LET. CXCV-CCVI
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LETTRE CXCV. A L'ÉVÊQUE DE CONSTANCE (a).

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CXCVI. A GUY, LÉGAT DU SAINT SIÈGE, SUR LE MÊME SUJET.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CXCVII. A PIERRE, DOYEN DE BESANÇON (a).

LETTRE CXCVIII. AU PAPE INNOCENT.

LETTRE CXCIX. AU MÊME PAPE, SUR LE MÊME SUJET.

LETTRE CC. A MAÎTRE ULGER, ÉVÊQUE D'ANGERS, AU SUJET D'UN GRAND DIFFÉREND QUI S'ÉTAIT ÉLEVÉ ENTRE LUI ET L'ABBESSE (a) DE FONTEVRAULT.

LETTRE CCI. A BAUDOUIN, ABBÉ DE RIÉTI (a).

LETTRE CCII. AU CLERGÉ DE SENS.

LETTRE CCIII. A ATTON, ÉVEQUE DE TROYES, ET A SON CLERGÉ.

LETTRE CCIV. A L'ABBÉ DE SAINT-AUBIN (a).

LETTRE CCV. A L'ÉVÊQUE DE ROCHESTER (a).

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CCVI. A LA REINE (a) DE JÉRUSALEM.

LETTRE CXCV. A L'ÉVÊQUE DE CONSTANCE (a).

Saint Bernard lui conseille d'expulser de son diocèse Arnaud de Brescia qui s'est réfugié chez lui après avoir été chassé de France et d'Italie; ou mieux encore de se saisir de sa personne et de le charger de fers pour empêcher qu'il ne fasse plus de mal qu'il en a déjà

1. Vous savez qu'il est dit que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison (Matth., XXIV, 43); ignoreriez-vous, par hasard, qu'il en est entré un pendant la nuit chez vous; que dis-je, chez vous? dans la maison même de Notre-Seigneur dont vous êtes le gardien. Cela n'est pas possible, et vous ne sauriez être dans l'ignorance de ce qui se passe chez vous, quand nous en sommes informés, nous qui demeurons si loin de vous. Après tout, il n'est pas surprenant due vous n'ayez pas prévu ni remarqué l'heure de la nuit où le voleur est arrivé; mais ce dont je ne puis assez m'étonner, c'est que, le reconnaissant pour ce qu'il est, vous ale l'arrêtiez point et ne l'empêchiez point de vous piller, ou plutôt de piller Jésus-Christ même et d'emporter ce qu'il a de plus précieux, je

a On ne sait s'il s'agit ici de l'évêque de Coutance en France, ou de celui de Constance en Suisse. Il semble plus probable que c'est à l'évêque de cette dernière ville que saint Bernard s'adresse, attendu qu'il dit dans sa lettre: « C'est pour un motif pareil que ce perturbateur insigne s'est fait expulser de France, d'où il s'est réfugié dans le diocèse de celui à qui est adressée cette lettre. A cette époque le siége de Constance était occupé par Hermann d'Arbon, qui alla trouver saint Bernard à Francfort, comme on le voit dans le livre VI des miracles de saint Bernard, chap. I, et le ramena avec lui à Constance. C'est à lui que Geoffroy a dédié son Histoire des miracles de notre saint docteur, livre VI, chap. X.

veux dire les âmes qu'il a faites à son image et rachetées de son sang. Mon langage vous surprend-il et ne savez-vous de qui je veux parler ? C'est d'Arnaud de Brescia, dont la doctrine est Malheureusement bien loin de ressembler à la pureté de ses moeurs. Voulez-vous que je vous le dépeigne en deux mots Y Ce n'est pas un homme qui boit et mange comme un autre, mais, pareil à Satan, il n'a faim et soif que du sang des âmes. C'est un de ceux dont l'Apôtre nous trace le portrait quand il dit: « Ils ont tous les dehors de la piété sans en avoir le fond (II Tim., III, 5), » et que le Seigneur nous peint en ces termes : « Ils se présenteront à vous couverts d'une peau de brebis; mais au fond du cœur ce sont des loups ravissants (Matth., VII, 15). » Jusqu'à présent, partout où cet homme a passé il a laissé de si tristes et si affreuses marques de son séjour, qu'il n'oserait jamais y remettre les pieds. Sa patrie même, agitée par sa présence, s'est vue en proie à d'atroces dissensions; aussi l'a-t-elle dénoncé au souverain Pontife comme l'auteur d'un schisme affreux qui le fit éloigner du sol natal avec le serment solennel de n'y plus retourner sans la permission du Pape. C'est pour le même motif que ce perturbateur insigne s'est fait ensuite expulser de France; car après avoir été repoussé par l'apôtre saint Pierre, il s'était attaché au parti d'un Pierre Abélard, dont il embrassa et soutint les erreurs que l'Église avait signalées et condamnées, avec plus d'entêtement et d'ardeur que ne le faisait celui même qui en était l'auteur.

2. Tout cela n'a point ralenti sa rage, et son bras est encore levé (Isa., V, 25). Errant et vagabond sur la terre, il ne cesse de faire chez les étrangers ce qu'il ne peut plus faire dans sa patrie; il va partout tel qu'un lion rugissant qui cherche une proie à dévorer, et l'on m'apprend qu'il est maintenant chez vous, qu'il ravage votre diocèse et dévore votre peuple comme un morceau de pain (Psalm. XIII, 8). Sa bouche est pleine de blasphèmes et de paroles amères, ses pieds sont rapides dans les voies du meurtre, son passage n'est marqué que par des ruines et des malheurs, il ignore les sentiers de la paix (Psalm. XIII, 6 et 7). C'est un ennemi de la croix du Christ, un homme de discordes, un artisan de schismes, un perturbateur du repos public, un ennemi déclaré de l'union; ses dents sont plus acérées qu'un glaive et plus pénétrantes que des flèches, et sa langue non moins aiguë qu'un dard; ses paroles, plus douces que l'huile, n'en sont pas moins des traits envenimés. Ses discours insinuants et ses dehors de vertus lui gagnent le cœur des grands, il fait ce que dit le Psalmiste: « Il se tient assis en embuscade avec les riches en des endroits bien cachés afin de tuer l'innocent (Psalm. IX, 29). » Mais après s'être assuré leur bienveillance et leur dévouement, on le verra, entouré de gens de guerre, se lever contre les ecclésiastiques, attaquer les évêques eux-mêmes et n'épargner aucun ordre de la cléricature: Après cela, le meilleur parti et le plus salutaire que vous ayez à prendre au milieu de tels dangers, ce serait, je crois, suivant le conseil de l'Apôtre (I Cor., V, 13), de chasser cet homme pervers; ou plutôt, puisque vous êtes l'ami de l'Époux, vous devriez vous saisir de sa personne et le charger de fers pour l'empêcher de courir (le tous côtés et de semer partout le désordre. C'est ce que le souverain Pontife avait prescrit quand il était dans nos contrées, en apprenant tout le mal qu'il y faisait, mais personne ne fut assez zélé pour faire cette bonne action. Hélas! si l'Écriture veut qu'on prenne les petits renards qui ravagent la vigne du Seigneur, à plus forte raison devrait-on enchaîner un loup aussi cruel et aussi redoutable, toujours prêt à fondre sur le bercail du Christ et à égorger ses brebis.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CXCV.

