LET. LXXXVII
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LETTRE LXXXVII. AU CHANOINE RÉGULIER OGER.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

Vers l'an 126.

Saint Bernard commence par le blâmer d'avoir, par amour pour une vie pieuse et calme, quitté le soin de son abbaye; il lui donne ensuite des conseils sur la manière dont il doit se conduire dans la maison où il s'est retiré avec l'intention d'y vivre en simple religieux.

Au frère Oger (a), chanoine digne de la plus profonde affection, le frère Bernard, moine et pécheur, vivre jusqu'à la fin d'une manière digne de Dieu.

1. Si ma réponse vous arrive un peu tard, c'est, croyez-le bien, par ce que je n'ai pas en d'occasion favorable pour vous la faire parvenir, car il y a bien longtemps que ce que vous avez en ce moment sous les yeux est écrit, mais, comme je viens de vous le dire, faute d'un commissionnaire, j'ai mis quelque retard à vous le faire parvenir, quoique je n'en aie pris aucun à le composer. Vous me dites dans votre lettre que vous vous êtes déchargé du lourd et pesant fardeau des fonctions pastorales après avoir obtenu à grand'peine, ou plutôt extorqué à force d'importunités, de votre évêque, la permission de le faire, à condition pourtant que vous ne vous éloigneriez pas des pays soumis à sa juridiction pour aller vous fixer ailleurs et vous soustraire à son autorité. Peu satisfait de cette clause, vous vous êtes adressé à l'archevêque pour en être relevé, et, fort de la décision émanée d'un pouvoir supérieur à celui de votre évêque, vous êtes retourné à votre première maison pour vous remettre sous la juridiction de votre ancien abbé, puis maintenant vous me consultez sur le genre de vie que vous devez mener désormais. Hélas? je fais un bien triste docteur et je suis un maître comme on en voit peu; à peine aurai-je ouvert la bouche pour enseigner une chose que je ne connais pas moi-même qu'aussitôt on s'apercevra que réellement je ne sais rien. Vous faites, en me consultant, comme la brebis qui demande de la laine à la chèvre, comme le moulin qui attend de l'eau d'un four, ou comme le sage qui espère tirer une parole sensée d'un fou, ce qui n'empêche

a Nous savons de quel endroit Oger était abbé par l'histoire de la restauration du trouastère de Saint-Martin de Tournay, écrite par Hermann, religieux de cette abbaye; on y lit en effet que Simon, évêque de Tournay, fit venir un chanoine nommé Oger,de l'abbaye du Mont-Saint-Eloi, près d'Arras, pour le placer à la tête du monastère de Saint-Médard: « Il fit bâtir dans une plaine située sur les bords de l'Escaut, un monastère tout en pierres, avec ses dépendances, en l’honneur de Saint-Nicolas ; il y fit venir des clercs et des laïques il y réunit même des femmes, et donna à cette abbaye le nom de Saint-Nicolas-des-Prés. » Voir au tome XII du Spicilége, page 469. La dédicace de ce nouveau monastère se fit en 1125.

pèche pas que d'un bout à l'autre de votre lettre vous ne m'exaltiez outre mesure et n'accumuliez à mon endroit toutes sortes d'éloges que je ne mérite en aucune façon. Tout cela prouve que vous m'aimez beaucoup, c'est pourquoi je vous pardonne de parler ainsi de moi sans me connaître. Vous ne voyez que les dehors de ma personne, Dieu seul lit dans le fond du coeur, et si je m'examine avec attention sous son regard redoutable, je trouve que je me connais beaucoup plus que vous ne me connaissez, attendu que je suis beaucoup moins loin de moi que vous ne l'êtes ; aussi m'en rapporté je plus volontiers pour ce qui me concerne à ce que je vois en moi, qu'à ce que vous croyez y trouver, vous qui ne voyez de moi que l'extérieur. Néanmoins, s'il vous a été dit de moi quelque chose qui a pu vous être utile, j'en rends grâces à Dieu, qui nous tient tous dans sa main et qui est le maître de toutes nos paroles.

2. Vous me dites pour quel motif vous n'avez pas suivi le conseil que je vous ai donné, non-seulement de ne pas vous laisser abattre ni décourager, mais au contraire de tenir bon et de portes patiemment le fardeau qui pesait alors sur vos épaules et dont il ne vous était plus permis de vous décharger, depuis que vous l'aviez accepté; puis vous m'engagez à me mettre à votre place et à me faire goûter à moi-même les raisons qui vous ont fait agir; c'est ce que je fais; car je sais quelle pauvre sagesse est la mienne, et je me défie toujours des conseils que je me hasarde a donner, de sorte que je n'ose et ne puis en vouloir à ceux qui ne jugent pas à propos de les suivre. Je désire au contraire qu'on règle sa conduite sur de meilleurs avis que les miens. Toutes les fois que ma manière de voir est préférée et suivie, je me sens comme accablé du poids de la responsabilité qui pèse sur moi, et je me demande avec inquiétude jusqu'à la fin quelle sera l'issue des choses. Néanmoins c'est à vous de voir si vous avez eu raison de ne pas suivre mes conseils en ce qui vous concerne; c'est aussi ce que je laisse à décider aux personnes plus sages que moi, sur l'autorité desquelles vous vous êtes appuyé, si toutefois vous avez demandé d'autres avis que les miens; elles diront s'il est loisible au chrétien de se soustraire au joug de l'obéissance qui pèse sur lui jusqu'à son dernier jour, quand le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort. Vous me répondrez que rien ne s'y oppose, pourvu qu'on se mette en règle par une dispense de son évêque, comme vous l'avez fait. Vous avez demandé et vous avez obtenu cette dispense, cela est vrai, mais vous ne l'avez pas demandée de la manière due vous auriez dû le faire, et par conséquent vous l'avez plutôt extorquée qu'obtenue. Or la dispense qu'on extorque mérite-t-elle bien le nom de dispense? N'est-ce pas plutôt une véritable violence? Fatigué de vos importunités, votre évêque a fini par céder; il a rompu vos liens et il ne les a pas rompus.

