SERMON CCCLXII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SERMON CCCLXII.

RÉSURRECTION DES MORTS. II.

 

ANALYSE. — Après avoir affermi en nous la croyance à la résurrection des morts en réfutant les objections élevées contre ce dogme, nous devons examiner aujourd'hui ce que seront les hommes une fois ressuscités. L'Écriture nous dit qu'ils seront cachés soit dans les greniers célestes, soit dans des vases, soit dans les profondeurs de la face de Dieu : comment donc savoir quel sera leur état ? Mais la foi nous enseigne ce que ne nous découvre pas la raison : aussi est-ce la foi qui ne nous permet point de révoquer en doute la réalité même de la résurrection des corps. Encore une fois, quel sera l'état des corps ressuscités ? — 1° Nous aurons réellement les mêmes corps que nous avons aujourd'hui, mais sans que ces corps soient destinés aux mêmes fonctions. En effet, ils ressembleront au corps ressuscité de Jésus-Christ, le fondement mystérieux qui nous attire à lui jusqu'au ciel. Or, si Jésus-Christ a mangé après sa résurrection, ce n'était pas plus par besoin que l'ange compagnon de Tobie, c'était pour prouver de plus en plus à ses disciples qu'il était véritablement ressuscité. Cependant l'Apôtre ne dit-il pas que la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu ? Sans doute, mais ce n'est pas la chair, c'est l'âme qui possède ce royaume. De plus, tout concourt à prouver que par la chair et le sang saint Paul entend ici la corruption. Or, il n'y aura pas l'ombre de corruption dans la vie tout angélique des hommes ressuscités. — 2° Nos corps cependant seront changés ; ils seront doués d'une agilité merveilleuse et dépouillés de tout élément de corruption et de mortalité, sans toutefois être confondus avec l'âme. Aussi est-ce une erreur de n'admettre d'autre résurrection que la résurrection de l'âme : l'Écriture enseigne et oblige à admettre l'une et l'autre. — 3° Quelles seront toutefois nos occupations ? À l'abri de tout besoin nous jouirons d'un repos éternel ; nous chanterons perpétuellement l'amen et l'alléluia ; nous contemplerons la vérité avec d'ineffables délices, nous aurons enfin l'incomparable bonheur de voir Dieu face à face.

 

1. Il nous souvient de notre promesse ; aussi avons-nous fait lire, dans l'Évangile et dans l'Apôtre, les passages qui y ont rapport. Ceux d'entre vous qui étaient au dernier discours se rappellent que la question de la résurrection y a été par nous divisée en deux parties : nous devions d'abord nous occuper de ceux qui révoquent en doute ou même qui nient la future résurrection des morts ; nous devions ensuite, et dans la mesure de nos forces, chercher dans les Écritures ce que sera la vie des justes ressuscités. Mais, daignez vous en souvenir, nous nous sommes occupés si longuement de la première partie, de la résurrection des morts considérée en elle-même, que nous n'avons pas eu le temps de traiter la seconde partie et qu'il nous a fallu la remettre à aujourd'hui. C'est une dette contractée

 

 

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par nous, vous en exigez le paiement, et nous reconnaissons, nous, que le temps est venu de nous acquitter.

Tous donc, avec une application pieuse, supplions le Seigneur de nous accorder, à nous de payer convenablement, et à vous de recevoir avec profit ; car, il faut l'avouer, la question actuelle est plus profonde. Cependant la charité triomphe des questions difficiles, et pour obtenir de Dieu, à qui nous obéissons en ce moment, la grâce de trouver facilité, joie même an sein de toutes nos difficultés, nous devons travailler toujours pour la charité.

2.    Vous vous rappelez que nous avons répondu, l'autre jour, à certains esprits qui répètent, comme les en accuse l'Apôtre : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » ; et contre lesquels l'Apôtre poursuit : « Les propos pervers corrompent les bonnes mœurs » ; pour conclure en ces termes : « Justes, soyez sobres et gardez-vous de pécher ; car quelques-uns n'ont pas la connaissance de Dieu ; je le dis pour votre humiliation  ». Puissions-nous avoir entendu tous et confié à notre cœur ces paroles apostoliques ! Puissent aussi les œuvres montrer qu'on les a entendues et gravées dans son cœur !

Écouter, c'est être comme le champ qui recueille la graine pendant qu'on l'ensemence ; graver dans son cœur, c'est en quelque sorte rompre la glèbe et recouvrir la semence ; enfin agir conformément à ce qu'on a entendu et gravé dans son cœur, c'est croître comme une moisson et rapporter, avec patience, trente, soixante ou même cent pour un  ; c'est aussi être réservé, non pas au feu, comme la paille, mais aux greniers, comme le pur froment.

Ainsi donc c'est dans des greniers mystérieux où, d'après l'Écriture, doivent être serrés les justes, qu'il faut se représenter le bonheur perpétuel et intime des morts.

3.    Ailleurs Jésus-Christ Notre-Seigneur semble le placer dans des vases ; c'est quand il assimile le royaume des cieux à un filet, c'est-à-dire à un rets, car il est des rets qui portent le nom de filet. « Le royaume des cieux », dit-il donc, « est semblable à un filet qu'on jette en mer et qui prend toute sorte de poissons ; une fois plein on le tire, on

 

1 I COR. XV, 32-34. — 2 Matt. XIII, 23 ; Luc, VIII, 15.

 

s'assied sur le rivage, on démêle les bons pour les mettre dans des vases, puis on jette dehors les mauvais  ». Notre-Seigneur voulait faire entendre ici que la parole de Dieu est lancée sur les nations et sur les peuples comme un filet sur la mer. Ce filet rassemble, dans les mailles des sacrements, des chrétiens bons et mauvais ; mais tous ne sont pas mis à part dans les vases. Ces vases sont les trônes occupés par les saints, les grandes et profondes demeures de la vie bienheureuse, où ne pourront parvenir tous ceux qui portent le nom de chrétiens, mais ceux-là uniquement qui le sont d'effet comme de nom. Maintenant bons et mauvais poissons nagent dans le même filet, et jusqu'à la séparation dernière les bons supportent les mauvais.

Ailleurs encore il est dit : « Vous les cacherez dans le secret de votre face  ». C'est des saints qu'il est ici question. « Vous les cacherez dans le secret de votre face » ; en d'autres termes, là où ne sauraient pénétrer ni l'œil ni la pensée des mortels ; car le Prophète désigne, sous ce nom de secret de la face divine, des profondeurs secrètes, entièrement inabordables à l'homme. Faut-il s'imaginer grossièrement que Dieu a une face immense et qu'il y a dans cette face je ne sais quel abîme matériel où se doivent cacher les saints ? Vous le voyez, mes frères, cette idée est trop grossière, les fidèles doivent la bannir dédaigneusement de leurs cœurs. Que faut-il donc entendre par ce secret de la face de Dieu, sinon ce que connaît le regard de Dieu seul ?

Ainsi les greniers, aussi bien que les vases, désignent ici quelque chose de secret, qui n'est ni grenier ni vase, car s'il était l'un il ne serait pas l'autre. Mais comme on emploie des similitudes connues pour donner à l'homme, autant qu'on le peut, l'idée de ce qu'il ne connaît pas, croyez que les greniers et les vases expriment ici quelque chose de secret. Voulez-vous savoir en quoi consiste ce quelque chose de secret ? Prêtez l'oreille à ces mots d'un prophète : « Vous les cacherez dans le secret de votre face ».

4.    S'il en est ainsi, mes frères, c'est que dans cette vie nous voyageons en étrangers, soupirant, à l'inspiration de la foi, vers je ne sais quelle patrie. Pourquoi dire vers je ne sais quelle patrie, puisque de cette patrie nous

 

1 Matt. XIII, 47, 48. — 2 Ps. XXX, 21.

 

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sommes les citoyens ? C'est qu'en voyageant au loin nous avons oublié notre patrie jusqu'à pouvoir dire d'elle je ne sais quelle patrie. Mais cet oubli est banni de notre cœur par le Seigneur Jésus, le roi de cette patrie, lorsqu'il vient en pays étranger ; sa divinité, quand il s'incarne, devient pour nous comme un chemin, et notre devoir est de marcher, pour ainsi dire, à travers son humanité pour demeurer dans sa divinité.

Mais quoi ? mes frères ; avec quelles paroles vous expliquer, de quel œil regarder ce secret mystérieux que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu et que n'a point pressenti le cœur de l'homme ? Nous pouvons, parfois, connaître ce que nous ne saurions expliquer ; mais comment expliquer ce que nous ne connaissons pas ? Si donc il est possible que je ne puisse vous expliquer ces mystères lors même que j'en aurais l'intelligence, combien me serait-il plus difficile d'en parler, maintenant que je voyage avec vous, mes frères, sous la conduite de la foi, et non pas au grand soleil ? En cela néanmoins je ne diffère pas de l'Apôtre ; voici comment il nous console de notre ignorance, tout en édifiant en nous la foi. « Mes frères, dit-il, je n'estime pas être parvenu, mais oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je poursuis un but de toutes mes forces, je cours vers la palme que me propose la vocation céleste (1) ». N'est-ce pas montrer qu'il est voyageur ? Ailleurs encore : « Tant que nous sommes dans ce corps, dit-il, nous voyageons loin du Seigneur ; car nous nous conduisons par la foi et non par la claire vue (2) — C'est en espoir que nous sommes « sauvés », dit-il aussi. « Or, l'espoir qu'on voit n'est pas espoir : espère-t-on ce qu'on voit ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, c'est que nous l'attendons avec patience (3) ».

5.    Conséquemment, mes frères, prêtez ici l'oreille à une parole tirée des psaumes ; parole humble, pieuse, douce, elle n'est ni fière, ni tumultueuse, ni précipitée, ni hasardée. « J'ai cru », est-il écrit quelque part dans un psaume, « c'est pourquoi j'ai parlé ». Or, après avoir cité ce témoignage, l'Apôtre ajoute : « Nous aussi nous croyons, de là vient que nous parlons (4) ». Vous voulez que je vous

 

1 Philipp. III, 13 , 14. — 2 II Cor. V, 6, 7. — 3 Rom. VIII, 21, 25. — 4 Ps. CXV, 10 ; II Cor. IV, 13.

 

explique ce que je comprends ? Je n'aspire point à vous en imposer, écoutez seulement ce que je crois. Gardez-vous d'ailleurs d'estimer que ce soit trop peu de chose. C'est d'abord confesser la vérité ; car si je vous disais que je vais vous entretenir de ce que je comprends, ce serait de ma part une présomption fort téméraire.

Maintenant, mes frères, s'il est vrai que nous tous, et, à nous en rapporter aux écrits des saints, s'il est vrai que tous ceux qui ont vécu avant nous, que ceux mêmes dont s'est servi l'Esprit-Saint comme d'organes inspirés pour faire connaître ce qu'il croyait suffire à des hommes en voyage, si tous enfin nous ne disons que ce que nous croyons, tandis que le Seigneur enseignait ce qu'il comprenait, ne s'ensuit-il pas que seul il pouvait dire de l'éternelle vie ce qu'il en savait réellement, tandis que ses disciples ne peuvent en dire que ce qu'ils en croient ? Et pourtant nous pouvons remarquer que tout capable qu'il fût d'en parler, il n'a point dit ce qu'il en savait. « J'ai encore beaucoup de choses à vous apprendre », dit-il quelque part à ses disciples, « mais vous ne pouvez maintenant en soutenir le poids (1) ». S'il ajournait ainsi son enseignement, ce n'était point impuissance de sa part, c'était à cause de la faiblesse de ses Apôtres.

