PRÉFACE
Accueil ] Suivante ]

Accueil
PRÉFACE
CHRONOLOGIE
LETTRES
TRAITÉS
S. TEMPS
FÊTES DE SAINTS
SERMONS DIVERS
OPUSCULES
CANTIQUE
CISTERCIENS I
CISTERCIENS II
CISTERCIENS III
VIES ET TÉMOIGNAGES

OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT BERNARD

Traduction Nouvelle

Par M. l’Abbé CHARPENTIER

DOCTEUR EN THÉOLOGIE

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE DE LOUIS VIVÈS, ÉDITEUR

9, Rue Delambre, 9

1865

OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT BERNARD

A SA SAINTETÉ LE PAPE ALEXANDRE VIII.

PRÉFACE GÉNERALE DE LA NOUVELLE ÉDITION DES OEUVRES DE SAINT BERNARD.

§ I. — Des différentes éditions des oeuvres de saint Bernard : causes, motifs, avantages et utilité de cette nouvelle édition.

§ II — Science et sainteté de saint Bernard, son autorité dans l'Église.

§ III. — Avec quels succès saint Bernard travaille à la réforme des mœurs du clergé, des religieux et des simples fidèles.

§ IV. — Saint Bernard met fin au schisme d'Anaclet.

§ V. — Saint Bernard réfute les erreurs de Pierre Abélard et de Gilbert de la Porrée.

§ VI. — Des Henriciens et de quelques autres hérétiques dont saint Bernard réfuta les doctrines.

§ VII. — De la croisade prêchée par saint Bernard et de la malheureuse issue de cette expédition.

A SA SAINTETÉ LE PAPE ALEXANDRE VIII.

TRÈS SAINT PÈRE,

Nous venons avec une profonde vénération et une pleine confiance nous prosterner aux pieds de Votre Sainteté, où nous appelle votre dignité autant que nous y attire votre bienveillance. Vous êtes au rang suprême et néanmoins le père de tous. Nous vous retrouvons aujourd'hui ce que vous fûtes autrefois, toujours naturellement d'un accès facile et affable, tel que tant de fois nous l'avons éprouvé dans vos paroles et dans vos actions. Quand Votre Grandeur descend ainsi jusqu'à nous, pourquoi, de notre côté, hésiterions-nous à nous élever jusqu'à elle, pour saluer les commencements de votre pontificat par l'assurance publique de notre dévouement et par le témoignage de la reconnaissance nous appelle votre dignité autant que nous y attire votre bienveillance. Vous êtes au rang suprême et néanmoins le père de tous. Nous vous retrouvons aujourd'hui ce que vous fûtes autrefois, toujours naturellement d'un accès facile et affable, tel que tant de fois nous l'avons éprouvé dans vos paroles et dans vos actions. Quand Voire Grandeur descend ainsi jusqu'à nous, pourquoi, de notre côté, hésiterions-nous à nous élever jusqu'à elle, pour saluer les commencements de votre pontificat par l'assurance publique de notre dévouement et par le témoignage de la reconnaissance que nous inspirent les faveurs dont vous nous honorez et la bienveillance dont notre communauté ne cesse de ressentir les effets ? Nous cherchions dans notre esprit le moyen de nous acquitter de ce devoir, quand saint Bernard, le grand abbé de Clairvaux, s'est présenté à nos yeux, au sortir de nos presses, et nous a demandé, comme une grâce, de revoir le jour sous les auspices de Votre Sainteté. Vous le voyez; ce n'est plus ce moine plein de mépris et de dédain pour les dignités et les grandeurs ; il aspire aujourd'hui à s'élever jusqu'à Vous, non pour diminuer, mais pour augmenter le poids et le prestige de votre autorité ; il veut entrer en partage avec Vous des soins et des soucis de la charge pastorale et, mettre sa science et ses lumières à votre service.

Votre Sainteté n'a pas à craindre de partager avec ce docteur éminent et renommé, la mission d'enseigner et d'instruire, car je ne connais personne qui ait mieux pensé et mieux mérité du saint Siège ; il a constamment à la bouche, en parlant du souverain Pontife, les noms les plus magnifiques. Il se plait en effet à l'appeler (S. Bernard, liv. II de la Considér., c. VIII ; liv. IV, c. VII; et liv. II, c. I) le prince des Évêques, le successeur des apôtres, un second Pierre par le pouvoir qui lui a été donné, un autre Christ par l'onction qu'il a reçue ; il aime à le proclamer le soutien de la vérité, le défenseur de la foi, le refuge des opprimés, le vengeur des crimes, le père des rois, l'interprète des lois, le dispensateur des canons, et, pour tout dire en un mot, le vicaire du Christ et l'oint du Seigneur ; enfin il vous reconnaît un pouvoir si étendu, qu'il pense qu'on ne saurait trouver en ce monde une seule chose qui échappe à vos soins et à votre sollicitude.

La divine Providence vous a, très-saint Père, merveilleusement formé pour supporter un pareil fardeau ; avec une intelligence aussi prompte et facile qu'étendue et élevée, elle vous a donné un jugement exquis, une prudence incroyable et une rare sagacité : une longue habitude des affaires est venue ensuite perfectionner ces dispositions naturelles ; car vous avez passé par tous les degrés de l'administration , et vous n'êtes parvenu aux charges les plus élevées qu'en vous y frayant la voie par votre propre mérite. Toujours calme et maître de vous-même dans les emplois de la vie publique, on vous trouve aussi plein d'aptitude et d'activité pour le travail de cabinet. Vous êtes tellement à l'aise au milieu des affaires dont le poids fait ordinairement gémir tous les autres, qu'il semble que vous vous en occupiez à peine lors même que vous vous en réservez toute la charge. Bien différent de ceux auxquels le nombre des années inspire le plus souvent l'amour du calme et du repos, on vous voit, en avançant en âge, aimer de moins en moins à suspendre vos occupations et vos travaux, pour lesquels il semble au contraire que votre ardeur et votre aptitude grandissent à mesure que vos années augmentent. Ce n'est même pas assez pour vous de la longueur du jour, vous aimez encore à prendre sur le repos de la nuit pour satisfaire aux besoins de votre correspondance. Il y a tant et de si grandes choses à faire, à notre époque, qu'on ne saurait travailler avec trop d'ardeur et d'activité. Aussi pensez-vous, avec saint Bernard, qu'il n'est pas permis de songer au repos tant qu'on sent peser sur ses épaules le poids du gouvernement de l'Eglise entière. Voilà comment, vous nous apprenez, par votre exemple, ce qu'il faut penser du vieux proverbe qui condamne à se reposer quiconque a dépassé la soixantaine (Pline, liv. IV, épît. XXIII) .

Quoique vous joigniez, comme vous le faites, très-saint Père, aux dons de la nature et à ceux de la grâce l'expérience des affaires et le souverain pouvoir, vous aimez néanmoins à vous entourer des lumières des autres avant d'agir; vous l'avez montré d'une manière aussi éclatante que digne de vous quand vous avez donné aux cardinaux l'assurance que, dans le gouvernement de l'Eglise, vous ne décideriez et ne feriez jamais rien sans prendre leur avis ; si Votre Sainteté veut, à ces saints et vénérables conseillers, en ajouter un d'une prudence et d'une expérience consommées, qu'elle prenne saint Bernard ; Elle n'en trouvera jamais un plus capable et plus incorruptible. Rien que ses livres de la Considération mériteraient d'être conservés dans un coffre, de bois de cèdre; ils sont tellement remplis d'oracles dictés par la sagesse, qu'on dirait, en les lisant, que le Saint-Esprit les a inspirés à son auteur, non-seulement pour éclairer les souverains pontifes, mais encore pour servir de règle à l'Eglise tout entière. Vos saints prédécesseurs semblent bien l'avoir compris ainsi; car, sans parler du pape Eugène III, pour qui saint Bernard les a écrits, on peut citer Pie V et Grégoire XIII, qui se plurent à montrer toute leur estime pour cet ouvrage en se le faisant lire pendant leurs repas. Il n'est personne qui ne puisse apprendre dans les pages de ce livre et dans les autres écrits de notre saint Docteur ce qu'on doit faire et ce qu'on doit éviter; depuis les rangs les plus humbles dé la hiérarchie, jusqu'aux évêques et aux cardinaux eux-mêmes, tous peuvent s'instruire de leurs devoirs à son école. Il donne aux rois et aux grands du monde des règles et des préceptes sur le gouvernement des peuples, en même temps qu'il enseigne aux nobles et aux roturiers les devoirs de la vie chrétienne selon la place qu'ils occupent dans le monde (liv. III de la Considér., chap. I et chap. V). A sa voix, si vous le voulez, les fidèles apprendront à se soumettre aux simples membres du clergé comme il faut que ce soif, ceux-ci aux prêtres et ces derniers à Dieu ; on verra l'ordre et la régularité fleurir dans les monastères et dans toutes les maisons religieuses ; les censures ecclésiastiques destinées à réprimer les mauvaises moeurs et les doctrines perverses recouvreront leur entière vigueur ; enfin vos décisions et vos décrets apostoliques seront reçus et observés avec le respect qui leur convient. Vous le verrez convertir les incrédules à la foi, ramener dans le bon chemin ceux qui s'en écartent, et dans la voie de la vérité ceux qui s'en sont éloignés. Vous l'entendrez confondre les hommes qui répandent l’erreur, par des raisons si péremptoires, qu'il les mettra dans l'impossibilité de nuire davantage, et qu'il les forcerait même à se rétracter, si la chose était possible. A l'école d'un pareil maître, on désapprendra l’ambition et la cupidité, et on se déshabituera du désir de dominer les autres; on cessera aussi d'estimer les charges d'après les honneurs qu'elles procurent, pour ne les apprécier qu'au prix des vertus, des soins et des peines qu'elles réclament, et ainsi nous ne tarderons pas à voir l'Eglise reprendre son ancien éclat, et se montrer dans la splendeur qu'il lui convient d'avoir sous les yeux d'Alexandra VIII, son Pontife suprême; de Pierre, le prince des apôtres ; et de Jésus, son divin époux.

Peu s'en est fallu qu'il n'en fût ainsi du vivant même de saint Bernard, et qu'il ne recueillit, avant de mourir, ce précieux fruit de ses travaux et de ses efforts ; quant à moi, je ne doute pas, pour mon propre compte, que nous ne puissions encore voir, de nos jours, quelque chose d'analogue sa produit à nos yeux, si la pape Alexandre daigne rendre à notre Saint toute l'autorité de sa parole, telle que la reconnurent les Pères du concile d'Etampes, qui, ne pouvant se mettre d'accord sur le Pontife qu'ils devaient regarder pour légitima successeur de Pierre, convinrent d'une voix unanime da s'en remettre à la décision da Bernard. Le pape Innocent II l'entendit s'élever en sa faveur, et il dut à son éloquence et à son autorité d'are enfin reconnu par l'Eglise entière pour le Pape légitime. Plus tard il invoqua le secours de sa plume et l'aide de sa parole éloquente; pour faire disparaître les derniers vestiges du schisme, combattre les hérésies naissantes et confondre l'erreur. Aussi Bernard fut-il appelé l'oracle et l'interprète des conciles de Sens, de Reims et de plusieurs autres encore. Il ne se faisait même rien d'important dans l'Eglise, à la cour des princes, chez les grands et jusque chez de simples particuliers, sans qu'on prit conseil de notre Saint et sans qu'on suivît ses avis. il alla, plusieurs fois à Rome et cette ville le salua, avec un respect qui ne se démentit jamais, du nom glorieux d'auteur de la paix et de père de la parie, pour lui témoigner toute sa reconnaissance de ce qu'après la mort d'Anaclet il avait amené aux pieds d'Innocent l'anti-pape Victor, qu'il avait déterminé à se dépouiller des insignes usurpés du souverain pontificat (Vie de saint Bernard, liv. II, chap, VIII. Aussi à son départ vit-on la ville entière se lever pour le saluer, le clergé s'empresser à le conduire, le peuple lui faire cortège avec enthousiasme, et la noblesse tout entière l'accompagner hors des murs. C'était un deuil général, parce s'il avait su mériter l'amour de tous les habitants. Ah ! que ne fait-on aux livres du saint docteur un pareil accueil ! Que ne les lit-on avec un égal sentiment de respect et de déférence ! La république chrétienne en recueillerait des fruits abondants et des avantage sans nombre.

Quant à nous, nous nous rendons le témoignage d'avoir apporté tous nos soins et tous nos efforts à reproduire les pages sacrées de notre Saint dans leur pureté et leur beauté primitives, afin que la lecture en fût plus agréable et plus utile. C'est à Vous maintenant, très-saint Père, de lui rendre cette voix puissante que la mort et le temps n'ont pas encore pu réduire tout à fait au silence ; elle sait encore se faire écouter non-seulement de quelques pieux fidèles, mais des hérétiques eux-mêmes.

Soyez sûr , très-saint Père , qu'elle recouvrera tout son prestige dans la postérité, si vôus daignez lui applaudir do nouveau avec l'autorité de votre propre jugement. Si Votre Sainteté daigne approuver cette édition des oeuvres de saint Bernard, en recommander et même en prescrire à tous les fidèles la lecture, l'étude, et la méditation, on entendra de nouveau sa voix éclater dans l'Eglise, pareille à cette voix de Dieu qui brise les cèdres du Liban, et disperse les feux de la foudre. En présence de Bernard, le vice s'inclinera vaincu, et avec l'aide de Dieu il n'y aura ni force ni puissance ennemie capables de lui résister, et nous le verrons, sous les yeux d'Alexandre, briser aussi par ta vertu de sa parole les cèdres du Liban , en humiliant la puissance orgueilleuse des tyrans, et éteindre le feu de la guerre et de la discorde.

Déjà le Seigneur a suscité un roi voisin qui, rempli de zèle et touché de compassion à la vue de l'abaissement d'un prince vertueux, va prendre sa cause en main et le rétablir sur son trône, d'où ses propres sujets l'ont fait descendre pendant que ses partisans y l'abandonnaient à son malheureux sort.

Saint Bernard nous a conservé le souvenir d'un fait ana. logue qui se passa de son temps quand le Ciel voulut récompenser la piété d'un roi, d'Irlande qui, dépouillé de sa couronne par un de ses proches, avait mieux aimé remettre entre les mains de Dieu le soin de le venger que de répandre le sang de ses sujets pour faire triompher sa cause. Hélas 1 nous voyons, de nos jours, se renouveler sous nos yeux un attentat pareil à celui dont ce prince irlandais avait été la victime. Puisse-t-il, avec l'aide du plus grand des pontifes et du plus illustre des rois, avoir la même issue! Tels sont nos espérances et les veaux de nos cœurs que la marche des événements tient encore en suspens.

Sans doute il nous sera donné de voir par les soins d'un second Ottoboni, c'est-à-dire du pape Alexandre VIII, le roi Jacques II recouvrer son trône, de même qu'autrefois Henri III remit, avec déférence, entre les mains du légat du saint Siège, le cardinal Ottoboni, qui fut pape plus tard sous le nom d'Adrien V.

Mais où m'emporte l'ardeur de mes veaux pour la gloire de votre pontificat ? Ne sait-on pas, très-saint Père, que pour concevoir et entreprendre de grandes choses, vous n'avez besoin de personne qui vous en suggère la pensée et vous porte à le faire ? ce qui surtout est vrai quand il y va de l'intérêt de l'Église et de celui de Dieu. Je prie seulement le Seigneur, dont vous tenez la place ici-bas, de bénir vos desseins et, s'il en est besoin, de prendre sur les années même qu'il nous destine, pour ajouter au nombre des vôtres, de sorte que vous ayez le temps de mener à bonne fin toutes les entreprises que vous méditez pour sa gloire et pour le bien de l'Église ! Quant à nous, nous nous estimerons le plus heureux et le plus fortuné des hommes si, après que vous aurez jeté un regard favorable, comme vous avez déjà daigné le faire en d'autres circonstances, sur cet humble gage de nos sentiments dévoués, et sur ce monument de notre éternelle soumission, vous voulez bien nous honorer de votre bienveillance pastorale et de votre bénédiction apostolique.

Au nom des religieux de sa congrégation,

F. JEAN MABILLON, M.B.

Haut du document

PRÉFACE GÉNERALE DE LA NOUVELLE ÉDITION DES OEUVRES DE SAINT BERNARD.

I. — Je n'avais pas tellement. perdu de vue ma première édition de saint Bernard que je ne songeasse sans cesse à la compléter, à la perfectionner, et même à la refondre tout entière si j'en voyais la nécessité. J'étais bien jeune encore et ne pouvais guère passer que pour un écolier malhabile quand j'ai fait ce premier travail, et je ne devais pas me flatter de l’avoir du premier coup mené à un tel point de perfection qu'avec plus de connaissances et d'expérience, je ne dusse découvrir plus tard bien des passages encore à rétablir sur des textes plus authentiques, ou à éclairer par des notes travaillées avec plus de soin. Aussi, quoique avec le temps le cours de mes travaux m'ait singulièrement éloigné de ce grand docteur, mon cœur et mon esprit lui sont demeurés si profondément attachés, que lorsqu'en feuilletant et en étudiant d'autres auteurs il m'arrivait de trouver quelque chose qui pût me servir plus tard, soit à corriger, soit à éclairer ses œuvres, je le notais avec soin et,le mettais en réserve, afin d'en tirer parti à l’occasion pour une seconde édition. Pendant longtemps mes autres travaux absorbèrent tous mes instants, au point de m'ôter toute possibilité de m'occuper de mon cher Saint; mais le goût des lettres finit, en ce temps de guerres continuelles, par se refroidir et presque se glacer, de sorte qu'il ne me resta bientôt plus que mon saint Bernard dans les mains; il avait charmé les premières années de ma jeunesse, il revenait réclamer et embellir les loisirs de mon âge mûr. Ce n'est pas sans bonheur, je l'avoue, qu'avec la permission de mes supérieurs j'ai consacré les loisirs qui m'étaient faits à rééditer un auteur qui a si bien mérité de tout le monde; mais je dois dire ici que mes collaborateurs et moi, nous avons mis tous nos soins et toute notre application à faire non pas une simple réédition, mais bien plutôt une édition qui pût être regardée comme entièrement nouvelle.

II. — Peut-être blâmera-t-on toutes ces rééditions et leur reprochera-t-on d'être plus fâcheuses qu'utiles au travail; pour moi, je conviens volontiers qu'une seule édition serait bien préférable, si elle pouvait du premier coup être parfaite; mais ceux qui sont versés dans ce genre de travail n'ignorent pas la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité absolue d'arriver à éditer passablement un auteur avec cette multitude de livres anciens dispersés de tous côtés et présentant entre eux de nombreuses différences. Après s'être donné une peine infinie pour réunir une foule de livres et de feuilles volantes dispersées partout, on a besoin ensuite de toute la sagacité d'un Oedipe pour découvrir le texte de l'auteur au milieu de toutes les variantes qui se rencontrent, corriger certains endroits altérés, en éclaircir quelques autres, et démêler les oeuvres authentiques de celles qui ne le sont pas. Il faut, pour réussir dans de pareils travaux et faire du premier coup une couvre parfaite, un bonheur et un talent que je suis loin d'avoir, et que peut-être bien peu d'hommes peuvent s'attribuer. Quoi qu'il en soit, j'aime mieux demander grâce pour avoir trop présumé de mes forces une première fois, si j'ai en effet en ce tort, que d'augmenter ma faute en cherchant des excuses ou en laissant ma première édition imparfaite. Voilà pourquoi j'ai cru devoir entreprendre d'en faire une nouvelle plus correcte et plus soignée. J'ai donc revu et collationné les textes de mon saint Docteur sur les plus anciens exemplaires que je pus me procurer, puis je me suis mis avec mes frères au rude labeur de la presse, intimement convaincu que les vrais amateurs accueilleront avec reconnaissance le fruit de nos travaux, surtout quand ils sauront les faisons qui nous ont suggéré la pensée de faire cette édition et qu'il leur sera possible d'apprécier tous les avantages qu'ils peuvent en retirer.

Haut du document

§ I. — Des différentes éditions des oeuvres de saint Bernard : causes, motifs, avantages et utilité de cette nouvelle édition.