3. Mais enfin vous voilà déchargé de votre fardeau, je vous en félicite; toutefois j'ai bien peur que vous n'ayez, autant qu'il est en vous, diminué la gloire de Dieu; car on ne saurait douter que vous n'ayez résisté à sa volonté en descendant du poste où il vous avait placé. Peut-être, pour vous excuser, mettrez-vous en avant les exigences de la pauvreté religieuse; mais ce sont ces nécessités mêmes qui font le mérite, en rendant les choses difficiles, je dirais volontiers impossibles pour tout le monde, excepté pour celui qui a la foi ; car, pour lui, il n'est rien qu'il ne puisse. Mais si vous voulez dire ce qu'il en est, vous conviendrez sans détour que vous avez préféré votre tranquillité à l'avantage des autres. Je ne m'en étonne pas, j'avouerai même que je suis heureux de voir que ce calme après lequel vous soupiriez vous charme maintenant, pourvu toutefois qu'il ne vous charme pas trop. Or tout ce qui nous plait au point que nous désirons le voir arriver, même par un mauvais moyen, à défaut d'un bon, nous Plaît trop et cesse d'être bien, précisément parce qu'il n'arrive pas comme il faut, car il est écrit « Bien que votre offrande soit bonne, vous ne péchez pas moins, si vous ne faites les parts comme vous le devez (Gen., IV, 7, cité ainsi par Ambroise, Augustin, Eucher, Grégoire et d'autres Pères). » Par conséquent, de deux choses l'une pour vous, ou vous ne deviez pas accepter la garde du troupeau du Seigneur, ou bien, si vous l'acceptiez, vous ne deviez plus la quitter, selon ces paroles: « Si vous avez pris femme, vous ne devez pas chercher à rompre vos liens (I Cor., VII, 27). »

4. Mais quel but me proposé je par tous ces raisonnements ? Est-ce de vous faire reprendre votre charge? Vous ne le pouvez plus, car elle n'est plus vacante. Est-ce de vous jeter le désespoir dans l'aime en vous persuadant qu'il vous est impossible désormais de vous relever de la chute que vous avez faite? A Dieu ne plaise que telle soit ma pensée; je veux seulement que vous ne vous fassiez pas d'illusion sur la réalité et sur la grandeur de la faute que vous avez commise; je veux que vous ne cessiez pas de vous repentir, de craindre et de trembler, selon ces paroles : « Heureux celui qui vit dans une crainte continuelle (Prov., XXVIII, 14). » Mais la crainte que je veux vous inspirer, ce n'est pas celle qui fait tomber dans les filets du désespoir, c'est celle qui nous fait espérer la vie bienheureuse. Il y a, je le sais, une crainte inutile, triste et redoutable, qui ne tend point au pardon et ne peut y conduire; mais il en est une autre, pieuse, humble et précieuse, qui obtient facilement miséricorde, au pécheur, quelque faute qu'il ait commise; cette crainte-là engendre, nourrit et conserve tout à la fois l'humilité et la douceur, la patience et la longanimité; est-il une âme que ne charment de pareils résultats? L'autre crainte n'est la triste et misérable mère que de l'opiniâtreté et du morne découragement, de l'horreur et du ressentiment, du mépris et du désespoir. Si j'ai voulu vous rappeler la faute que vous avez commise, c'est pour éveiller en vous non la crainte qui conduit au désespoir, mais celle qui donne de l'espérance; car j'appréhendais que vous ne ressentissiez pas assez, ou même que vous ne ressentissiez pas du tout cette dernière crainte.

5. Il y a pourtant quelque chose que je crains encore plus que cela, c'est que selon ce qui est écrit de certains pécheurs « qui sont heureux quand ils ont fait le mal et triomphent des pires actions (Prov., III, 14), » vous ne vous fassiez illusion, et que non-seulement vous ne voyiez pas le mal que vous avez fait, mais encore, ce qu'à Dieu ne plaise, vous n'en soyez même fier au fond de l'âme, et que vous ne pensiez que vous avez agi comme il est donné ordinairement à bien peu de monde de le faire, en renonçant volontairement an pouvoir de commander aux autres pour vous soumettre de nouveau vous-même au joug de l'obéissance sous votre ancien supérieur : ce serait là nue bien fausse humilité et des sentiments tout remplis d'orgueil. En effet, je ne connais rien de plus orgueilleux que de se faire un mérite de ce que la force de la nécessité nous arrache, ou que nous n'avons pas eu l'énergie et le courage de garder; mais si, au lieu de céder à la force ou à la fatigue, vous n'avez suivi que votre propre volonté dans ce que vous avez fait, je ne vois qu'orgueil encore dans votre conduite, car vous avez préféré vos desseins aux vues de Dieu, et vous avez mieux aimé goûter la douceur du repos que travailler à l'œuvre pour laquelle il vous avait appelé. Si donc, non content d'avoir peu tenu compte de Dieu, vous ne craignez pas de porter à la gloire qui lui est due un plus grand détriment encore, votre gloire à vous est mauvaise : aussi je vous conseille de ne plus vous enorgueillir de ce que vous avez fait. Concevez-en plutôt de la crainte ; il est bon, pour vous, que vous ne cessiez pas d'être inquiet, de vous humilier et de trembler, non de cette crainte qui provoque la colère, comme je vous le disais plus haut, mais de celle qui l'apaise.

6. Si cette crainte horrible frappe jamais à la porte de votre âme pour la remplir de terreur et pour vous suggérer la secrète pensée que tout ce que vous ferez désormais pour Dieu ne peut qu'être en pure perte, et que votre pénitence est inutile, attendu que vous ne pouvez réparer le mal que vous avez fait, ne vous y arrêtez pas même un instant, mais répondez avec confiance : J'ai eu tort, je l'avoue, et ma faute est désormais sans remède; mais qui sait si Dieu ne voudra pas faire servir ce qui s'est passé à mon avantage et tirer pour moi flans sa bonté, le bien du mal mérite? Qu'il me punisse donc. de la faute que j'ai faite, pourvu que le bien qu'il en peut tirer dure et persévère. Car la bonté de Dieu sait faire concourir nos volontés et nos actions désordonnées à la beauté de l'ordre qu'il a établi; souvent même, dans sa bonté, il les fait tourner à notre avantage. Combien Dieu montre d'indulgence et de bonté envers les enfants d'Adam! Non-seulement il ne cesse de nous combler de ses bienfaits quand nous cessons de les mériter, mais souvent encore il nous les prodigue, lors même que nous ne faisons rien qui ne nous en rende indignes. Mais pour revenir à vous et aux deux sortes de craintes dont j'ai parlé plus haut, ce que je veux c'est que vous craigniez et que vous ne craigniez pas en même temps, que vous espériez et que vous n'espériez pas; c'est-à-dire que vous craigniez de cette crainte qui fait le repentir, et non de celle qui donne de la présomption; que vous espériez de cette espérance qui chasse le désespoir, mais sans nous permettre de nous endormir.

