LIVRE III
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PRÉFACE
PROLOGUE
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LIVRE V

LIVRE III.

CHAPITRE I. Le rôle du souverain Pontife est moins de soumettre tous les hommes à son empire que de les faire entrer tous, s'il est possible, dans le Sein de l'Église.

CHAPITRE II. Mode qu'il convient d'adopter dans les appels au saint  Siège.

CHAPITRE III. Ce n'est ni pour dominer ni pour s'engraisser eux-mêmes que les prélats de l'Eglise sont placés à la tête des fidèles, mais pour procurer le bien des âmes.

CHAPITRE IV. Il ne faut pas sans raison troubler et confondre les rangs et les degrés de la hiérarchie ecclésiastique et, à ce sujet, saint Bernard blâme sévèrement l'abus des demandes de privilèges et d'exemptions.

CHAPITRE V. C'est un devoir pour le souverain Pontife de faire observer avec soin dans l'Église entière les décrets du saint Siège et les règlements de ses prédécesseurs.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.

LIVRE III.

CHAPITRE  II, n. 7.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV, n. 18.

CHAPITRE V, n. 20.

LIVRE III.

CHAPITRE I. Le rôle du souverain Pontife est moins de soumettre tous les hommes à son empire que de les faire entrer tous, s'il est possible, dans le Sein de l'Église.

1. Je commencerai ce livre par où j'ai fini le précédent, et, suivant la promesse que je vous faisais en le terminant, je veux attirer votre considération sur ce qui est placé au-dessous vous. Qu'est-ce due cela comprend? Ce n'est pas à moi, je pense, qu'Eugène, le meilleur des prêtres, doit le demander; peut-être me demanderait-il avec plus de raison ce que cela ne comprend pas; car il faudrait chercher ailleurs que dans ce monde, pour trouver quelque chose qui ne fût pas soumis à votre sollicitude pastorale. Vos aïeux ont été envoyés à la conquête non de quelques provinces seulement, mais du monde entier, par ces paroles qui leur étaient adressées : « Allez dans tout l'univers (Marc., XVI, 15). » A ces mots, vendant leurs tuniques, ils ont acheté des glaives, c'est-à-dire cette parole de feu, cette inspiration puissante qui sont les armes du Très-Haut. En quel lieu du monde ne sont point parvenus ces glorieux vainqueurs, ces enfants des vaincus (Psalm. CXXVI, 5) ? Quel but n'ont point atteint leurs flèches acérées et puissantes qu'un feu dévorant accompagnait (Psalm. XVIII, 5) ? Il n'est lieu sur la terre qui n'ait entendu parler d'eux, et leurs paroles ont retenti jusqu'au bout du monde a. Embrasées au feu que le Seigneur est venu apporter sur la terre, elles ont pénétré partout, et partout porté l'incendie. On les a vus tomber, ces généreux athlètes, mais non pas succomber; leur mort même était un triomphe. Leur puissance s'est établie sur une base solide (Psalm. CXXXVIII, 17), et le monde entier, soumis à leur autorité (Psalm. XLIV, 17). Or vous êtes leur héritier et le monde est votre héritage. Mais voyons dans une courte considération dans quelles conditions ils l'ont possédé et à quelles conditions vous le possédez vous-même, car je ne pense pas que ce soit sans réserve aucune que vous ayez reçu, je ne dis pas la possession, mais le gouvernement du monde. Si vous entreprenez de le posséder, vous empiétez sur les droits de celui qui dit: « La terre avec tout ce qu'elle renferme m'appartient (Psalm. XLIV, 12); » car ce n'est pas de vous que le Prophète disait : «La terre entière sera sa possession (Psalm. CIII, 24 ); » mais de Jésus-Christ, qui peut seul revendiquer pour lui ce domaine, non-seulement à titre de créateur et de rédempteur, mais aussi pour l'avoir reçu. de son Père. N'est-ce point à lui en effet que s'adressaient ces paroles : « Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage, et la terre entière sera votre domaine (Psalm. II, 8). » Laissez-lui donc sa possession et son domaine, et contentez-vous de l'administrer. Tel est votre partage, n'étendez pas vos prétentions plus loin.

2. Eh quoi, me direz-vous, vous reconnaissez que je suis à la tête de l'Église et vous ne voulez point que j'y domine? Non, je ne le veux point. Mais d'ailleurs n'est-ce pas être vraiment le maître que d'avoir seul toutes les sollicitudes du gouvernement? comme la ferme s'administre au gré du fermier et de même que le jeune seigneur subit la loi de son précepteur, quoique le fermier ne soit pas le maître de la ferme, ni le précepteur celui de son pupille, ainsi en doit-il être de vous, vous êtes placé à la tête de l'Église pour veiller sur elle, la, protéger, prendre

a Cela ne doit pas s'entendre à la lettre, mais se prendre au figuré, de même qu'un passage analogue du n.12 du livre précédent.

soin d'elle et la conserver : votre devoir est de lui être utile, de la gouverner comme un serviteur prudent et fidèle que le maître a établi sur toute sa famille pour lui donner de là nourriture en son temps (Matth., XXIV, 45), c'est-à-dire pour en être l'économe et non le maître. Voilà ce que vous devez être et gardez-vous bien de vouloir dominer sur les hommes n'étant qu'un homme vous-même, si vous ne voulez pas que toutes sortes d'iniquités vous dominent. Il a déjà été assez longuement question de cela plus haut, quand nous examinions qui vous êtes; néanmoins j'ai cru devoir y revenir encore ici, car il n'y a ni fer ni poison que je redoute autant pour vous que la passion de dominer. Assurément, quelque loin que vous étendiez vos prérogatives, vous ne vous imaginez pas, à moins que vous ne vous fassiez une bien grande illusion, avoir reçu rien de plus des grands Apôtres dont vous êtes l'héritier.

Rappelez-vous maintenant cette autre parole : «Je me dois aux sages et aux insensés (Rom., I,14); » et si vous croyez que vous avez le droit de vous l'approprier, sachez du moins que ces mots, je une dois, désignent plutôt un serviteur qu'un maître. En effet, c'est au serviteur qu'il est dit dans l'Evangile : « Combien devez-vous à votre maître (Luc, XVI, 5)? » Si donc vous reconnaissez que vous êtes non le maître, mais le débiteur des sages et des insensés, vous devrez faire tous vos efforts et employer tous vos soins pour rendre sages ceux qui ne le sont pas, et pour ramener à la sagesse ceux qui s'en sont écartés. Or de tous les insensés les plus insensés, si j'ose le dire, ce sont les infidèles; vous vous devez donc aussi aux infidèles, c'est-à-dire aux Juifs, aux Grecs et aux gentils.

3. Il suit de là que vous devez faire tout ce qui dépend de vous pour convertir les infidèles à la foi, pour empêcher ceux qui se sont convertis de quitter la bonne voie, et pour y rappeler ceux qui s'en sont écartés ; par conséquent il faut que ceux qui ont fait fausse route soient ramenés dans le droit chemin; que ceux qui se sont laissé séduire soient rappelés à la vérité et que les séducteurs soient pressés d'arguments si péremptoires qu'ils soient obligés de se convertir, si faire se peut, on du moins se trouvent privés de tout crédit et mis dans l'impossibilité de faire de nouvelles victimes. Vous ne devez même, pour rien au monde, négliger de vous occuper des insensés de la pire espèce, je veux de dire des hérétiques et des schismatiques qui sont à la fois pervertis et les pervertisseurs, de vrais chiens pour mordre et déchirer, et de véritables renards quand il s'agit de mettre la ruse en oeuvre ; vous aurez donc à vous occuper d'eux tout particulièrement ou pour les corriger afin de les arracher à leur perte, ou pour les réprimer de peur qu'ils ne nuisent. Je veux bien qu'en ce qui regarde les Juifs, le temps que le Seigneur lui-même a marqué et qu'on ne saurait devancer, vous fournisse une excuse; car il faut que les gentils les précèdent. Mais touchant les gentils eux-mêmes qu'avez-vous à répondre, ou plutôt que vous répond votre propre considération quand vous vous demandez à quoi ont pensé vos devanciers quand ils ont assigné des bornes aux progrès de l'Evangile et cessé de faire annoncer la foi tant qu'il existe des infidèles? Pourquoi s'est arrêtée cette parole au vol rapide et qui le premier a retenu son élan salutaire? Après tout, peut-être ont-ils eu des motifs ou cédé à des nécessités inconnues.

