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LETTRE CCCLXXII. A P... (a), ÉVÊQUE DE PALENCIA, EN ESPAGNE.

LETTRE CCCLXXIII. L'ABBE D'ESP... (a) A SAINT BERNARD.

LETTRE CCCLXXIV. AUX RELIGIEUX D'IRLANDE A L'OCCASION DE LA MORT DE L'ÉVÊQUE SAINT MALACHIE (a).

LETTRE CCCLXXV. A IDA, COMTESSE DE NEVERS.

LETTRE CCCLXXVI. A L'ABBÉ SUGER.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CCCLXXVII. AU MÊME.

LETTRE CCCLXXVIII. AU MÊME.

LETTRE CCCLXXIX. AU MÊME.

LETTRE CCCLXXX. AU MÊME.

LETTRE CCCLXXXI. AU MÊME.

LETTRE CCCLXXII. A P... (a), ÉVÊQUE DE PALENCIA, EN ESPAGNE.

Vers l’an 1147

Saint Bernard le félicite de son humilité et de son amour pour la lecture.

A son vénérable seigneur et très-cher père P..., par la grâce de Dieu, évêque de Palencia, Bernard, abbé de Clairvaux, salut et vau sincère que le Seigneur le comble de grâces.

Qui me donnera des ailes comme à la colombe pour que je puisse prendre mon vol et aller me proposer là où m'attire la bonne odeur qu'exhalent la sainteté de votre coeur et la pureté de vos moeurs ? Elle me semble si douce qu'elle me paraît s'élever d'un champ fertile que le Seigneur aurait béni (Gen., XXVII, 27), ou d'une table chargée de mets succulents. Mon coeur se dilate à cette excellente odeur. Comment pourrait-il en être autrement, quand j'entends parler d'un homme qui sait allier l'humilité à la grandeur et tant de recueillement à tant d'occupations, d'un homme enfin qui écoute les paroles du Seigneur avec crainte et tremblement? Il est bien rare de trouver sur la terre une grandeur si humble, une activité si recueillie. Que le Seigneur vous rende la joie dont vous avez inondé mon âme en me montrant cette merveille! Je puis bien dire que j'ai été transporté de bonheur en entendant de la bouche véridique de mes frères les religieux qui vous remettront cette lettre, tout ce qu'ils m'ont appris sur vous: votre zèle à mortifier votre chair et à la réduire en servitude, votre habitude de la contemplation, votre amour de la lecture, la douceur de vos moeurs, votre bienveillance pour tout le monde et particulièrement pour les domestiques de la foi. Néanmoins, mon bien cher père, ne croyez pas que je parle ainsi dans le but de vous exalter par mes louanges; non, car je n'ai pas oublié que le Prophète a dit : « Ecoute, mon peuple, quiconque te comble de louanges te trompe (Isa., IX, 16). » Tout pécheur

a Il se nommait Pierre : on voit son nom au bas de l'acte de donation de l'abbaye d'Espina, faite par Sanche à saint Bernard. Voir Manrique, à l'année 1147, chap. XVIII, n. 3.