Pour nous, mes frères, vu que nous sommes tous faibles, nous n'entreprenons point d'expliquer ici ce que nous comprenons pertinemment, mais de faire connaître, dans la mesure de nos forces, ce que nous avons raison de croire ; de votre côté faites tous vos efforts pour saisir notre pensée. En est-il un parmi vous qui puisse saisir plus que je ne peux donner ? Qu'au lieu de puiser dans un ruisseau timide, celui-là coure à la grande fontaine : Celui dont la lumière nous fera voir la lumière n'est-il pas aussi la fontaine de vie (2) ?

6. Nous avons démontré la vérité de la résurrection : telle est notre foi, telle doit être notre foi, tel est aussi notre langage. Si nous croyons ce dogme par cela même que nous sommes chrétiens, c'est que nous voyons dans l'éclat de sa puissance ce bras du Seigneur qui abat partout l'orgueil de la gentilité et qui partout établit la foi chrétienne, ainsi qu'il en avait fait la promesse si longtemps d'avance : oui

 

1 Jean, XVI, 12. — 2 Ps. XXXV, 10.

 

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oui, en assistant à ce spectacle, nous nous sentons portés à croire ce que nous ne voyons pas encore, afin de mériter de le voir, comme récompense de la foi même. Maintenant, puisqu’il est sûr, aux yeux de la foi, que doit avoir lieu la résurrection des morts, puisque cette future résurrection est si certaine qu’en douter ce serait porter de la manière la plus indigne le nom de chrétien ; examinons ce que seront alors et les corps et la vie des saints. Plusieurs en effet admettent la résurrection, mais seulement la résurrection des âmes.

7.    Mais il n’est pas nécessaire, après le dernier discours, de prouver longuement que les corps aussi ressuscitent. On fait toutefois cette objection : Si les corps doivent revivre, que seront-ils ? Ce qu’ils sont aujourd’hui, ou autrement? Si c’est autrement, en quel état seront-ils ? S’ils ne doivent pas être autrement, ils seront donc destinés aux mêmes fonctions? Mais le Seigneur assure qu’ils ne seront pas destinés aux mêmes fonctions, et voilà pourquoi l’Apôtre enseigne qu’ils ne seront pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Non, ils ne sont destinés ni à la même vie, ni aux mêmes fonctions mortelles et corruptibles, périssables et éphémères, ni aux mêmes joies ni aux mêmes consolations charnelles. Dès qu’ils ne doivent pas être appliqués aux mêmes œuvres, pourquoi seraient-ils ce qu’ils sont ? Et s’ils ne doivent pas être ce qu’ils sont, comment admettre la résurrection de la chair ?

Cependant la résurrection de la chair est comprise dans notre règle de foi, et nous la confessons en recevant le baptême. De plus, tout ce que nous confessons dans cette règle de foi, est inspire par la Vérité, vient de la Vérité suprême en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être.

En effet, c’est sur des faits transitoires, sur des actes passagers et rapides que s’appuie notre préparation à l’éternelle vie. Tout ce qui s’est accompli, la prédication salutaire de la parole de Dieu, les miracles, la naissance de Notre-Seigneur, sa souffrance de la faim et de la soif, son arrestation, les outrages et les coups reçus par lui, son crucifiement, sa mort, sa sépulture, sa résurrection, son ascension dans les cieux, tout cela est passé, et en parler dans la prédication, c’est rappeler des actes temporaires et transitoires qu’admet en nous la foi. Mais de ce que ces actes soient passagers, faut-il conclure que ce qui s’appuie sur eux passe également ? Je prie votre sainteté de s’appliquer à saisir ma pensée : voici une comparaison.

Pour bâtir une maison qui subsistera, l’architecte emploie des machines qui ne resteront pas. Lorsqu’on construisait ce grand et magnifique temple que nous avons sous les yeux, il y avait ici des instruments qui n’y sont plus, attendu qu’une fois achevé, l’édifice qu’ils ont servi à élever, reste debout. C’est ainsi, mes frères, que quand s’édifiait la foi chrétienne, on a eu recours à des moyens temporaires. Notre-Seigneur Jésus-Christ est ressuscité, mais c’est chose passée, attendu qu’il ne ressuscite plus ; il est monté au ciel, chose également passée, puisqu’il n’y monte pas actuellement. Mais dans cette autre vie où il ne meurt plus, où la mort n’aura plus sur lui d’empire, l’éternelle vie dont jouit en lui la nature humaine qu’il a daigné prendre, dans laquelle il a daigné naître, mourir et être enseveli, voilà qui est bâti, voilà qui subsiste pour toujours. Les moyens employés pour monter jusque-là ne sont plus ; car il n’est pas vrai qu’actuellement et toujours le Christ soit conçu dans un sein virginal, qu’il naisse toujours de la vierge Marie, que toujours il soit arrêté, jugé, flagellé, crucifié, enseveli. Tout cela peut être considéré comme autant de moyens qui ont servi à élever ce qui subsiste à jamais dans le Christ notre Seigneur, la gloire de sa résurrection, qui le place dans le ciel.

8.    J’invite votre charité à arrêter ses regards sur cet édifice merveilleux. Nos constructions terrestres pèsent de tout leur poids sur la terre ; c’est vers la terre que tendent de toutes leurs forces nos grands édifices, et s’ils ne rencontraient rien pour les arrêter, toujours ils descendraient suivant leur inclinaison naturelle. Aussi quand on bâtit sur la terre, on y établit d’abord un fondement ; c’est sur ce fondement qu’on cherche la sécurité du travail ; on le forme de matières solides, capables de supporter le poids de l’édifice, et l’importance des fondations se mesure à l’importance de la construction. Toujours cependant, je le répète, les fondations restent sur la terre, aussi bien que l’édifice supporté par elles. Quant à cette Jérusalem pour qui nous sommes encore des étrangers, c’est au ciel qu’elle se construit : ne fallait-il donc pas qu’au ciel fût placé aussi le Christ, son fondement ? Là il est tout à la fois le fondement

 

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et le chef de l’Eglise ; il porte en effet ces deux titres et il les mérite tous deux. Le fondement n’est-il pas comme le commencement de l’édifice, puisqu’au lieu de se terminer au fondement, l’édifice y commence, pour de là s’élever ? Dans les constructions terrestres, c’est le faîte qui s’élève, mais les fondations s’appuient sur la terre ferme. Ainsi le fondement ou le Chef de l’Eglise est monté au ciel, où il est assis à la droite du Père ; et de même que pour établir des fondations terrestres les ouvriers entraînent des matériaux pour les établir sur le roc afin d’assurer la solidité de l’édifice qui doit s’y soutenir, ainsi par tout ce qui s’est fait en lui, par sa naissance, par sa croissance, par son arrestation, par les outrages qu’il a endurés, par la flagellation, le crucifiement, l’immolation, la mort et sa sépulture, le Christ semble avoir travaillé à établir au ciel un fondement divin.

9.    Mais, puisque notre fondement est si haut placé, c’est à nous de nous construire sur lui. Ecoute l’Apôtre : «Nul », dit-il, «ne saurait établir d’autre fondement que le fondement déjà établi, savoir le Christ Jésus ». Qu’ajoute-t-il ? « A chacun de voir ce qu’il doit placer sur ce fondement, si «c’est de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, ou bien du bois, du foin, de la «paille». Sans doute le Christ est au ciel ; mais il est aussi dans le cœur des croyants. Y occupe-t-il la première place? Le fondement est bien posé, et on peut être tranquille si en bâtissant on y superpose, comme il convient à sa nature, de l’or, de l’argent, des pierres précieuses. Si toutefois on manque d’égards peur ce fondement et qu’on y [date du bois, du foin, de la paille ; qu’au moins on ne se sépare point de lui, et qu’on se prépare au feu qui doit jaillir des arides et fragiles matières qu’on y entasse. Oui, si le Christ est le vrai fondement, en d’autres termes, s’il lient dans le cœur la première place , si l'amour qu’on a pour les biens du Christ, au lieu de l’emporter sur l’amour du Christ, lui reste au contraire subordonné ; si donc le Christ reste le fondement, occupe la première place dans l’édifice du cœur, « on souffrira ; cependant on sera sauvé, mais comme par le feu (1) ».

Ce n’est pas le moment de vous exciter, mes frères, à porter plutôt sur ce grand et solide

 

1 I Cor. III, 10-15.

 

fondement, de l'or, de l'argent et des pierres précieuses, que du bois, du foin et de la paille. Cependant faites une attention aussi sérieuse à cette courte recommandation, que si elle était longuement exprimée. Nous le savons, mes frères : si l'un d'entre vous, quel qu'il fût, était menacé par le juge d'être jeté en prison, pour y endurer seulement le supplice de la fumée dans le cas où il ne renoncerait point à ce qu'il aime en ce monde, ah ! il aimerait mieux tout perdre que de souffrir ce tourment. Comment donc se fait-il, je l'ignore, que lorsqu'il est question du feu qui doit brûler au jour du jugement, personne ne s'en inquiète ? Quoi ! on redoute la flamme d'un foyer, et on ne craint pas la flamme de l'enfer ? Quelle insensibilité ! quelle perversité de cœur ! Si seulement on craignait ces mots de l'Apôtre : « Par le feu », comme chacun craint d'être brûlé vif ! Et pourtant ce supplice ne dure qu'un moment, et la sensibilité une fois éteinte toutes les flammes deviennent inutiles. Ah ! si seulement on en avait aussi peur, et que, pour échapper à ces tortures qui durent aussi un moment, on ne fit rien de défendu !

10.            Encore une fois, nous n'avons pas le temps de nous arrêter à cette recommandation ; ce que j'avance, c'est que nous devons espérer, à la résurrection des morts, ce qui s'est vu dans notre Chef, ce qui s'est vu dans le corps même de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Espérer autre chose, c'est ne bâtir point sur le fondement ; c'est n'y porter non-seulement ni or, ni argent, ni pierres précieuses, mais pas même de la paille ; puisqu'on place en dehors du fondement ce qu'on ne place point dans le Christ. Par conséquent, puisque Notre-Seigneur est ressuscité avec le même corps qui avait été enseveli, et qu'il nous est promis également de ressusciter, espérons de ressusciter comme il est ressuscité avant que nous ne croyions l'article de la résurrection ; car s'il est ressuscité d'abord, c'était pour que notre foi pût s'appuyer sur lui.

