LETTRES III

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HEXAËMÉRON VIII
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HEXAËMÉRON X

A SAINT AMBROISE , ÉVÊQUE DE MILAN. CXCVII—LV.
A ASCHOLIUS, ÉVÊQUE DE THESSALONIQUE. CLXIV—CCCXXXVIII.
A JULIEN. CCXCIII—CLXVI.
A MODESTE , PRÉFET DU PRÉTOIRE. CCLXXIX—CCLXXIV.
AU MÊME. CXI—CCLXXVI.
AU MÊME. CXI—CCLXXVII.
A JOVIN, ÉVÊQUE DE PERRHE. CXV III—CCCXVIII.
A SOPHRONIUS, INTENDANT DU PALAIS. LXXVII—CCCXXXI.
A PERGAMIUS. LVI—CCCLIV.
A ABURGE. LXXV—CCCLXI
AU GOUVERNEUR DE NÉOCÉSARÉE. LXIII—CCCLXXI.
A TRAJAN. CXLVIII—CCCLXXVI.
AU MÊME. CXLIX — CCCLXXVII.
A MÉLÈCE, MÉDECIN. CXCIII—CCCLXIX.
AU COMTE JOVIN. CLXIII—CCCLXXVIII.

A SAINT AMBROISE , ÉVÊQUE DE MILAN. CXCVII—LV.

 

Saint Ambroise avait envoyé à St. Basile des prêtres pour demander qu'on lui rendit le corps du bienheureux Denys de Milan. Saint Basile lei écrit cette lettre pour féliciter l'Eglise de l'élection d'un pontife tel qu'Ambroise, dont il fait un bel éloge. Il loue la conduite édifiante des prêtres qu'il a envoyés; il raconte comment on leur a remis le corps du bienheureux Denys ; il assure que les reliques sont véritables.

 

QU'ELLES sont grandes, qu'elles sont multipliées les grâces dont le Seigneur nous comble ! Il est impossible, et d'en mesurer la grandeur, et d'en compter la multitude. Mais une des plus considérables, c'est que, malgré la distance des lieux qui nous séparent, nous pouvons nous réunir par des entretiens tacites confiés au papier. Dieu nous donne deux manières pour converser ensemble, lune par la liberté de nous joindre , l'autre par le commerce des lettres. Pais donc que je vous ai

 

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connu par vos paroles écrites, et grue je vous ai connu, non en gravant dans ma mémoire les traits de votre visage, mais en jugeant de la beauté de l’homme intérieur par la variété des discours, car c'est de l'abondance du coeur que chacun de nous s'exprime ( Matth. 12, 34. ), j'ai glorifié Dieu qui , dans tous les siècles, se choisit des serviteurs fidèles. Il prit autrefois un simple berger pour gouverner son peuple. Amos qui gardait des chèvres , il le remplit de son esprit et l’éleva à la dignité de prophète. Il tire aujourd'hui de la ville royale, pour conduire le troupeau de Jésus-Christ, le gouverneur de toute une nation, recommandable par l'élévation de ses sentiments , par la splendeur de sa naissance, par l'éclat de sa vie, par la force de son éloquence , par tous les avantages qui nous distinguent ici-bas. Ces avantages, cet homme illustre distinguent a foulés aux pieds ; et n'en tenant aucun compte pour gagner Jésus-Christ, il a pris le gouvernail dune grande Eglise, d'une Eglise célèbre par sa foi dans la divinité. Pais donc, homme de Dieu, que ce ne sont point les leçons des hommes qui vous ont appris les maximes de l'Evangile, mais que le Seigneur lui-même vous a tiré du milieu des juges de la terre pour vous placer star la chaire des apôtres , combattez en guerrier généreux, réformez les erreurs de votre peuple ; et si par hasard il était infecté du poison de l'hérésie arienne , remettez-le sur la voie de nos pères : entretenez toujours par vos lettres le commerce de charité que vous avez commencé avec moi ; car par-là nous serons toujours unis l'un et l'autre en esprit, quoique nous soyons séparés par un immense intervalle.

votre empressement et votre zèle pour les reliques du bienheureux évêque Denys, attestent

 

