langue ne l'est pas, mais il y a entre eux union intime. « Qu'un membre vienne à souffrir, tous les membres souffrent avec lui ; qu'un membre soit glorifié, tous les autres sont avec lui dans la joie (1)». Maintenant, si la langue parle en toi pour le pied, le Christ au ciel ne parlerait pas pour les chrétiens ? Remarque encore : la langue, en parlant pour le pied, ne dit pas : Tu me froisses le pied, mais : Tu me froisses ; et pourtant tu ne l'as point touchée. Ah ! reconnais ton Chef dans celui qui crie pour toi du haut du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? »

D'où vient, mes frères, que nous avons rappelé cela ? C'est que nous craignons que vous ne vous laissiez gagner par ces hommes dont l'Apôtre dit que « leurs propos pervers corrompent les bonnes mœurs », et qui répètent : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (2)» ; nous craignons que n'osant s'attaquer au Christ, car ils redoutent l'autorité de sa majesté suprême, déjà établie sur tout l'univers, et pareils au pécheur dont il est écrit : « L'impie verra, il s'irritera, il grincera les dents et sèchera de rage (3) », ils peuvent frémir et se dessécher, mais sans oser blasphémer contre le Christ ; nous craignons donc que n'osant s'attaquer au Christ, ils ne disent que lui seul a pu ressusciter. Parfois en effet ils parlent ainsi avec sincérité, c'est la crainte qui d'autres fois leur fait tenir ce langage. Quoi qu'il en soit, remarque ce qu'ils osent et ce qu'ils n'osent avancer.

15, Voici ce qu'ils te diront : Tu prétends que le Christ est ressuscité, et tu t'appuies sur ce fait pour espérer que les morts ressusciteront ; mais le Christ, lui, a pu ressusciter d'entre les morts. On commencera alors à louer le Christ, non pour lui faire honneur, mais pour te jeter dans le désespoir. N'y a-t-il

 

 1 I Cor. XII, 26. — 2 I Cor. XV, 23, 32. — Ps. CXI, 10.

 

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point une astuce pernicieuse et infernale à louer le Christ pour te détourner de lui, à le glorifier hypocritement parce qu’on n’ose l’outrager? On élève sa majesté pour faire de lui un être unique en son genre, pour éloigner de toi l’espérance d’arriver jamais à ce que l’on vit en lui après sa résurrection. Ne semble-t-il pas qu’on soit plus respectueux envers le Christ quand on dit : Quoi ! cet homme se permet de se comparer au Christ jusqu’à compter ressusciter, par la raison que le Christ est ressuscité ? Ne te laisse pas séduire par ces louanges hypocrites adressées à ton général; ce sont là des ruses ennemies; si elles te troublent, l’humilité et l’humanité du Christ vont te rassurer.

L’ennemi proclame combien le Christ est élevé au-dessus de toi; le Christ dit, lui, combien il est descendu vers toi. Répliqué donc à ton adversaire, éveille en toi la foi; la tempête souille, les vagues montent, le navire est en danger, le Christ endormi ; éveille ta foi, ne perds pas de vue ce que tu crois (1). Oui, tu pourras répondre, sitôt que la foi chrétienne aura commencé à s’éveiller dans ton âme; tu ne seras point à court, attendu que ce ne sera point toi qui répondras; le Christ qui demeure en toi se saisira de ta langue comme d’un organe qui est à lui, elle sera comme son épée, et dirigeant à la fois et ton cœur et ta voix comme le maître qui vit en toi, il repoussera ton adversaire et le mettra en sûreté ; il ne s’agit pour toi que de l’éveiller de son sommeil, en d’autres termes, que de te rappeler la foi que tu perds de vue.

10.   Que vais-je donc le dire pour te mettre en mesure de répondre à ces adversaires? Rien de nouveau, je rappellerai seulement ce que tu crois. Oui, éveille ta foi, et à ceux qui te crient : Le Christ seul a pu ressusciter, nous ne le saurions, nous, réponds : Si le Christ a pu ressusciter, c’est comme Dieu, c’est sûrement comme Dieu qu’il a pu ressusciter. Si c’est comme Dieu, c’est parce qu’il est tout-puissant; mais dès qu’il est tout-puissant, pourquoi désespérer qu’il puisse faire en moi ce qu'il a fait en lui-même à cause de moi ?

