TOUSSAINT II
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DEUXIEME SERMON POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT. État des saints avant la résurrection.

1. Puisque nous faisons aujourd'hui, la fête de tous les saints, et que nous célébrons leur mémoire qui est un très-digne objet de toute notre dévotion, je pense qu'il n'est pas sans intérêt, que je prenne pour sujet du sermon que je me propose de faire à votre charité, avec l'aide du Saint-Esprit, la félicité dont ils jouissent ensemble maintenant, et dont ils attendent la consommation. Je le ferai de manière à ne pas vous donner les conjectures de mon esprit, et mes propres opinions sur te point, mais en m'appuyant sur l'autorité des Livres saints, en sorte que je ne serai pas comme ces prophètes, qui ne prophétisaient que de leur propre fonds, et ne citerai que les témoignages de la sainte Écriture. Avec la grâce de Dieu, il devra résulter trois sortes de biens de ce sermon. D'abord, connaissant, au moins en partie, le bonheur des saints, nous nous appliquerons avec plus d'ardeur à suivre leurs pas, puis nous soupirerons plus vivement après leur sort, et enfin nous réclamerons leur protection avec une dévotion plus ardente. C'est une vérité digne de tout accueil de votre part, que nous devons marcher sur les traces de ceux que nous honorons d'un culte solennel, que nous devons courir avec avidité vers le bonheur de ceux que nous appelons bienheureux, et que nous ne saurions trop réclamer l'appui de ceux dont nous nous plaisons à chanter les louanges. Evidemment ce n'est point une solennité stérile que le fête des saints, si elle chasse loin de nous la langueur, la tiédeur et l'erreur, si leur intercession apporte quelque aide à notre faiblesse, si notre indolence est secouée par la vue de leur félicité, si enfin notre ignorance est dissipée par leurs exemples. Aussi, comme je ne doute pas que la lecture de l'Évangile de ce jour, et le sermon du Seigneur, ne vous aient parfaitement appris à suivre les exemples des saints, en dressant, devant vos yeux l'échelle, dont le choeur entier des saints que nous fêtons aujourd'hui a gravi les échelons, et que je ne puis ignorer que vous avez passé une grande partie de la nuit et du jour à réclamer leurs suffrages avec de grand sentiments de dévotion et de piété, je me propose de vous entretenir un instant de leur félicité, et de vous dire ce que m'inspirera celui qui les fait grands et glorieux, après avoir commencé par les appeler à lui, et par les justifier.

2. Nous lisons dans un Prophète : « Rentre, ô mon âme, dans ton repos, puisque le Seigneur t'a comblée de biens; le Seigneur, en effet, a délivré mon âme de la mort, mes yeux des larmes et mes pieds de la chute (Psal. CXIV, 7 a 8). » Ailleurs, il ajoute : « mon âme à été arrachée comme un passereau, des filets du chasseur (Psal. CXXIII, 7). » Or, je trouve dans les saintes Écritures, beaucoup d'autres endroits semblables à ceux-là; dans tous ces passages, je vois des hommes qui témoignent leur joie et leur admiration de se sentir délivrés, ce ne sont que paroles de parfaite sécurité et de félicité immense, des paroles d'actions de grâce, et des cris de bonheur, que, pour moi, dans mon humble savoir, je ne crois pas convenir à ceux qui habitent des demeures de boue, et mangent encore leur pain à la sueur de leur visage. En effet, quel est celui d'entre nous qui osera se glorifier d'avoir le coeur pur, se réjouir de voir les filets de l'ennemi rompus, ses pieds hors de tout danger de chute, quand l'Apôtre lui-même protesté qu'il n'en est, rien, et nous dit: «que celui qui est debout prenne garde de tomber ( I Cor. X,12) ? » et ajoute, en parlant de lui-même: «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24) ? » Et ailleurs : « mes frères, je ne pense point. avoir encore atteint où je tends; mais tout ce que je fais maintenant, c'est que, oubliant ce qui est derrière moi, je m'avance vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers la palme.., etc. (Philipp. III, 13 et 14); » et encore : «pour moi je cours, mais non point au hasard; je combats mais ne donne point mes coups en l'air; je traite rudement mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'ayant prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé ( I Cor. IX, 26). » Voilà bien la trompette guerrière qui sonne, ce sont bien là les paroles d'un général plein de courage, qui combat encore avec ardeur. Au contraire, ce que nous avons entendu auparavant, c'étaient des chants de triomphe, ou si ce n'étaient point encore des chants de triomphe, du moins étaient-ce des chants de victoire, au retour de la mêlée, et le cri d'âmes, qui attendent avec bonheur et certitude, le jour à venir de leur grand triomphe.

