LET. CCCXI-CCCXX
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LETTRE CCCXI . A HAIMERIC, CHANCELIER DE LA COUR ROMAINE.

LETTRE CCCXII. A RAYNAUD (b), ARCHEVÊQUE DE REIMS.

LETTRE CCCXIII. A GEOFFROY (a), ABBÉ DE SAINTE-MARIE-D'YORK.

LETTRE CCCIV. AU PAPE INNOCENT (a).

LETTRE CCCXV. A MATHILDE (a), REINE D'ANGLETERRE.

LETTRE CCCXVI. A HENRI, ARCHEVÊQUE DE SENS, ET A HAIMERIC, CHANCELIER DE LA COUR ROMAINE.

LETTRE CCCXVII. A SON PRIEUR (a) GEOFFROY.

LETTRE CCCXVIII. AU PAPE INNOCENT.

LETTRE CCCXIX. A TURSTIN, ARCHEVEQUE D'YORK.

LETTRE CCCXX . A ALEXANDRE (a), PRIEUR DE WELLS, ET A SES RELIGIEUX.

LETTRE CCCXI . A HAIMERIC, CHANCELIER DE LA COUR ROMAINE.

Vers l’an 1125

Saint Bernard reproche amèrement aux envieux les efforts qu'ils font pour empêcher le succès des entreprises des hommes de bien, et prend occasion de là pour exciter le chancelier Haimeric à procurer de toutes ses forces le bien de l'Eglise.

Au très-illustre seigneur Haimeric, chancelier du saint Siége de Rome, Hugues, abbé de Pontigny, et Bernard de Clairvaux : que votre conduite dans la maison de Dieu soit ce qu'elle doit être.

1. Le bien que les évêques ambitionnent de faire profite , croyons-nous, à Jésus-Christ , car leur affaire, à eux, c'est proprement celle de Dieu. Que ceux donc qui sont pour Dieu fassent cause commune avec eux, sinon qu'ils s'appliquent ces paroles du Seigneur : « Quiconque n'est pas pour moi est contre moi (Matth., XII, 30). » Il n'y a même pas de milieu; ils suivront le conseil de l'Apôtre,qui leur dit : « N'éteignez pas l'Esprit (I Thess., V, 13), » ou ils s'entendront dire, comme autrefois les Juifs : « Vous ne savez que résister à l'Esprit-Saint (Act., VII, 51), » ou bien encore : « Malheur à vous qui appelez bien ce qui est mal et mal ce qui est bien; qui vous réjouissez de vos crimes et vous faites gloire des pires choses (Isa., V, 20, et Prov., II, 4). » Ils ne pourront se réjouir du bien, car ils ne sauraient des mânes lèvres applaudir aux désirs mauvais du pécheur et exalter la sainteté du juste. Après tout, qu'y, a-t-il d'étonnant que ce qui est une odeur de vie pour les bons en soit une de mort pour les méchants ? Ne savons-nous pas que celui qui est la source et l'origine de tout bien est né pour la perte comme pour le salut de plusieurs et pour être en butte à la contradiction (Luc., II, 34, et Isa., VII, 14) ? » Aujourd'hui même et sorts nos yeux, pour combien d'hommes le Sauveur n'est-il pas une pierre d'achoppement et de scandale ? et pourtant due de bouches s'écrient avec allégresse : « C'est lui qui est notre paix, c'est lui qui a réuni les lieux peuples en un seul (Epît., II, 14) ! » Or quelle paix peut-il y avoir pour un chrétien qui de la paix elle-même se fait un scandale? Si le Sauveur est pour lui un sujet de damnation, quel salut peut-il jamais espérer? Il est écrit : « Dans sa maison sans doute dans celle de l'homme juste-on est sûr de trouver gloire et argent (Psalm. CXI, 3).» Plus loin, l'auteur sacré nous dit ce qu'il faut entendre par là, car il ajoute : « Sa justice subsiste à jamais (Ibid.). » Je ne sache pas, en effet, qu'il soit une gloire comparable ni des richesses égales à la conscience du juste. Mais qu'est-ce due le méchant perd à sa méchanceté ? Quand Paul s'écrie, en parlant avec bonheur des richesses de son âme : « Ma gloire est tout entière dans le témoignage de ma conscience (II Cor., I, 12) ; » on ne voit pas qu'il puisse blesser personne, et pourtant le Prophète nous assure « qu'à la vue de cette justice le méchant grincera les dents de rage (Psalm. CXI, 9). » Voyez-vous comme il est pervers? car ces biens ne ressemblent pas à ceux de la terre, que l'on ne peut avoir sans que d'autres en soient privés; pourquoi donc cette fureur, puisqu'il ne perd rien ? pourquoi ces sentiments d'envie contre les justes à l'occasion de biens qu'il ne veut point acquérir ? N'est-ce pas comme le chien du proverbe qui ne mange pas de foin et ne veut pas que les autres en mangent? Mais que le méchant frémisse de rage et grince des dents, il ne saurait ébranler l'oeuvre de Dieu; bon gré, mal gré, quand le juste verra Dieu et sera dans la joie, l'impie sera contraint de garder le silence.

