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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

SECONDE PARTIE DE LA DIGRESSION.

DIGRESSION SUR LES COMMENDES ET LES ABBÉS COMMENDATAIRES.

104. Il n'est rien de plus grave et de plus digne de remarque que les termes dans lesquels saint Bernard s'adresse à un homme aussi saint qu'Humbert, pour le pénétrer de crainte; il n'est pas non plus d'expressions que les prélats, les supérieurs et tous ceux qui sont chargés de la direction des ordres religieux, doivent avoir plus profondément gravées dans l'esprit que celles-ci : et de: crains donc beaucoup pour vous qu'on ne puisse vous appliquer ces paroles du Seigneur: Ils m'ont haï sans sujet (Jean, XV, 25). Qu'a-t-il dû faire pour vous qu'il n'ait pas fait? il a planté, pour vous, une vigne de choix qu'il a entourée du voeu de continence comme d'une haie vive; il y a creusé le pressoir de la discipline, élevé la tour de la pauvreté dont le sommet se perd dans les cieux; il vous en a établi le vigneron et le gardien, il a béni vos travaux, et n'attend plus, pour les couronner, que vous le vouliez bien. Et vous, ô malheur! vous détruisez les murailles et l'enclos de cette vigne; elle est chargée de raisins déjà mûrs, et vous la laissez ouverte à tous les passants. Hélas! où est le gardien qui en éloignera le sanglier de la forêt pour l'empêcher d'y faire des ravages, et les bêtes qui peuvent y causer des dits? »

Eh quoi ! cet homme si religieux et si saint a-t-il donc fait, en se démettant d'une charge qu’il ne se croyait pas capable de soutenir plus longtemps, une faute tellement grande que saint Bernard pût croire qu'il devait le reprendre en termes si âpres et si foudroyants? Eh quoi, ô Bernard, cet homme vous semble-t-il donc avoir détruit de ses propres mains les murailles de la vie religieuse et laissé ouverte à tous venants la vigne du Seigneur chargée de raisins déjà mûrs, quand il a mieux aimé en laisser la garde à d'autres plus capables que lui, dans la crainte de paraître n'avoir peut-être pas veillé sur elle avec assez de bonheur et de sollicitude? Que diriez-vous donc aujourd'hui, vénérable père, si, descendant du ciel en terre, vous voyiez tant de vignes que votre main bénie a autrefois plantées, cultivées avec soin et propagées dans le monde à la gloire de l'Eglise entière, je veux dire tant de monastères dont vous avez jeté les fondements et que vous avez assis sur les règles les plus saintes et appuyés sur les meilleurs exemples, confiées maintenant en commendes, non plus à des Humbert, mais à des gens perdus de moeurs, à des hommes vains et profanes? Chez eux nul souci de la discipline religieuse, nulle pensée de réchauffer et de ranimer le goût des choses spirituelles dans les monastères. C'est assez pour eux si la vigne produit des fruits abondants, si leurs celliers sont remplis, si leurs magasins regorgent. Que leur faut-il pour qu'ils soient satisfaits? S'engraisser en mangeant la fine fleur du froment et en buvant la mère-goutte du vin. Faut-il s'étonner après cela si les murs de la vigne tombent en ruine, si elle est comme livrée au pillage, au ravage ou aux insultes des passants, si enfin elle se couvre de ronces et d'épines et ne porte plus que des raisins sauvages ?

105. En jetant aujourd'hui les yeux sur un pareil état de choses et en se rappelant comment les choses se passaient jadis, qui est-ce qui ne se sentirait consterné et ne pousserait de profonds gémissements ? Comment voir ces hommes qui non-seulement n'envisagent plus en tremblant le fardeau des saintes prélatures monastiques, mais soupirent après elles avec une extrême ardeur, et se fraient la voie qui y conduit par le feu et le fer, et par des violences de toutes sortes ? Quoi de plus surprenant et de plus abominable que de voir des hommes qui n'ont pas fait le moindre essai de la vie religieuse, et n'en ont jamais porté l'habit, qui n'ont rien de monastique ni dans l'âme ni dans les manières, se faire appeler dans les couvents, pères, abbés, archimandrites ? Pères! mais connaissent-ils seulement leurs enfants? Je ne demande pas s'ils les nourrissent. Prélats ! mais pour s'opposer à la marche en avant de leurs inférieurs bien loin de les guider eux-mêmes ! Pasteurs! oui, pasteurs qui dévorent leurs troupeaux, non contents de les tondre! Mais quand je vois tous ces hommes semblables à d'avides Jézabel, non-seulement ne pas éloigner les regards de leur convoitise de la vigne de Naboth, mais au contraire, par une insatiable avidité, porter l'audace jusqu'à vouloir s'en faire donner plusieurs à la fois, cinq, six, et même davantage, je me sens confondu et la voix expire sur mes lèvres.

Grand Dieu! De quel mil considérez-vous maintenant cet état de choses, ô vous saint Benoît, ô vous saint Bernard, et vous tous très-saints et très-religieux prélats ? ne sont-ce pas là les vignes que vous avez jadis plantées dans votre sang et arrosées de vos sueurs. Les fruits les plus beaux répondaient alors à votre infatigable labeur et au zèle avec lequel vous les cultiviez ; bien loin de vivre dans le luxe et l'oisiveté, vous vous livriez sans relâche aux plus pénibles travaux, ne mangeant que le pain de la douleur et ne buvant qu'une boisson mêlée de vos larmes. Maintenant vos vignes ont passé à des mains étrangères, votre héritage est devenu la proie d'hommes qui ne sont point de votre famille,, de gens paresseux et fainéants qui y règnent en maîtres, dévorent Votre substance, mangent le fruit de vos mains et non pas des leurs, s'engraissent et s'arrondissent de vos biens; ils boivent votre vin le meilleur dans des coupes d'or, et sont insensibles au désastre de Joseph, c'est-à-dire à la ruine de la vigne dont ils ont accepté le soin. Vous voyez tout cela et vous faites comme si vous ne le voyiez pas.

Mais un jour le maître de la vigne viendra et fera rendre compte à ses ouvriers. malheur alors aux paresseux, malheur à ceux qui auront livré sa vigne aux pillards ou l'auront dévastée eux-mêmes! Ce jour-là on verra paraître les premiers colons de; la vigne, c'est-à-dire, les fondateurs, les patriarches d'Ordres, et l'on entendra le cri des saints demandant que leur sang soit vengé et que les injustes usurpateurs de leur héritage soient punis. Oh! qu'ils auront à trembler ceux qui, non contents d'être demeurés oisifs, se sont emparés des travaux d'autrui; quelle cause de damnation ne sera-ce pas pour eux!

106. Mais je m'adresse à vous, qui dévorez maintenant vos commendes, peut-être dans une sécurité trompeuse. Si une fausse conviction vous aveugle, je me propose de vous dessiller les yeux. On peut bien dire que vous dévorez les péchés du peuple, mais du peuple fidèle qui s'est montré jadis si libérai et si magnifique envers les monastères et les lieux consacrés, afin de couvrir leurs péchés sous les aumônes qu'ils donnaient aux pauvres. Prenez garde de trop vous gorger de ces biens, ils sont difficiles à digérer, ils sont même nuisibles et ne manquent pas d'empoisonner ceux qui en mangent outre mesure et en chargent leur estomac au delà de ce qu'il peut en supporter; c'est un manger qui prend à la gorge, qui éteint la chaleur vitale, suffoque ceux qui en prennent trop et met la vie, je veux dire la vie éternelle, dans le plus pressant danger.