III. — Rien ne montre plus le prix et le mérite des oeuvres de saint Bernard que le nombre des éditions qui en furent faites soit avant, soit après l'invention de l’imprimerie. Tout le monde voulait se les procurer et les lire : cette estime générale ne doit étonner personne; car on voit partout briller dans les écrits de ce docteur la noblesse, la vigueur et l'élévation unies à la bonté, à l'urbanité et à la vertu. Son éloquence coule comme de source, mais sans fard, sinon sans quelques ornements naturels. Son style est serré, son discours plein de vie, sa diction originale ; ses pensées sont élevées, ses sentiments pieux, les ornements de sa parole exempts de recherche; tout, dans ses écrits, inspire l'amour du ciel et de Dieu. Le feu de son zèle embrase, mais ne dévore pas comme les flammes de l'incendie, et s'il recourt à l'aiguillon et en fait sentir la pointe, ce n'est jamais pour irriter, mais seulement pour exciter. Fait-il entendre des paroles de critique ou de blâme, loin de s'aliéner, il se concilie les coeurs ; quand il reprend, menace et tonne, c'est toujours avec amour, jamais avec colère ; et quand il flatte, il le fait sans bassesse, comme il loue sans exagération. Il se montre pressant avec douceur, et l'amertume de sa parole ne va jamais jusqu'à l'aigreur. Il charme, il plaît et il amuse. On le trouve toujours, dit Sixte de Sienne, tellement plein de douceur et de feu, qu'il charme et qu'il embrase en même temps; on dirait que sa langue laisse couler le lait et le miel, tandis que son coeur exhale des jets de feu et de flammes. Pour la science, la sienne est peu commune et nourrie d'Écriture sainte. Quoiqu'il ait à coeur de ne jamais s'éloigner de la pensée des Pères de l'Église, il ne laisse pas de se montrer toujours original. Quand il parle des choses de Dieu, de la grâce, du libre arbitre, des moeurs et des devoirs soit des pontifes et des clercs, soit des religieux et des fidèles, ce qu'il dit coule de source et n'a rien qui sente l'emprunt. Faut-il s'étonner après cela qu'il soit tant goûté, et que tout le monde veuille avoir, lire et étudier ses livres ? On comprend, au contraire, que les éditions de ses couvres se soient multipliées et que des savants et des érudits se soient plu à les augmenter, à les annoter et à les perfectionner. Rome elle-même, la lumière et la maîtresse du monde, qui entendit jadis avec respect la parole et même les réprimandes de notre Saint, Rome, dis-je, qui vit sous le pape Clément VIII sortir des presses pontificales les livres de la Considération écrits pour Eugène III et que le pape Nicolas V fit recopier plus tard avec le plus grand soin, aurait vu publier de même les œuvres entières de notre saint Docteur, si Gérard de Vossius avait voulu en donner une édition complète. On ne s'étonnera pas, après cela, que dans la capitale de la France, dont saint Bernard est une des plus grandes lumières, il ait reçu les honneurs de l'imprimerie royale.

IV. — On peut citer bien d'autres raisons encore qui firent multiplier les éditions des œuvres de saint Bernard et forcèrent de les collationner fréquemment les unes avec les autres ; mais on doit placer parmi les plus décisives la dispersion des nombreux manuscrits de ses ouvrages qui ne purent trouver place dans une première édition, et qui ne virent le jour que les uns après les autres, à mesure qu'ils tombaient entre les mains ou venaient à la connaissance des hommes de goût.

La première édition paraît avoir été celle que Pierre Schoeffer fit à Mayence en 1475 ; elle comprenait les sermons intitulés Selon le temps, ceux Sur les saints, et quelques autres sur différents sujets; le livre Aux Templiers, ainsi que quelques autres écrits justement attribués à saint Bernard.

Vers le même temps parurent à Rouen, sans désignation d'année, trois opuscules de notre Père, savoir les livres de la Considération, son Apologie à l'abbé Guillaume, et son livre du Précepte et de la Dispense.

En 1481 parut, à Bruxelles, une édition sans nom d'imprimeur ni d'éditeur, qui comprenait les sermons intitulés Selon le temps, et ceux Sur les saints, avec quelques lettres publiées alors pour la première fois.

Plus tard, en 1494, l'édition de Paris parut avec trois cent dix lettres, et les sermons sur le Cantique des Cantiques, revus et corrigés par maître Rouauld, docteur en théologie.

L'édition dé Spire se place en 1501. Deux ans après parut celle de Venise, sans les lettres, mais déjà presque à moitié envahie par des ouvrages apocryphes et des écrits d'autres auteurs.

Possevin place celle de Brescia en l'an 1495 ; elle contenait les homélies sur le Missus est, et quelques autres opuscules.

La première édition de saint Bernard renfermant à peu prés toutes les oeuvres de ce Père est celle de Paris, de l'année 1508 ; cette édition séraphique, est-il dit au commencement, comprend les ouvrages de saint Bernard, le suave et dévot docteur, collationnés alors, pour la première fois, avec une attention extrême, avec les originaux de la bibliothèque de Clairvaux, par les soins intelligents de Jean Bocard et aux frais de Jean Lepetit, libraire juré de l'Université de Paris.

Six ans plus tard, en 1515, Jodoque Clictovée, de Nieuport, revit l'édition précédente et la fit réimprimer à Lyon, chez l'Allemand Jean Clein, avec les sermons de Gilbert, de l'île d'Hoy, sur le Cantique des Cantiques; elle fut depuis plusieurs fois réimprimée, tant à Paris qu'à Lyon, ce qui n'empêcha pas deux moines de Clairvaux, Lambert Deschamps et Laurent de Dantzig, de faire paraître à Lyon, en 1520, une autre édition de saint Bernard, beaucoup plus correcte que toutes les autres.

Après eux parurent plusieurs autres éditions que je passerai sous silence, pour arriver à celle que, François le Mangeur. d'Arnayle-Duc, du collège de Sorbonne, entreprit dé donner de toutes les œuvres du saint Docteur, avec une épître dédicatoire à Louis de Rie, évêque de Genève, dans laquelle il dit qu'en examinant de vieux livres dont la bibliothèque du collège de Sorbonne est fort riche, il tomba sur un épilogue du livre de l'Amour de Dieu qui ne se trouve dans aucune édition précédente, puis sur un opuscule ayant pour titre de l'Amour de Dieu et de la dignité de l'amour; il fit imprimer ces livres avec les œuvres de saint Bernard, chez la veuve Claude Chevallon, en 1547.

On réimprima plusieurs fois cette édition-là, ce qui n'empêcha pas Antoine Marcellin d'en publier une autre, à Bâle, en 1552, chez Jean Hervage il la prépara, dit-il, avec le plus grand soin, sur d'anciens manuscrits, la soumit à une critique nouvelle et la disposa dans un autre ordre que les précédentes. Dans cette édition, les sermons sont en tête, puis viennent les lettres, ensuite les traités, et enfin les écrits attribués à saint Bernard avec quelques opuscules d'autres auteurs.

Avant l'édition dont nous venons de parler, on vit paraître celle de Venise, dont Jean Guillot, de Champagne, fait mention dans la préface dont il fit précéder l'édition de Nivelles, publiée à Paris en 1572, et dans laquelle il parle d'un collationnement de textes entrepris par des théologiens de la Faculté de Paris, qui corrigèrent les dernières éditions à l'aide de leurs propres connaissances, et en s'aidant de tous les manuscrits qu'ils purent tirer des différentes bibliothèques de France. Aussi, continue Jean Guillot, entreprendre de corriger encore après tous ces auteurs remarquables serait essayer de guérir un homme bien portant; ce qui n'empêche pas qu'il ne constate lui-même qu'il a fait plusieurs corrections importantes. Il divisa aussi par chapitres, avec des titres analytiques, les livres de la Considération adressés au pape Eugène, et le livre du Précepte et de la Dispense, qu'Henri Cuyck de Guttenberg avait corrigés en les collationnant avec sept exemplaires manuscrits. Il rend compte ensuite des soins qu'il apporta à démêler les oeuvres authentiques de saint Bernard de celles qui ne le sont pas, et à les mettre dans un ordre plus rationnel et plus commode. Néanmoins Guillot omit d'un côté plusieurs ouvrages supposés de saint Bernard, précédemment imprimés comme authentiques, et de l'autre il en publia comme authentiques qui ne l'étaient point, en même temps que les Pleurs, de saint Bernard.

Moins de six ans auparavant, en 1566, avait paru chez Guillaume Merlin et Sébastien de Nivelles, à Paris, une autre édition avec une épître du même François le Mangeur à l'évêque de Genève; elle fut augmentée d'un appendice d'Hervage, publié à Bâle chez les successeurs de Jean Hervage, par les soins de Jacques Pamèle, de Bruges, qui édita aussi seize petits sermons de saint Bernard, la Parabole du Christ et de l'Eglise, le livre des Soliloques et plusieurs autres ouvrages attribués à notre Saint.

La même année, Louis Le Mire, de Rosoy, fit imprimer à Paris, chez Charlotte Guillard, un autre appendice qu'il avait reçu de François le Mangeur.

On pourrait citer beaucoup d'autres éditions de saint Bernard qui parurent à cette époque; il ne s'est presque point passé d'année qui n'en vît quelqu'une. La plus belle de toutes est celle qui parut en 1536, sous le signe du vaisseau, avec une épître dédicatoire de Jean Guillot au révérend père Gui de Chartres abbé de Clairvaux, et une préface du même au lecteur.

En 1575, Hubert Lescot, chanoine régulier, fit une traduction française de la plupart des sermons de saint Bernard et de ses opuscules, sans les lettres qui parurent, en 1622, traduites par Philippe Lebel, docteur de la faculté de Paris, selon ce qui est dit dans la nouvelle traduction du révérend père Gabriel de Saint-Malachie des Feuillants.

V. — Pour ce qui est des éditions de saint Bernard qui ont paru dans ce siècle, il serait aussi long qu'inutile de les citer, si j'en excepte celle d'Edmond Tiraqueau, moine de Cîteaux, en 1601, et celle de Jean Picard, en 1609, augmentées de notes et de quelques lettres nouvelles de saint Bernard avec une épître dédicatoire de Tiraqueau au révérend père Edmond de la Croix, abbé de Cîteaux, une autre épître et une préface de Guillot.

L'édition de Picard parut la même année à Anvers, chez Jean Keerver, et fut réimprimée plusieurs fois, lorsqu'en 1664 parut la meilleure et la plus soignée de toutes, celle de Jacques Merlon Horstius, homme non moins instruit que pieux; cette édition fit oublier toutes les autres, et fut depuis très-souvent réimprimée.

VI. — Disons en peu de mots comment cet homme instruit a préparé son édition de saint Bernard. Il commence par s'étonner en voyant que, si de tous les Pères de l'Église, saint Bernard est celui dont les ouvrages sont le plus lus, il est en même temps celui dont les éditions ont été le plus négligées jusqu'à présent, au point qu'elles semblent devenir de plus en plus défectueuses et mauvaises à mesure qu'elles se multiplient, comme si ce Père ne méritait ou ne réclamait aucun soin. C'est ce qui l'a engagé à mettre la main à une édition de ses oeuvres après les avoir soumises à une critique exacte et sévère, et à les diviser en six volumes dont le premier comprend toutes les Lettres; le second tous les Sermons selon le temps et sur les Saints ; le troisième, les Sermons sur le Cantique des Cantiques; le quatrième , différents Traités; le cinquième, les écrits qui ne sont pas de saint Bernard; et le sixième, les rouvres de Gilbert et de Guerri, disciples du saint Docteur. C'est lui aussi qui partagea les traités en chapitres et en alinéa, et qui mit une analyse sommaire en tête des lettres et des traités. Il n'épargna ni peines ni dépenses pour se procurer toutes les éditions de saint Bernard qu'il put trouver dans les bibliothèques de différents pays; il ne réussit pas à réunir toutes les oeuvres de ce Père dont Possevin et plusieurs autres ont donné la liste. Mais il fit entrer dans les éditions plusieurs préambules, et une Vie de saint Bernard en sept livres avec divers éloges du Saint et une Chronologie, quelques notes d'une certaine étendue, sans compter celles moins considérables qu'il mit en marge çà et là dans le cours de l'ouvrage, des index très-soignés, tant des passages de la sainte Écriture que des noms cités par saint Bernard. Après cela on est obligé de reconnaître avec lui qu'il s'est donné un mal immense pour faire une édition tout à fait irréprochable des oeuvres de saint Bernard ; malheureusement le travail de l'imprimeur ne répondit pas entièrement à ses vieux. Ce savant homme préparait une édition plus complète et plus soignée encore de saint Bernard quand il mourut le 20 avril 1644.

VII. — On ne peut nier que Horstius eut le bonheur de conduire cette première édition à un degré de perfection aussi élevé que pouvait le souhaiter un homme instruit, soigneux, et grand admirateur de saint Bernard, mais travaillant seul ; aussi fut-elle reçue à bras ouverts, comme on dit, et très-souvent réimprimée en différents endroits et en diverses contrées. Mais notre illustre Claude Cantelou ayant collationné sur l'ordre de nos supérieurs l'édition de Horstius avec un certain nombre de manuscrits de France, découvrit dans son travail, d'ailleurs si soigné, quelques fautes à corriger, et il publia, dans un nouveau format, les sermons de saint Bernard Selon le temps et ceux Sur les saints, après leur avoir fait des corrections très-considérables. Il préparait avec le même soin la publication du reste des oeuvres de saint Bernard quand il mourut et me laissa son couvre à continuer. J'étais bien jeune alors, et d'ailleurs bien novice dans son art, et je n'aurais jamais eu la pensée de mettre mon travail et mon savoir en parallèle avec ceux du savant Horstius, si notre supérieur général, le révérend abbé Bernard Audebert, de pieuse mémoire, que mes scrupules et mes résistances ne purent vaincre, ne m'eût obligé de continuer l'oeuvre de Cantelou, après que la mort nous l'eut enlevé. J'eus de la peine à me soumettre; je le fis néanmoins, et avec l'utile et précieux concours de Jacques Lannoy, qui mit à ma disposition tous les exemplaires de saint Bernard qu'il trouva dans la bibliothèque de Cîteaux, dont il était abbé, je réussis à publier, en double format, une édition de saint Bernard aussi parfaite, je ne dis pas qu'elle aurait dû et pu l'être, mais du moins que le permit mon inexpérience ou plutôt l'avidité de l'imprimeur, qui se montra beaucoup plus soucieux de servir ses intérêts que de satisfaire le public.

VIII. — Mais avec le temps et l'habitude de ce genre de travail, je faisais tous les jours de nouvelles remarques qui pouvaient me servir plus tard à donner une autre édition plus claire encore et plus soignée des oeuvres de saint Bernard: et j'en prenais note avec le plus grand soin, comme je l'ai déjà dit, dans la pensée que si j'en trouvais le temps, un jour, je ferais cette édition plus correcte, plus élégante et plus parfaite. Mais quand je me mis à l'oeuvre, je me trouvai en présence d'une autre difficulté, venant de la mauvaise loi qui régit la presse ; je m'en tirai du mieux que je pus, et d'une manière qu'il serait sans intérêt de raconter ici.

IX. — Quoiqu'il soit aussi étranger à nos habitudes qu'à notre état de vanter notre travail, je crois bon néanmoins de dire ici en quoi cette nouvelle édition diffère de celle de Horstius et de la première que nous avons donnée. J'ai eu l'avantage de pouvoir comparer un certain nombre de manuscrits anciens que je ne connaissais pas à l'époque de ma première édition et qu'il me fut possible de consulter et d'étudier dans des bibliothèques de provinces que j'ai visitées, et dans la bibliothèque Colbertine où Etienne Baluze, homme né pour favoriser et développer le culte des lettres, en a réuni plusieurs depuis que ma première édition a paru; j'ai pu ainsi, à l'aide des variantes, rétablir le texte de saint Bernard d'après les leçons les plus conformes à sa manière. Or ce travail exige une grande connaissance des vieux livres, un certain tact que l'habitude seule peut donner, et un jugement beaucoup plus sùr que ne le pense le commun des gens de lettres, qui nous regardent comme des collectionneurs de toiles d'araignées quand ils voient l'importance que nous attachons à des choses qu'ils regardent comme des bagatelles. Mais ces gens-là peuvent penser de nous ce qu'ils veulent, nous ne recherchons pas les applaudissements des hommes, il nous suffit de rendre service à la république des lettres en même temps qu'à l'Eglise.

X. — Ce n'est pas seulement au rétablissement du texte primitif de saint Bernard que nous avons appliqué toutes les règles de la critique, nous y avons encore eu recours pour découvrir dans notre première édition ainsi que dans celle de Horstius où ils s'étaient glissés, les ouvrages faussement attribués à notre Saint. Ainsi j'ai fait disparaître deux lettres de Bernard de Brito, que Horstius avait placées parmi celles de notre Bernard; quatre ou cinq sermons Sur la temps et Sur les saints, le livre des Déclamations, et d'autres ouvrages encore qu'on ne peut pas ranger avec une certitude absolue au nombre des couvres de saint Bernard.

XI. — Pour ce travail de critique j'ai tiré de grands avantages des Vies de saint Bernard, en particulier de celle de Geoffroy: elles contiennent toutes une table des principaux ouvrages du Saint. J'ai trouvé aussi de précieuses ressources dans de vieux manuscrits et dans les anciens auteurs qui ont cité notre Saint dans leurs propres écrits. Mais où j'en ai trouvé le plus, c'est dans un recueil fort ancien de morceaux choisis tirés des oeuvres de saint Bernard et connu sous le nom de livre des Fleurs, Florilegium, et de Bernardinus, qui fut publié à Paris pour la première fois en 1503 ; il est bien préférable à un autre recueil du même genre qui fut fait en 1574 par un chanoine régulier, nommé Hubert Scutépuits, et glissé par Jean Picard dans son édition de saint Bernard. Ce dernier recueil est beaucoup moins ancien que le premier, dont on lit dans un vieil exemplaire manuscrit de Cîteaux le nom de l'auteur au milieu de cette inscription : « Prologue du Bernardinus, que dom Willerme, religieux de Saint-Martin de Tournay a extrait et compilé des écrits et des paroles de saint Bernard, abbé de Clairvaux. Ce prologue commence ainsi: N'étant pas fort occupé à autre chose..., et le reste tel qu'il se trouve dans d'autres exemplaires renfermant ce recueil, et qu'il est bien difficile, vu leur antiquité, de ne pas regarder comme étant du treizième siècle,bien qu'ils soient sans nom d'auteur. Le compilateur de ce recueil cite, il est vrai, comme étant de saint Bernard, quelques opuscules qui ne sont pas de lui, tel que la Lettre aux religieux de Mondée, des Méditations, et le livre des Déclamations; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit d'une grande autorité quand il s'agit de déterminer quels sont les sermons de saint Bernard. Aussi, toutes les fois qu'il s'élève un doute sur quelque passage de ses écrits, comme cela se présente dans ses sermons Sur divers sujets, on est dans l'habitude de noter les citations tirées du Bernardinus. Il ne faut pas trop s'étonner si l'épître aux religieux de Mondée, les Déclamations et les Méditations sont citées dans ce recueil sous le nom de saint Bernard, car saint Bonaventure tombe dans la même erreur au sujet de cette lettre. Quant aux livres des Déclamations et des Méditations, ils ne sont que des centons de saint Bernard, comme nous le dirons en son lieu.

XII. — Outre la critique des ouvrages, j'ai fait subir encore à l'édition de Horstius quelques changements dans la disposition des tomes et des opuscules. Il avait placé les sermons Selon le temps et Sur les saints après les Lettres; venaient ensuite les sermons sur le Cantique des Cantiques, et enfin les Opuscules et les Traités . il m'a paru préférable de faire suivre les Lettres des Opuscules et des Traités, attendu que ceux-ci sont écrits pour la plupart en forme de lettres, ou même ont passé de la classe des Lettres, à laquelle ils appartiennent, à celle des Traités; les sermons Selon le temps et Sur les saints se trouvent ainsi reportés au troisième rang, et ceux sur le Cantique des Cantiques, au quatrième; je les ai fait suivre des Sermons de Gilbert sur le même sujet comme étant la continuation de ceux de saint Bernard. Pour ce qui concerne le cinquième et le sixième tomes, j'en parlerai plus longuement dans une préface particulière dont je les ferai précéder, de même que chacun des autres tomes.

XIII. — Voulant renfermer en un seul volume tous les ouvrages authentiques de saint Bernard, nous avons placé à la fin du tome sixième et du second volume l'histoire de sa vie, que Horstius avait mise en tête de son premier volume : nous avons voulu, par cette disposition, échapper à l'alternative ou de scinder les oeuvres de saint Bernard ou de faire deux volumes trop inégaux. A la fin du premier et du second volumes, nous avons placé des tables particulières très-développées; celle du premier contient l'indication de tous les ouvrages authentiques de saint Bernard, la table du second comprend celle des ouvrages qui ne sont pas de lui.

XIV. — Enfin, indépendamment des notes et des remarques d'une certaine étendue dont les lettres et les autres ouvrages de saint Bernard se sont trouvés enrichis par Horstius, ou par nousmême dans notre première édition, nous en avons placé de plus courtes au bas des pages, particulièrement pour les Lettres, de sorte que le lecteur trouve réuni sous ses yeux tout ce qui peut jeter quelque lumière sur les passages un peu obscurs. De plus, nous avons fait précéder les notes plus étendues qui se trouvent reportées à la fin du tome premier (1), d'une Chronologie ; qui est destinée à jeter un grand jour sur les notes elles-mêmes et à leur servir de fondement solide. Nous avons également ajouté à peu près en tête de tous les Opuscules du second volume des notes destinées à expliquer le sujet de chaque livre, et à éclaircir toutes les difficultés qui peuvent s'y rattacher.

Telles sont à peu près les améliorations que nous avons introduites dans cette nouvelle édition de saint Bernard.

XV. — Pour en venir en particulier à l'examen du tome premier, qui comprend toutes les lettres de notre saint Docteur, nous pouvons bien dire que nous avons apporté le plus grand soin dans les corrections, les notes, la disposition et les augmentations dont elles ont été l'objet.