que je suis, je ne veux pas verser sur votre tête ce qu'on appelle l'huile du péché, mais plutôt celle de la sainte joie qui s'écoule d'un coeur pur, d'une conscience irréprochable et d'une foi sincère. D'ailleurs, comment ferais-je trafic de mon huile? c'est à peine si j'en ai suffisamment pour en oindre mes membres et les rendre souples et dispos pour les luttes de ce siècle; mais je n'ai pas voulu passer sous silence des vertus qui font la gloire de Jésus-Christ. Voilà ce qui me fait parler ainsi, c'est pour louer le Créateur et non la créature; pour exalter celui qui donne, non celui qui reçoit; le Dieu de qui vient l'accroissement et non pas cette sorte de néant qui plante et qui arrose. Je n'ai eu, en vous louant, d'autre pensée, que de faire l'éloge de la main qui dispense ses dons, non de celle qui les reçoit, et je n'ai voulu qu'exalter le maître sans m'occuper du serviteur. Par conséquent, mon bien cher ami, si, ou plutôt, puisque vous êtes sage, reconnaissez que la grâce qui est en vous ne vient pas de vous; tout don excellent et parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières (Jacob., I, 17). J'en connais qui, sous prétexte de ne point donner lieu à l'orgueil et d'éviter les piéges du démon, n'osent s'avouer à eux-mêmes les grâces qu'ils ont reçues de Dieu; pour moi, je pense au contraire que je ne saurais trop constater ce que j'ai reçu, afin de mieux me convaincre de tout ce qui me manque. Je crois, avec l'Apôtre, qu'il est bon que nous sachions tout ce que nous tenons de Dieu, pour mieux connaître ce que nous devons lui demander encore. Quand on reçoit quelque chose sans le savoir, on est exposé au double danger de ne montrer ni reconnaissance de ce qu'on a reçu, ni souci de le conserver. Comment, en effet, pourrions-nous témoigner notre reconnaissance à celui dont nous ignorons que nous avons reçu quelque chose, et comment chercher à conserver avec soin un présent dont nous n'avons pas la moindre idée? Préservez-moi, Seigneur, de l'ingratitude de ce peuple dont il est dit: « Il a perdu la mémoire de vos bienfaits et n'a plus aucun souvenir des merveilles que vous avez opérées en sa faveur (Psalm. LXXVII, 11). » C'est un principe admis même des gens du monde, qu'on doit graver profondément dans sa mémoire le souvenir d'un bienfait; c'est donc pour nous un devoir de nous rendre compte de tout ce que nous avons reçu de Dieu et de ne pas fermer les yeux sur les dons du Ciel, et, pour les conserver toujours, d'en rendre sans cesse des actions de grâces à Dieu. J'ajouterai une observation qui ne me paraît pas sans importance, c'est qu'il y a trois degrés pour arriver au salut c'est l'humilité, la foi et la crainte. L'humilité attire la grâce, la foi la reçoit et la crainte la conserve; si nous voulons, sans l'une de ces trois vertus, nous approcher de la source de la grâce et du salut, j'ai bien peur qu'on ne nous dise: « La source est profonde et vous n'avez rien pour y puiser (Joan., IV, 11). » Ne venons donc puiser l'eau de la sagesse qu'avec la corde de l'humilité des lèvres, du coeur et des oeuvres. Si elle est triple, il sera plus difficile de la rompre; pour urne, ayons la foi, mais bien grande, afin de puiser le plus abondamment possible aux sources de la grâce; enfin, que la crainte soit le couvercle de l'urne et la ferme si bien que l'eau de la sagesse ne puisse être souillée par les impuretés de la vaine gloire. D'ailleurs il est écrit que tout vase sans couvercle est réputé impur (Nomb., XIX, 15). L'avidité avec laquelle vous lisez non-seulement les écrits des grands hommes, mais même les faibles productions de mon humble génie, est cause que j'ai mis la main à la plume afin de vous dire combien je suis sensible à vos bontés pour ceux-là mêmes qui m'en ont fait le récit.

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LETTRE CCCLXXIII. L'ABBE D'ESP... (a) A SAINT BERNARD.

Cet abbé gémit de la charge qu'on lui impose.

Au très-regretté seigneur et bien-aimé père, Bernard, abbé de Clairvaux, son fils N.... serviteur inutile de ses frères les religieux d'Esp..., salut et voeu sincère de toute espèce de bénédictions.

Le plus ardent de mes voeux est que cette lettre vous trouve, s'il est possible, libre et dégagé de toute autre affaire; je pense avec crainte, en l'écrivant, à cet homme qui brûlait du désir de voir Jésus et ne pouvait y réussir parce qu'il était trop petit et que la foule l'en empêchait. Mais c'est peu que vous soyez libre de tous soins quand elle vous arrivera, il faut encore que je trouve grâce à vos yeux, car il ne suffit pas que vous ayez le loisir de m'entendre si vous ne me consolez. Que Dieu vous pardonne ce que vous avez fait quand vous m'avez placé ici, moi dont les forces sont si peu proportionnées au fardeau que je dois porter! Car ce n'est rien moins que l'océan qui pèse sur mes épaules. Qui suis-je et qu'est la maison de mon père? Je ne suis qu'un enfant qui ne sait ni où il va ni d'où il vient. Est-ce moi qui pourrai avec mes seules forces soutenir ou plutôt relever le couvent dont on m'a chargé ? il ressemble à une masure qui s'écroule, à un mur en ruines. Une pareille mission est au-dessus de mes forces, et je me consume dans un travail inutile. Pourtant j'ai fait ce que j'ai pu au milieu de mes gémissements, mais quel fruit ai-je recueilli de mes larmes et de mes efforts? Le mal s'est aggravé,