4. Mais moi, pouvez-vous dire, quelle raison ai-je de fermer les yeux sur ce mal? Quelle est mon espérance et à quoi pensé je quand je néglige d'annoncer Jésus-Christ à ceux qui ne le connaissent pas Faut-il que je retienne injustement la vérité captive? Et pourtant il faut bien qu'un jour toutes les nations croient en lui. Attendrai-je que la foi leur tombe du ciel? Je ne sache pas que jamais personne la tienne du hasard. « Comment, est-il dit, les peuples croiront-ils si personne ne leur prêche l'Evangile ( Rom., X, 14)? » Pierre fut envoyé à Corneille et Philippe à l'eunuque; et s'il me faut un exemple plus rapproché de nous, Augustin fut envoyé par saint Grégoire pour annoncer la foi aux habitants de l'Angleterre. Voilà ce que vous pouvez vous dire à vous-même au sujet des gentils. Et moi je ne passerai pas sous silence ces Grecs qui sont avec nous sans y être, et qui partagent notre foi jusque dans le schisme, bien qu'à vrai dire ils n'en suivent pas exactement tous les sentiers; et je vous parlerai aussi de cette hérésie qui se glisse en secret presque partout et même sévit ouvertement en quelques endroits où elle dévore sous les yeux de tout le monde les tendres enfants de l'Eglise (a). Vous me demandez où ces choses se passent. Mais vos envoyés qui visitent si souvent nos contrées du Midi le savent fort bien et pourront vous l'apprendre. Ils vont et viennent au milieu de ces populations ou passent dans leur voisinage; mais je suis encore à me demander quel bien ils y font. Peut-être n'en serais-je pas là si l'or de l'Espagne n'avait pas fait pâlir le salut de ces peuples. Voilà encore une plaie qu'il vous appartient de cicatriser.

5. Mais il est une folie qui déjà, pour ainsi dire, a gagné la sagesse Uni même de la foi. Comment ce venin a-t-il pu infester l'Eglise catholique de e presque tout entière? Le voici: c'est que comme jusque dans son sein nous ne songeons qu'à nos intérêts, il en résulte entre nous des jalousies mutuelles, des provocations réciproques, des haines ardentes, des attaques injustes, des procès acharnés. On a recours aux sophismes

a Les hérétiques de Cologne et les Henricieus dont il est parlé dans la lettre deux cent quarante et unième et dans les sermons soixante-cinquième et soixante-sixième sur le Cantique des cantiques, roulaient qu'on refusât le baptême aux enfants. Il se peut que ces hérétiques se soient répandus d'Aquitaine en Espagne, que saint Bernard désigne plus bas par ces mots : « les contrées du midi, » à cause de sa position au sud de la France.

et à la ruse, on fait armes de la détraction et de la médisance. Ecrasés par ceux qui sont plus forts que nous, nous écrasons à notre tour ceux qui le sont moins. Quel mérite et quelle gloire pour vous de diriger toutes les pensées de votre âme contre une aussi pernicieuse folie qui infeste, vous le voyez, le corps entier de Jésus-Christ, je veux  dire toute la masse des fidèles ! O ambition, supplice des âmes que tu dévores, comment se fait-il que faisant le tourment de tout le monde tu aies su plaire à tous les hommes? Il n'est pas de tortures plus grandes, pas d'inquiétudes plus vives que les tiennes, et pourtant rien n'est plus en faveur que tes oeuvres parmi les mortels. N'est-ce pas en effet l'ambition plutôt que la piété qui conduit bien des gens au seuil vénérable des Apôtres. N'est-ce pas du bruit de sa voix que retentissent les échos de votre palais tant que le jour dure? N'est-ce pas à l'occasion des avantages qu'elle recherche que les hommes de loi et les canonistes se donnent tant de peine ? N'est-ce pas après les dépouilles opimes de l'ambition que soupire avec une insatiable avidité la rapacité de tous vos Italiens?

Qu'est-ce qui vous oblige autant, ou plutôt quelle autre chose vous oblige non-seulement d'interrompre, mais même d'omettre entièrement vos exercices spirituels? Que de fois ce mal qui ne connaît et ne laisse goûter aucun repos a-t-il rendu stériles vos saints et féconds loisirs ! Je fais une grande différence entre les opprimés qui en appellent à votre justice et les ambitieux qui ne recourent à vous que pour régner par vous dans l'Eglise; et si vous ne devez point faire défaut aux premiers, vous ne sauriez en quoi que ce soit condescendre aux seconds; car quelle injustice n'y aurait-il pas à faire bon accueil à ceux-ci et à dédaigner ceux-là, quand vous vous devez également aux uns et aux autres: aux premiers, pour les relever; et aux seconds, pour les abaisser!

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CHAPITRE II. Mode qu'il convient d'adopter dans les appels au saint  Siège.

6. Puisque je viens de parler des appels, il ne sera pas hors de propos que j'en dise ici quelques mots. Il faut apporter à ces sortes d'affaires une grande et religieuse attention, si vous ne voulez que ce qui a été établi pour répondre à une impérieuse nécessité ne soit rendu inutile par le mauvais usage qu'on en fait; car je crois qu'ils peuvent être la source de maux infinis (a), si l'exercice n'en est réglé avec une extrême prudence. On en appelle à vous de toutes les parties du monde, c'est un

a Sur l'abus des appels en cour de Rome, on peut se reporter à la lettre cent soixante-dix-huitième ainsi qu'aux notes qui l'accompagnent. Voir également la lettre quatre-vingt-deuxième d'Hildebert.

hommage rendu à votre primauté; mais si vous êtes sage, c'est moins de cette prérogative que du bien qui peut en résulter pour le public que vous serez heureux, car il a été dit aux apôtres: « Ce n'est point de ce que les esprits immondes vous sont soumis que vous devez vous réjouir (Luc., X, 20). » On en appelle à vous, dis-je, et plût à Dieu que ai ce recours fût toujours aussi profitable qu'il est quelquefois nécessaire! Oui, plût à Dieu qu'aux cris de l'opprimé l'oppresseur reçût son châtiment et que les méchants ne s'enorgueillissent pas de ce qui fait le désespoir du pauvre! Y a-t-il rien de plus beau que de voir les faibles à couvert de l'oppression dès qu'ils se couvrent de votre nom et les méchants se bien garder de l'invoquer (a)? Mais quel renversement et quelle injustice de voir au contraire celui qui a fait le mal en triompher, tandis que celui qui le souffre se donne une peine inutile. Vous seriez le plus inhumain des hommes si vous ne vous sentiez pas ému de compassion à la vue d'un malheureux qui, après avoir été victime de l'injustice, se trouve encore forcé pour surcroît de malheur, d'entreprendre un pénible voyage et de supporter des frais ruineux, et vous en seriez le plus apathique si vous ne ressentiez de l'indignation contre celui qui fut pour cet infortuné la cause ou l'occasion de tant de maux. Réveillez-vous, homme de Dieu, lorsque cela arrive; c'est l'heure de la pitié, c'est aussi celle de l'indignation; que l'une vous parle en faveur de l'opprimé et que l'autre vous enflamme contre l'oppresseur. Il faut que le premier soit consolé par la réparation des torts qu'il a soufferts, par le redressement des injustices dont il se plaint et par la fin de procès qui l'accablent, tandis que le second doit apprendre à se repentir amèrement d'avoir agi comme il n'a pas craint de le faire et à ne plus se rire des tribulations des innocents.

