DOM HUMBERT
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SERMON (a) POUR L'INHUMATION DE DOM HUMBERT, RELIGIEUX DE CLAIRVAUX.

1. Humbert, le serviteur de Dieu est mort: c'était un serviteur dévoué, un serviteur fidèle. Vous avez vous-mêmes vu, de vos propres yeux, comment il a expiré entre nos mains comme un humble ver de terre. Trois jours durant, il fut aux prises avec la mort qui le tenait à la gorgé pour se rassasier de son sang dont elle était altérée. Ah ! elle a fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle a tué son corps, et voilà qu'il repose maintenant dans les entrailles de la terre. Elle nous a ravi un doux ami, un conseiller prudent, un aide plein de force. L'homicide n'a eu pitié ni de vous, ni de moi, mais elle m'a encore moins épargné que vous. Voilà donc tes séparations, O mort ! ô bête cruelle, ô amertume des plus amères ! O terreur et horreur des enfants d'Adam! Qu'as-tu fait ? Tu as tué, mais qu'as-tu tué ? Le corps seulement; car tu ne peux rien sur l'âme. En effet, celle-ci s'est envolée vers son Créateur après

a Dans le manuscrit de la Bibliothèque royale, ce sermon se trouve placé après ceux de la Dédicace de l'Église avec ce titre : Pour le jour de la mort du très-révérend père Humbert, abbé d'Igny. C'est lui que saint Bernard, dans sa cent quarante et unième lettre, blâme de s'être démis, sans l'avoir consulté, de la direction de son abbaye. Je suis étonné que, dans ce sermon, il ne soit point parlé de son titre d'abbé. Il y eut un autre abbé Humbert, également religieux de Clairvaux , dont Nicolas, secrétaire de saint Bernard, rait mention, en ces termes, dans sa quinzième lettre: « Cet Humbert, qui a dépouillé tout ce qui est de l'homme, n'est pas, comme vous semblez le croire, notre père Humbert. » Saint Bernard faisait ainsi une sorte d'oraison funèbre le jour de l'enterrement de ses religieux. Tel est son sermon vingt-sixième sur le cantique des cantiques à la louange du frère Gérard. On voit encore dans sa Vie, livre VII, chapitre 26, qu’il fit une oraison funèbre à la mort d'un certain religieux convers. Au sujet de l'abbé Humbert, on peut consulter le livre I, n. 48, de la Vie de saint Bernard, ainsi que le Grand exorde de Cîteaux, passim, mais surtout le livre III, chapitre 4, où il est fait mention de ce sermon.

qui elle soupirait si ardemment, et qu'elle avait si vaillamment suivi tous les jours de sa vie; sou corps même, qu'il semble que tu possèdes maintenant, te sera ravi un jour, quand tu seras en fin détruite toi-même et dévorée par ta propre victoire. Oui, tu rendras ce corps, tu le rendras un jour, dis-je, ce corps, qu'à ton arrivée, tu as hier couvert de tes crachats, de tes exécrations, de toutes tes souillures et de toutes tes immondices, tu étais pleine joie et d'allégresse, parce que c'en était un de plus dans tes filais. Le Fils unique du Père viendra avec une grande puissance et une grande majesté réclamer son Humbert et rendre son corps qui n'est aujourd'hui qu'un cadavre, semblable à son corps glorieux. Toi, que feras-tu alors? Sans doute, selon le mot du prophète, tu seras bien sotte au dernier jour (Jerem. XVII, 11), quand lu verras Humbert revenir pour toujours à la vie, taudis que tu mourras toi-même pour jamais. Une bête de la mer vomit un Prophète qu'elle avait englouti (Joan. II, 11), voilà comment tu rendras aussi Humbert, qu'il semble que tu as enseveli dans tes vastes entrailles.