2. Mais tout cela ne concerne que ceux qu'on peut soupçonner d'être animés de pareils sentiments. Quant à vous, je vous dirai: Faites valoir le talent qui vous a été confié, et vous en recevrez la récompense. Pourquoi le tenir caché dans votre mouchoir, puisqu'on doit vous le redemander un jour avec usure? Vous avez le temps de le faire valoir, pourquoi n'en profitez-vous pas? Dans votre charge, il est vrai, il est toujours temps d'en tirer parti; pourtant je ne vois pas de moment plus favorable pour vous enrichir que le montent présent; il ne s'agit pour votre sainte avidité que de vous servir des trésors que le Seigneur vous a mis entre les mains. Vous savez que le talent qu'on enfouit et la sagesse qui se cache sont également perdus (Eccli. XX, 32). On dit que vous êtes porté non moins par votre penchant naturel due par les devoirs de votre charge à faire du bien à tout le monde, je voudrais que vous fussiez plus particulièrement bienfaisant envers ceux qu'une même foi a rendus comme nous les domestiques de Dieu (Gal., VI, 10). Cette loi de l'Apôtre est générale, mais le poste que vous occupez nous permet de vous rappeler qu'elle est comme un privilège particulier de votre charge; car nous ne saurions croire que vous tenez plus à votre position qu'à l'honneur d'en remplir les devoirs. Or, comme il ne se fait presque aucun bien dans le monde qui ne passe par les mains du chancelier de la cour de Rome, qui ne soit d'abord jugé tel par lui, réglé par ses conseils, approuvé de lui, et confirmé de son autorité, c'est à lui qu'on doit s'en prendre quand on manque à faire quelque bien ou quand on ne le fait qu'imparfaitement, de même que la gloire de toutes les entreprises louables et saintes rejaillit infailliblement jusqu'à lui; ainsi, pouvant par sa position coopérer ou s'opposer à toutes bonnes couvres, il s'ensuit qu'il est le plus heureux ou le plus malheureux des hommes, selon qu'il se montre favorable ou contraire au bien, et qu'on a raison de lui en rapporter tout l'honneur ou le blâme, puisqu'on est en droit d'imputer à son zèle le bon ou le mauvais état des affaires. Heureux celui qui peut dire à Dieu: « J'ai part aux bonnes oeuvres de tous ceux qui vous craignent et observent votre loi (Psalm. CXVIII, 63). »

3. Mais qu'ai-je fait? Animé du désir de vous entretenir de vos obligations, je perds presque de vue que vous êtes accablé d'affaires. Toutefois il ne me vient point à la pensée qu'en agissant ainsi je puisse vous paraître indiscret, ce n'est pas que je me reconnaisse le moindre droit de vous parler comme je le fais, mais j'ai toujours présent à l'esprit que vous avez daigné solliciter le premier (a) par vos dons une amitié indigne de Votre Grandeur. Pouviez-vous montrer plus clairement les sentiments dont vous nous honoriez qu'en daignant, je ne dis pas combler de présents, mais simplement compter pour quelque chose et saluer d'aussi petites et aussi humbles personnes que nous, malgré l'élévation de votre rang et les embarras de tant et si grandes affaires? Que Dieu vous récompense et vous donne l'or spirituel de la Sagesse en échange des riches présents d'or que vous nous avez envoyés et dont nous pouvons dire que nous nous sommes sentis moins heureux que du profit qui vous en revient. Adieu.

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LETTRE CCCXII. A RAYNAUD (b), ARCHEVÊQUE DE REIMS.

L’an 1130

Saint Bernard le remercie de la lettre qu'il a reçue de lui.

A son très-révérend père et seigneur R..., par la grâce de Dieu archevêque de Reims, le frère Bernard de Clairvaux, salut et tout ce que peut la prière d'un pêcheur.

Je remercie le Seigneur de vous avoir inspiré la pensée de m'honorer d'une lettre de votre main; je puis bien écrire lettre pour lettre, mais ce que je ne puis faire, c'est de m'acquitter à votre égard de la dette que vous m'avez fait contracter par la bonté que vous avez eue de me prévenir, en daignant m'écrire le premier pour m'encourager dans le bien et m'honorer de votre salut; assurément il ne fut jamais personne moins digne que moi des titres que vous me donnez et qui eut moins l'honneur d'être connu de vous ; aussi suis-je d'autant plus sensible à vos bons procédés que je m'en reconnais plus indigne. Après tout, comme

a On voit par là que cette lettre est une des premières, sinon la première, que saint Bernard écrivit à Haimeric : elle est certainement antérieure à la lettre cent cinquante et unième. Haimeric était chancelier dès l'année 1125, comme on le voit par une butte du pape Honorius II, publiée dans la Bibliothèque de Cluny, page 1319.

b Raynaud ou Reginald, second archevêque de Reims de ce nom, occupa le siège de cette Eglise de 1124 à 1139, d'après notre calcul, et mourut le 13 janvier de cette année, ainsi que nous l'avons dit dans une remarque à la lettre cent soixante-dixième.

vous êtes redevable aux insensés non moins qu'aux sages, il n'est que trop juste que vous ayez quelque bonté pour moi. Vous me dites que la bonne; odeur de la réputation dont je jouis a porté Votre Excellence à faire à mon néant l'honneur que j'ai reçu de vous; cela n'est pas moins flatteur que dangereux pour moi. Il m'est aussi doux qu'agréable de penser que le souffle de la renommée, que je ne veux point comparer au vain souffle du vent, a inspiré au prêtre du Très-Haut, de la bienveillance pour moi, avant même qu'il me connût personnellement. Le porteur de la présente dira à Votre Sainteté pourquoi je ne suis pas encore allé la voir et à quelle époque je me propose de le faire; ce religieux répondra aussi à toutes les questions qu'il vous plaira de lui adresser sur mon compte, c'est pour cela que je vous l'envoie en attendant que je puisse me rendre auprès de vous.