3. En effet, que dit le généreux athlète, le serviteur fidèle, au retour de la lutte? « Enfin, mon âme, rentre dans ton repos (Psal. CXIV, 7). » Tant que dans ton corps de mort tu combattais les combats du Seigneur, il n'y avait; point de repos, et même l'issue de la lutte, était encore incertaine, tant à cause de la fatigue qu'à cause de ses dangers. D'un côté le tumulte des tentations te tenait constamment en éveil, de l'autre la crainte de succomber te pressait vivement. Pourtant, dans ces circonstances, mes frères, le soldat du Christ n'était pas sans gloire, sil était sans trêve et sans repos. En effet, le généreux et vaillant soldat dont je vous parlais il n'y a qu'un instant s'écriait : « Nous avons une gloire que voici, c'est le témoignage de notre conscience (II Cor. I, 12).» Or je ne crois pas qu'il faille entendre le témoignage de la conscience dont parle ici saint Paul, en ce sens que ce soit la conscience elle-même qui se le rende, car ce n'est pas celui qui se rend témoignage à soi-même qui est vraiment estimable. mais celui à qui Dieu rend témoignage ( II Cor. X, 18). Le témoignage de sa conscience, dont se glorifie l'Apôtre, n'est donc pas celui qu'elle se rend à elle-même, mais celui que lui rend l'Esprit de vérité, en témoignant à. notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu. Ce témoignage ce n'est pas la conscience qui se le rend, mais c'est elle qui le reçoit ; en effet, quand la vérité applaudit, quand la justice atteste, évidemment ce n'est autre chose que la voix même de Dieu qui parle, et que le témoignage du Saint-Esprit qu'on entend; c'est comme si un roi applaudissait à son soldat qui lutte avec ardeur, sous ses yeux, heureux de le contempler, louait ses actions d'éclat, lui présageait une victoire prochaine, lui montrait la récompense de son courage, et lui promettait une couronne éternelle. Sans doute, ce soldat, recommandable et plein de vaillance, se fait gloire d'un semblable témoignage, pourtant il ne se livre pas encore au repos, au contraire, il n'en lutte qu'avec plus de courage et d'ardeur. Ainsi tant qu'ils combattent encore, les élus de Dieu connaissent la joie, mais celle qu'ils goûtent ne vient que des prémices de l'Esprit, qui aide par sa. vertu leur propre faiblesse, et console leur esprit tourmenté par le témoignage qu'il lui rend. C'est ce qui faisait dire à l'Apôtre dont je vous parlais il n'y a qu'un instant : « Le royaume de Dieu ne consiste point dans le boire et le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit (Rom. XIV, 17). »

4. Mais quand le temps de leur service militant est fini, ils ont la joie du Saint-Esprit, dans leur propre esprit, jusqu'à ce qu'arrive 1e jour où ils mériteront d'entrer dans la joie de leur Seigneur, et de la goûter dans leur propre corps. En effet, nous lisons dans les Psaumes ces paroles : « La lumière de votre visage s'est gravée sur nous, Seigneur, et vous avez fait naître la joie dans mon cœur (Psal. IV, 7). » Comment cela? Sans doute par le moyen qu'il indique en ces termes, c'est-à-dire « à la vue de l'abondance de sa récolte en blé, en huile et en vin, » En effet, l'âme qui se trouve dans ces dispositions a entendu une voix qui disait : «Donnez-lui du fruit de ses mains, el, que ses rouvres soient sa louange dans l'assemblée des juges assis aux portes de la cité (Prov. XXXI, 31). » C'est ce qui faisait dire à saint Jean, dans son Apocalypse : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur. » Pourquoi cela? C'est que « dès maintenant, dit l'Esprit, ils vont se reposer de leurs travaux (Apoc. XIV, 13). » C'est pourquoi, dans le psaume dont je vous ai cité quelques mots tout à l'heure, le Prophète continue, après ce que je vous ai cité, en disant : « Je dormirai et me reposerai en paix (Psal. IV, 10). » Pour ce qui est des œuvres, nous lisons dans l'Apocalypse que leurs oeuvres les suivront (Apoc. XIV, 13). » Pourquoi les suivront-elles, sinon pour être leur louange devant les juges qui sont assis aux portes de la cité? Pourquoi, dis-je, les suivent-elles, sinon pour se multiplier par leur propre fruit, et afin que, recevant le fruit de leurs travaux, ils engraissent les jeunes taureaux que, selon le Psalmiste (Psal. L, 20), ils doivent placer sur l'autel du Seigneur, le jour où les murs de Jérusalem seront rebâtis? Car en attendant, au dire de celui dont le témoignage est bien sûr, puisque, comme il le dit dans soir Apocalypse, il a lui-même entendu leurs voix sous l'autel, nous savons qu'ils sont, en effet, placés sous l'autel (Apoc. VI, 9). Ainsi la lumière du visage du Seigneur n'est encore que scellée (a) sur les leurs, et si leur joie n'est pas