Je m'adresse donc à vous à l'occasion des paroles de saint Bernard, ou plutôt en empruntant son propre langage, «et je vous prie et vous supplie au nom de celui qui est mort pour vous sur la croix, de ne pas ajouter à la désolation déjà bien assez grande des ordres religieux, et de ne pas mettre le comble à leurs peines et à leurs tourments. » Vous voyez à quel degré d'abaissement et de misère sont réduits ces monastères jadis si florissants, maintenant surtout qu'ils sont tombés entre vos mains. Voyez aussi, je vous en conjure, et pesez sérieusement devant Dieu, la chose en vaut bien la peine, quel profit il peut y avoir pour l'Eglise, pour les endroits consacrés à Dieu, pour vous-mêmes et pour votre salut, à continuer dans les voies où vous vous êtes engagés. Voyez, dis-je, ce que demandent de vous, la piété, la religion, l'honneur et la gloire de Dieu, le salut de votre prochain, et votre propre salut à vous.

Je ne sais quel sentiment vous inspire à mon égard la lecture de ce que je viens d'écrire, ou plutôt la vue du tableau que je viens de retracer sous vos yeux; puisse-t-il être analogue à celui que j'éprouve pour vous, car je me sens dans la disposition de donner pour vous la dernière goutte de mon sang, si je pouvais, en le faisant, être utile à votre salut éternel. En tout cas, je vous prie de ne point vous irriter des conseils que je vous donne dans toute la vérité et la sincérité de mon âme. Vous êtes dans une voie pleine de périls, ce n'est pas moi qui le dis, mais ce sont tous ceux qui mettent la vérité bien au-dessus du mensonge, votre salut au-dessus de votre plaisir, et qui considèrent et craignent Dieu bien plus que les hommes, ce sont eux qui vous parlent et vous instruisent par ma bouche. Quant à ceux qui ne savent vous faire entendre que de douces et agréables paroles, et vantent votre félicité, ils vous trompent. Vous ne sauriez soupçonner de fausseté, encore moins de prévention ou de malignité le langage des hommes les plus instruits, des théologiens et des canonistes les plus habiles, quand ils vous disent dans leurs sermons ou dans leurs écrits ce qu'ils pensent sur ce sujet qui nous occupe. C'est leur langage que je veux maintenant vous faire entendre, car si j'étais seul à vous parler, je craindrais d'être écrasé par les détestables enfants de la meilleure des mères. En conséquence, parmi les plus savants écrivains de la France, j'en ai choisi quelques-uns qui ont vécu au milieu de ces abus, les ont vus de leurs propres yeux (je ne sais si le torrent des abbés commendataires a fait autant de ravages ailleurs que chez nous). et se sont trouvés en état d'en porter un jugement plus sûr et plus sincère. D'ailleurs il m'a paru bon de placer ces citations ici, parce que de cette manière elles seront utiles au public qui lit encore beaucoup saint Bernard, et plus à sa portée que dispersées dans des ouvrages rares, difficiles à avoir et peu connus, où elles sont comme cachées et perdues. Et puis qu'est-ce qui s'oppose à ce que des choses aussi incontestablement utiles et nécessaires se rencontrent dans un plus grand nombre d'ouvrages pour servir à plus de monde à la fois ?

Or Claude Rangol, de l'ordre des frères mineurs de Saint-François de Paule, s'adresse la question suivante dans ses doctes commentaires sur les Livres des Rois (tome II, Paris, édition de 1624). Que penser des commendes et des abbés commendataires?

107. «On m'a déjà demandé bien souvent ce que je pense des commendes, je vais le dire de`mon mieux et aussi succinctement qu'il me sera possible. Et d'abord il faut distinguer trois sortes de commendes les unes, appelées vicariales, commencent à la mort du prélat titulaire et durent jusqu'à la nomination d'un successeur légitime, qui a lieu ordinairement dans les six mois de la vacance. Il en est qu'on appelle commanderies, ce sont celles des ordres religieux militaires, lesquelles, d'après les statuts communs de l'ordre, appartiennent aux. chevaliers profès et même à ceux qui ne le sont pas encore. Personne n'élève l'ombre d'un doute sur le droit qu'ils ont de posséder ces commendes, qui tirent leur nom de ce qu'elles s'appliquent à des monastères privés de leurs supérieurs légitimes, soit abbés, soit prieurs, et sont donnés en commendes à des étrangers qui partagent avec les supérieurs légitimes l'administration des biens du monastère, et font siens les fruits qui excèdent les besoins de la maison. C'est de cette troisième espèce de commende que nous avons à parler, laissant pour le moment les deux premières de côté. Il y a beaucoup de personnes dont la pensée de la crainte de Dieu et la peur de tomber en enfer éveillent la sollicitude en ce qui touche leur salut, et quand la conscience de leur faute les presse, il n'est pas rare qu'elles nous jettent dans l'embarras en cherchant à s'en tirer elles-mêmes, s'il est possible, à nos risques et périls, parce qu'elles ne veulent pas s'en tenir au sentiment commun, non plus qu'aux décisions de certains hommes qu'elles voient aussi cupides qu'elles. Il y en a parmi elles qui n'ont aucun doute sur leur état, leur faute leur paraît claire comme le jour, et elles ne voient pas de quel droit elles jouissent du bien d'autrui et de choses qui ne leur appartiennent à aucun titre. Pour moi, ne sachant par quel moyen les tirer d'embarras, je vais exposer avec une entière impartialité tout ce que de longues recherches et de nombreuses réflexions m'ont fait trouver, de manière qu'après avoir pesé la valeur des raisons apportées de part et d'autre, les personnes intéressées voient si elles pourront un jour justifier leur conduite au tribunal du Juge suprême. Je commencerai par exposer les arguments qui militent contre l'institution des commendes telles qu'elles existent parmi nous, puis je mettrai dans toute la lumière possible les raisons des personnes qui les défendent et les justifient.

108. « Je pose en principe, avant tout que si les religieux. pris individuellement ne possèdent rien, cependant, en tant que communauté et formant un corps, ils possèdent tout ce qui naît de leur travail et de leur industrie, aussi bien que ce qui leur est donné par la libéralité des fidèles; car les voeux ne portent aucune atteinte aux contrats de la communauté, la pauvreté évangélique n'interdit qu'aux individus le droit de prendre en secret ou de s'approprier quoi que ce soit. D'où il suit que ceux qui frustrent les religieux des choses acquises ou reçues ou les leur enlèvent de force, n'en doivent pas moins être regardés comme des voleurs et des ravisseurs, que s'ils dérobaient à tout autre propriétaire ce qui lui appartient.