Mais quoi ? Comment avancer que nous ne serons pas après la résurrection ce que nous sommes aujourd'hui ? La chair de Jésus-Christ Notre-Seigneur est ressuscitée, puis montée au ciel. Mais sur la terre, elle a conservé ses fonctions humaines et cela pour persuader que ce qui était ressuscité était le corps même qui avait été enseveli. — Mais au ciel

 

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peut-il manger encore ? L'Écriture nous montre des anges vivant humainement sur la terre. Il en est qui vinrent visiter Abraham et qui mangèrent avec lui ; Tobie aussi fut accompagné par un ange qui mangeait avec lui. Dirons-nous que cet ange ne mangeait qu'en apparence et non en réalité ? mais n'est-il pas vrai qu'Abraham fit tuer un veau, et cuire des pains qu'il plaça sur la table ? n'est-il pas vrai qu'il servit les anges et que ceux-ci mangèrent (1) ? Tout cela s'est fait au grand jour et se trouve clairement écrit.

11.   Pourquoi donc l'ange dit-il, dans le livre de Tobie : « Vous me voyiez manger, mais c'étaient vos yeux qui me voyaient (2) ? » Serait-ce qu'il ne mangeait pas, et que seulement il paraissait manger ? Il mangeait réellement. Pourquoi donc ces mots : « C'étaient vos yeux qui me voyaient ? » J'invite votre sainteté à s'appliquer à ce que je vais dire ; à être plus attentive à la prière qu'à mes paroles ; à obtenir pour vous de comprendre ma pensée, et pour nous de l'expliquer de manière à vous la faire entendre et comprendre.

Tant que notre corps est corruptible et mortel, il éprouve un besoin de se restaurer, d'où naissent la faim et la soif. Différons-nous trop longtemps d'apaiser cette faim et cette soif ? Le corps perdant alors, sans en recouvrer, plus de forces qu'il ne peut en perdre, arrive à une maigreur qui l'abat, à une faiblesse qui le rend malade, et pour peu que se prolonge cet état, viendra bientôt la mort. Toujours, en effet, il s'échappe de nos organes comme un fleuve de déperdition, et si nous ne sentons pas nos forces nous abandonner, c'est que les aliments nous en donnent de nouvelles. Ce que nous prenons tout à coup nous quitte peu à peu ; nous nous restaurons en peu d'instants, mais les forces reprises en mangeant mettent à s'échapper un temps plus long. Telle est l'huile d'une lampe ; en un instant on la verse, mais elle ne se consume que peu à peu. Quand elle est usée presque tout entière, la flamme semble languir, on dirait qu'elle souffre de la faim ; c'est pour nous un avertissement. Aussitôt donc nous lui venons en aide, nous cherchons à lui rendre sa vigueur, à retenir la lumière de la lampe en la nourrissant, en y remettant de l'huile. Oui, c'est ainsi que toujours en mouvement, les forces

 

1 Gen. XVIII, 1-9. — 2 Tob. XII, 19.

 

que nous avons reprises en mangeant nous quittent sans interruption, mais peu à peu. Dans ce moment même, et quoi que nous fassions, lors même que nous nous livrons à un repos quelconque, ce que nous avons pris ne cesse de se dissiper ; et s'il n'en reste plus absolument rien, l'homme meurt comme s'éteint la lampe. Pour l'empêcher de mourir, ou de s'éteindre, sans que pourtant l'âme ne meure jamais ; afin donc d'empêcher de s'éteindre en nous cette vie corporelle et d'entretenir toujours dans nos organes une flamme vigilante, nous courons aux aliments, nous remplaçons ce que nous avons perdu, enfin, selon l'expression consacrée, nous nous restaurons. Mais restaure-t-on quand il n'y a pas déchet ?

Ce besoin continuel, cette corruption même nous conduiront à la mort, attendu qu'à notre corps est réservée la mort à laquelle nous sommes condamnés. Cette condamnation à mort est rappelée par les peaux dont se couvrirent Adam et Ève quand ils furent chassés du paradis terrestre (1) : la mort, en effet, est naturellement désignée par les peaux, puisqu'elles viennent habituellement d'animaux morts. Nous voilà donc en proie à une maladie de consomption, et tout en prenant comme remède la nourriture propre à réparer nos forces, nous ne saurions éloigner la mort pour toujours. En allant d'âge en âge et quelque long que soit le cours de sa vie, notre corps finira par arriver au terme de la vieillesse et ne trouvera plus de passage que par la mort. Quand même on y remettrait toujours de l'huile, une lampe ne saurait brûler toujours ; échappât-elle à tout autre accident, la mèche finit par manquer et la lampe semble alors épuisée de vieillesse.

Donc, pendant que nous portons ces corps mortels, ce que nous perdons nous réduit au besoin, le besoin à la faim, et pour apaiser la faim nous mangeons. Mais l'ange ne mange pas par besoin. Autre chose est d'agir par besoin, et autre chose d'agir parce qu'on le peut. L'homme mange pour ne pas mourir ; et l'ange, pour se conformer aux mortels. Dès que l'ange ne craint pas la mort, ce n'est point pour avoir perdu qu'il se restaure, et dès qu'il n'a rien perdu, ce n'est pas le besoin qui le porte à manger. En voyant à table l'ange de Tobie, on s'imaginait qu'il souffrait de la faim. Voilà pourquoi il disait :

 

1 Gen. III, 21-24.

 

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« Vos yeux me voyaient ». Il ne dit pas : Vous me voyiez manger, mais je ne mangeais point. « Vous me voyiez manger », dit-il, « mais c'étaient vos yeux qui me voyaient ». En d'autres termes : je mangeais, pour me conformer à vous, mais ce n'était pas pour souffrir de la faim ni du besoin qui vous force à manger et qui vous porte à croire, quand vous voyez quelqu'un à table, qu'on ne mange que par besoin, car vous jugez les autres par vous-mêmes ; en un mot : « C'étaient vos yeux qui me voyaient ».

12.   Qu'en conclure, mes frères ? « Nous savons », dit l'Apôtre, « que ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus, et que la mort n'aura plus sur lui d'empire ; car en mourant pour le péché il est mort une fois, et en vivant il vit pour Dieu (1) ». Dès qu'il ne doit plus mourir ni la mort exercer aucun empire sur lui ; c'est à nous d'espérer que nous ressusciterons pour rester toujours dans le même état. Une fois donc transformés par la résurrection, nous pourrons manger et boire, mais sans en avoir aucun besoin. Si le Seigneur ressuscité voulut prendre encore des aliments, c'était pour se conformer à des hommes qui vivaient encore dans leur chair et qu'il daigna admettre à contempler les traces de ses blessures. Sans doute, après avoir donné à un aveugle les yeux que celui-ci n'avait point trouvés dans le sein de sa mère, il ne lui était pas impossible de ressusciter sans cicatrices. Avant même de mourir, ne pouvait-il pas transformer sa chair mortelle jusqu'à n'éprouver pas le moindre besoin ? Il le pouvait assurément, puisqu'il était le Dieu incarné, le Fils de Dieu, tout-puissant comme son Père. Aussi fit-il subir à son corps, avant même de mourir, tous les changements qu'il voulut ; et quand il était sur la montagne avec ses disciples, son visage devint resplendissant comme le soleil (2). Le Sauveur fit cette manifestation parce qu'il en avait le pouvoir, et parce qu'il voulait montrer qu'il pouvait préserver son corps de toute faiblesse, jusqu'à éviter la mort s'il lui avait plu. « J'ai », dit-il, « le pouvoir de quitter la vie, j'ai aussi le pouvoir de la reprendre. Nul ne me l'enlève (3) ». C'était une grande puissance que de pouvoir échapper à la mort ; mais il y avait plus de miséricorde à vouloir la subir. Si la miséricorde le porta à endurer ce qu'il avait le pouvoir

 

1 Rom. VI, 9, 10. — 2 Matt. XVII, 2. — 3 Jean, V, 18.

 

d'éviter, c'était pour que nous puissions nous appuyer sur sa résurrection comme sur un solide fondement, c'était pour endurer la mort dans les organes mortels dont il s'était revêtu à cause de nous, parce que nous devons mourir, et pour ressusciter à la vie immortelle, dans le dessein de nous faire espérer l'immortalité. Aussi bien, s'il est écrit qu'avant sa mort non-seulement il but et mangea, mais encore qu'il eut faim et soif (1) ; il est dit, après sa résurrection, non pas qu'il eut faim et soif, mais uniquement qu'il mangea et but. C'est que son corps ne devant plus mourir, il n'éprouvait pas le besoin qui naît de la déperdition des forces, ni par conséquent la nécessité de manger ; seulement il en avait le pouvoir ; et en se conformant à ce que nous faisons, il avait intention, non de subvenir aux besoins de son corps, mais de nous persuader qu'il l'avait réellement.

13.   Est-il rien de plus clair ? Il est pourtant des hommes qui cherchent dans l'Apôtre même des objections contre nous ; voici donc ce qu'ils opposent à notre argumentation. La chair ne ressuscitera point, disent-ils ; en effet, si elle ressuscite, elle possédera le royaume de Dieu ; or, l'Apôtre dit expressément : « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu ».

Il est bien vrai, vous avez entendu ces paroles pendant la lecture de l'Apôtre. Nous disons, nous, que la chair ressuscitera, et l'Apôtre crie : « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu ». Ainsi nous nous déclarons contre l'Apôtre, ou l'Apôtre lui-même s'est déclaré contre l'Évangile ? Mais l'Évangile atteste, avec une divine autorité, que « le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (2) ». Si le Verbe s'est fait chair, il s'est fait chair réelle, car une chair non réelle n'est pas chair. De même donc que la chair de Marie était réellement de la chair, ainsi était réelle la chair prise par le Christ dans son sein. Or, c'est cette chair réelle du Christ qui a été arrêtée, flagellée, souffletée, pendue ; c'est elle aussi qui est morte et a été ensevelie, elle aussi qui est ressuscitée après sa mort. Les cicatrices sont là pour l'attester, les disciples la voient de leurs yeux ; dans leur étonnement toutefois ils hésitent, mais ils la palpent de leurs mains, pour bannir le doute de leur esprit. Eh bien ! mes frères, en face

 

1 Matt. IV, 22 ; Jean, XX, 48. — 2 Jean I, 11.

 

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d'une telle évidence que Jésus-Christ Notre-Seigneur voulut porter ainsi dans l'esprit de ses disciples, parce qu'ils devaient la porter eux-mêmes dans tout l'univers, on mettra pour la nier ces paroles de l'Apôtre : « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu ? »

14.   Nous pourrions résoudre cette objection et répondre à nos vains contradicteurs de la manière suivante. Oui, nous emploierons d'abord cette réfutation, parce qu'elle est plus expéditive, puis nous examinerons avec plus de soin le contexte de l'Apôtre. Voici donc une réponse extrêmement facile.