Pour les corrections, nous avons consulté les manuscrits de

1 Dans la présente édition, ces notes seront placées à la fin de chaque volume où se trouvent les Lettres auxquelles elles se rapportent. (Note de l'éditeur.)

différentes bibliothèques, de la Vaticane, de la Colbertine, et de celles de Saint-Pierre de Gand et d'Orval en Belgique, sans compter ceux dont nous avons fait usage pour notre première édition. Nous avons rétabli quelques titres importants d'après un manuscrit de la bibliothèque de Corbie ; nous avons pu, à l'aide de ce manuscrit et de deux autres de la Colbertine portant les nos 1410 et 2476, corriger plusieurs endroits et comparer entre eux divers opuscules de saint Bernard qu'ils contiennent. Nous avons ajouté pour les lettres des notes marginales qui en expliquent en peu de mots plus particulièrement les faits historiques.

XVI. — Nous avons longtemps hésité sur l'ordre que nous devions adopter pour la classification des lettres; chaque manière avait ses avantages qui la recommandaient à notre choix; l'ordre suivi dès le principe avait pour lui son ancienneté même. Il date du vivant de saint Bernard, du moins pour les trois cent dix lettres dont la dernière est celle que le Saint adresse à l'abbé Arnould de Bonneval ; car pour les autres, qui se sont trouvées dispersées de côté et d'autre, ce n'est que plus tard qu'elles ont été réunies en corps de lettres avec les premières, non pas toutes à la fois, mais au fur et à mesure qu'elles parvinrent à la connaissance des éditeurs ou des collectionneurs. Une raison encore militait en faveur de ce classement, c'est l'ordre chronologique qu'on a eu l'intention d'y observer, à peu, de chose près, car il était à craindre qu'en modifiant cet ordre, on ne fit une amélioration plus nuisible qu'utile, à cause des citations empruntées aux lettres de saint Bernard, rangées selon l'ancienne méthode, sans compter encore l'importance attachée à l'ordre reçu dans les anciens exemplaires des oeuvres de saint Bernard. Ce qui militait au contraire en faveur d'un autre classement, c'est l'interversion intolérable de certaines lettres qui se trouvaient placées quelquefois bien après la réponse qui leur était faite ; d'où résultait cet autre inconvénient encore, que le même sujet se trouvait, par suite de cet ordre fautif, comme scindé en deux et détaché de lui-même. Pour parer à tout, il nous a paru bien de retenir l'ordre reçu pour les trois cent dix premières lettres, et de suivre l'ordre chronologique pour celles qui viennent après, en notant en marge le numéro d'ordre sous lequel elles étaient précédemment inscrites. Lorsque, par suite de ce nouvel arrangement, il arrive qu'une lettre devrait faire suite à une autre, nous prévenons le lecteur d'en anticiper ou d'en retarder la lecture; de cette manière, nous avons tenu compte de l'ancienneté du premier classement, et nous avons par le second remédié à la confusion qui était la conséquence du premier.

Nous avons dit que l'ancien ordre où se lisent encore à présent les lettres de saint Bernard a été établi du vivant même de leur auteur; nous en trouvons la preuve dans Guillaume, abbé de Saint-Thierry, qui mourut avant saint Bernard. Dans le premier livre de la vie du saint Docteur, évidemment écrit du vivant de saint Bernard, il rapporte, n° 50, que la lettre à son neveu Robert qui n'avait pas été mouillée par la pluie à laquelle elle avait été exposée pendant qu'il la dictait, « Fut, à cause de ce miracle, placée avec raison, par les religieux, en tête du recueil de ses lettres.» Le troisième auteur d'une Vie de notre Saint, qui n'est autre, pensons-nous, que Geoffroy, son secrétaire, prétend être l'auteur de ce changement.

XVII. — L'ordre des lettres n'est pas exactement le même dans tous les recueils anciens, quoiqu'il ne diffère d'une manière notable dans aucun d'eux, du moins pour les trois cent dix premières; encore ce nombre même varie-t-il un peu d'un recueil à l'autre, ce qui me porte à croire qu'il a été fait plusieurs collections des lettres de saint Bernard. On les lit toutes dans trois manuscrits du Vatican, dont le plus beau, portant le no 662, ne diffère presque pas, jusqu'à la deux cent quatre-vingt-seizième lettre, des recueils qui ont été publiés ; la dernière lettre du manuscrit est celle adressée aux Irlandais sur la mort du bienheureux Malachie, Dans un autre manuscrit, portant le n° 664, il n'y a pas non plus de différence pour les deux cent cinquante-deux premières lettres. La dernière Lettre de ce recueil est adressée à Hugues, chevalier du Temple. Le manuscrit rangé sous le n° 663 contient deux cent quarante lettres placées dans un ordre tout à fait différent, de sorte que la première de ce recueil adressée au cardinal Haimeric, est la trois cent treizième dans les autres collections antérieures; et la dernière, adressée au pape Eugène au sujet de l'élection de l'évêque d'Autun, est la deux cent soixante-quinzième. Dans tous les autres manuscrits, l'ordre des lettres est à peu près le même que dans les recueils imprimés; il n'y a de différence que pour le manuscrit de Saint-Pierre de Gand, qui est divisé en trois parties, dont la première comprend cent lettres, la seconde cent soixante-quatorze, etla troisième soixante-seize ; dans l'avant-dernière est celle que saint Bernard écrivit à Rorgon d'Abbeville, et la dernière celle de Jean de Casa-Mario à saint Bernard. D'ailleurs peut-être n'y a-t-il pas un autre manuscrit réunissant autant de lettres de saint Bernard que celui de Gand. Villerme de Tournay s'est servi de ce manuscrit-là, ou du moins en a eu la copie sous les yeux pour composer son Bernardinus dont nous avons parlé plus haut; car il cite dans ce recueil des lettres de saint Bernard de la première, de la seconde et de la troisième partie. Le manuscrit de Clairvaux, de l'ordre de Cîteaux, compte trois cent sept lettres, et celui d'Orval trois cent dix, et tous les deux se terminent par la lettre à l'abbé Arnould, qui est certainement la dernière de saint Bernard. Il est hors de doute que c'est le premier de ces deux manuscrits que Jean de Salisbury dans sa quatre-vingt-seizième lettre, demandait à Pierre de Celles, de lui envoyer, et dont il parle dans la lettre suivante, en le remerciant pour les lettres de saint Bernard.

XVIII. — Pour parler enfin des lettres ajoutées dans cette nouvelle édition à la collection des lettres parues antérieurement, ce dont nous ne devions entretenir le lecteur qu'après ce qui précède, il faut dire avant tout, que dans la première édition des lettres qui parut à Bruxelles en 1484 et à Paris en 1494, on ne trouve que trois cent dix lettres, dont l'antépénultième est celle à Arnould, abbé de Chartres, l'avant-dernière celle aux religieux irlandais sur la mort du saint évêque Malachie; et la dernière à Gui, abbé de MoustierRamey.

L'édition de 1520, faite par deux moines de Clairvaux, ainsi que nous l'avons dit plus haut,compte en tout trois cent cinquante et une lettres, dont la dernière est celle adressée au novice Hugues, qui fut depuis abbé de Bonneval. La lettre à Arnould est la trois cent dixième dans cette édition, et celle aux Irlandais, la trois cent onzième; cela provient de ce que dans cette édition il manque deux lettres: la quatre-vingt-quatrième, qui est la seconde à Simon, abbé de Saint-Nicolas, et la cent quarante-septième adressée à Pierre, abbé de Cluny.

Jodoque Clictovée, dans son édition de 1515 et dans les suivantes, ne compte que trois cent cinquante lettres en tout; il n'a pas celle au novice Hugues, qu'Antoine Marcellin a fait entrer dans l'édition de Bâle de 1552 et dans toutes celles qui suivirent jusqu'à Jean Picard. Ce dernier ajouta, mais sans ordre, dix-sept lettres nouvelles à celles déjà connues; deux de ces lettres furent placées en tête de celles qu'il tira du manuscrit de Pithou et qu'il édita à part ; les quinze autres ne furent publiées que longtemps après. Il les avait trouvées dans sa bibliothèque de Saint-Victor.

Horstius négligea de publier certaines lettres qu'on avait répétées à tort et en réduisit le nombre à trois cent soixante-six, auxquelles il en ajouta deux apocryphes de Bernard de Brito, dix-sept authentiques tirées des manuscrits anglais, avec une de l'abbé Fastrède pour terminer son volume; ce qui portait le nombre des lettres éditées par lui à trois cent quatre-vingt-six.

Nous avons nous-même fait entrer onze nouvelles lettres dans notre première édition de saint Bernard et dans celle que nous donnons aujourd'hui au public, nous avons porté le nombre total des lettres de saint Bernard à quatre cent quarante-quatre, en y comprenant non-seulement les vingt-huit qui ont été récemment découvertes en Allemagne et ajoutées en forme d'appendice à l'édition de Horstius, publiée à Cologne; mais encore quelques autres lettres de notre Saint qu'on a trouvées ailleurs, et des lettres adressées à saint Bernard ou écrites à son sujet, et que nous avons jugées nécessaires à l'intelligence de celles du Saint.

Nous avons divisé toutes ces lettres en trois parties. Dans la première, nous donnons les trois cent dix premières lettres dans l'ordre où elles ont toujours paru ; la seconde, qui va jusqu'à la quatre cent dix-septième lettre, comprend toutes les autres lettres authentiques de saint Bernard ; la troisième partie renferme les lettres douteuses, les apocryphes et celles qui sont certainement d'un autre que saint Bernard.

C'est à peu près à cela que se bornent nos travaux et nos corrections pour le tome premier. Un lecteur attentif remarquera facilement les choses que nous passons ici sous silence.

Une préface particulière placée en tête de chacun des autres tomes fera connaître ce qui les concerne.

XII. — Disons ici que les oeuvres de saint Bernard que Horstius gémissait de savoir perdues dans quelques bibliothèques ne sont pas de notre Saint, comme nous avons pu en acquérir la certitude. Ainsi le livre sur l’Oeuvre des dix jours, est d'Arnould, abbé de Bonneval, au pays chartrain; le Commentaire sur les psaumes de la pénitence, est d'Innocent III; l'Explication du psaume AFFERTE, est de Richard de Saint-Victor; celle du psaume cinquante est d'Urbain Il; le Commentaire sur les Epîtres de saint Paul est, selon Possevin, de Bernard de Clavone, de l'ordre des Augustins; celui sur l'Apocalypse fut attribué à tort à saint Bernard par Caramuel ; ce commentaire se trouvant dans un manuscrit placé à la suite de quelques opuscules de saint Bernard, Caramuel lut ejusdem, du même auteur, au lieu de cujusdam, d'un certain auteur, que portait ce commentaire et l'attribua ainsi à saint Bernard, qui est effectivement l'auteur des opuscules placés avant celui-là. Je suis convaincu qu'à l'exception de quelques lettres qu'on n'a pas encore pu retrouver, il ne reste plus maintenant d'opuscules importants de saint Bernard qui n'aient été publiés.

Il nous manque la lettre à Hugues, abbé de Pontigny, dont il est question dans le premier paragraphe de la lettre trente-troisième, adressée à ce même abbé.

On voit aussi par la lettre cent quatre-vingt-dix-huitième, que saint Bernard a écrit au pape Innocent II, contre Pierre de Besançon, deux lettres qui nous manquent encore ; par la fin de la deux cent treizième, qu'il en a écrit une autre au même pape, pour Pierre de Pise; et par le commencement de la deux cent cinquante-troisième, qu'il en adressa plusieurs au même pontife au sujet de l'introduction des religieux de Prémontré dans le monastère de Saint-Paul de Verdun.

Il est question d'une lettre écrite à Anselle, sous-diacre de Troyes, dans la deux cent troisième adressée à Atton, et d'une lettre d'excuses à Suger, au commencement de la lettre deux cent vingttroisième à Josselin; enfin, dans la deux cent trente-troisième au même Josselin, il est parlé de deux lettres écrites à Jean de Buzay. La fin de la deux cent quatre-vingt-quatrième lettre au pape Eugène en mentionne une autre adressée au même Pape, en faveur de l'évêque de Clermont, Le moine Hermann de Tournay parle aussi d'une autre lettre que saint Bernard écrivit au pape Eugène, pour un monastère de Tournay (n. 115).

La lettre inscrite autrefois la trois cent cinquante-huitième, qui est maintenant la trois cent soixante-seizième, fait mention d'une encyclique contre le duel adressée aux archevêques de Reims et de Sens, aux évêques de Soissons et d'Autun et aux comtes Thibauld et Raoul.

De plus Pierre le Vénérable rapporte, dans sa lettre qui est placée la trois cent quatre-vingt-huitième, parmi celles de saint Bernard, un fragment d'une lettre que notre saint Docteur aurait écrite en faveur d'un certain abbé d'Angleterre; le voici : « Comme si le jugement était détruit,.... etc. » Or je ne me souviens pas d'avoir jamais lu ces paroles dans aucune lettre de saint Bernard.

XX. — Orderic Vital fait aussi mention d'une lettre de saint Bernard à Noël, abbé de Rebais, pour les moines de Saint-Evroult, dont l'abbé, nommé Guérin, réclamait à l'abbé Noël les reliques du saint du même nom : « Geoffroy déclara qu'il avait l'intention d'aller à Clairvaux, et il lui demanda d'y aller avec lui, ce à quoi il consentit volontiers. Ils vinrent donc tous deux ensemble à Clairvaux, avec tous leurs domestiques, et reçurent une douce hospitalité des religieux de ce monastère de Bénédictins de la stricte observance. Ayant demandé à parler à Bernard, leur abbé, ils eurent avec lui un entretien où ils purent admirer toute la sagesse de cet homme. Il répondit à toutes leurs questions, leur parla avec éloquence sur la sainte Ecriture et satisfit à tous leurs désirs. En entendant ce qu'ils lui dirent de l'affaire des religieux de Saint-Evroult, il vint en aidé avec bonté à l'abbé Guérin et écrivit une lettre destinée aux religieux de Rebais..... L'abbé Guérin présenta donc cette lettre du vénérable abbé Bernard aux religieux de Rebais qui la reçurent avec plaisir et s'empressèrent de faire ce qui leur était demandé dans cette lettre. » Ce sont les propres paroles d'Orderic dans son sixième livre.

XXI. — De plus, Adémare d'Angoulême dit dans sa Chronique, en parlant de l'origine des Chartreux : « Cet ordre, au dire de Bernard, tient le premier rang parmi tous les ordres religieux, sinon à cause de son antiquité, du moins par sa sainteté; aussi l'appelle-t-il la plus belle colonne de l'Eglise. » Or je n'ai retrouvé ces paroles nulle part dans les écrits de saint Bernard.

XXII. — Enfin Jean Picard, d'après Jean de Maubourg, dans son traité de la Manière de vivre des chanoines réguliers, cite une lettre de saint Bernard adressée à Foulques, dont Jean de Maubourg a extrait le passage que voici : « Au lieu de fourrures noires ou grises autour du cou, vous leur en verrez porter de couleur de pourpre à la manière des femmes. » S'il l'a emprunté à quelque lettre de saint Bernard, elle n'a pas encore été publiée jusqu'à présent. Mais on lit quelque chose d'analogue pour le sens, sinon pour les expressions, au paragraphe onze de la seconde lettre de saint Bernard à Foulques. Il en est de même du passage concernant les qualités requises en un cardinal que Jean Picard cite toujours d'après Maubourg comme étant encore inédit; il se lit en substance au douzième paragraphe du quatrième livre de la Considération.

Voilà tout ce que j'ai trouvé d'intéressant à dire sur la nouvelle édition que je donne des lettres de saint Bernard.

Haut du document

§ II — Science et sainteté de saint Bernard, son autorité dans l'Église.

XXIII. — Avant d'aller plus loin, nous devons parler de deux titres sous lesquels on se plait souvent à désigner saint Bernard; on l'appelle tantôt le Docteur aux paroles douces comme le miel, et tantôt le dernier, mais non pas le moins remarquable des Pères de l'Église. L'Église a donné le nom de Docteurs à ceux dont la doctrine a mérité son approbation publique, particulièrement quand elle est unie chez eux avec la sainteté de la vie. Elle donne le nom de Pères à ceux de ses docteurs que distinguent en même temps la sainteté, la science et l'antiquité : or par science j'entends celle de l'Écriture sainte et de la tradition bien plutôt que des systèmes de philosophie. On peut donc appeler Docteurs aussitôt après leur mort, les hommes qui se sont distingués tout à la fois par la sainteté et par la science, et on réserve le nom de Pères à ceux qu'une certaine antiquité rend vénérables à nos yeux en même temps qu'ils se sont distingués par une méthode dans la manière de traiter les sujets auxquels ils ont touché, toute autre que celle des simples philosophes. Or nous trouvons que saint Bernard a reçu ces deux titres.

Quant au premier, il lui fut donné par le pape Alexandre III, à la messe même de sa canonisation, quand il lut l'évangile exclusivement réservé aux saints Docteurs et commençant par ces mots « Vous êtes le sel de la terre, etc...... (Matth., cap. V). » Le pape Innocent III confirma cet éloge, en termes magnifiques, dans la collecte qu'il composa pour la fête de saint Bernard, et dans laquelle il lui donne en même temps le nom de saint Abbé et de Docteur remarquable. Le nom de Docteur aux paroles douces comme le miel lui a été donné récemment par Théophile Reynauld dans sa remarquable petite brochure intitulée l'Abeille de la Gaule. Les premiers éditeurs de ses oeuvres, qui lui donnèrent ce titre, en tête de ses ouvrages, sont d'abord l'auteur de l'édition de Lyon en 1508, puis Jodoque Clictovée en 1515, et les deux moines de Clairvaux dont nous avons déjà parlé plus haut. Il avait cessé de lui être attribué quand Horstius commença à le lui redonner. Mais ce qui fait l'éloge de saint Bernard, c'est que son nom seul est un titre suffisant, en tête de ses oeuvres, pour les recommander. Il n'y a rien au delà pour un auteur. Il est certain que s'il est encore une autre épithète qui lui convienne, c'est bien celle de Theodidaktos, le disciple de Dieu, que plusieurs éditeurs lui ont donnée; car la science dont il fait preuve parait être en lui bien plutôt un don de Dieu que le résultat du travail de l'homme.

XXIV. — Si l'on pensait, d'après ce que nous venons de dire, qu'il n'a dépensé ni travail ni ardeur à la lecture et à l'étude des auteurs tant profanes que sacrés, on serait dans une grande erreur, comme on pourrait le reconnaître à la manière dont il les cite. Il est impossible de douter que, dans sa jeunesse, et quand il était encore dans le monde, il ait étudié les auteurs profanes, dont sa mémoire lui fournissait des réminiscences jusque dans sa vieillesse. Quant aux matières théologiques, il les étudia avec soin et ardeur lorsqu'il fut devenu moine. On peut juger de la profondeur et de l'étendue de son savoir en ces choses par deux de ses sermons sur le Cantique des cantiques, le quatre-vingtième et le quatre-vingt-unième, où il parle en termes si justes et si élevés de l'image de Dieu, dans le Verbe et dans l'âme, ainsi que de la simplicité de Dieu, que jamais personne, soit avant soit après lui, ne l'a surpassé. Il en faut dire autant de la quatre-vingt-dixième lettre, où il expose d'une manière admirable, au pape Innocent, la doctrine de l'Église sur la satisfaction que Jésus-Christ a donnée pour nous, par ses souffrances. Il a montré aussi comment il entendait les sacrés canons dans ses livres fameux de la Considération, de sorte qu'on peut lui appliquer ces paroles de Léon le Grand : « Le véritable amour du bien porte avec lui toute l'autorité des apôtres, avec la science du droit canon. » Enfin notre saint Docteur était si versé dans la connaissance des lettres sacrées et en faisait un si grand usage dans ses écrits que, pour me servir des expressions mêmes de Sixte de Sienne, « on pourrait les regarder comme de véritables marqueteries d'Écriture sainte, tant ils sont émaillés d'expressions tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais si bien placées, si parfaitement encadrées, qu'on les croirait nées du sujet même. » S'il n'est pas à propos de faire un pareil usage de la sainte Écriture en toute circonstance et sans distinction de sujet, on ne peut nier que cela ne soit parfaitement convenable quand il s'agit de choses sacrées, car c'est bien alors qu'il faut suivre ce conseil de l'Apôtre : « Si vous ouvrez la bouche pour parler, que vos discours soient comme la parole de Dieu (I Petr., IV , 11). » Peut-être reprochera-t-on à saint Bernard de s'être quelquefois éloigné du sens propre et littéral en citant l'Écriture sainte, au point de paraître plutôt jouer sur les mots que rendre la pensée de l'auteur sacré ; mais il est facile de répondre que, l'Écriture sainte ayant plusieurs sens moraux, notre saint Docteur a cru pouvoir prendre celui qui lui semblait le plus propre à exciter l'attention et à piquer la curiosité, surtout quand ce n'était point en matière de foi, et qu'il ne se proposait que de rehausser, par ce moyen, quelque pieuse pensée.