a C'est-à-dire est fermée, mais n'est pas encore ouverte, manifestée, comme on voit que l'entend saint Bernard, par la suite du contexte et par le numéro 2 de son quatrième sermon sur la fête de la Toussaint, on il est dit que les bienheureux ne jouissent encore que de la vue de l'humanité du Christ, non de va divinité. On peut voir sur ce passage les notes de Horstius.

encore entière, cependant elle est immense, en attendant, le jouir où le Seigneur les remplira d'une félicité complète; par la vue de son visage, Mais jusqu'alors ces, âmes rentrent dans leur repos, et attendent que le jour se lève où elles mériteront d'entrer dans le repos même de Dieu. Tant que chacun d'eux n'aura pas encore reçu sa gloire de la bouche même du Seigneur, ils ne seront loués que par leurs oeuvres, en présence des juges assis aux portes de la cité: Vous voyez mes frères, combien les Écritures se rapportent bien, entre elles, comme c'est bien dans le même, sens, et presque dans les mêmes termes, qu'elles nous parlent de la félicité des élus.

5. N'allez pas croire pourtant que ceux qui, libres de toute affliction, repassent leurs années passées dans la douleur de leur âme, ne goûtent qu'un modique repos, et douter de leur joie ; ils se réjouissent pour les jours où ils ont été humiliés, et pour les années où ils ont connu les maux. Ils considèrent, avec un joyeux étonnement; et avec une joie étonnante, les périls auxquels ils ont échappé; les travaux qu'ils ont soutenus, les combats où ils ont remporté la victoire et, qui leur font attendre la béatitude qu'ils espèrent, avec une foi exempte de toute hésitation, de toute incertitude, et l'avènement glorieux de leur grand Dieu et Sauveur,(Tit. II, 13), qui transformera et ressuscitera leur corps, pour le rendre conforme à son glorieux corps (Philipp. III, 21).

6. Combien grande; est leur félicité, combien immense leur joie ! Ils tressaillent du triple bonheur pet de la triple allégresse du souvenir de leur vertu passée, de la vue de leur présent reposa et de la certitude qu'ils verront un jour leurs félicités consommée. Pour ce qui est de la consommation de leur félicité, nous avons entendu ce qu'ils en disaient eux-mêmes, à la fin du psaume que je vous ai cité. En effet, chacune des âmes à qui il a été donné d'entrer dans ce repos disent : « Seigneur, je dormirai et me reposerai dans la paix, parce que vous m'avez affermi d'une manière unique dans l'espérance (Psal. IV, 9 et 10). » D'une manière unique, dis-je, dans l'espérance, non pas entre la crainte et l'espérance. où jadis je me suis vue si violemment agitée, avec des soucis et des appréhensions extrêmes. Quant au présent, repos que goûtent les saints, nous lisons dans un autre psaume : « Mon âme, rentre dans ton repos, puisque le Seigneur m'a comblée de biens (Psal. CXIV, 7). » Oui, de biens, sinon de tous les biens. En effet, écoutez s'il ne l'a vraiment pas comblée de biens : « Il a délivré mon âme, dit il, de la mort, mes yeux des larmes, et mes pieds de la chute; » c'est-à-dire de tout péché, de la peine du péché, de la crainte et du danger de retomber jamais dans le péché. Telle est la couche moëlleuse de l'âme qu'elle n'arrosera et ne lavera plus de ses larmes, puisque Dieu en a tari la source dans ses yeux, oui c'est là le lit où elle est percée, où elle se roule dans son affliction, sous la pointe de l'épine qui la déchire (Psal. XXXI, 4), car elle a quitté la terre qui ne produisait pour elle qu'épines et que ronces. Sa couche, à présent, n'est plus une couche de faiblesse, attendu que tout ce qui sentait la faiblesse a passé outre. Oui, cette âme goûte maintenant le repos le plus doux et le plus salutaire, sa conscience est pure et calme, et jouit de la plus grande sécurité. Elle a pour sommier la pureté de sa conscience, pour oreiller sa tranquillité, et pour couverture sa sécurité, voilà le lit où, en attendant, elle dort avec délices, où elle repose avec bonheur.