Qu'est-il dit dans l'Évangile ? Que le Christ est ressuscité avec le même corps qu'il avait au tombeau ; car on l'a vu, on l'a touché, et quand ses disciples se sont imaginé que c'était un fantôme, le Sauveur leur a dit lui-même : « Palpez et reconnaissez qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous m'en voyez  ». Que dit l'Apôtre de son côté ? « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu ». Eh bien ! je m'empare de ces deux témoignages, et pour ne pas lutter à mon tour contre l'aiguillon, je n'ai garde d'avancer qu'ils luttent l'un contre l'autre. Comment les accorder ? Je pourrais, je le répète, répliquer en peu de mots et dire : Selon l'Apôtre, « la chair et le sang ne sauraient posséder l'héritage du royaume des cieux ». Rien n'est plus juste, car la chair ne possède pas, elle est possédée. Ton corps ne possède rien ; c'est ton âme qui, maîtresse du corps, possède par l'intermédiaire du corps. Maintenant, dès que la chair ressuscite, non pour posséder, mais pour être sous la dépendance, non pour être propriétaire, mais pour être propriété, est-il étonnant que la chair et le sang ne puissent posséder le royaume de Dieu ? Ils seront eux-mêmes possession.

La chair possède pourtant, mais les hommes qui au lieu de former le royaume de Dieu composent le royaume du démon et sont esclaves des voluptés charnelles. Que dit le Seigneur, après l'avoir guéri, à ce paralytique qu'on portait sur un grabat ? « Prends ton grabat et va dans ta demeure  ». Une fois guéri de sa paralysie, c'est lui qui est maître de son corps et qui le mène où il lui plaît ; ce n'est pas la chair qui l'entraîne où il ne voudrait pas aller, au lieu d'être porté par elle, c'est

 

1 Luc, XXIV, 39. — 5 Marc, II, 11.

 

lui qui la porte. Il est indubitable qu'après la résurrection il n'y aura plus dans la chair ces attraits voluptueux qui cherchent à l'impressionner et à la charmer pour la porter où l'âme ne voudrait pas aller et où trop souvent elle se laisse conduire comme une misérable captive qui s'écrie : « Je vois dans mes membres une loi différente qui résiste à la loi de mon esprit et qui m'assujettit à la loi du péché, laquelle est dans mon corps » . C'est le paralytique qu'on porte sur son grabat et qui ne le porte pas encore lui-même ; qu'il s'écrie donc : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? » Qu'on lui réponde : « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (1) ». Ainsi, quand nous serons ressuscités, ce n'est pas la chair qui nous portera, c'est nous qui porterons la chair. Mais si nous la portons, nous la posséderons ; si nous la possédons, nous ne serons pas sous sa dépendance, car une fois délivrés du joug du diable, nous formons le royaume de Dieu, et c'est dans ce sens que la chair et le sang ne posséderont point ce royaume.

Silence donc à ces contradicteurs qui sont, eux et véritablement, du sang et de la chair, et qui ne peuvent avoir que des pensées charnelles ; car tant qu'ils continueront à agir d'après cette prudence de la chair qui mérite pour eux à juste titre les noms de chair et de sang, ou pourra dire avec raison : « La chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu ».

On peut donc, à cette objection, répondre d'abord : Puisque ces hommes méritent d'être nommés de la chair et du sang, car c'est de leurs pareils que parle l'Apôtre dans ces mots : « Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang (2) », s'ils ne se convertissent et ne s'appliquent à la vie spirituelle, si par l'esprit ils ne mortifient pas les œuvres de la chair, ils ne pourront posséder le royaume de Dieu.

15.   Cependant, demandera-t-on encore, quelle est la vraie pensée de l'Apôtre ? Le sens le plus vrai est celui qui ressort du contexte. Par conséquent prêtons avant tout l'oreille à saint Paul lui-même, voyons, par tout le contexte du passage que nous étudions, ce que l'Apôtre a voulu nous faire entendre.

Or, voici ses paroles : « Tiré de la terre, le premier homme est terrestre ; venu du ciel, le second est céleste. Tel qu'est le terrestre,

 

1 Rom. VII, 22-25. — 2 Eph. VI, 12,

 

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tels sont les terrestres ; les célestes sont aussi tels qu'est le céleste. De même donc que nous avons porté l'image du terrestre, sachons aussi porter l'image du céleste. Je dis cela, mes frères, parce que ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu, et parce que la corruption ne possédera point l'incorruptibilité (1) ». Reprenons en détail.

« Tiré de la terre, le premier homme est terrestre ; venu du ciel, le second est céleste. Tel qu'est le terrestre, tels sont les terrestres » ; c'est-à-dire, ils mourront tous : « les célestes sont aussi tels qu'est le céleste » ; tous par conséquent doivent ressusciter, puisque dès maintenant l'homme céleste est ressuscité et monté au ciel. Or, maintenant aussi la foi nous incorpore à lui et il est notre chef. Mais les membres doivent suivre leur chef, chacun à sa place, et dans chacun d'eux doit se révéler un jour ce qui s'est manifesté dans le chef. Afin toutefois de parvenir réellement à ce bonheur en temps opportun, nous devons nourrir en nous cette foi. Aussi l'Apôtre dit-il ailleurs : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d'en haut, car le Christ y est assis à la droite de Dieu ; goûtez ce qui est en haut, et non pas ce qui est sur la terre (2) ». Bien que nous ne soyons pas encore ressuscités en nous-mêmes comme le Christ est ressuscité dans son corps, la foi nous permet de dire que nous sommes ressuscités avec lui ; ainsi, par la foi, nous devons porter l'image de l'homme céleste, de l'homme déjà parvenu au ciel.

16.   Demandera-t-on pourquoi, au lieu de dire que le second Adam est au ciel, l'Apôtre enseigne qu'il est venu du ciel ? C'est de la terre, en effet, qu'est tiré le corps du Seigneur, puisque Marie est comme nous la fille d'Adam et d'Ève. Mais c'est la concupiscence qui fait donner le nom d'homme terrestre. N'est-ce point par suite d'une impression toute terrestre que nous naissons de l'homme et de la femme, en contractant le péché originel ? Mais aucune impression de ce genre ne se fit sentir quand le corps du Seigneur fut conçu dans le sein d'une vierge ; aussi, et quoique la chair du Sauveur soit tirée de terre, comme l'Esprit-Saint paraît l'exprimer dans ces paroles : « La Vérité s'est élevée de terre (3) », le Christ ne porte pas le nom d'homme terrestre, mais celui d'homme céleste, d'homme

 

1 I Cor. XV, 17-50. — 2 Coloss. III, 1, 2. — 3 PS. LXXXIV, 12.

 

venu du ciel. Eh ! si sa grâce permet à l'Apôtre de dire de ses fidèles : « Notre vie est dans les cieux (1) » ; à combien plus forte raison ne doit-on pas dire de lui qu'il est l'homme céleste et venu du ciel, puisque jamais il n'y eut en lui de péché ? N'est-ce pas le péché qui a fait dire au premier homme : « Tu es terre, et tu retourneras en terre (2) ? »

Ainsi donc, il est juste de dire de l'homme céleste qu'il est venu du ciel, puisque sa vie n'a jamais cessé d'être dans le ciel, quoiqu'en devenant fils de l'homme, tout Fils de Dieu qu'il était, il ait pris un corps de terre ou une nature d'esclave. Nul ne monte au ciel que celui qui en est descendu. Sans doute, tous ceux à qui il en a accordé la grâce y montent aussi, ou plutôt y sont élevés par sa miséricorde ; cependant, c'est lui encore qui y monte alors, puisqu'ils forment son corps, ce qui permet de dire que pour y monter il n'y a que lui. C'est ce profond mystère de l'union du Christ et de l'Église, que rappelle l'Apôtre en expliquant ces mots : « Ils seront deux à former une seule chair (3) » ; c'est à quoi s'appliquent aussi ces paroles : « Ainsi ils ne seront plus deux, mais une seule chair (4) ». Il est donc bien vrai, « nul ne monte au ciel que celui qui en est descendu, que le Fils de l'homme qui est au ciel (5) ». Si Jésus ajoute ces mots : « Qui est au ciel », c'est pour écarter l'idée qu'il ait cessé de vivre au ciel, quand avec son corps de terre il se montrait au milieu des hommes. « De même alors que nous avons porté la ressemblance de l'homme terrestre, portons aussi l'image de l'homme venu du ciel » ; faisons-le maintenant par la foi, puisque par la foi nous sommes ressuscités avec lui, pour tenir notre cœur élevé dans ces hautes régions où le Christ est assis à la droite de Dieu, pour chercher et pour goûter, non pas les choses de la terre, mais celles du ciel.

17.   N'oublions pas que l'Apôtre parlait de la résurrection corporelle. Aussi avait-il dit d'abord : « On demandera : Comment ressuscitent les morts ? Avec quel corps reviennent-ils (6) ? » Et c'est à cela qu'il avait répondu : « Tiré de terre, le premier homme est terrestre ; le second est venu du ciel ; tel qu'est le terrestre, tels sont les terrestres ; les célestes

 

1 Philipp. III, 20. — 2 Gen. III, 19. — 3 Eph. V, 31. — 4 Matt. XIX, 6. — 5 Jean, III, 13. — 6 I Cor. XV, 35.

 

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sont aussi comme le céleste » ; afin de nous faire espérer, pour notre corps, ce qui s'est accompli dans celui du Christ, et de nous porter à nous attacher par la foi à cette espérance qui n'est point encore réalisée. C'est dans ce dessein qu'il avait ajouté : « Puisque nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons aussi l'image de l'homme venu du ciel ». Afin encore de détourner de nous l'idée qu'en ressuscitant nous pourrions nous livrer aux actes de corruption qui font le caractère du premier homme, il ajoute : « Je parle ainsi, mes frères, parce que ni la chair ni le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu ».

L'Apôtre va même exprimer que par le sang et la chair il entend, non pas le corps en lui-même, mais la corruption à laquelle il est sujet maintenant et dont il sera exempt, une fois ressuscité. À l'abri de toute corruption, effectivement, le corps ne saurait, à proprement parler, prendre les noms de chair et de sang, mais uniquement celui de corps. Toute chair n'est-elle pas corruptible et mortelle, et incorruptible dès qu'elle n'est plus sujette à la mort ? Aussi quand elle est incorruptible et qu'elle conserve sa forme, ce n'est plus chair, c'est corps qu'elle s'appelle ; ou bien, si elle porte encore le nom de chair, ce n'est point dans le sens propre, c'est par analogie. C'est ainsi que, par analogie encore, nous disons des anges, apparaissant aux hommes sous une forme humaine, qu'ils ont un corps de chair, quoique leur corps ne soit pas un corps de chair, parce qu'il n'éprouve ni dépérissement ni besoin. Or, comme nous pouvons, par analogie, appeler chair le corps même qui est devenu incorruptible, l'Apôtre, dans sa sollicitude, a voulu nous dire expressément qu'il entend ici, par la chair et par le sang, non ce qui en a la forme, mais ce qui se corrompt ; aussi ajoute-t-il immédiatement : « La corruption n'héritera point de l'incorruptibilité ». C'est comme s'il s'était exprimé ainsi : Quand j'ai dit : « Ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu », j'ai voulu faire entendre que « la corruption ne possédera point l'incorruptibilité ».

18.   On pourrait faire encore l'objection suivante : Si l'incorruptibilité ne saurait être le partage de la corruption, dans quel état sera alors notre corps ? Écoutez donc ce qui suit.