D’ailleurs, d’où le Christ est-il ressuscité? D’entre les morts. — Eh! pourquoi est-il mort? Dieu saurait-il mourir? Cette divinité, cette nature divine, ce Verbe égal au Père, cet art du tout-puissant artiste, Celui par qui tout

 

1 Matt. VIII, 21-26.

 

a été fait, cette sagesse immuable qui demeure ce qu’elle est tout en renouvelant toutes choses, qui atteint avec force d’une extrémité jusqu’à l’autre et qui dispose de tout avec douceur a-t-elle pu mourir? — Non, répond-on. — Le Christ pourtant est mort. Comment a-t-il pu mourir? Parce que « n’ayant pas cru usurper en s’égalant à Dieu, il s’est anéanti lui-même en prenant une nature d’esclave». Et avant de la prendre? « Il était de la nature de Dieu (2)». Avait-il pris ou avait-il naturellement cette nature divine? Voici la distinction établie par l’Apôtre. En parlant de la nature divine, il emploie le mot : « il était » ; et en parlant de la nature d’esclave, le mot : « il la prit ». Ainsi le Christ était quelque chose, il prit aussi quelque chose pour se l’unir personnellement. Avec sa nature divine il était égal à Dieu, comme l’atteste ce pêcheur devenu évangéliste, quand il dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (3)»; ce qui revient à ces mots : « Comme il était de la nature de Dieu, il ne crut pas usurper en s’égalant à Dieu ». Usurper ce serait s’approprier criminellement ce qu’on ne possède point naturellement. L’ange voulut usurper l’égalité divine; il tomba et devint le diable : l’homme voulut aussi l’usurper ; il tomba également et devint mortel. Quant au Christ qui par sa naissance est l’égal de Dieu, qui est né, non pas dans le temps, mais, comme Fils éternel du Père éternel, de toute éternité, lui par qui tout a été fait, il a été toujours de la nature de Dieu. Mais pour devenir médiateur entre Dieu et les hommes, entre le Juste et les pécheurs, entre l’Immortel elles mortels, il a emprunté quelque chose à ceux-ci, tout en conservant ce qu’il avait de commun avec le Juste et l’Immortel. C’est ainsi que gardant la justice du Juste et de l’Immortel, et revêtant la mortalité des pécheurs condamnés à mort, s’établissant entre l’un et les autres pour les réconcilier, et renversant la muraille Je nos iniquités, ce qui fait que son peuple s’écrie en sa présence : « Grâce à mon Dieu, je franchirai la muraille (4) » ; rendant à l’Eternel ce que lui avaient ravi nos crimes, et rachetant au prix de son sang ce dont le diable s’était emparé, il est mort pour nous, et pour nous il est ressuscité. Il s’est chargé de nos péchés,

 

1 Sag. VII, 27, VIII, 1. — 2 Philipp. II, 6, 7. — 3. — Jean, I, 1. — 4 Ps. XVII, 30.

 

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non pour s'y attacher, mais pour en soutenir le poids ; c'était Jacob revêtu des peaux de chevreaux et paraissant tout velu pour appeler la bénédiction de son père. Le pervers Ésaü était velu naturellement ; le fidèle Jacob n'était velu que par emprunt (1). Ainsi le péché est-il attaché aux hommes mortels, tandis qu'il ne l'était point à celui qui disait : « J'ai le pouvoir de déposer ma vie, j'ai encore le pouvoir de la reprendre (2) ».

Considérée dans Notre-Seigneur, la mort rappelait de la sorte qu'il s'était chargé des péchés d'autrui ; elle n'était point le châtiment de péchés qui lui fussent propres. Pour tous les autres hommes l'assujettissement à la mort est la peine infligée à l'iniquité ; cette condamnation vient effectivement du péché d'origine où nous puisons tous la vie ; elle vient de la chute du premier Adam, et non des abaissements du second. Il y a une grande différence entre tomber et s'abaisser. C'est le crime qui a fait tomber le premier, la compassion qui a porté le second à descendre. « De même en effet que nous mourons tous par Adam, ainsi, par le Christ, tous nous recouvrerons la vie (3) ». Réellement donc il mourait sous le faix des péchés d'autrui. « Je rendais, dit-il, ce que je n'ai point ravi (4) » ; en d'autres termes, je mourais sans être nullement coupable. « Voici venir le prince de ce monde », dit-il encore, « et il ne trouvera rien en moi ». Que signifie : « Il ne trouvera rien en moi ? » Qu'il ne trouvera en moi rien qui mérite la mort, car c'est le péché qui la mérite. Pourquoi donc allez-vous mourir ? C'est ce qu'il fait connaître ensuite : « Or, afin d'apprendre à tous que j'accomplis la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d'ici (5) ». Il se lève alors et va souffrir. Pourquoi ? parce qu'il faisait la volonté de son Père ; ce n'était point qu'il fût redevable au prince des pécheurs, puisqu'il n'y avait en lui aucun péché.