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votre amour pour le Seigneur, votre respect pour vos prédécesseurs dans l'épiscopat, votre attachement à la foi ; oui, l'affection pour les serviteurs de Dieu se rapporte à Dieu lui-même , et celui qui honore les athlètes de la foi, montre qu'il est enflammé de la même ardeur pour la foi. Ainsi, une seule démarche décèle en vous bien des vertus. Je crois devoir vous apprendre que les prêtres vertueux qui ont été chargés par vous d'une pieuse commission, ont mérité les éloges de notre clergé par la pureté de leurs moeurs, et ont annoncé par leur sagesse particulière quelle pouvait être la décence de votre Eglise en général. De plus, avec autant de douceur que de force , après avoir bravé les rigueurs de la saison , ils ont persuadé aux possesseurs du corps bienheureux de leur abandonner ce qu'ils regardaient comme leur sûreté et leur défense. Or, il est bon que vous sachiez que ni magistrats, ni puissances dans le monde, n'auraient pu les y contraindre, si la constance édifiante de vos prêtres ne les eût touchés et gagnés. Ils ont été secondés dans leur projet , surtout par notre très-cher fils et très-religieux prêtre Thérasius, qui, s'étant exposé volontairement à la fatigue du voyage, a fait renoncer les possesseurs du corps à la disposition où ils étaient de ne pas s'en dessaisir, et qui, ayant persuadé par ses discours les plus opposés à l'entreprise, a recueilli les reliques avec le respect convenable, en présence de prêtres, de diacres, d'autres hommes craignant Dieu, et les a remises à vos envoyés. Vous les avez reçues avec autant de joie qu'ont témoigné de tristesse en les reconduisant ceux qui en étaient les maîtres. Que nul de vous n'ait de doute et d’inquiétude : c'est vraiment l'athlète invincible que vous

 

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demandez. Le Seigneur connaît ces os qui ont combattu avec une âme bienheureuse , il les couronnera avec elle dans ce jour où sa justice rendra à chacun ce qui lui est dû. Nous devons tous comparaître, dit saint Paul, devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux actions qu'il aura faites étant revêtu de son corps ( 2. Cor. 5. 10. ). Le corps vénérable a été renfermé dans un sépulcre à part ; aucun autre n'était près de lui. La sépulture était remarquable ; on lui a rendu les honneurs qu'on rend à un martyr. Ce sont les chrétiens qui lui as oient, donné l'Hospitalité, qui ont recueilli eux-mêmes ses dépouilles et qui viennent de les transférer. Ils ont pleuré comme s'ils étaient privés d'un père et d'un protecteur. Ils l'ont reconduit et vous l'ont livré, préférant votre satisfaction à leur consolation propre. Ceux qui ont remis le dépôt sont des hommes pieux, ceux qui l'ont reçu sont exacts. Il n'y a nulle part de fraude et de mensonge; nous vous l'attestons : c'est une vérité certaine et incontestable.

 

A ASCHOLIUS, ÉVÊQUE DE THESSALONIQUE. CLXIV—CCCXXXVIII.

 

Il le remercie des lettres qu'il lui avait écrites , et des nouvelles qu'il lui avait apprises. Il compare les fidèles d'Orient affligés pour la , aux premiers chrétiens : il témoigne la joie qu'il ressent en apprenant avec quel courage ils souffrent la persécution : il se plaint cependant de la faiblesse de quelques-uns et du peu d'accord qui régnait parmi eux.

 

JE n'ai point de termes pour vous exprimer la satisfaction que m'a causée votre lettre: vous pouvez

 