2. D'ailleurs, mes frères, ce serviteur de Dieu vous a fait un sermon en action (a) , il l'a même fait bien long et bien grand, sur toute la forme de la sainteté; bien long, si on regarde à la longueur de sa vie, bien grand si ou songe à sa sublimité. Il n'est pas nécessaire que j'ouvre la bouche devant vous, si vous avez bien retenu son sermon, si vous l'avez profondément gravé dans vos coeurs. Il a vécu cinquante ans et plus au service de celui dont il est dit que le servir c'est régner, car il fut déposé, dès ses plus tendres années, dans le sanctuaire (b) de Dieu. Il a passé ici trente (c) ans, dans cette maison, avec nous, presque depuis les premiers jours de sa fondation, non-seulement sans donner un sujet de plainte, mais, au contraire, en ne donnant que des motifs de joie. Aussi, sa mémoire désormais sera-t-elle en bénédiction parmi nous, ainsi que dans la génération qui doit nous suivre. Il a passé sa vie et son chemin, comme un étranger, et comme un voyageur, ne prenant des choses de ce monde que le moins possible, parce qu'il savait bien qu'il n'était pas de ce monde. Il n'avait point ici-bas sa cité permanente, non plus que ses pères n'en avaient en une, mais, l'ail toujours en avant, il ne cessait de tendre vers la palme de sa vocation céleste. Le monde ne saurait rien réclamer en lui, ni de lui, car le monde ne lui plut point, ni lui ne sut plaire au monde, il ne reçut du ses biens que le moins qu'il lui fut possible, et il en aurait même pris beaucoup moins encore si l'obéissance ne l'avait contraint d'en accepter davantage. Avec le vivre et le vêtement, il était content ; il n'en fit usage que dans les limites de la nécessité, non point jusqu'au superflu. Il n'y a pas longtemps encore, si j'ai bonne mémoire, dans un

a C'est-à-dire nous a prêché par ses actions et par ses exemples.

b. Il s'agit ici du monastère de la Chaise-Dieu, où il passa les vingt premières années de sa vie, en qualité de moine, avant de se retirer à Clairvaux. ce qu'il fit en 1116.

c. C'est le même nombre d'années indiqué par le Grand Exorde de Cîteaux, livre III, chapitre 4.

entretien que nous avions ensemble, il se représentait comme prébendier (a) de ce monastère, comme un homme inutile qu'on nourrissait dans la maison de Dieu. C'était vraiment un homme doux et humble de coeur, et bien qu'il se fit remarquer par toutes les autres vertus, il se distinguait néanmoins tout particulièrement par sa douceur. Aussi tout le monde 1e trouvait-il plein d'amabilité et d'affabilité, tant il était aimable, en effet.

3. Mais parmi toutes ses qualités, tout, le monde connaît à quel point sa bouche et sa langue étaient circonspectes, car vous avez vu sa, conduite et entendu ses entretiens pendant de bien longues armées. Qui a jamais entendu sortir de sa bouche un seul mot de médisance, de bouffonnerie, de vaine gloire, ou d'envie? Qui l'a jamais surpris jugeant les autres, ou participant au jugement qu'on en portait? Qui l'a jamais ouï parler de choses vaines ? Que dis-je, qui n'a pas craint plutôt d'être entendu de lui, s'il lui arrivait d'avoir de pareils entretiens ? Il gardait avec sollicitude toutes ses voies, pour ne point faillir en parole, parce qu'il savait que celui qui ne pèche point par la langue est un homme parfait. Il s'en faut bien qu'il eût été prononcé pour toi, ô Humbert, ce Malheur à vous, de l'Evangile, « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez (Luc. V, 25). » Est-ce qu'il y en a parmi vous qui l'ont vu rire, même au milieu de ceux qui riaient? Il prenait sans doute un visage serein, pour complaire à ceux avec qui il se trouvait, et ne leur être point à charge, mais un vrai rire, si vous faites appel à vos souvenirs, vous verrez qu'il n'en eut jamais. Et puis quelle ferveur il avait et le jour et la nuit dans l'oeuvre de Dieu, non-seulement vous l'avez vu, mais même vous avez pu l'admirer jusqu'à son dernier jour. Parvenu à la plus extrême vieillesse, il fut atteint et frappé avec les incommodités de l'âge, par une foule d'autres infirmités graves que beaucoup d'entre-vous ont connues. Or, soir cour, comme ou dit, triomphait des années, et ne savait point céder au mal. Enfin, par le chaud et par le froid, par monts et par vaux, il montait et descendait, travaillant comme les jeunes gens, au point de nous frapper tous d'étonnement, et presque de stupeur. S'il m'arrivait parfois de le retenir pour le consulter, à cause de la multitude de mes affaires, il était tout triste et sombre, jusqu'à ce qu'il lui fût permis d'aller vous rejoindre. Il ne manqua que bien rarement, si tant est qu'il y ait manqué jamais, aux veilles solennelles, qu'il anticipait même quelquefois ; rarement aussi il se tint loin du choeur, quand les autres étaient occupés au chant des Psaumes : et quand il s'en dispensa, ce ne fut que parce que ses infirmités, qui avaient comme reçu parole de la mort pour qui peu de temps, l'en empêchaient.