XXV. — Saint Bernard joignait à la connaissance approfondie Ode l'Écriture sainte celle des saints Pères, aussi étendue que ses nombreuses occupations lui avaient permis de l'acquérir; il suffit de lire ses ouvrages pour s'en convaincre; il les cite, en effet, de temps en temps, et expose leurs sentiments : tout ce qu'il a écrit est plein de leur doctrine. Aussi quand il dit qu'il n'a eu que les a chênes et les hêtres de la forêt pour maîtres » (voir sa Vie, liv. I, n. 23), il faut l'entendre dans le sens qu'il suggère lui-même aux cardinaux, dans son quatrième livre de la Considération, quand il leur dit au douzième paragraphe e qu'en toutes choses on doit plus compter sur la prière que sur son travail et son habileté (Vie de saint Bernard, I. III, 1). « C'est ce qu'il faisait, en effet, comme le remarque Geoffroy. Au reste il est facile de juger quel parti il sut tirer de la lecture des Pères par les fruits qu'il recueillit de l'étude de saint Augustin en particulier; tout son traité sur la Grâce et le libre arbitre est une sorte de résumé substantiel des doctrines de l'évêque d'Hippone sur ce sujet. Il tire également un excellent parti de saint Ambroise et de saint Augustin dans sa lettre ou plutôt dans son onzième opuscule, adressé à Hugues de Saint-Victor, et il ajoute qu'il ne sera pas facile de lui faire abandonner ces deux colonnes de l'Eglise. Il cite saint Athanase dans son dixième opuscule contre Abélard, et quelquefois il s'appuie aussi sur Grégoire le Grand. Enfin, en terminant ses Homélies sur les gloires de Marie, il déclare qu'il a fait de nombreux emprunts aux Pères. Il y a de quoi s'étonner, en vérité, de voir un homme d'une santé aussi frêle et si souvent compromise que l'était celle de notre Saint, trouver le temps de lire tant d'ouvrages et d'en composer de si beaux et de si savants au milieu de toutes les occupations dont il était accablé, malgré le soin des affaires publiques dont il eut souvent à s'occuper, et sous le poids des fatigues et des préoccupations inséparables de la conduite d'un couvent aussi nombreux que celui dont il avait la direction; ce n'est pas assez pour cela d'avoir reçu cette intelligence rare et cet esprit sublime dont la nature l'avait doué, il lui a fallu encore une assistance particulière de la sagesse divine pour pouvoir parler, agir, enseigner et écrire comme il l'a fait. Aussi Geoffroy rapporte-t-il que plusieurs fois notre Saint avait dit que dans la méditation et la prière il lui avait semblé voir l'Écriture sainte exposée tout ouverte sous ses yeux (Vie de saint Bernard, liv. III, n. 7). Il avait encore l'habitude de dire qu'il découvrait mieux le sens des Écritures en les étudiant elles-mêmes qu'en puisant aux ruisseaux détournés des explications qui en étaient données, ce qui ne l'empêchait point d'en lire les interprètes orthodoxes, non pas pour se préférer à eux, mais avec la pensée de former son propre sens sur le leur. En suivant fidèlement la voie qu'ils lui avaient tracée, il lui arrivait bien souvent d'aller après eux se désaltérer à;son tour aux mêmes sources où ils avaient bu les premiers (Vie de saint Bernard, liv. I, n. 24). Le respect de notre saint Docteur pour les Pères éclate en plusieurs endroits de ses écrits, particulièrement au commencement de sa quatre-vingt-dix-huitième lettre, au sixième alinéa de son cinquième sermon sur le Cantique des cantiques, et dans plusieurs autres endroits. Il eut quelques loisirs pour se livrer à l'étude des Pères, pendant les longues heures de maladie qui le contraignirent, à l'époque où il devint abbé, à renoncer à la vie commune et à vivre dans son couvent, en dehors de la règle, comme un simple particulier; il ne le fit d'abord, selon Guillaume, que pour céder à la volonté expresse de Guillaume, évêque de Châlons, et des abbés de son ordre; mais les progrès du mal ne tardèrent pas à le mettre dans l'impossibilité de faire autrement (loc. cit., n. 33 et 40). Quand il fut déchargé de l'administration spirituelle et temporelle de sa maison, l'abbé Guillaume le vit dans la joie de n'avoir plus à penser qu'à Dieu et au salut de son âme, tressaillir d'aise et de bonheur comme s'il était déjà plongé dans les délices du Paradis, et il l'entendit paraphraser alors le Cantique des cantiques, comme il le fit plus longuement dans la suite. Quand saint Bernard eut recouvré un peu de santé, il se déchargea d'une partie de l'administration du monastère sur son cousin Gérard, ce qui lui laissa, pour l'étude de l’Ecriture sainte assez de loisir pour que dans son cinquante et unième sermon sur le Cantique des cantiques il lui attribuât tous les progrès qu'il avait faits dans ses études spirituelles. Or ces études consistaient dans la prière, la lecture, la composition par écrit, la méditation et autres exercices semblables, comme nous le voyons par le troisième paragraphe du, cinquante et unième sermon sur le Cantique des cantiques. C'est dans ces exercices que notre Saint passa les quinze années de sa vie qui s'écoulèrent depuis la fondation de Clairvaux jusqu'au schisme de Pierre de Léon. A cette époque, il fut mêlé aux affaires publiques, si importantes alors et si embarrassées, et il se montra, dans ces circonstances, digne de l'admiration qu'il excita dans toute l'Europe, pour ne pas dire dans le monde entier.

XXVI. — Ce n'est pas sans raison que Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis le Juste, avait coutume de dire, au rapport de François le Bègue, qui a écrit l'histoire de sa vie, qu'il tenait tous les Pères dans la plus haute estime, mais qu'il faisait un cas tout particulier du divin Augustin, dont les oeuvres étaient sa lecture habituelle, et de saint Bernard, qu'il appelait le dernier des Pères de l'Église. Certainement on peut dire que s'il n'y a pas un ancien qui soit plus digne que saint Bernard d'être placé le premier après saint Augustin, il n'y a personne non plus parmi les modernes qui l'ait mérité autant que lut; car on ne peut citer une sainteté plus éclatante et démontrée par un plus grand nombre de faits et de miracles, une doctrine plus pure, un respect plus sévère de la tradition, une éloquence et un style plus divins, ni enfin une influence plus considérable. En effet, pour me servir des propres expressions de Guillaume, « quel homme soumit jamais avec plus d'empire à sa volonté, et courba avec plus d'autorité, sous le poids de ses conseils, non-seulement les puissances de la terre, mais encore celles de l'Église elle-même ? Les rois dans leur orgueil, les princes, les tyrans, les gens de guerre et de rapines avaient pour lui un respect mêlé de tant de crainte, qu'il semblait que c'était de lui que le Seigneur avait dit en parlant à ses disciples, Je vous ai donné le pouvoir de fouler les serpents aux pieds, etc... Mais son pouvoir était tout autre sur les puissances spirituelles. Car, de même qu'il est dit dans le Prophète, au sujet des animaux de la vision, que lorsque la voix se faisait entendre dans le ciel placé au-dessus de leur tête, ils s'arrêtaient et abaissaient respectueusement leurs ailes, ainsi voit-on partout aujourd'hui les puissances spirituelles, lorsqu'il élève la voix, s'arrêter aussi pleines de déférence, et soumettre leurs sentiments et leur manière de voir à son sens à lui et à son propre jugement; ses écrits en donnent la preuve, etc... » (Vie de saint Bernard, liv. Ier, n. 70). « C'est ce qui fait dire au moine Césaire d'Heisterbach : « Son autorité fut si grande, que ceux qui sont revêtus de la pourpre, les rois et les princes du monde, ne parlaient que par Bernard, comme par l'oracle reconnu du monde entier. (Césaire, liv. XIV de Mirac., c. XVII). » L'estime qu'on faisait alors de notre saint Docteur a continué jusqu'à notre époque, comme on peut s'en convaincre à la manière dont en parlent ries hommes illustres, tels qu'un Barthélemy-des-Martyrs, le pieux évêque de Braga, grand lecteur et grand admirateur de saint Bernard.

XXVII. — Ce qui, de son vivant, lui acquit aux yeux de tous une si grande autorité, ce fut, entre autres choses, son excessive humilité au sein même des honneurs ; il n'est pas de vertu qu'il estimât davantage (voy. Bernard, hom. 4 des Gloires de Marie, II. 9). Écoutons là-dessus le récit d'Ernald : « Sa vie, dit-il, est pleine de choses admirables et qu'on ne saurait trop louer; toutefois, si on vante sa doctrine, ses moeurs ou ses miracles, je les exalterai moi-même autant que qui que ce soit. mais il est quelque chose que je place avant tout cela et que je trouve bien autrement admirable, c'est qu'étant un vase d'élection destiné à porter le nom du Sauveur devant les princes et les nations, se voyant obéi des princes de la terre, écouté de tous les évêques du monde, traité avec la plus grande déférence par l'Église même de Rome, maître de disposer, en vertu d'une sorte de délégation générale, des royaumes et des empires, et, ce qui est plus encore, appuyant ses démarches et ses paroles par des miracles, jamais on ne le vit s'enfler d'orgueil ou se laisser aller à des mouvements de vaine complaisance en lui-même. Au contraire, ayant de sa personne les sentiments les plus humbles, il ne se regardait pas comme l'auteur, mais seulement comme le ministre des choses admirables qu'il faisait. Chacun, dans sa pensée, l'élevait au-dessus de tout le monde, tandis qu'à ses yeux il était le moindre des hommes, car l'humilité du coeur l'emportait en lui sur l'élévation des titres (Vie de saint Bernard, liv. III, n. 22). ». Mais ces profonds sentiments d'humilité, bien loin de lui nuire dans l'esprit des hommes, le relevaient beaucoup au contraire, « et plus il se montrait humble et modeste, plus il rendait de services importants au peuple de Dieu dans la science du salut (loc. III., n. 8). »

XXVIII. — A la sainteté du père répondaient dans ses enfants des sentiments de piété et une perfection de vie qui tournaient à sa gloire. On le sentit, bien quand la cour romaine tout entière suivit le pape Innocent à Clairvaux. «Tout le monde pleurait, les évêques, le souverain Pontife lui-même ne pouvaient retenir leurs larmes; chacun admirait le recueillement de tous ces religieux; dans une occasion si solennelle et si heureuse pour eux, on les voyait tous, les yeux baissés vers la terre, s'interdire le moindre regard de curiosité sur ce qui se passait autour d'eux. On aurait dit qu'ils avaient les yeux fermés; ils ne virent personne, quoique placés eux-mêmes sous les yeux de tout le monde. Il n'y eut rien de précieux qui vint frapper les regards du souverain Pontife dans l'église de ce monastère, pas un meuble de prix qui fixât son attention, il n'y avait que les quatre murs: la seule chose qui pût faire envie aux visiteurs étaient la vie et les mœurs dès religieux , il est vrai qu'on pouvait sans inconvénient pour eux chercher à satisfaire son envie en ce point puisqu'on ne devait pas diminuer le trésor de leur sainte vie en le partageant avec eux (Vie de saint Bernard, liv. II, n. 6). » C'était sur ces colonnes que s'appuyait l'autorité de saint Bernard ; « mais la douceur des mœurs tempérait en lui l'austérité de la vie, et la sainteté était le sûr gardien de l'autorité dont il jouissait ; on aurait dit qu'elle avait puisé dans le ciel pour le faire briller sur la terre quelque chose de plus que la pureté dont les hommes sont capables ( Vie de saint Bernard, liv. III, n. 21; — liv. I, n. 28). » Des miracles éclatants attestaient la sainteté de Bernard; ils furent si remarquables et si saisissants que ses ennemis mêmes ne purent en contester la certitude; si multipliés et si nombreux que saint Bernard en était confondu, au dire de Geoffroy (Vie de saint Bernard, liv. III, n. 20).

XXIX. — Comment s'étonner après cela qu'il ait pu, comme Guillaume le rapporte,`'raviver le feu éteint de l'antique ferveur religieuse (Guill., liv. I, n. 42),et, selon le récit de Geoffroy, «corriger les mœurs corrompues des chrétiens, mettre un terme aux dissensions du schisme et confondre les erreurs de l'hérésie (Geoffr., liv. III, n, 12) ? » Or c'est à quoi il réussit parfaitement, comme on peut s'en convaincre par (histoire de sa vie, par ses écrits, et surtout par ses lettres.

Haut du document

§ III. — Avec quels succès saint Bernard travaille à la réforme des mœurs du clergé, des religieux et des simples fidèles.

XXX. — Notre Saint eut bien souvent à gémir sur le relâchement des mœurs des chrétiens de son temps, et particulièrement de celles des ministres de l'Eglise, dont plusieurs lui doivent leur conversion. Telle fut l'influence de sa parole et de ses prédications, qu'il renouvela la face de l'Eglise et du clergé, particulièrement de celui de France, et leur rendit leur antique éclat. C'est à lui qu'on est redevable de l'élévation d'Eugène à la chaire de Saint-Pierre, Il écrivit pour ce saint Pontife son divin traité de la Considération, afin de rappeler à tous les papes, en la personne d'Eugène, les devoirs de leur charge, et de les exciter à s'en acquitter avec autant de zèle que d'exactitude.

Dans l'épiscopat, on vit à sa voix Etienne et Henri, l'un évêque de Paris, l'autre de Sens, ainsi que plusieurs autres évêques, renoncer à la vie des cours pour embrasser un genre de vie plus épiscopal. Il fit même élever plusieurs de ses religieux à l'épiscopat, pour servir d'exemple et de modèle aux autres évêques (Vie de saint Bernard , liv.. II , n. 49). Quant aux simples clercs , il leur donna dans son sermon sur la Conversion de bons et salutaires conseils. Si on désire de plus amples détails sur ce point, on peut lire le sixième livre d'une Vie de saint Bernard publiée en français; les trois derniers livres de cette vie ne sont presque tout entiers composés que d'extraits des écrits de saint Bernard, faits avec un choix exquis et une grande piété.

Sur les mœurs et les devoirs des évêques on doit particulièrement consulter sa quarante-deuxième lettre à Henri, évêque de Sens; elle est comptée parmi les traités de saint Bernard et se trouve placée dans le tome second de ses oeuvres. On peut se convaincre, en la lisant, que l'auteur du livre des Evêques de Verdun a eu raison de dire en parlant de saint Bernard: « Ce sont ses conseils qui sont encore aujourd'hui le plus solide fondement des Eglises de France, et de la France elle-même (Spicil., tom. XII, p. 311). »

XXXI. — Il avait, en parlant, une grâce extraordinaire, « dont sa plume, quelque élégante qu'elle fût, ne peut reproduire le charme et la douceur. Il avait reçu de Dieu le don particulier de plaire, de persuader et d'instruire; il savait placer à propos ce qu'il avait à dire, et, selon le besoin, consoler ou prier, exciter ou reprendre, comme on peut s'en convaincre en lisant ses écrits, quelque loin qu'ils soient de rendre l'effet que produisait sa parole même sur l'esprit de ceux qui l'entendaient (Vie de saint Bernard, liv. III, n. 7). Si ses écrits font sur nous une telle impression, quel effet sa parole ne devait-elle pas produire sur ceux qui l'entendaient ? Aussi rien ne surprend dans le récit de tout ce que Dieu a opéré par lui pour le salut des hommes de son temps.

XXXII. — Qui pourrait dire tout ce qu'il entreprit pour rallumer l'antique ferveur des ordres monastiques? On peut s'en faire une idée en parcourant quelques-unes de ses plus belles lettres sur ce sujet, plusieurs de ses écrits, son livre du Précepte et de la Dispense, son Apologie à l'abbé Guillaume et différents sermons. On y verra comment il excite les religieux à conserver avec soin, ou à rétablir avec zèle, les anciennes pratiques de leurs Pères ; telles que les oeuvres de pénitence, les mortifications, la modestie, l'humilité, la pauvreté, le mépris du monde, l'amour de la solitude et du silence, et le zèle de la perfection; tant il comprenait bien que toute la vie religieuse roule sur toutes ces vertus ensemble. Aussi Pierre le Vénérable, dans une de ses lettres, qui est la deux cent vingt-huitième de la collection de celles de saint Bernard, appelle-t-il notre Saint « la colonne, le soutien et comme le père nourricier de tout l'ordre monastique, un astre éclatant dont les rayons abondants et lumineux se répandent par les canaux de l'exemple et de la prédication, non-seulement sur l'état religieux, mais encore sur l'Eglise latine tout entière. »

XXXIII. — Laurent de Liège compare, dans son livre des Evêgues de Verdun, les ordres de Cîteaux et de Prémontré aux deux chérubins placés sur le propitiatoire : « L'un d'eux, celui de Cîteaux, sous la conduite de Bernard, cet abbé de sainte mémoire, ramène à la première ferveur des temps apostoliques la vie religieuse presque éteinte de son temps. Cet ordre de Citeaux, continue-t-il, s'épanouit dans l'espace de trois années, en près de deux cents abbayes célèbres autant par la sainteté que par le nombre de leurs religieux, et étendit ses rameaux florissants jusque chez les Sarmates aux moeurs barbares, et chez les Scythes, placés presque au bout du monde » (Spicil. , tome XII, page 325), tant était grande et répandue la réputation de la sainteté de saint Bernard et de ses disciples ! De là vient qu'on le regarde comme le père et le fondateur de Cîteaux, bien qu'en réalité il n'en soit que l'enfant. De son temps même l’ordre de Cîteaux prit le nom de Clairvaux, et on alla jusqu'à l'appeler l'ordre de Saint-Bernard, malgré la défense du pape Innocent VIII dans sa lettre d'union des deux monastères de Citeaux et de Clairvaux. Ainsi dans une lettre d'Albéron, évêque de Verdun, que cite Laurent, dont nous avons parlé plus haut, les abbés de Trois-Fontaines et de Caladie sont regardés comme étant de l'ordre de Clairvaux (loc. vit., p. 322), et Pierre de Celles emploie indistinctement dans la vingt-quatrième lettre de son premier livre le nom de Cïteaux et de Clairvaux pour désigner le même ordre. L'évéque de Reims, Samson, parle plusieurs fois de l'ordre de Clairvaux dans la lettre qui est la quatre cent trente-cinquième de la collection des lettres de saint Bernard; il est vrai que par ces mots « l'ordre de Clairvaux» il faut entendre le plus ordinairement la maison même de Clairvaux avec celles qui s'y rattachaient, plutôt que l'ordre tout entier.

XXXIV. — Il ne nous parait pas nécessaire de dire ici quelle fut la vie austère et rigoureuse des religieux tant de Cîteaux que de Clairvaux sous la conduite de saint Bernard, on peut s'en faire une idée suffisamment exacte en parcourant les lettres et les autres écrits de notre Saint et l'histoire de sa vie, surtout le cinquième chapitre du premier livre, où Guillaume, témoin oculaire de ce qu'il dit, rapporte que « les premiers habitants de Clairvaux servaient Dieu dans la pratique de la pauvreté d'esprit, dans la faim et la soif, dans le froid et la nudité, et enfin dans des veilles multipliées. Souvent ils n'avaient pour nourriture que des feuilles de hêtre bouillies et du pain d'orge, de vesces et de millet. » Bernard lui-même, dans sa lettre à Robert, la première de la collection, dit que les délices des religieux de Cîteaux étaient « des légumes, des fèves, de la purée et du pain grossier avec de l'eau. » Fastrède s'exprime de même à ce sujet dans sa lettre qu'on peut voir parmi celles de saint Bernard, où elle a été placée. « Leur table est si frugale, dit Etienne de Tournay dans sa soixante-douzième lettre, qu'on n'y voit figurer que ces deux plats : ou des légumes récoltés dans les champs ou des herbes ramassées dans le jardin. Quant au poisson, ils en mangent si rarement qu'on n'en connaît guère que le nom parmi eux. » Cet auteur et Pierre de Celles sont remplis de détails comme ceux-là. Cette austérité se soutint dans l'ordre de Cîteaux non-seulement jusqu'à la fin du douzième siècle, comme l'atteste Pierre de Blois dans sa quatre-vingt-douzième lettre; mais elle subsistait encore vers le milieu du treizième siècle, suivant Jacques de Vitry, qui rapporte au treizième chapitre de son Histoire d'Occident, « que les religieux ne mangeaient de viande qu'en cas de maladie grave, et qu'ils s'abstenaient même ordinairement de l'usage du poisson, des veufs, du lait et du fromage...» etc. Nous voyons même de nos jours refleurir en France cette antique austérité à Notre-Dame-de-la-Trappe et chez quelques autres religieux qui ont suivi l'exemple des Trappistes. On peut juger à la pureté et à l'austérité de leur vie, à leur amour de la retraite, du silence et du travail, enfin à toutes leurs vertus religieuses, que ce que nous lisons de saint Bernard et de ses moines, et qui nous parait à peine croyable, leur était habituel.