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le conjecturer vous-même par la beauté des choses que vous m'avez écrites. Eh! que ne présente pas la lettre dont vous m'avez honoré ? ne respire-t-elle pas l'amour pour le Seigneur ? ne peint-elle pas le merveilleux courage et les admirables combats des martyrs, avec des traits si frappants, que l'on pense voir les faits se passer sous les yeux ? n'offre-t-elle pas encore des marques d'estime et d'affection pour moi ? n'y voit-on pas enfin tout ce qu'on peut imaginer de plus agréable ? En lisant votre lettre à plusieurs reprises , et en remarquant la grâce de l'Esprit-Saint qui éclate à chaque ligne , il me semblait qu'elle avait été écrite dans les premiers temps du christianisme , où les Eglises fleurissaient affermies par la foi et unies par la charité , où les fidèles agissaient tous de concert comme les divers membres d'un même corps ; où les persécuteurs et les persécutés étaient bien connus, où l'on voyait le nombre des chrétiens croître à mesure qu'on leur faisait la guerre; le sang des martyrs arroser et féconder les Eglises, produire une foule de défenseurs de la vérité, l'exemple et l'ardeur des premiers excitant les autres à combattre. Alors les chrétiens vivaient en paix les uns avec les autres; cette paix que Jésus-Christ nous a laissée régnait parmi eux: on n'en voit plus maintenant aucun vestige; l'aigreur qui altère les esprits l'a bannie entièrement. Toutefois, les lettres pleines de charité qu'on nous a envoyées de si loin , nous ont ramenés au bonheur des premiers temps. Le corps d'un martyr apporté chez nous des pays d'au-delà du Danube, annonce par lui-même l'intégrité de la foi qui domine dans ces contrées. Qui pourrait décrire la joie que nous ont causée ces nouvelles ? quelle éloquence assez vive pourrait dépeindre les sentiments que ce récit

 

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a fait naître au fond de nos coeurs ? En voyant le corps d'un généreux athlète, nous avons trouvé heureux celui qui l'a exhorté à combattre, et qui recevra lui-même du juste Juge la couronne de justice, parce qu il en a fortifié plusieurs dans les combats pour la religion. En nous rappelant la mémoire du bienheureux Eutychès, et en faisant honneur à notre patrie d'avoir produit elle-même des semences de piété , vous nous avez comblés de joie par le souvenir des temps anciens, et pénétrés de douleur par la comparaison avec ce qui se passe de nos jours. Non , il n'est personne parmi nous gui approche de la vertu d’Eutychès : nous sommes si éloignés d'adoucir les Barbares par la puissance de l'Esprit-Saint et par l'efficacité de ses opérations , que nos crimes set oient capables de rendre féroces les peuples les plus tranquilles. C'est à nos péchés qu'il faut attribuer les grands succès des hérétiques , et cette puissance qui s'étend si loin , qu'à peine pourrait-on trouver sur toute la terre un endroit oii ils n'aient porté le feu. Vos récits offrent des combats de généreux athlètes , des corps déchirés pour la foi, des coeurs intrépides qui méprisent la fureur des Barbares, divers genres de supplices , le courage et la constance des martyrs au milieu des tourments de toute espèce. Et chez nous que voit-on ? la charité refroidie , la doctrine des pères ravagée, de fréquents ravages dans la foi, les bouches des personnes pieuses réduites au silence, le peuple chassé des églises et contraint d'élever les mains en pleine campagne vers le Maître suprême des cieux, par tout des persécutions cruelles, mille part l'honneur du martyre , parce que ceux qu nous tourmentent portent comme nous le nom de chrétien. Priez le Seigneur pour qu'il dissipe nos maux , et

 

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joignez à vos prières celles des généreux défenseurs du nom de Jésus-Christ ; afin que, si le monde doit durer encore quelque temps, et si l'univers ne tend pas vers sa dissolution, Dieu réconcilié avec ses Eglises , les ramène à leur ancienne tranquillité.

 

A JULIEN. CCXCIII—CLXVI.

 

Il lui demande des nouvelles de sa santé , lui donne quelques préceptes de morale , s'excuse de ce qu'il ne l'a pas été voir, et le prie de lui écrire souvent.

 

COMMENT vous êtes-vous porté tout ce temps passé ? avez-vous recouvré parfaitement l'usage de votre main ? comment vont toutes vos affaires ? s'arrangent-elles selon vos désirs, ainsi que je le souhaite , et d'après votre plan de vie ? Ceux qui ont l'esprit changeant et volage ne peuvent guère mener une vie réglée ; mais les personnes qui ont une âme solide et ferme vont toujours à leur but d'un pas égal , sans jamais varier dans leur conduite. Un pilote ne peut ramener le calme quand il veut ; au lieu qu'il nous est fort aisé de nous établir dans une vie tranquille, si nous apaisons le tumulte que font naître au-dedans de nous les passions, et si nous nous élevons au-dessus de tous les accidents extérieurs. Les pertes de biens, les maladies , les autres disgrâces dont notre vie est traversée, n'altéreront pas l'homme vertueux, qui, tenant sa volonté soumise à celle du souverain Maître, surmonte aisément les tempêtes qui s'excitent de la terre. Ceux qui sont trop occupés de soins terrestres ressemblent à ces volatiles trop