109. « Secondement, je pose encore en principe que les biens des monastères ne sont pas possédés par les religieux au même titre que les autres biens ecclésiastiques par les clercs, mais à un titre supérieur, puisque les moines embrassent un état dont ils ne peuvent être déclarés déchus par aucune loi. Le souverain Pontife peut, en vertu de son autorité, contraindre un évêque à se démettre de son titre, même sans l'entendre, c’est du moins l'opinion de plusieurs auteurs; il peut encore déposer un pasteur qui se trouve hors d'état de rendre des services, sans expérience des choses et sans instruction aucune, pour l'empêcher de nuire au troupeau qui lui est confié; mais il ne peut rien de pareil contre un religieux qui, une fois profès selon les rites et les prescriptions de la règle de son ordre, ne saurait, sans injustice, être privé de son droit à posséder en commun les biens de la communauté. Qu'il soit malade, incapable de tout service, idiot, difficile à vivre, atteint d'une maladie incurable, paresseux même ou d'une santé affaiblie, tout religieux a droit à recevoir sa nourriture du couvent, attendu qu'il possède au même titre que ses frères et partage tous leurs droits; tout ce que la règle autorise contre celui, qui oublie les devoirs de son état, c'est de le corriger, mais on ne peut pas plus le dépouiller de ses droits qu'un père ne peut déshériter entièrement son fils, si ce n'est dans le cas où celui-ci a commis un crime tel que le père ait le droit de le priver de son héritage. Il est d'autant plus nécessaire de poser cela en principe parmi nous, que par la profession religieuse nous renonçons au droit d'hériter de nos parents et de nous servir des biens de notre famille.

110. «En troisième lieu, je tiens pour fausse autant qu'irréfléchie l'opinion de ceux qui pensent que le superflu des biens du couvent, après qu'il a été pourvu aux besoins de chacun, appartient aux religieux ; la règle l'attribue aux pauvres, et ce n'est en général qu'à cette condition que les religieux possèdent. Ainsi l'a voulu saint Benoît, le père du monachisme, et telle est ordinairement l'intention expresse ou tacite des fondateurs de monastères. Nous voulons aussi, - dit Guillaume, comte d'Auvergne et duc d'Aquitaine, dans l'acte par lequel il donne ses biens au monastère de Cluny ; - nous voulons que, dès à présent et sous nos successeurs; on exerce tous les jours, autant qu'il sera possible et opportun, des oeuvres de miséricorde envers les pauvres, les indigents, les étrangers et les voyageurs. Si on pense qu'il ne s'agit là que d'un conseil, non d'un ordre, et que les biens d'un couvent sont tellement la propriété des moines tant qu'ils n'en ont pas disposé, que, s'ils en font l'usage prescrit plus haut, ils remplissent un devoir de charité plutôt qu'une obligation de justice, et que s'ils les gardent pour eux, ils ne sauraient être obligés à restitution, je soutiens, moi, qu'en tout état de choses, dès que les biens d'un couvent passent en des mains étrangères, on ne peut préjuger de la volonté des moines au sujet de ces biens, que d'après les prescriptions de leur règle. Je tiens donc pour très-certain que leur superflu appartient aux pauvres, et que personne n'en peut disposer en faveur de qui que ce soit, qu'en foulant aux pieds les droits de la bonne foi et en violant les contrats les plus légitimes. Tout voeu solennel tient de la nature du contrat, puisque l'Église accepte, de son côté, ce que je voue en employant les formules solennelles et prescrites. Or, en vertu de ces formules, je renonce à tout ce que je possède dans le présent, de même qu'à toutes les espérances de ce que pourrait me réserver l'avenir, et je suis en même temps envoyé par l'Église en possession de tous les biens de la communauté.

111. « Il est Bien certain que la plus grande partie des biens des couvents sont le huit du travail des religieux, et que ceux qu'ils tiennent de la libéralité d'autrui semblent aujourd'hui le produit d'un travail continuel. Or on ne peut sans injustice disposer du travail d'autrui. Il ne manque pas d'auteurs qui ont écrit sur ce que les moines ont fait dans les temps anciens. On voit que saint Bernard lui-même, qui ne pouvait, à cause de la faiblesse de sa complexion, se livrer au travail corporel, obtint du ciel par ses prières la grâce de pouvoir faire la moisson. Quant à présent nous voyons très-bien par quels moyens on fonde des couvents qui n'atteindront peut-être jamais à la mémé opulence que les anciens; certainement on ne nous voit plus tresser des corbeilles comme les moines d'autrefois, et nous ne savons pas plus semer, moissonner et filer que les oiseaux et les lis de l'Evangile ; mais nous avons appris à passer les jours et les nuits sur des livres ou dans l'exercice de la prière. Voilà dans quels soins se consument nos années, à moins que la charité ne nous appelle à d'autres devoirs. Alors on nous voit professer dans les écoles publiques ou privées, et prêcher devant les fidèles, écouter les confessions, encourager enfin ceux qui souffrent à la patience, et presser ceux dont le salut est en danger de songer à la vie future. Dans ces occupations, nous recueillons parfois quelques avantages temporels dont nos supérieurs sont les dispensateurs fidèles, s'étudiant, selon le conseil de l'Apôtre, à n'être à charge à personne et à pourvoir aux besoins de la communauté sans causer de peine à qui que ce soit. Y a-t-il un endroit où les moeurs soient corrompues, où l'hérésie tende ses piéges, c'est là qu'ils envoient une colonie, s'ils le peuvent : et si personne ne leur donne l'emplacement nécessaire,ils en achètent un de leurs propres deniers et contractent des emprunts qu'ils acquittent peu à peu au moyen des honoraires qu'ils touchent pour leurs prédications de l'Avent et du Carême et auxquels ils donnent cette destination. Enfin nos supérieurs nous envoient dans les campagnes, à la manière des apôtres, prêcher, instruire, confesser, visiter les malades, et chercher notre vie en endurant la faim et la soif et en supportant les intempéries de la saison. Personne n'ignore que l'ardeur de ceux à qui rien ne manque se ralentit infailliblement; il n'est que l'aiguillon de la faim pour rallumer le zèle de la prédication et pour éteindre en même temps l'ennui et la fatigue; c'est même pour rappeler par notre zèle et notre sollicitude, à la vie de l'âme, tant de malheureux qui gisent de tous côtés privés des dons de la grâce et meurent d'inanition spirituelle, que nos ordres mendiants ont été institués; nous savons bien que jamais le Seigneur ne refusera à ses soldats le salaire qui leur est dû. Il est bien juste d'ailleurs que ceux qui prêchent aux peuples la confiance en la divine providence, donnent eux-mêmes par leur propre exemple, du poids à leurs discours. Voilà les trésors sur lesquels nous comptons pour commencer de si lourdes entreprises dont ne se scandalisent que ceux qui n'y contribuent pas même d'une obole. Nous ne recueillons partout que de faibles aumônes; il est rare que les communautés soient assez riches pour construire à leurs frais les bâtiments qu'elles élèvent, mais le ciment qu'elles emploient est détrempé de leurs sueurs. Aussi quiconque lin jour donne à d'autres ce que nous avons acquis de la sorte, agit contre notre gré, foule aux pieds la justice et le droit, engraisse des étrangers de la sueur des pauvres, et ne peut manquer d'avoir un jour un compte redoutable à rendre à un Dieu vengeur.