a On ne peut douter que ce ne soit l'abbé d'Espina. Ce monastère situé dans le diocèse de Palencia, fut fondé par la soeur du roi Alphonse, nommée Sanche, la même que celle à qui est adressée la lettre trois-cent-unième. Cette princesse le donna à saint Bernard, qui envoya dans cette abbaye son frère Nivard avec quelques religieux. Manrique ignore le nom du premier abbé de cette maison. Voir aux notes de la fin du volume.

la plaie s'est envenimée, le mal est sans remède, à moins qu'on n'ait recours à une main plus forte que la mienne. Le vice est entré dans les moeurs, s'est changé en habitude, est devenu comme une seconde nature, il est maintenant une nécessité. Le seul remède à un pareil état serait d'arracher cette triste nécessité du mal, mais, hélas, je le dis les larmes aux yeux, elle a poussé de telles racines que je suis trop faible pour tenter de l'appliquer avec quelque chance de succès: je manque absolument de tout ce qu'il faut pour cela, et pour comble de malheur, voici que je vois s'éloigner de moi le religieux qui vous portera cette lettre. C'était le seul qui pût m'être de quelque secours, il était chargé des novices, qui faisaient de grands progrès sous sa direction; je m'en félicitais, espérant qu'un jour, avec la grâce de Dieu, la vie renaîtrait enfin dans ces lieux qui ne respirent plus que la mort. Je me plais à lui rendre ici le témoignage que sa vie parmi nous, autant qu'il est possible à l'homme de juger son semblable, a été sainte aux yeux de Dieu, édifiante et douce aux nôtres. Voilà pourquoi je ne puis le voir s'éloigner sans douleur. Mais vous, mon seigneur, vous pouvez, si j'ai trouvé grâce devant vous, changer mes larmes de tristesse en larmes de joie et de bonheur. Je m'arrête, le porteur de la présente vous dira le reste plus longuement que je ne pourrais le faire.

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LETTRE CCCLXXIV. AUX RELIGIEUX D'IRLANDE A L'OCCASION DE LA MORT DE L'ÉVÊQUE SAINT MALACHIE (a).

L’an 1148.

On doit plutôt se réjouir que pleurer à la mort des saints: c'est par une disposition particulière de la Providence que la maison de Clairvaux reçut le dernier soupir et conserve les précieux restes d'un si grand homme.

Aux religieux d'Irlande et particulièrement aux maisons que l'évêque Malachie, de sainte mémoire, a fondées, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et les consolations du Paraclet.

1. Si la cité permanente était pour nous ici-bas, nous n'aurions jamais assez de larmes pour pleurer la perte d'un tel concitoyen; mais elle est ailleurs, et si nous la cherchons comme il faut, nous pourrons bien ressentir une grande douleur de la mort d'un guide aussi précieux; mais la foi en modérera la vivacité, et l'espérance en adoucira l'amertume. On ne doit point s'étonner fille le coeur soupira et que les yeux versent des

a Cette mort arriva le 2 novembre 1145. Voir la Vie de saint Malachie, par saint Bernard, ainsi que ses deux sermons sur le même saint.