7. Je suis d'avis que la peine d'un appel interjeté sans motif sérieux retombe tout entière sur son auteur; c'est d'ailleurs la règle qui vous a été tracée d'avance par les principes immuables de la justice divine, et si je ne me trompe, par la loi même qui régit la matière et qui ne permet pas qu'un appel injuste profite à l'appelant et nuise à l'intimé. Pourquoi, en effet, avoir tourmenté cet homme sans raison ? N'est-il pas plus juste que tout le mal retombe sur celui qui a voulu (b) porter un préjudice à son prochain ? Interjeter appel injustement, est une manifeste injustice; mais l'interjeter injustement et impunément, c'est ouvrir la

a On retrouve la même expression réfugiant dans le sermon I de Guerri sur l'Assomption, n. 1, et dans plusieurs bons auteurs, avec le sens que nous donnons ici.

b Quelques éditions suppléent ici le mot que nous rendons par v porter préjudice, n et le font suivre de ceux-ci : « Interjeter appel injustement est une manifeste injustice; mais le faire et demeurer impuni, c'est ouvrir la porte toute grande... etc. », Vossius croit qu'on doit adopter cette version. Pour nous, nous préférons celle que nous donnons et que nous trouvons dans tous nos manuscrits.

porte toute grande à une foule d'autres appels injustes. Or il faut tenir pour injustes tous ceux qui ne sont pas dictés par la difficulté de se faire rendre justice. Il est permis d'interjeter appel non pour nuire au prochain mais pour se soustraire soi-même à une injustice. On ne peut appeler que d'une sentence ; le faire avant qu'elle soit portée, à moins qu'un dommage manifeste ne nous y contraigne, c'est évidemment agir dans un but mauvais. Celui donc qui interjette un appel, quand il n'est pas lésé, n'a évidemment en vue que de léser lui-même le prochain ou de gagner du temps. Or la voie de l'appel n'est pas un subterfuge, mais un refuge. Que de grands personnages avons-nous vus recourir à un appel avec la pensée de se ménager ainsi tout le temps de faire ce qu'il n'est jamais permis de faire! Combien même ont pu, tout le monde le sait, grâce à un appel, persister tant qu'ils ont vécu dans d'incroyables désordres, tels que l'inceste et l'adultère! Quel renversement est-ce là, protéger d'affreux désordres par l'institution même qui devrait causer la plus grande terreur au désordre ? Jusqu'à quand feindrez-vous de ne pas entendre ou ne daignerez-vous pas écouter les plaintes de la terre entière? Jusqu'à quand dormirez-vous? Votre considération n'ouvrira-t-elle pas enfin les yeux sur un pareil abus des appels et sur les désordres qu'il entraîne? On en fait contre tout droit et toute justice, en dépit de toute règle et de toute coutume, sans tenir compte d'aucune circonstance de lieu, de manière, de temps, de cause et de personnes. On y a recours an hasard, avec une légèreté et souvent une mauvaise foi évidentes. Jadis les plaideurs injustes n'avaient pas de plus terrible écueil à redouter que celui-là, c'est le contraire à présent; ils s'en servent pour se rendre plus redoutables aux gens de bien eux-mêmes, de sorte qu'on peut dire que l'antidote s'est changé en poison. Assurément un pareil changement ne vient pas de la main du Très-Haut (Psalm. LXXVI, 11).

8. Les méchants interjettent appel contre les bons pour les empêcher de faire le bien, et ceux-ci, en entendant parler de vos foudres, s'arrêtent à l'instant effrayés. Enfin on recourt aux appels contre les évêques, afin qu'ils n'osent ni empêcher ou dissoudre des mariages illicites, ni prendre sur eux de réprimer ou de punir les vols, les rapines, les sacrilèges, et cent autres attentats pareils. On fait encore appel pour qu'ils ne puissent ni écarter ni dépouiller des fonctions saintes ou des bénéfices ecclésiastiques, des personnes indignes ou notées d'infamie. Quel remède vous proposez-vous d'apporter à ce mal, et comment empêcherez-vous que ce qui fut inventé pour guérir ne serve précisément à donner la mort? Le Seigneur se sentit enflammé d'un saint zèle quand il vit la maison de prières convertie en une caverne de voleurs (Matth., XXI, 13) ; et vous, qui êtes son ministre, feindrez-vous de ne pas vous apercevoir que ce qui doit être le refuge des malheureux est changé en un arsenal d'injustices? Ne voyez-vous pas comme on s'empresse partout à jouer le rôle d'opprimés pour avoir recours aux appels, non pas tant parce qu'on est lésé soi-même que pour léser les autres. Quelle injustice se cache là-dessous? c'est à vous d'y réfléchir, et non à moi de le rechercher. Mais pourquoi, me direz-vous peut-être, ceux qui sont victimes d'un injuste appel ne se présentent-ils pas polir prouver leur innocence et montrer la malice de leurs parties adverses ? Je vous ferai la réponse qu'ils ont coutume de faire eux-mêmes: il leur répugne de se donner du mal pour rien. Or il y a des gens, à la cour de Rome, qui se montrent toujours favorables aux appelants et encouragent les appels. A quoi bon aller à Rome pour y perdre son procès? mieux vaut le perdre chez soi.

9. J'avoue que je suis un peu de leur avis a. Pourriez-vous me citer un seul appelant qui ait remboursé même un écu pour ses frais de voyage à celui contre lequel il avait interjeté un appel hasardé? Je ne pense pas que, après avoir examiné chaque cause, vous ayez constamment trouvé que les appelants étaient fondés dans leur appel et que les intimés avaient tort. Or que dit le Sage ? «Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre (Sap., I, 1). » C'est que ce n'est pas assez d'être juste si on n'aime pas la justice; car ce qu'on est simplement, on l'est; mais ce qu'on est par amour, on l'est avec zèle. Quiconque aime la justice la recherche avec ardeur et ne peut faire grâce à aucune injustice. Sans doute on ne peut pas vous confondre avec ceux qui voient de bonnes aubaines , dans les appels et qui pourraient s'écrier avec les païens « Nous avons lancé là deux fameux cerfs ! » J'ose à peine citer ici ce proverbe que je trouve plus bouffon que juste, pour ne rien dire de plus. Mais si vous aimez la justice, vous n'aimerez pas les appels et les soutiendrez encore moins. Peut-être me demanderez-vous de quel avantage peut être à mes yeux, pour les Eglises de Dieu, votre attachement personnel pour la justice, là où prévaut l'opinion de ceux qui sont dans d'autres dispositions. Je répondrai à votre question quand je traiterai de ce qui vous entoure.

10. Mais en attendant ne croyez pas que pour vous, ce soit perdre votre temps, que de considérer par quels moyens vous pourrez ramener les appels dans les bornes d'un usage légitime; et si vous me demandez là-dessus mon avis, ou plutôt, si vous en faites quelque cas, je vous dirai qu'il ne faut ni déprimer à l'excès ni préconiser à outrance l'usage des appels. Du reste je ne saurais dire précisément lequel de ces deux excès je trouve le plus blâmable: pourtant il me semble que l'abus d'une chose la faisant nécessairement tomber dans le mépris

a Plusieurs éditions remplacent le mot que nous rendons par ces expressions : « Je suis un peu de leur avis, » par le même mot dont saint Bernard s'est servi dans sa lettre cent cinquante-huitième au pape Innocent. Mais cette différence de versions n'en fait aucun pour le sens.

mérite d'être plus sévèrement proscrit, puisque par là même il nuit davantage. Comment douter qu'il en soit ainsi, quand on sait que l'abus d'une chose non-seulement est mauvais en soi, mais encore entraîne à sa suite les pires conséquences? En effet, n'est-ce pas l'abus des choses qui en altère et en détruit presque la nature? Car souvent il diminue ou même anéantit tout à fait le prix des choses les plus précieuses. Est-il, par exemple, rien de plus excellent que les sacrements? Et pourtant si on les reçoit ou si on les administre indignement, on n'en fait plus la même estime; l'oubli du respect qui leur est dû entraîne après lui une plus sévère réprobation. Je n'en suis pas moins d'avis que l'institution des appels c'est d'un grand bien pour tout le monde et aussi nécessaire aux hommes que le soleil lui-même; il est d'ailleurs comme un soleil de justice qui se lève pour éclairer et confondre les oeuvres des ténèbres. Il faut donc absolument les conserver et les maintenir, je parle de ceux que la nécessité réclame; non pas de ceux auxquels la ruse seule fait recourir; car, en ce dernier cas, l'appel est une entreprise coupable qui, au lieu de répondre à un légitime besoin, ne sert qu'à favoriser l'iniquité. Comment de semblables appels ne tomberaient-ils pas dans le mépris ? Que de fois n'est-il pas arrivé qu'au lieu de répondre à de tels appels on a préféré faire l'abandon de ses droits pour échapper ainsi aux fatigues d'un long et inutile voyage. Mais on a vu aussi quelquefois des hommes qui ne pouvaient se résoudre à sacrifier leurs droits, prendre le fâcheux parti de ne tenir aucun compte de tous ces appels abusifs non plus que des noms respectables invoqués par les appelants.