7. Vous voyez, mon frère, si j'ai confiance en vous, puisque je me permets de vous infliger un blâme si sévère, de juger et de désapprouver avec une si grande liberté ce que vous avez fait, quoique peut-être vous ayez eu pour agir ainsi de bonnes raisons que je ne connais pas et que vous ne m'avez pas dites dans vos précédentes lettres, par humilité, ou peut-être aussi faute de place. Quoi qu'il en soit du fait en lui-même que je ne connais pas parfaitement, et sur lequel je m'abstiens de me prononcer d'une manière définitive, je loue sans restriction le parti que vous avez pris de ne pas rester sans porter un joug quelconque après avoir déposé celui du commandement, mais de reprendre les pratiques d'une règle bien-aimée sans rougir de redevenir simple disciple quand vous aviez porté le titre de maître. Vous pouviez certainement, après avoir déposé la charge pastorale, vivre indépendant sous vos propres lois, car en devenant abbé vous aviez été affranchi de l'autorité paternelle (a) de votre propre abbé; vous n'avez pas voulu ne dépendre que de vous, et vous avez craint de vous gouverner, comme vous aviez appréhendé de gouverner les autres: ne vous croyant pas capable de diriger personne, vous n'avez pas eu plus de confiance en vous pour vous-même, et vous n'avez pas voulu vous mettre sous votre propre conduite. Vous avez eu raison en cela , car quiconque n'a d'autre maître que soi, se fait le disciple d'un triste maître. Je ne sais quel sentiment les autres ont d'eux-mêmes ; quant à moi, j'ai éprouvé personnellement ce que je dis; je trouve plus facile et plus sûr de gouverner les autres que de me conduire. Vous avez donc fait preuve à la fois de prudence et d'humilité en ne croyant pas que vous pouviez vous suffire à vous-même pour assurer votre salut, et en prenant le parti de vivre désormais sous la direction d'autrui.

8. Je vous approuve également de n'avoir point cherché un autre maître ni une autre maison, mais d'être revenu au monastère d'où vous étiez primitivement sorti, et de vous être remis sous l'autorité du même

a Tout religieux, en devenant abbé, ceste d'être lui-même sous la juridiction et la dépendance de son propre abbé,

père avec lequel vous avez fait quelques progrès dans le bien. Il était convenable que la maison qui vous avait nourri, et dont vous ne vous étiez éloigné que par amour pour vos frères, vous reçût de nouveau dès que votre charge ne vous retenait plus ailleurs, et qu'une autre n'eût pas à sa place la joie de vous posséder. Cependant il manque encore la sanction de l'évêque à tout ce que vous avez fait; vous ferez bien devons mettre en règle de ce côté, autant qu'il est en votre pouvoir. Après cela, ayez une vie simple au milieu de vos frères, qu'on vous voie soumis à Dieu et à votre supérieur, plein de déférence pour les anciens religieux et d'affabilité pour les jeunes. Offrez dans votre personne un spectacle agréable aux yeux des anges mêmes ; n'ayez pour tout le monde sur les lèvres que des paroles bonnes et utiles et que des sentiments de douceur et d'humilité dans l'âme. Mais surtout ne faites pas la faute de croire que vous avez droit à plus de considération que les autres religieux parce que vous avez été élevé en dignité; au contraire, n'en soyez que plus humble en toutes circonstances et ne vous distinguez en rien de vos frères. D'ailleurs, puisque vous n'avez pas voulu conserver votre charge, à quel titre réclameriez-vous les honneurs qui y sont attachés?

9. Il peut encore naître de votre position un autre danger contre lequel je veux vous prémunir. Nous sommes bien changeants, et souvent il arrive que nos désirs de la veille sont les regrets du lendemain, et les voeux d'un jour les dédains du jour qui le suit: aussi peut-être un renoncé à sa temps viendra où le démon remplira votre âme du regret de ce qu'elle a quitté, et lui inspirera un désir puéril de ce qu'elle a eu la mâle résolution de dédaigner. Vous retrouverez douce la pensée des choses qui vous avaient semblé amères en réalité, au point que peut-être en viendrez-vous à regretter d'avoir renoncé à l'élévation du rang, au gouvernement d'une maison et à l'administration de ses biens, aux attentions des gens de service, à l'indépendance pour vous, et au pouvoir de commander aux autres, toutes choses qui vous pesaient jadis. Si vous avez le malheur de céder un seul instant à une pareille tentation, ce qu'à Dieu ne plaise, vous perdrez presque tout le fruit de votre renoncement.

10. Voilà donc à quoi se réduit toute la sagesse de ce docteur si éloquent et si fleuri dont vous aviez tant à cour d'entendre les leçons; voilà cette parole si vivement désirée, si longtemps attendue et que vous appeliez de tous vos voeux; vous avez le résumé de toute ma science, n'attendez rien de plus de moi, je vous ai tout donné; une goutte d'eau de plus si vous me la demandiez, vous ne pourriez la recevoir, car j'ai versé dans votre âme tout ce que je possédais, et je suis à sec comme une citerne épuisée. Semblable à la veuve de l'Evangile, je pourrais même dire que j'ai pris sur ma pauvreté pour vous donner. Mais pourquoi cet air craintif et ces regards baissés ? Vous m'avez pressé, sollicité de vous adresser la parole, je l'ai fait; je vous ai même parlé longuement peut-être pour ne vous rien dire; beaucoup de mots et peu de sens, tel est ce discours qui devait régler en vous la charité, comme vous me l'aviez demandé, et qui n'a servi qu'à révéler mon ignorance. Peut-être ne me serait-il pas impossible de trouver des excuses; ainsi je pourrais mettre en avant la fièvre tierce qui me mine, de même due les occupations et les soins de ma charge qui ne me permettent guère de suivre ce conseil de l'Ecclésiastique: « Ecrivez à loisir quand vous traitez de la sagesse, (rap. à l'Eccles., chap. XXXVIIl, 25). » Je serais en droit de mettre ces raisons en avant, s'il s'agissait d'un travail considérable et de longue haleine; mais pour un aussi petit travail que celui-ci, je ne puis alléguer, comme je l'ai déjà fait, que la médiocrité de mon savoir.

11. Mais je me console dans la confusion que je ressens de n'avoir pas répondu à votre attente, c'est d'avoir fait du moins tout ce que j'ai pu pour vous satisfaire; j'espère que vous vous contenterez de ce bon vouloir en voyant qu'il ne m'était pas possible de faire davantage. D'ailleurs, si ma lettre est pour vous sans utilité, elle ne le sera pas pour moi qu'elle force à pratiquer l'humilité : « Car un insensé, tant qu'il garde le silence, peut passer pour un sage (Prov., XVII, 28); » son silence peut être pris pour de la réserve au lieu d'être regardé comme une preuve d'incapacité. J'aurais donc pu profiter du bénéfice d'un pareil jugement et passer pour un sage sans l'être, si j'avais gardé le silence; à présent, je vais prêter à rire aux uns par mon peu de sagesse, et aux autres par mon ignorance, qu'ils tourneront en ridicule, tandis due des troisièmes se sentiront indignés de ma présomption. Ne pensez pas que tout cela serve peu à la piété; au contraire, l'humilité que l'humiliation nous apprend à pratiquer est le fondement de tout l'édifice spirituel; en effet, de l'humiliation naît l'humilité, comme la paix de la patience, et le savoir de la lecture. Quiconque veut acquérir l'humilité doit rechercher les humiliations; si l'on a peur des unes, on ne tonnait pas encore l'autre. C'est donc tout profit pour moi que mon ignorance soit dévoilée, et il est juste que je sois humilié par des hommes d'une instruction reconnue, moi qui ai si souvent reçu des louanges que je ne méritais pas, de personnes dénuées de tout savoir ! Les craintes de l'Apôtre me font trembler moi-même quand je lui entends dire. « Je me retiens de peur que quelqu'un, en me voyant sous un trop beau jour, ne m'estime plus que ce qu'il découvre en moi ou entend dire de moi (II Corinth., XII, 6). » Comme il a raison de dire « je me retiens ! » Ce n'est pas ce que font les gens arrogants et orgueilleux, ni les personnes altérées de vaine gloire qui parlent avec emphase de toutes leurs actions, et font étalage de ce qu'elles ont, quelquefois même de ce qu'elles n'ont pas et qu'elles s'attribuent il tort. Il n'y a que la véritable humilité qui sache se retenir, et qui même ait peur de laisser voir ce qu'elle est, de crainte qu'on ne l'estime plus qu'elle ne vaut réellement.