 

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grasses , à qui leurs ailes deviennent inutiles, et qui se traînent en bas avec les animaux broutants. Les affaires dont je suis accablé ne m'ont point permis de vous voir que comme des navigateurs qui se rencontrent. Mais , comme par un seul ongle on connaît le lion tout entier, il n'a pas été besoin que je vous pratiquasse beaucoup pour juger de ce que vous êtes. Je suis donc très-flatté que vous preniez quelque intérêt à ce qui me regarde, que je ne sois pas absent de votre esprit , et que je vive un peu dans votre souvenir. Vos lettres me sont une preuve que vous ne m'oubliez pas. Aussi plus vous m'écrirez, plus vous me ferez de plaisir.

 

A MODESTE , PRÉFET DU PRÉTOIRE. CCLXXIX—CCLXXIV.

 

Saint Basile recommande une personne à Modeste , en le louant sur son penchant à obliger , et en montrant combien il s'intéresse à cette personne. C'est le même Modeste avec lequel saint Basile avait eu de si vifs démêlés pour la foi , et avec lequel il s'était réconcilié. On voit par cette lettre et par les deux suivantes, combien ce génie ferme et inébranlable dans les grandes conjonctures, était doux et humble dans le cours ordinaire de la vie.

 

JE vous ai déjà écrit plusieurs lettres de recommandation ; cependant vous me traitez avec tant d'égard, que je ne crains pas de vous fatiguer en vous écrivant toujours. L'est pour cela que j'ai remis cette lettre avec confiance à un de nos frères, persuadé que vous lui accorderez ce qu'il désire, et que vous me mettrez au nombre de ceux qui cous obligent, parce que je vous procure les occasions de faire du bien. Il vous dira lui-

 

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même en quoi il a besoin de votre secours , pourvu que vous daigniez jeter sur lui un regard favorable , et lui permettre de s'expliquer avec vous librement. Je fais ce qui dépend de moi en vous le recommandant , et je regarderai comme m'étant rendus à moi-même les bons offices que vous lui rendrez ; d'autant plus qu'il est venu de Tyanes tout exprès, dans ridée qu'une lettre de recommandation de ma part lui serait fort avantageuse. Afin donc qu'il ne soit pas frustré dans son espérance , que moi je sois traité par vous avec les égards ordinaires, et que vous, Modeste, vous puissiez satisfaire votre penchant à obliger, accueillez-le avec bonté, je vous en conjure, mettez-le au rang de vos meilleurs amis.

 

AU MÊME. CXI—CCLXXVI.

 

C'est encore ici une lettre de recommandation. Il le supplie pour quelqu'un qui était accusé; il le prie , ou de lui rendre justice s'il est innocent , ou de le traiter avec indulgence s'il est coupable.

 

JE n'aurais jamais osé me permettre de vous importuner, moi qui connais si bien ce que je suis et le rang que vous occupez: mais voyant l'embarras d'un de mes amis qui a été cité pour comparaître, je me suis hasardé de lui donner une lettre de recommandation , afin que vous le traitiez avec quelque indulgence. Quand ma lettre ne mériterait aucun égard, le motif seul de bonté suffirait pour fléchir le plus humain des préfets , et pour m'obtenir la grave que je lui demande. Si cet homme n'a fait aucun mal, sauvez-le pour

 

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l'intérêt de la vérité même : s'il a commis quelque faute, pardonnez-lui à cause de L'asile qui vous en conjure. Qui peut mieux connaître que vous l'état de nos affaires? Rien n'échappe à vos connaissances, et vous réglez toutes choses avec une prudence merveilleuse.

 

AU MÊME. CXI—CCLXXVII.

 

Il craint de l'importuner par sa recommandation ; mais il ne peut s'empêcher de lui écrire encore en faveur de malheureux habitants de la campagne , qui avaient besoin d'être soulagés.