11. Laissez-moi vous citer quelques exemples à l'appui de ce que j'avance. Un jeune homme s'était publiquement fiancé avec une jeune fille. Le jour du mariage arrivé, tout étant prêt et les invités réunis, voilà qu'un individu, qui désirait pour lui la fiancée de l'autre, fait inopinément retentir le mot d'appel en déclarant qu'ayant reçu le premier la parole de la jeune fille, elle doit lui appartenir. Le fiancé demeure stupéfait, tout le monde se regarde, et le prêtre n'ose passer outre. Tous les préparatifs se trouvent faits en pure perte et chacun         s'en retourne et va dîner chez soi. Quant à la fiancée, elle dut attendre pour partager la table et le lit de son futur que l'affaire revint de Rome. Or cela s'est passé à Paris, dans la capitale de la France, là où résident nos rois.

Autre fait, c'était encore à Paris, un jeune homme, après la cérémonie des fiançailles, avait fixé un jour pour célébrer ses noces. Mais sur ces

a Ce que saint Bernard dit ici confirme ce qu'il avançait plus haut, n. 8, en ces termes .. « A quoi bon aller à Rome pour y perdre son procès? mieux vaut encore le perdre chez soi. » Juvénal avait dit de même, satyre VIII, vers 97 : « Après avoir tout perdu, il y aurait de la folie à perdre encore les frais du voyage. »

entrefaites on lui cherche chicane et on soutient qu'il ne peut passer outre au mariage. L'affaire est portée devant le juge ecclésiastique; mais, sans même attendre sa décision, on interjette un appel sans cause, sans pouvoir même alléguer un seul grief, uniquement dans le but de faire traîner l'affaire en longueur. Que fait le fiancé? Comme il ne voulait ni perdre les frais qu'il avait faits ni se voir plus longtemps privé de jouir de la femme de son choix, il ne tient aucun compte de l'appel, feint même de n'en avoir pas connaissance et poursuit jusqu'au bout l'accomplissement de ses desseins.

Mais que dire de ce qu'un tout jeune homme (a) a osé faire dernièrement dans l'église d'Auxerre? Le saint évêque (b) de cette ville venait de mourir; tout le clergé voulait, selon l'usage, procéder à l'élection de son successeur; mais tout à coup ce jeune homme intervient, par un appel, dans cette affaire et défend qu'on passe outre avant qu'il soit allé à Rome et qu'il en soit revenu. Il est vrai que lui-même ne tint pas plus compte de cet appel que les autres, car, voyant qu'on se moquait de lui et de son déraisonnable appel, il réunit le plus de partisans qu'il lui fut possible et procéda à son élection trois jours après que les autres électeurs eurent consommé la leur.

12. Il résulte de ces exemples et d'une infinité d'autres semblables que je pourrais citer, qu'on abuse des appels, non pas parce qu'on les méprise, mais qu'on ne s'en met plus en peine parce qu'on en a trop abusé. Jugez donc ce qu'il faut penser du zèle avec lequel vous punissez le mépris qu'on en fait en même temps que vous semblez fermer les yeux sur la cause du discrédit qui les frappe. Voulez-vous apporter à ce mal un remède efficace? Étouffez-en le germe jusque dans ses détestables racines, et pour cela punissez l'abus des appels comme il le mérite; l'abus une fois retranché, le mépris reste sans excuse; or le défaut d'excuse force les hommes à rabattre de leur audace. En un mot, que personne n'abuse des appels, et personne ou du moins presque personne ne les méprisera plus.

Vous agissez très-sagement lorsque, refusant une foule d'appels qui sont plutôt des expédients que des recours à votre justice, vous renvoyez une quantité d'affaires au jugement de ceux qui les connaissent ou sont plus à même que vous de les connaître. C'est en effet à l'endroit où l'instruction d'une affaire est plus certaine et plus facile, qu'elle peut être terminée par un jugement plus sûr et plus expéditif. Que de services vous rendez en agissant ainsi, et à combien de gens vous

a Voir cette affaire exposée tout au long dans les lettres deux cent soixante-quinzième, deux cent soixante-seizième et deux cent quatre vingtième de saint Bernard.

b Il se nommait Hugues. Saint Bernard lui donne encore ailleurs, dans sa deux cent soixante-seizième lettre, le nom de saint.

épargnez par là des embarras et des dépenses ! Mais à quels hommes devrez-vous donner la préférence en ce cas? C'est ce qui mérite de votre part une attention toute particulière.

Je pourrais sur ce sujet ajouter ici bien des développements utiles; mais, satisfait pour le moment de vous avoir mis sur la voie, je vais passer à un autre sujet, car je n'ai pas oublié le but que je me suis proposé en commentant.

CHAPITRE  II, n. 7.

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CHAPITRE III. Ce n'est ni pour dominer ni pour s'engraisser eux-mêmes que les prélats de l'Eglise sont placés à la tête des fidèles, mais pour procurer le bien des âmes.

13. Je ne crois pas devoir passer légèrement sur mon premier sujet. Vous occupez le premier rang dans l'Eglise, le premier rang par excellence; savez-vous à quelle fin vous y avez été placé? C'est là, vous dis-je, ce qui réclame de vous une attention toute particulière. Est-ce pour vous élever aux dépens de vos inférieurs ? Non, certes, c'est au contraire pour contribuer à leur avantage, car s'ils vous ont placé à leur tète, c'est pour eux et non pour vous. S'il en était autrement, comment pourriez-vous vous croire supérieur à ceux à qui vous iriez mendier quelque profit pour vous? Vous savez bien que le Seigneur a dit: « Ceux qui ont autorité sur les peuples en sont appelés les bienfaiteurs (Luc., XXI, 25). » Mais, direz-vous, il s'agit là des rois de la terre, et ces paroles ne me concernent pas. Ce serait donc à tort qu'on vous donnerait le nom de Souverain, si vous teniez moins à être appelé bienfaiteur vous même qu'à régner sur les bienfaiteurs des peuples. C'est la marque d'une âme petite et basse que de voir dans ses inférieurs, non le bien à leur faire, mais le profit à en tirer; mais je ne connais rien de honteux comme de pareils sentiments dans celui qui est, par excellence, le Souverain des souverains mêmes. Qu'elle est belle la pensée de l'Apôtre des nations disant: « C'est aux parents de thésauriser pour leurs enfants, et non à ceux-ci d'amasser pour leurs pères (II Corinth.., XII, 14) ! » Et combien ces autres paroles me semblent admirables aussi: « Ce n'est pas que je désire vos dons; mais je désire le fruit que vous en tirez (Philipp., IV, 17) ! » Mais passons outre et quittons ce sujet, de peur qu'on ne pense, si je m'y arrêtais davantage, que je vous soupçonne d'être porté à l'avarice; or j'ai dit dans le livre précédent combien je vous crois éloigné de ce vice, et je sais quels dons vous avez repoussés, malgré le pressant besoin d'argent où vous vous trouviez alors. C'est à vous, il est vrai, mais ce n'est pas pour vous que j'ai écrit les ligues qui précédent ; c'est bien à vous que je m'adresse, mais ce n'est pas vous uniquement que j'ai en vue: j'ai blâmé le vice de l'avarice, quoique je sache bien que vous y êtes tout à fait étranger, mais en est-il sous ce rapport de vos actes comme de votre coeur? c'est ce que je vous laisse à décider. En attendant, je n'en ai pas moins vu de mes yeux comment, sans parler des offrandes des pauvres auxquelles vous n'avez jamais voulu toucher, vous dédaigniez les richesses, quand l'opulente Allemagne voulut répandre ses trésors à vos pieds et ne réussit qu'à se convaincre, dans un désenchantement complet, du peu de cas due vous en faisiez, et que pour vous l'argent n'a pas plus de valeur que la paille. On vit alors les chevaux du fisc (a) retourner dans leur pays, malgré leur résistance, la charge sur le dos, comme ils étaient venus. C'était vraiment nouveau, car on ne vit jamais Rome rejeter l'or qu'on venait répandre dans son sein; et aujourd'hui même je ne puis croire que cela se ferait encore du consentement des Romains. On vit un jour arriver à Rome deux hommes également riches et tous deux également sous le poids d'une accusation; l'un était de Mayence (b), l'autre de Cologne. L'un obtint un jugement favorable sans qu'il lui en coûtât rien, et l'autre, peu digne, je suppose, d'une sentence pareille, se vit éconduit en ces termes: « Vous pouvez sortir d'ici avec le même habit que vous aviez en y entrant (Exod., XXI, 3). » Admirable parole et bien digne de l'esprit indépendant des Apôtres, elle peut aller de pair avec celles-ci : « Périsse ton argent, et péris toi-même avec lui (Act., VIII, 20). » Je ne fais qu'une seule différence entre l'une et les autres, c'est que les secondes sont plus énergiques et la première plus modérée.