Ainsi donc Jésus-Christ Notre-Seigneur a apporté du ciel sa divinité avec lui, et il nous a emprunté sa nature mortelle ; car il l'a prise dans le sein de la vierge Marie. Là, le Verbe de Dieu s'est uni à notre nature, comme un époux à son épouse dans un lit virginal, afin d'en sortir comme l'époux sort de sa couche.

 

1 Gen. XXVII, 16. — 2 Jean, X, 18. . — 3 I Cor XV, 22. — 4 Ps. LXVIII, 5. — 5 Jean, XIV, 30, 31.

 

17.  Reviens maintenant à ce que je disais. Si tous les hommes sont assujettis à la mort, c'est à cause du péché ; c'est par miséricorde que le Seigneur s'y soumit ; car il s'y soumit réellement. Il avait un corps véritable et véritablement mortel, semblable à la chair de péché (1) ; non pas semblable à la chair, mais à la chair de péché, ce corps étant vraiment chair, mais non pas chair de péché. Car, je le répète, ce n'est pas le péché qui l'avait assujetti à la mort, « lui qui s'est anéanti en prenant une nature d'esclave et en se rendant obéissant jusqu'à la mort ». En résumé, qu'était-il et qu'avait-il pris ? C'était la divinité unie à la mortalité. Eh bien ! ce qui est ressuscité en lui, c'est ce qui y est mort.

Tournez maintenant les yeux vers ces hommes qui disent : Le Christ seul a pu ressusciter, et non pas toi. Réponds-leur : C'est ce que le Christ tient de nous, qui est ressuscité en lui. Dépouille-le de sa nature humaine, impossible à lui de ressusciter, parce qu'il y aurait eu pour lui impossibilité de mourir. Pourquoi donc, en exaltant mon Maître, chercher à renverser la foi que lui-même à établie en moi ? S'il est mort, c'est pour avoir pris la nature de l'esclave. Or, sa résurrection s'est produite dans la même nature que sa mort. Pourquoi désespérer de la résurrection de l'esclave, puisque c'est comme esclave qu'est ressuscité le Seigneur ?

Attribuera-t-on à sa puissance humaine la résurrection du Christ ? Dira-t-on avec nos adversaires que la justice du Christ allait jusqu'à le rendre capable de ressusciter d'entre les morts ? Eh bien ! m'arrêtant à ce point de vue, et laissant de côté la divinité de Notre-Seigneur, je répondrai : Cet homme assez juste pour pouvoir ressusciter d'entre les morts, n'a pu nous tromper quand il nous a promis de ressusciter comme lui.

18.   Tout ce que nous venons de dire a pour but de vous prémunir, mes frères, en face de qui viendrait à nier devant vous la résurrection des morts. Or, autant qu'il a plu à Dieu de nous éclairer de sa lumière, nous avons produit, s'il vous en souvient, des preuves tirées de la nature même et de ce qui s'y montre chaque jour à nos yeux ; ensuite de la toute-puissance de Dieu, car rien pour lui n'est difficile, et s'il a pu faire ce qui n'existait point, à plus forte raison peut-il réparer

 

1 Rom. VIII, 3.

 

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ce qui est déjà ; enfin de la personne même de Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur ; il est sûr en effet qu'il est ressuscité et qu'il n'est ressuscité que dans sa nature d'esclave, car il n'a pu mourir que comme esclave, et pour ressusciter il avait besoin de mourir. De là il suit qu'esclaves nous-mêmes nous devons espérer pour notre nature ce qu'il a daigné nous faire voir dans la sienne. Silence donc à ces langues qui répètent : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Ah ! mes frères, répondez-leur hardiment : Jeûnons et prions, car demain nous mourrons.

19.   Il nous reste à dire ce que sera la vie des justes à la résurrection, Mais voilà un temps assez considérable déjà employé ; méditez ce que nous vous avons exposé, et obtenez-nous par vos prières d'acquitter quelque jour le reste de ce que nous vous devons. Rappelez-vous surtout ce qui nous a porté à vous entretenir de ce sujet : c'est principalement, mes frères, la vue de ces fêtes que célèbrent actuellement les païens. Prenez garde à vous ; le monde passe, rappelez-vous le passage de l'Évangile où le Seigneur compare le dernier jour au temps de Noé. « On mangeait et on buvait, dit-il, on achetait et on vendait, on se mariait et on mariait ses enfants jusqu'à ce que Noé fût entré dans l'arche ; vint alors le déluge et tous furent perdus (1) ». Est-ce là un clair avertissement donné par le Sauveur ? Il dit ailleurs : « Que vos cœurs ne s'appesantissent point dans la crapule et le vin (2) . — Ayez les reins ceints et les lampes allumées ; rendez-vous semblables à des serviteurs attendant que leur maître revienne des noces (3) ». Ainsi attendons son retour et qu'il ne nous trouve pas assoupis.