 

JE prie le Dieu bon d'augmenter pendant toute votre vie l'éclat de votre gloire, en proportion de l'honneur que vous nous faites en vous abaissant jusqu'à nous avec tant de bonté. Quelque envie que j'eusse de vous écrire et d'user de la liberté que vous m'avez accordée , j'en ai été empêché

par une certaine pudeur, et par la crainte d'abuser de votre complaisance. Mais la permission de vous écrire que vous m'avez donnée vous-même , et le besoin de quelques personnes qui souffrent, suffisent pour m'enhardir. Si les supplications des faibles sont de quelque poids auprès des hommes puissants , laissez-vous fléchir par mes prières.

Jetez un regard favorable sur de malheureux habitants de la campagne, qui travaillent sur le mont Taurus, où sont des forges de fer : n'exigez d'eux qu'un tribut supportable pour le fer qu'ils façonnent, de peur qu'ils ne succombent sous le poids, et qu'ils ne soient à l'avenir hors d'état de pouvoir servir le public. Je suis persuadé qu'ayant l’âme

aussi bonne, vous prenez fort à coeur cette affaire.

 

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A JOVIN, ÉVÊQUE DE PERRHE. CXV III—CCCXVIII.

 

Il le prie d'une manière fort agréable de venir le voir.

 

Vous m'êtes débiteur d'une dette que j'estime infiniment. Je vous ai donné mon amitié, et il faut que vous me la rendiez avec usure, puisque le Seigneur ne défend point une usure de cette espèce. Acquittez-vous donc , ô vous qui m'êtes si cher, en venant visiter notre pays. Venez; voilà le principal. Et quelle est l'usure venez au plus tôt, et amenez-nous un homme qui nous surpasse autant que les pères surpassent leurs enfants.

 

A SOPHRONIUS, INTENDANT DU PALAIS. LXXVII—CCCXXXI.

 

Il lui recommande instamment sa patrie , dont il décrit l'état déplorable d'une manière fort pathétique.

 

LA grandeur des maux qui affligent ma patrie m'eût obligé de me rendre au camp , pour vous exposer, à vous et à tous ceux qui ont une grande influence dans les affaires publiques , l'affliction et le deuil où est plongée notre ville. Mais puisque je suis retenu par ma mauvaise santé et par le soin des Églises, je m'empresse de vous écrire pour déplorer devant vous nos infortunes. Un navire agité de la tempête en pleine mer et

 

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englouti par les flots , ne disparaît pas plus subitement ; une ville ébranlée par des tremblements de terre , ou inondée par le débordement des eaux, n'est pas renversée en 'noms de temps, que ne fa été la nôtre par une nouvelle administration qui a causé sa destruction totale. Elle est ruinée de fond en comble , et il n'en reste plus que l'ombre et le nom. La forme de l'ancien gouvernement est abolie : les sénateurs effrayés par les excès des nouveaux chefs qui gouvernent, ont abandonné leurs incisons et la ville ; personne ne s'occupe des affaires les plus importantes. Cette grande cité, remplie autrefois de tant d'hommes habiles et de tout ce qui rend les villes florissantes, n'offre plus qu'un spectacle déplorable. La seule ressource qui nous reste dans nos malheurs, c'est de gémir devant vous sur nos maux, et de vous conjurer de tendre , s'il est possible, une main secourable à notre patrie qui se prosterne à vos genoux. Je ne puis vous suggérer les moyens que vous devez prendre pour rétablir nos affaires : votre prudence vous les suggérera elle-même; et quand vous les aurez trouvés , vous pourrez vous servir de toute l'autorité que Dieu vous a donnée.

 

A PERGAMIUS. LVI—CCCLIV.

 

Pergamius s'était plaint à saint Basile qu'il n'avait pas répondu à une de ses lettres : saint Basile s'excuse sur le défaut de mémoire et sur l'embarras des affaires : il l'invite agréablement à lui écrire, en le priant de n'attribuer son silence à aucun motif d'orgueil.