4. Dans le réfectoire, c'est à peine s'il faisait usage des mets communs,

a. On donnait aussi le nom de prébendier a certains pauvres, qui venaient chercher tous les jours leur nourriture au monastère. C'est en ce sens que nous avons déjà vu saint Bernard dire, dans son premier sermon pour la Toussaint, numéro 2 : « Nous sommes des mendiants, et nous vivons sur la prébende de Dieu.

et si par hasard on lui en servait d'autres (a), ou il les refusait., ou il les acceptait avec si peu d'empressement, que, bien souvent il nous faisait à tous un reproche de les lui offrir. Il avait pris la résolution de ne boire que de l'eau, il l'aurait tenue si je ne m'y étais opposé de toutes mes forces. Mais s'il était forcé de prendre un peu de vin, ce n'était pas du vin pour le palais, ce n'en avait qu'un peu la couleur, tant il l'étendait d'eau. Ce n'est jamais que vaincu par l'obéissance qu'il mit les pieds à l'infirmerie, et c'est avec toutes les peines du monde qu'on pouvait l'y retenir une fois qu'il y était. J'avoue que s'il manqua un peu d'obéissance, s'est surtout là, parce que son autorité m'imposait un peu. Si je le loue, ce n'est donc pas en cela, car, comme vous le savez fort bien, il se montra un peu trop entêté sur ce point. Je crois même que s'il éprouva jamais quelque tristesse, ce ne fut que parce qu'il ne sentait (b) pas comme moi, au sujet de tous les besoins de sors corps. Quel homme c'était dans le conseil ! Quel conseiller droit et discret! J'ai pu l'apprécier d'autant mieux que j'ai eu plus souvent occasion de frapper à la porte de son coeur. Mais je ne suis pas le seul qui l'aie connu, sous ce rapport; vous avez pu le connaître tout aussi bien que moi. Quel est celui qui, dans la multitude et la grandeur de ses tentations, n'en a point appris de sa bouche la source et le remède? Il savait si bien pénétrer dans tous les replis d'une conscience malade, que celui qui allait se confesser à lui pouvait croire qu'il avait tout vu, assisté à tout.

5. Quelle n'était point sa charité? Telles étaient les entrailles de sa charité, qu'il excusait tout le monde, intercédait pour tout le monde, même à l'insu de ceux pour qui il parlait, il ne faisait acception de personne, et ne voyait que les besoins de chacun. Il était humble de coeur, doux dans ses paroles, appliqué dans ce qu'il faisait, fervent dans 1a charité, fidèle dans ce qui lui était confié, circonspect et prudent dans le conseil. Il était régulier entre tous ceux que j'ai vus de nos jours; toujours et constamment le mérite, en tous temps et à toute heure. Il mit franchement le pied dans les voies du Seigneur Jésus, et ne revint jamais en arrière, jusqu'à ce qu'il eût consommé sa course. Si Jésus fut pauvre, il fut pauvre aussi. Si Jésus vécut dans les fatigues, il vécut lui aussi dans des fatigues sans nombre. Si Jésus fut crucifié, il fut lui aussi attaché à mille croix, il porta dans son corps les stigmates du Seigneur, et suppléa dans sa chair à ce qui manquait, aux souffrances du Christ (Coloss. I, 24). Si Jésus-Christ est ressuscité, il ressuscitera lui aussi, et si le Seigneur est monté aux cieux, il y montera également, je le crois; oui il montera aussi dans les cieux, quand

a. On voit par là que saint Bernard faisait servir quelquefois aux malades une nourriture différente de celle des autres; nous ferons la même remarque en lisant le trente-sixième de ses sermons divers, n. 2. Pour ce qui est de l'usage du vin, on peut revoir les notes de la lettre. première.