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LETTRE CCCXIII. A GEOFFROY (a), ABBÉ DE SAINTE-MARIE-D'YORK.

L’an 1132

Saint Bernard lui recommande de ne pas empêcher ceux qui veulent entrer dans un ordre religieux plus austère, de suivre leur dessein, et déclare apostats ceux qui, après avoir donné suite à ce projet, reviennent à leur première manière de vivre.

Au vénérable dom Geoffroy, abbé de l'Eglise de Sainte-Marie d'York *, Bernard, abbé de Clairvaux, salut en Notre-Seigneur.

1. Votre Révérence daigne consulter mon néant sur quelques doutes qui l'agitent; mais dans ces questions et d'autres semblables je n'ose formuler une réponse décisive et me sens d'autant moins porté à le faire que la faiblesse humaine est incapable de lire clairement et sans hésiter dans les secrets desseins de Dieu; je crains toujours, en me prononçant, de blesser les personnes qui ne partagent pas ma manière de voir, ce qui, pourtant, ne peut manquer d'arriver quand on a affaire à des âmes inquiètes et qui ne cherchent qu'à justifier leur état à leurs propres yeux par une foule de raisonnements plus incohérents et plus impossibles les uns que les autres. Il est vrai que leur conscience fait bonne justice au fond de ces ténèbres volontaires; car, en même temps qu'elle s'efforce de se faire illusion sur le parti qu'elle a pris, le souvenir de la manière dont les choses se sont réellement passées lui revient comme un remords qui la pique et la ronge. Tels sont les chagrins cuisants dont le prophète demande à Dieu d'être délivré, quand il s'écrie : « Seigneur, tirez mon âme de la prison où elle est captive,

a Le sujet de cette lettre se rattache à celui de la lettre quatre-vingt-quatorzième.

* Abbaye de Bénédictins

afin qu'elle puisse confesser votre nom et vous bénir (Psalm. CXLI, 8)! » Ainsi donc, si je ne réponds pas à vos questions d'une manière aussi satisfaisante que vous pouvez le désirer, ou si je n'ose m'exprimer avec toute la précision dont je suis capable, je vous prie de ne pas croire que c'est de ma part ruse et calcul. Votre lettre commence par des plaintes sur la position pénible qu'a faite à votre vieillesse le départ d'un certain nombre de vos religieux, qui ne vous ont quitté que pour embrasser un genre de vie plus austère et plus sûr. Il me semble que vous devez craindre, dans ce cas, que votre tristesse ne soit la tristesse du monde qui tue l'âme.

2. En effet, pour peu qu'on ait de bons sens, doit-on s'attrister qu'un chrétien s'attache plus étroitement à la pratique de la loi de Dieu ? Ce serait n'avoir dans le coeur que des sentiments mauvais et indignes d'un père due de se faire du chagrin des progrès de ses enfants. Si donc vous êtes disposé, comme je le crois, à faire votre profit d'un bon conseil entre mille, non-seulement vous empêcherez ceux qui vivent encore avec vous sous une règle mitigée de tomber plus bas par leur relâchement, mais encore vous serez, comme dit le Prophète (Isa., XXI, 14), le premier à favoriser le dessein de ceux qui, craignant pour le salut de leur âme s'ils demeurent plus longtemps dans une maison mitigée, aspirent à observer la règle dans toute sa pureté. Aux premiers, vous devez des soins tout particuliers, de peur qu'ils n'inclinent facilement à leur perte; mais aux seconds vous devez témoigner toute sorte de bonne volonté pour les animer à remporter la victoire. Car ceux qui songent continuellement dans leur âme aux moyens de s'élever, tous les jours davantage (Psalm. LXXXIII, 6) et de marcher de vertu en vertu (Psalm. CII., 8) verront, dans la céleste Sion le Seigneur des seigneurs d'autant plus sûrement qu'ils auront été consumés d'un plus ardent désir de s'attacher au souverain bien par une vie plus sainte et plus parfaite.