112. Toutefois on dira peut-être que tous ces riches monastères ont reçu jadis bien des choses qu’on ne peut regarder comme le produit de l'industrie de leurs religieux. Mais ne voit-on pas également certaines personnes associées, ou même seules, acquérir de bien plus grandes richesses que les couvents, quoiqu'elles travaillent beaucoup moins, et surtout beaucoup moins longtemps? Mais soit; je veux bien que ce que les monastères doivent à la libéralité des fidèles ne soit, après tout, que de purs dons, dira-t-on qu'il est un titre de possession plus juste que le leur ? Jadis François I prétendit, en présence de Castellane et de Budée, que la légitimité du pouvoir royal ne reposait pas sur un droit égal à celui-là; par conséquent les moines possèdent très-légitimement ce qu'ils ont reçu; or si leur droit à posséder est incontestable, on ne peut les dépouiller sans une manifeste injustice, et c'est un véritable crime de donner leurs biens à d'autres.

« Mais si le droit et la justice ne comptent pas plus l'un que l'autre à vos yeux, et si vous ne faites aucun cas de nos raisons, du moins vous devriez vous sentir ébranlés par les anathèmes de nos ancêtres.

Non-seulement ils ont fait don de leurs biens aux églises, mais de plus ils détestent les voleurs et les vouent à toutes sortes de malédictions. Nous avons rapporté, chapitre IV verset 11 les formules solennelles en usage chez les Francs en même temps que plusieurs autres choses encore qui ont du rapport à ces donations., nous n'en citerons qu'une par laquelle nos Pères déclarent qu'ils offrent leurs personnes et leurs biens pour la nation tout entière. Voici en quels termes ils s'exprimaient au pied des autels. « J'offre à Dieu et je lui consacre tous les biens indiqués dans cette charte pour la rémission tant de mes propres péchés que de ceux de mes parents et de mes enfants, et en général de tous ceux à qui il plaira à Dieu de les faire servir, pour être employés à faire offrir le saint sacrifice, célébrer des messes solennelles et réciter des prières; à pourvoir aux dépenses pour le luminaire, aux secours à distribuer aux pauvres, à l'entretien des clercs, à tous les autres besoins du culte et de l'église. S'il arrive, ce que je ne puis croire possible, que quelqu'un détourne quoi que ce soit de ces biens, il en rendra un compte très sévère à Dieu à qui je les offre et les consacre et aux yeux de qui il se sera rendu coupable de sacrilège. » Le donateur ajoute encore d'autres menaces qu'il serait trop long d'énumérer ici, Voilà ce que nous lisons dans les Capitulaires de Charlemagne et de Louis, livre VII, chap. CCLXXXV. On peut y ajouter encore quelques détails tirés d'ailleurs. Marcellus rapporte exactement la même chose dans ses Formules solennelles dont la cinquième pour la construction d'un monastère, est conçue en ces termes : - Que celui qui, par une invention ou un dessein quelconque, car le monde trouve tous les jours de nouveaux expédients et de nouvelles ressources, mettra obstacle à l'effet de ma volonté telle que je l'exprime ici pour répéter, détruire ou entraver quoi que ce soit, suit anathème, qu'il soit englouti vivant dans l'enfer comme Dathau et Abiton l'ont été dans les entrailles de la terre, qu'il partage dès maintenant et toujours le sort de Giezi avec sa spéculation coupable, et qu'il ne reçoive le pardon de sa faute que, lorsque le diable, qui a été précipité des hauteurs où il était assis dans le ciel, obtiendra lui-même le sien, etc. - La treizième formule de donation est ainsi conçue :

« Si des juges, par une coupable cupidité ou toute autre personne s'opposent à l'effet de ma volonté et réclament contre elle qu'ils soient exclus de la société des chrétiens, que la porte des églises leur soit fermée, et qu'ils partagent le sort de Judas qui a trahi Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc. - Dans la quinzième formule, on trouve ces parole : — Mais si quelqu'un, si moi-même, etc., qu'il endure la colère de Meti et qu'il rende un compte sévère de sa conduite au tribunal du souverain Juge, avec le saint nommé ci-dessus (le patron de la basilique où du monastère en question). La formule seizième, ainsi que la dix-huitième, parle également d'anathème et du tribunal du Christ, On peut ajouter à cela les dispositions de la loi germanique, chapitre Ier, § 2 et de telle de Bavière, également chapitre Ier , § 2.

113. « Telles sont les formules qu'ont employées les fondateurs d’églises et de monastères, comme le prouvent les chartes locales, ainsi que les chartes royales de Raoul, de Hugues, de Lothaire et de Charles le Chauve, conçues à peu près dans les Mêmes termes, comme on peut le voir dans la Bibliothèque de Fleury, aux Antiquités de la Viennoise et plusieurs autres chartes rapportées dans la Bibliothèque de Cluny, dont une attribuée, dans saint Hugues, page 543, à Geoffroi, comte de Mauritanie, est conçue en des termes : — Si quelqu’un, par un acte sacrilège et sous l'inspiration du diable essaie de détourner une partie de ces biens ou de les diminuer, qu'il soit excommunié et anathématisé au nom du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saiht-Esprit, des saints anges, des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des confesseurs, des vierges et de tous les saints; qu'il soit séparé de la sainte Église de Dieu, et qu'il n'ait point de part avec Dieu ni avec ses anges, à moins qu'il ne se repente et ne fasse une satisfaction convenable ; que son héritage soit avec le diable et les anges du diable, et non point avec les saints, s'il persévère dans sa malice; qu'enfin il expie sa faute en enfer, comme il le mérite, en compagnie du diable, pour n'obtenir son pardon que lorsque le démon et ses anges l'obtiendront eux-mêmes.

« Mais il n'est rien de plus remarquable en ce genre que le testament de Guillaume, comte d'Auvergne et duc d’Aquitaine, rapporté par André Quercetain au commencement de la Bibliothèque de Cluny. Voici en quels termes il est conçu : — Si quelqu’un par hasard ..... qu'il encoure d'abord la colère du Dieu tout-puissant, que le Seigneur l'exclue de la terre des vivants et efface son nom du livre de vie; que son partage soit le même que celui des hommes qui ont dit à Dieu : Retirez-vous de nous; enfui qu'avec Dathan et Abiron, que la terre a engloutis et l'enfer dévorés tout vivants, il soit frappé d'une éternelle damnation. Qu'il ait le même sort que le traître Judas et partage ses éternels tourments. Bien plus, de peur qu'aux yeux des hommes il ne paraisse assuré de l'impunité de son crime, qu'il ressente jusque dans sa propre chair les tourments de la damnation qui l'attend, puisqu'il s'est rendu coupable des mêmes pillages qu'Héliodore et qu'Antiochus, dont l'un, roué de coups terribles put à peine se sauver à demi mort, et l'autre, frappé d'un coup du Ciel, périt misérablement en voyant ses chairs tomber en pourriture et fourmiller de vers. Qu’il m'arrive ce qui arriva aux autres sacrilèges qui osèrent porter une main impie sur le trésor de la maison de Dieu, et qu'il soit traité comme eux, à moins qu'il ne se repente et qu'il ne voie le porte-clefs de l'Eglise entière avec Paul lui interdire l'accès et lui refuser l'entrée du paradis, etc. — Il avait commencé par mettre cette imprécation en tête de son testament, en indiquant avec soin et en particulier tous ceux contre lesquels il voulait qu'on se mit en garde, et n'épargnant absolument personne. — Par Dieu, dit-il, et au nom de Dieu, de tous ses saints et du jour terrible du jugement dernier, je proteste de toutes mes forces contre quiconque, prince, séculier, comte, évêque, pape même de la susdite Eglise romaine, osera porter atteinte aux biens des serviteurs de Dieu. Que personne n'en distraie une partie ne les diminue, ne les échange, ne les donne en bénéfice à qui que ce soit, et n'établisse au-dessus d'eux un prélat contre leur gré, etc. — Tout cela est extrait du testament de Guillaume.