a. On lit la même chose sur Humbert dans l'Exorde cité plus haut. On peut voir encore le dix-neuvième sermon sur le Cantique des cantiques, n. 7, où saint Bernard blâme les religieux qui tiennent trop à leur volonté propre dans la pratique de ces sortes d'austérités.

en descendra pour nous le Roi de gloire, comme il en descendit jadis, pour nous faire connaître sa puissance, car il n'en faut pas une moins grande pour descendre dans l'air que pour y monter. D'ailleurs les anges nous ont prédit autrefois en ces termes qu'il en sera ainsi : « Le même Jésus qui en vous quittant, s'est élevé dans le ciel, en reviendra de la même manière que vous l'y avez vu monter (Act. I, 12). » L'Écriture nous recommande de ne louer personne avant sa mort (Eccli. XI, 30), parce qu'il n'est pas sûr de louer quelqu'un, tant qu'il n'est pas mort. C'est ce que j'ai pratiqué avec soin pour Humbert, car tant qu'il vécut je n'ai point parlé de lui comme je le fais à présent, de peur, ou de passer pour vouloir le flatter, ou de l'exposer au danger de la vanité. Mais à présent il n'y a plus rien de tel à craindre, je ne le vois plus sous mes yeux, et peut-être lui-même n'entend-il plus mes paroles; mais d'ailleurs, quand il les entendrait il n'en saurait être touché, car il est pour cela trop heureux de s'attacher au Verbe de Dieu. L'ennemi du salut ne saurait donc plus rien sur lui, et les pensées de la vanité ne pourraient plus lui faire aucun mal.

6. O mon très-doux Père, vous avez maintenant devant vous cette source de pureté après laquelle vous soupiriez de toute 1a force de votre âme ; vous êtes à présent plongé tout entier dans l'abîme de la bonté de Dieu, dont vous aviez coutume de raconter les douceurs avec tant de dévotion. Qui fut, en effet, jamais plus dévot à prêcher la bonté de Dieu, plus ardent à recommander la pureté aux hommes, qui fut jamais amant plus passionné de l'un et de l'autre? Est-il un homme qui ait entendu de vous seulement cinq paroles qui ne fussent des paroles de pureté, ou qui n'eussent rapport à la sainte bonté de Dieu? Ce n'est point sur vous que je pleure, car Dieu a mis le comble aux désirs de votre âme; mais je pleure sur moi qui nie vois enlever un conseil fidèle, un aide puissant, un homme sympathique, un coeur selon mon cœur. Voilà les maux qui ont fondu sur moi, Seigneur Jésus, votre colère a passé sur ma tête, et vos terreurs m'ont troublé. Vous avez éloigné de moi un ami, un proche, et quand vous tirez mes connaissances du sein de leur misère, vous me laissez plongé dans la mienne. Vous m'avez enlevé mes proches selon la chair, et mes intimes selon l'esprit, des hommes qui étaient sages à vos yeux dans les choses du ciel non moins que celles de la terre. Vous m'avez ravi, les uns après les autres; ceux qui portaient le fardeau quo volis avez placé, sur mes épaules; et de toits toux qui m'étaient si précieux, il ne m'en restait presque plus d'autres que Humbert qui m'était d'autant plus cher, que son amitié datait de plus loin pour moi, et vous me l'avez enlevé comme les autres parce qu'il était a vous. Me voici désarmais seul, oui seul exposé aux coups, je meurs successivement dans chacun d'eux, et vous avez fait fondre tous vos flots sur moi. Ah que ne tuez-vous pas plutôt du coup celui que vous châtiez ainsi, au lieu de me réserver, malheureux homme que je suis, pour tant et de si cruelles morts ! Pourtant je ne veux pas tenir un langage autre que notre saint : que celui qui a commencé achève de me broyer, et que ma consolation soit de n'être point épargné par celui qui navre mon âme de douleur. Je veux bien être flagellé, pourvu que mon Père, dans sa bonté, change les coups en bienfaits. Ce n'est pas un murmure que je fais entendre en parlant ainsi, ce n'est qu’un cri de douleur. Je ne pleure point sur Humbert, pourquoi pleurerai-je sur celui qui vient d'être convié à la table d'un riche ? mais je pleure sur moi, sur vous, sur cette maison, sur tous nos autres frères, qui attendaient un conseil de sa bouche. C'est ainsi que notre Sauveur, chargé de sa croix, comme le larron de sa corde, en voyant les femmes qui l'avaient suivi du fond de la Galilée se lamenter sur lui, se détourna de leur côté et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants (Luc. XXIII, 28). Car ce qui me concerne touche à sa fin (Luc. XXII, 37). » Tout ce que vous voyez préparer pour moi est temporaire, mais ce que vous ne voyez pas est éternel. Or, ce qui est temporaire est transitoire, et si c'est transitoire c'est mortel; le cachet de ce qui est passager et mortel est donc d'être visible. Or c'est ce qu'il y a de mortel qui a frappé nos regards dans la mort de Humbert, quant à lui, il jouit maintenant d'une joie et d'un bonheur éternels.