159. On le verra entouré de gens de guerre.... Baronius, à l'année 1140, voit dans ces paroles une prophétie de notre Saint, au sujet d'Arnaud de Brescia, livre II des faits et gestes de Frédéric, chap. XX. «Arnaud était Italien de nation et originaire de Brescia, il fit partie du clergé de cette ville, mais ne fut pas élevé à un ordre supérieur à celui de lecteur. Il avait étudié sous Abélard. Son esprit était pénétrant, sa parole abondante et facile, mais il avait peu de solidité dans les pensées, il aimait les opinions nouvelles et singulières, et il était naturellement porté aux schismes, aux hérésies et aux révolutions.

«Quand, après avoir fini ses études, il revint de France en Italie, il se revêtit d'un habit religieux pour se faire mieux écouter, et se mit à mordre et à déchirer tout le monde, n'épargnant pas plus les simples ecclésiastiques et les évêques que les moines eux-mêmes; il ne ménageait que les laïques. Il disait qu'il n'y avait point de salut pour les clercs qui avaient des biens en propriété, non plus que pour les évêques qui avaient des seigneuries, ni pour les moines qui possédaient des immeubles, et que tous leurs biens appartenaient au prince, qui seul pouvait les donner, mais seulement à des laïques; on disait d'ailleurs qu'il ne pensait pas d'une manière orthodoxe sur le saint sacrement de l'autel, non plus que sur le baptême des enfants. D'après le même auteur, il fut condamné au silence par le concile de Rome de 1138 et chassé d'Italie; il se retira à Zurich, en Allemagne, où il répandit ses doctrines perverses. Mais à la nouvelle de la mort du pape innocent, il revint à Rome,oit il arriva dans les premiers jours du pontificat du pape Eugène III. Il y ralluma la révolte plus ardente que jamais, en proposant aux Romains les exemples de leurs ancêtres qui, par la sagesse du sénat.... avaient soumis l'univers entier à leur autorité. Il les engageait donc à rebâtir la capitale, à rendre au sénat son ancienne importance et à rétablir l'ordre des chevaliers; ce n'était pas, disait-il, l'affaire du Pape de gouverner Rome, il devait se contenter de sa juridiction ecclésiastique. Ces doctrines perverses eurent tellement de succès, que la populace soulevée, non contente d'abattre les palais des grands et des cardinaux mêmes, s'attaqua à leur personne et en blessa très-gravement plusieurs. — Othon rapporte dans un autre endroit que Jordan, fils de Pierre de Léon, fut créé patrice. — A la fin, il fut pris sur les frontières de Toscane et livré au juge séculier; il fut condamné par le préfet de Rome à périr sur un gibet; son corps fut ensuite brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre, pour que la sotte populace ne se disputât pas ses restes comme de précieuses reliques. » Mais bornons-nous à ces détails, qui nous ont paru assez intéressants pour être rappelés ici (Note de Mabillon).

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LETTRE CXCVI. A GUY, LÉGAT DU SAINT SIÈGE, SUR LE MÊME SUJET.

Saint Bernard l'engage à rompre avec Arnaud de Brescia, de peur que sa liaison avec cet hérétique ne t'aide à propager ses erreurs.

1. On dit que vous recevez chez vous Arnaud de Brescia; c'est un homme dont la conversation est aussi douce que le miel, mais dont la. doctrine est empoisonnée. Il a la tête de la colombe et la queue du scorpion; Brescia l'a vomi au monde, Rome l'a en horreur, la France l'a banni, l'Allemagne l'exècre, et l'Italie refuse de lui ouvrir ses portes. Prenez garde que la considération dont vous jouissez ne lui permette de nuire d'autant plus qu'elle est plus grande. A une habileté rare pour le mal, il unit une ferme volonté de le faire; s'il peut compter sur votre appui; il se formera un triple lien extrêmement difficile à rompre et capable, du moins je le crains, de produire les maux les plus fâcheux. Je pense, s'il est vrai que vous le receviez chez vous, ou que vous ne le connaissez pas bien, ou, ce qui est plus probable, que vous espérez le. convertir: Dieu veuille que vous réussissiez et que vous fassiez de cette pierre un enfant d'Abraham ! Quel présent agréable vous feriez à l'Église notre mère ei vous changiez en vase d'honneur pour elle cet homme qui n'a jamais été jusgti'ir présent qu'un vase de honte et d'ignominie! Il est bien permis d'en faire la tentative, mais pourtant un homme sage et prudent doit s'en tenir dans ses essais au nombre de fois que l'Apôtre a lui-même fixé, en disant : « Évitez l'hérétique après que vous l'aurez averti une ou deux fois; et sachez due celui qui ne se corrige point en suite est perverti et condamné par son propre jugement (Tit., III, 10). » Après tout, quand on le verra, je lie dis pas s'asseoir à votre table, mais converser familièrement avec vous, on croira que vous le protégez, et ce lui sera un puissant moyen de faire le mal. Cet ennemi de l'Église répandra sans crainte ses erreurs, et il lui sera d'autant plus aisé de les insinuer dans les esprits, qu'il paraîtra dans une liaison plus intime avec un légat du saint Siége. En effet, à qui viendra-t-il jamais à la pensée qu'un homme revêtu de votre dignité soit fauteur de l'hérésie? Et d'ailleurs, qui est-ce qui aurait le courage d'élever la voix contre un de vos amis, lors même qu'il en viendrait jusqu'à débiter publiquement ses erreurs?