XXXV. — Jacques de Vitry ajoute dans le chapitre suivant de son histoire que les femmes qui, à cause de la faiblesse de leur sexe, n'avaient pas osé dans le commencement imiter une pareille austérité, ne tardèrent pas à s'y astreindre également. On peut même dire que du vivant de saint Bernard le sexe ne recula pas tout entier devant la pratique rigoureuse de la règle ; en effet, un moine de Loudun, nommé Hermann, rapporte dans le dix-septième chapitre de son troisième livre sur les Miracles de la sainte Vierge, qu'il y avait près de Loudun un petit monastère de vierges de l'observance de Cîteaux, que l'évêque Barthélemy avait fait construire, et dans lequel on voyait, sous la conduite de leur abbesse, nommée Guiberge, « des religieuses qui avaient renoncé à l'usage des vêtements de lin et des fourrures, pour ne porter que des habits de laine qu'elles se filaient et se tissaient elles-mêmes. On les voyait, dit-il, cultiver la terre de leurs mains, armées de la cognée ou du hoyau, couper les arbres de la forêt et défricher les laudes, arracher les ronces et les épines, demander en silence leur pain de chaque jour à un travail continuel et pénible, et imiter en tous points la vie des religieux de Clairvaux. »

XXXVI. — Il serait trop long de citer les noms de toutes les personnes illustres de l'un et de l'autre sexe que saint Bernard, à notre connaissance; détermina à embrasser la vie religieuse. On pourrait nommer le prince Henri, fils du roi de France Louis VI, Adélaïde et Hermangarde, celle-ci duchesse de Bretagne, et l'autre de Lorraine, et une infinité d'autres personnes des deux sexes. Il y a moins lieu encore de parler de tous ceux que saint Bernard a décidés à mener une vie pieuse et régulière dans le monde, parce que cela nous paraît aussi beaucoup moins extraordinaire. Parmi les princes; on cite en première ligne le comte Thibaut de Champagne, qui se plaça sous sa conduite et s'abandonna tout entier entre ses mains, en mettant sa personne et ses biens au service du monastère de Clairvaux. On le voyait, dépouillé de tout faste, prier au milieu des serviteurs de Dieu, se conduire comme s'il eût été l'un d'entre eux et non leur seigneur, prêt à faire tout ce que le dernier des religieux lui aurait commandé (Vie de saint Bernard, liv. II n. 52). » On peut voir dans l'histoire de l'abbé Ernald, dont nous avons extrait ce qui précède, et dans les lettres de saint Bernard lui-même, tout ce que fit le comte Thibaut par les conseils ou à la prière de notre Saint, soit en faveur des monastères qu'il fonda, dota ou secourut, soit pour les pauvres qu'il se plut à aider de ses aumônes, et comment il s'acquitta de ses devoirs de prince. On sait par la cent dix huitième lettre de saint Bernard que Béatrice, femme aussi distinguée de sentiments que de naissance, se plaisait à marcher sur les traces du pieux comte de Champagne. Enfin, on peut citer comme une preuve de l'influence que saint Bernard exerça sur les moeurs de son temps pour les rendre meilleures, la conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine, qui de schismatique forcené devint le prince le plus pieux et le plus soumis au saint Siège. Enfin, pour tout dire en quelques mots avec Geoffroy, je me demande « les forfaits qu'il n'a point dénoncés, les haines qu'il n'a point apaisées, les scandales qu'il n'a pas fait disparaître, les schismes qu'il n'a pas éteints, les hérésies enfin qu'il n'a pas confondues (Vie de saint Bernard, liv. III, n° 29). » Mais le schisme et l'hérésie réclament de nous quelques détails.

Haut du document

§ IV. — Saint Bernard met fin au schisme d'Anaclet.

XXXVII. — Quoique Baronius et quelques autres auteurs ecclésiastiques aient beaucoup écrit sur le schisme qui s'éleva dans l'Église en 1130, à la mort du pape Honorius II, par la compétition d'Innocent et d'Anaclet, il reste encore plusieurs points obscurs que nous allons tâcher d'éclaircir par quelques notes puisées aux sources anciennes afin de rendre plus intelligibles les lettres de saint Bernard sur ce sujet. Et pour procéder avec ordre, nous rechercherons d'abord ce qu'étaient avant le schisme le cardinal Grégoire de Saint-Ange, qui depuis fut le pape Innocent, et Pierre de Léon, connu ensuite sous le nom d'Anaclet. Puis nous examinerons avec soin l'élection d'Innocent, et nous verrons dans quelles conditions et au milieu de quel concours de circonstances elle se fit; nous passerons ensuite à l'opposition d'Anaclet, et enfin nous rechercherons quelles furent les conséquences de tout cela.

XXXVIII. — Pierre de Léon, de la famille romaine des Léons, fut d'abord Bénédictin de Cluny; si nous en croyons Onuphre, ce fut le pape Paschal II qui le fit cardinal-diacre du titre des saints Cosme et Damien; plus tard, en 1120, Callixte II lui donna le titre de cardinal-prêtre de Sainte-Marie-Transtévérine du titre de Saint-Callixte. Nous voyons dans la Chronique de Morigny « que ce Pierre était fils de Pierre, lequel était fils de Léon. Or ce Léon mérita, quand il fit sa pâque, c'est-à-dire quand il se convertit du judaïsme au christianisme, d'être baptisé par le pape Léon (Léon IX), dont il eut l'honneur de recevoir le nom. Comme il était très-instruit, il occupa un poste fort honorable à la cour de Rome, il eut un fils auquel il donna le nom de Pierre et qui devait plus tard acquérir une grande puissance et une grande réputation. On vit alors commencer entre l'empereur d'Allemagne, qui avait hérité de Charlemagne le titre de patrice de Rome et l'Eglise romaine, la fameuse querelle dite des investitures. Dans les guerres qui s'en suivirent, Léon des Juifs fit preuve de tant de bravoure et de prudence, et d'une telle fidélité pour l'Eglise romaine, que le Pape l'honora d'une amitié particulière et lui confia la défense des fortifications de Borne avec la garde de la tour de Crescentius, sorte de château fort qui ressemble à une seconde Rome, et qui est construit sur la rive droite du Tibre à la tête du pont jeté sur ce fleuve. De là sa grandeur toujours croissante: sa réputation devint tous les jours plus grande et plus flatteuse, sa fortune et ses honneurs ne cessèrent de s'accroître en même temps que ses biens. » Il nous a semblé qu'il était à propos de citer ce passage tout entier pour faire connaître la famille de Pierre, son origine juive, et sa puissance, et même de rappeler le nom de la tour de Crescentius qu'on nomme à présent château Saint-Ange, car tout cela sert à faire comprendre tout ce qui s'est passé. L'auteur de la Chronique déjà citée continue: « Parmi les nombreux enfants des deux sexes dont se glorifiait cette espèce d'antechrist, il faut compter ce Pierre dont il est question maintenant; il étudia les lettres et fut souvent appelé le précurseur de l'antechrist. » Je crois pourtant qu'on ne l'appela ainsi qu'après coup et à la suite des événements qui se rattachent à lui. « Il alla en France, poursuit notre auteur, et continua ses études; comme il revenait dans son pays, il s'arrêta- à Cluny et y prit l'habit religieux dans l'abbaye de ce nom, aussi célèbre pour sa sainteté que pour ses richesses. Après s'y être exercé pendant quelque temps aux pratiques de la vie religieuse, il fut appelé a la cour de Rome par le pape Paschal II, à la sollicitation de son père, puis fait cardinal par le pape Callixte, et plus tard envoyé en France avec le même Grégoire qui devint pape dans la suite sous le nom d'Innocent II, pour assister aux conciles de Chartres et de Beauvais. » Notre chroniqueur ne parle pas ici du titre de cardinal-diacre que, d'après Onuphre, il aurait reçu du pape Paschal; il nous semble mériter plus de confiance qu'Onuplire en ce point, attendu qu'il est contemporain de Pierre de Léon.

XXXIX. — Grégoire fut, dit-on, créé cardinal-diacre du titre de Saint-Ange par le pape Urbain il, puis envoyé en France par le pape Callixte 11, en qualité de légat du saint Siége, avec Pierre de Léon, en 4124, et se rendit avec lui à Séez en Neustrie, selon ce que rapporte Orderic (1). Voici ce que Vincent raconte de cette légation, au chapitre quarante-neuvième de la vie d'Etienne de Grandmont : « Leurs Excellences les cardinaux Grégoire et Pierre de Léon, qui furent plus tard en compétition pour le souverain pontificat , étant envoyés en France en qualité de légats du Pape, tirent une visite à cet homme de Dieu, — Etienne de Grandmont, -pendant leur séjour à Limoges. » Duchesne rapporte (Ches., tome IV, page 547) qu'ils apposèrent tous deux leur signature au bas de la constitution de Suger en l'année 9125, comme légats du Pape, en ces termes: « Moi Pierre, cardinal-prêtre et légat du saint Siège, approuve et confirme. — Moi Grégoire, cardinal-diacre de Saint-Ange et légat du saint Siège, etc... »

A la même époque, saint Bernard écrivit plusieurs lettres à un certain cardinal-diacre nommé Pierre, également légat du saint Siège, ce sont la dix-septième et les suivantes. J'ai cru autrefois avec Manrique qu'il n'était autre que Pierre de Léon, mais, comme celui auquel écrivit saint Bernard était cardinal-diacre, et non pas cardinal-prêtre, les lettres de notre Saint ne peuvent avoir été adressées à Pierre de Léon, qui était à cette époque cardinal-prêtre, ainsi que cela résulte du récit d'Onuphre et de quelques autres écrivains encore, de même que de la propre signature de Pierre que nous avons rapportée plus haut et du témoignage de Suger que nous citerons bientôt. Peut-être ce cardinal-diacre du nom de Pierre, auquel saint Bernard a écrit les lettres dont nous avons parlé, n'est-il autre que celui qui fut envoyé en France par le pape Honorius, contre Pontius, abbé déposé de Cluny, et contre ses partisans; voici en quels termes Pierre le Vénérable parle de ce fait dans son livre sur les Miracles (des Mirac., liv. II,chap. XIII) : « Le saint pontife Callixte, dont nous avons déjà parlé, était son digne successeur; le pape Honorius, à la nouvelle des troubles et des discussions auxquels les religieux de Cluny étaient en proie, envoya, en qualité de légat a latere, le cardinal Pierre, qui se fit assister de Hubald, primat de Lyon, et frappa d'anathèmes terribles Pontius et tous ses partisans, qu'on appelait les Pontiens. »

1. Order., liv. XII, p. 877.

Mais il n'est pas facile de dire de quel titre ce Pierre était cardinal ; car, sans compter Pierre de Léon, on trouve à cette époque plusieurs cardinaux de ce nom, à savoir : Pierre, évêque de Porto ; Pierre de Pise, du titre de Sainte-Suzanne ; Pierre de Bourgogne, du titre de Saint-Marcel; Pierre, cardinal de Saint-Equitius, qui date de la première promotion de cardinaux faite par le pape Honorius en 1125; Pierre, cardinal-prêtre de Sainte-Anastasie, de la promotion de 1126, et enfin Pierre, cardinal-diacre de Saint-Adrien, de la promotion de 1128 ; mais les lettres de saint Bernard au cardinal Pierre paraissent antérieures à la date de ces deux dernières promotions.

XL. — Cependant Honorius meurt à la mi-février de l'année 1130 ou 1129, selon la Chronique de Morigny, qui compte les années à la manière française, à partir de Pâques. « Alors, continue l'auteur de cette Chronique, les cardinaux qui étaient présents à Rome avec le chancelier Haimeric, et qui avaient assisté aux derniers moments d'Honorius, lui donnent pour successeur le cardinal Grégoire, dont nous avons parlé, — c'était un homme aussi distingué par sa piété que par son savoir, — et se hâtent peut-être un peu trop , comme plusieurs le prétendent, de le revêtir des ornements pontificaux. Ils n'agirent ainsi, à ce qu'ils disent, qu'après s'être fait autoriser par Grégoire lui-même à procéder de la sorte pour couper court aux intrigues d'un certain Pierre qui aspirait à se faire élire pape par le peuple. Ce Pierre, c'était le fils de Pierre qui fut fils de Léon, » et le reste comme plus haut (n. XXXVIII). L'abbé Suger rapporte ce fait plus clairement encore dans sa Vie de Louis leGros. « A la mort d'Honorius, dit-il, les grands et les dignitaires de l'Église romaine, dans le but de prévenir toute espèce de tumulte dans l'Église, résolurent de procéder en commun, selon l'usage constamment suivi à Rome, à l'élection d'un autre pape dans l'église de Saint-Mare, et non ailleurs, Cependant les cardinaux que leur attachement et leurs fonctions retenaient auprès de la personne d'Honorius, n'osant point, à cause de l'agitation du peuple de Rome, qui s'était soulevé, se rendre à l'endroit indiqué, élurent pape, de leur côté, avant que la mort du souverain pontife ne fût connue, un homme recommandable à tous points de vue, le cardinal-diacre Grégoire, du titre de Saint-Ange. Cependant les partisans de Pierre de Léon, qui avaient donné rendez-vous aux autres cardinaux dans l'église de Saint-Marc, s'y rendirent comme il avait été convenu, et à la nouvelle de la mort d'Honorius proclamèrent pape leur candidat,

, le cardinal-prêtre Pierre de Léon, qui réunit la plus grande partie des votes émis par les cardinaux, les évêques, les clercs et les Romains de distinction assemblés pour procéder à cette élection. » De là le schisme et ses fâcheuses conséquences. Toutefois l'élection d'Innocent était la première en date, mais elle s'était faite d'une manière précipitée et sans le concours de tous les électeurs. Mais, continue Suger, « comme le parti de Pierre de Léon prévalait à Rome, tant à cause du crédit de sa famille qu'à cause de la faveur des grands, » Innocent fut contraint de s'éloigner, s'embarqua pour la France, et envoya solliciter en sa faveur l'appui du roi Louis. Celui-ci réunit à Étampes un « concile d'archevêques, d'évêques, d'abbés et de religieux pour lui faire connaître leur opinion, non pas tant sur l'élection que sur la personne de l'élu. » Il se déclara pour Innocent, grâce à saint Bernard, au jugement duquel le concile avait déclaré vouloir s'en rapporter, si nous en croyons Érnald dans l'histoire de sa vie (Vie de saint Bernard, ch. I ). En conséquence, l'abbé Suger, comme il le rapporte lui-même, alla par ordre du roi au-devant d'Innocent jusqu'à Çluny, dont l'abbé, Pierre le Vénérable, et les religieux s'étaient déjà déclarés pour innocent, comme nous le verrons plus tard dans la lettre cent vingt-sixième, quoique l'antipape Anaclet eût autrefois reçu l'habit chez eux, Le roi lui-même avec sa femme et ses enfants alla à sa rencontre jusqu'à l'abbaye de Bénédictins de Fleury, où il se prosterna à ses pieds « comme il l'aurait fait au tombeau même des saints apôtres. » A l'exemple de Louis, le roi d'Angleterre, Henri, vint « jusqu'à Chartres déposer ses hommages aux pieds d'Innocent, » et lui promettre obéissance pour lui et pour ses sujets. « En visitant l'Église de France, Innocent arriva en Lorraine. L'empereur Lothaiie vint à sa rencontre dans la ville de Liège avec un énorme concours d'archevêques, d'évêques et de grands de l'empire, et au milieu de la grande place qui est devant l'église cathédrale, comme s'il eût été l'écuyer du pape, il se dirigea à pied vers lui au milieu d'un religieux cortège, puis d'une main écartant la foule devant ses pas, de l’autre il conduisit par la bride le cheval blanc sur lequel le pape Innocent était monté; on eût dit un serviteur auprès de son maître; Puis, comme le terrain allait en pente, il le soutenait et le portait presque sur ses épaules, rendant ainsi un hommage éclatant à la dignité du souverain Pontife. » Tout cela se passait en 1130. Quoique Suger ne parle pas de saint Bernard dans tout ce passage, nous savons par Ernald qu'il accompagna le pape Innocent pendant toute la durée de son voyage en France.

XLI. — Avant d'aller plus loin, il n'est pas hors de propos de noter ici ce qui se fit alors à Liége. Les annales de Magdebourg ou manuscrits de Saxe nous l'apprennent sous la rubrique de l'année 4431. « Le dimanche d'avant la mi-carême, le 22 mars, il se tint à Liège une assemblée imposante d'évêques et de princes, au nombre de trente-six, en présence de notre saint père le pape Innocent et de l'empereur Lothaire avec sa femme. On y fit plusieurs règlements très-sages pour le bien de l'église et de l'empire, et on rétablit sur son siège, à la prière de l'empereur et des princes, l'évêque de Halberstad, Othon, que le pape Honorius avait déposé trois ans auparavant. » Au rapport d'Ernald, il fut aussi question dans cette assemblée des investitures ecclésiastiques que saint Bernard engagea l'empereur Lothaire à rendre à l'église. Ce concile avait été précédé du synode de Wissembourg, comme le rapporte un des auteurs des annales de Magdebourg, contemporain de ces faits : « Il y eut, dit-il, au mois d'octobre, un concile de seize évêques réunis à Wissembourg par l'empereur d'Allemagne; l'archevêque de Ravenne y assista en qualité de légat du pape; Grégoire, qui depuis sous le nom d'Innocent l'emporta sur Pierre de Léon qui lui disputait le souverain pontificat, fut reconnu et proclamé pape légitime par Lothaire et tous ceux qui assistaient à ce concile. »

XLII. — Suger rapporte qu'après l'assemblée de Liège, Innocent revint en France et passa les fêtes de Pâques à Saint-Denis: « Trois jours après, il alla à Paris, ensuite il visita les églises de France, dont les richesses suppléaient abondamment à la pénurie où il se trouvait, et après.avoir été un peu de tous les côtés, il résolut de se fixer à Compiègne. » Quelque temps après, Suger rapporte qu'il se tint à Reims un concile dont Dodéchin place l'ouverture au 19 octobre, et dans lequel Louis le Jeuné reçut, le 25 du même mois, les insignes de la royauté des mains d'Innocent, comme le rapporte Robert, le continuateur de Sigebert. Les manuscrits ou annales de Saxe rapportent qu'en 1131 , « à la Saint-Luc, après le concile de Liège, il se tint à Reims une autre assemblée d'ecclésiastiques et de fidèles que le pape Innocent présida pendant quelques jours. » Suger ajoute qu'après ce concile, le pape alla passer quelque temps à Autun, d'où il reprit la route d'Italie dans la compagnie de l'empereur Lothaire. L'auteur des chroniques place après le concile de Reims le séjour d'Innocent à Autun.

XLIII. — Suivant Ernald (Vie de saint Bernard, chap. I), le concile de Reims est antérieur à celui de Liége, et le pape Innocent serait allé de Liège à Clairvaux, et après un séjour de courte durée en France, il aurait regagné l'Italie et Rome, en compagnie de l'empereur Lothaire. Mais on ne peut douter que le concile de Reims ne soit postérieur à celui de Liège; non-seulement le récit de Suger en fait foi, mais on le sait encore par les annales de Saxe et surtout par la chronique de Morigny, où le voyage du pape Innocent est soigneusement décrit. En effet, l'auteur de cette chronique rapporte qu'après avoir été reconnu à Chartres par Henri d'Angleterre pour pape légitime, Innocent résolut d'aller à la cour de Lothaire, empereur d'Allemagne et patrice de Rome; la première étape en quittant Chartres fut à Morigny, célèbre abbaye de Bénédictins, près d'Etampes. Parmi les gens de la suite du Pape, il cite « Bernard de Clairvaux, le prédicateur le plus en renom de la France entière à cette époque, » et l'abbé Pierre Abélard, « un religieux qui tient école excellente de théologie. » Le Pape fit la dédicace de l'église de Morigny, « et trois jours après il repartit avec toute sa suite et se rendit au colloque de Liège.... II revint en France et s'arrêta quelque' temps à Autun, jusqu'à l'époque fixée pour le concile qu'il devait présider à Reims à la Saint-Luc; puis, après avoir gagné à sa cause Geoffroy Martel, de Tours... il revint à Paris en passant par Orléans et par Etampes. » Sur ces entrefaites il apprit la mort de Philippe, que son père avait associé au trône. Profondément ému à cette nouvelle, il fait porter ses doléances au roi par deux vénérables évêques, Geoffroy de ChâIons et Matthieu d'Albano, qu'il nomme ses légats a latere. Ensuite il se rend à Reims où il sacre solennellement le roi Louis, au milieu d'un grand concours d'évêques. Il reçoit en même temps des lettres d'obéissance et de fidélité de Lothaire empereur d'Allemagne, et de Henri, roi d'Angleterre, ainsi que de deux Hildefonse, dont lainé était roi de l'Espagne citérieure et l'autre de l'Espagne intérieure. Pour comble de joie, il reçut en plein concile « une lettre des Chartreux qui lui fut remise par un vénérable abbé de l'ordre de Citeaux, et lue en pleine assemblée par Geoffroy, évêque de Chartres.» Le religieux chargé de porter cette lettre à Innocent était Hugues, abbé de Pontigny, ainsi qu'on le voit par la lettre elle-même que l'auteur de la Chronique rapporte en entier à la fin de son second livre. Au commencement du troisième, il ajoute que peu de temps après le concile de Reims, Innocent retourna à Rome. Mais comme Pierre de Léon, son injuste compétiteur au souverain pontificat, avait la majeure partie de la ville pour lui, Innocent ne put obtenir que l'église de Saint-Pierre, qui est le siège de la plénitude du sacerdoce divin. Pierre de Léon occupa le palais de Latran, qui est comme le siége de la puissance impériale. » Tout cela ressort d'une lettre de l'empereur Lothaire consignée dans le tome sixième du Spicilége, et dans laquelle l'archevêque de Magdebourg, Norbert, ale titre de chancelier; il remplissait auprès de l'empereur, comme on le voit dans la chronique de Saxe, les fonctions de Brunon de Cologne, qui n'avait pas suivi Lothaire en Italie. Mais Innocent, dans l'intérêt de la ville de Rome, se retira à Pise, où il demeura jusqu'à la mort de Pierre de Léon, qui arriva en 1138.