3. Quant aux religieux Gervais (a) et Raoul, dont monseigneur l'archevêque Turstin avait ménagé la sortie, en vrai père et en digne évêque, et au départ desquels vous aviez vous-même fini par consentir, ainsi que vous en convenez, il n'y a pas l'ombre de doute pour moi que, bien loin de mal faire, ils auraient parfaitement agi en persévérant dans la voie plus parfaite où ils s'étaient engagés; il est même évident pour moi que s'ils voulaient rentrer dans les sentiers de la perfection qu'ils ont eu le tort d'abandonner, ils acquerraient toute la gloire dont ne peuvent

a On peut lire sur la défection de ces religieux ce qui en est rapporté au tome I des Monastères d'Angleterre, page 738, col. 2 et suivantes : on y verra que Gervais, après avoir repris courage, revint au camp qu'il avait abandonné et finit par effacer de son âme la tache d'apostasie dont il l'avait souillée. Quant à Raoul, il persévéra dans le genre de vie mitigé auquel il était revenu.

manquer de se couvrir les soldats qui reviennent dans la mêlée disputer le prix de la victoire avec d'autant plus de courage et d'ardeur que, dans un moment de lâcheté, ils s'étaient d'abord honteusement enfuis du champ de bataille. Vous aurez beau reprendre la permission que vous leur avez accordée d'abord, elle rien demeure pas moins dans toute sa force aux yeux de Dieu. Après avoir reconnu qu'ils avaient embrassé un genre de vie plus saint, vous dites qu'ils n'auraient jamais pu en supporter la rigueur, à cause de la délicatesse de leur tempérament et de certains liens de parenté impossibles à rompre; puis vous ajoutez que d'ailleurs leur présence vous est absolument indispensable, et vous me pressez de vous dire s'il ne leur est pas permis, selon moi, de demeurer maintenant dans un endroit qu'ils n'ont pu, dans le principe, quitter sans scandale.

4. A cela je réponds qu'il y a scandale et scandale; or l'Évangile nous dit qu'il faut sacrifier la chair et le sang à Jésus-Christ, et renoncer pour le salut à tous les biens de la terre, car c'est le cri de l'Évangile; les saintes lettres ne retentissent que de ces sentences, ce serait un péril ou une véritable hérésie d'en douter. Or pour moi je n'oserais affirmer que leur retour à leur premier genre de vie ait pu se faire sans péché, car on s'expose à un péril évident et à une chute à peu près certaine quand on présume de la miséricorde de Dieu aux dépens de sa justice; vous savez en effet qu'il est dit: « Ne commettez pas de nouveaux péchés sous prétexte que la miséricorde de Dieu est grande (Eccle., V, 5 et 6). » C'est un mauvais système que de compenser un grand bien par quelque chose d'une moindre valeur, ou plutôt de vouloir mettre le bien et le mal sur la même ligne.

5. Après cela vous protestez de toutes vos forces contre le nom d'apostats que ces religieux méritent qu'on leur applique, parce qu'ils sont revenus à leur premier monastère pour y vivre désormais dans l'observance de leurs saintes règles. Je vous répète que je ne veux point les condamner de mon autorité privée, Dieu sait ceux qui sont à lui, et chacun a bien assez de son propre fardeau. Si les ténèbres ne le comprennent point, il se manifestera au jugement dernier, et tout pécheur sentira la justice de sa condamnation en voyant ses œuvres. Chacun peut se juger aussi favorablement qu'il lui plaît ; quant à moi, voici quel jugement je porterais de moi, si après être passé de mon propre mouvement d'un état bon à un état meilleur, d'une vocation moins sûre à une profession plus exempte de périls pour le salut de mon âme, moi, Bernard, je revenais, par un changement coupable de volonté, à l'état auquel j'aurais renoncé, non-seulement je me tiendrais pour apostat, mais encore je me regarderais comme étant. tout à fait impropre au royaume de Dieu. C'est aussi la pensée de saint Grégoire; en effet, « quiconque, dit-il, a embrassé un état plus parfait n'est plus maître d'en suivre un qui le soit moins; car il est écrit: Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière, est impropre au royaume de Dieu. Or tel est l'homme qui, après avoir embrassé un genre de vie plus parfait, l'abandonne pour en reprendre un autre qui l'est moins (saint Grégoire, III, part. past. chap. 28). » Quant à l'excommunication sur laquelle vous essayez d'ouvrir la discussion dans votre lettre, il n'appartient ni à vous de discuter cette question ni à moi de la décider. Vous savez que la loi défend de juger qui que ce soit sans l'entendre ; c'est toujours au moins une témérité que de juger un absent.

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LETTRE CCCIV. AU PAPE INNOCENT (a).

L’an 1134

Après avoir réconcilié les Milanais avec l'Eglise, saint Bernard, sur l'ordre du pape Innocent, avait entrepris de pacifier les autres villes Lombardes de Pavie et de Crémone. Mais ayant échoué auprès des Crémonais, notre Saint signale leur opiniâtreté au souverain Pontife qu'il engage en même temps et ne pas trop se hâter de frapper l'archevêque de Milan.

A son très-aimable père et seigneur le pape Innocent, le frère Bernard, hommage de son néant.