7. Pour ce qui est du souvenir de sa vertu passée, nous entendons le langage des saints dans le psaume cent vingt-troisième; il est bien clair, je l'ai rapporté plus haut. En effet, ils considèrent et repassent dans leur souvenir, avec un grand étonnement, les piéges et les périls dont ils se sont tirés par le secours de Dieu, et, tressaillant de joie en Dieu, ils s'écrient : « Si le Seigneur n'avait été avec nous, qu'Israël le dise maintenant, si le Seigneur n'avait point été avec nous, lorsque les hommes s'élevaient contre nous, ils auraient pu nous dévorer tout vivants. Mais notre âme a passé le torrent, peut-être, sans Dieu, notre âme eût-elle trouvé cette inondation insurmontable. » Puis il ajoute : « Béni soit, donc le Seigneur qui ne nous a pas laissés en proie à leurs dents. (Psal. CXXIII, 1 à 5). » L'Apôtre, sentant sa fin approcher, faisait entendre, sur l'état de félicité dont il jouit maintenant, des paroles anticipées qui nous semblent le désigner beaucoup mieux encore que celles que nous avons citées plus haut, car il disait avec une suavité parfaite : « J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai conservé la foi, il ne reste plus qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée et que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce grand jour (II Tim. IV 7 ). » Oui, mes frères, je vous le dis, c'est là maintenant le tout pour les saints, ce sont leur nourriture et leur sommeil, et le Saint-Esprit a voulu que les paroles que je viens de vous rappeler fussent écrites, ainsi que plusieurs autres semblables, afin que, par elles, nous connussions au moins quelque chose de leur état présent.

8. Dans ces méditations, ils sont impressionnés bien autrement, et trouvent un bonheur bien plus grand que notre esprit ne saurait le penser et que notre bouche ne pourrait le dire. Écoutez, en effet, tous les efforts de paroles que fait le Prophète pour nous en donner une idée sans pouvoir atteindre le but qu'il se propose. Combien grande, Seigneur; est l'abondance de votre douceur, que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (Psal. XXX, 23) ! » Que dit-il ensuite? « Vous l'avez rendue pleine et parfaite; pour ceux qui espèrent en vous, à la vue des enfants des hommes. » Il y a donc une grande partie de la douceur du Seigneur qui se trouvé cachée, oui, une grande, une très-grande partie même ; elle n'est donc point encore parfaite, puisqu'elle sera rendue pleine et parfaite à tous les yeux, non point en secret, alors que les saints, au lieu de reposer sous l'autel, iront s'asseoir sur des trônes comme des jugés. A peine dégagées de leurs corps, les âmes saintes sont admises au repos, mais il n'en est pas de même quant à la gloire du royaume. « Les justes sont dans l'attente de la justice que vous nie rendrez (Psal. CXLI, 8),» disait le prophète, alors qu'il était encore retenu dans les liens de son corps, et Dieu, en adressant la parole aux fiâmes saintes qui appellent de leurs voeux la résurrection de leurs corps, leur dit : « Attendez en repus encore un peu de temps, jusqu'à ce que le nombre de vos frères soit rempli (Apoc. VI,11). » Mais il faut terminer ce sermon, car la messe solennelle qu'il nous reste encore à célébrer nous appelle. Remettons à un autre sermon ce qui me reste encore à vous dire sur ce sujet.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE DEUXIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS. n. 4.

296. Nous savons qu'ils sont, en effet, placés sous l'autel etc. » On trouvera dans les oeuvres de saint Bernard plusieurs passages semblables à celui-là, dans lesquels il semble être de l'opinion de ceux qui pensent que les âmes des saints, après cette vie, ne sont pas admises avant la résurrection des corps et le jugement général, à la béatitude qui consiste dans la vision de Dieu. Elles jouiraient, en attendant, d'une félicité imparfaite, exempte, sans doute de toute espèce de douleur, et pleine de rafraîchissement, de lumière et de joie, mais dans laquelle tous les désirs des âmes ne seraient point encore comblés. On dit que c'était l'opinion de Jean XXII, qui aurait prescrit aux théologiens de Paris de l'enseigner. Comme il semble que saint Bernard , en plusieurs endroits favorise cette opinion, il ne nous paraît point hors de propos de donner ici l'antidote que réclame cette erreur. En effet, sans compter le passage qui nous occupe , nous le voyons encore dans le troisième sermon pour la Toussaint, parler de trois états des âmes, le premier dans le corps sujet à la corruption, le second, sans corps, et le troisième, dans la béatitude consommée. Le premier sous la tente, le second dans les parvis, et le troisième, dans la maison de Dieu, où il assure que les âmes n'entreront qu'avec leur corps. Dans le quatrième sermon pour la même fête, il dit que, les âmes des martyrs sont sous l'autel, parce qu'elles ne voient que l'humanité du Christ ; mais que, après la résurrection des corps, elles monteront sur l'autel pour voir sa divinité. On trouve un passage tout semblable à celui-là dans le quatrième sermon pour la dédicace de l'Église et en d'autres endroits encore.