larmes dans la douleur, mais la foi, en nous découvrant les biens invisibles, ne met pas seulement des bornes à notre affliction, elle nous it donne encore d'abondantes consolations; car ce qui se voit est passager, et ce qui ne se voit pas est éternel. Nous devons d'abord féliciter cette sainte âme du bonheur dont elle jouit, de peur qu'elle ne nous reproche notre peu de charité en nous disant comme le Seigneur à ses apôtres: «Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père (Joan., XIV, 28).» En effet, elle n'a fait que nous précéder en allant se réunir au père de tous les esprits. Ne serait-ce pas manquer de charité et de reconnaissance pour notre père et notre bienfaiteur que de ne pas nous réjouir avec lui de ce qu'il est passé du travail au repos, d'une mer pleine d'écueils au port du salut, de ce monde à son Père ? Si donc c'est l'aimer que de pleurer sa mort, c'est l'aimer bien plus encore que de nous réjouir de sa nouvelle vie avec lui. Qui doute qu'il vive et qu'il vive de la vie bienheureuse? Il n'y a que pour les insensés qu'il est mort, mais nous savons bien qu'il est entré dans la paix éternelle.

2. Si nous envisageons cette mort par rapport à nous, nous trouverons en elle un grand motif de nous consoler et de nous réjouir, puisqu'elle nous donne un puissant protecteur auprès de Dieu, nu avocat d'autant plus dévoué à notre cause que son ardente charité ne saurait oublier ses enfants, et d'autant plus précieux que sa sainteté éprouvée est plus sùre d'être exaucée du Seigneur. Personne, bien certainement, n'osera dire que ce saint évêque a moins de pouvoir auprès de Dieu ou moins d'amour pour ses enfants après sa mort qu'il n'en avait auparavant; car s'il était aimé de Dieu avant de quitter la terre, il reçoit maintenant dans les cieux des marques plus certaines de cet amour, et s'il a aimé ses enfants, il n'a pas cessé de les aimer en arrivant au terme de ses espérances. A Dieu ne plaise que je pense, âme sainte, que vos prières sont moins efficaces maintenant que vous les adressez à Dieu avec d'autant plus d'ardeur que vous le faites de plus près, et que vous contemplez sa majesté, non plus à la lumière de la foi, mais à découvert dans le royaume où vous régnez maintenant avec lui! Non, jamais je ne pourrai croire que votre active charité soit affaiblie à présent que vous êtes à la source même de l'éternelle charité où vous vous enivrez à longs traits de cet amour dont vous ne receviez qu'à peine quelques gouttes pour étancher la soif qui vous consumait ici-bas. Non, non, l'amour, qui est aussi fort, plus fort même que la mort, n'a pu s'éteindre au souffle de la mort. Or en mourant il avait votre souvenir présent à la pensée, il vous recommandait affectueusement à Dieu, et même avec sa douceur habituelle et son humilité ordinaire, il me priait, tout indigne que je suis, de ne vous oublier jamais. Voilà pourquoi je me crois obligé de vous dire que je suis tout à vous, que vous me trouverez toujours disposé à vous rendre service, soit dans vos besoins spirituels, si les mérites de votre père me mettent en état de vous en rendre de cette sorte; soit dans vos affaires temporelles, si jamais l'occasion s'en présente.

3. Que vous dirai-je encore; mes bien-aimés? C'est que je ressens bien vivement la perte immense que l'Eglise d'Irlande vient de faire, et que je partage votre peine d'autant plus complètement que le coup qui vous frappe m'impose de plus grands devoirs à votre égard. Dieu, il est vrai, nous a fait une grande grâce quand il a permis que notre maison fût édifiée par le spectacle de sa mort et enrichie de sa précieuse dépouille. Ne soyez pas jaloux, mes très-chers frères, de ce qu'il repose chez nous après sa mort; c'est Dieu qui, dans son infinie miséricorde, a voulu que nous possédassions après sa mort celui que vous avez possédé pendant toute sa vie. D'ailleurs n'est-il pas notre père aussi bien que le vôtre ? Il a voulu nous montrer en mourant qu'il l'était en effet; regardez-nous comme des frères spirituels et rendez-nous à ce litre l'amour que nous ressentons si vivement pour vous comme pour les enfants du même père que nous.