XLIV. — Pendant que tout ce que nous venons de rapporter se passait, Pierre de Léon ne négligeait rien pour rattacher à son obédience les hommes les plus remarquables. Parmi les évêques, il compta Girard d'Angoulême au nombre de ses partisans. Cet évêque ayant rempli sous les derniers papes les fonctions de légat du saint Siége, fit tout ce qu'il put pour être continué dans ce titre par Anaclet. Il gagna à la cause de l'antipape, Guillaume, comte de Poitiers. D'un autre côté, pour attacher Roger, duc de Pouille, à son parti, Anaclet lui donna sa propre soeur en mariage, et le couronna roi de Sicile, comme on le voit dans Orderic (Order., liv. XII, p. 498). Parmi les lettres où Pierre de Léon se donne le nom de pape, lesquelles nous ont été conservées dans le manuscrit de Casinum, et publiées en partie par Baronius, il en est une où il se plaint amèrement de l'abbé de Farfa, qui lui était opposé, et il le frappa des foudres de l'Église, c'est-à-dire d'une sentence .d'excommunication.

XLV. — Tous ces troubles et ces divisions que nous avons peut-être rapportés plus longuement qu'il n'était nécessaire, donnèrent bien du mal à saint Bernard, qui écrivit un peu partout un certain nombre de lettres pour engager les schismatiques à reconnaître le pape Innocent et pour maintenir dans son parti ceux qui s'étaient déclarés pour lui. Il entreprit plusieurs voyages dans ce but, comme on peut le voir à plusieurs de ses lettres et dans l’histoire de sa vie (Vie de saint Bernard, liv. II, chap. 6 et 7).

XLVI. — il nous reste à parler de Girard d'Angoulême, dont Arnoulf, alors archidiacre de Séez, et plus tard évêque de Lisieux, nous a laissé un portrait dans le traité qu'il fit contre lui, et que notre Achery a publié dans le tome second du Spicilége. Il était Normand de naissance; la pauvreté de ses parents le força à quitter la maison paternelle,et, par un pur effet du hasard, il devint évêque d'Angoulême ; en réunissant sur sa personne la voix des électeurs qui ne trouvaient pas moyen de se mettre d'accord autrement et qui pourtant voulaient en finir de quelque manière que ce fût avec l'élection qu'ils avaient à faire. A peine élu, on le vit donner à ses neveux, issus comme lui d'une basse condition, les dignités de son Eglise, fermer les yeux sur les plus grands désordres et les laisser impunis, ambitionner et obtenir du souverain Pontife le titre de légat, s'élever contre tout le monde et convoquer des conciles et des synodes par esprit d'ostentation. Suivant Arnoulf, il commença par se montrer favorable au pape Innocent ; mais, n'en ayant pu obtenir le titre de légat, il se jeta dans le parti de Pierre de Léon, qui lui continua ses pouvoirs, en lui soumettant tous les pays compris entre les Alpes et l'Océan, et même tous les endroits où il mettrait le pied. Lorsqu'il fut revêtu de cette dignité, il s'efforça de gagner les rois d'Espagne et d'Angleterre au parti d'Anaclet, mais il ne put y réussir. Il déposa les évêques de Poitiers et de Limoges et les remplaça par des hommes indignes; il se nomma lui-même au siége de Bordeaux, qu'il réunit ainsi sous sa crosse pastorale à l'évêché de Limoges. Arnald dit la même chose dans sa vie de saint Bernard (Vie de saint Bernard, liv. II, ch. V). Puis, s'adressant à Gérard, et faisant l'énumération des fauteurs d'Anaclet, il continue ainsi : « La troupe infidèle, dont tu fais partie compose toute l'Église de Pierre de Léon ; elle se ressent encore du levain de la corruption judaïque et voit à sa tête un tyran venu de Sicile, la patrie des tyrans..., elle n'a dans ses rangs qu'un comte de Poitiers, un homme de plaisirs, qui ne vit que de la vie des sens, incapable de s'élever à la contemplation des, mystères de la vie spirituelle, et que le dépit d'avoir vu une injuste demande frappée d'un juste refus, jeta dans le parti de l'erreur. » Voilà quels étaient les partisans d'Anaclet. « Mais de notre côté, poursuit Arnoulf, on voit se ranger tout ce qu'il y a d'empereurs, de rois, de princes et enfin d'hommes dignes du nom d'hommes et de chrétiens qu'ils ont l'honneur de porter. Mais dans ce nombre ceux dont l'accord est plus significatif à mes yeux, et dont l'autorité me frappe, m'entraîne et subjugue davantage , ce sont ces hommes auxquels Dieu révèle ses secrets et qui semblent déjà pour ainsi dire habitants du ciel, comme les Chartreux qui ont fixé leur demeure au milieu des neiges éternelles, et les religieux de Cîteaux et de Cluny qui remplissent le monde entier de l'éclat de leurs lumières. »

C'est ainsi qu'Arnoulf s'exprime sur le compte de Girard, qui peut pourtant citer aussi quelques apologistes; mais le récit d'Arnoulf doit faire autorité pour nous, car il dit: « Je n'ai rien écrit que je n'aie vu par moi-même, appris de personnes dignes de foi, ou reconnu de notoriété publique. » On pourra en apprendre davantage sur le compte de Girard en lisant les notes ajoutées à la cent vingt-sixième lettre de saint Bernard. Sur ces entrefaites, Girard étant mort en 1136, Geoffroy, évêque de Chartres, reçut l'ordre du pape Innocent « de parcourir la France entière, ainsi que l’Aquitaine, pour détruire de ses propres mains tous les autels que Girard, l'auteur et le fauteur du schisme; Gilon, évêque de Frascati, et leurs complices avaient marqués du saint chrême pendant la durée du schisme. » C'est ce qu'on lit dans la chronique de Morigny (livre II). Mais c'est assez, peut-être même un peu trop sur cette affaire. Ceux qui voudront en apprendre davantage sur les sentiments, la vie et les moeurs du pape Innocent et d'Anaclet, peuvent consulter le traité d'Arnoulf, dont nous avons déjà parlé. On trouve dans le tome troisième du Spicilége, une lettre du pape Paschal II, nommant Girard son légat, et dans le quatrième tome, les actes du synode de Loudun, qu'il présida en 1109.

XLVII. — On peut voir, comme nous l'avons déjà dit, par les lettres de saint Bernard et par l'histoire de sa vie, tous les voyages qu'il entreprit et le mal qu'il se donna pendant la durée de ce malheureux schisme. Ainsi il alla trois fois en Italie, et ce n'est que grâce à ses efforts que le schisme fut éteint à la mort d'Anaclet qui arriva en 1138. Car, bien que les schismatiques lui eussent donné un successeur dans l'antipape Victor, « c'était beaucoup moins pour prolonger la division que pour se ménager le temps de faire leur paix avec Innocent. » Aussi Victor a vint-il pendant la nuit trouver l'homme de Dieu, c'est-à-dire saint Bernard, qui le décida à se dépouiller des insignes du souverain pontificat qu'il avait usurpés et le conduisit aux pieds d'Innocent. » Telle fut la fin de ce long et malheureux schisme.

XLVIII. — En reconnaissance d'un si grand service dont il était redevable à saint Bernard plus qu'à qui que ce soit, le pape innocent affranchit de sa propre autorité, sans même consulter les parties intéressées, les religieux de Citeaux, des dîmes qu'ils devaient acquitter pour tous leurs biens. De là de nouvelles divisions dont saint Bernard n'eut pas peu à souffrir. Les religieux de Cluny, en particulier, protestèrent vivement contre cette exemption, qui les privait sans indemnité d'une grande partie de leurs revenus. Les choses en vinrent à ce point que les religieux de Gigny détruisirent de fond en comble un monastère de Cisterciens, situé dans leur voisinage. On trouve le récit détaillé de cette triste histoire dans la deux cent vingt-neuvième et la deux cent quatre vingt-troisième lettre, l'une de Pierre le Vénérable et l'autre de saint Bernard, ainsi que dans les notes détaillées dont nous les avons accompagnées. Toutes ces querelles se perpétuèrent pendant fort longtemps et même ne tardèrent pas à se propager dans d'autres pays que ceux où elles avaient pris naissance.

XLIX. — On en peut juger par la quatre-vingt-deuxième lettre que Pierre de Blois écrivit au nom de Richard, archevêque de Cantorbéry, « à l'abbé et au couvent de Citeaux. » En effet, après avoir commencé dans cette lettre par faire l'éloge des religieux de Liteaux, il ajoute que leur réputation est singulièrement ternie « par le refus qu'ils faisaient d'acquitter la dîme, comme ils le devaient, aux autres moines et au clergé: Or, continue-t-il, d'où vient cette exemption préjudiciable au bien d'autrui, dont vous vous autorisez pour ne point acquitter les dîmes dont vos biens étaient frappés avant même qu'ils passassent entre vos mains. et qui ont été payées jusqu'à présent, non pas à raison des tenanciers, mais à titre de redevances territoriales? Si ces biens sont devenus votre propriété, en quoi le droit d'autrui peut-il en souffrir? ne sont-ils pas passés entre vos mains selon le droit général avec toutes les charges dont ils étaient grevés? » Comme on lui objectait le privilège accordé aux Cisterciens par le pape Innocent, il répondit en disant : « On a pu tolérer pendant quelque temps un privilège que la nécessité avait motivé à une époque où l'ordre de Cîteaux était heureux de sa pauvreté, et se plaisait à partager avec les indigents les faibles ressources de sa propre indigence ; » mais à présent que ses biens « se sont multipliés à l'infini, il ne faut plus voir dans ce privilège que le moyen de satisfaire l'ambition des religieux plutôt qu'un instrument de religion. D'ailleurs, ajoute-t-il, quelle que soit l'étendue des privilèges qui émanent de Rome, on ne peut jamais les faire servir à usurper injustement le bien d'autrui. » Enfin, comme les Cisterciens se montraient tenaces et inflexibles sur ce point, nous voyons Richard menacer d'excommunier quiconque donnera ou vendra aux religieux de Cîteaux des biens sujets à la dime, » et d'en appeler au souverain juge « s'il se trouve quelqu'un qui ose absoudre de cette excommunication. « Il va même plus loin encore, car il menace d'invoquer l'appui du bras séculier en faveur de la puissance spirituelle, et de confisquer tout ce qui aura été vendu ou donné aux Cisterciens contre le décret qu'il a porté. » Voilà ce que nous lisons dans la lettre de Pierre de Blois. L. — Geoffroy, prieur du Vigeois, fait entendre des plaintes semblables sur le même sujet, dans sa Chronique (Labbe, tome II; Bibl., p. 328). Après avoir commencé par louer les Cisterciens de l'abondance des aumônes qu'ils se mettent en état de faire par leur travail, de leur zèle à se rendre au choeur pour y chanter l'office, et de beaucoup d'autres bonnes oeuvres, il leur reproche d'enlever aux autres les biens fonciers et les dimes, sans compter qu'ils ternissent indiscrètement la mémoire de quelques saints personnages. Or il écrivait à la fin du douzième siècle, et à cette époque la tempête soulevée par la dispense d'acquitter la lime accordée par Innocent aux Cisterciens n'était pas encore apaisée.

Haut du document

§ V. — Saint Bernard réfute les erreurs de Pierre Abélard et de Gilbert de la Porrée.

LI. — Ce n'est pas une petite gloire pour saint Bernard de n'avoir compté ses adversaires que parmi les partisans de l'hérésie ou de l'erreur; encore peut-on dire qu'il s'attaqua beaucoup moins aux hommes qu'à leurs doctrines. De tous ceux qu'il trouva dans le camp de l'erreur, Pierre Abélard et Gilbert ou Gislebert de la Porrée se placent au premier rang, et parmi les hérétiques il faut citer l'impie Henri, dont les partisans furent appelés Henriciens. Nous allons d'abord parler des deux premiers; il ne sera question des autres que dans le paragraphe suivant.

LII. — Pierre Abélard s'est peint lui-même avec les couleurs les plus vives dans l'histoire de ses malheurs, et Othon, évêque de Freisingen, nous a aussi laissé de lui un portrait tracé avec complaisance. On trouvera un abrégé de sa vie dans la note dont nous avons accompagné la cent quatre-vingt-septième lettre de saint Bernard consacrée à la réfutation de ses défenseurs et de ses amis. Nous ne donnerons ici qu'une courte analyse de ce que notre Saint fit contre lui; puis nous montrerons par les propres paroles des partisans d'Abélard combien sont injustes ceux qui se déclarent pour lui contre saint Bernard.

LIII. — Commençons par faire remarquer que longtemps avant ses démêlés avec saint Bernard, en 4121, Abélard avait été cité par Conon, légat du saint Siège, au concile de Soissons, qui condamna au feu un ouvrage de lui sur la théologie, dans lequel il avait répandu quelques erreurs, et le fit enfermer dans le monastère de Saint-Médard. Il en sortit pour aller répandre ses principes de tous côtés. Ne pouvant supporter les accusations d'hérésie qu'il entendait s'élever en certains endroits contre lui, et pensant que saint Bernard en était l'auteur, il le cita au concile de Soissons de l'année 1140; on peut même dire qu'il l'y traîna de force, tant notre Saint éprouvait de répugnance à s'y rendre. Là, en présence des évêques assemblés et d'un certain nombre de membres illustres du clergé du second ordre, il fit l'exposé de son système, dont saint Bernard présenta la réfutation ; après un nouvel examen, sa doctrine fut condamnée pour la seconde fois. Mais on ne parla pas de l'auteur, qui appela à Rome de la sentence portée contre ses écrits. Mais à la nouvelle que le pape Innocent avait approuvé la condamnation prononcée par le concile, il se désista de son appel et se retira, sur l'avis de Pierre le Vénérable, dans le monastère de Cluny. Il finit pieusement ses jours dans le couvent de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône.

LIV. — Saint Bernard écrivit contre Abélard plusieurs lettres, dont la plus importante (la cent quatre-vingt-dixième), adressée au pape Innocent, est comptée parmi les traités, où elle occupe le onzième rang. Dans cette lettre, notre Saint relève en peu de mots et réfute victorieusement les principales erreurs renfermées dans les écrits d'Abélard. Dans l'édition que nous donnons actuellement au public, nous plaçons, d'après le manuscrit du Vatican, en tête de cette lettre ou plutôt de cet opuscule, quatorze chapitres extraits par saint Bernard lui-même des oeuvres d'Abélard et ajoutés par lui à sa lettre au pape Innocent. D'ailleurs nous reviendrons en détail sur toute cette controverse dans un avertissement que nous plaçons en tête du onzième traité. Nous nous contenterons pour le moment d'ajouter ici quelques mots sur les défenseurs d'Abélard.

LV. — En première ligne, nous devons placer Abélard lui-même, qui dans son Apologie se plaint qu'on lui ait imputé plusieurs erreurs par malice, et particulièrement d'avoir dit que « le Père est tout-puissant, le Fils puissant et le Saint-Esprit sans puissance, expressions non-seulement hérétiques, dit-il, mais diaboliques, » qu'il repousse avec horreur, et il défie ses adversaires de les montrer dans aucun de ses écrits. Nous parlerons de cela et d'autres points encore dans notre préface au onzième traité. Il avoue pourtant, dans le courant de son Apologie, que « par erreur il lui est arrivé d'employer dans ses ouvrages des termes dont il aurait du se garder, mais il proteste qu'il n'a rien écrit par malice ou par orgueil ; » puis il ajoute que si dans le nombre il lui est échappé quelques expressions regrettables, « il a toujours été disposé à donner sur ce point pleine et entière satisfaction, à les corriger, ou même à les effacer. » Ces mots nous suffisent, car nous ne tenons pas du tout à prouver qu'Abélard fût hérétique; il nous suffit, pour la cause de notre Saint, qu'Abélard soit tombé dans quelques erreurs et qu'il l'avoue lui-même.

LVI. — Maintenant, qu'importe contre notre saint Docteur ou pour Abélard qu'Othon de Freisingen dise en parlant de celui-là: » Il était d'un zèle ombrageux et naturellement crédule en matière de foi ; aussi n'aimait-il pas les chefs d'école qui accordaient un peu trop d'importance et de valeur aux lumières et aux procédés de la raison humaine, et il écoutait volontiers tout ce qu'on lui rapportait de leur enseignement d'un peu mal sonnant pour les oreilles pieuses (Oth. de Freis., liv. I, c. XLVII). » Ce jugement, à nos yeux, est plutôt une louange qu'un blâme pour notre Saint ; car je ne sais rien qui convienne mieux à un docteur catholique que de réprimer sur-le-champ les écarts de ces hommes qui, se fiant beaucoup trop à la valeur des arguments de la philosophie, forgent de nouvelles expressions capables d'induire en erreur les personnes inexpérimentées ou distraites, et nous pensons avec Guillaume « que l'excès de zèle et de susceptibilité qu'on pourrait reprocher en ces matières à notre Saint est respectable aux yeux des personnes pieuses...... Heureux, disons-nous, celui à qui on ne fait un crime que de ce dont tous les autres aimeraient à se faire honneur (Vie de saint Bernard, liv. I, n. 41). » Othon lui-même, tout favorable qu'il soit à Abélard, ne peut s'empêcher de reconnaître « qu'il a un peu affaibli les trois personnes de la sainte Trinité, en ne se servant pas de bons exemples, » et que pour cela « il fut accusé de Sabellianisme » au concile de Soissons. Faut-il s'étonner en suite qu'étant plusieurs fois revenu à son système, il ait fini par n'avoir plus une très-bonne réputation auprès des personnes attachées à la foi ?

LVII. — Nous n'avons pas à nous occuper beaucoup de Béranger de Poitiers, qui, écrivit l'Apologie d'Abélard, son maître, contre le concile de Soissons et contre saint Bernard lui-même ; c'est d'abord un homme de peu de valeur, et, de plus, lorsqu'il revint à des pensées plus saines, il ne voulut plus « continuer à défendre les points reprochés à Abélard, attendu que s'ils n'étaient pas absolument erronés, pourtant ils sonnaient décidément mal, » et il aurait détruit son apologie s'il avait pu, ainsi qu'il ledit dans la lettre à l'évêque de Mende. Au reste, quoique nous n'ayons plus tous les ouvrages d'Abélard où il avait répandu des erreurs, il ne manque point de passages scabreux dans ceux qui nous restent, ainsi que l'ont fait remarquer quelques théologiens de Paris, qui ont placé en tête de ses oeuvres une sorte de contre-poison pour détruire l'effet des expressions les plus dangereuses qui peuvent s'y trouver. Il eût été à désirer qu'on fit disparaître en même temps de ces oeuvres la préface en forme d'apologie dont elles sont précédées. Mais en voilà assez sur Abélard.

LVIII. — La condamnation de Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers, n'attira pas moins de désagrément à notre saint Docteur que celle d'Abélard. D'après Othon de Freisingen, Gilber t naquit à Poitiers, il fit ses études, et professa ensuite dans cette ville, dont il finit par être évêque. « Dès sa jeunesse, dit-il, Gilbert fréquenta les maîtres les plus renommés, et, plein de confiance en leur science et en leur autorité beaucoup plus qu'en son propre génie, il acquit à leur école un savoir profond et solide (Oth. de Freis., liv. I, c. XLVI), » dont il rehaussa l'éclat par la pureté de ses moeurs. Or parmi ces maîtres illustres dont il reçut les leçons on cite « d'abord Hilaire de Poitiers, puis Bernard de Chartres, et enfin deux frères nommés Anselme et Raoul, tous les deux de Loudun. » Cet Hilaire n'était autre, je crois, que le grand Hilaire, évêque de Poitiers, de l'autorité duquel Gilbert faisait abus, au dire de Geoffroy: quant à Bernard de Chartres, je ne le connais que par le passage d'Othon que je viens de citer; quant à Raoul de Loudun, Guibert, puis un moine de Loudun nommé Hermann, et Geoffroy, secrétaire de saint Bernard, en parlent beaucoup ainsi que de son frère Anselme, doyen de Loudun. Dans ses commentaires sur les Psaumes, sur les Epîtres de saint Paul et, sur Boëce, Gilbert laisse échapper quelques propositions peu mesurées sur la Divinité, de même que sur quelques points de la religion. « Entre autres choses, dit Othon, on lui reprochait quatre propositions sur la Divinité; de prétendre que l'essence divine n'est pas Dieu ; que les propriétés des personnes divines ne saut pas ces personnes ; que les personnes divines ne peuvent être attribut dans une proposition; enfin que la nature divine ne s'est pas incarnée (Oth. de Freis., liv. I, c. L). » Nous reviendrons sur tout cela un peu plus loin. On lui faisait encore d'autres reproches, par exemple, d'avoir dit « que Jésus-Christ seul peut mériter ; qu'il n'y a que ceux qui doivent être sauvés qui soient baptisés, » et autres choses semblables que rapporte Geoffroy.

LIX. — Gilbert ayant exposé toutes ses erreurs dans un discours qu'il fit à son clergé réuni, les deux archidiacres Arnauld et Calon le dénoncèrent au pape Eugène, qui se trouvait alors à Sienne en Toscane et venait dans nos contrées. Celui-ci renvoya l'examen de cette affaire en France. Cependant les archidiacres mirent saint Bernard de leur parti; on examina les doctrines incriminées à Auxerre et à Paris,et on les condamna au concile de Reims en 4148. Othon rapporte en peu de mots ce qui se passa dans ces différentes assemblées, mais Geoffroy, secrétaire de saint Bernard, en rend un compte plus détaillé ; il écrivit même la relation de toute cette affaire au concile de Reims, et quarante ans plus tard il adressa encore sur ce sujet une lettre au cardinal Henri, évêque d'Albano. On trouvera sa lettre et son opuscule à la fin du tome sixième.