12. En effet, ce n'est pas sans un grand danger que nous entendons parler de nous en termes supérieurs au mérite que nous nous reconnaissons. Qui est-ce qui me fera moissonner dans le monde autant d'humiliations méritées que j'y ai recueilli de louanges injustes? Je pourrais m'écrier alors avec le Prophète : « Après avoir été exalté, j'ai été humilié et rempli de confusion (Psalm. LXXXVII, 16); » ou bien: « Je danserai afin de paraître plus vil encore (II Reg., VI, 22). » Oui, pour faire rire de moi, je me laisserai aller à une sorte d'extravagance, mais à de bonnes extravagances qui charment les regards de Dieu si elles blessent ceux de Michel; qui peuvent me rendre ridicule aux yeux des hommes, mais qui sont pour les anges le plus charmant spectacle. Oui, je le répète, ce sont d'excellentes folies que celles qui nous exposent à la risée des riches et au mépris des superbes; mais ce sont de véritables extravagances pour les gens du monde qui nous voient dédaigner ce qu'ils recherchent avec ardeur, et désirer au contraire de toutes nos forces ce qu'ils évitent avec le plus grand soin; nous leur faisons l'effet de ces baladins et de ces bateleurs qui attirent sur eut les regards de la foule quand on les voit, contre les lois de la nature humaine, se tenir debout et marcher la tète en' bas et les pieds en l'air; seulement nos extravagances à nous n'ont rien de puéril, rien qui rappelle ce qu'on voit sur le théâtre, où des gestes efféminés et corrompus réveillent les passions et représentent des choses honteuses; elles sont charmantes, honnêtes , graves , belles et capables de flatter les regards mêmes des esprits célestes qui les contemplent. C'étaient là les pures et saintes extravagances de celui qui disait: « Nous sommes en spectacle aux anges et aux hommes (I Cor., IV, 9). » Puissent-elles être les nôtres, afin que nous soyons exposés dans le monde à la risée, aux moqueries et aux humiliations de tous, jusqu'à ce que celui qui brise les grands et exalte les humbles vienne pour nous inonder de joie et de gloire et pour nous exalter à jamais.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE LXXXVII. AU CHANOINE RÉGULIER OGER.

LETTRE LXXXVII.

65. A Oger, chanoine régulier. On critique assez souvent l'alliance de ces deux mots, comme étant un pléonasme vicieux, puisque ces deux expressions ne diffèrent que par la langue à laquelle elles ont été empruntées, et signifient d'ailleurs exactement la même chose. Il semblerait, à les voir réunies, que chanoines et réguliers fissent deux, ou qu'il paît y avoir des chanoines qui fussent réguliers et d'autres qui ne le fussent pas. Mais on peut voir dans Jean-Baptiste Signy, de l'Ordre des chanoines, chapitre II, et Navarre, Commentaire Ier sur les réguliers, canon Cui portio Deus, XII, question 1, que tout pléonasme n'est pas nécessairement une battologie. En effet, on répète souvent, en matière de droit, certaines expressions. et certaines clauses pour leur donner plus de force, voir L. Baptiste, au paragraphe où il traite dit sénatus-consulte de Trébellius. De même en hébreu, la répétition d'un mot ajoute à la force de ce mot et en augmente la compréhension et l'étendue : ainsi dans le Psaume LXXXVI, ces expressions, un homme, puis usa homme est né d'elle, signifient que beaucoup d'hommes ont été enfantés par elle; et dans le Psaume LXVII, quand le Psalmiste dit : « Le Roi des armées du bien-aimé, du bien-aimé, » il veut dire uniquement du bien-aimé. Il en est de même dans beaucoup d'autres passages. Voir Génébrard, à l'endroit cité.

Oger fut le premier doyen des chanoines réguliers de Saint-Nicolas-desPrés, voisin de Tournay. Vers l'an 1125, d'après Picard qui, s'appuie sur un manuscrit de Denis Viller, chanoine et chancelier de Tournay. (Note d'Horstius.)

66. Néanmoins c'est à vous de voir si vous avez eu raison......, etc. Saint Bernard lui avait conseillé de ne pas se démettre de son abbaye, surtout dans la pensée de satisfaire son attrait pour le repos. C'est pourquoi il commence par le brimer d'avoir agi sans tenir compte du conseil qu'il lui avait donné : puis il lui montre que la permission qu'il prétend avoir reçue de son évêque n'est pas de nature à tranquilliser beaucoup sa conscience, puisqu'on peut dire qu'il l'a moins obtenue qu'extorquée et prise de force; enfin il lui fait voir qu'il a agi contre l'ordre de Dieu en se démettant d'une charge à laquelle la Providence l'avait appelé. Il ajoute ensuite plusieurs autres considérations encore du même genre.

67. La question est donc de savoir s'il est permis de se démettre de la charge pastorale et de s'arracher aux soins qui en sont l'apanage pour vaquer uniquement, dans le calme et la retraite, au service de Dieu et au soin de son propre salut; il est d'autant plus difficile de se prononcer en cette matière qu'il ne manque pas d'exemples de pareilles résolutions mises en pratique par de très-saints personnages. On pourrait en citer beaucoup qui l'ont fait parmi les prélats d'un rang inférieur, mais il s'est trouvé des évêques, des cardinaux et même des papes qui ont donné l'exemple d'une pareille démission. Ainsi Bruno III, comte d'Altenar évêque de Cologne, quitta son évêché pour aller s'enfermer, en 1119, dans le monastère d'Aldenberg de l'ordre de Citeaux; Eskilus, archevêque de Lunden en Danemark, vint à Clairvaux vivre en simple religieux; Pierre Damien, qui de Bénédictin devint cardinal évêque d'Ostie, après avoir rendu pendant plusieurs années de signalés services à l'Eglise avec une admirable constance dans le poste et dans le haut degré où il avait été élevé, fut ramené à sa cellule par l'amour de la retraite et du repos, et passa ensuite le reste de ses jours dans une paix profonde, au milieu de ses frères. Le souverain Pontife le blâma de préférer vaquer de la sorte aux soins de son salut plutôt que de servir l'intérêt général, auquel il pouvait être si utile. On rapporte de lui ce fait mémorable: le Pape lui avait imposé une pénitence de cent ans pour avoir quitté son évêché, - il devait tous les jours pendant cent ans, supposé qu'il eût encore à les vivre, se donner la discipline en récitant le Psaume L, il accomplit sa pénitence tout entière dans l'espace d'une année. J'ai vu cela raconté quelque part. Voir le tome Ier de ses oeuvres, lettre dixième, ou d'après la nouvelle édition, tome III, opuscule XX, au Pape Alexandre et au cardinal Hildebrand, qui devint pape plus tard sous le nom de Grégoire VII; il essaie de se justifier d'avoir quitté son évêché et il oppose de nombreux exemples d'une conduite pareille à la sienne au blâme dont sa détermination avait été l'objet de la part du souverain Pontife et des cardinaux.