Il semble qu'on ait dit à l'Apôtre : Qu'enseignez-vous là ? Avons-nous tort de croire la résurrection de la chair ? S'il est vrai que ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu, pourquoi croyons-nous que Notre-Seigneur est ressuscité d'entre les morts avec le corps qu'il avait en naissant et sur la croix, qu'avec ce même corps il est monté, sous les yeux de ses disciples, au ciel même, d'où il criait jusqu'à vous : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter (1) ? » Ce saint et bienheureux Apôtre pensait donc à cette objection, lui qui éprouvait une charité si tendre pour les enfants qu'il avait engendrés dans le Christ par la prédication de l'Évangile (2) , et pour qui il souffrait encore tant de douleurs afin de rétablir en eux le Christ (3) , en d'autres termes, afin de les amener à porter, par la foi, l'image de l'homme céleste. Il ne voulait pas en effet leur laisser croire, ce qui eût été funeste, que dans le royaume de Dieu, que dans l'éternelle vie, ils se livreraient, comme dans la vie présente, aux plaisirs de manger et de boire, d'épouser et de procréer ; car ces actes viennent, non pas de la nature, mais de la corruption de la chair.

Le Seigneur, comme je le disais d'abord, n'a-t-il pas enseigné, dans le passage de l'Évangile qu'on a lu tout à l'heure, que nous serons étrangers à ces sortes d'œuvres après la résurrection ? Les Juifs croyaient la résurrection de la chair, mais ils s'imaginaient qu'on mènerait, après la résurrection, la même vie que dans ce monde, de sorte qu'avec ces pensées grossières ils ne pouvaient réfuter l'objection suivante des Sadducéens, savoir, à qui appartiendrait, après la résurrection, une femme épousée successivement par sept frères, parce que chacun des six derniers voulait donner des enfants au frère défunt. C'est que la secte juive des Sadducéens n'admettait pas la résurrection. Hésitant donc et flottant en présence de cette question, les Juifs n'y pouvaient répondre, et leur embarras venait de ce que, d'après eux, le royaume de Dieu pouvait être possédé par la chair et le sang, l'incorruptibilité par la corruption. Arrive la Vérité ; trompés et trompeurs, les Sadducéens l'interrogent, ils proposent au Seigneur la difficulté précédente. C'est alors que sachant parfaitement ce qu'il disait, et dans le dessein de nous amener à croire ce

 

1 Act. IX, 4. — 2 I Cor. IV, 15. — 3 Gal. IV, 19.

 

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que nous ignorions, le Sauveur enseigne, avec toute l'autorité de sa majesté suprême, ce qui doit être l'objet de notre foi, ce que l'Apôtre nous a expliqué autant que Dieu lui en a fait la grâce, et ce que nous devons travailler à comprendre nous-mêmes dans la mesure de nos forces. Que dit-il donc aux Sadducéens ? « Vous errez, ne comprenant ni les écritures, ni la puissance de Dieu. Car à la résurrection les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, parce qu'ils ne recommenceront plus à mourir, et qu'ils seront comme les anges de Dieu  ». Combien grande est la puissance de Dieu ! Pourquoi n'y aura-t-il plus alors de mariages ? Parce qu'on ne recommencera plus à mourir. Aussi bien n'y a-t-il successeur qu'autant qu'il y a prédécesseur. Là donc point de mort. Si le Seigneur a traversé lui-même tous les âges, depuis la première enfance jusqu'à la jeunesse, c'est qu'il portait le poids d'une chair mortelle ; mais depuis qu'il est ressuscité à l'âge où il est mort, croyons-nous que dans le ciel il vieillisse ? « Ils seront comme les anges de Dieu », dit-il donc. C'était dissiper l'erreur des Juifs et dissiper en même temps les attaques des Sadducéens, attendu que tout en croyant la résurrection des morts, les Juifs n'avaient qu'une idée fort grossière des actes auxquels on s'appliquerait alors. « Ils seront comme les anges de Dieu ». Voilà pour la puissance divine. Quant au témoignage de l'Écriture : « Vous n'avez donc pas lu, dit le Sauveur, ce que du sein du buisson Dieu dit à Moïse à propos de la résurrection, savoir : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Or, Dieu n'est point le Dieu des morts, mais des vivants  ».

19.   Ainsi donc la résurrection est prouvée ; de plus le Seigneur nous a appris qu'en ressuscitant nous mènerons la vie des anges ; quelle sera la forme de nos corps ressuscités ? Sa propre résurrection nous l'apprend, et voici en quels termes l'Apôtre nous explique qu'il n'y aura plus alors aucune corruption d'organes : « Si je parle ainsi, mes frères, c'est que ni la chair ni le sang ne sauraient hériter du royaume de Dieu, ni la corruption de l'incorruptibilité ». C'est montrer que par la chair et par le sang il a voulu désigner la corruption à laquelle est sujet notre corps mortel et animal. Saint Paul résout ensuite

 

1 Matt. XXII, 23-32 ; Luc, XX, 27-38.

 

une question que pourraient lui adresser des auditeurs attentifs ; aussi bien était-il plus désireux de voir ses enfants le comprendre que les enfants ne le sont de recueillir les paroles de leurs parents. Il ajoute donc :

« Voici que je vous annonce un mystère ». Cesse de l'inquiéter, ô homme, qui que tu sois. Tu t'étais mis à conclure, des paroles de l'Apôtre, que la chair humaine ne devait pas ressusciter. Sans doute il a dit : « Ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu » ; mais prête l'oreille à ce qui suit, et réprime l'élan de ta présomption, « Voici », dit-il donc, « que je vous annonce un mystère : Tous nous ressusciterons, mais tous nous ne serons pas transformés ». Qu'est-ce à dire ? Tout changement conduit ou au pire ou au mieux. Ne comprenons-nous pas encore ce que sera celui-ci, s'il conduit à un état moins bon ou à un état meilleur ? Prions l'Apôtre de continuer, d'expliquer sa pensée : pourquoi nous arrêter à nos conjectures ? Peut-être que son autorité sacrée t'empêchera de tomber dans l'erreur en t'abandonnant à tes idées ; aussi déclare-t-il clairement quelle doit être la nature du changement dont il parle. Que dit-il en effet ? D'abord ces mots : « Nous ressusciterons tous, mais tous nous ne serons pas transformés ». Je vois ici que tous doivent ressusciter, bons et méchants ; examinons maintenant quels seront ceux qui seront transformés, et s'ils le seront en bien ou en mal. Les méchants seront-ils changés ? ce sera en mal ; les bons le seront-ils ? ce sera en mieux, « En un moment, en un clin d'œil, au son de la dernière trompette ; car la trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés » . Évidemment le changement exprimé par ces mots : « Et nous, nous serons changés », sera un changement heureux. Toutefois on pourrait notifier plus clairement encore jusqu'à quel point se fera ce changement heureux. En quoi consistera l'amélioration ? C'est ce qui n'est point exprimé encore. Ne peut-on pas dire qu'en passant de l'enfance à l'adolescence on éprouve un changement heureux ; quoique, sans être aussi faible, on soit encore faible et mortel ?

20.   Par conséquent, examinons chaque parole en particulier. « En un moment », est-il dit. Parmi les hommes on admet difficilement la résurrection des morts : voyez de quelle

 

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manière admirable l'Apôtre bannit du cœur des fidèles tout doute et toute hésitation. Les morts, d'après toi, ne ressuscitent pas ; pour moi, non content d'avancer qu'ils ressuscitent, j'affirme qu'ils ressuscitent en moins de temps que n'en ont demandé ta conception et ta naissance. Quel temps faut-il à l'homme pour se former dans le sein maternel, pour s'y développer, pour naître, pour se fortifier en passant par ses différents âges ? Lui en faudra-t-il autant pour ressusciter ? Non ; ce sera « en un moment, en un atome de temps », dit l'Apôtre. Plusieurs ne connaissent pas la valeur du mot atomus, employé ici par lui. Atomus vient de τομος, átomos, division, et signifie en grec ce qui est indivisible. Appliqué à la matière, il désigne, si toutefois on peut en découvrir, un corps si petit, qu'il est comme impossible de le diviser, qu'on ne saurait y trouver aucun point d'appui pour le partager. Appliqué au temps, il exprime un moment si court qu'il ne saurait l'être davantage. Voici un exemple qui pourra faire comprendre cela aux esprits les plus lents : Prends une pierre, divise-la en plusieurs parties, les parties en parcelles, les parcelles en petits grains tels que seraient les grains de sable, et ces grains de sable eux-mêmes en poussière si fine et si fine qu'il soit impossible de la diviser encore. Voilà ce qu'appliqué à la matière exprime le mot atomus. Appliquons-le au temps. L'année, pour nous arrêter à cette période, se divise en mois, les mois en jours, les jours peuvent encore se diviser en heures, les heures en parties assez longues pour être susceptibles encore de division, et en continuant à diviser et à subdiviser celles-ci, on arriverait à un moment si court, à un laps de temps si rapide, qu'il serait impossible d'y voir un point d'arrêt, et conséquemment de le diviser. Voilà le mot atomus appliqué au temps. Les morts, disais-tu, ne ressuscitent pas : non-seulement ils ressuscitent, mais ils ressuscitent avec tant de rapidité, qu'en un laps de temps indivisible aura lieu la résurrection de tous les morts.

Pour mieux faire comprendre en quoi consiste ce laps de temps, saint Paul rappelle aussitôt quel mouvement, quelle action peut se produire durant cet atome de temps. « En un clin d'œil », ajoute-t-il. Il savait que le mot d'atome n'était pas clair, et pour se faire mieux entendre il exprime toute sa pensée.

Qu'appelle-t-on un clin d'œil ? Ce n'est pas le mouvement des paupières qui ouvre ou qui ferme les yeux, mais le jet du rayon visuel vers quelque objet. Sitôt en effet que l'œil est ouvert, ce rayon parvient jusqu'au ciel, et malgré la distance immense qui les sépare de la terre, il y voit le soleil, la lune, les étoiles et les autres astres. Quant au son de la dernière trompette, c'est le dernier signal. « En effet, la trompette sonnera », dit l'Apôtre, « et les morts ressusciteront, et nous, nous serons changés ». Nous, désigne ici les fidèles, sans aucun doute, et ceux qui ressusciteront les premiers pour la vie éternelle. De là on peut conclure que la transformation dont il est ici parlé, étant réservée aux hommes pieux et aux saints, sera certainement heureuse, et non pas malheureuse.

21.   En quoi pourtant doit-elle consister ? Que signifient ces paroles : « Nous serons changés ? » Perdrons-nous la forme que nous avons aujourd'hui, ou bien serons-nous seulement délivrés de la corruption dont il est dit : « Ni la chair ni le sang ne sauraient posséder le royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l'incorruptibilité ? » Dans la crainte que ces mots ne portassent à désespérer de la résurrection de la chair, l'Apôtre a ajouté : « Voici que je vous annonce un mystère : Tous nous ressusciterons, mais nous ne serons pas tous changés ». Dans la crainte aussi qu'on ne prît ce changement en mauvaise part, il a ajouté encore : « Et nous, nous serons changés ». Il doit maintenant expliquer en quoi consistera ce changement. « Il faut, dit-il, que, corruptible, ce corps se revête d'incorruptibilité, et, mortel, d'immortalité  ». Mais si, corruptible et mortel, ce corps doit se revêtir d'incorruptibilité et d'immortalité, la chair évidemment ne sera plus corruptible. Si elle ne l'est plus, l'idée de corruption ne sera plus également attachée à la chair ni au sang ; la chair et le sang perdront même leurs noms propres, car ces noms rappellent l'asservissement à la mort. Si donc il en est ainsi, si la chair ressuscite, si elle est transformée et devient incorruptible, « ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu ».