114. On ne saurait trop remarquer ces expressions . — Que le Pape même de l'Eglise romaine ne les donne en bénéfices à qui que ce soit, et n'établisse au-dessus d'eux un prélat contre leur gré. — La pensée de ceux qui fondaient des monastères était, en privant de leurs biens leurs héritiers légitimes pour avantager des étrangers, que ceux-ci observassent les dispositions des constitutions monacales, et ils pourvoyaient à ce qu'il en fût ainsi par des stipulations solennelles.

Guillaume, fils de Simplice, soumit au saint Siège apostolique l'abbaye de Cluny, non pas pour que le Pape en disposât en maître, ainsi que le roi de France Louis en fait la remarque, mais pour qu'il la protégeât. Voilà pourquoi saint Bernard, qui fonda plus tard le monastère de Thiron, étant abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, quand le pape Paschal II attribua par un décret cette abbaye aux moines de Cîteaux, refusa d'acquiescer à ce décret. Ayant été suspendu de ses pouvoirs abbatiaux jusqu'à ce qu'il s'y soumit, il aima mieux quitter l'abbaye et se retirer dans la solitude, que de se soumettre à qui que ce fût contre les conditions de la fondation. Plus tard le décret du souverain Pontife fût rapporté; mais ayant été publié de nouveau, l'homme de Dieu se rendit à Rome, et n’ayant pu se faire écouter, il appela de cette affaire au de tous les hommes. Dans le premier moment, le souverain Pontife, irrité de cet appel, assembla le conseil des cardinaux; mais il ne tarda pas à en être effrayé, et non-seulement il crut qu'il devait, pour être juste, rendre sa première indépendance au saint abbé, mais encore lui offrir la dignité de cardinal, qu'il refusa constamment. Tel est le récit de Duchesne dans la Vie du pape Paschal II ; il a emprunté ces détails à l'Histoire de saint Bernard de Thiron, que Geoffroi nous a laissée. Or c'était justice qu'il en fût ainsi. En effet, avant de se soumettre au joug de la règle par un acte de leur propre volonté, ceux qui embrassèrent la vie religieuse étaient libres de leurs personnes, et pour entrer dans l'ordre qu'ils. regardaient pour eux comme le port du salut, ils ont tout jeté à la mer, leurs biens, leur liberté même : faut-il aujourd'hui qu'ils pâtissent de la confiance qu'ils ont eue dans les saints Pères de l'Eglise, dans l'Eglise elle-même et dans la bonne foi publique? Evidemment ils n'ont pu contracter d'autres obligations que celles que leur imposait la règle. Mais revenons à notre sujet dont nous nous sommes éloigné.

115. «Mais, dit-on, le Pape a réglé ainsi les choses, et il a donné les revenus superflus des abbayes à des commendataires. C'est une erreur; gardez-vous, cher lecteur, de vous y laisser prendre. Le souverain Pontife ne peut donner ce qui ne lui appartient pas, il n'y a que les tyrans qui agissent de la sorte. Or les biens des couvents sont pour lui le bien à quelque point de vue qu'il les considère, soit qu'il envisage la pensée des fondateurs on qu'il ne voie que la possession présente ; en effet, ce sont les moines qui possèdent, et ce serait blesser leurs droits que de les dépouiller de leurs biens pour les donner à d'autres. Quant à la pensée des fondateurs et à leurs intentions, elles sont telles que les moines seuls peuvent user des biens qu'ils leur ont laissés. C’est la règle même que nous voyons établie par Gautier dans son acte de fondation de l'abbaye de Bertrées, qu’on peut lire dans la bibliothèque de Cluny. — Quant aux biens, dit-il, donnés à ce monastère, etc., ils seront employés à l'Usage des religieux qui vivent dans cette maison et ne pourront jamais être donnés à d'autres ou passer en d'autres mains. — Les souverains Pontifes eux-mêmes ont souvent confirmé ces sortes de clauses. — Que tous les biens, dit Urbain II, en confirmant l'abbaye de Saint-Denis-de-Nogent, soient conservés pour l'entretien et l'administration de ceux pour lesquels ils ont été donnés. — D'ailleurs, jamais les souverains Pontifes n'ont entendu violer la justice dans les lettres par lesquelles ils ont établi des commendes dans certains monastères en faveur de différentes personnes. En effet, voici à peu près en quels termes ces commendes sont établies: — En vertu de notre autorité apostolique nous vous établissons commendataire de telle abbaye, prieuré on église, avec tous les droits et accessoires s'y rattachant, pour que vous disposiez des fruits, revenus et produits de ladite abbaye ou église et dudit prieuré, et les administriez, votre vie durant, ou pendant tout le temps que vous aurez cette abbaye, ce prieuré ou cette église, comme purent et surent le faire les vrais prieurs, abbés ou bénéficiaires desdits abbaye, prieuré ou église, quand il en a existé, etc. — Il me semble qu'en s'exprimant ainsi le souverain Pontife fait du commendataire un économe, il est vrai, mais non pas un propriétaire des biens de sa commende, car il ne lui donne pas nu pouvoir plus grand de disposer de ces biens et de les administrer que celui qu'avaient, en principe, les vrais et légitimes supérieurs de ces monastères. Or jamais leurs droits ne se sont étendus au point de leur permettre de détourner à leur profit ni au profit de quelqu'un des leurs, le superflu de leurs monastères; la règle leur a fait un devoir de les employer à soulager les pauvres; d'où il suit, à mon avis, que c'est favoriser d'une manière aussi funeste que honteuse la cupidité d'hommes perdus, que de dire qu'ils ont droit sur les revenus superflus de leurs commendes. Vous me direz que la coutume, devenue maintenant générale, excuse de toute faute. C'est un raisonnement d'Arabes, vous dirai-je. Mais ne peut-on du moins s'abriter derrière l'ignorance du mal ? Peut-être bien le pourrait-on effectivement si on ne savait pas que- la loi de Dieu défend le vol.