2. Eh quoi! ne voyez-vous pas quels souvenirs il a laissés de sou passage partout où il a été? Ce n'est pas sans raison que le successeur de Pierre l'a contraint de quitter l'Italie où il est né, de passer les monts et de demeurer éloigné de sa patrie; d'ailleurs, il n'est pas un peuple où il se soit réfugié qui n'ait été ravi de le rendre à son pays natal. Un homme qui produit un pareil effet partout oit il va, et qui partout s'attire la haine de ses semblables, n'a évidemment été que trop justement condamné par le Pape qu'on ne saurait accuser d'avoir agi, en ce cas, sans connaissance de cause. Au reste, que peut-on reprocher au jugement du souverain Pontife, quand la vie tout entière de celui qu'il a condamné montre, malgré tous ses déguisements, la justice de la sentence qui l'a atteint? Aussi je trouve que protéger un pareil homme c'est se prononcer contre le Pape et contre Dieu même; car quelle que soit la bouche qui prononce une sentence juste, elle est certainement l'organe de celui qui dit par le Prophète : « C'est moi qui juge avec équité (Isa., LXIII, 1). » Mais je compte trop sur voire prudence et sur vos sentiments de délicatesse pour douter que, étant informé de la vérité par ma lettre, vous agissiez selon ce que réclament de vous votre propre honneur et l'intérêt de l'Eglise dont vous êtes le légat. Au reste, soyez bien certain que je suis plein d'affection et de dévouement pour votre personne.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CXCVI.

160. L'abbé de Charlieu.... Cette abbaye est une fille de Clairvaux; elle était située dans le diocèse de Besançon, et fut fondée en 1131. Ce monastère eut pour premier abbé Guy, dont il est parlé dans cette lettre. Injustement attaqué et opprimé par lin certain moine, il s'adressa au pape Innocent, pour lequel saint Bernard lui remit une lettre de recommandation (c'est la lettre cent quatre-vingt-dix-huitième). Cet homme habile obtint que sa cause serait déférée à des juges de France; on fit choix de Jean, qui d'abbé de Bonnevaux était devenu évêque de Valence, et de l'évêque de Grenoble, qui mirent fin au litige. C'est de là qu'est venu l'usage pour les religieux de Charlieu de soumettre toutes les questions intéressant leur ordre au jugement des Cisterciens, à cause de ra pureté éprouvée de leur foi, et de l'honorable exception en droit consignée dans ces lignes : « Bien qu'il ne soit permis à personne d'être juge non pas seulement dans sa propre cause, mais même dans la cause des siens, toutefois, s'il arrive que le juge est tel qu'on ne puisse avec une apparence de vérité soupçonner son intégrité, comme si, par exemple, il s'agissait d'un religieux de Cîteaux, ce principe de droit ne serait plus applicable, et un tel juge ne pourrait être récusé, » selon Tiraqueau (des Peines temporelles, XV, n. 60), et plusieurs autres canonistes.

L'affaire fut décidée en faveur de l'abbé de Charlieu; Pierre ne s'en tint pas là et interjeta de nouveau appel à Rome; mais saint Bernard écrivit alors au pape Innocent sa lettre cent quatre-vingt-dix-neuvième, pour le prier de confirmer la sentence des évêques (Note de Mabillon).

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LETTRE CXCVII. A PIERRE, DOYEN DE BESANÇON (a).

L’an 1141

Saint Bernard blâme son mauvais procédé envers l'abbé de Charlieu (b).

L'abbé de Charlieu entreprend un voyage qui me le fait regarder comme mort pour nous ; mais ce qui me cause une peine excessive, c'est qu'on vous impute le danger auquel il va se trouver exposé et les fatigues qui lui sont réservées. Je ne m'attendais pas à cela de votre part, c'est un procédé que je n'ai point mérité, et j'avais conçu de vous une opinion toute différente. Ceux qui ont vu votre manière d'agir m'ont assuré que vous ne vous êtes montré en cette occasion ni juste ni loyal, et je ne suis pas trop éloigné de les croire, attendu que le révérend abbé de Bellevaux n'a pas non plus beaucoup à se louer de vous. Je vous en prie, ne vous faites point le persécuteur des serviteurs de Dieu qui, vous le savez, a dit en parlant d'eux : « Quiconque les touche me touche moi-même à la prunelle de l'oeil (Zach, II, 8). » N'arrachez pas vous-même de mon esprit la bonne opinion que j'avais conçue de vous, je vous le dis, non pas dans un esprit d'aversion, mais, au contraire, pour vous engager à faire disparaître tout ce qui peut nuire à mon amitié pour vous. C'est donc en qualité d'ami que je vous assure qu'il est de votre intérêt et de celui de votre Eglise que le Pape ne soit point informé de tout ce qui s'est passé dans cette affaire.

a Deux manuscrits de la Colbertine portent: « A Pierre de Besançon, » sans faire mention de son titre, dans un troisième on lit : « A Pierre le Bisontin; » un quatrième a la même suscription, avec une différence dans l'orthographe du mot Besançon: les premières éditions portent: « à Pierre le Bisontin ; ». Nous pensions, d'après les deux lettres suivantes qui semblaient avoir trait à la même affaire, que celle-ci était adressée à un religieux de la Chaise-Dieu, monastère fameux de Bénédictins situé en Auvergne; mais une charte datée de 1132, d'Anséric, archevêque de Besançon, concernant le monastère de Favernay, en fait deux personnages différents; en effet, elle est soussignée en même temps par Pierre de Trèves, doyen de Saint-Etienne, et Hugues, archidiacre de Favernay. Saint-Etienne était la cathédrale de Besançon, comme l'avait été l'église de Saint-Jean, qui subsiste encore à présent (du temps de Mabillon), et une autre église maintenant détruite.

b L'abbaye de Charlieu est une fille de Clairvaux ayant pour abbé, à l'époque oh saint Bernard écrivait cette lettre, le même Guy, que celui dont il est parlé dans la lettre suivante, et qui signa aussi au bas de la charte d'Anséric mentionnée plus haut. Charlieu est situé dans le diocèse de Besançon. L'abbaye de Bellevaux, issue de Morimond, était à peu de distance de Besançon. Il est question de Charlieu au livre IV de la Vie de saint Bernard, n. 40, et de Bellevaux, au n, 7.

LETTRE CXCVIII. AU PAPE INNOCENT.

L’an 1141

Saint Bernard l'exhorte et venger l'abbé Guy des violences et des injustes agressions dont il a été l'objet; il n'est pas de rôle qui siée mieux que celui-là au souverain Pontife.