Voudrait-on ne voir cette transformation que dans les hommes qui seront en vie au dernier jour ; dire que les morts ressusciteront et que les vivants seront alors transformés ;

 

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supposer que c'est au nom de ces derniers que s'exprime ainsi l'Apôtre : « Et nous, nous serons changés ? » Nous devrions faire le même raisonnement, attendu que tous seront incorruptibles, « lorsque, corruptible, ce corps se sera revêtu d'incorruptibilité, et, mortel, d'immortalité ; lorsque s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a disparu dans sa victoire ; ô mort, où est ton ardeur ? ô mort, où est ton aiguillon ? » . Mais, dès que le corps n'est plus mortel, il ne mérite plus les noms de chair et de sang, ce sont là des éléments tout terrestres, il mérite plutôt le nom de corps, car ce nom désigne parfaitement les corps célestes. Aussi l'Apôtre dit-il, pour signaler les différences qui distinguent les corps charnels : « Toute chair n'est pas la même chair ; autre est celle des hommes, autre celle des brebis, autre celle des poissons, autre celle des oiseaux, autre celle des serpents ». Puis il continue : « Il y aussi des corps célestes et des corps terrestres (1) ». Assurément il ne dirait pas des chairs célestes, bien que le mot de chair puisse s'appliquer à des corps, mais à des corps exclusivement terrestres. Toute chair est corps, mais tout corps n'est pas chair : non-seulement on ne peut désigner sous le nom de chair les corps célestes : n'y a-t-il pas même des corps terrestres, tels que les végétaux et les minéraux, d'autres encore, qui ne sont point des corps de chair ? Dans ce sens donc encore, « ni la chair ni le sang ne sauraient posséder le royaume de Dieu » ; car la chair en ressuscitant, sera transformée et exempte de toute corruption menant à la mort, ce qui lui fera perdre les noms de chair et de sang.

22.   Renouvelez votre attention, mes frères ; nous vous en conjurons, car il s'agit d'une chose importante, il est question de notre foi, et il faut la prémunir, moins contre les païens que contre certains hommes qui veulent porter le nom et avoir l'air de chrétiens. Du temps même des Apôtres il y avait des esprits qui prétendaient que la résurrection était faite et qui pervertissaient la foi de quelques âmes. C'est d'eux que l'Apôtre disait : « Ils se sont égarés près de la vérité, affirmant que la résurrection est accomplie, et ils ont perverti la foi de quelques-uns (2) ». Ce n'est pas sans motif qu'au lieu de dire : Ils se sont éloignés

 

1 I Cor. XV, 39, 55. — 2 II Tim. II, 18.

 

de la vérité, saint Paul dit simplement : « Ils se sont égarés près de la vérité », sans, bien entendu, s'attacher à elle. En effet, la mort disparaîtra et dans un certain sens il n'en sera plus question : « Ce qui est mortel », dit l'Apôtre, « sera absorbé par la vie (1) ». Du Seigneur aussi il est écrit qu'il a englouti la mort (2). Ce n'est pas que la mort s'échappe comme si elle subsistait par elle-même, c'est qu'elle disparaîtra du corps où elle était ; et tout en voyant, tout en saisissant la forme de ce corps, on y cherchera, sans les y trouver, la corruption et la mortalité. Cette corruption est-elle allée quelque part ? Non ; mais elle a été anéantie, absorbée dans ce corps. Aussi bien, après ces paroles : « Il faut que, corruptible, ce corps se revête d'incorruptibilité, et mortel, d'immortalité », l'Apôtre ajoute : « Alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a été engloutie dans sa victoire. Ô mort, où est ton ardeur ? Où est, ô mort, ton aiguillon ? » . Il n'est pas dit : La mort a disparu dans sa victoire ; mais : « La mort a été engloutie dans sa victoire ». Comment ces hommes se sont-ils égarés près de la vérité ? Parce qu'en admettant la réalité d'une résurrection, ils ont nié la vérité d'une autre.

23.   Il y a effectivement une résurrection due à la foi : croire, c'est ressusciter en esprit, et ressusciter spirituellement, c'est un gage qu'on parviendra heureusement à la résurrection corporelle. Pour ceux que la foi n'aura point ressuscités en esprit, ils n'obtiendront point, en ressuscitant corporellement, cette heureuse transformation où disparaîtra toute espèce de corruption, ils seront plutôt réintégrés pour leur malheur. Les corps des impies mêmes leur seront rendus tout entiers, aucun membre n'en sera retranché ; mais ce sera pour leur supplice qu'ils recouvreront cette intégrité, et, si je puis parler ainsi, cette espèce de solidité, de solidité corruptible. Peut-on dire qu'il n'y a point de corruption, là où il y a douleur ? Si la faiblesse humaine ne succombe pas entièrement sous le poids de la peine, c'est pour empêcher que la douleur même ne s'évanouisse point. Aussi a-t-ou raison de voir la corruption dans le terme prophétique de ver, vermis, et la douleur dans celui de feu. De plus, comme cette solidité corporelle ne succombera point en mourant, sous le poids des douleurs, et que d'un autre

 

1 II Cor. V. 1. — 2 I Pierre, III, 22.

 

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côté elle ne parviendra jamais à cette heureuse incorruptibilité qui ne connaît aucune souffrance, n'est-ce pas avec raison qu'il est écrit : « Ni leur ver ne mourra, ni leur feu ne s'éteindra (1) ? » Quant au changement étranger à toute corruption, il sera le partage des saints, de ceux, par conséquent, qui doivent actuellement à la foi leur résurrection spirituelle, résurrection sur laquelle l'Apôtre s'exprime ainsi : « Or, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez les choses d'en haut, non pas les choses de la terre : car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ  ». De même que nous mourons et ressuscitons spirituellement, ainsi nous mourons et nous ressuscitons corporellement. Mourir spirituellement, c'est ne pas croire les futilités qu'on croyait, et ne faire pas le mal qu'on faisait. Ressusciter spirituellement, c'est croire les vérités salutaires que l'on ne croyait pas, et faire le bien auquel on était étranger. Tel regardait comme des divinités les idoles et les simulacres terrestres ; il connaît maintenant le vrai Dieu et croit en lui : le voilà mort à l'idolâtrie et ressuscité à la foi chrétienne. Tel autre, qui était adonné au vin, est devenu sobre ; il est mort à l'ivresse et ressuscité à la foi chrétienne. C'est ainsi qu'il y a dans l'âme une espèce de mort quand on cesse de se livrer à n'importe quelles actions perverses ; et résurrection, quand on s'applique aux bonnes œuvres. « Faites mourir, dit l'Apôtre, vos membres qui sont sur la terre, savoir : l'impureté, l'agitation, la convoitise du mal et l'avarice, laquelle, observe-t-il, est un asservissement à des idoles (2) ». Une fois donc ces membres mis à mort, nous ressuscitons aux vertus contraires, à la sainteté, au calme, à la charité, à la bienfaisance. Eh bien ! de même que la mort spirituelle précède ici la résurrection spirituelle ; ainsi la mort du corps précède la résurrection corporelle.

24. Sachons distinguer par conséquent ces deux résurrections. À la spirituelle se rapportent ces paroles : « Lève-toi, toi qui dors, et ressuscite d'entre les morts (3) » ; et ces autres : « Sur ceux qui étaient assis à l'ombre de la mort, s'est levée la lumière (4) » ; ces autres encore, qui viennent d'être rappelées :

 

1 Isa. LXVI, 24 ; Marc, IX, 43, 45. — 2 CoIoss. III, 1-5. — 3 Eph. V, 14. — 4 Isa. IX, 2.

 

« Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut ». À la résurrection corporelle se rapporte ce que dit maintenant l'Apôtre, en réponse à cette question : « Comment ressuscitent les morts, demandera-t-on ? Avec quel corps reviendront-ils ? » Il s'agissait en effet de la résurrection corporelle, qui s'est réalisée dans le Christ avant de se réaliser dans l'Église. C'est à cette résurrection que s'appliquent ces mots : « Il faut que, corruptible, ce corps revête l'incorruptibilité, et, mortel, l'immortalité » ; lesquels sont une explication de ceux-ci : « Ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu ».

Mais nous avons ailleurs, du même apôtre saint Paul, un témoignage fort clair, soit en faveur de la résurrection spirituelle, soit en faveur de la résurrection de la chair ; car on appelle chair le corps mortel, animé encore ou inanimé. Voici donc comme s'exprime l'Apôtre : « Or, si le Christ est en vous, sans doute le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant, à cause de sa justice  ». Voilà bien, dans la justice, la résurrection spirituelle. Doit-on espérer encore la résurrection corporelle ? Examine. L'Apôtre n'a point voulu dire de notre corps qu'il est mortel, mais mort ; c'est d'ailleurs ce qu'il montre dans les paroles qui suivent, car il poursuit ainsi : « Si donc l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts, habite en vous, Celui qui a ressuscité d'entre les morts Jésus notre Seigneur, vivifiera aussi vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous (1) ».

Ainsi donc, c'est en niant l'une de ces deux résurrections que les hommes dont je parlais « se sont égarés près de la vérité ». S'ils niaient absolument toute résurrection, ils s'égareraient loin de la vérité, et non « près de la vérité ». Mais en en reconnaissant une, la résurrection spirituelle, « c'est près de la vérité qu'ils s'égarent ». Celle qu'ils nient est la résurrection spirituelle, l'objet de nos espérances, « La résurrection déjà est accomplie », répètent-ils. Si en parlant ainsi ils n'empêchaient de croire et d'espérer cette résurrection de la chair, l'Apôtre ne dirait pas d'eux : « Ils ont perverti la foi de quelques-uns ».

25.   Maintenant, prêtez l'oreille à un témoignage

 

1 Rom. VIII, 10, 11.

 

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extrêmement clair du Seigneur lui-même. Il est contenu dans l'Évangile selon saint Jean ; et il parle avec tant d'évidence et en même temps, des deux résurrections, spirituelle et corporelle, présente ou future, qu'on ne peut les révoquer en doute, quand on se dit chrétien dans un sens quelconque et soumis à l'autorité de l'Évangile ; et qu'il ne laisse aucune prise aux attaques de ces ennemis qui aspirent, en quelque sorte, au moyen de la foi chrétienne, à ruiner le christianisme, et à tuer les âmes faibles en leur inoculant leurs poisons. Écoutez le saint livre lui-même. Si je remplis ici les fonctions de lecteur, en même temps que celle de commentateur, c'est pour appuyer notre thèse sur l'autorité des divines Écritures, et éviter de bâtir sur le sable des conjectures humaines, comme il arriverait si la mémoire venait à nous faire un instant défaut. Écoutez donc l'Évangile selon saint Jean ; c'est le Seigneur qui parle :

« En vérité, en vérité je vous le déclare : Quand on écoute ma parole et que l'on croit à Celui qui m'a envoyé, on a la vie éternelle, et on ne va point en jugement, car on a passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité je vous le déclare : vient une heure, et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront. Car, comme le Père a en lui-même la vie, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même : il lui a, de plus, donné le pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme. Ne vous en étonnez pas, car vient l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront : ceux qui auront fait le bien, pour ressusciter à la vie, et ceux qui auront fait le mal, pour ressusciter au jugement (1) ».