Que dirai-je de cet insulaire (c) qui vint presque du bout du monde, traversant la terre et la mer, pour acheter une seconde fois à Rome, de son argent et des deniers d'autrui, ce titre d'évêque qu'il avait déjà une première fois acheté. Il avait apporté beaucoup d'argent avec lui, mais il le remporta, non pas toutefois sans en laisser une partie à des gens plus disposés que vous à recevoir qu'à donner, entre les mains desquels il eut le malheur de tomber; vous n'en avez pas moins très-bien agi, en refusant avec désintéressement pour garder vos mains pures d'une double souillure, de les imposer à un ambitieux et d'en faire l'appui

a Les bêtes de somme appelées vulgairement les sommiers, du mot somme, ou plutôt du mot Sagma, charge de bêtes de somme.

b C'étaient Henri I de Mayence et Arnold de Cologne. D'après Serarius, le premier était accusé de simonie et le second de viol. Saint Bernard écrivit aux légats du saint Siège, en faveur de Henri, sa trois cent deuxième lettre. Voir les notes dont Horstius a fait suivre cette lettre.

c Saint Bernard veut sans doute parler ici de Guillaume, évêque intrus d'York, dont il est parlé dans les lettres deux cent trente-cinquième, deux cent trente-huitième et suivantes. A ce que saint Bernard dit en cet endroit on peut ajouter ce que Jean de Salisbury rapporte du pape Eugène, dans son Polycratique, livre V, chapitre 15, où il s'exprime en ces termes : « Ce pape ne recevait jamais de présents de la main de ceux qui avaient intenté un procès ou qui eux-mêmes étaient menacés d'en avoir un. »

d'un homme injuste, et cela en dépit de ses trésors. Mais on ne vous vit pas toujours fermer la main; vous avez su l'ouvrir pour donner à un évêque pauvre de quoi faire des largesses, afin qu'on ne critiquât point son peu de générosité: vous lui donniez en secret l'or et l'argent qu'il devait répandre publiquement. Voilà comment vous avez su puiser dans votre bourse pour ménager l'amour-propre de ce prélat, et lui fournir le moyen de s'accommoder aux usages de votre cour et d'échapper ainsi, grâce à vous, au mauvais vouloir de tous ces gens qui ne songent qu'à recevoir des gratifications. Vous ne pouvez tenir cette bonne action secrète, je la connais, et je connais aussi celui qui en a été l'objet. Eprouveriez-vous de la contrariété à l'entendre publier? Pour moi, plus vous ressentirez de déplaisir à me voir en parler plus je me ferai un devoir de la divulguer. Il convient que vous soyez dans ces dispositions, mais il n'est pas moins juste que j'agisse, moi, comme je le fais ; et s'il vous est défendu de rechercher votre gloire il l'est également pour moi de tenir celle de Jésus-Christ cachée ; et même si vous persistez à murmurer et à vous plaindre, je vous répondrai par ce trait de l'Evangile: « Plus il leur ordonnait de le taire, plus ils s'empressaient à le publier;... et ils allaient répétant: Il a bien fait tout ce qu'il fait (Marc.. VII, 36). »

CHAPITRE III.

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CHAPITRE IV. Il ne faut pas sans raison troubler et confondre les rangs et les degrés de la hiérarchie ecclésiastique et, à ce sujet, saint Bernard blâme sévèrement l'abus des demandes de privilèges et d'exemptions.

14. Ecoutez maintenant autre chose, si toutefois ce n'est pas la même chose, comme on pourrait peut-être le dire avec raison. C'est ce que je laisse à décider à votre propre considération. Pour moi, il ne me semble pas qu'on s'éloigne beaucoup de la vérité quand on attribue à l'avarice ce dont je veux vous parler, et je ne puis disconvenir que ce ne soit en effet, une sorte d'avarice, ou du moins que cela n'en ait toutes les apparences. Or il importe à votre perfection d'éviter le mal et les apparences mêmes du mal, l'un et l'autre dans le double intérêt de votre conscience et de votre réputation. N'oubliez pas qu'il ne vous est point permis, cela le fût-il d'ailleurs à un autre titre, de rien faire qui ait l'apparence du mal. En effet, consultez vos devanciers, et ils diront : « Abstenez-vous de toute apparence de mal (I Thess., V., 22 ). » D'ailleurs on ne peut nier que le serviteur du Seigneur doit marcher sur les pas de son maître, puisque lui-même a dit. « Que celui qui est à mon service me suive (Joan., XII, 26). » Or il est dit à son sujet: « Le Seigneur a régné, il s'est revêtu de gloire et de force (Psalm. XCII, 1);» vous devez donc, vous aussi, faire preuve de force dans cette foi et posséder dignement la gloire si vous voulez imiter votre Dieu. Or votre force, à vous, c'est le témoignage d'une conscience qui ne se reproche aucune infidélité, et votre gloire, c'est l'éclat d'une bonne réputation. Voilà la force dont vous devez vous revêtir, car votre force fait la joie du Seigneur. D'un autre côté l'éclat de votre beauté est à ses yeux comme une image de la sienne qui le charme, revêtez-vous donc aussi de gloire; que ce soient là pour vous ces deux vêtements dont la femme forte revêt ses domestiques (Prov. XXXI, 21). Que votre conscience ne connaisse point ces faiblesses d'une foi modique qui chancelle, et que votre réputation n'offre aucune tache capable de blesser les yeux, vous auriez alors le double vêtement qui attirera les regards charmés de l'Époux sur votre âme, son épouse, et vous remplirez de joie le coeur de votre Dieu. Peut-être vous demandez-vous où je veux en venir, car vous ignorez encore ce que je veux vous dire; je ne vous laisserai pas plus longtemps en suspens. Je veux parler des murmures et des plaintes des Eglises ; elles s'écrient qu'on les a mutilées (a) et démembrées, il n'y en a plus ou du moins il ne s'en trouve que bien peu qui n'aient à gémir ou à craindre de l'être. Voulez-vous savoir de quel fléau elles se plaignent ? Le voici on soustrait les abbés à la juridiction des évêques, ceux-ci à la juridiction des archevêques et ces derniers à celle des patriarches et des primats. Un tel état de choses est-il satisfaisant? Je serais bien surpris que ce fait en lui-même fût susceptible d'excuse. Vous montrez en agissant ainsi que vous avez la plénitude du pouvoir. Montrez-vous en même temps d'une justice égale à votre puissance ? Ce que vous faites, sans doute vous pouvez le faire, mais le devez-vous? C'est là la question. On vous a élevé au poste que vous occupez, non pour ôter, mais pour conserver à chacun son rang dans la hiérarchie, sa charge et ses dignités, pour rendre enfin « l'honneur à qui l'honneur est dû (Rom., XIII, 7), » suivant l'expression d'un de vos ancêtres.