La prospérité endurcit le mur des habitants de Crémone; de leur côté, ceux de Milan ne veulent entendre à rien, la confiance les aveugle ; mettant toute leur espérance dans leurs chars de guerre et dans leurs escadrons, ils ont détruit celle que j'avais conçue et rendu vaines toutes les peines que je me suis données. Je me retirais la tristesse dans l'âme quand vous êtes venu me combler de consolations plus grandes encore que toutes les afflictions que j'avais endurées pour Notre-Seigneur; votre lettre, si impatiemment attendue, me remit du baume dans l'âme en me donnant de bonnes nouvelles de votre santé et en m'apprenant en même temps les succès de vos partisans et la défaite de vos ennemis. Malheureusement la fin de cette lettre était fait: pour tempérer la joie que j'avais ressentie en en lisant les premières lignes. En effet, qui ne serait saisi de crainte à la vue d'une indignation que je trouve d'autant plus terrible que je la crois plus juste et plus fondée ? Cependant ce que vous voudriez qu'on fit ne se peut u'au temps marqué de Dieu; si on ne le fait pas, vous ne serez pa alors moins libre qu'aujourd'hui d'exécuter vos menaces, mais il y aura

a Cette lettre se rapporte à la même affaire que les lettres cent trente et unième, cent trente-deuxième et cent trente-troisième.

peut-être moins d'inconvénients pour vous à le faire. Procéder, autrement c'est, hélas! vous exposer à détruire étourdiment tout ce que Dieu par un coup extraordinaire de sa grâce, a accompli dans cette ville et qui a coûté tant de soins et de peines à vous et à vos partisans (a) ; je ne puis croire qu'un Dieu dont la miséricorde l'emporte si souvent sur la justice approuve votre procédé. Que je plains ce malheureux évêque (b)! il se trouvait comme au sein du paradis terrestre dans la capitale de la Chaldée, on l'a enlevé d'Ur pour faire de lui le frère et le compagnon des dragons et des autruches! Quelle position lui est faite? S'il vous obéit, les bêtes féroces d'Ephèse grincent des dents contre lui; si, eu égard aux circonstances, il croit prudent d'attendre et de faire comme s'il n'avait pas compris vos ordres, il encourt votre courroux mille fois plus redoutable pour lui que les grondements des bêtes féroces. Ainsi, de,quelque côté qu'il se tourne il né trouve que périls. Pourtant il renoncerait plus volontiers à son titre d'évêque qu'aux bonnes grâces du souverain Pontife, qu'il estime bien plus que l'honneur d'être assis dans la chaire de Milan. Doutez-vous de son attachement? ceux qui sont assez méchants pour essayer de vous le rendre suspect, vous sont beaucoup moins dévoués que lui, puisqu'ils ne veulent pas, dans leurs sentiments jaloux, renoncer à la pensée de ternir à vos yeux la réputation d'un prélat sans reproche. Ménagez, très-bon Père, ménagez un serviteur fidèle, épargnez un édifice qui s'élève à peine, un plant qui n'a pas encore eu le temps de prendre racine; ménagez enfin un peuple que vous venez de vous rattacher et n'effacez pas d'un coup, dans son esprit, le souvenir des bienfaits dont vous dites vous-même que vous l'avez accablé. Souvenez-vous, Pontife indulgent, de ces paroles du Seigneur: « Voilà la troisième année que je viens pour cueillir du fruit sur ce figuier sans en trouver (Luc., XIII, 7) !» Or, il n'y a pas même encore trois ans que vous attendez, et déjà vous armez votre main de la cognée! quand il y aurait trois ans, l'exemple du Maître devrait vous apprendre, à vous qui n'êtes que le serviteur, à laisser aussi passer une année; attendez donc encore un an, peut-être pendant ce temps pourra-t-on remuer la terre au pied de cet arbre avec le hoyau de la pénitence et la féconder des larmes du repentir, et il est possible que celui à qui vous avez confié la ville de Milan, comme un arbre qu'il doit cultiver, lui fasse, pendant ce temps, produire le fruit que vous en espérez.

a C'étaient Guy de Pise et Matthieu d'Albano : ils avaient été envoyés par Innocent aux habitants de Milan comme légats du saint Siège, avec saint Bernard, ainsi qu'on le voit dans la lettre cent trente et unième.

b Je crois qu'il est ici question de Ribaud, qui fut élu et confirmé archevêque de Milan à la place d'Anselme qui avait été chassé de son siége, comme nous l'apprend la lettre cent trente et unième.

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LETTRE CCCXV. A MATHILDE (a), REINE D'ANGLETERRE.

Saint Bernard la prie de vouloir bien accueillir favorablement une requête qui lui a déjà été présentée à une autre époque en faveur des religieux de la Chapelle *.

A très-illustre dame, et, s'il m'est permis de parler selon mon coeur, à ma très-chère fille en Jésus-Christ, Mathilde, par la grâce de Dieu reine d'Angleterre, Bernard, salut.

Il ne faut pas vous étonner si je fais quelque fond sur Votre Grandeur, je ne suis pas le seul à penser que je le puis; presque tout le monde en est persuadé,à cause de l'accueil que vous m'avez fait et de l'affection que vous avez pour moi. Aussi un de mes amis, le vénérable abbé de la Chapelle, m'a-t-il prié de vous reparler d'une certaine dîme dont je vous ai déjà entretenue à Boulogne (b). S'il vous en souvient bien, vous avez alors réglé cette affaire avec votre bienveillance ordinaire; mais la grâce que vous m'avez accordée à cette époque est demeurée sans effet jusqu'à ce jour et je viens vous prier de la faire enfin exécuter. Prenez le plus grand soin du fils que vous venez de mettre au monde; il me semble, soit dit sans blesser le roi votre époux, que je suis aussi un peu son père. Adieu.