116. Faut-il conclure de ce qui précède que les souverains Pontifes n'ont pu sans violence et sans injustice imposer les commendataires aux religieux? Telle ne saurait être la conséquence de ce que nous avons dit. On ne peut nier, en effet, qu'ils aient agi pour le bien et dans notre propre intérêt, quand ou considère la dépopulation funeste des monastères et la corruption toujours croissante des moeurs. Mais, comme nous n'avons pas tant à envisager le fait au point de vue de l'utilité qu'au point de vue du droit, on ne peut nier qu'il ne reposé sur des causes justes, surtout quand on sait que les souverains Pontifes ont élevé des barrières au désir sacrilège de dépouiller les maisons religieuses. Chargés par Jésus-Christ de prendre soin de l'Eglise entière qu'il a confiée à leur fidélité et de la défendre selon toute la rigueur de leurs droits, ils ont dit porter, sur le choeur des moines qui, après les martyrs, attirent le plus les regards du monde entier sur l'Eglise, par le spectacle de leur science et de leur vertu, une partie de leurs soins et de leur sollicitude. En voyant qu'en bien des endroits les moines se laissant aller aux excès de la table et à la fainéantise, s'éloignaient des traditions de leurs ancêtres, ils pensèrent que le meilleur moyen de les ramener au genre de vie céleste qu'ils avaient mené jadis, c'était de les décharger de l'administration des biens temporels dont les soins accablants courbaient leur âme vers la terre, et de les contraindre à se livrer de nouveau à la contemplation des choses de Dieu dont le goût s'était éteint parmi eux. Voilà surtout, si je ne me trompe, ce qui rendit nécessaire l'établissement de commendataires. Personne n'osera contester aux souverains Pontifes qui portent l'Eglise entière dans leur coeur, le pouvoir d'appliquer à chacun des membres dont elle se compose, les remèdes qu'ils jugent nécessaires.

117.« D'ailleurs la loi donne des tuteurs aux mineurs ; on en donne également aux femmes qui mènent une vie de désordres et de débauches, ainsi qu'aux fous furieux et aux insensés, sans qu'ils aient le droit de se plaindre; au contraire, s'ils étaient capables de quelque sagesse, ils devraient savoir gré aux lois qui ont pourvu à ce qu'ils ne se ruinassent pas eux-mêmes et ne fussent pas ruinés par les autres. Souvent les moines ont ressemblé, dit-on, à plusieurs de ces gens qui ont besoin de tuteurs, de sorte qu'ils doivent se montrer moins difficiles à accepter le remède s'il est démontré qu'il peut leur être plus utile que nuisible. Mais les choses ont tourné tout autrement qu'on l'avait espéré, car les commendataires ne semblent avoir qu'une pensée en vue, éteindre la piété; qu'un but, charger les moines de tous les crimes imaginables, afin. d'avoir l'ombre d'un droit, après les avoir expulsés de leurs biens, de s'approprier leurs revenus. D'ailleurs on trouvera bien peu de commendataires en comparaison desquels le pire des religieux ne soit un homme sans défaut, un saint. Car maintenant on voit à la place auguste des saints, dans ces chaires d'où ils doivent un jour se lever pour juger le monde et pour aller s'asseoir sur leur tribunal, des hérétiques et des femmes de mauvaise vie, des bâtards et des proxénètes qui bien souvent n'ont pas une seule partie de leur corps exempte de souillure. Les moins à plaindre sont les religieux qui sont tombés, sous les commendes d'hérétiques. L'esclavage de certains prélats est on ne peut plus dûr, quand il s'y ajoute encore le poids immense de leur charge, j'ai appris qu'il n'y a pas bien longtemps encore, dans une célèbre abbaye du royaume, dont le mandataire était un évêque, un religieux fut atteint de la pierre; il ne pouvait plus uriner, la vessie et le bas-ventre étaient enflés, les urines le tourmentaient affreusement, il endurait d'atroces souffrances; comme il ne pouvait demeurer plue longtemps en cet état, le prieur dit à l'abbé qu'il fallait absolument mander un chirurgien et faire quelques frais. Cette âme charitable répond alors qu'elle ne doit rien aux religieux en dehors de ce que les canons exigent qu'on leur donne par an, et que s'il veut se faire soigner il peut aller à l'hôpital. Le prieur lui représente quel tort il va faire à sa réputation et lui fait comprendre que certainement personne ne pourra s'empêcher de blâmer sévèrement sa conduite; il s'exécute enfin, mais afin de payer moins cher, il mande un opérateur si inhabile qu'il fait périr le pauvre patient au milieu d'horribles tortures et de cris déchirants. Cependant ce cruel brigand faisait servir les immenses revenus du couvent à son luxe et à ses dépenses, mais c'était peu de cette abbaye, il en avait encore une autre dont il dévorait les restes en qualité de commendataire. En voilà assez sur ce sujet, au surplus la douleur m'empêche de continuer. Un jour on verra paraître celui aux pieds duquel nous pourrons déposer nos plaintes, et, nous ne manquerons alors ni d'avocats ni de vengeurs dans les saints.

118. « Mais je ne puis résister au désir de citer un exemple capable de faire trembler, à la vue du malheureux sort des autres, ceux qui ne sont pas émus du péril auquel ils s’exposent eux-mêmes, je l'ai lu dans un sermon anonyme sur saint Médard, qui se trouve dans la bibliothèque de l'abbaye de Fleury. À Ansbert , abbé de Saint-Médard de Soissons, succéda, selon l'auteur de ce sermon, l'abbé Grimbert, qui à la mort de Drausion, évêque de Soissons, obtint du roi de France, à force d'argent et par le crédit de ses amis, d'être nommé à l'évêché vacant, sans se démettre toutefois de son prieuré. Il était presque constamment à la cour et jouissait d'un grand crédit auprès des gens de la maison du roi, de sorte qu'il réussit, malgré quelques difficultés, au gré de ses désirs ambitieux. Placé à la tête de deux troupeaux en même temps, cet homme, qui avait le cœur rempli de ruses et d'artifices, se montra, sous prétexte de justice, d'une extrême rigueur envers ceux auxquels il ne s'était d'abord adroitement fait voir que revêtu d'une peau d'agneau. Après cela l'orateur raconte comment il s'attribua ce qui appartenait aux moines et le fit porter chez lui. Mais, continue-t-il, un jour, pendant son absence, les religieux rapportèrent au couvent ce qui leur appartenait; quand il l'apprit, il entra dans une si grande colère et éclata en de telles menaces d'extermination contre tous les religieux, que ceux-ci se mirent à prier et à jeûner pendant trois jours, et à garder le silence qu'ils n'avaient pas le courage de rompre aux heures prescrites pour chanter les psaumes, tant ils étaient consternés. Quand il arriva, il frappa avec une telle violence, sur le seuil de la porte, celui qui la lui avait ouverte, que ce religieux en eut du coup la figure tout en sang. Puis comme un fou furieux il entre précipitamment, après ce bel exploit, dans l'intérieur du monastère, se rend droit au sanctuaire où cet homme indigne ose, les genoux à terre, je ne dis pas prier, mais insulter le Seigneur. La justice divine ne laissa pas longtemps impunie l'insolence de ce bandit, car à l'instant même ses entrailles déchirées se répandirent sous les yeux de son juge et il expira. Que ceux qui jettent des yeux d'envie sur le patrimoine des saints sachent qu'une fin pareille les attend un jour, en présence des mêmes juges et pour l'éternité.