 

J'AI naturellement peu de mémoire, et la multitude des affaires augmente encore dans moi cette

 

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infirmité naturelle. Quoique je n'aie nulle idée que vous m'avez écrit, je n’ai point de peine à croire que vous l'ayez fait, et je ne saurais vous soupçonner de mentir. Si je ne vous ai pas répondu, ce n'est nullement ma faute ; il faut s'en prendre à celui qui a négligé de me demander la réponse. La lettre que je vous envoie servira d'excuse à ma faute passée; ce seront aussi des avances pour en obtenir de vous une seconde. Quand vous m'écrirez , ne croyez pas que vous commenciez un second. tour ; comptez plutôt que c'est vous acquitter pour ma lettre présente. Quoiqu'elle soit un acquit du passé, comme elle est de moitié plus longue que la vôtre , elle duit suffire pour deux. Vous voyez que la paresse me rend un peu sophiste. Cessez, mon cher ami , de me faire de grands reproches en peu de paroles, d'autant plus que ma faute n'est pas un crime énorme. Oublier ses amis ou les mépriser, lorsqu'on se voit élevé à quelque dignité nouvelle , est ce qu'il y a au monde de plus indigne. Si nous n'avons point de charité, comme le Seigneur nous ordonne d'en avoir, nous ne sommes pas marqués au sceau de ses catins. Si nous nous laissons enfler par un vain faste et par des sentiments d'arrogance, nous ne pouvons nous soustraire à la peine dont a été châtié l'orgueil du démon. Si vous m'avez fait des reproches bien persuadé que je les mérite, priez lieu qu'il me fasse éviter le défaut que vous avez remarqué dans mon caractère. Mais si, comme il n’arrive que trop souvent, votre langue a parlé avant que votre esprit ait assez réfléchi , je me consolerai moi-même, et je vous prierai d’appuyer vos reproches sur des faits. Soyez persuadé que l'oubli prétendu dont vous me faites un crime , est la suite d'une foule de soins qui m'accablent ,

 

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et que je ne vous oublierai que quand je pourrai m’oublier moi-même. N'imputez donc pas à un défaut de caractère ce qui est l'effet de toutes les affaires qui m'occupent.

 

A ABURGE. LXXV—CCCLXI

 

La ville de Césarée, par une suite de la persécution arienne, était réduite à un état déplorable ; Aburge devait sa naissance à cette ville : saint Basile le conjure de sauver sa propre patrie, et d’employer pour cela tout le crédit qu'il avait à la cour.

 

ENTRE plusieurs belles qualités qui vous relèvent au-dessus du reste des hommes, celle qui vous distingue surtout c'est l'affection pour votre patrie. Vous l’avez déjà payée de ses soins par la gloire chie vous vous êtes acquise , qui rend votre nom illustre dans tonte la terre. Cette même patrie qui vous a donné la naissance et qui vous a élevé, éprouve maintenant des infortunes qui paraissent aussi incroyables flue les fables anciennes. Si ceux qui ont le plus fréquenté notre ville y revenaient à présent , ils auraient de la peine à la reconnaître, tant elle est déserte et désolée. On lui as oit déjà enlevé tin grand nombre de ses citoyens;

presque tous les autres viennent de se réfugier à Podande (1). Ceux qui restent, se voyant abandonnés de ceux qui ont fui , sont tombés eux-mêmes dans un si grand désespoir et ont causé un découragement si général, que la ville, dépourvue

 

(1) Podaude, petite ville ou place de la Cappadoce , que saisi Basile, dans une des lettres qui suivent , représente comme un lieu fort malsain.

 

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vue d'habitants et changée en une affreuse solitude, n'offre plus qu'un spectacle aussi affligeant pour nos amis, qu'agréable et satisfaisant pour ceux. qui conspirent depuis longtemps notre perte. Qui donc nous tendra une main secourable, ou qui trouverons-nous qui compatisse à nos maux ? Vous êtes le seul à qui nous puissions nous adresser , vous qui seriez touché du sort , même d’une ville étrangère aussi malheureuse que la nôtre , et qui le serez à plus forte raison du désastre de votre patrie. Si vous avez quelque pouvoir, raites-le paraître dans la conjoncture actuelle. Vous pouvez compter sur le secours de Dieu qui ne vous abandonna jamais , et qui vous a déjà donné de grandes marques de sa bonté. veuillez seulement vous occuper enfin de nous , et vous servir de tout votre crédit pour tirer de l'abyme vos compatriotes.

 

AU GOUVERNEUR DE NÉOCÉSARÉE. LXIII—CCCLXXI.