a C'était Mathilde, fille Malcolm III, roi d'Ecosse, épouse de l'empereur Henri V, puis du roi d'Angleterre, Henri I. Elle eut, de ce dernier, Henri II, dont saint Bernard parie à la fin de sa lettre écrite avant la mort du roi Henri, laquelle arriva en 1194. Il y eut une autre Mathilde, fille de Foulques, comte d'Anjou; elle épousa Guillaume, fils de Henri I, dont il est parlé plus haut. Son mari ayant péri dans un naufrage, elle prit le voile à Fontevraut et devint abbesse de cette maison. Pierre de Celle lui a écrit une lettre qui est la dixième du livre I.

b Mathilde éprouvait une telle estime et une si grande affection pour saint Bernard, qu'étant à Boulogne, elle sortit à pied de la ville pour aller à sa rencontre. Voir la Vie de saint Bernard, liv. IV, n. 6.

* De l’ordre de saint Benoît.

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LETTRE CCCXVI. A HENRI, ARCHEVÊQUE DE SENS, ET A HAIMERIC, CHANCELIER DE LA COUR ROMAINE.

Saint Bernard les engage à ne point empêcher un laïque de qualité qui se proposait de remettre entre les mains des religieux, certains bénéfices ecclésiastiques qu'il possédait, de donner suite à ses pieux desseins.

C'est une bonne oeuvre pour un laïque de se démettre d'une abbaye ou de bénéfices ecclésiastiques qu'il possède contre les canons (a), et c'en est une seconde de la remettre entre les mains des serviteurs de Dieu. Mais, comme ces résignations ne peuvent se. faire que du consentement de l'évêque des parties intéressées, il s'ensuit que celui-ci fait un double mal s'il s'y oppose, et concourt à deux bonnes actions s'il s'y prête. Sans attendre qu'un homme de guerre vous proposât cette cession, vous auriez dû être les premiers à la lui demander, car vous ne sauriez prétendre que l'héritage de Dieu est mieux placé dans les mains d'un soldat que dans celles d'un serviteur de Dieu. Si telle était votre pensée, elle ne pourrait manquer de causer un étonnement général, et je vous conseillerais de n'en pas convenir publiquement, pour ne pas donner à nos ennemis, sujet de se prévaloir contre nous. Quand il serait vrai, ce dont je ne suis pas le moins du monde convaincu, que vous êtes assez puissants pour affranchir cette abbaye et la rétablir dans ses droits, quel titulaire préférez-vous substituer au possesseur actuel? est-ce encore un soldat qui consumera ses revenus ecclésiastiques dans les armées du roi, ou un religieux qui priera pour vos péchés? Ne balancez point à prendre le parti le plus conforme à la justice, le plus digne de vous, le plus propre à satisfaire tous les gens de bien, et le plus,agréable à Dieu. D'ailleurs, à défaut d'autres raisons, je vous le demanderais au nom de votre affection pour moi.

a Si notre Saint raisonne ainsi pour les bénéfices ecclésiastiques des clercs séculiers, quels arguments ne trouverait-il pas pour ceux des réguliers.

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LETTRE CCCXVII. A SON PRIEUR (a) GEOFFROY.

La paix étant conclue et le schisme éteint, saint Bernard lui annonce son prochain retour.

Au frère Geoffroy, le frère Bernard, salut.

Le jour de l'octave de la Pentecôte, le Seigneur a mis le comble à mes désirs en rendant l'unité à l'Église et la paix à Rome. Ce jour-là, tous les fauteurs du schisme de Pierre de Léon sont venus se prosterner aux pieds du Pape, lui rendre l'hommage-lige (b) et lui prêter serment de fidélité. Le clergé schismatique est venu aussi se jeter aux genoux du saint Père, avec celui dont il avait fait son idole (c), et lui a également juré fidélité dans toutes les formalités ordinaires. Cet événement a causé une joie générale parmi le peuple de Rome. Depuis quelque temps déjà je prévoyais avec certitude que les choses ne tarderaient point à prendre cette tournure; c'est ce qui m'a retenu ici jusqu'à ce jour, sans cela il y a longtemps que je serais retourné au milieu de vous. A présent, je ne vois plus rien qui rende ma présence nécessaire en cette ville; aussi, d'après vos voeux, ne vous dirai-je pas aujourd'hui: Je vais vous revenir; mais: Je vous reviens. Oui, je pars incessamment, emportant avec moi la récompense de toutes mes peines, la victoire de Jésus-Christ et la pacification de l'Église. Le messager que je vous ai expédié est parti le vendredi de la semaine qui a vu arriver tous ces événements, et je ne vais pas tarder à le suivre les mains pleines des lauriers de la paix. Voilà d'agréables nouvelles, mais les faits qu'elles vous apprennent le sont encore bien davantage; à mon avis, il faudrait être insensé ou impie pour n'en être pas transporté de joie. Adieu.

a Saint Bernard l'appelle son très-cher prieur dans la lettre cent quarante-deuxième. Il devint évéque de Langres, comme on l'a vu dans la lettre cent soixante-quatrième. Pérard nous a conservé ses lettres à la page 122. on voit, page 134, qu'en 1141 il était évêque depuis deux ans.

b L'homme-lige est celui qui a engagé sa foi à un autre, à raison d'un fief ou d'une dépendance quelconque.

c C'était l'antipape Victor, que les schismatiques avaient donné pour successeur à Anaclet.