LX. —Nous n'avons rien trouvé de particulier sur le concile d'Auxerre, dont Othon seul fait mention ; mais il n'en est pas de même pour celui de Paris, sur lequel nous avons de nombreux renseignements. Geoffroy en fixe la date aux fêtes de Pâques, ce qui force à le placer en 1447, puisque le concile de Reims se tint, suivant Othon, pendant le Carême de l'année suivante, le 22 mars, comme on le voit dans l'appendice à Sigebert. Gilbert comparut donc à Paris devant le Pape, les cardinaux, des évêques et un certain nombre d'hommes remarquables par leurs vertus et leur savoir, pour s'expliquer sur les points qui lui étaient reprochés. Les débats durèrent plusieurs jours; on lui opposa deux docteurs célèbres, Adam de Petit-Pont, homme très-subtil, qui venait d'être nommé chanoine de Paris, et Hugues de Champfleury, chancelier du roi, lesquels affirmèrent, sous la foi du serment, avoir entendu Gilbert prononcer, de sa bouche, quelques-unes des propositions incriminées. Au milieu de la discussion qui s'engagea alors, on raconte que Gilbert dit, entre autres choses, « que Dieu le Père n'est Père qu'en un sens, et Dieu en un autre, mais qu'il n'est pas l'un et l'autre sous le même rapport. » Josselin, évêque de Soissons, fut indigné de cette proposition; on s'en tint là le premier jour. Une autre fois on l'accusa d'avoir dit dans la prose de la sainte Trinité « que les trois personnes étaient trois individus; » l'archevêque de Rouen, c'était le troisième du nom de Hugues, aggrava l'affaire en disant « qu'il vaudrait mieux dire que Dieu est un seul individu. » Tel est à peu près sur tous les débats du concile de Paris le récit d'Othon de Freisingen (Othon, loc. cit., chap. LI).

LXI. — Geoffroy raconte u n peu différemment l’histoire de ce concile, qu'il fait précéder de celui de Viterbe, sur le même sujet. Il ne cite qu'un dénonciateur de la doctrine de Gilbert au Pape, c'est l'archidiacre Arnauld, qu'il appelle un pince-sans-rire ; et en parlant du concile de Paris, il n'oppose à Gilbert que saint Bernard, « à qui revenait comme de droit, partout où il se trouvait, la mission de défendre le parti de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Lorsque Gilbert fut requis de produire son commentaire sur Boëce, où se trouvaient quelques propositions suspectes, il répondit « qu'il ne l'avait pas en ce moment à sa disposition. » D'ailleurs, il niait de toutes ses forces avoir cru et enseigné de vive voix ou par écrit « que l'essence divine n'est pas Dieu, etc...., » et il appelait en témoignage de la vérité de ses paroles, particulièrement deux de ses disciples, Rotold, alors évêque d'Evreux, et plus tard archevêque de Rouen, et le docteur Yves de Chartres, qu'il ne faut pas confondre, je pense, avec l'illustre évêque de ce nom ; c'était, je crois, un chanoine régulier de l'abbaye de Saint-Victor, près Paris, que le pape Innocent II éleva plus tard au cardinalat, et auquel saint Bernard a adressé sa cent quatre-vingt-treizième lettre. Pour couper court à toutes les difficultés, le pape Eugène ordonna à Gilbert d'apporter le livre incriminé au concile qu'il se proposait de tenir la même année à Reims. Quoiqu'il ne fût assemblé que pendant le Carême de l'année suivante, il n'en eut pas moins lieu la même année que le concile de Paris, puisque celui-ci avait été célébré aux fêtes de Pâques de l'année précédente, comme nous l'avons fait remarquer plus haut.

LXII. — Cependant le livre de l'Exposition de Gilbert sur Boëce fut, par ordre du Pape, envoyé à Godescalc, alors abbé du Mont Saint-Eloi, près de la ville d'Arras, dont il fut plus tard évêque, pour qu'il eût à l'examiner; il en nota plusieurs propositions suspectes auxquelles il opposa la doctrine des saints Pères contenue dans quelques propositions extraites de leurs ouvrages. Albéric, évêque d'Ostie et légat du saint Siège en Aquitaine, nous aurait laissé de plus amples détails sur la vie et les doctrines de Gilbert de la Porrée, si la mort ne l'eût prématurément atteint peu de temps avant tous ces débats. Enfin, au concile de Reims, « on en vint à la discussion des passages notés par Godescalc; mais comme ce dernier ne s'exprimait pas facilement, le livre de Gilbert, ainsi que les passages des saints Pères notés par Godescalc, furent remis de la part du Pape entre les mains de saint Bernard. Le concile se composait des évêques des quatre empires de France, de Germanie, d'Angleterre et d'Espagne. On comptait au nombre des membres de cette assemblée des personnages renommés et versés dans la connaissance des lettres. Geoffroy de l'Oratoire, archevêque de Bordeaux, dont Gilbert était suffragant; Milon, évêque de Térouane; Josselin, de Soisons, et Suger abbé de Saint-Denis, que le roi de France avait chargé du gouvernement du royaume pendant son voyage en terre sainte, ce qu'il avait fait, dit Othon, pour confirmer un privilège de ce monastère. Geoffroy de l'Oratoire, tout en n'approuvant pas la doctrine de Gilbert, était favorable à sa personne.

LXIII. — A la première session du concile, Gilbert fit apporter par ses clercs d'énormes volumes, en disant que ses adversaires ne citaient contre lui que des textes tronqués. Alors saint Bernard, prenant la parole, s'écria : « Qu'est-il besoin de nous arrêter davantage sur toutes ces expressions? Le scandale vient de ce que bien des gens pensent que vous croyez et enseignez que l'essence ou la nature de Dieu, sa divinité, sa sagesse, sa bonté, sa grandeur rie sont pas Dieu, mais la forme par laquelle il est Dieu ; répondez donc, est-ce ou n'est-ce pas là ce que vous pensez ? » Il osa répondre qu'en effet il voyait en tout cela la forme de Dieu, et non pas Dieu lui-même. « En ce cas, continue saint Bernard, nous savons maintenant ce que nous désirions savoir, qu'on recueille cet aveu par écrit. n Ce fut également l'avis du souverain Pontife; alors dom Henri de Pise, qui était sous-diacre de l'église de Rome, et qui plus tard fut religieux de Clairvaux, puis abbé de Saint-Anastase, et enfin cardinal-prêtre du titre des saints Nérée et Achillée, apporta, sur l'ordre du Pape, du papier, une plume et de l'encre. Pendant qu'on dressait le procès-verbal des aveux de Gilbert, celui-ci s'écria, en s'adressant à saint Bernard: «Et vous, écrivez aussi que, pour vous, la Divinité n'est autre que Dieu. — Je le veux bien, répond saint Bernard, et qu'on l'écrive même avec un stylet de fer et une pointe de diamant.» Après bien des controverses pour et contre, les cardinaux se réservèrent le jugement de l'affaire. Les évêques s'émurent en entendant les cardinaux s'exprimer ainsi, et chargèrent saint. Bernard de formuler des propositions de foi opposées aux articles incriminés de Gilbert, ils craignaient que le concile, ainsi que le désiraient plusieurs cardinaux dévoués à Gilbert, ne se séparât sans avoir rien décidé. Saint Bernard le fit, les évêques souscrivirent cette profession de foi et la firent remettre au saint Père par l'évêque d'Autun Hugues, par celui de Térouanne Milon et par l'abbé Suger, avec prière de vouloir bien la confirmer, ce qu'Eugène fit sans aucune difficulté. Gilbert fut mandé dans l'assemblée qui s'était réunie dans le magnifique palais de Tau, on nommait ainsi le palais de l'archevêque de Reims à cause de la disposition des bâtiments qui rappelait la forme de la lettre grecque de ce nom, et il abjura spontanément toutes les erreurs contenues dans chacune de ses propositions. Le Pape les condamna toutes aussi, de même que le livre de l'auteur d'où elles avaient été extraites, et défendit expressément de le lire ou de le copier avant qu'il eût été corrigé à Rome. Gilbert ayant dit qu'il ferait lui-même les corrections que le Pape exigeait, Eugène ne le voulut point. Tel est en résumé le récit de Geoffroy.

LXIV. — Le récit d'Othon donne quelques détails qui manquent dans Geoffroy, et pour certaines choses il ne s'accorde pas avec lui. Ainsi il place l'examen de la doctrine de Gilbert après la clôture du synode et la promulgation des décrets qui y furent portés ; il dit encore que « c'est après la semaine de la mi-carême, le jour de la Passion, » que Gilbert fut mandé pour être jugé, et que, lorsqu'il eut fini de lire les passages des Pères favorables à ses opinions, c'est le pape Eugène, et non pas saint Bernard, qui, fatigué de toutes ses citations, lui aurait demandé si à ses yeux l'essence suprême était Dieu. Quant à l'évêque de Poitiers, exténué de fatigues par la longueur de la discussion, il répondit négativement, sans trop peser ses paroles, et le secrétaire du concile s'empressa de consigner au procès-verbal cet aveu sorti de sa propre bouche. Après cela l'assemblée s'étant séparée, Gilbert employa le reste du Jour et la nuit suivante à s'assurer l'appui d'un certain nombre de cardinaux de ses amis.

LXV. — Le lendemain on lut le procès-verbal, et la réponse que Gilbert avait laissée échapper. Il expliqua sa pensée cri disant que si le mot Dieu signifiait la nature même de Dieu, il ne voyait aucune difficulté à dire qu'elle est Dieu; mais que, s'il fallait l'entendre d'une personne divine en particulier, il tenait alors pour la négative, de peur, disait-il, que cette manière indéterminée de parler de Dieu ne le conduisît à affirmer de l'essence divine même tout ce qui serait affirmé de l'une des personnes, et qu'on ne fût amené à dire que l'essence divine en général s'est incarnée et qu'elle a souffert, comme on le dit de la personne du Fils de Dieu en particulier. Or il avait appuyé cette distinction sur des passages tirés des oeuvres des saints Pères, de Théodoret et d'Hilaire, ainsi que sur l'autorité du concile de Tolède. «Comme l'abbé de Clairvaux voulait déterminer le sens de cette dernière autorité et s'exprimait en termes qui ne plaisaient pas à tous les cardinaux, » Gilbert demanda qu'ils fussent consignés par écrit, ce que saint Bernard accepta volontiers, en s'écriant selon Geoffroy : « Que ce soit écrit avec un stylet de fer et une pointe de diamant. » Enfin le saint abbé alla trouver les évêques, et de concert avec eux il fit une profession de foi opposée aux articles incriminés de Gilbert. Le sacré collège des cardinaux fut si blessé de la conduite du clergé de France dans cette circonstance, qu'il se plaignit amèrement au souverain Pontife de ce que non-seulement les évêques, mais encore saint Bernard, s'étaient permis de mettre, en quelque sorte, la dernière main à la sentence définitive et de signer leur profession de foi sans même les avoir consultés. Saint Bernard fut appelé par le Pape pour donner sur ce point satisfaction aux cardinaux; il répondit avec déférence et humilité, que « ni lui ni les seigneurs évêques n'avaient rien défini au sujet des articles en question, mais que, ayant été sommé par l'évêque de Poitiers d'écrire sa profession de foi, il n'avait pas voulu le faire seul et qu'il avait tout simplement pris les évêques à témoin de ses sentiments, pour donner plus d'autorité à ce qu'on demandait de lui. » A cette explication pleine de modestie et d'humilité, les cardinaux se déclarèrent satisfaits, « à condition pourtant que l'on ne regarderait pas comme décret de l'Eglise cette espèce de profession qui avait été faite sans consulter la cour romaine, et qui par conséquent manquait de l'autorité nécessaire. Voilà comment un malentendu vint troubler la marche de cette affaire et fut cause qu'il n'y eut rien de statué sur les trois premiers points; « ce qui n'a rien d'étonnant, continue Othon, en ajoutant que Gilbert, sur ce quatrième point, différait aussi du reste des évêques. » Ceux-ci, en effet, disaient que la nature divine s'est incarnée, mais seulement dans le Fils, et Gilbert, de son côté, prétendait que la personne du Fils ne s'est pas incarnée sans sa nature divine. Le souverain Pontife ne parla que du premier point et définit que l'on ne séparerait pas en théologie la nature de la personne divine, et que l'essence divine serait appelée Dieu, non pas en ce sens que l'une est distincte de l'autre, mais que l'une est l'autre. » Gilbert se soumit avec respect à la décision du Pape, rendit ses bonnes grâces à ses archidiacres, et retourna dans son diocèse sans avoir souffert aucune atteinte dans l'exercice de ses pouvoirs d'ordre non plus que dans son honneur.

        LXVI. — Dans toutes ces choses on peut remarquer la partialité d'Othon pour Gilbert; aussi n'est-il pas étonnant que dans la suite de son histoire il ait ajouté « qu'on ne saurait trop dire si dans cette affaire l'abbé de Clairvaux, sujet comme tout autre aux faiblesses de la nature humaine, s'était laissé surprendre, ou si l'évêque de Poitiers, en homme extrêmement versé dans les lettres, avait habilement réussi à déguiser sa pensée pour échapper au jugement de l'Eglise. » Mais Radevic raconte qu'Othon, sentant sa mort prochaine, se fit apporter son livre où il avait écrit les lignes que nous avons citées plus haut, et l'avait remis entre les mains de quelques religieux en leur disant « de corriger selon qu'ils le jugeraient convenable ce qu'ils trouveraient de nature à blesser dans ce qu'il avait pu dire en faveur de l'opinion de Gilbert. » C'est avec raison que Geoffroy renvoie ses lecteurs, pour toute cette affaire, aux sermons de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques, particulièrement au quatre-vingtième, dans lequel notre Saint ne craint pas de traiter d'hérétiques tous ceux qui continuaient à soutenir l'opinion de Gilbert, dont toutefois il évite de prononcer le nom, à cause de sa soumission au jugement qui l'avait frappé.

Haut du document

§ VI. — Des Henriciens et de quelques autres hérétiques dont saint Bernard réfuta les doctrines.

LXVII. — Gilbert de la Porrée et Abélard étaient tombés dans quelques erreurs théologiques par l'abus qu'ils avaient fait des procédés de la philosophie, saint Bernard les combattit tout à la fois par la raison et par l'autorité. Il triompha également par les faits et par les exemples de plusieurs hérétiques qui infestaient la France à cette époque; c'était, en Flandre, Tanchelme; en Provence, Pierre de Bruys, dont les partisans furent appelés Pétrobrusiens, et Henri en Aquitaine; il y en avait encore beaucoup d'autres, mais sans chefs connus, tant en Lorraine que dans les environs de Cologne, et que pour cela nous appelons Coloniens ; ajoutons encore à cette liste ceux qu'on a appelés disciples d'Arnaud de Brescia.

LXVIII. — On lit dans la Vie de saint Norbert qu'il attaqua Tanchelme et ses partisans, et que Frédéric, évêque de Cologne, retarda leur marche et leurs progrès dans le diocèse de Maëstricht; on trouve, en effet, dans Tengnagel une lettre de cette Eglise adressée à Frédéric de Cologne, au sujet du séducteur Tanchelme, où l'on donne l'origine et l'abrégé de son hérésie. Les Pétrobrusiens ont été combattus par Pierre le Vénérable, qui fit un traité pour les réfuter. Le zèle de saint Bernard pour la foi chrétienne trouva une ample matière à s'exercer dans l'hérésie des Henriciens qu'il combattit vigoureusement, tant par ses actions que par ses écrits. On peut lire sur ce sujet la deux cent quarantième lettre et la suivante, ainsi que le sixième chapitre du troisième livre de la Vie de saint Bernard par Geoffroy. A ces renseignements nous en ajouterons, pour plus de lumière, quelques autres que nous puiserons ailleurs.

LXIX. — Henri, que notre Saint, et Geoffroy après lui, appellent un moine apostat, est aussi nommé faux ermite dans les Actes des évêques du Mans, au tome troisième des Analecta, où l'histoire de sa vie et de ses moeurs débauchées se trouve retracée avec le plus grand soin. Toutefois on ne peut, du passage suivant, conclure d'une manière précise quel fut le lieu de sa naissance: « A cette époque, c'est-à-dire sous l'épiscopat de Childebert, parut sur les confins de ces pays un hypocrite que sa vie tout entière, ses moeurs dépravées et ses détestables doctrines rendent digne d'être jeté aux scorpions et traité en parricide. » Sous le voile mensonger de la sainteté et du savoir, il commettait d'horribles excès. Il se vantait de reconnaître au premier coup d'oeil les fautes des hommes, même les plus secrètes et les plus inconnues. Il envoya au Mans deux de ses disciples, qui arrivèrent le jour des Cendres dans les faubourgs de la ville. « Ils portaient, selon l'habitude de leur maître, des bâtons surmontés d'une croix de fer, et ressemblaient en tous points, par la couleur de leurs vêtements et par leur genre de vie, à des pénitents. » Trompés par ces apparences, les habitants du Mans les accueillirent comme des anges venus du ciel; l'évêque Childebert les reçut également avec bonté, « et comme il était sur le point d'entreprendre le voyage de home, il recommanda, entre autres choses, à ses archidiacres de permettre à ce faux ermite Henri d'entrer dans la ville et de parler au peuple. » Il eut lieu plus tard de s'en repentir amèrement. Peut-être serait-il permis de conclure de ce qui précède, que Henri est originaire des environs du Mans, où il commença à répandre le venin de sa doctrine perverse. S'il s'était fait connaître ailleurs auparavant, Childebert, qui était un évêque aussi instruit que vigilant, ne lui aurait pas si facilement donné accès dans sa ville épiscopale. Toutefois, il se pourrait aussi qu'il fût venu de loin, peut-être même d'Italie, comme nous le dirons plus bas.

LXX. — A peine Henri était-il entré dans la ville du Mans, « que le peuple, ainsi que cela arrive ordinairement, applaudit fort à ses nouveautés ; des clercs même le reçurent à leur table et lui élevèrent une estrade d'où il pût parler au peuple, ce qu'il fit avec l'éloquence qui lui était naturelle. L'effet de ses sermons fut d'ameuter le peuple contre les ecclésiastiques de la ville; on les traitait comme des païens et des publicains, en même temps qu'on faisait entendre les plus grandes menaces à leurs domestiques, à qui on refusait de vendre ou d'acheter quoi que ce fût. On en vint même jusqu'à vouloir, non-seulement abattre leurs maisons et piller leurs biens, mais encore les lapider eux-mêmes et les faire mourir en croix, ce qui aurait eu lieu si les seigneurs et les principaux habitants de la ville ne se fussent opposés à ces criminelles intentions. »

LXXI. — Quand on s'aperçut, trop tard, hélas ! de la tournure que prenaient les choses, le clergé du Mans interdit par écrit la prédication à Henri et à ses disciples. Informé que Childebert allait arriver de Rome, Henri se retira au village de Saint-Calais, où, loin de diminuer, son audace ne fit que s'accroître tous les jours davantage. Cependant Childebert, de retour de Rome, voulut donner sa bénédiction à son peuple, qui, soulevé par les prédications de Henri, le reçut fort. mal. L'évêque vint alors trouver Henri et lui demanda s'il avait reçu les ordres. Celui-ci répondit qu'il était diacre; étant alors forcé de quitter le pays, « il partit secrètement, et se mit en route pour aller porter le désordre et répandre son venin de vipère dans d'autres contrées; mais heureusement sa réputation le devança partout. » Tout ce que nous venons de dire à son sujet est extrait des actes de Childebert.

LXXII. — Sur ces entrefaites, deux Henriciens, Cyprien et Pierre, renoncèrent à leurs erreurs, ainsi que le rapporte une encyclique, la soixante-dix-huitième lettre de Childebert , dans laquelle on trouve, de leur maître, le portrait suivant: « C'était Henri, fameux suppôt du diable, et non moins fameux héraut de l'antéchrist. Captivés par son apparence de religion et par son semblant de science, ces deux frères s'attachèrent à sa personne tant qu'ils n'eurent pas remarqué la turpitude de sa vie et l'erreur de sa doctrine ; mais quand ils furent convaincus que ses voies n'étaient pas droites, ils rentrèrent en eux-mêmes et vinrent se présenter à nous. Leur maître avait tellement infesté notre diocèse de ses doctrines, que c'est à peine si notre clergé avait la liberté de le réfuter et de le confondre dans l'intérieur même de ses églises. » C'est ainsi que Childebert put se convaincre, mais un peu tard, du danger auquel ou s'expose en approuvant à la légère des docteurs inconnus, qui ne viennent avec une apparente piété que pour corrompre les âmes de ceux qui les écoutent.