« Mais s'il se trouve des commendataires qui s'acquittent dignement de leur devoir ne méritent-ils aucune estime ? Ils en méritent une très-grande et pareille à celle dont se sont montrés dignes autrefois les vidames, les défenseurs et les avocats des églises ; mais il est clair et certain que l'incroyable licence avec laquelle les commendataires s'attribuent le superflu des monastères ne peut pas se justifier en droit; car premièrement, s'ils le réclament à titre de récompense, leur salaire excède considérablement la peine qu'ils se sont donnée, ce qui ne doit jamais avoir lieu dans l'administration des biens de pupilles; en second lieu, à la manière dont les choses se passent, l'économe serait mieux traité que les maîtres puisque, sous le régime actuel, les moines, qui sont les maîtres, ne reçoivent que le tiers du revenu, tandis que les commendataires en touchent les deux tiers: troisièmement, il est manifestement injuste que le revenu de sa chose périsse pour le maître tandis que la chose ne s'accroît que pour le fermier; quatrièmement, plus les commendataires réussiront à diminuer le nombre des religieux, plus ils augmenteront leurs propres revenus; enfin, alléchés par l'appât du gain, ils regardent comme superflues beaucoup de choses dont la privation fait souffrir les religieux, qui sont réduits pour se procurer d'ailleurs quelque secours à rechercher et à mendier bassement la bienveillance des laïques. Toutes ces raisons, sans compter celles que j'ai énumérées plus haut, me font dire que les abbés commendataires ne sont pas les possesseurs des fruits superflus d'un monastère, et qu'ils doivent, à l'exemple des tuteurs, se contenter de modestes honoraires.

Il y a encore deux raisons pour lesquelles le souverain Pontife peut prendre sur les revenus des moines, c'est la nécessité pressante de l'Eglise, et l'espérance d'un avantage beaucoup plus grand; dans ces deux cas, en effet, on ne fait point d'injustice aux moines et la bonne foi publique en ce qui concerne les dons et les testaments ne souffre aucune atteinte. Mais nous parlerons de ces raisons ailleurs. Tout ce que j'ai dit jusqu'ici me parait conforme à la vérité, néanmoins je subordonne mon sentiment au jugement de l'Eglise.

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SECONDE PARTIE DE LA DIGRESSION.

119. Gentien Hervet, chanoine de Reims, homme fort instruit, dont la plume élégante nous a donné une grande partie des œuvres de saint Jean Chrysostome en latin, a composé une dissertation remarquable sur la nécessité de rétablir la discipline ecclésiastique adressée à Pierre Danès, évêque de Lavaur, qui avait été l'orateur du roi de France au concile de Trente; il explique, le sixième canon du concile de Chalcédoine et recherche, entre autres choses, ce qu'il faut penser de la nomination des abbés commendataires. Il commence par établir que c'est par leur propre faute et par un juste jugement de Dieu que les religieux ont perdu le droit d'élire leurs abbés, puis il soutient qu'on ne saurait blâmer les nominations d'abbés faites par le roi, si elles étaient elles-mêmes exemptes de toute espèce d'abus et de vices. « Mais ces nominations font dire à un certain nombre de personnes qui les voient avec peine et s'en vont criant partout qu'il n'y a plus rien maintenant qui ne suit bouleversé, qu'autrefois pour être général il fallait avoir servi, et avoir été religieux pour devenir abbé, tandis que maintenant il est passé en usage qu'on nomme abbé, nu homme qui n'a jamais fait profession religieuse. Les moines ont aussi des bénéfices dont ils jouissent, et il leur importé peu qu'ils soient faits archimandrites, puisqu'ils devraient refuser ce titre et ces fonctions lors même qu'on les leur offrirait, attendu qu'elles ne peuvent que les détourner de la prière, et de la contemplation qui réclament tout leur temps. Assurément, si Dieu permet qu'on nomme aux commendes des hommes qui sachent se contenter d'une partie raisonnable des revenus, et fassent servir le surplus à sustenter les pauvres et à réparer lés, édifices, on ne pourrait souhaiter rien de mieux; mais il en est tout autrement quand on voit les abbés commendataires se conduire comme ils le font presque tous, et traiter leurs abbayes comme autant de proies qu'on leur donne à dévorer, je soutiens, Dieu me bénisse, qu'il ne peut arriver rien de pire. Nous voyous tous les jours des abbayes possédées par des commendataires qui laissent tomber les bâtiments en ruine plutôt que de faire remettre une pierre pour les empêcher de s'écrouler: les religieux sont on ne peut plus ignorants et relâchés, et les abbés de commende ne font rien pour les contraindre à rentrer sous le joug de la discipline, et se donneraient bien de garde (le faire venir des maîtres pour les instruire. Plût à Dieu qu'ils ne contribuassent pas eux-mêmes par leur propre exemple à entraîner les religieux au mal! Jadis les abbés distribuaient, à de certains jours, des aumônes aux indigents; maintenant ils gardent tout pour eux, et en retranchant ces distributions de vivres, ils se font homicides de ceux-là mêmes qu'ils avaient l'obligation de nourrir. Ajoutez à tous ces maux que les canons ne défendant pas qu'une même personne possède plusieurs abbayes ; on voit souvent des abbés dont l'univers entier ne pourrait assouvir l'avidité ou plutôt l'insatiable avarice, comme disent les Grecs, obtenir des abbayes dans les endroit les plus distants, qu'ils ne visitent pas même en songe, et dont ils se contentent de toucher les revenus. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce qui doit résulter d'un pareil état de choses. » Quelques lignes plus loin notre auteur continue en ces termes « On ne saurait écouter ceux qui disent qu'on n'est pas tenu à s'occuper autant d'un monastère que d'un bénéfice à charge d'âmes. Est-ce que les religieux n'ont pas une âme raisonnable comme le reste des hommes, et Dieu ne demandera-t-il pas compte un jour de la perte de ces âmes aux archimandrites qui en étaient chargés, si elles se perdent par leur faute?

«Quelle douleur, hélas! et quel sujet de larmes, quand on pense qu'autrefois il sortit des monastères tant d'hommes fameux par leur science et leur piété, des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Jean Chrysostome, des Grégoire le Grand, des Benoit et tant d'autres qu'il serait infini de nommer, qui rendirent à l'Eglise d'éminents services par leurs exemples et par leurs écrits, tandis que maintenant le vice et l'ignorance sont le partage des moines, grâce, en général, à la négligence des commendataires qui se mettent peu en peine de leur procurer des maîtres instruits et pieux qui les forment. On ne saurait non plus déplorer trop amèrement, à une époque où par le malheur des temps, les pauvres se multiplient de plus en plus, la suppression de ces distributions de vivres qui se faisaient jadis, à certains jours, à la porte des Monastères, avant que les abbés commendataires fussent inventés. Enfin qui pourrait ne pas se sentir l'âme navrée de douleur à la vue de ces magnifiques églises et de ces superbes bâtiments qui menacent ruine, quand ils ne sont pas déjà tombés ? Est-il nécessaire de rappeler à quoi passent cependant les revenus des monastères? Ah! le jour ne peut être éloigné, si on ne remédie à un pareil état de choses, où les monastères et la vie monastique seront entraînés dans une destruction commune. »