7. Nous ne devons donc point pleurer celui pour qui il n'y a plus ni larmes ni douleur; il lie faut pas davantage murmurer en songeant à nous à qui il a été enlevé; au contraire rendons plutôt grâces à Dieu de nous l'avoir laissé si longtemps. En effet, si je lie me trompe, voilà dix a ans accomplis qu'il ne vit que pour nous et avec nous, et j'ai bien peur qu'il ne nous ait été enlevé que parce que nous n'étions j'as dunes de sa société. Qui sait après tout s'il ne nous a point été enlevé pour qu'il allât nous protéger par son intercession auprès du Père ? Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi ; car s'il avait une si grande charité pendant qu'il était avec nous, qu'il m'aurait volontiers cédé, plutôt que gardé pour lui-même tout ce qui a rapport aux besoins du corps, à combien plus forte raison maintenant qu'il est uni à cette immense charité qui est Dieu même, ressentira-t-il plus de bon vouloir et du charité à mon égard? Mais peut, être connaît-il plus complètement maintenant la vérité sur moi et sur ma vie entière, et, en ce cas, j'ai bien peur qu'au lieu de compatir à mes maux comme il avait l'habitude de le faire, il ne soit animé d'indignation à mon égard. Mais si c'est à cause de nos péchés que Dieu nous l'a enlevé, Dieu veuille qu'il nous obtienne de sa miséricorde que nous ne voyions point une autre peine s'ajouter à, notre peine.

8. An !.este, mes frères; si vous marchiez sur ses traces,je vous le dis, vous lie tomberiez pas si facilement dans de vaines pensées, dans des

a L’abbé Humbert se retira à Clairvaux en 1138; si on ajoute dix ans à cette date on a 1138, non point 1145, comme il a plu à Manrique de le dire, pour l'année de sa mort. Le même auteur place, la mort de Humbert au 7 décembre, mais Chalemol la fait arriver le 7 septembre.

conversations oiseuses, dans les plaisanteries et les bouffonneries, attendu que vous perdez une grande partie de votre vie et de votre temps dans tout cela. Le temps vole et ne revient point sur ses pas, et tandis que vous croyez échapper à la peine minime du temps, vous allez vous précipiter dans une peiné plus grande, car il faut que vous sachiez que, après cette vie, vous paierez dans le purgatoire au centuple et jusqu'à la dernière obole, ce que vous aurez négligé ici-bas. Je sais bien qu'il est dur, pour un homme indépendant, d'embrasser la discipline, pour un homme bavard, de. garder le silence, pour un homme qui aime courir çà et là, de demeurer en place, mais il sera bien dur aussi et même bien plus dur encore de souffrir les peines qui les attendent. Celui qui est enseveli là, sous nos yeux, a eu aussi, je le sais, dans le commencement, bien des tourments du même genre à souffrir, mais il a lutté avec ardeur et il a triomphé, et de même qu'il lui était alors bien dur de soutenir la lutte dans lu. tentation, ainsi il lui aurait été bien plus pénible de revenir à toutes ces inepties, parce que sa bonne habitude s'était changée en nature pour lui. Exercez-vous donc dans cette doctrine, remarquez la forme que vous avez vue et entendue en lui, si vous voulez aller trouver aussi celui auprès de qui il se voit maintenant, et qui est Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

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