LXXIII. — Il est clair, d'après ce qui précède, que Henri infesta le diocèse du Mans de ses erreurs longtemps avant qu'il allât les répandre à Toulouse, d'où saint Bernard le força de s'éloigner. En effet, le voyage de Rome que Childebert entreprit n'étant encore qu'évêque du Mans, et pendant lequel l'ennemi sema la zizanie dans cette ville, se place avant l'année 1125, époque où Childebert devint archevêque de Tours. D'un autre côté, il est certain que saint Bernard n'alla pas à Toulouse avant l'année 1147. Dans sa deux cent quarante et unième lettre qu'il écrivit de Toulouse au comte Hildefonse, le saint Docteur s'exprime en ces termes : « Informez-vous, s'il vous plait, Monseigneur, de la manière dont il est parti de Lausanne, du Mans, de Poitiers et de Bordeaux. » Il parait que c'est là l'itinéraire suivi par cet apostat dans ses pérégrinations. Il commença à prêcher à Lausanne, d'où il vint au Mans; peut-être venait-il d'Italie quand il arriva à Lausanne, car c'est d'Italie que se répandirent en France ces pestes d'hérétiques, tous ces restes de Manichéens et ces Cambraisiens qui furent condamnés au concile d'Arras, en 1025, à peu près en même temps qu'on brûlait deux individus de la même espèce. Dans la préface du manuscrit de Citeaux de la Vie de saint Bernard (liv. VII, ch. XVII), on donne aux, Henriciens le nom de Manichéens en rapportant que le légat du Pape et quelques évêques se rendirent à Toulouse avec notre Saint pour y confondre l'erreur des Manichéens. On peut voir comment ces hérétiques et leurs partisans méritèrent le nom de disciples de Manès et en partagèrent les erreurs, dans l'excellent ouvrage où l'illustre évêque de Meaux décrit l'histoire des variations des protestants; il l'a clairement montré au livre onzième.

LXXIV. — Les mêmes Henriciens se répandirent dans le diocèse de Périgueux sous la conduite d'un certain Ponce, comme nous l'apprend une lettre de Héribert rapportée dans le troisième tome de nos Analecta, laquelle renferme une analyse des principales erreurs des Ponciens. C'est ce qui explique pourquoi saint Bernard dut se transporter aussi dans le Périgord ou à Périgueux même, comme on le voit dans la troisième partie du sixième livre de l'histoire de sa vie, consacré au récit des miracles qu'il a opérés; il trouva, dit-on au quatrième paragraphe, plusieurs Ariens à Toulouse et il les força de s'éloigner, comme il avait aussi contraint l'hérétique Henri à le faire. Bien plus, on dit même que cet Henri, après avoir été condamné précédemment au concile de Pise, fut confié à saint Bernard pour qu'il lui fît faire profession à Clairvaux. Il reçut de saint Bernard des lettres pour Clairvaux, mais il aima mieux persévérer opiniâtrement dans ses premières erreurs que d'entrer par une voie si abrégée dans les sentiers du salut.

LXXV. — Saint Bernard nous dépeint Henri, dans sa deux cent cinquante et unième lettre, sous les couleurs les plus vives. Il le représente comme un homme lettré et d'une certaine apparence de piété, mais adonné au jeu et aux femmes. Voici à peu près quelles étaient ses erreurs : il ne faisait aucun cas des prêtres et des clercs; il abolissait les fêtes et les sacrements et refusait le baptême aux petits enfants. L'hérétique dont il est question dans la cinquante et unième lettre se montre sous un autre jour chez Childebert; il rejetait l'invocation des Saints et fit tout ce qu'il put pour mettre Childebert dans les intérêts de sa secte. Mais faut-il confondre avec les Henriciens les hérétiques auxquels saint Bernard s'adresse dans les soixante-cinquième et soixante-sixième sermons sur le Cantique des cantiques ? c'est ce que nous allons rechercher.

LXXVI. — Je les ai pendant longtemps confondus ensemble, mais la découverte d'une lettre d'Evervin, abbé de Steinfeld, qui fut la cause de ces deux sermons, m'a fait changer de sentiment. En effet, ces hérétiques étaient de Cologne, ils partageaient bien quelques-unes des erreurs des Henriciens, mais ils différaient, d'eux en plusieurs points. Evervin divise les hérétiques de Cologne en deux classes. Les uns prétendaient être seuls l'Eglise tout entière, parce qu'ils marchaient seuls sur les traces de Jésus-Christ. Ils proscrivaient toute espèce de laitage ; dans leurs sacrements, ils se voilaient la tête et disaient qu'ils consacraient tous les jours leur pain et leur vin au corps et au sang de Jésus-Christ. Outre le baptême d'eau, ils en avaient un autre dans le feu et le Saint-Esprit par la seule imposition des mains. Ils rejetaient notre baptême et les noces, et disaient que tout élu ou baptisé parmi eux avait le pouvoir de conférer te baptême à ceux qui se montraient dignes de le recevoir, et de consacrer sur leur table le corps et le sang du Sauveur.

LXXVII. — Les autres refusaient aux prêtres de l'Eglise, comme ayant une vie trop mondaine, le pouvoir de consacrer et d'administrer les sacrements, à l'exception du baptême, que d'ailleurs ils ne donnaient qu'aux adultes; ils regardaient aussi comme une pure fornication tout mariage contracté entre personnes qui avaient cessé d'être vierges; enfin ils rejetaient l'invocation des Saints, les jeûnes et certaines macérations corporelles, et ne croyaient ni au purgatoire ni à l'efficacité de la prière pour les morts.

LXXVIII. — Les Henriciens et les Coloniens s'accordaient donc, en ce qu'ils attaquaient également les ministres de l'église, les sacrements, le baptême des enfants et le mariage, et ils ne différaient que sur certains points particuliers, où la divergence tenait beaucoup plus à la tournure d'esprit de chacun qu'à des principes opposés. En un mot, c'étaient des branches différentes produites d'un seul et même tronc; d'ailleurs je ne ferai aucune difficulté de rattacher les hérétiques de Cologne à la secte de Tanchelme. Celui-ci était un laïque, au dire d'Abélard, qui répandit ses erreurs en France et particulièrement à Anvers, « et en vint à ce point de folie qu'il se fit appeler Fils de Dieu, et élever un temple, dit-on, par le peuple qu'il avait séduit. » Voilà,pourquoi l'évêque de Tournai, sous la juridiction duquel se trouvait Anvers, établit dans l'église Saint-Michel de cette ville, une société de douze clercs chargés de combattre ces dogmes impies; plus tard cette église fut donnée à saint Norbert. Une lettre de l'église de Maëstricht à Frédéric évêque de Cologne nous apprend quels étaient les dogmes pervers de Tanchelme. Il disait que « les églises étaient des lieux de prostitution ; la consécration du prêtre à l'autel absolument rien, les sacrements des souillures, et que d'ailleurs leur efficacité dépendait de la sainteté et des mérites de ceux qui les administraient. » Toutes propositions qui s'accordent très-bien avec les folies des hérétiques dont nous avons parlé plus haut. Un prêtre nommé Evervacher, « jetant, comme on dit, le froc aux orties, se consacra au service de cet homme abominable, et le suivit jusqu'à Rome; il fit beaucoup de mal à l'Eglise de Maëstricht, dont le clergé rendit plus tard de grandes actions de grâces à Frédéric, pour avoir retardé la marche et les progrès de Tanchelme, ce qui porte à croire que ses erreurs se répandirent jusqu'à Maëstricht et même jusqu'à Cologne, comme on le voit d'ailleurs par la lettre d'Evervitl, et qu'il fut le père des hérétiques de Cologne.

LXXIX. — Hugues Métellus, alors chanoine régulier de Toul, donne aussi à comprendre, dans sa lettre à Henri, évêque de cette ville, que le fléau de ces hérésies avait envahi jusqu'à ces contrées. « Il se cache, dit-il, ou plutôt il commence à paraître dans votre diocèse des hommes pestilentiels qui seraient mieux désignés par le nom de bêtes féroces, puisqu'ils en ont la manière de vivre. Ils condamnent le mariage, ils ont le baptême en horreur, les sacrements de l'Eglise sont, pour eux, un objet de moqueries, et le nom de chrétien -leur répugne. » Cette peinture, il faut en convenir, se rapporte parfaitement à la secte détestable et malheureuse des hérétiques de Cologne.

LXXX. — Aux Henriciens succédèrent ou plutôt s'ajoutèrent une espèce d'hommes de la même trempe qui s'intitulaient fièrement Cathares, c'est-à-dire purs. Leurs erreurs, que Bonacursus, qui fut d'abord leur maître à Milan, a dénoncées et réfutées dans un livre publié dans le troisième tome de notre Spicilége, ont beaucoup de rapport avec celles des Manichéens, de même que les doctrines des autres hérétiques dont nous avons parlé plus haut. C'est aux Cathares que semble faire allusion Gilbert, de File d'Hoy, au sixième paragraphe de son trente-sixième sermon sur le Cantique des Cantiques, quand il s'écrie: « On voit pousser de nos jours des arbres que le Père céleste n'a pas plantés, des essences qui ne sont pas tirées de notre Liban ; ce sont des hommes qui se vantent de leur force dans les oeuvres, de leur patience dans les injures et de leur amour de la pauvreté; on dirait de vrais cèdres du Liban, mais ce n'en est pas; ils ont le coeur et l'âme remplis de souillures. » Ecbert, abbé de Schoonove, a fait aussi plusieurs sermons contre les Cathares.

LXXXI. — Bonacursus confond les Pasagiens et les partisans d'Arnauld de Brescia avec les Cathares; les premiers voulaient qu'on observât tous les rites de la loi mosaïque, niaient également la divinité du Fils et du Saint-Esprit, et rejetaient l'autorité des docteurs de l'Eglise aussi bien que celle de l'Eglise elle-même; les seconds, c'est-à-dire les partisans d'Arnauld de Brescia, disaient « qu'on devait se donner de garde de recevoir les sacrements de l’Eglise, à cause de la corruption du clergé. »

LXXXII. — Ces hérétiques ont pris leur nom, je pense, d'un homme séditieux, appelé Arnauld, qui, sous prétexte de rétablir la liberté et la république à Rome, voulait détruire tous les droits temporels du Pape et ne lui laisser que le pouvoir spirituel avec la dîme et les dons volontaires. Il était originaire de Brescia et clerc de l'église de cette petite ville. II avait été disciple d'Abélard et avait un goût prononcé pour les opinions nouvelles et singulières, au dire d'Othon de Freisingen. Après avoir étudié en France, il revint en Italie, et pour se faire mieux écouter, il se revêtit d'un habit religieux, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir les religieux et surtout les clercs en aversion; mais il flattait les laïques, et disait « qu'il n'y avait pas de salut possible pour les clercs qui avaient des biens en propriété, pour les évêques qui avaient des seigneuries, ni pour les moines qui possédaient des immeubles, attendu que tous ces biens appartenaient au souverain, On disait d'ailleurs qu'il n'avait pas de bons sentiments sur le saint sacrement de l'autel, lion plus que sur le baptême des petits enfants. » Il était donc dans les mêmes errements que les Pétrobrusiens et, les Henriciens. Le pape Innocent II l'expulsa d'Italie et le força à se retirer à Zurich. Quand il apprit la mort de ce Pape, il revint à Rome dans les commencements du pontificat d'Eugène, et trouvant la ville bien disposée en faveur du nouveau pontife, il souffla le feu de la sédition, et les choses en vinrent à ce point que des cardinaux furent maltraités, quelques-uns blessés, et qu'Eugène lui-même fut contraint de quitter Rome. Saint Bernard prit la cause du Pape en main, et il écrivit à son sujet aux Romains une lettre remarquable qui est la deux cent quarante-troisième du recueil. Il en adressa une autre dans le même sens à l'empereur Conrad; que les Romains avaient essayé de mettre dans leur parti. C'est la deux cent quarante-quatrième. On le voit, notre Saint ne faisait dé. faut dans aucune affaire, dans aucune nécessité de l'Eglise; il semblait né pour travailler à tout ce qui intéresse la république chrétienne. Enfin Arnauld fut pris et attaché à un poteau par ordre du préfet de cette même Rome qu'il avait tant flattée, et son corps fut réduit en cendres pour que L'imbécile populace ne pût en traiter les restes comme ceux d'un martyr. Si on veut en savoir davantage sur son compte, on peut consulter Othon et les notes que nous avons empruntées à cet auteur pour la cent quatre-vingt-quinzième lettre de saint Bernard.

Haut du document

§ VII. — De la croisade prêchée par saint Bernard et de la malheureuse issue de cette expédition.

LXXXIII. — Un des derniers travaux de saint Bernard est la prédication de la croisade : cette entreprise fut pour lui une source d'incroyables fatigues: et d'innombrables ennuis, comme on peut le voir par l'histoire, de sa vie et par ses propres écrits. Othon de Freisingen attribue au roi Louis le Jeune la pensée de cette, expédition; il se sentait pressé du désir de faire le voyage de terre sainte que son frère Philippe, prévenu par la mort, n'avait pu entreprendre comme il s'y était engagé par un vœu, et il fit part de son dessein aux seigneurs de la cour, qui décidèrent de prendre sur ce sujet l'avis de saint Bernard. Le saint abbé fut donc mandé et donna le conseil d'en référer au Pape pour l'examen d'une entreprise dé cette importance. Eugène approuva très-fort le projet d'une croisade « et il donna tout pouvoir de la prêcher et d'exciter le zèle des populations pour cette entreprise, à l'abbé de Clairvaux, qui était regardé comme un apôtre et un prophète par tous les peuples de France et d’Allemagne. » Bernard se soumit aux ordres du Pape, et après avoir excité dans l'esprit d'une foule de personnes le désir d'aller au delà des mers prendre part à cette expédition lointaine. il donna la croix, à Vézelay, au roi Louis le Jeune, au comte de Flandre Thierry, à Henri fils de Thibaut, comte de Blois, et à une foule de comtes, de barons et de nobles.

LXXXIV. — De son côté, un moine nommé Raoul, qui prêchait aussi la croisade en Allemagne, excitait les chrétiens à commencer par massacrer les Juifs : saint Bernard lui écrivit pour réprimer ce zèle condamnable, et il entreprit en même temps de prêcher l'expédition sainte dans l'Est de la France, c'est-à-dire d'ans cette partie de l'Allemagne qui est traversée par le Rhin. Ensuite l'empereur Conrad convoqua une assemblée générale à Spire; saint Bernard s'y rendit, et « par les nombreux miracles qu'il fit tant en public qu'en particulier, il persuada de prendre la croix à l'empereur Conrad et à son neveu Frédéric, ainsi qu'à plusieurs autres princes et personnages illustres ; » il apaisa le duc de Souabe que son fils avait fortement irrité en prenant la croix, fit contraindre le moine Raoul à rentrer dans sort, et pour le remplacer il donna à l'empereur Conrad l'abbé Adam d'Eberach, qui devait presser le départ dé l'expédition. On a de saint Bernard une lettre à ce sujet adressée aux populations de l’Est de la France; c'est la trois cent soixante-troisième du recueil; elle est suivie de la lettre adressée à Henri, archevêque de Mayence, pour l'engager à réprimer les excès de zèle de Raoul. « Ainsi, continue Othon, non-seulement l'empire romain tout entier, mais encore les royaumes voisins, c'est-à-dire la France occidentale, l'Angleterre, la Pannonie et une multitude d'autres contrées se levèrent pour prendre la croix au bruit de l'expédition qui se préparait; l'Occident fit taire ses querelles en ce moment, et l'on eût regardé comme un crime non-seulement de pousser les peuples à la guerre entre eux, mais même de porter des armes en public.

LXXXV. — Ce mouvement incroyable de l'Occident tout entier fut regardé comme l'oeuvre de saint Bernard; aussi, quand le succès de l'entreprise ne répondit pas aux espérances qu'on en avait conçues, chacun, comme on pouvait s'y attendre, car les hommes ne jugent guère les choses qu'à l'événement, en rejeta toute la faute sur saint Bernard. Il n'y a peut-être rien qui lui ait fait autant de peine que cela, sinon pour lui personnellement, du moins à cause de Dieu. Aussi dit-il au commencement de son second livre de la Considération : « S'il faut absolument que de deux choses l'une arrive, j'aime mieux qu'on s'en prenne à moi qu'à Dieu; je m'estimerai encore trop heureux de recevoir comme un bouclier les coups dirigés contre lui, et d'entendre les langues déchaînées contre moi pour me maudire... etc. » La malheureuse issue de l'entreprise jeta un tel trouble dans tous les esprits, que le saint Docteur ne craint pas de déclarer bien heureux quiconque n'en a pas ressenti du scandale. Mais on peut voir jusqu'où est allé le chagrin de saint Bernard en cette circonstance, par la deux cent quatre-vingt-huitième lettre, qu'il écrivit à ce sujet de son lit de souffrances où l'avait forcé de se mettre une maladie peut-être causée par ce chagrin même. On peut en juger aussi par une lettre de Jean de Casa-Mario à saint Bernard ; elle se trouve la trois cent quatre-vingt-sixième parmi les lettres de notre Saint. L'auteur de cette lettre essaie de consoler saint Bernard, dont il avait appris l'affliction profonde à la nouvelle de l'insuccès de la croisade.

LXXXVI. — Saint Bernard n'a pas manqué d'apologistes, mais nous devons placer au premier rang Othon, évêque de Freisingen, qu'on ne peut pas accuser de partialité pour saint Bernard. Il fait une digression dans son Histoire des Faits et Gestes de Frédéric (chap. LX) pour expliquer l'insuccès de cette expédition, à laquelle d'ailleurs lui-même avait pris part, et conclut ainsi en faveur de saint Bernard ses considérations plutôt philosophiques qu'historiques : « Si nous disions que ce saint abbé fut en effet inspiré de Dieu pour nous pousser à entreprendre cette croisade, mais que nous autres, par notre orgueil, nos désordres et notre révolte contre les commandements de Dieu, nous avons compromis le succès de l'entreprise et le sort de ceux qui y étaient engagés, nous n'avancerions rien de contraire à ce qui s'est dit et vu autrefois. » Et il fait observer que les prophètes ne sont pas toujours sous l'influence de l'inspiration céleste, voulant sans doute indiquer par là qu'il n'est pas absolument certain que saint Bernard ait parlé d'après l'inspiration du Saint-Esprit plutôt que d'après la sienne propre, quand il annonçait quelle serait l'issue de la croisade.

LXXXVII. — Mais saint Bernard, en essayant au commencement de son second livre de la Considération, écrit pour le pape Eugène, de repousser le blâme dont cette expédition était généralement l'objet, ne dit pas pour cela qu'il n'a point été inspiré de Dieu pour la prêcher aux peuples. « Nous avons parlé de paix, dit-il, et il n'y a pas de paix; nous avons promis des succès, et nous n'avons eu que des revers. Faut-il, continue le saint Docteur en cherchant à se justifier, faut-il nous accuser d'imprudence dans cette entreprise, ou de légèreté? Nous avons couru en cette circonstance, comme dit l'Apôtre, non pas au hasard, mais à votre voix, ou plutôt à la voix de Dieu même qui se servait de vous pour nous transmettre ses ordres. » Plus bas, il se fait dire par ses adversaires, sous forme de reproches : « Qui nous a dit que vous nous parliez au nom de Dieu? Quels miracles avez-vous faits pour nous engager à croire à votre parole?» Et, s'adressant à Eugène, il répond en ces termes: « Je n'ai rien à répondre à cela, sinon qu'on épargne ma modestie; mais vous, très-saint Père, répondez pour moi et pour vous-même d'après ce que vous avez vu de vos yeux ou entendu dire. » Il nous paraît hors de doute que par ces derniers mots saint Bernard fait allusion aux miracles qui vinrent donner du poids et de l'autorité à sa; parole quand il prêcha la croisade.

LXXXVIII. — Mais de tous les apologistes de saint Bernard, Geoffroy, son disciple, est celui qui le venge le mieux des reproches qui lui sont adressés (Vie de saint Bernard, liv. III. c. IV). Il fait remarquer d'abord qu'il ne fut pas le premier auteur de l'entreprise «En effet, dit-il, la nécessité de la croisade avait déjà frappé tous les esprits quand il fut appelé à plusieurs reprises par le roi de France, à ce sujet, et excité dans cette voie par les lettres du saint Siège ; il ne prêcha la croisade et ne conseilla aux fidèles d'y prendre part qu'après avoir reçu l'ordre formel du Pape, dans une lettre adressée à tous les chrétiens, d'y engager, au nom de l'Eglise romaine, les peuples et les princes. » Ses prédications, entreprises en vertu de la sainte obéissance, furent confirmées par tant et de si grands miracles, dit-il, « qu'il serait bien difficile de les énumérer et de les raconter. » Enfin, si l'Eglise d'Orient ne put être délivrée par cette expédition, on ne peut douter que l'Eglise du ciel ne reçut une joie proportionnée au nombre de ceux qui ne moururent que « purifiés par le fruit de la pénitence et par les épreuves qu'ils eurent à endurer pour Notre-Seigneur Jésus-Christ,» selon ce que le saint abbé Jean de Casa-Mario dit à saint Bernard lui avoir été révélé du ciel.

LXXXIX. —Mais qu'avons-nous besoin de nous arrêter à justifier saint Bernard ? Son autorité est si grande depuis longtemps, même aux yeux des hérétiques, qu'il n'est personne qui ne loue et n'admire sa vie, sa sainteté et sa doctrine.

XC. —Voilà ce que nous avons jugé à propos de dire au sujet de cette nouvelle édition des oeuvres de saint Bernard. Si elle répond aux désirs des hommes de goût et d'étude, ils devront en savoir gré à mes compagnons de travail, doms Michel Germain, Thierry. Ruinard et Edmond Martène, qui se sont occupés avec moi de cette édition avec un savoir égal à leur amitié pour ma personne. Je ne demande pour moi qu'une grâce, car je ne me suis proposé: d'autre but, c'est que mon oeuvre soit de quelque utilité aux admirateurs de saint Bernard, à l'Église et à la République chrétienne; tout entière.

Haut du document

Accueil Suivante