C'est une honte pour une épouse de ne pas soupirer après son époux : que pour l'Église il serait bien plus honteux encore de n'appeler pas le Christ de ses vœux ! L'époux vient pour des embrassements charnels, avec quel bonheur pourtant l'accueille une chaste épouse ! C'est pour d'éternels embrassements que doit venir l'Époux de l'Église, c'est pour nous rendre ses cohéritiers durant l'éternité ; et nous vivons de manière à ne pas désirer, à redouter même son avènement ! Qu'il est bien vrai de dire qu'il en sera alors comme

 

1 Luc, XVII, 27. — 2 Ib. XXI, 34. — 3 Ib. XII, 35, 36.

 

au temps de Noé ! Combien seront surpris de la même sorte, parmi ceux mêmes qui portent le nom de chrétiens ! Si l'arche dure si longtemps à bâtir, c'est pour éveiller les incrédules (1) ; et toutefois, bien qu'on y ait travaillé durant cent ans, les hommes ne s'éveillèrent point, ils ne dirent pas : Ce n'est point sans motif que cet homme de Dieu bâtit l'arche, sans aucun doute le genre humain est menacé de sa ruine ; ils ne cherchèrent point à apaiser la colère de Dieu en menant la vie qui lui plaît, ils n'imitèrent point les Ninivites ; car ceux-ci produisirent des fruits de pénitence et calmèrent la divine justice.

20.   Jonas en effet leur annonça, non point la miséricorde, mais la colère. Il ne disait point : Dans trois jours Ninive sera détruite ; si cependant vous faites pénitence durant ces trois jours, Dieu vous pardonnera. Il ne parla point ainsi ; il ne faisait entendre que menaces, il ne prophétisait que destruction. Sans néanmoins désespérer de la miséricorde de Dieu, les Ninivites se mirent à faire pénitence, et Dieu leur pardonna (2).

Que dire ici ? Que le Prophète a menti ? À prendre ses paroles dans un sens charnel, il semble avoir dit faux ; il a dit vrai au contraire si on les prend dans un sens spirituel : Ninive en effet fut détruite. Considère ce qu'était Ninive et reconnais que réellement elle fut renversée. Qu'était Ninive ? On y mangeait et on y buvait, on y achetait, on y vendait, on y plantait, on y bâtissait, on s'y abandonnait au parjure, au mensonge, à l'ivresse, aux actes de cruauté et de turpitude : telle était Ninive. Contemple ce qu'elle est maintenant : on y pleure, on y gémit, on s'y attriste ; c'est partout le cilice et la cendre, le jeûne et la prière. Est-ce là l'ancienne Ninive ? N'est-elle pas réellement détruite, puisqu'on ne voit plus en elle les actes qui la distinguaient d'abord ?

21.   Maintenant aussi, mes frères, on bâtit l'arche, et les cent ans de Noé désignent les temps actuels ; oui, tous les siècles que nous traversons sont désignés par ce nombre d'années. Si donc périrent justement ceux qui ne se préoccupèrent point lorsque Noé construisait l'arche ; que ne méritent point ceux qui ne travaillent pas à leur salut maintenant que le Christ bâtit son Église ? Eh ! Noé n'est-il pas au-dessous du Christ, comme un serviteur au-dessous

 

1 Gen. VI. — 2 Jon. III.

 

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dessous de son maître; que dis-je? comme l’homme est au-dessous de Dieu ; car le maître, connue le serviteur, porte également le nom d’homme? Néanmoins, parce que les hommes de cette époque ne crurent point en voyant un homme bâtir l’arche, ils servirent d’un terrible exemple à la postérité. A la fois Dieu et homme, le Christ aujourd’hui bâtit pour nous son Eglise, il s’est fait lui-même comme le fondement de cette arche mystérieuse, où entrent chaque jour, pour en former les parois, des bois incorruptibles, des fidèles qui renoncent au monde; et l’on dit encore : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » Pour vous, mes frères, je le répète, écriez-vous au contraire : Jeûnons et prions, car demain nous mourrons. On dit : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », lorsqu’on n’espère pas la résurrection ; pour nous qui la croyons et la publions sur la parole des Prophètes, d’après la prédication du Christ et de ses Apôtres, pour nous qui espérons vivre au-delà de cette vie, ne fléchissons pas et n’ensevelissons point nos cœurs sous la crapule et l’ivresse, mais, les reins ceints et les lampes allumées, attendons avec vigilance l’avènement de Notre-Seigneur, jeûnons et prions, non parce que demain nous devons mourir, mais pour mourir en paix.

Quant à l’acquit du reste de notre dette, exigez-le de nous, mes frères, dans un autre moment.

Tournons-nous, etc.