1. La procédure que notre très-cher frère Guy, abbé de Charlieu, vous a remise entre les mains, vous convaincra, je le pense, non-seulement de son innocence et de l'injustice de sa partie, mais encore de l'incurie de son juge. La violence de l'agression et le manque de justice ont réduit Ce pauvre abbé à recourir à Votre Sainteté, malgré les fatigues et les dépenses d'un long voyage etiles périlleuses conjonctures des temps. Il a mieux aimé risquer sa vie que de la passer dans les alarmes et dans la privation de cette tranquillité qu'il a toujours chérie. Je prie donc Votre Sainteté de faire un accueil bienveillant à cet humble et pauvre religieux qui s'expose à des peines et à des fatigues si fort au-dessus de ses forces pour s'adresser directement à vous. Déjà une ou deux fois j'ai eu occasion de vous faire le portrait de celui qui l'attaque, c'est un prévaricateur de sa propre règle et un dissipateur des biens de son monastère (a); j'ajouterai même aujourd'hui, les larmes aux yeux, que c'est un ennemi de la croix de Jésus-Christ, un violent oppresseur des gens de bien qui vivent dans son voisinage, un persécuteur des pauvres, un homme qui, après avoir dévoré son propre bien, se jette sur celui de ses voisins, qu'il tourmente comme un véritable tyran. Sous l'habit religieux il fait le métier de voleur, foule aux pieds toute règle monastique, et se met aussi peu en peine des saints canons que des lois. Il s'est fait un front qui ne sait plus rougir, une âme que la crainte laisse sans émotion, que les motifs de religion ne touchent plus, et qui ne se montre accessible qu'aux mouvements de la colère, à l'audace du mal et à l'attrait de l'injustice. Je me demande comment il se fait que l'abbé de la Chaise-Dieu, qui est un si saint prélat, ignore ou tolère de si grands dérèglements dans un de ses religieux.

2. Après tout, cela le regarde, et je n'ai rien à voir dans cette affaire; qu'il tombe ou qu'il demeure debout, cela n'importe qu'à son supérieur ; je ne demande qu'une chose, c'est d'être mis à l'abri de ses

a Ce doit être l'abbaye de Favernay qu'Anséric, archevêque de Besançon, donna en 1133 à gouverner à Etienne de Mercœur, abbé de la Chaise-Dieu. C'est avec raison que saint Bernard appelle cet abbé un saint prélat, car on prétend qu'il fit des miracles; il mourut le 29 mars 1146. On peut. sur l'abbaye de Favernay, lire la lettre trois cent quatre-vingt-onzième.

violences. Après avoir inutilement tenté d'autres voies et cherché partout un protecteur sans pouvoir en trouver, nous avons enfin levé les yeux vers vous qui êtes l'asile de tous les opprimés, et nous sommes venus nous jeter à vos pieds dans l'espérance que vous nous délivrerez de ses persécutions. Vous le pouvez si vous le voulez; car il est certain que toutes les affaires de l'Eglise relèvent de votre souveraine autorité et de votre plein pouvoir. La plus belle prérogative de votre suprématie, celle qui en relève plus particulièrement l'éclat et la grandeur, et rehausse singulièrement la gloire du Siége apostolique, c'est de pouvoir arracher le pauvre, des mains du puissant qui l'opprime. Il n'est point à votre couronne de joyau plus précieux que ce zèle avec lequel vous avez coutume de protéger les opprimés et d'écarter de dessus la tête des justes le joug que les pécheurs essaient d'y faire peser, « afin. que le juste lui-même ne se pervertisse pas (Psalm. CXXIV, 3), » et « qu'il ne soit pas consumé de chagrin pendant que son impie oppresseur s'enorgueillit du succès de ses violences (Psalm. X, 2, juxta Hebr.). Mais ce qui fait souffrir l'un en ce monde sera dans l'autre une source de supplices affreux pour l'oppresseur.

3. Il y a aussi une maison de notre ordre dans le voisinage de Charlieu, qui souffre également beaucoup des vexations d'hommes impies et se trouve dépourvue de tout défenseur; j'ose employer mes larmes et mes prières pour émouvoir vos entrailles paternelles en sa faveur. L'abbé qui est chargé de vous remettre cette lettre vous dira de vive voix et sans déguisement quels sont les auteurs de ces violences et le prétexte. sur lequel ils se fondent pour les exercer. Que le Dieu tout-puissant nous conserve longtemps encore un Pontife tel que vous, qui nous protége tous, nous autres pauvres religieux, dans la vie pénitente que nous avons embrassée, « et nous délivre des mains de nos ennemis, afin que nous servions Dieu, libres de tonte crainte (Luc., I, 74). »

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LETTRE CXCIX. AU MÊME PAPE, SUR LE MÊME SUJET.

Saint Bernard le prie de vouloir bien ratifier la sentence prononcée en faveur de certains religieux opprimés injustement, et l'engage à ne plus prêter désormais l'oreille à des dépositions mensongères.

Jusqu'à quand l'impie s'enflera-t-il d'orgueil et le pauvre sera-t-il consumé de chagrin? Jusqu'à quand tant d'impudence triomphera-t-elle de l'innocence sous le pontificat d'Innocent? Sans doute ce sont nos péchés qui sont cause que Votre Sainteté tarde tant à reconnaître l'imposture et à écouter leg plaintes que nous poussons vers Elle en cette occasion, car je ne sache pas que jamais jusqu'à présent Elle ait tant tardé à comprendre une affaire et à s'en émouvoir. Je vous conjure, au nom de Celui qui vous a choisi pour être le refuge des opprimés, de mettre enfin un terme à la violence du méchant et à l'affliction du malheureux, car il n'est plus possible de douter ni de l'une ni de l'autre; elles ont été toutes les deux trop bien mises en lumière. Toute, cette affaire a été plaidée et jugée par votre ordre; il ne reste donc plus à Votre Sainteté qu'à confirmer la sentence qui a été prononcée. Qu'at-elle besoin maintenant de prêter l'oreille aux paroles d'un homme de mauvaise foi, quand elle a contre lui la sentence de deux prélats tels que les évêques de Grenoble et de Valence? Je me jette de nouveau à vos pieds et vous prie, avec toutes les instances possibles, de ne pas permettre qu'un homme aussi injuste que violent consomme la ruine d'une maison religieuse. Comment, en effet, pourrait-il épargner notre monastère quand il a presque entièrement perdu le sien? J'ajouterai, avec la hardiesse que vous nie connaissez, que si Votre Sainteté nie faisait l'honneur de suivre mon avis, elle ferait rentrer dans son couvent cet homme qui abuse de ses bontés, et ordonnerait à l'abbé de la Chaise-Dieu de nommer au monastère qu'il occupe si indignement un abbé vertueux qui y fît observer la discipline régulière. Cette action ne serait pas moins digne du successeur des Aptîtres qu'agréable à Dieu, et elle tournerait à l'honneur de l'abbé et des religieux de la Chaise-Dieu, en mène, temps que, par ce moyen, vous sauveriez l'âme de. cet homme et le monastère qu'il accable de tout son poids.