4. Je termine en vous exhortant à marcher sur les traces de notre commun père, avec d'autant plus d'empressement et d'ardeur qu'elles sont depuis plus longtemps creusées parmi vous. Voulez-vous qu'on vous reconnaisse pour ses véritables enfants, observez scrupuleusement ses ordonnances. Suivez tous les exemples et les conseils qu'il vous a prodigués quand il était au milieu de vous, pratiquez ses leçons pour vous perfectionner dans la piété; car vous savez que la sagesse des enfants fait la gloire de leur père (Prov., X, 1). Quant à moi, je puis bien dire que le spectacle d'une si grande perfection secouait rudement mon engourdissement et m'inspirait le plus profond respect. Plaise à Dieu que la bonne odeur de ses vertus qui se fait sentir encore dans toute sa force parmi nous, non-seulement nous fasse courir avec plus d'entraînement et d'ardeur à sa suite, mais encore nous attire et nous conduise jusqu'à lui. Priez pour moi et que le Christ vous ait tous en sa sainte garde.

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LETTRE CCCLXXV. A IDA, COMTESSE DE NEVERS.

L’an 1148.

Saint Bernard se plaint à la comtesse Ida des vexations que quelques-uns de ses vassaux faisaient souffrir aux moines de Vézelay.

A sa très-chère fille en Jésus-Christ, la comtesse de Nevers, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l’assurance de ses prières.

Le vénérable abbé (Ponce) de Vézelay se plaint que vos vassaux et vous-même vous empêchez les marchands et d'autres personnes de se rendre à Vézelay. Or le comte Guillaume (a), d'heureuse mémoire, et le prince son fils ont reconnu devant monseigneur l'évêque d'Auxerre et en ma présence, qu'on ne le pouvait faire sans impiété et sans injustice, je vous prie donc instamment de veiller à ce que cela ne se renouvelle plus désormais. Si vous ne le faites pas, je crains bien que vous ne compromettiez beaucoup vos intérêts en ce monde et ceux de votre mari en l'autre où il est maintenant. Epargnez-moi ce chagrin, suivez mon conseil et faites cesser toutes ces injustices.

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LETTRE CCCLXXVI. A L'ABBÉ SUGER.

L’an 1149

Saint Bernard le prie d'empêcher certains seigneurs de se battre en duel.

A son vénérable père et seigneur, Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses prières.

Il est temps, il est urgent même due vous vous armiez du glaive de l'esprit, c'est-à-dire du glaive de la parole de Dieu pour empêcher de renaître un usage diabolique qui nous menace de nouveau. A peine de retour de la croisade, les princes Henri, fils du comte de Champagne, et Robert, frère du roi, acharnés l'un contre l'autre, convoquent pour après les fêtes de Pâques, une de ces réunions maudites (b), où ils se proposent d'en venir aux mains et de se battre jusqu'à la mort. Jugez dans quelles dispositions ils ont fait le voyage de la terre sainte, par celles où ils sont à leur retour. Ne pourrait-on pas leur appliquer ces paroles du Prophète : « Nous avons voulu guérir Babylone, mais son mal est incurable (Jerem., LI, 9). » Les revers n'ont laissé aucun souvenir dans leur âme, et les désastres qu'ils ont partagés ne les ont point non plus soumis èt la loi. Après les dangers sans nombre qu'ils ont courus et les fatigues infinies, les souffrances et les maux qu'ils ont endurés, ils ne reviennent dans un royaume qui jouit d'une paix profonde, malgré l'absence de son roi, que pour mettre le pays en désordre et en feu. Aussi vous prié-je avec tontes les instances imaginables de vous opposer en qualité de régent du royaume, de toute l'énergie de votre âme, par la

a Il s'était retiré cher. les Chartreux, comme nous l'avons déjà vu : son fils Guillaume lui avait succédé en 1147.

b C'étaient des réunions solennelles où on se rendait pour assister à quelque combat singulier. Il en a été parlé dans la lettre trois cent soixante-troisième. Cet Henri dont il est question ici, était fils du comte de Champagne, Thibaut, à qui est adressée la lettre cent soixante-dix-neuvième. Quant à Robert, c'était un frère de Louis le Jeune, dont il a déjà été plusieurs fois parlé dans les lettres de saint Bernard. Une lettre pareille était adressée à l’archevêque de Reims, etc.

raison ou même, au besoin, par la force, à un pareil malheur: votre honneur, le bonheur de la France, l'intérêt de l'Église l'exigent absolument de vous. Si je fais appel à la force, vous savez que ce n'est qu'à l'emploi des armes de l'Église. J'écris en ce sens à messeigneurs les archevêques de Reims et de Sens, et aux évêques de Soissons et d'Auxerre, ainsi qu'aux comtes Thibaut et Raoul. Prévenez les maux affreux dont nous sommes menacés, je vous en prie au nom du roi et du souverain Pontife, dont la sollicitude veille à la paix de la France.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON

LETTRE CCCLXXVI.