120. Après les auteurs que nous venons d'entendre, citons encore Gabriel Putherbée de Fontevrault : dans une lettre préliminaire à l’édition des oeuvres de Thomas à Khempis, imprimées à Paris, adressée à Etienne Poncher, évêque de Bayonne, il déplore les maux causés aux monastères par les commendataires, et s'exprime en ces termes sur le sujet qui nous occupe : « Jadis c'était aux évêques de veiller à ce que la retraite et la paix des moines ne fussent pas troublées, car la vie monastique, dans sa pureté première, n'est autre chose que la vie chrétienne toute pure; aussi le Juif Philon, d'après saint Jérôme, ne donne-t-il pas d'autre nom à la demeure des chrétiens que celui de monastère. Ce qui montre, et saint Jérôme atteste qu’il en était ainsi, que les fidèles de la primitive Eglise ressemblaient à ce que les moines de nos jours s'efforcent de devenir, quand ils s'étudient à ne rien posséder en propre et à n'avoir parmi eux ni riches, ni pauvres. Ils distribuent leurs biens aux malheureux, vaquent à l'oraison et au chant des Psaumes se livrent à l'étude et pratiquent la continence; tels étaient aussi, selon saint Luc, les premiers chrétiens de Jérusalem. C'est donc s'attaquer à l’Eglise du Christ, devenue grande, que de porter atteinte à la vie monastique, et ne pas comprendre que si nous voulions régler notre vie sur Iles conseils de Jésus-Christ, nous ne serions autre chose que de véritables moines. Mais dès l'instant que les évêques, les pères et les maîtres des moines ont cessé d’imiter les apôtres, les moines ont commencé à se ralentir, et à perdre cette vigueur d'âme inflexible et inébranlable des premiers temps; voilà peut-être d'où vient que certains monastères échappèrent au pouvoir des évêques. Car les personnes que cela regarde ne tardèrent pas à comprendre que plusieurs monastères réunis seraient plus sûrement et beaucoup mieux gouvernés par un seul homme probe, pieux et complètement dévoué à son affaire, que par un évêque qui n'aurait rien de l'évêque, et qui ne serait autre que ce que dit le proverbe grec : upokhakon khrusion , de l'or par-dessus, de l'airain par-dessous. Aux beaux jours de l'Eglise, si les moines avaient quelque chose à redouter des évêques, ce qui pouvait leur arriver de pire de ce côté-là, c'était qu'attirant leur attention par leurs vertus, leur prudence et leurs capacités, ils ne fussent emmenés par eux de leur monastère pour les aider à remplir les devoirs sérieux et difficiles de l'épiscopat. De là vient, selon Jean Cassien, ce dicton si connu : Un religieux doit fuir les femmes et les évêques, attendu que s'il s'établit des rapports entre lui et eux, ni les unes, ni les autres ne le laisseront ensuite goûter en repos la paix de la cellule, et se livrer à la contemplation des choses de Dieu avec un oeil parfaitement pur. On peut bien dire aujourd'hui sans crainte que les moines les plus réguliers n'ont pas de pires ennemis que les évêques,

121. « Jadis les évêques s'estimaient bien heureux s'ils pouvaient laisser une partie de leurs biens aux religieux ou fonder quelque monastère dans leur diocèse, car ils savaient que les prières, les exemples, les discours et la société des religieux pouvaient leur être d'un grand secours dans les devoirs qu'ils ont à remplir. Les choses ont aujourd'hui bien changé de face, car la plupart des évêques se croient à présent bien à plaindre s'ils ne réussissent à obtenir un ou deux monastères et même quelquefois davantage; plus ces monastères ont de riches revenus, plus on voit les évêques déployer de zèle et d'ardeur sur terre et sur mer, j'oserais presque dire qu'ils remuent le ciel et les enfers dans leurs luttes et leurs efforts pour faire tomber ces abbayes dans leurs filets, et, comme on dit, pour jeter le grappin sur elles. Une fois harponnées et prises, ils les volent, les pillent, les dépouillent, les épuisent et les réduisent presque à rien, s'ils sont libres de suivre leurs penchants; ils se mettent d'ailleurs fort peu en peine de ce que les malheureux moines font ou deviennent, s’ils s'acquittent bien ou mal de leurs obligations, s'ils sont fidèles à leurs voeux ou même s'ils meurent de faim; bien plus, ils chassent ou éloignent le plus de religieux qu'ils peuvent, afin qu'il leur reste davantage pour leurs criminels et honteux excès. Voilà par quels déplorables moyens ils se pro~ eurent des abbayes, et comment ils les ruinent; le dernier des soucis pour eux est de voir si les maisons qu'ils dévorent observent encore leurs saintes règles et leurs admirables coutumes, ou si elles ont dégénéré de ce qu'elles étaient autrefois. Pourvu que ces habiles escamoteurs d'argent, comme on dit, palpent les revenus et reçoivent leurs rentes, ils s'applaudissent et croient même que Dieu leur en redoit encore, s'ils réussissent à changer en solitudes affreuses les abbayes qu'ils possèdent; mais en attendant ils y envoient leurs acolytes, espèce de gens mille fois plus cruels que les Scythes et les Gètes, qui jour et nuit font bombance, passent leur temps au jeu et dans la débauche, et ne cessent de tourmenter les pauvres malheureux moines qu’après les avoir forcés par des Menaces ou par la faim et la misère à s'en aller dans un autre endroit.

122. « Mais peut-être ces commendataires versent-ils dans le sein des pauvres le superflu de ce qu'ils ont recueilli. Oh ! ce sont bien là leur occupation et leurs soucis ! Mais à quoi bon tous mes gémissements dans une chose aussi claire que le jour? A la porte des monastères tombés dans les filets épiscopaux, qu’une foule de pauvres assiégeaient autrefois pour recevoir du pain et des aumônes, règne maintenant la solitude la plus complète! Les commendataires croient, avoir amplement satisfait aux obligations de leur titre, si à la porte de trois ou quatre abbayes qu'ils dépouillent de leurs biens et qui jadis avaient l'habitude de verser d'abondantes aumônes dans le sein des pauvres, ils font distribuer par un intendant quelques écus, en guise de secours, aux mendiants qui se présentent. Ô Dieu clément, Ô Providence mille fois bonne et patiente qui semble de connivence depuis si longtemps avec les auteurs de semblables abus ! Ils veulent qu'on leur donne le nom de pères, et ils ambitionnent de nombreux évêchés.

Qu’est-ce à dire? Si ce n'est pas de la fureur, n'est-ce pas de la démence ? Ils se font appeler abbés et ne sont que des tyrans ; pasteurs, et ne sont que des loups ravissants! Assez, assez, ô bon Jésus! nous sommes arrivés à ces tristes jours dont vous avez dit autrefois : Les enfants demandent du pain et il n'y a personne pour leur en distribuer. Que leur donne-t-on à la place ? la pierre de l'indigence que leur offre une infâme cupidité, une avidité insatiable dont les entrailles se ferment à tous les sentiments de la miséricorde. Que leur donne-t-on encore ? un serpent avec le venin des plus pernicieux exemples, un scorpion, celui d'une extrême hypocrisie qui se présente sous les traits et avec des caresses de père, mais qui étouffe ceux qu'elle embrasse.

« Je m'arrête : j'aurais encore des choses plus dures à dire; mais les oreilles trop délicates de ceux que cela touche ne pourraient les supporter. Ce que nous avons dit ne saurait d'ailleurs atteindre les prélats bons et fidèles qui se montrent à la hauteur de leurs fonctions; je ne vois même pas sur quelles raisons on pourrait légitimement s'appuyer pour refuser de leur donner des abbayes et de placer des religieux sous leur conduite, car l’épiscopat est un état parfait et beaucoup plus excellent que l'état religieux; mais s'il n'y a que l'état de parfait sans que ceux qui l'ont embrassé le soient, je ne sais plus à quel, titre on pourrait chercher à se faire donner des abbayes et à se charger de la conduite des moines. » (Note de Horstius.)

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