15. Tout homme vraiment spirituel qui s'applique à juger sainement des choses afin de n'être lui-même jugé par personne (I Corinth., II, 15), fera précéder toutes ses actions des trois considérations suivantes : Est-ce permis? est-ce convenable? est-ce utile? Car, si pour un philosophe chrétien il est certain qu'il n'y a de convenable que ce qui est permis, et d'utile que ce qui est permis et convenable en même temps, il ne s'ensuit pas que tout ce qui est permis soit en même temps utile et convenable. Faisons maintenant l'application de ces principes au sujet qui nous occupe. Je vous demande donc s'il vous sied bien de n'avoir d'au-, tre loi que votre bon vouloir, et, parce qu'on ne peut en appeler de vous à personne, de ne prendre conseil que de votre puissance et non de

a Si on veut savoir quelles exemptions saint Bernard approuve ou désapprouve, on le verra plus loin au n. 18, et dans sa lettre ou traité à Henri, archevêque de Sens, chapitre 9.

la raison. Seriez-vous plus grand que Notre-Seigneur qui disait : « Je ne suis pas venu pour faire ma volonté (  Joan., VI, 38)?» D'ailleurs, c'est le propre d'un esprit aussi bas qu'orgueilleux, que de vouloir agir non selon les lumières de la raison, mais suivant son caprice, comme s'il n'était pas un être raisonnable, et de se laisser conduire, non par le jugement, mais par l'instinct, à l'exemple de la brute. Et, s'il est indigne de quiconque a reçu la raison en partage, de vivre à la façon des hôtes, qui pourrait souffrir de vous voir, vous qui devez régir le monde entier, ravaler ainsi votre nature et ternir à ce point votre gloire? Si vous étiez capable de tomber si bas, ce qu'à Dieu ne plaise , vous mériteriez qu'on vous appliquât le sanglant reproche fait à l'espèce humaine en général: «L'homme était dans la gloire, et il ne l'a point compris; il s'est rendu pareil aux animaux qui n'ont point l'intelligence en pariage, et il est devenu semblable aux brutes (Psalm. XLVIII, 13). » Y a-t-il encore quelque chose de moins digne de vous, que de vous voir, peu satisfait de tenir l'empire du monde dans vos mains, vous évertuer encore à accaparer, par je ne sais quels moyens, des parcelles, de misérables bribes de ce que vous possédez en entier, comme si déjà elles n'étaient point à vous? Je vous conseille de vous rappeler le riche de la parabole du prophète Nathan : Possesseur de nombreuses brebis a, il convoite encore l'unique brebis du pauvre (II Reg., XII, 1), et l'action ou plutôt le forfait du roi Achab qui, maître de tout un royaume, voulut s'emparer d'une pièce de vigne ( III Reg., XXI, 2). Dieu vous préserve d'entendre jamais le reproche qu'il entendit lui-même : « Vous avez tué Naboth et vous avez pris ses biens (Ibid., 19). »

16. N'allez pas m'alléguer l'utilité des exemptions; car elles n'ont pas d'autre résultat que de rendre les évêques plus arrogants, les moines plus relâchés et même plus pauvres. Examinez de près quels sont un peu partout les ressources et le genre de vie de ces sortes d'affranchis, et dites-moi s'il n'y a pas de quoi rougir du dénûment des uns et de la vie mondaine des autres, car ce sont là les deux conséquences d'une liberté funeste. Et comment le peuple des monastères, abandonné à lui-même, et devenu indépendant pour son malheur, ne pécherait-il pas avec d'autant plus de licence qu'il n'y a plus là personne en position de le reprendre? Mais en même temps comment les monastères ne seraient-ils pas rançonnés et pillés d'autant plus librement qu'ils n'ont plus personne qui les défende? A qui, en effet, auront-ils recours? Aux évêques? Blessés

a Dans quelques éditions il y a : Possesseur de cent brebis;        mais dans la parabole du second livre des Rois, chapitre 12, on lit: « Possesseur de nombreuses brebis. » Il est probable que le mot cent a été substitué au mot nombreuses par quelque copiste inhabile que le souvenir de la parabole des cent brebis de l'Évangile (Luc XV) aura induit en erreur.

du tort qu'on leur a fait, ils ne feront que rire du mal qu'ils verront arriver aux moines comme ils rient déjà de celui qu'ils font.

Or que peut-il résulter de là pour vous? J'ai bien peur qu'il n'en sorte pas autre chose que le châtiment dont Dieu menace. son prophète en ces termes : « L'impie mourra dans son péché; mais c'est à toi que je redemanderai son sang (Ezech., III, 18). » En effet, si l'exemption a pour effet d'enfler d'orgueil celui qui en profite et d'inspirer un violent dépit à celui dont les droits sont lésés par elle, comment celui qui l'accorde peut-il être à l'abri de tout reproche? C'est trop peu dire. Je cache le feu sous la cendre, laissez-moi vous parler d'une façon plus explicite. Si celui qui murmure des exemptions est déjà mort dans son âme, comment celui qui a donné lieu à ces murmures pourrait-il être encore vivant? Comment n'aurait-il pas à répondre de deux morts à la fois sans compter la sienne, lui qui a fourni l'épée, qui a fait deux victimes d'un coup? Voilà ce qui me faisait dire avec le Prophète: « Vous avez tué Naboth et vous avez pris ses biens. » Notez après cela que ceux qui entendent parler de ces choses en sont scandalisés, en conçoivent de l'indignation, éclatent en médisances et en blasphèmes, et par conséquent sont aussi blessés à mort. Oh, non, ce n'est point un bon arbre que celui dont les fruits sont l'arrogance, le relâchement, les dilapidations, les ressentiments, les haines et les scandales, et, qui pis est, de profondes inimitiés et d'interminables discordes entre les Eglises. Voyez combien est vraie cette parole de l'Apôtre : « Si tout m'est permis, tout ne m'est pas avantageux (I Corinth., X, 22). » Que dirons-nous si, par hasard, ce n'est même pas permis? Pardonnez-moi de vous dire qu'il ne vous est pas permis de consentir à ce qui produit tant de maux.

17. Croyez-vous d'ailleurs que ce vous soit chose permise de mutiler les Eglises, de bouleverser l'ordre établi, d'arracher les bornes que vos pères ont posées? Si la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient, n'est-ce pas commettre une injustice que d'ôter son bien à quelqu'un? Vous vous trompez si vous croyez que votre puissance apostolique soit la seule établie de Dieu parce qu'elle est souveraine; et si tel est votre sentiment, vous n'êtes point d'accord avec Celui qui a dit: « Il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu (Rom., XIII, 1), » d'oie il suit que ces mots, « celui qui résiste à une puissance résiste à l'ordre établi de Dieu (Ibid., 2), » s'ils sont favorables à votre autorité, ils ne le sont pas d'une manière exclusive. Enfin le même Apôtre dit encore : « Que tout homme soit soumis aux puissances supérieures (Ibid. 3), non pas à la puissance supérieure comme s'il n'y en avait qu'une, mais « aux puissances supérieures, » montrant par là qu'il en reconnaît plusieurs. Votre autorité ne vient donc pas seule de Dieu, il y en a d'inférieures et il en est d'intermédiaires; et, de même qu'on ne doit point séparer ceux que Dieu a joints ensemble, ainsi il n'est pas juste non plus de tenir pour égaux ceux que Dieu n'a pas faits tels. Vous composeriez, un monstre si, arrachant un doigt de la main vous alliez le placer sous la tête, juste sur la même ligne que les bras; il en est de même dans le corps de Jésus-Christ, si vous en disposez les membres autrement qu'il l'a fait lui-même, à moins toutefois que vous ne pensiez que ce n'est pas lui mais un autre qui a établi dans l'Eglise « les uns pour être apôtres, et les autres prophètes; ceux-ci pour être évangélistes, et ceux-là docteurs et pasteurs, pour la consommation des saints, pour les besoins du ministère, et pour l'édification du corps de Jésus-Christ (Ephes., IV, 11 et 12). » C'est là ce corps que saint Paul nous dépeint dans son langage vraiment apostolique et qu'il nous montre en harmonie parfaite avec son chef quand il nous le représente comme « ne faisant avec lui qu'un tout dont les parties sont reliées ensemble non-seulement par leurs attaches naturelles, mais encore par les rapports intimes de leurs fonctions spéciales, en sorte qu'il reçoit de l'accroissement par tous ses membres dans la proportion qui convient à chacun d'eux, jusqu'à ce que la charité en fasse un corps parfait (Ephes., IV, 16). » Gardez-vous bien, de mépriser cet ordre de choses sous prétexte qu'il est fait pour la terre; car il a son modèle dans les cieux; le Fils, a-t-il dit en effet, ne peut faire que ce qu'il a vu faire à son Père (Joan., V, 19); et il est incontestable que c'est à lui qu'il a été dit dans la personne de Moïse : « Ayez soin de tout faire conformément au modèle qui vous a été montré sur la montagne (Exod., XXV, 40). »

18. Voilà ce qu'avait vu celui qui disait : « J'ai vu la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre du ciel, parée de la main de Dieu même (Apoc., XXI, 2). » Je pense en effet qu'en s'exprimant ainsi l'auteur sacré fait allusion à la ressemblance des deux cités. De même que dans les cieux les chérubins, les séraphins et tous les autres ordres, jusqu'aux angc;s et aux archanges, sont disposés sous un seul chef qui est Dieu; ainsi sur la terre les primats et les patriarches, les archevêques, les évêques, les prêtres, les abbés et tous les autres membres de l'Eglise sont distribués dans un ordre analogue, sous un seul et même chef aussi, qui est le souverain Pontife. Il ne faut pas mépriser un ordre qui a Dieu pour auteur et qui tire son origine du ciel. Si un évêque dit : Je ne veux pas être soumis à un archevêque, et un abbé: Je ne veux pas obéir à un évêque, ces sentiments n'ont pas d'analogues dans le ciel, à moins que par hasard vous n'ayez entendu quelque ange dire : Moi, je ne veux pas être au-dessous des archanges, ou tout autre esprit célesta d'un ordre inférieur déclarer qu'il ne reconnaît d'autre supérieur que Dieu.