246. Ils convoquent:... une de ces réunions Maudites..... que faut-il entendre par là? C'est ce que Guillaume, abbé de Saint-Thierry, livre I de la Vie de saint Bernard, chapitre XI, nous fait connaître en ces termes : « Un jour arriva à Clairvaux une foule de personnages de distinction portant les armes… le Carême approchait, et tous ces jeunes seigneurs, engagés dans le métier des armes, parcouraient le pays, en quête de ces réunions exécrables qu'on appelle tournois. »

Matthieu Paris, dans son Histoire d'Angleterre, page 258, ne croit pas qu'il faille entendre par les expressions dont saint Bernard s'est servi en cet endroit, cette espèce de lutte à la lance qu'on appelle tournoi; mais plutôt cet autre jeu militaire connu sous le nom de la Table ronde. C'était une sorte d'exercice militaire institué dans le but de développer l'agilité et la dextérité des jeunes recrues et de leur donner l’expérience du métier des armes. « C'est ce qui suggéra au roi d'Angleterre, Richard, la pensée d'exercer ses hommes de guerre dans des tournois, comme cela se pratiquait en France, pour leur apprendre par cette image de la guerre l'art de la guerre véritable. » Voir Neubridge, livre V, chapitre IV. Mais il arrivait souvent que ces jeux dégénéraient en rixes sérieuses et se terminaient par un carnage véritable; c'est ce qui fit que trois conciles généraux, comme le rapporte le même auteur, sous trois souverains Pontifes différents, prohibèrent ces sortes d'exercices militaires. Ainsi, dans le concile de Latran, le pape Alexandre dit à ce sujet : « Voulant marcher sur les traces de nos prédécesseurs les papes Innocent et Eugène, nous interdisons ces réunions détestables appelées vulgairement tournois, auxquelles des hommes de guerre ont l'habitude de se donner rendez-vous pour se livrer entre eux de véritables combats où il y a mort d'hommes et péril très-grand pour les âmes. Quiconque y aura pris part sera privé de la sépulture chrétienne; quand bien même il aurait reçu de sa faute, avant de mourir, l'absolution qui ne lui sera pas refusée, s'il la demande. » (Tiré de Guillaume de Neubridge). Mais les menaces ne servirent à rien, comme le remarque le même écrivain, et la jeunesse avide de la gloire des armes ne s'en montra pas moins ardente pour ces sortes d'exercices. On peut juger. après cela quelle espèce de réunions provoquèrent le comte Henri, fils de Thibaut le grand, comte de Champagne, et Robert, frère du roi de. France, quand ils furent de retour de la croisade. (Note de Horstius.)

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LETTRE CCCLXXVII. AU MÊME.

L’an 1149

Saint Bernard loue le zèle et l'ardeur de l'abbé Suger à procurer le bien public, il l'approuve d'avoir convoqué les états généraux du royaume pour remédier à quelques désordres et l'engage à travailler toujours avec la même ardeur au bien de l'État.

A son très-cher père et seigneur, Suger, par la grâce de Dieu, abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et les dons de l'Esprit de conseil et de consolation.