68. Mais s'il faut s'en tenir à ce que la loi prescrit en cette matière plutôt qu'à ce que les exemples engagent à faire, voyons ce que la raison et les canons ordonnent en pareil cas. Voici la pensée du Docteur angélique : « Tout pasteur est obligé par état de travailler au salut des autres, et il ne lui est jamais permis de cesser de le faire, pas même pour vaquer en paix à la contemplation des choses de Dieu. Car l'Apôtre regarde l'obligation de s'occuper du salut de ceux qui dépendent de lui comme étant d’une telle importance qu'il ne peut en retarder l'accomplissement, même pour vaquer à la méditation de la vie future: Je ne sais, dit-il, à quel parti m'arrêter; je suis sollicité en deux sens différents, je voudrais mourir et me réunir à Jésus-Christ; mais d'un autre côté mieux vaut pour moi.., etc. (Philipp., X). On peut ajouter que l'épiscopat étant un état plus parfait que le monacat, il s'ensuit que, de même qu'il n'est pas permis de quitter celui-ci pour rentrer dans le monde, ainsi on ne peut renoncer au premier, pour embrasser le second, attendu que l'un est moins parfait que l'autre. Ce serait là précisément regarder en arrière après avoir mis la main à la charrue, et se montrer impropre au royaume des cieux (Luc, IX). On peut voir encore le saint Docteur 2, 2, quest. 85, art. 4, dans le Corp. et la répons.

Écoutons à présent saint Augustin, le grand docteur de l'Église. Il trace aux religieux, dans sa lettre à Eudoxius, la règle de conduite pleine de modération qu'ils doivent suivre dans le cas qui nous occupe. Voir 16, qu. 1. C. « Mes frères, dit ce saint Docteur, je vous exhorte dans le Seigneur à tenir bon dans votre dessein et à persévérer jusqu'à la fin. Si l'Église notre mère réclame votre concours en quelque chose, que ce ne soit ni la vanité et l'orgueil qui vous poussent à le lui donner, ni les charmes du repos qui vous engagent à le lui refuser. Mais que votre cœur se soumette avec douceur à la volonté de Dieu, qu'il accepte, sans amertume, le joug que veut placer sur son cou celui qui vous conduit; il aime les esprits doux et soumis,et il enseigne ses voies aux coeurs qu'il trouve sans aigreur. Gardez-vous bien de préférer votre repos au besoin de l'Église, car si les gens de bien ne veulent pas lui prêter assistance quand elle est dans le travail de l'enfantement, vous ne sauriez naître vous-même. Comme il y a un juste milieu à garder entre l'eau et le feu, pour n'être ni brûlé par l'un, ni englouti par l'autre, ainsi entre les élans de l'orgueil et les veaux de la paresse il y a une ligne de conduite dont nous ne devons point nous écarter, Agitant d'aller ni trop à gauche, ni trop à droite. Il y en a qui, par une crainte excessive de tomber dans l'orgueil, s'ils prennent trop sur la droite, vont se précipiter dans le gouffre ouvert à leur gauche, de même qu'il en est d'autres qui, prenant trop à droite dans la crainte de tomber dans l'abîme de la paresse et de la torpeur, vont se brûler et se consumer au feu de l'orgueil qui les dissipe en flammèches et en fumée. Ainsi, mes bons amis, n'aimez le calme et le repos qu'autant qu'il le faut, pour ne vous laisser point consumer par l'amour des choses de la terre, pour ne jamais perdre de vue qu'il n'est pas d'endroit au monde où celui qui craint que nous ne retournions à Dieu ne puisse nous tendre des piéges, et pour triompher de l'ennemi de tout bien dont nous avons déjà été les esclaves. Mais en même temps sachons que nulle part nous ne goûterons un repos parfait tant que l'iniquité n'aura pas fini son temps et que la justice ne sera point devenue le jugement. » (Saint Augustin, lettre 84.)

Le pape Libère, dans sa lettre adressée à tous les évêques, s'exprime en ces termes : «Nous ne devons point négliger les peuples qui sont confiés à nos soins ni préférer le repos au travail de leur salut, puisque nous devons sacrifier même notre vie, pour sauver leurs âmes. Nous avons appris que, pour se reposer des travaux du ministère, plusieurs prélats songent à s'éloigner des peuples que Dieu leur a confiés, et veulent abandonner leurs églises pour aller se reposer dans le fond des monastères. Plutôt que de rester au poste qui leur a été confié, ils préfèrent se sentir déchargés du poids de l'épiscopat et aller finir leur vie dans le calme et le silence. Mais je leur demande ce qui fait que la persévérance est regardée comme un bonheur, sinon la vertu de patience. En conséquence, que l'amertume des afflictions ne vous empêche pas de persévérer dans votre pieux dessein, et ne vous fasse plus désormais abandonner les peuples qui vous sont confiés; si les méchants vous harcèlent, il ne faut pas que vous ne songiez qu'aux moyens de vivre en paix et d'assurer votre salut, en laissant vos enfants orphelins. » Le pape Léon I écrivait dans la même pensée à Rustique de Narbonne (lettre XXXII) : « Je suis surpris que votre charité s'émeuve des scandales qui naissent à chaque pas, au point de vouloir quitter l'épiscopat pour passer sa vie dans le silence et le repos, plutôt que de rester jusqu'au bout au milieu des méchants qui lui sont échus en partage. Le Seigneur n'appelle bienheureux que ceux qui persévèrent jusqu'à la fin. Quand saint Paul prédit aux saints des persécutions (II Tim., III), il ne veut pas dire par là qu'on n'attaquera les saints que par le fer et le feu, ou par d'autres moyens semblables; la rage des persécuteurs est remplacée maintenant par la différence des caractères, par l'insubordination et la révolte et par les traits des méchants; voilà à quels persécuteurs tous les membres de l'Eglise ont affaire maintenant, et les ennemis dont ils doivent repousser les attaques; il n'est pas de chrétien qui soit exempt de ce genre de persécutions, le repos lui-même a ses périls comme le travail a les siens. Qui est-ce qui dirigera le navire au milieu des flots si le pilote l'abandonne ? Quel bras éloignera le loup de la bergerie si le pasteur n'est plus là pour veiller lui-même? Enfin qui est-ce qui écartera les voleurs et les brigands si le gardien qu'on a payé pour faire la garde se laisse détourner du guet par l'amour du repos ? On doit rester à son poste et continuer l'oeuvre qu'on a entreprise. Il faut reprendre les timides et supporter les faibles; et si l'épreuve est un peu trop forte, nous ne devons pas trembler, comme si nous étions réduits à nos seules forces dans la lutte; vous savez que notre conseil et notre force, c'est Jésus-Christ même, sans lequel nous ne pouvons rien (Joan., I), mais avec lequel il n'est rien qui dépasse nos forces (Philip., IV). Il a promis d'être avec les prédicateurs de son Evangile et les ministres de ses sacrements (Matth., XVIII; et Joan., XVI), et leur a donné l'assurance de la victoire; ses promesses sont claires et certaines, ne permettent point au scandale de les affaiblir, si nous ne voulons nous montrer ingrats envers le Dieu qui nous a choisis, et duquel les grâces sont aussi puissantes que les promesses assurées. » Tel est le langage plein d'élégance du pape saint Léon.