Eh quoi! me direz-vous, me défendez-vous d'agir en dispensateur ? Non pas d'agir en dispensateur, mais d'agir en dissipateur. car je sais trop bien que vous avez reçu le pouvoir d'accorder des dispenses, mais c'est pour édifier et non pour détruire (I Corinth., IV, 2). Quand il y a nécessité (a) urgente de dispenser, la dispense est excusable; quand il y a utilité, je dis utilité publique et non privée (b), de le faire, la dispense est louable; mais si elle n'est ni nécessaire ni utile, ce n'est plus une dispense consciencieuse, c'est une dissipation coupable des biens de l'Eglise. Il y a néanmoins des monastères situés dans différents diocèses qui relèvent spécialement du saint Siège, dès le premier jour de leur existence, par suite de la volonté formelle des fondateurs, fout le monde le sait; mais il y a une grande:différence entre ce qui vient de la piété et ce m que poursuit une ambition qui ne veut pas souffrir de supérieurs. Mais c'est assez sur ce sujet.

CHAPITRE IV, n. 18.

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CHAPITRE V. C'est un devoir pour le souverain Pontife de faire observer avec soin dans l'Église entière les décrets du saint Siège et les règlements de ses prédécesseurs.

19. Il vous reste maintenant à considérer en général l'état de l'Église entière; vous devez examiner si les peuples sont soumis aux clercs, ceux-ci aux prêtres et les prêtres à Dieu, avec l'humilité requise. C'est à vous de voir si l'ordre et la discipline règnent dans les monastères et les établissements religieux; si les mauvaises moeurs et les doctrines perverses sont efficacement réprimées par les censures de l'Église; si la vigne du Seigneur est florissante, grâce à la vie édifiante et sainte des prêtres; si elle porte des fruits, je veux dire si les fidèles sont obéissants et soumis; si enfin vos propres règlements et décrets apostoliques sont observés avec toute la sollicitude dont ils sont dignes, afin que, dans le champ de votre Maître, rien ne soit en souffrance par votre faute et rien né soit enlevé par la fraude. Or il ne serait pas impossible de trouver que ce double mal existe, soyez-en bien convaincu, pour ma part, je pourrais vous montrer plusieurs endroits plantés de votre propre main, sans parler d'une infinité d'autres restés terres incultes, qui sont maintenant complètement bouleversés. Ainsi n'avez-vous pas promulgué vous-même, au concile de Reims (En 1148), les canons que je vais transcrire? Qui est ce qui les observe aujourd'hui? qui même les a jamais observés ? Vous êtes dans une bien grande illusion si vous croyez qu'on en tient compte, et si vous ne le croyez pas, vous êtes coupable ou d'avoir

a Voici comment Jean de Salisbury s'exprime dans son Polycratique, livre IV, chapitre 7: « Je ne conteste pas aux dépositaires de l'autorité la faculté de dispenser de la loi; mais pourtant je ne crois pas qu'ils puissent l'étendre jusqu'à ce qui a le caractère de la perpétuité dans ce que la loi prescrit ou défend. La dispense ne peut porter que sur la partie de la toi susceptible de changer, encore n'y a-t-il lieu à dispenser que pour des raisons d'honnêteté et d'utilité telles que l'esprit même de la loi ne cesse point d'être conservé.

b Vossius note en marge à cet endroit que le mot privée se rapporte au souverain Pontife et non à celui qui obtient de lui quelque dispense.

 fait des règlements qu'on ne doit point observer, ou de faire maintenant comme si vous ne saviez pas qu'on les méprise. « Nous enjoignons, avez-vous dit, tant aux évêques qu'aux clercs, de ne point choquer les regards des peuples dont ils doivent être la règle et le modèle, par le luxe, les couleurs voyantes et variées et la coupe de leurs vêtements non plus que par la manière dont ils portent la barbe et les cheveux; nous leur recommandons au contraire de condamner ces abus par leur propre exemple et de montrer dans toute leur conduite leur estime pour cette vie pure et sainte dont l'honneur de l'ordre clérical leur fait une loi. Les clercs qui, après avoir été avertis par leur évêque, laisseront passer quarante jours sans se soumettre, seront privés, par ce même évêque, de tous leurs bénéfices ecclésiastiques. Quant aux évêques eux-mêmes qui négligeront d'infliger à leurs clercs la peine portée ci-dessus, comme il est reconnu qu'il n'est rien qui contribue davantage aux fautes des inférieurs que la faiblesse et la négligence des supérieurs, nous voulons qu'ils soient suspens de toute fonction épiscopale jusqu'à ce qu'ils aient infligé à leurs clercs les peines par nous édictées. De plus il nous a paru bon d'ajouter encore que nul ne pourra être fait archidiacre ou doyen s'il n'est diacre ou prêtre. Quant aux archidiacres, doyens et prévôts qui n'ont pas encore reçu les ordres susdits, ils seront privés de leur titre s'ils refusent par insubordination de se faire ordonner. Nous défendons d'ailleurs de conférer les susdites dignités à de tout jeunes gens ni à des individus qui ne seraient pas encore engagés dans les ordres sacrés, quand bien même ils se feraient remarquer par la sagesse et la sainteté de leur vie. »

20. Ce sont là vos propres paroles, voilà ce que vous avez vous-même décrété. Qu'en est-il résulté? On voit encore élever de tout jeunes gens et des sujets qui ne sont point dans les ordres sacrés, aux dignités ecclésiastiques. Pour ce qui est du premier chapitre, le luxe des habits qu'il interdit, n'a rien perdu de ce qu'il était, et néanmoins la peine que vous avez décrétée est demeurée lettre morte. Voilà bientôt quatre ans passés que ces règlements sont faits, et nous n'avons pas encore eu à gémir sur un seul clerc privé de son bénéfice ni sur un seul évêque suspens de ses fonctions. Mais ce qui doit nous faire verser des larmes bien amères, c'est la conséquence qui s'en est suivie; l'impunité, fille de l'insouciance, a produit l’indiscipline, mère de l'effronterie et source de toutes les transgressions; je vous estimerai maintenant le plus heureux des hommes si vous réussissez, à force de soins, à prévenir cette insouciance cause première de tous les maux. C'est à quoi vous vous appliquerez sans doute; mais pour le moment ouvrez un peu les yeux et voyez si, aujourd'hui comme autrefois, l'éclat des couleurs variées ne déshonore plus les hommes du sanctuaire, si les énormes fentes de leurs vêtements ne laissent pas voir toutes leurs formes d'une manière indécente (a). Ils ont coutume de dire: Est-ce donc aux habits que Dieu fait attention, n'est-ce pas plutôt aux moeurs (a)? Mais ne voyez-vous pas que la forme de vos vêtements est l'indice et la preuve de l'état de vos âmes et de la corruption de vos moeurs? Qu'est-ce que cela signifie, que les gens d'église veulent être une chose et en paraître une autre? Cela n'est ni franc ni modeste. Au fait, à les juger sur l'habit ce sont des militaires; si on ne considère que leur avidité, ce sont bien des clercs; mais à l'oeuvre ils ne sont ni militaires ni clercs, car ils ne combattent point comme les premiers et n'évangélisent point comme les seconds. Que sont-ils donc? Voulant appartenir à deux ordres à la fois, ils ne sont ni de l'un ni de l'autre et les confondent tous les deux ensemble. Il est dit que « chacun ressuscitera dans son ordre (I Corinth. XV, 23) ; » dans quel ordre ressusciteront-ils donc? est-ce que pour avoir péché sans appartenir à aucun ordre ils ne seront plus d'aucun ordre non plus le jour où ils devront périr? Ah ! plutôt si ce n'est pas à tort que nous croyons que le Dieu souverainement sage assigne un rang à chaque créature, depuis la plus élevée jusqu'à la plus humble, j'ai bien peur qu'il ne trouve d'autre place pour ceux dont je parle que ces lieux d'éternelle horreur où ne règne aucun ordre. Oh! qu'elle est à plaindre l'épouse confiée à de tels paranymphes qui ne craignent pas de retenir pour eux les objets destinés à sa parure. Ah! ils ne sont certainement pas les amis de l'Epoux, mais ses véritables rivaux. Au reste, en voilà bien assez sur ce qui est au-dessous de vous, sinon par rapport au sujet lui-même, qui est presque infini, du moins pour le but que je me suis proposé. Il me reste à vous entretenir de ce qui vous entoure; ce sera la matière de mon quatrième livre.