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LETTRE CCCXVIII. AU PAPE INNOCENT.

Saint Bernard représente au pape Innocent la détresse dans laquelle se trouve l'Eglise de Reims et le besoin qu'elle a d'un pressant secours.

A son très-aimable père et seigneur Innocent, souverain Pontife par la grâce de Dieu, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et ses très-humbles hommages.

La belle Eglise de Reims est sur le penchant de sa ruine, et cette ville jadis si florissante est au comble de l'opprobre. Entendez ses cris de détresse, il n'est point d'infortune égale à la sienne. Hors de l'enceinte de la ville, ce ne sont que luttes et combats; et à l'intérieur, cette église est non-seulement en proie à des frayeurs continuelles, mais encore elle est déchirée par des luttes armées que ses enfants soutiennent contre elle parce qu'elle est sans époux qui la protège. Elle n'a plus d'espérance qu'en vous : Innocent seul peut essuyer ses larmes. Mais jusqu'à quand attendra-t-elle que vous la couvriez de votre protection? Jusqu'à quand souffrirez-vous que ses ennemis la foulent aux pieds? Le roi est venu à composition, et sa colère est apaisée; il ne vous reste donc plus qu'à la soutenir de votre bras apostolique et à donner des soins empressés à ses blessures et un prompt remède à ses maux. La première chose à faire, à mon avis, c'est de hâter l'élection de l'évêque, de peur que le peuple de cette ville ne pousse plus loin son insolence et ses excès, s'il n'en est empêché par une force supérieure. Cette élection, je l'espère, si elle se fait dans les formes prescrites par les canons, ne peut manquer d'attirer les grâces de Dieu sur le reste et produire un bon effet.

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LETTRE CCCXIX. A TURSTIN, ARCHEVEQUE D'YORK.

Saint Bernard l'engage à ne pas déposer le fardeau de la charge pastorale ; mais s'il a de bonnes raisons pour quitter son poste et si le Pape l'autorise à le faire, il l'exhorte à choisir pour sa retraite une maison religieuse de la plus stricte observance.

A son révérend père et seigneur Turstin par la grâce de Dieu, archevêque d'York, Bernard, abbé de Clairvaux, salut pour la vie éternelle.

1. Je comprends que vous aspiriez au repos et que vous n'ayez plus d'autre désir que de vous endormir en paix dans le Seigneur. Pourtant je ne trouve pas suffisantes les raisons que vous alléguez pour vous décharger du fardeau pastoral, à moins, mais je ne puis le croire, que vous n'ayez quelque grande faute (a) à vous reprocher et que le souverain Pontife ne consente à votre retraite. Vous n'avez point oublié cette maxime de l'Apôtre : « Si vous êtes engagé dans les liens du mariage il ne faut pas chercher à les rompre (I Cor., VII, 27). » L'engagement que vous avez pris pour ne reposer que sur une simple promesse, comme vous le dites, n'en constitue pas moins pour vous une obligation de persévérer dans la charge épiscopale à laquelle vous avez été appelé.

2. Mon avis est donc, sans prétendre vous l'imposer aux dépens d'un meilleur, que vous restiez là où vous êtes, sauf à vivre dans l'épiscopat sous les humbles (b) dehors et dans les saintes habitudes d'un religieux. Pourtant, si un motif secret vous fait un devoir de vous démettre de votre charge, et si le Pape vous permet de vous reposer, je vous conseille, selon mes humbles lumières, de ne reculer devant aucune considération pour entrer dans une maison religieuse de la plus stricte observance; ne vous en laissez détourner ni par la pauvreté de la maison ni par l'austérité des vêtements et la frugalité de la table. D'ailleurs, vous savez bien que dans ces maisons, où il semble qu'on sacrifie tout à l'âme, on ne laisse pas de tenir compte de l'âge et des infirmités. Comme je vous suis entièrement dévoué, je prie Dieu avec toute la ferveur possible de vous inspirer ce que vous avez de mieux à faire et de vous donner la grâce de porter si bien le poids du jour et de la chaleur que vous receviez sur le soir le denier marqué à sa royale effigie.

a saint Bernard reconnaît ici à un évêque deux titres légitimes pour se démettre de sa charge épiscopale : la nécessité d'expier quelque grand crime, et la permission du souverain Pontife. Autrefois les évêques descendaient au rang de simples prêtres, quand ils s'étaient rendus coupables de quelque faute considérable, telles que la fornication, le vol, le parjure et l'homicide; mais il semble, d'après les propres paroles de saint Bernard, qu'il y a encore pour un évêque quelque autre crime dont l'expiation nécessite sa retraite dans une maison religieuse. Cette lettre parait avoir été écrite peu de temps avant la mort de Turstin, qu'Orderic place en 1139, ainsi qu'on le voit dans son livre XIII, page 919, où il le dit frère d'Andin, également évêque d'York. C'est au même Turstin que sont adressées les lettres cent quatre-vingt-quinzième et deux cent trente-cinquième.

b En devenant évêques, les religieux ne devaient changer leur manière de vivre ni pour les vêtements ni pour la nourriture, ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant la deuxième préface du IVe siècle, n. 178 et suivants, et n. 189; mais combien les choses sont changées depuis ce temps-là ! on n'a, pour s'en convaincre, qu'à relire un sermon d'Abélard sur saint Jean-Baptiste, (fol. 966). La conviction s'étant répandue dans quelques esprits que la vie épiscopale telle qu'elle existait déjà alors était incompatible avec la pratique de la vie monastique, on vit quelques religieux refuser de s'y laisser élever; tel fut entre autres Guy, abbé de Clairvaux, qui, après avoir été élu pour succéder, sur le siège de Reims, à l'archevêque Guillaume, que la mort venait de frapper, refusa constamment, pour cette raison, de consentir à sa promotion, ainsi qu'on le voit dans Baluze, tome II des Mélanges, page 247.