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LETTRE CC. A MAÎTRE ULGER, ÉVÊQUE D'ANGERS, AU SUJET D'UN GRAND DIFFÉREND QUI S'ÉTAIT ÉLEVÉ ENTRE LUI ET L'ABBESSE (a) DE FONTEVRAULT.

Vers l’an 1140

l . J'ai bien plus envie de pleurer due d'écrire, mais la charité ne se refuse ni à verser des larmes ni à écrire une lettre; je ferai donc ces deux

a C'était Pétronille, première abbesse de Fontevrault, que remplaça Mathilde en 1150. Le Nécrologe, à la date de sa mort, 24 avril, rapporte qu'elle fut faite abbesse par maître Robert, fondateur de l'ordre de Fontevrault, célèbre monastère de femmes, situé dans le diocèse de Poitiers, sur les confins de ceux de Tours et d'Angers. Le différend qui s'éleva au sujet de la propriété de ce monastère entre les religieuses de Fontevrault et Ulger, évêque d'Angers, fut très-sérieux. Orderic Vital vante le savoir et la piété d'Ulger, livre XII, page 532, à l'année 1124, époque à laquelle il succéda à Rainaud, promu à l'archevêché de Reims. D'après les actes des évêques du Mans, tome III des Analectes, page 335, il se distinguait entre tous les prélats de son temps par son savoir, la pureté de ses moeurs et la sainteté de sa vie. il entreprit plusieurs fois le voyage de Rome à l'occasion de ce procès; les papes Innocent et Lucius prirent la défense des religieuses, comme on le voit Par leurs bulles dans l'histoire de Fontevrault, et dans la seconde dissertation pour le bienheureux Robert d'Arbrisselles, Voir la lettre trois cent quarantième.

choses en même temps, je pleurerai sur vous et j'écrirai pour moi, aussi bien que pour les faibles que vous scandalisez. Peut-être me direz-vous que le scandale n'est pas votre fait; mais nierez-vous du moins que vous y donniez occasion? Or il n'est rien que je ne sois prêt à souffrir plutôt que de vous savoir en pareille passe; je ne prétends pas que vous soyez dans votre tort, c'est une chose qu'il ne m'appartient pas de décider et que j'abandonne à celui qui nous jugera un jour; mais je n'en dirai pas moins : Malheur à celui ou à celle par qui le scandale arrive, et, quel qu'il soit, il en sera certainement puni. Toutefois, puisque c'est à vous que je m'adresse en ce moment, veuillez excuser mon indiscrétion, je vous prie, et me permettre de vous parler avec la plus grande liberté; le zèle et l'affection qui m'ont fait commencer me pressent d'aller jusqu'au bout. Je parlerai donc malgré le respect que je dois à votre âge, la déférence que réclame votre dignité et la considération qui s'attache au nom de maître Ulger; car plus le nom est illustre, plus le scandale est grand. Je vais donc sortir de mon caractère et m'oublier moi-même, jusqu'à faire des remontrances à un vieillard, à reprendre un évêque, à faire la leçon à un maître et à donner des conseils de sagesse à un sage. Je veux tout oser pour contenter l'amour et l'admiration que j'ai toujours ressentis pour la gloire et la sainteté de votre nom. Il m'est extrêmement pénible de voir affaiblie, ne fût-ce qu'un peu, par l'envie du démon, la bonne odeur de votre réputation, qui se répandait autrefois partout, et il ne l'est pas moins non plus pour l'Église de Dieu dont vous avez fait jusqu'à présent l'éclat et la consolation.

2. Je sais bien que vous faites bon marché de la gloire, je vous en féliciterais si vous n'en portiez le mépris jusqu'à compromettre les intérêts de Dieu; je n'ignore pas non plus avec quelle énergie vous défendez vos droits, même contre les princes de ce monde, et je vous en louerais de bon coeur s'il n'y avait dans votre fait autant d'obstination que de fermeté. Mais combien plus de religion et de gloire y aurait-il à supporter courageusement le tort qui vous est fait, afin de ménager les intérêts de Dieu en ménageant votre propre réputation ? D'ailleurs je ne vois pas bien comment volis pouvez vous trouver en sûreté de conscience tant que dure ce scandale. En effet, tout n'est pas dit pour vous, parce que vous pouvez rejeter la faute sur un autre; car si ce n'est pas vous qui avez donné le scandale, du moins vous pouvez le faire cesser. Or direz-vous qu'il n'est pas mal à vous de ne vouloir point l'arrêter, ou qu'il serait sans gloire d'essayer de le faire ? Si c'est un devoir pour nous de cesser de pécher, ce nous est un honneur d'empêcher que les autres ne pèchent. Par conséquent, quel que soit l'auteur du scandale, rien que l'impuissance ne saurait nous dispenser de le faire cesser. D'ailleurs, n'est-ce point aux anges qu'il appartient de retrancher les scandales du royaume de Dieu ? Si vous demandez où je veux en venir, je vous répondrai par ces paroles de l'Écriture: «Les lèvres du prêtre sont les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche que l'on recherchera la connaissance de la loi, parce qu'il est l'ange du Seigneur (Malach., II, 7); » et je conclurai que vous manquez à votre ministère si vous négligez d'enlever le scandale quand vous le pouvez. Décidez maintenant si votre conscience est en sûreté, vous qui vous dispensez de le faire cesser. Mais je vais plus loin encore, je ne trouve pas que ce soit assez pour vous de remplir tout simplement votre ministère, vous êtes de plus tenu de l'honorer.

3. Je pourrais aller plus loin encore si j'avais toute la hardiesse que je me promettais au début, mais j'aime mieux céder la parole à un maître à qui son titre d'évêque donne le droit de dire à un autre évêque la vérité toute nue. Or voici comment il s'exprime: « C'est déjà un péché pour vous que vous ayez des procès entre vous, consentez plutôt à perdre quelque chose (I Cor., VI, 7). » Voilà le miroir qu'il présente à vos regards; il vous est facile d'y apercevoir votre défaut aux rayons du Soleil de justice. Eh quoi! je ne sais vraiment pas de quelle valeur assez grande petit être ce malheureux petit coin de terre pour vous empêcher de distinguer une vérité si manifeste, ou de mettre obstacle à un arrangement si désirable? je prie Dieu, mon très-révérend et très-illustre Père, de vous faire goûter le conseil que je vous donne, ou plutôt que vous font entendre tous ceux qui vous aiment selon Dieu.

