PROLOGUE
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PRÉFACE
PROLOGUE
LIVRE I
LIVRE II
LIVRE III
LIVRE IV
LIVRE V

LES CINQ LIVRES DE LA CONSIDÉRATION DE SAINT BERNARD, PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX AU PAPE EUGÈNE III.

PROLOGUE.

Très-saint père Eugène, je voudrais écrire quelque chose qui pût vous édifier, vous plaire ou vous consoler: mais, sans pouvoir expliquer comment cela se fait, je sens que ma plume empressée et timide veut et ne veut pas m'obéir: la pensée de la majesté pontificale et le penchant de mon coeur modèrent mon désir et l'excitent tour à tour, car tandis que la première m'inspire une certaine retenue, l'autre me presse de parler. Dans ce combat, Votre Grandeur intervient, non pour exiger, comme elle en aurait le droit, mais pour me demander que j'écrive. Puis donc que Votre Majesté se plait à s'effacer, pourquoi la crainte que je ressens ne ferait-elle pas de même? qu'importe, après tout, que vous soyez élevé sur la chaire de saint Pierre? Lors même que, porté sur l'aile des vents, vous essaieriez d'échapper à mon coeur, vous ne pourriez y réussir; pour lui, vous n'êtes pas un maître, mais un fils bien-aimé même sous la tiare du Pontife (a). D'ailleurs celui qui aime est naturellement soumis, il se plaît à faire la volonté d'un autre, et comme il est tout à fait désintéressé quand il obéit, ainsi il ne cesse point d'être respectueux lors même qu'il s'émancipe. Que d'hommes dont on ne pourrait en dire autant! combien n'agissent que par crainte ou par ambition, se répandent en protestations de dévouement et ont le coeur plein de mauvais sentiments! Tout dévouement en apparence, on ne

a Sous le nom de tiare, saint Bernard comprend non-seulement la tiare, mais encore tous les insignes de la papauté, comme on le voit plus loin, livre IV, II, n. 6.

sait plus où les trouver dès qu'on a besoin d'eux: il n'en est pas ainsi de la charité, qui ne fait jamais défaut (I Cor., XIII, 8). Pour moi, je dois le dire, si je n'ai plus à remplir à votre égard les devoirs d'une mère, j'en ai toujours la tendresse. Vous êtes si profondément entré dans mon coeur qu'il ne m'est presque plus possible (a) de vous en arracher maintenant. Elevez-vous donc dans les cieux tant qu'il vous plaira, ou descendez jusqu'au fond des abîmes si vous le voulez, vous ne pourrez échapper à mon amour, je vous suivrai partout où vous irez. Si je vous ai aimé quand vous étiez pauvre (b), ce n'est pas pour cesser de le faire à présent que vous êtes devenu le père commun des pauvres et des riches. Non; car si je vous connais bien, pour être le père des pauvres, vous n'avez pas cessé d'être pauvre de coeur, et le changement qui s'est fait pour vous ne s'est point certainement opéré en vous, et j'aime à croire que la haute dignité où vous avez été élevé, an lieu d'effacer votre premier état, n'a fait que s'y ajouter. Voilà pourquoi je me permettrai de vous donner des conseils, sinon en maître, du moins en mère et en ami. Peut-être me trouvera-t-on bien insensé d'agir ainsi, mais je suis sûr de ne paraître tel qu'aux yeux de ceux qui n'ont jamais aimé ni connu la force de l'amour.

a Dans plusieurs manuscrits on lit cette autre version : « Il ne serait pas facile de vous arracher du fond de mes entrailles. »

b Mails quelques éditions il y a pauvre d'esprit : mais cette expression manque dans la plupart des manuscrits. Telle qu'elle est, la phrase est certainement plus coulante et plus agréable, néanmoins ce mot se retrouve un peu plus bas.

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