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LETTRE CCCXX . A ALEXANDRE (a), PRIEUR DE WELLS, ET A SES RELIGIEUX.

L’an 1138

Saint Bernard les engage à se mettre d'accord pour élire un nouvel abbé.

A ses très-chers frères en Jésus-Christ, le prieur Alexandre et les religieux qui sont avec lui; le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses humbles prières.

1. Votre vénérable abbé (b) a consommé heureusement sa course et s'est endormi dans le Seigneur. Pour moi, si en tout temps je ne songe à vous qu'avec les inquiétudes et les tendresses d'un père, je puis bien vous assurer que mon coeur sent redoubler sa sollicitude dans les conjonctures présentes. Aussi vous aurais-je déjà envoyé quelqu'un depuis longtemps si je n'avais attendu, pour le faire avec plus d'à-propos et d'utilité, que le vénérable abbé Henri c eût terminé certaines affaires qui l'ont empêché de partir plus tôt. Or c'est sur lui que, dès le principe, j'avais jeté les yeux comme étant le sujet le plus digne de cette mission et le plus propre à s'en bien acquitter. Recevez-le, mes très-chers frères, avec toute l'affection et la distinction qu'il mérite; écoutez-le comme un autre moi-même ou plutôt avec d'autant plus de docilité qu'il me dépasse de beaucoup en sagesse et en vertus. Je lui ai donné pleins pouvoirs, soit pour l'élection de votre abbé, soit pour les règlements ou les réformes qu'il jugera bon de faire dans votre maison et dans celles qui en dépendent d. Je lui ai donné pour compagnon de voyage le frère Guillaume, mon fils bien-aimé.

a Il était frère utérin de Richard, second abbé de ce nom du monastère de Wells, en Angleterre. II vint terminer ses jours en paix a Clairvaux, d'après Serlon, tome I de son Histoire des monastères d'Angleterre, page 554, où il est parlé de l'abbaye de Kirkstad on du Mont-Sainte-Marie, dans les environs d'York. Alexandre fut le premier abbé de cette maison en 1117. A la même époque, le siège archiépiscopal d'York était occupé par Henri de Murdach, à qui est adressée la lettre suivante. Il y eut encore un autre Alexandre, Anglais de naissance, qui fut abbé de Fontaines, dans le diocèse de Tours. Voir le Spicilége, tome X, page 374 et 377. Pour ce qui concerne l'abbaye de Wells en Angleterre, on peut se reporter aux lettres deux cent trente-cinquième et deux cent cinquante-deuxième.

b C'était Richard II, qui mourut, à Clairvaux, le 15 mai 1138 ; il y eut un autre Richard à qui la lettre quatre-vingt seizième est adressée.

c Henri de Murdach était alors abbé de Vauclair. La lettre suivante lui est adressée. II était à cette époque fort occupé d'une querelle qui agitait les religieux de Clairvaux et ceux de Cuissy, comme on le voit dans Herman de Laon, livre III, chap. 16. fleuri avait pour adversaire dans cette discussion l'abbé Luc de Cuissy, à qui est adressée la lettre soixante-dix-neuvième.

d De l'abbaye de Wells dépendaient New munster diocèse de Carlile, Kirkstad et Ludiparc, diocèse de Lincoln.

2. Maintenant je vous conjure, comme mes enfants bien-aimés, de vous mettre d'accord pour l'élection de votre nouvel abbé ; qu'il n'y ait pas de divisions entre vous et que l'unanimité de votre choix tourne à la gloire de Dieu. Vous savez que le Seigneur est un Dieu de paix et non pas de discorde. Aussi ne règne-t-il qu'au sein de la paix et déclare-t-il « que ne point amasser avec lui c'est dissiper (Luc., XI, 23). » A Dieu ne plaise due ceux qui vivent à l'école du Christ, où ils ont l'Esprit-Saint pour maître, donnent lieu à l'ennemi du salut de se vanter de leur désunion, mettent leur âme en péril, perdent tous les fruits de leur vie pénitente, altèrent la bonne odeur de notre ordre et donnent lieu de blasphémer le nom du Christ, qui doit recueillir d'eux la plus grande partie de sa gloire. J'aime à croire qu'agissant comme des saints et de vrais serviteurs de Dieu, vous vous mettrez d'accord pour élire, tous d'une voix, un digne pasteur de vos âmes, de concert avec les vénérables abbés de Ridal et de Vauclair, dont je vous engage à suivre les conseils comme les miens propres.

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