Je le crois, beaucoup d'entre vous comprennent, sans autre explication que ces paroles mêmes du Seigneur, qu'il s'agit ici des deux résurrections, de la résurrection spirituelle produite par la foi, et de la résurrection corporelle, annoncée si distinctement et si clairement par le son connu au loin de la dernière trompette. Afin toutefois de rendre cette idée manifeste aux yeux de tous ceux qui m'entendent, étudions avec soin les paroles de ce texte.

 

1 Jean, V, 24-29.

 

« En vérité, en vérité je vous le déclare : Quand on écoute ma parole et que l'on croit à Celui qui m'a envoyé, on a la vie éternelle, et on ne va pas en jugement, car on a passé de la mort à la vie ». C'est ici la résurrection spirituelle qui se produit actuellement par la foi. Le Sauveur craint toutefois que d'après ces expressions on ne regarde cette résurrection comme étant fort éloignée encore. Sans doute il n'a point dit : On passera de la mort à la vie ; mais : « On a passé de la mort à la vie ». Cependant ne pourrait-on pas s'imaginer qu'il a employé ici le passé pour le futur, comme dans cette prophétie : « Ils ont creusé mes mains et mes pieds (1) », ce qui représente un outrage arrivé seulement bien plus tard ? Pour s'expliquer plus clairement, il ajoute donc : « En vérité, en vérité je vous le déclare : l'heure vient, et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'entendront, vivront  ». La pensée de ces mots : « Il a passé de la mort à la vie », est exprimée dans celui-ci : « Ils vivront ». Mais pour détourner l'idée que ces autres : « Vient une heure », désignent ce qu'on doit espérer à la fin des siècles, lorsqu'aura lieu la résurrection des corps, le Sauveur ajoute : « Elle est déjà venue ». En effet, le texte ne porte pas simplement : « Vient une heure » ; il dit : « Vient une heure, et elle est déjà venue ». Quant à ces mots : « Ceux qui entendront cette voix, vivront », ils rappellent la vie exprimée par ces autres : « Il a passé de la mort à la vie », et s'appliquent aux hommes que ne frappera point la condamnation suprême, attendu que par leur foi ils préviennent le jugement et passent de l'état de mort à l'état de vie.

26.   Le Seigneur va montrer actuellement quel jugement doit séparer les bons des méchants, attendu que jusqu'alors il n'a parlé que de la résurrection présente et spirituelle qui distingue les bons. Il poursuit donc ainsi : « Et il lui a donné l'autorité judiciaire, parce qu'il est Fils de l'homme ». En quelle qualité a-t-il reçu le droit de juger ? Le texte l'indique : « En sa qualité de Fils de l'homme » ; car en tant que Fils de Dieu il a comme son Père éternellement ce droit.

Comment se fera ce jugement ? Le voici : « Ne vous étonnez point de cela, dit-il, attendu

 

1 Ps. XXI, 17.

 

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que vient l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront, ceux qui ont fait le bien, pour ressusciter à la vie, et ceux qui ont fait le mal, afin de ressusciter pour leur jugement », Lorsque précédemment il disait : « Vient l'heure », il ajoutait : « Et elle est déjà venue », et c'était pour empêcher de confondre ce moment prédit avec celui où doit s'accomplir, à la fin des siècles, la résurrection des corps. Mais comme c'est de ce dernier moment qu'il est maintenant question, après ces mots : « Vient l'heure », il ne dit pas : « Et elle est déjà venue ». Précédemment encore il disait que les morts entendaient la voix du Fils de Dieu, mais il ne parlait point de tombeaux. Il veut donc que nous distinguions entre les morts spirituels que tue l'erreur et que maintenant fait revivre la foi, et ces autres morts dont les corps inanimés sont dans les sépulcres et doivent ressusciter à la fin des siècles. Aussi, pour nous porter à espérer cette résurrection corporelle, il dit maintenant : « Tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et en sortiront ». Précédemment encore : « Ils entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront », disait-il. Pourquoi ces mots : « Ceux qui l'auront entendue ? » Ne suffisait-il pas de dire : Ils entendront la voix du Fils de Dieu, et ils vivront ? Mais il s'agit ici des morts spirituels tués par l'erreur, car beaucoup d'entre eux écoutent sans écouter, c'est-à-dire, sans obéir, sans croire. Quant à ceux qui l'écoutent comme il voulait être écouté lorsqu'il s'écriait : « Entende, qui a des oreilles pour entendre  », ceux-là vivront. Oui donc, beaucoup l'entendront ; mais « ceux qui l'auront entendue », savoir, ceux qui auront cru, « revivront » ; au lieu que ceux qui l'écouteront sans croire, ne revivront point.

Tout cela fait comprendre de quelle vie et de quelle mort il a parlé dans ce premier passage ; c'est de la mort qui frappe les seuls méchants, par cela même qu'ils sont méchants, et de la vie que les bons seuls possèdent, par là même qu'ils sont bons.

Maintenant, au contraire, qu'il traite de la résurrection des corps, il ne dit pas : Ils entendront sa voix, et ceux qui l'auront entendue, sortiront ; tous en effet entendront la

 

1 Luc, VIII, 8.

 

dernière trompette et sortiront du tombeau, puisque nous ressusciterons tous. Tous cependant nous ne serons pas transformés : c'est ce qu'exprime ainsi la suite du discours : « Ceux qui auront fait le bien, afin de ressusciter à la vie ; et ceux qui auront fait le mal, afin de ressusciter pour leur jugement ». Quand il s'agissait, un peu plus haut, de la résurrection spirituelle communiquée par la foi, tous devaient éprouver le même sort après avoir été rendus à la vie ; on ne distinguait en parlant d'eux ni bonheur ni malheur, tout, au contraire, était pris en bonne part. Aussi, après ces mots : « Ceux qui l'auront entendue revivront », ne venaient pas ceux-ci : Ceux qui ont fait le bien, pour la vie éternelle ; et ceux qui ont fait le mal, pour l'éternel supplice. Ces mots : « Ils revivront », ne doivent se prendre que dans un bon sens, aussi bien que ces autres : « Il a passé de la mort à la vie ». S'il n'est pas dit à quelle vie, c'est que la vie ne saurait être malheureuse quand, de la mort, on y est rappelé par la foi. Ici encore il n'est pas dit en commençant : Ils entendront sa voix et ils vivront, car, dans tout ce passage, le terme : « Ils vivront », désigne une bonne et heureuse vie. Il est dit au contraire : « Ils entendront et ils sortiront ». Or, cette dernière expression montre les corps en mouvement pour sortir de leurs tombeaux. Néanmoins, comme tous n'en sortiront pas pour être heureux, le Seigneur ajoute : « Ceux qui ont fait le bien, afin de ressusciter à la vie » ; ici encore vie ne doit se prendre qu'en bonne part : « Et ceux qui ont fait le mal, afin de ressusciter pour leur jugement », c'est-à-dire, selon la pensée du Sauveur, pour leur supplice.

27.   Désormais donc, mes frères, personne ne doit user de subtilité et de chicane pour demander quels seront l'air, la taille, les mouvements et la démarche des corps ressuscités. Il te suffit de savoir que ton corps aura la même forme que celui du Seigneur se montrant après sa résurrection, et conséquemment la forme humaine. Que cette forme toutefois ne te fasse pas craindre pour lui la corruption ; car si tu ne la crains pas, tu n'auras pas à redouter non plus cette sentence : « Ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu », tu ne tomberas pas non plus dans le piège que tendent devant toi les Sadducéens et auquel tu ne pourras échapper en t'imaginant

 

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que les hommes ressusciteront pour se marier, pour engendrer des enfants et pour faire ce qu'on fait durant cette vie mortelle.

Veux-tu savoir ce que sera cette vie ? Mais est-il un homme qui puisse te l'expliquer ? Cette vie sera celle des anges ; et pour t'en donner une idée, il faudrait pouvoir te dépeindre la vie des anges, puisque les hommes alors seront égaux aux anges. Mais la vie des anges étant pour nous une vie cachée, pourquoi chercher davantage ? On pourrait, en s'égarant, parvenir, non pas à ce qu'on cherche, mais à ce qu'on s'est imaginé. C'est donc chercher trop tôt, c'est chercher avec trop d'empressement. Ah ! marche plutôt dans la voie, et en n'en sortant point, tu parviendras dans ta patrie.

Attachez-vous donc au Christ, mes frères ; attachez-vous à la foi, demeurez fermes dans la voie ; ainsi vous arriverez à ce que maintenant vous ne sauriez voir. Car dans ce chef divin s'est révélé ce qu'on doit espérer pour ses membres ; on a contemplé, dans ce mystérieux fondement, ce que doit élever notre foi, ce qui doit s'achever quand nous verrons face à face. En supposant aujourd'hui que vous voyez ce que nous serons, vous pourriez être dupes de vous-mêmes, abandonner la voie, vous égarer et ne point arriver au terme, c'est-à-dire à voir en face Celui près de qui nous conduit la foi.

28.   Comment vivent les anges ? demanderas-tu. Il te suffit de savoir qu'ils vivent exempts de toute corruption ; car il nous est bien plus facile de te dire ce qui ne sera point, que ce qui sera dans cette vie. Je puis en effet, mes frères, vous indiquer rapidement plusieurs choses qui seront inconnues alors, et si je le puis, c'est que d'un côté nous les connaissons par expérience, et que d'autre part, nous savons ce qui ne se fera point au ciel, sans avoir expérimenté encore ce qui s'y fera : « Car nous marchons sous la conduite de la foi, et non pas encore en vue de la réalité ; tant que nous sommes dans ce corps, nous vivons éloignés du Seigneur (1) ». Qu'est-ce donc qui ne se fera point alors ? on ne se mariera pas pour donner naissance à des enfants, car il n'est point-là question de mort ; on ne grandira pas, puisqu'on ne vieillira pas non plus ; on ne mangera pas, puisqu'il n'y aura point d'épuisement ; on n'y fera point

 

1 II Cor. V, 6, 7.

 

d'affaires, puisqu'on n'y éprouvera aucun besoin ; on ne s'y appliquera pas même aux actions, du reste dignes d'éloges, auxquelles les besoins et les exigences de cette vie exigent que se livrent ici-bas les hommes les plus innocents. Non-seulement on n'y connaîtra ni brigandages ni exactions ; on n'y verra pas même ce que font ici les justes pour subvenir aux besoins de la vie présente.