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LETTRE CCI. A BAUDOUIN, ABBÉ DE RIÉTI (a).

Saint Bernard l'exhorte à s'appliquer avec zèle aux devoirs de sa charge qu'il réduit à la prédication par la voix et par l'exemple, et particulièrement à la prière.

1. L'affection dont votre lettre déborde pour moi est bien faite pour réveiller la mienne. Combien je regrette, hélas! de ne point avoir le loisir de vous écrire aussi souvent que mon coeur le voudrait! Mais je ne veux point perdre le temps à vous faire accepter les raisons qui s'y opposent et me servent d'excuse; vous me connaissez trop bien pour cela,

a Ce n'est pas le même que le cardinal qui avait été, comme celui-ci, disciple de saint Bernard, et à qui sont adressées les lettres cent quarante-quatrième et deux cent quarante-cinquième. En effet celui-ci était déjà cardinal quand le premier devint abbé de Riéti, où s'élevaient deux monastères, l'un de Saint-Matthieu, et l'autre du Bon-Pasteur, dont Baudouin fut chargé. On peut lire, pour ce qui le concerne, les additions d'Ughel à Ciacon, sous Innocent II, et une autre lettre à l'abbé de Riéti, qui se trouve à la suite de celles de saint Bernard.

vous savez de quel pesant fardeau je me trouve accablé et les gémissements. que je ne cesse de pousser. Vous ne mesurerez donc pas l'étendue de mon affection pour vous à la brièveté de ma lettre; le nombre de mes occupations peut bien m'empêcher d'écrire aussi longuement que je le voudrais, mais ne saurait diminuer en quoi que ce soit mon amour pour vous. tine action en exclut ou en suspend une autre, mais que peut-elle sur le coeur? Quand je vous avais près de moi et que je goûtais le plaisir de vous posséder, je ressentais pour vous toute l'affection qu'une mère éprouve pour un fils unique; votre éloignement n'altérera en rien la vivacité de ces sentiments; s'il en était autrement, il semblerait que je vous aimais beaucoup moins pour vous que pour moi. Il est bien certain que vous m'étiez d'un très-grand secours, aussi devez-vous en conclure que mon affection pour vous était parfaitement désintéressée, puisque je vous aurais encore aujourd'hui près de moi si je n'avais consulté que mon intérêt. Mais j'ai préféré généreusement votre avantage au mien en vous plaçant moi-même dans un poste d'où vous ne sortirez que pour être établi sur tous les biens de votre maître.

2. C'est à vous maintenant de vous montrer serviteur prudent et fidèle et de distribuer le pain céleste à vos confrères avec zèle et charité. Ne prétendez pas vous excuser sur votre peu d'expérience ou sur votre incapacité feinte ou sentie par vous, car il n'y a pas plus de mérite dans une timidité qui paralyse que de vertu dans une humilité qui manque de sincérité; vous devez donc remplir toutes les obligations de votre charge. Que la pensée du devoir vous fasse passer par-dessus votre timidité et agir en maître. Sans doute vous êtes nouvellement entré en charge, mais vous n'en avez pas moins contracté toutes les dettes ale votre emploi. Pensez-vous que votre créancier se payera de vos raisons et vous tiendra quitte parce que vous êtes nouvellement en place ? Croyez-vous que l'usurier fera le sacrifice des premiers mois de ses revenus? Vous aurez beau lui dire que vous êtes dans l'impuissance de satisfaire à vos obligations, je vous répondrai qu'on ne vous demande que ce que vous pouvez faire, rien de plus. Contentez-vous de faire fructifier le talent que vous avez reçu et soyez tranquille pour le reste. Si vous avez beaucoup reçu, donnez beaucoup, sinon donnez du moins le peu que vous avez, car celui qui ne sait point se montrer fidèle dans les petites choses ne saurait l'être dans les grandes. Donnez donc tout ce que vous avez, car on exigera de vous jusqu'à la dernière obole, mais on ne vous demandera pas plus que vous n'avez.

3. De plus, donnez de l'autorité à vos paroles. Qu'est-ce à dire? c'est due vos oeuvres doivent répondre à vos discours, et que vous êtes obligé de prêcher d'exemple avant de le faire de bouche. L'ordre exige que vous portiez vous-même le premier le fardeau dont vous voulez que les autres se chargent, afin de savoir par vous-même ce qu'on peut attendre d'eux. Si vous ne le faites pas, vous serez comme le paresseux dont le Sage se moque, qui n'a pas même le courage de porter la main à sa bouche pour s'empêcher de mourir de faim (Prov., XXVI, 15) ; et vous mériterez que l'Apôtre vous dise ; « Vous prêchez aux autres et ne vous prêchez pas à vous-même (Rom., II, 21) ! » qu'on vous applique enfin le reproche que Jésus adressait aux pharisiens en disant qu'ils lient et mettent sur les épaules des autres des fardeaux qu'ils ne voudraient pas toucher eux-mêmes du bout du doigt (Matth., XXIII, 4). Je ne connais pas de discours plus éloquent que l'exemple; il persuade aisément ce qu'on dit, parce qu'il montre que ce qu'on veut persuader de faire est possible en effet. La prédication et l'exemple sont donc les deux devoirs essentiels de votre charge et ceux dont la pratique seule peut vous laisser en sûreté de conscience; mais si vous êtes sage, je vous conseille d'y joindre la prière; par là vous répondrez à l'injonction trois fois répétée du Seigneur à saint Pierre de paître ses brebis (Joan., XXI, 17), et vous satisferez au nombre mystérieux de sa triple recommandation en paissant votre troupeau par la prédication, par l'exemple et par la prière. Tout est là pour vous, parler, agir et prier; mais la prière l'emporte sur le reste; car si les paroles puisent leur foret dans les actes, actes et paroles ne sont efficaces que par la prière. Hélas ! voici qu'on me réclame ailleurs et qu'on m'arrache la plume des mains! Je n'ai plus que le temps de vous prier de me tirer le plus tôt possible de l'inquiétude oit vous m'avez jeté par les plaintes que vous me faites, et de m'expliquer ce que vous voulez dire quand vous vous plaignez d'avoir été blessé par une main dont vous étiez loin de vous attendre que vous eussiez rien à redouter. Ce que vous dites là, je l'avoue, m'inquiète.

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LETTRE CCII. AU CLERGÉ DE SENS.

L’an 1144

Saint Bernard l'exhorte à procéder avec réflexion et maturité à l'élection d'un nouveau pasteur.