Or, le sentiment commun des saints pères et des docteurs de l'Église, est que les âmes des justes, délivrées de leur corps par la mort, non-seulement sont dès maintenant reçues dans le ciel, et règnent avec Jésus-Christ, mais quelles sont heureuses dans toute la force du terme, et jouissent de la vue de Dieu. On n'est pas complètement d'accord touchant le sentiment de saint Augustin sur ce sujet. Il y en a qui pensent qu'il ne savait au juste quelle opinion avoir sur l'état des âmes justes, et qu'il n'affirme ni qu'elles sont dans le ciel, ni qu'elles sont ailleurs. Dans son livre du Soin pour les morts, chapitre III, dans l'Enchiridion, chapitre CVIII, dans le livre XII de la Cité de Dieu, chapitre IX et ailleurs encore, il place les âmes des justes dans des demeures cachées au fond de réduits secrets et invisibles. Dans son traité XLIX sur saint Jean, en parlant des choses qui leur ont été promises et qui ne leur sont point encore données, il cite la vie éternelle avec les anges, et, dans le livre I de ses Rétractations, chapitre XIV, il dit que c'est avec raison qu'on se demande, au sujet des saints qui sont morts, si on peut affirmer qu'il sont dès à présent en possession de tous les biens dont il est certain que jouissent les anges. On peut voir encore de nombreux , passages semblables à ceux-là dans son livre XII , sur la Genèse selon la lettre, chapitre XXXV, et dans son Commentaire sur le psaume XXXVI, où il dit : « Après cette vie tu ne seras pas là où seront les saints, à qui il sera dit : Venez, les bénis de mon Père, etc. » Voyez encore sa lettre ni à Fortunat; son traité LIII et CXI sur saint Jean, son explication des psaumes LXXXV, son Commentaire I sur le psaume XLVIII, et son livre de l'Esprit et de la lettre, chapitre XXI, où il dit que les saints ne seront point admis à la vision béatifique, avant le jugement dernier.

277. Toutefois c'est moins de l'endroit où sont placées les âmes des Saints que de leur état, que saint Augustin semble douter, ainsi que pourra le remarquer un lecteur attentif. En effet il pense que les âmes des saints voient Dieu face à face, mais pourtant d'une manière beaucoup moins parfaite qu'ils ne le verront après la résurrection, parce que l'attrait naturel qui les reporte vers leurs corps pour se réunir à eux, et les gouverner de nouveau, les appesantit et les empêche de se porter de toute leur force vers Dieu. Voilà comment il se fait qu'ils ne sont pas aussi heureux que les anges que rien n'empêche de se porter vers Dieu. Toutefois on ne saurait donner pour certain que ce soit certainement là la pensée de saint Augustin. Car si dans son livre XXII sur la Genèse selon la lettre, il semble penser ainsi, cependant dans son livre I des Rétractations, chapitre XIV, il dit qu'il a encore des doutes sur ce point. Néanmoins la solution de la question de savoir si les âmes des bienheureux voient Dieu parfaitement, dès maintenant, ou s'ils ne le verront qu'après la résurrection, quoique n'étant pas définie, semblera pourtant résolue dans un sens différent de celui de saint Augustin par le concile de Florence, qui dit que les âmes des saints jouissent d'une félicité parfaite, mais qu'elles en goûteront une plus parfaite quand elles seront réunies à leurs corps après la résurrection. Il est vrai que plusieurs théologiens pensent qu'il ne faut pas entendre ces mots de l'intensité, mais de l'extensité (de l'étendue) de la félicité, qui résultera du bonheur du corps ajouté à celui de l'âme. C'est dans le même sens qu'il faut entendre les paroles de saint Bernard. Il se contente de dire que les âmes des saints ne voient point Dieu maintenant aussi parfaitement qu'elles le verront un jour, quand elles se seront réunies à leur corps. On peut se convaincre que telle est sa pensée à la manière dont il s'exprime dans son troisième sermon pour le jour de la Toussaint où il parle ainsi à sa chair: « Les âmes saintes soupirent après toi; sans toi leur bonheur ne peut être complet, ni leur gloire entière, ni leur béatitude parfaite. Ce désir leur est si naturel, et a tant de forces en elles, qu'elles ne peuvent tendre vers Dieu en pleine liberté : il semble qu'elles sont sollicitées en sens opposé, cette contrainte imprime des rides sur leur visage, tant elles se sentent encore sollicitées vers soi. » Dans le LXXXVII de ces sermons divers, saint Bernard dit encore : « Elles sont retardées en quelque sorte dans la parfaite contemplation de la divinité par l'attente de la résurrection de leur corps qui doit se faire à la fin des siècles. » C'est ainsi que saint Bernard a suivi l'opinion de saint Augustin sur ce point, opinion qu'ont également embrassée saint Thomas, saint Bonaventure, Richard et Marsil, dans la Distinction XLIX, opinion IV. Toutefois, saint Thomas changea de sentiment plus tard. En effet, dans sa I. 2. q. 4. art 5, il enseigne clairement que, par la réunion des âmes à leur corps, leur félicité prendra un accroissement extensif sinon intensif.