1. J'ai vu avec une extrême joie et un véritable bonheur la lettre que Votre Grandeur a écrite à Monseigneur de Tours. Que le Très-Haut a vous bénisse pour le soin que vous prenez du royaume de notre très-glorieux prince et pour le zèle avec lequel vous le préservez des épreuves et des maux qui le menacent et qui fondraient certainement sur lui, si vous n'y mettiez bon ordre. C'est Dieu même qui vous a inspiré. la pensée de convoquer les princes de l'Église et les grands de l'État. L'univers entier peut voir que la France et son roi ont en vous un ami dévoué, un conseiller sage et prudent, un soutien plein de force pendant que ce roi est au service du Roi qui 'règne dans les siècles des siècles, et met les peuples et les nations en mouvement pour empêcher que le Roi du ciel ne perde la patrie qu'il s'est donnée sur la terre, le pays que ses pieds ont foulé; au moment, dis-je, où ce roi qui vivait plein de gloire et de richesses au sein de la paix et dans une sécurité complète, jeune et victorieux au milieu de son peuple, s'exile volontairement de ses Etats et porte ses armes dans des pays étrangers, au service, il est vrai, d'un prince qui fait régner ceux qui le servent, est-il possible qu'il se trouve un homme assez audacieux pour oser entreprendre de troubler la paix de son royaume, assez impie pour lever l'étendard de la révolte contre Dieu en s'élevant contre son Christ? Ah, grand roi, puissions-nous voir les auteurs de ces troubles et tous

a On retrouve la même pensée au commencement de la lettre cent quarante-septième.

ceux qui vous veulent du mal ainsi qu'à vos fidèles sujets, pendant que vous allez au milieu des nations étrangères reconquérir un pays que le Seigneur s'est choisi sur la terre pour y être connu et adoré au milieu de son peuple, puissions-nous, dis-je, les voir retranchés du nombre des vivants!

2. Du courage donc! que votre coeur soit fort de la force du Seigneur qui est avec nous et qui protège le roi dans l'exil volontaire auquel il se condamne pour lui. Celui qui commande aux vents et à la mer apaisera facilement cette tempête. De plus, l'Eglise entière est avec vous; elle saura contenir ceux qui seraient tentés de se soulever et d'entraîner Israël au mal. Elle fera plus encore, si votre fardeau pèse trop lourd sur vos épaules, elle en chargera les siennes. Mais pour vous le moment est venu d'agir, il est temps de faire ce qu'exige le poste que vous occupez : faites usage de l'autorité dont vous avez été investi, déployez le pouvoir que vous avez entre les mains, vous ferez ainsi bénir votre mémoire et admirer votre administration non-seulement de nos contemporains, mais encore de la postérité. Mettez tout en oeuvre pour que cette noble portion de l'Eglise ne s'assemble point. au prix de nombreuses fatigues, sans qu'il en résulte un bien considérable et qu'on ait pris des mesures propres à déconcerter et à réduire à l'impuissance les coupables projets des révoltés. J'ai l'intention, malgré mon néant, d'écrire aux états généraux quand ils seront assemblés au nom du Seigneur, sinon pour enflammer leur zèle, du moins pour leur témoigner le mien. Je prie celui qui vous a inspiré le dessein de faire cette convocation de couronner vos projets d'un plein succès, et de mettre Satan sous vos pieds, pour sa gloire et celle de son Église, pour l'affermissement du royaume et la confusion de ceux qui cherchent à le troubler.

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LETTRE CCCLXXVIII. AU MÊME.

Vers l’an 1149

Saint Bernard lui demande un secours en blé pour des religieux du diocèse de Bourges.

A son très-cher seigneur Suger, par la grâce de Dieu, vénérable abbé de Saint-Denys,le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses prières.

Nous avons dans l'archevêché de Bourges des religieux qui manquent de pain; ce sont ceux de la Maison-Dieu. J'ai entendu dire que le roi possède dans ces contrées une grande quantité de grains dont il ne peut trouver le débit; je vous prie de vouloir bien en faire donner à ces religieux la quantité que vous jugerez convenable, d'autant plus que le roi ne venait jamais dans ces contrées salis faire quelques gratifications à cette maison.

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LETTRE CCCLXXIX. AU MÊME.

L’an 1149.

Saint Bernard prie l'abbé Suger de venir en aide à un abbé dans le besoin.

A son très-cher seigneur et père, Suger, par la grâce de Dieu, honorable abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses plus ferventes prières en Jésus-Christ.