Il est bien important, mes très-chers Frères, que vous procédiez avec tout le soin possible au choix d'un nouveau pasteur pour, remplacer le saint prélat (a) que vous avez perdu; car si vous agissez avec précipitation, sans ordre et sans réflexion, et si vous faites une élection irrégulière ou défectueuse en quoi que ce soit, vous vous exposerez à la voir annuler et vous vous engagerez dans les mêmes difficultés où quelques Églises de

a Il se nommait Henri ; il eut pour successeur, en 1144, l'abbé Hugues de Pontigny, selon la Chronique de Hugues, moine de Saint-Marien, et celle de Saint-Pierre-le-Vif. Voir la lettre cent quatre-vingt-deuxième.

votre voisinage (a) se sont jetées. Que ce qui leur arrive vous serve de leçon et vous fasse ouvrir les yeux sur ce que vous avez à faire dans la conjoncture présente. Ce n'est pas une petite affaire que de redonner un digne pasteur à l'illustre Eglise de Sens; aussi ne devez-vous procéder à une élection de cette importance qu'avec la plus grande circonspection. Il est à propos que l'on attende l'avis des évêques suffragants et le consentement des religieux du diocèse, et qu'on règle en commun une affaire qui intéresse tout le monde; autrement, mes très-chers Frères, je prévois avec douleur une foule de tribulations pour votre Eglise, et pour vous, une multitude de déboires, ce qui ne peut manquer d'arriver, soyez-en sûrs, si vous faites une élection qu'il faille casser ensuite. Prescrivez donc un jeûne général, convoquez les.6vêques et les religieux intéressés, et n'omettez aucune des solennités requises par les canons pour une élection de cette importance. J'espère que le Saint-Esprit inspirera vos votes et que vous ferez honneur à votre ministère en conspirant tout d'une voix à procurer la gloire de Dieu et le salut de son peuple.

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LETTRE CCIII. A ATTON, ÉVEQUE DE TROYES, ET A SON CLERGÉ.

Saint Bernard les presse d'interdire la carrière des armes et le mariage à un clerc nommé Anselle.

« Si l'un de vous s'égare, dit l'Ecriture, celui qui le ramènera dans le chemin de la vérité, non-seulement sauvera l'âme de ce pécheur, mais encore couvrira la multitude de ses propres péchés (Jac., V, 19). » Or notre ami Anselle s'égare, cela n'est pas douteux, et si on le laisse faire il ne sera pas le seul à faire fausse route; il est d'une trop haute naissance pour n'en pas entraîner beaucoup d'autres à sa suite. Pour moi, je mets au nombre de ses complices non-seulement ceux qui suivent son exemple, mais encore tous ceux qui, pouvant le ramener des sentiers de l'erreur, n'essaient point de le faire. Pour ce qui me regarde, je n'ai rien à me reprocher, car je lui ai écrit, comme je vous l'écris à vous-mêmes en ce moment, qu'il est défendu à un clerc de porter les armes et à un sous-diacre de se marier (b). Faites des remontrances au pécheur, de peur qu'il ne meure dans son péché, et que celui qui a donné pour lui son sang adorable ne vous demande compte du sien. Ne l'entendez-

a Ce sont les Églises d'Orléans, lettre cent cinquante-sixième; de Châlons-sur-Marne; lettre deux cent quarante-quatrième; et de Langres, lettres cent soixante-quatrième et suivantes.

b On peut lire sur le célibat des sous-diacres la lettre quarante-deuxième, livre ! de Grégoire le Grand.

vous pas vous crier du haut du ciel : La Vierge d'Israël tombe et nul ne lui tend la main pour la soutenir ! Jusqu'à quand laisserez-vous ce hoyau dans la boue (Amos., V, 2) ? Ramassez, ramassez bien vite cette perle, elle est trop brillante et trop précieuse pour demeurer plus longtemps dans le fumier; ramassez-la avant que les pourceaux, je veux parler des esprits immondes, la foulent aux pieds, et que ce vase d'honneur soit changé en un vase d'ignominie.

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LETTRE CCIV. A L'ABBÉ DE SAINT-AUBIN (a).

Vers l’an 1140

Saint Bernard lui témoigne toute son affection et le désir qu'il aurait de le voir, lequel ne sera peut-être satisfait que dans l'autre vie, à moins que quelque circonstance ne leur permette de se rencontrer dans celle-ci.

Je ne vous connais que de réputation, et ce m'est encore bien précieux de vous connaître ainsi; car vous êtes si profondément entré dans mon coeur qu'au milieu même des occupations les plus nombreuses votre douce pensée, Frère bien-aimé, me revient sans peine à l'esprit et domine si bien toutes les autres que j'éprouve un véritable bonheur à m'y arrêter. Mais plus je pense à vous, plus je me sens le désir de vous voir. Quand aurai-je ce bonheur et l'aurai-je jamais? Si ce n'est en ce monde, j'espère bien que ce sera dans la céleste patrie, pourvu que nous ne cessions de soupirer après elle et que nous n'ayons point sur cette terre de demeure permanente. Oui, nous nous verrons là-haut, et notre coeur sera inondé de bonheur. Mais en attendant je veux me réjouir de tout ce que la renommée m'apprend de vous, jusqu'à ce que je goûte avec vous une joie sans mélange, quand, à la résurrection générale, nous nous rencontrerons sous les yeux du Seigneur. Je me recommande à vos prières et à celles de vos religieux; c'est la grâce que je vous prie d'ajouter à toutes celles dont vous êtes pour moi la cause ou l'occasion.

a Quelques manuscrits portent de Saint-Albans, célèbre abbaye d'Angleterre, fondée par le roi Offa; mais nous préférons la version que nous donnons: Saint-Aubin est un monastère d'Angers; c'est de cette maison que venait Guillaume « quand l'abbé Bernard le reçut; ses vertus jetèrent un si vif éclat qu'elles inspirèrent de l'admiration même aux plus saints religieux, » Exorde de Cîteaux, livre III, chap. XIV.

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LETTRE CCV. A L'ÉVÊQUE DE ROCHESTER (a).

Vers l’an 1140

Saint Bernard se plaint de la manière dont il lui a écrit et lui assure qu'il n'a rien fait pour s'attirer de lui une lettre aussi sévère.