278. Au reste, pour ce qui est de l'état des âmes saintes après la mort, saint Bernard pense en premier lieu qu'elles sont au ciel, comme cela résulte clairement de différents passages de ses œuvres, et surtout de son quatrième sermon pour le jour de la Toussaint, où, distinguant entre le sein d'Abraham et le sein des âmes bienheureuses il dit : « Que le premier était dans les ténèbres, tandis que le second se trouve en pleine lumière; l'un dans les enfers et l'autre dans le ciel. » En second lieu « qu'elles ont déjà reçu chacune une robe, non pas encore les deux qui doivent leur revenir. » Or, dans son troisième sermon pour la Toussaint, il dit ce qu'il entend par ces deux robes : « La première, dit-il, est la félicité et le repos des âmes, la seconde est l'immortalité et la gloire des corps. » En troisième lieu enfin, il dit assez clairement en plusieurs endroits de ses ouvrages qu'elles jouissent déjà de la vision de Dieu. En effet, dans son livre de l'Amour de Dieu, vers la fin il dit : « Les martyrs sont plongés dans l'immense océan de la lumière éternelle et de l'éternité lumineuse. » Dans sa lettre aux religieux d'Irlande, il dit que « l'âme de Malachie ne marche plus dans la foi, mais règne dans la réalité, » et, dans son sermon sur le même Saint, il ajoute « qu'il règne avec les anges ! et partage leur félicité, » dans son troisième sermon pour le dimanche des Rameaux, numéro 5, dans le premier sermon pour la Pentecôte, dans le second pour le jour de l'Ascension, dans le sixième sur le Cantique des cantiques, il dit qu'il y en a plusieurs qui ont déjà. mérité d'être introduits dans le Saint des saints, où ils voient la face de celui qui y habite, c'est-à-dire, la clarté incommutable de Dieu. Il dit encore quelque chose d'analogue des âmes des saints dans les quatrième et cinquième sermon pour la Toussaint, et dans celui qu'il prononça sur la tombe de Humbert, dans la lettre XCVIII, numéro 8, ainsi que dans la lettre CCLXVI, et dans beaucoup d'autres endroits. Or, ce sentiment a été défini dans le concile de Florence, dont les pères se sont exprimés en ces termes : « Les âmes une fois purifiées sont à l'instant même reçues dans le ciel, et voient le Dieu trin et un, tel qu'il est. » On peut rapprocher de cette définition le décret du concile de Trente, session XXV, disant que «les saints règnent avec Jésus-Christ, et jouissent au ciel d'une félicité parfaite. » Voyez Bened. Justin. sur l'épître de saint Paul aux, Philippiens, chapitre I. V. 21, à ces paroles : « Pour moi, Jésus-Christ,, c'est vivre, et la mort est un gain. » Il faut remarquer à ce sujet, d'après saint Chrysostome, Théophylacte et d'autres, qu'on ne saurait tenir la mort pour un gain, si, aussitôt après l'avoir subie, les saints ne jouissaient de la vie de Dieu. (Note de Horstius).

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