A un abbé riche j'en adresse un pauvre, afin que l'abondance de Fuit supplée à la disette de l'autre, et je vous donne la meilleure part en agissant ainsi, puisqu'il est plus heureux de donner que de recevoir (Act., XX, 35), s'il faut en croire la Vérité même. Je suis certain que vous seriez encore plus volontiers libéral envers ce pauvre de Jésus-Christ, si vous connaissiez comme moi, ses sentiments délicats et pieux et toute l'étendue de sa misère. Il est accablé de dettes et n'a pas même de pain à manger, attendu que les champs n'ont produit que des herbes mauvaises au lieu de blé. Comme vos campagnes n'ont pas été frappées de la mètre stérilité, je fais appel à votre charité en faveur de son indigence, en vous assurant qu'il vous est impossible de mieux placer vos dons.

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LETTRE CCCLXXX. AU MÊME.

L’an 1149.

Sur le malheureux état de l'Eglise d'Orient.

A son bien-aimé père et seigneur, Suger, par la grâce de Dieu, abbé de Saint-Denys, Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses indignes prières.

La nouvelle que m'ont apportée le grand maître des Templiers et le frère Jean m'a causé autant de joie que si elle m'était venue de Dieu même; car l'Église d'Orient pousse en ce moment de tels cris de détresse qu'il est impossible de n'en avoir pas l'âme percée, si on est enfant de l'Église.. Mais si d'un côté je me suis réjoui de la nouvelle que vous me. faisiez parvenir, de l'autre j'ai été vivement contrarié de voir que vous me fixiez un délai trop court pour qu'il me fût possible de me trouver au rendez-vous que vous m'assignez. J'ai précisément promis à l'évêque de Langres de me rendre ce jour-là même à une conférence qu'il n'a acceptée que parce qu'il comptait sur moi, et dans laquelle il doit être question de choses de la plus haute importance. Je vous ai dit l'époque où je pourrais aller vous voir, si vous l'acceptez, en compagnie de cet évêque qui nous sera peut-être d'une grande utilité pour les affaires que nous avons à traiter.

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LETTRE CCCLXXXI. AU MÊME.

Vers l’an 1150

Saint Bernard proteste que bien loin de lui attribuer les maux de l’État, il gémit de voir qu'on les lui impute, et il l'engage vivement à éviter le commerce de ceux qui en sont la véritable cause.

A son révérend père et très-cher ami Suger, par la grâce de Dieu, abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et l'assurance de ses humbles prières.

Je réponds en quelques lignes et à la hâte à la lettre de Votre Paternité; il était presque nuit quand on me l'a remise, et je dois partir demain pour le chapitre général de Cîteaux. Je vous prierai donc en deux mots d'être bien persuadé qu'il ne m'est jamais venu à la pensée que vous fussiez la cause des désordres qui nous font gémir. Il est vrai que dans mon zèle je vous ai parlé avec un certain feu, mais ce n'était que pour faire partager mes sentiments à Votre Sainteté et l'enflammer de la même ardeur que moi. De plus, bien que je fusse intimement convaincu des sentiments de votre âme, j'étais vivement peiné des mauvais bruits qu'on répandait contre vous et du scandale qui en résultait pour l'Eglise de Dieu. D'ailleurs je me demande pourquoi vous continuez à avoir des rapports avec des gens qui ne veulent point déférer à votre manière de voir, surtout dans les choses dont il s'agit? Pourquoi se couvrent-ils de votre nom? Vous devriez rompre ouvertement avec ces hommes sacrilèges et vous séparer d'eux, afin de pouvoir dire avec le Psalmiste: «Je hais l'assemblée des méchants et je ne veux point m'asseoir avec les impies (Psalm. XXV, 5), » et de montrer à l'Eglise entière que vous n'avez rien de commun avec eux. Rappelez-vous ces paroles du Prophète au commencement du premier psaume: « Heureux celui qui n'a point pris part au conseil des méchants (Psalm. I, 1), » et veuillez être bien persuadé que je n'ai jamais conçu de vous une opinion désavantageuse; je vous connais trop bien et je suis trop assuré de la pureté de vos intentions pour cela. Adieu, priez pour moi.

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