Le pape Innocent III disait aussi fort bien, dans sa lettre à un évêque d'Arles, pour le détourner de se démettre de l'épiscopat: «Vous devez savoir que vous n'êtes pas plus saint que celui qui a été sanctifié dès le ventre de sa mère, vous ne devez donc pas renoncer déjà au ministère de la prédication que vous avez reçu; car saint Jean-Baptiste reçut enfin la charge de prêcher la parole du Dieu, dont il ne se croyait pas digne de porter la chaussure. Si c'est par humilité que vous voulez descendre du haut rang de l'épiscopat, vous vous trompez singulièrement sur le caractère de cette vertu, puisque vous ne pouvez en faire preuve qu'en montrant de l'opiniâtreté à vous démettre de vos fonctions. Vous donneriez des marques de véritable humilité si, en même temps que cette vertu vous porte à fuir la première place, l'obéissance pouvait vous y maintenir. » Puis, après avoir passé en revue les principaux motifs pour lesquels on peut demander et obtenir la permission de se démettre de l'épiscopat, le Pontife continue : « Si vous voulez renoncer à votre chargé pour d'autres motifs que ceux-là, il n'est pas possible de faire bon accueil à votre demande, car elle ne parait pas fondée; en effet, sans parler de l'oisiveté et du plaisir qui sont les armes favorites dont l'antique ennemi du salut se plait à faire usage pour la perte des âmes, vous ne sauriez abandonner votre épouse sous prétexte que vous ne pouvez la garder sans des fatigues excessives et sans vous exposer aux plus violentes persécutions, car vous êtes enchaîné à elle, et elle ne vous est plus étrangère depuis que vous lui avez engagé votre main et votre foi. Vous me répondrez peut-être par ces paroles: L'esprit souffle oit il veut, et vous ne savez ni d'où il vient ni où il va (Joan., III, 8), d'où il suit qu'on ne saurait scruter à fond les voies de cet Esprit, d'autant plus que ceux qu'il anime ne sont plus soumis à la loi, car là où est l'esprit de Dieu, là aussi est la liberté (II Cor., III, 17). Avec ce raisonnement, si les hommes vous refusent la permission de vous démettre, vous ne vous en croirez peut-être pas moins libre de renoncer à -votre charge, en vertu de cette liberté que vous tenez de l'esprit de Dieu 'il h, non, ce serait de la folie. En effet, comment peut-on croire qu'on est animé de l'esprit de Dieu quand on agit contre cet esprit; or on ne peut nier qu'il en soit ainsi quand on porte atteinte à la vérité, attendu que l'Esprit-Saint est un esprit de vérité (Joan., XV, 16). Peut-être y a-t-il un autre motif secret pour lequel le Ciel vous inspire le désir de vous démettre de votre charge. Mais comment savez-vous que cette pensée vous vient du Ciel? Ne vous rappelez-vous plus comment le glorieux évêque saint Martin s'écriait, avec saint Paul, quand son corps épuisé avait perdu toutes ses forces: Seigneur, je ne refuse pas le travail, si donc je puis encore être utile à votre peuple, que votre volonté soit faite? — De quelques vertus que vous brilliez, si la charité vous fait défaut. tout vous manque avec elle (I Cor., XIII). Or on ne peut donner une plus grande preuve de charité que de sacrifier sa vie pour ses amis (Joan., XV). Puis donc que vous devez sacrifier votre vie pour vos ouailles aussi longtemps que vous pouvez leur être utile, rien ne saurait justifier votre démission. Si vous prétextez la peine et le travail, l'Apôtre vous redonnera du courage et vous apprendra à ne pas fuir la fatigue, en vous disant qu'il a travaillé plus que les autres Apôtres pour le salut des hommes (I Cor., XV), attendu que si le succès ne répond pas toujours au mal qu'on se donne, ce mal n'en est pourtant pas moins méritoire ans yeux de Dieu. Ne vous figurez pas que Marthe, qui se consacre tout entière à mille soins divers, ait choisi un mauvais lot, parce que Marie en a. un meilleur qui ne lui sera point ôté (Luc., X). Si l'un est doux et sûr, l'autre est plus utile et plus avantageux... etc. » — Voir le même Pontife sur les Réguliers, canon Licet.

69. Mais nous avons bien tort, par le temps qui court, de tant insister sur ce point. On n'a guère besoin de recourir à l'aiguillon, de nos jours, quand il s'agit des prélatures; on aurait bien plutôt besoin d'un frein puissant pour modérer l'ardeur de ceux qui aspirent à les obtenir, et il faudrait bien plus détourner les hommes de la recherche des dignités ecclésiastiques que les empêcher d'y renoncer une fois qu'ils les possèdent. Cependant on a vu, et il n'y a pas longtemps, un exemple de renoncement que sa rareté rend encore plus méritoire ou du moins plus remarquable. C'est l'illustrissime prince Henri de Lorraine, évêque de .Verdun, qui nous l'a donné; après avoir expérimenté les difficultés de la charge pastorale, il descendit, il y a quelques années, de la chaire épiscopale, et vint se reposer dans le sein de la société de Jésus, comme en un port de refuge, de l'agitation et des soucis de l'épiscopat. Tandis qu'il nourrissait secrètement dans son coeur le désir d'en venir la, il fit part de ses projets au cardinal Bellarmin et lui demanda conseil sur ce qu'il devait faire. Celui-ci fut d'avis qu'il valait mieux pour lui, continuer de travailler là où la Providence divine l'avait appelé, que de songer à sa propre tranquillité. Comme leurs lettres ne respirent que la piété, nous pensons que le lecteur les lira avec plaisir; nous ne saurions d'ailleurs avoir une meilleure occasion de les lui faire connaître; les voici:

« Pour ce qui est de votre désir d'avoir les ailes de la colombe et de vous envoler vers le lieu de votre cher et doux repos, je veux vous dire ma pensée tout entière. Je ne crois pas qu'on puisse trouver un repos plus solide et une sécurité plus grande pour le salut que dans la ferme pratique de la volonté de Dieu. Une des paroles du Seigneur qui m'a toujours plu davantage est celle-ci: Mon Père, éloignez de moi ce calice, mais pourtant que votre volonté soit faite et non la mienne. Nous avons été rachetés à un prix très-élevé, nous devons donc obéir à notre maître comme des esclaves, tant que notre conscience nous rend témoignage que nous n'avons ni recherché, ni désiré, ni choisi nous-mêmes un poste plus élevé, et que non-seulement nous n'en faisons aucun cas maintenant, mais même que nous en descendrions volontiers s'il nous était permis de le faire. Nous devons être heureux de connaître la volonté de Dieu par l'organe du souverain Pontife et de nous y soumettre. La charge pastorale est pleine de sollicitudes et de périls, et peut-être, si vous me permettez de me donner comme exemple, le cardinalat n'est-il pas un moindre fardeau. Mais si celui qui nous a créés et rachetés veut nous placer au milieu de tous ces tracas, au milieu même de ces périls, qui sommes-nous pour oser lui demander compte de -ce qu'il a l'ait ? Celui qui nous a aimés et qui a donné sa vie pour nous, a daigné nous dire dans la personne de Pierre, car il parlait à tous les prélats, en s'adressant à lui: Si vous m'aimez, paissez mes brebis. Qui oserait lui répondre: Seigneur, je ne veux pas faire paître vos brebis de peur de perdre mon âme en vous obéissant; il faudrait pour répondre ainsi n'aimer que soi et non pas le Seigneur. Celui qui aime Dieu véritablement dit avec l'Apôtre : J'eusse voulu devenir anathème et être séparé de Jésus-Christ pour le salut de mes frères, plutôt que de rejeter loin de moi le fardeau que l'amour de Dieu a placé sur mes épaules. D'ailleurs quel danger peut courir le salut là où règne la charité ? Car, je le veux bien, il nous arrive de faire bien des fautes par inadvertance et par faiblesse, la charité ne les couvre-t-elle pas toutes? Très-illustre et très-cher prélat, si nous pouvions espérer l'un et l'autre que le souverain Pontife nous permit, à vous d'entrer en religion, et à moi d'y retourner, nous n'aurions tous les deux rien de mieux à faire, mais ce serait nous leurrer d'une vaine espérance que de penser qu'il en sera jamais ainsi. Voilà ce que je ne cesse de me répéter à moi-même; j'ai voulu vous l'écrire pour le bien de votre sainte âme, que je vois presque affaissée sous le poids de la charge pastorale. » C'est en ces termes que Bellarmin écrivait à l'évêque de Verdun.

Nous nous sommes peut-être trop longuement arrêté sur ce sujet, mais si notre digression a pu sembler insipide au lecteur ennuyé, elle n'aura pas manqué d'intérêt pour le lecteur intelligent, quand même elle n'aurait d'autre effet de nos jours que de montrer quelle différence nous sépare des anciens. Autrefois, quand on ne voyait que le fardeau de la charge pastorale, il fallait contraindre les hommes à l'accepter ; aujourd'hui on n'en voit plus que les honneurs et on n'a pas assez de freins pour retenir ceux qui courent après les dignités ecclésiastiques. Si on veut en avoir davantage sur ce sujet, on peut consulter saint Grégoire, de la Charge pastorale, livre I, chap. V et suivants; Pierre de Blois, lettre XLIV et CI; saint Thomas 2. 2., quest. 85; Gillebert de l'île d'Hoy danse sa belle lettre à Oger, peut être le même que celui à qui est adressée la lettre de saint Bernard qui nous occupe, car ces deux lettres ont cela de commun qu'elles sont adressées à des personnages portant le même nom et traitent de la même chose; la lettre de Gillebert se trouve dans notre tome V. Voir encore Nos trompettes de la discipline de l'Église, page 521, et Claude Espence, livre III Digression sur l'épître I de saint Paul à Tim. (Note de Horstius).

70. Quiconque n'a d'autre maître que soi... Cette expression de saint Bernard est aussi piquante que pleine de sens; en effet, le philaupa ou amour-propre est un grand artisan d'erreurs; et lorsque notre intérêt est en jeu, il jette un voile presque également épais sur les yeux du corps et sur ceux de l'âme; il nous fait perdre le sens et le jugement dans les choses qui nous concernent, au point que bien souvent des hommes qui sont de bon conseil pour les autres sont, en ce qui les touche eux-mêmes, d'un aveuglement déplorable; il semble gaie la raison leur fait défaut, et ils tombent dans les plus pitoyables méprises. Or il n'y a rien de plus dangereux, au dire des saints Pères et des auteurs de la vie ascétique que de n'avoir d'autre guide que soi-même dans les voies de la vie religieuse et de la spiritualité. Aussi dirons-nous avec saint Grégoire le Grand : « S'il se trouve des hommes que le Saint-Esprit dirige intérieurement, de sorte que s'ils paraissent exempts de toute discipline d'un maître extérieur ils n'en sont pas moins pour cela sous la direction d'un maître caché au plus intime de leur conscience, on ne saurait proposer leur vie indépendante en exemple aux faibles, car il serait à craindre que chacun ne se figurât être comme eux,. rempli des lumières du Saint-Esprit, et, dédaignant de se mettre sous la conduite d'un homme, ne devînt un maître d'erreur. » Tel est le langage de saint Grégoire, livre I de ses Dialogues, chapitre I. En comparaison des autres, l'opinion de saint Bernard pourrait sembler plus douce; il se contente de dire que quiconque n'a d'autre maître que soi se fait le disciple d'un triste maître; mais les autres vont plus loin et disent qu'un religieux ou tout homme faisant profession de spiritualité qui rejette ou néglige les conseils des vieillards est à lui-même son propre démon. C'est la pensée de Jean Gerson, ce maître de la vie spirituelle, et il s'appuie sur le témoignage de Jean Climaque disant en propres termes: « Celui qui veut se conduire lui-même et dédaigne tout autre guide que lui, n'a que faire d'un démon qui le tente, il est lui-même son propre tentateur. En effet, quiconque n'a de confiance qu'en soi ne se repose qu'en sa propre prudence et ne veut point soumettre sa conduite aux conseils d'un autre, est consumé d'orgueil: or le diable est le roi de tous ceux que ronge ce mal, principe de tout mal. On peut donc dire qu'il n'y a personne qui soit plus exposé aux tentations et aux piéges du démon que ceux qui sont prudents à leurs propres yeux. On pourrait en donner bien des exemples.