a Pour ce qui est des vêtements inconvenants des clercs, on peut lire le chapitre deuxième de l'Opuscule de saint Bernard à Henri, archevêque de Sens, et les notes dont Horatius le fait suivre.

CHAPITRE V, n. 20.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.

LIVRE III.

CHAPITRE  II, n. 7.

238. Or, il faut tenir pour injustes tous ceux fui ne sont pas dictés par la difficulté de se faire rendre justice...., etc. Voici à ce sujet la doctrine pleine de sagesse du concile de Trente, session VIII. Chapitre 1er de la Réforme : « Comme il arrive souvent que         ceux qui sont accusés de quelques crimes ont recours à la voie des appels, feignent d'être lésés, formulent des plaintes, et font naître des obstacles sous les pas du juge pour se soustraire au châtiment qu'ils ont mérité et pour échapper au jugement des évêques, ne voulant pas qu'i!s puissent faire servir ce qui a été établi comme un remède et une ressource pour l'innocence, à leurs ruses et à leurs chicanes, le saint Synode a établi que..., etc. » (Note de Horstius.)

CHAPITRE III.

239. L'un était de Mayence et l'autre de Cologne; Henri I, archevêque de Mayence, accablé sous le poids des accusations calomnieuses de ses chanoines, avait appelé au saint Siège qui l'avait absous. C'est pour lui que saint Bernard a écrit sa CCCII lettre ; voir aux notes dont nous l'avons accompagnée.

L'autre, archevêque de Cologne, était Arnaud, qui, de prévost de saint André, était devenu archevêque, en 1138; ce fut peu de temps après qu'il fut accusé de Simonie. En parlant de lui, l'auteur de la Grande chronique de Belgique, un chanoine royal de saint Augustin de Nussia, assure, qu'il fut accusé de simonie en présence du pape Eugène III, au concile de Reims et frappé d'une sentence de déposition en même temps que l'archevêque de Mayence. Ces deux archevêques allèrent à Rome pour traiter de leur absolution; Henri l'obtint, mais Arnaud, malgré tous ses présents ne put l'obtenir. (Note de Horstius.)

CHAPITRE IV, n. 18.

240. Quand il y a nécessité urgente de dispenser...., etc. Il est bon de remarquer ici le sentiment de saint Bernard en matière de dispense qu'on ne doit accorder, à son avis, qu'en cas de nécessité et pour le bien général. Or, je crains bien que maintenant on ne dispense souvent sans nécessité, sans aucun souci du bien public, et en songeant tout au plus au bien de quelques particuliers. Or, dispenser de la sorte ce n'est pas autre chose que dissiper. Il nous semble qu'il n'est pas hors de propos de rappeler ici à ce sujet le langage que notre Saint tenait dans une de ses lettres: u c'est en vain qu'on cherche à endormir, en lui parlant de la dispense du saint Siège, celui dont la conscience est liée par la parole de Dieu même Lettre I, à Robert, n. 9) ; » et ailleurs il disait encore: « Nous avons, disent-ils, demandé et obtenu la permission du Pape. Quel pauvre remède ! Semblables à nos premiers parents, vous avez cherché, non pas un vêtement pour couvrir vos consciences ulcérées, mais à peine des ceintures pour cacher le mal, sans le guérir. Plût à Dieu qu'au lieu d'une autorisation vous eussiez demandé un conseil, c'est-à-dire, non pas qu'il vous fût permis,      mais s'il vous était permis! » C'est ainsi que saint Bernard s'exprime dans sa lettre VII, n. 9 et 10. (note de Horstius.)

CHAPITRE V, n. 20.

241. Le luxe des habits qu'il interdit, etc.: Plusieurs auteurs pensent qu'on doit attribuer la facilité avec laquelle, au temps de saint Bernard, le luxe et la délicatesse des habits se répandirent presque impunément dans le clergé, à ce fait que la plupart des clercs appartenaient alors à la première noblesse du royaume; élevés dans le luxe, ils n'embrassaient qu'avec peine la modestie et la simplicité que réclamait d'eux  leur nouvel état; bien plus ils tenaient à leur ancien faste et au luxe des vêtements, afin qu'on ne pût les confondre avec les clercs de moins haute origine. Mais quel homme sensé pourra jamais applaudir à ce goût? Ils devaient en effet renoncer à leurs anciennes manières de vivre et de se vêtir en changeant d'état et de vie, et se bien convaincre que le plus bel ornement et la parure la plus digne d'un homme consacré à Dieu c'est la vertu, la modestie, la piété. Mais, comme bien des clercs faisaient fausse route de ce tété, on vit toujours de pieux auteurs et de saints religieux, prendre à tâche de percer d'une plume acérée, cet abcès pestilentiel, dont l'enflure tous les jours grossissante menaçait l'Eglise entière. Plusieurs prélats, des conciles même entreprirent de réprimer par leurs ordonnances et leurs décrets le luxe des vêtements, et saint Bernard se plaint qu'ils n'aient jamais été observés. Voyez le traité des moeurs et devoirs des évêques contre le luxe des vêtements du clergé, chapitre II.

242. Si les énormes fentes de leurs vêtements ne laissent pas voir toutes leurs formes d'une manière indécente, etc. Les saints canons ont sévèrement interdit aux clercs l'usage de vêtements rayés.

Ce que les anciens appelaient vêtements à fenêtres et de luxe, comme on peut le voir dans la Chronique de Vuindesheim, livre II, chapitre XLVII, étaient des vêtements courts, à larges ouvertures, à peu près semblables aux larges pourpoints que les Français portent en été, avec lesquels on n'est guère qu'à moitié vêtu, ce qui faisait dire à Pierre Chrysologue, dans son sermon cent vingt-deuxième: Ils sont artistement vêtus de nudités, et à saint Bernard, les énormes fentes de leurs vêtements laissent voir toutes leurs formes d'une manière indécente, d'autant plus que du temps de notre saint Docteur, non-seulement on portait les pourpoints ouverts et à fenêtres, comme on pourrait dire, mais les braies ou hauts-de-chausses n'étaient pas moins ouverts, ainsi qu'on peut en juger par les dessins du temps. Ce qui fait qu'en sortant de l'église après avoir déposé le long habit de choeur, on les voyait passer dans les rues dans un costume dont l'indécence choquait les sentiments non moins que les regards des gens de bien. On lit à peu près la même chose dans Crésoll (In mystag., lib. IV, cap. 13, sect. 5), qui constate que le même mal sévissait cruellement en Allemagne, malgré les efforts et la vigilance des prélats pour empêcher qu'il ne s'étende et ne s'enracine davantage. Il cite même plus loin un certain nombre d'archevêques de Cologne qui se sont appliqués de toutes leurs forces à l'extirper à l'aide des censures ecclésiastiques; entre autres, Conrad, en 1260, Gualram, en 1337, Guillaume, en 1353 et en 1360 : ce dernier même s'exprime ainsi sur ce sujet: « Nous interdisons désormais à tous les clercs en général et à chacun en particulier l'usage des vêtements ouverts, rayés, taillés, etc. de même que des habits d'une seule couleur, rouges, verts ou bleus, à noeuds ou à boutons, » et le reste que je passe. (Note de Horstius.)

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