 

Il lui demande son amitié de la manière la plus honnête et la plus engageante.

 

JE mets au nombre de mes amis l'homme sage, quand il habiterait aux extrémités du inonde, et que je ne l'aurais jamais vu de mes yeux: c’est la pensée d'Euripide le tragique. C'est ainsi que je m'annonce comme votre ami, quoique je ne vous connaisse point particulièrement, et que je n'aie jamais eu le bonheur de vous voir. Ne regardez pas ce discours comme une flatterie. La renommée qui publie avec éclat vos vertus par

 

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toute la terre, m'avait déjà inspiré de l'amitié peur vous : mais depuis que je nie suis entretenu avec notre vénérable frère Elpidius, je vous connais aussi parfaitement , et je suis aussi touché de votre mérite , que si nous eussions vécu longtemps ensemble, et que si une longue expérience m'eût fait connaître vos grandes qualités. Elpidius n'a point cessé de me raconter en détail vos vertus, votre grandeur dame, vos sentiments nobles, votre douceur, votre habileté dans les affaires , votre rare prudence, votre gravité naturelle mêlée de gaîté , votre éloquence peu commune ; en un mot, il m'a rapporté de vous dans un long entretien ce qu'il serait impossible de redire dans une lettre, à moins que de l'étendre outre mesure. Après cela, pourrais-je me défendre de vous aimer? pourrais-je m'empêcher de publier ce que je sens pour vous au-dedans de moi-même ? Recevez donc, personnage admirable , recevez mon salut , comme la marque d'une amitié véritable et sincère ; car rien n'est plus éloigné que moi dune Flatterie basse et servile. Mettez-moi au nombre de vos meilleurs amis, et écrivez-moi souvent pour me consoler de votre absence.

 

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A TRAJAN. CXLVIII—CCCLXXVI.

 

Un ami de saint Basile, nommé Maxime , qui avait été gouverneur de Césarée, était tombé dans des malheurs affreux dont il fait une description touchante; il intercède pour lui auprès de Trajan, afin qu'il le soulage dans ses maux.

 

C'EST une grande consolation pour les malheureux de pouvoir déplorer leurs maux , surtout devant des hommes qui ont assez de sensibilité pour y compatir. Le très-honoré frère Maxime, qui a gouverné notre patrie, est tombé dans une disgrâce telle qu'on n'en éprouva jamais. Dépouillé de tous les biens qu'il avait hérités de ses ancêtres ou qu'il avait acquis par son industrie , il a souffert mille insultes en sa personne ; il erre depuis longtemps , et l'on n'a pas même épargné sa réputation, le plus grand de tous les biens , pour lequel un homme qui pense ne craint pas de s'exposer à tout. Il m'a fait un récit déplorable de ses infortunes tragiques , et m'a prié de vous les mettre sous les yeux. Comme je ne pouvais le soulager autrement dans ses malheurs, et que la honte l'empêche de vous en offrir le détail, je me suis chargé au moins fort volontiers de vous exposer une partie de ce que j'ai su de lui-même. Quand ses disgrâces annonceraient des torts et des fautes , elles sont toujours de nature à lui donner droit à notre compassion. Tomber tout-à-coup dans des maux extrêmes, c'est une preuve en quelque sorte que l'on est condamné à l'infortune. En regard favorable de votre pari suffira pour consoler

 

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Maxime. Qu'il sente lui-même les effets de cette douceur inépuisable que vous témoignez à tout le inonde. On est généralement persuadé que votre crédit peut beaucoup dans le jugement de cette affaire. Celui qui vous remettra ma lettre , et qui a cru qu'elle lui serait utile, mérite bien que vous le soulagiez dans ses maux. J'espère que nous le verrons joindre sa voix à celle de tant d'autres pour publier votre sagesse et votre équité.

 

AU MÊME. CXLIX — CCCLXXVII.

 

Le sujet de cette lettre est le même que celui de la précédente. Saint Basile invite plus instamment Trajan à prendre sous sa protection un malheureux, victime d'une persécution cruelle.