Votre lettre est bien dure, et je ne sais comment je me la suis attirée; en quoi. vous ai-je donc offensé? Est-ce en conseillant à maître Robert le Noir de demeurer quelque temps a Paris ? Mais j'ai cru bien faire en lui donnant ce conseil, et je suis encore dans les mêmes sentiments sur ce point, attendu qu'il est connu pour rie professer qu'une saine doctrine. Est-ce en priant Votre Grandeur de consentir à le laisser dans cette ville? Mais je le ferais encore si je ne craignais de vous blesser comme la première fois. Est-ce en vous disant qu'il avait ici des amis jouissant d'un grand crédit à la cour (b)? Mais si je vous ai dit cela, c'est parce que je craignais, comme je le crains encore, que vous ne vous attirassiez leur haine. D'ailleurs, je ne saurais approuver, et n'approuve pas en effet, qu'après qu'il eut interjeté appel de votre sentence vous ayez, à ce qu'on dit, fait saisir ses revenus. En tous cas, je ne lui ai jamais conseillé, comme je ne le lui conseille pas encore à présent, d'aller en quoi que ce soit contre votre volonté. A présent, je prie Votre Grandeur de croire que je suis pénétré pour elle du respect qui lui est dû et disposé à lui témoigner tout mon dévouement; mais parce que je me sens toujours dans ces dispositions, je n'hésite pas à vous prier encore et même à vous conseiller de permettre à maître Robert de demeurer quelque temps à Paris. Je prie le Seigneur de vous récompenser dans le ciel des services que vous m'avez rendus dans la personne de mes enfants, les religieux que j'ai envoyés en Irlande.

a C'était Ascelin ou Anselme. Il avait succédé, en 1137, à Jean, dans l'évêché de Rochester, qu'il occupa pendant dix ans.

b Cette expression, sous la plume de saint Bernard, désigne ordinairement la cour de Rome, comme on peut le voir, entre autres endroits, dans le titre du la lettre deux cent dix-neuvième.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTTE CCV.

161. Robert le Noir.... Il était Anglais de nation. Après avoir professé les lettres à Paris, il retourna dans sa patrie et releva l'université d'Oxford d'une ruine presque complète. Les brillantes qualités de son esprit et la pureté de sa doctrine le firent appeler à Rome par le pape Innocent Il; il devint cardinal du titre de Saint-Eusèbe; c'est le premier de sa nation qui fat honoré de la pourpre romaine, à moins qu'on ne veuille compter avant lui un certain Ulrin. On n'est pas d'accord sur l'année de sa promotion; Onuphre et Chaccon pensent que ce fut en 1134. Il est bien certain qu'il n'était pas encore cardinal à l'époque où saint Bernard écrivait cette lettre, qui se trouve, dans la collection même des lettres de notre Saint, placée vers l'au 1140. D'un autre côté Godyin, dans son Histoire des évêques d'Angleterre, prétend que cette lettre est adressée à Ascelin ou Anselme, qui monta sur le siège épiscopal de Rochester en 1137 ; de plus, saint Bernard, à la fin de sa lettre, remercie l'évêque de Rochester des services qu'il lui a rendus dans la personne de ses enfants, les religieux qu'il avait envoyés en Irlande ; or il est certain qu'il n'y avait pas de Cisterciens dans cette île avant l'année 1139, époque à laquelle saint Malachie vint pour la première fois à Clairvaux; c'est du moins ce qui résulte du chapitre XVI de la Vie de ce saint évêque, où saint Bernard, qui en est l'auteur, rapporte que saint Malachie avait envoyé à Clairvaux quelques-uns de ses amis pour se façonner à la règle de Cîteaux, qu'ils introduisirent en 1141 en Irlande, dans l'abbaye de Monaster-Mohr, la première maison de Cisterciens connue dans cette île, après celle de Sainte-Marie de Dublin, qui embrassa, dit-on, la règle de Cîteaux en 1139. D'après cela nous pensons, avec un auteur anglais de l'ordre de Saint-Benoit, que Robert le Noir fut mandé à Rome par le pape Innocent, fait cardinal par le pape Lucius et chancelier de la cour de Rome par Eugène III sous le pontificat duquel il mourut.

On l'appelle le plus ancien des théologiens; en tout cas, les beaux et nombreux monuments de son génie, dont Pitt nous a donné le catalogue, montrent assez qu'il était fort instruit; ils seraient encore maintenant dans un profond oubli, si un des nôtres, le révérend père dom Hugues Mathoud, abbé de Sainte-Colombe, de Sens, n'avait publié de cet auteur huit livres de sentences enrichis de notes et di remarques très-savantes. Pour de pluls amples renseignements, on peut consulter les notes de la lettre deux cent trentre-quatrième (Note de Mabillon). .

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LETTRE CCVI. A LA REINE (a) DE JÉRUSALEM.

Saint Bernard lui recommande un de ses parents, et termine sa lettre en l'engageant à vivre sur le trône qu'elle occupe en ce monde, de manière à en mériter un dans l'autre.

On sait que j'ai quelque crédit auprès de vous, de là vient que beaucoup de personnes qui entreprennent le voyage de Jérusalem me demandent des lettres de recommandation pour Votre Excellence. Le jeune homme qui vous remettra ce billet est de ce nombre, et de plus il est mon parent; il est, dit-on, d'une grande bravoure et de moeurs fort douces. Je suis heureux de voir qu'il aime mieux mettre son épée au service du Roi du ciel, du moins pour un temps, qu'à celui d'un prince de la terre. Je prie donc Votre Majesté de vouloir bien porter à ce jeune homme, en nia considération, le même intérêt que vous avez daigné témoigner à tous ceux de mes autres parents que j'ai pu vous recommander. Quant à vous, prenez garde que les plaisirs de la chair et les vanités du siècle ne vous fassent perdre la couronne du ciel. Que volis aurait-il servi, en effet, de régner quelques jours sur la terne si vous veniez à perdre le royaume des cieux? J'aime à croire que, par la grâce de Dieu, il n'en sera pas ainsi, j'en réponds même, d'après ce que mon très-véridique et très-cher oncle André (*) m'a rapporté de vous, car sort témoignage m'inspire la plus grande confiance; certainement vous ne cesserez de régner ici-bas que pour régner dans les cieux. Soyez charitable envers les pauvres et les voyageurs, ayez surtout les yeux ouverts sur le sort des prisonniers; c'est par là que vous vous rendrez Dieu propice. Ecrivez-moi souvent, il vous est facile de le faire, et ce sera pour moi un sensible plaisir d'être pleinement et sûrement renseigné par vous sur l'état de votre santé et sur les bonnes dispositions de votre âme.

a C'était Mélusine. Les lettres deux cent quatre-vingt-neuvième, deux cent cinquante-quatriéme et trois cent cinquante-cinquième lui sont également adressées.

(*) Le même que celui à qui est adressé la 288e lettre.

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