On jouira là de ce sabbat perpétuel que célèbrent les Juifs d'une manière charnelle, et qui est pour nous une révélation de ce qui se fait dans l'éternité. Repos ineffable, puisqu'on ne saurait expliquer en quoi il consiste, et puisqu'on n'en parle qu'en faisant connaître de quoi il sera exempt. C'est vers lui néanmoins que nous tendons, c'est pour l'obtenir que nous nous régénérons spirituellement. Par notre naissance charnelle, nous sommes destinés au travail, et au repos par notre naissance spirituelle ; le Christ ne crie-t-il pas : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai (1) ? » Ici il nous nourrit, là il nous achève ; ici il promet, là il accomplit ; ici il indique, là il fait voir de près.

Une fois qu'au sein de cette béatitude, nous serons parfaits et sains de corps et d'esprit, il ne sera plus question de ce que nous faisons actuellement ; on ne verra point au ciel ce qu'on préconise ici parmi les bonnes œuvres auxquelles se livrent les chrétiens. Quel chrétien ne loue-t-on pas, lorsqu'il donne à manger à celui qui a faim, à boire à qui a soif, des vêlements à qui en manque ; lorsqu'il accueille l'étranger, qu'il apaise les querelles, qu'il visite les malades, qu'il ensevelit les morts et qu'il console ceux qui pleurent ? Ce sont là de grandes actions, des actions pleines de miséricorde, pleines de louanges et de grâces. Mais au ciel elles n'existeront point, attendu que la miséricorde n'est provoquée que par la misère. Comment nourrir, quand personne n'a faim ? comment donner à boire, quand nul ne souffre de la soif ? comment donner des vêtements à qui en manque, quand tous sont revêtus de l'immortalité même ? Ne viens-tu pas d'entendre parler des tuniques des saints, dans ces mots de l'Apôtre : « Il faut que, corruptible, ce corps se revête d'incorruptibilité », puisque revêtir suppose évidemment des vêtements ? Ah ! c'est ce vêtement

 

1 Matt. XI, 28.

 

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précieux que perdit Adam, et qu'il échangea pour des peaux d'animaux. Comment donner l'hospitalité aux étrangers, quand tous vivent dans leur patrie ? comment visiter des malades, quand tous possèdent l'incorruptibilité avec une égale force et une vigueur égale ? comment ensevelir les morts, là où il n'y en a pas ? apaiser les querelles, quand tout y est en paix ? consoler les affligés, quand tous y goûtent une éternelle joie ? Dès lors donc qu'il n'y aura plus de misères, il n'y aura plus également d'œuvres de miséricorde.

29.   Mais alors que fera-t-on ? J'en ai déjà fait la remarque : il m'est plus facile de dire ce qu'on ne fera point, que d'expliquer ce qu'on fera. Je sais encore, mes frères, que nous ne nous endormirons point dans l'inaction, parce que le sommeil nous a été donné comme un agent réparateur : car la fragilité de notre corps ne serait point capable d'une application continuelle qui mettrait toujours en mouvement nos sens destinés à la mort, si ces sens, en s'assoupissant, ne permettaient au corps de réparer ses forces et de pouvoir se remettre en mouvement. De même en effet que la résurrection doit suivre la mort, ainsi le réveil doit succéder au sommeil. Au ciel donc point de sommeil. Convient-il d'ailleurs qu'on voie l'image de la mort, quand il n'est plus question de la mort ?

Qu'on ne craigne pas toutefois de s'ennuyer en apprenant que toujours on sera éveillé, sans rien faire. Je puis dire, sans toutefois pouvoir faire parfaitement comprendre ce que je ne saurais voir encore ; je puis donc dire sans être téméraire, puisque je m'appuie sur l'Écriture, en quoi consisteront toutes nos actions. Toutes nos actions se concentreront dans l'Amen et l'Alléluia. De quoi parlez-vous, mes frères ? Je m'aperçois que vous m'entendez, et que vous m'entendez avec plaisir. Gardez-vous bien cependant de vous laisser attrister par une pensée charnelle et de vous dire : Mais si l'un d'entre nous restait debout, occupé chaque jour à répéter : Amen, Alléluia, l'ennui le dessécherait, il finirait par s'endormir en prononçant ces paroles et préférerait revenir au silence ; gardez-vous de regarder cette vie comme digne de mépris plutôt que d'ambition et de vous écrier en vous-mêmes : Comment ! répéter toujours Amen et Alléluia, mais qui pourrait y tenir ?

Je vais donc m'expliquer, si je le puis, et du mieux que je le pourrai. Ce n'est point en excitant des sons qui passent, mais les sentiments du cœur, que nous redirons Amen, Alléluia. Que signifie Amen ? que signifie Alléluia ? Amen veut dire : c'est vrai ; Alléluia : louez Dieu. Or, Dieu est la vérité immuable, vérité qui ne croît ni ne décroît, qui ne dépérit ni n'augmente, qui ne s'allie jamais à aucune erreur ; vérité perpétuelle, constante et toujours incorruptible ; au contraire, quoi que nous fassions au milieu de ce monde créé, et durant cette vie, nos actes ne sont que comme des figures de la réalité, exprimées par des mouvements corporels, et nous ne nous conduisons que par la foi. Mais quand nous verrons face à face ce que nous ne voyons maintenant qu'à travers un miroir et en énigme (1), nous nous écrierons alors avec une impression bien autrement différente, ineffablement différente : Ah ! c'est vrai. Mais parler ainsi, ce sera dire : Amen, et le dire en quelque sorte avec un insatiable rassasiement. Rien ne nous manquera alors, voilà pourquoi il y aura rassasiement ; et si j'ajoute que le rassasiement sera comme insatiable, c'est que l'abondance de tous biens ne cessera jamais de réjouir. Mais être insatiablement rassasié de la vérité, c'est dire Amen sous l'impression d'une insatiable vérité. Eh ! qui pourrait exprimer, faire connaître « ce que n'a point vu l'œil, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que n'a point pressenti le cœur de l'homme (2) ? »

Ainsi donc nous contemplerons la Vérité sans le moindre ennui et avec un bonheur qui ne se démentira point, nous la verrons avec un éclat qui bannira le moindre doute ; de plus, embrasés d'amour pour cette même vérité, nous nous attacherons intimement à elle, nous l'étreindrons en quelque sorte pour lui donner un baiser aussi doux qu'il sera chaste et spirituel, et d'une voix non moins heureuse nous louerons Celui qui est la Vérité même, en criant Alléluia. Oui, dans le transport de leur joie et dans l'ardeur de la charité qui les enflammera les uns pour les autres et surtout pour Dieu, tous les citoyens de cette cité bénie s'exciteront à louer Dieu avec un même amour, et ils répéteront Alléluia, comme ils répéteront Amen.

30.   Les corps des saints, une fois élevés à

 

1 I Cor. XIII, 12. — 2 I Cor. II, 9.

 

117

 

l'état des corps célestes et angéliques, seront tellement pénétrés et animés de cette vie immortelle, que ni fatigue ni besoin ne les détourneront ni de cette contemplation bienheureuse, ni de ces louanges données à la vérité. La vérité sera ainsi leur nourriture, et le repos dont ils jouiront fera qu'ils seront comme assis. N'est-il pas dit quelque part qu'ils seront assis à un banquet ? le Seigneur ne dit-il pas lui-même : « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place au festin avec Abraham et Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux  ? » Ces paroles signifient que les saints se nourriront de la vérité au sein d'un grand et parfait repos. Cette nourriture, en effet, restaure sans s'épuiser ; on la mange sans qu'elle diminue ; nous nous consumons et non pas elle ; bien différente de nos aliments ordinaires, qui s'épuisent pour nous soutenir, et qui finissent pour empêcher de finir celui qui les prend. Ainsi être assis, c'est être éternellement en repos ; la nourriture n'est autre chose que l'immuable vérité ; la prendre enfin, c'est vivre éternellement ou la connaître : « La vie éternelle », est-il écrit, « consiste à vous connaître, vous le seul vrai Dieu, à connaître aussi Celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ  ».

31. D'ailleurs l'Écriture atteste souvent que cette vie, qui consiste dans la contemplation de la vérité, se soutiendra d'une manière non-seulement ineffable, mais encore délicieuse. Nous ne saurions rappeler ici tous ces témoignages. En voici un : « Celui qui m'aime, garde mes commandements. Mais aussi je l'aimerai et je me montrerai à lui  ». Jésus suppose ici qu'on lui demande quel salaire et quelle récompense sont assurés par lui à qui observe ses préceptes, et il répond : « Je me découvrirai à lui » ; il fait donc consister le parfait bonheur à le connaître tel qu'il est. Voici un autre passage : « Mes bien-aimés, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons, ne paraît pas encore. Nous savons toutefois que quand il se montrera, nous lui serons semblables, car nous

 

1 Matt. VIII, 11. — 2 Jean, XVII, 3. — 3 Id. XIV, 21.   

 

le verrons tel qu'il est (1) ». Dans le même sens l'apôtre saint Paul s'exprime ainsi ; « Ce sera alors face à face (2) » ; ailleurs en effet, il a dit : « Nous sommes transformés en son image, allant de clarté en clarté, comme sous l'action de l'Esprit du Seigneur (3) ». On lit encore dans les psaumes : « Cessez et voyez que je suis le Seigneur (4) ». On le verra donc parfaitement lorsqu'on jouira du parfait repos.

Mais quand jouira-t-on du parfait repos, sinon lorsque se seront écoulés ces temps laborieux, ces temps où nous sommes enchaînés à tant de besoins, ces temps où la terre produit pour les pécheurs des épines et des chardons, afin de forcer l'homme à manger son pain à la sueur de son front ? Une fois donc que seront entièrement écoulés ces temps de l'homme terrestre, et que le jour de l'homme céleste luira dans tout son éclat, nous verrons aussi parfaitement que sera complet notre repos. Eh ! quand, à la résurrection dernière, les fidèles ne seront soumis ni à aucun dépérissement ni à aucun besoin, pourquoi travaillerait-on ? Aussi ces paroles : « Cessez et voyez », reviennent à celles-ci : Mettez-vous à table et mangez. Alors donc nous serons en repos, et nous verrons Dieu tel qu'il est, et nous le louerons en le voyant. Ainsi la vie des saints, et leur action dans le repos, consistera à louer Dieu sans relâche. Nous ne le bénirons pas un jour seulement. Comme le jour de l'éternité est un jour sans fin, ainsi nos louanges seront sans relâche ; aussi louerons-nous durant les siècles des siècles. L'Écriture ne dit-elle pas à Dieu, pour exprimer ce bonheur ardemment désiré : Heureux ceux qui habitent votre demeure ! ils vous loueront durant les siècles des siècles (5) ».

Unis au Seigneur, prions-le pour nous et pour tout son peuple, debout avec nous dans les parvis de son sanctuaire. Ah ! qu'il daigne le garder et le protéger, au nom de Jésus-Christ son Fils et notre Seigneur, lequel vit et règne avec lui durant les siècles des siècles. Amen.

 

1 I Joan, Id, 2. — 2 I Cor. XIII, 12. — 3 II Cor. III, 18. — 4 Ps. XLV, 11. — 5 Ps. LXXXIII, 5.