 

Vous avez été vous-même le témoin des infortunes de Maxime , dont la condition était auparavant si brillante , et qui est maintenant le plus misérable des hommes. Il a été gouverneur de notre patrie; eh ! plût à Dieu qu'il ne l'eût jamais été ! Non , on ne trouvera personne à l'avenir qui veuille prendre des gouvernements , s'ils ont une issue aussi malheureuse. Qu'est-il besoin que je vous raconte en détail ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu , à vous dont la pénétration est si vive , que , pour peu qu'on vous donne d'ouverture , vous comprenez aisément tout le reste ? Il ne sera cependant pas inutile de vous dire que, quoiqu'on ait accablé d'outrages Maxime avant votre arrivée, ces outrages seraient regardés comme des faveurs, si on les comparaît aux maux qu'on lui a faits depuis que vous êtes venu. Il n'est point d'insultes,

 

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il n'est point de mauvais traitements dans la personne et dans les biens, que le préfet actuel n'ait imaginés contre lui. Il vient à présent avec des satellites pour mettre le comble à ses malheurs, à moins que vous ne daigniez tendre une main secourable à cet infortuné. Je sais qu'il n'est nullement nécessaire de vous exciter à la compassion; mais comme je veux soulager un malheureux dans ses peines, je vous conjure d'ajouter quelque chose pour l'amour de moi à votre bonté naturelle , afin qu'il sache que ma sollicitation ne lui a pas été inutile.

 

A MÉLÈCE, MÉDECIN. CXCIII—CCCLXIX.

 

Saint Basile était fort malade : il mande le détail de sa maladie à Mélèce d'une manière expressive en même temps et agréable, qui annonce le mauvais état de sa santé et la sérénité de son âme.

 

JE n'ai pu me garantir des rigueurs de l'hiver comme font les grues. Je ne le cède peut-être pas à ces oiseaux en prévoyance de l'avenir ; mais pour la liberté de la vie, je suis aussi éloigné d'eux que je suis loin de la faculté de voler. D'abord, je me suis trouvé arrêté par des affaires domestiques ; ensuite une fièvre violente et continue nia tellement épuisé que je crois avoir perdu de ma substance. La fièvre s'est tournée en quarte, et j'en ai eu plus de vingt accès. Je suis maintenant saut fièvre, mais si exténué et si faible que je ressemble à une araignée. Tout chemin est pour moi impraticable, et le moindre souffle de vent m'est aussi périlleux que le dixième coup

 

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de mer à ceux qui naviguent. Je suis contraint de me renfermer dans mon logis et d'attendre le printemps, si je puis aller jusque-là et résister ait mal qui dévore mes entrailles. Si Dieu. ma conserve par sa toute-puissance, je me transporterai avec joie dans votre solitude, et j'embrasserai de bon coeur un excellent ami. Demandez à Dieu qu'il dispose de ma vie comme il le jugera à propos pour le salut de mon âme.

 

AU COMTE JOVIN. CLXIII—CCCLXXVIII.

 

Il le remercie de l'excellente lettre qu'il lui a écrite : il le prie de lui écrire souvent, d'autant plus que sa mauvaise santé le fait désespérer d'être jamais en état de l'aller voir.

 

J'AI vu votre âme dans votre lettre. Non, un peintre habile ne saisit pas mieux les traits du visage que les paroles représentent les secrets de l’âme. La fermeté de votre caractère, la justesse de votre discernement, la pureté de votre foi, étaient dépeintes au naturel dans toutes les lignes de votre lettre. Aussi m'a-t-elle fort consolé de votre absence. Ne négligez donc aucune occasion de m'écrire et de vous entretenir avec moi de loin, puisque je suis dans un état de faiblesse à ne plus espérer de vous aller parler moi-même en personne. Le saint évêque Amphiloque vous dira combien ma santé est mauvaise. Comme nous nous sommes pratiqués longtemps, il me connaît assez, et il a un talent merveilleux pour raconter ce qu'il a vu. Je ne souhaite que vous connaissiez l'état pitoyable où je sais, qu'afin que vous

 

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m'excusiez à l'avenir, et que vous ne me taxiez point de paresse si je ne vais pas vous visiter. Au lien de m'obliger faire des excuses, il faut plutôt que l'on me console de cette privation. S'il était possible d'aller vous trouver, je l'aurais fait avec plus d'empressement que les autres ne recherchent ce qu'ils souhaitent davantage.

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