Aussi n'est-il rien dont la sainte Écriture fasse plus ressortir la nécessité qu'un guide spirituel. Salomon rapporte la ruine d'un peuple au défaut de conseillers qui le guident : « Quand un peuple n'a plus qui le gouverne, il ne peut manquer de se perdre; il est sauvé s'il a qui le conseille (Prov., II). » Saint Dorothée consacre un discours tout entier à développer cet oracle, et, entre autres choses « il nous apprend et nous exhorte à ne pas concevoir la pensée de nous conduire et de nous former nous-mêmes; à ne nous pas croire habiles, hommes de sens autant que de coeur, et surtout à ne nous pas imaginer que nous sommes capables de nous conduire et de nous gouverner nous-mêmes. » Telles sont les paroles de saint Dorothée qu'on peut lire dans son cinquième sermon.

Salomon dit encore : « Malheur à l'homme qui vit seul; s'il tombe, il n'a personne qui le relève. » Eccle. IV, 10.) Partant de ces paroles, Louis du Pont, dans son Guide spirituel, p. 2, tr. 4, ch. 2, fait admirablement voir la nécessité d'un maître spirituel. Avant lui; la plupart des Pères de l'Église l'avaient démontré. Voir Olympias, sur le quatrième chapitre de l'Ecclésiaste, Grégoire de Nysse, livre de la Virgin.; saint Bernard, sermon trente-troisième sur le Cantique des cantiques; Pierre de Blois, de l'Amitié, chapitre 2. On pourrait, sur ce sujet, citer une foule de passages de l'Écriture sainte, de même que de nombreux exemples d'hommes, d'ailleurs pleins de sagesse et favorisés de l'amitié du Ciel que Dieu voulut conduire par les conseils d'autres hommes. Ainsi Moïse est formé par Jéthro, son beau-père; Samuel est conduit par le prophète Héli; le centurion Corneille par saint Pierre; saint Paul par Ananie, et l'eunuque éthiopien par l'apôtre saint Philippe. C'est sur ces exemples et sur d'autres semblables que les l'ères se fondent pour montrer la nécessité d'un conseil et d'un guide dans les voies de la vie spirituelle et dans le chemin du ciel. Si je ne craignais de m'écarter trop de mon sujet, je rapporterais ici leurs propres paroles; mais on peut, si ou veut, lire sur Samuel, Cassien, coll. 2, chap. 14; sur le Ier livre des Rois, saint Grégoire, livre 2; Sur le centurion, saint Augustin, prol. du livre De la doctrine chrétienne: sur saint Paul, saint Augustin, à l'endroit cité plus haut, et Cassien, coll. 2, chapitre 15; sur l'Eunuque, saint Augustin, livre cité, et passim.

D'ailleurs les maladies et les médecins du corps ont une grande analogie avec les maladies et les médecins de l'âme, d'où je conclus la nécessité d'avoir un guide spirituel, par la même raison que personne ne veut, surtout dans les cas graves et importants, être son propre médecin à soi-même. C'est ce qui faisait dire au philosophe, dans sa Polit. III, ch. 11 : « Quand les médecins sont malades, ils appellent auprès d'eux d'autres médecins, de même que les maîtres de palestre font venir d'autres maîtres de leur profession, comme s'ils se sentaient inhabiles à voir juste dans ce qui les touche personnellement et dans les cas auxquels ils sont eux-mêmes intéressés. » J'en ai dit la raison plus haut, c'est que l'amour-propre trouble notre sens pratique et que l'agitation de notre âme met comme un nuage devant les yeux de notre esprit. C'est la pensée de saint Basile, Constitution des moines, chapitre 23. « Il faut regarder comme une chose absolument certaine, dit-il, que ce qu'il y a de plus difficile au inonde, c'est de se connaître et de se guérir; la nature a mis en chacun de nous un amour de nous-mêmes qui nous rend d'une certaine partialité pour nous et nous fausse le jugement. »,Quand un médecin n'ose se soigner lui-même, comment se charger seul du soin et de la conduite de sa propre âme? Qu'arrivera-t-il si on ne s'aperçoit pas qu'on est malade, ainsi que cela arrive si souvent ? Que fera celui qui ne voit pas le mal? et, comme le dit saint Basile dans ses courtes questions, n° 301, comment alors songera-t-il à s'appliquer le remède convenable?

« Mon avis est donc, pour terminer par les paroles de saint Jérôme; mon avis est qu'on doit rechercher le commerce des saints, et ne pas se faire son propre maître et son guide à soi-mème quand un s'engage clans une voie où l'on n'est jamais entré, autrement on ne peut que prendre une fausse direction et s'égarer dans la route; on fera nécessairement plus ou moins de chemin qu'il ne faut, et de deux choses, l'une, ou bien on se fatiguera à l'excès dans sa course,.ou bien on s'endormira et on arrivera trop tard. » Tel est le langage que. dans. sa quatrième lettre saint Jérôme tient à Rustique au moment où ce dernier se proposait d'entrer dans un monastère pour y apprendre à se sanctifier sous la conduite d'un père. » Il lui parle de la nécessité pour lui de se confier à la direction d'un maître, en lui rappelant ce principe incontestable, qu'on ne saurait apprendre aucun art sans le secours d'un professeur qui l'enseigne, axiome emprunté, je crois, à Pline, qui se plaint de la stature clans la préface du septième livre de son Histoire naturelle, et la traite de marâtre parce que l'homme ne sait rien que ce qu'on lui apprend. Aussi est-ce avec raison qu'Isidore de Péluse a fait remarquer le ridicule de ceux qui traitent la divine philosophie — c'est le nom que les Pères grecs aiment à donner à la vie religieuse — comme un art sans valeur et qui ne mérite aucune application de leur part, quand on les voit chercher partout des maîtres qui leur enseignent la pratique des arts mécaniques mêmes, malgré leur peu d'importance. Voir livre 1, lettre 260. Cassien s'exprime de même, coll. 2, chapitre 11.

« Que ceux qui sont assez hardis pour marcher dans les voies de la vie sans conducteurs et sans guides écoutent ceci, ils sont eux-mêmes leurs maîtres et leurs disciples dans cet art spirituel....... combien en a-t-on vus qui par là se sont dangereusement égarés du droit chemin ? car, ignorant les artifices de Satan....... » etc. Sermon 77°.

Nous. aurions pu nous étendre davantage sur ce sujet, mais nous nous en tiendrons là; ceux qui voudront quelque chose de plus peuvent lire les auteurs ascétiques : Vincent Ferrier, Traité de la vie spirituelle, chapitre IV; Turrecremata, traité IX sur la règle de saint Benoit; saint Bonaventure, livre des Six ailes; Rodriguez, troisième. partie des Exercices, traité VII, chapitres II, III, IV; Louis du Pont, deuxième partie du Guide spirituel, traité. IV, chapitre II; et première partie de la Perfect. chrét., traité II, chapitre IX ; Rossignol, de la Discipl. perf., livre I, chapitre I; Jérôme Plat., du Bien de l'état religieux, livre I, chapitre XXIV; Jacques Alv. de Paz., de la Vie spirit., tome I, livre V, chapitre XII et XIII; enfin Jules Nigron., dans son Ascétisme, premier traité (Note de Horstius).

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