CARÊME V
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MERCREDI SAINT
JEUDI SAINT

CINQUIEME SERMON POUR LE CARÊME. Il y a trois sortes de prières.

1. La charité que je ressens pour vous, mes frères, me presse de vous adresser la parole, cédant à ses instances, je le ferais même plus souvent si je n'en étais empêché par mes nombreuses occupations. Il n'y a pas lieu de s'étonner que je sois plein de sollicitude pour vous, quand, je trouve en moi-même une si ample matière à sollicitude, et tant de motifs d'inquiétude. En effet, quand je songe à ma propre misère, et aux périls de toute sorte qui m'assiègent, il n'est pas douteux que mon âme tremble pour elle-même. Or ma sollicitude pour chacun de vous n'est pas moindre que celle que je ressens pour moi, puisque je ne vous aime pas moins que je ne m'aime moi-même. Celui qui lit au fond des coeurs voit combien mon âme est même plus remplie de sollicitude pour vous, qu'elle ne l'est pour elle. Ne vous étonnez point, mes frères, si je suis rempli de crainte et de sollicitude pour vous, quand je vous vois plongés dans une telle misère et entourés de si grands périls. En effet, comme on ne le voit que trop clairement, nous portons avec nous un piège, partout nous avons avec nous notre ennemi, je veux parler de ce corps qui est né, et qui a grandi dans le péché; de cette chair, dis-je, qui a été profondément corrompue à sa naissance, et qui se trouve bien plus viciée encore par ses mauvaises habitudes. Voilà d'où vient que la chair est en lutte si violente contre l'esprit, murmure sans cesse, supporte impatiemment le joug de la discipline, souffle à l'esprit des désirs mauvais, se révolte contre la raison même, et se montre inaccessible à toute crainte.

2. Ajoutez à cela que le rusé serpent, qui n'a d'autre désir, d'autre velu, d'autre ambition que de répandre le sang des âmes, s'entend avec la chair, lui vient en aide, et s'en sert même pour nous attaquer. Sa grande affaire est de trouver le mal, d'allumer les désirs de la chair, de souffler, si je puis parler ainsi, le feu naturel de la concupiscence par ses suggestions empoisonnées, et d’enflammer les mouvements mauvais ; il ne cesse de préparer les occasions de pécher et de tenter le coeur des hommes par mille artifices mauvais. Il sait nous lier les mains avec nos propres cordes, et, comme on dit, se servir des verges que nous lui donnons, pour nous fouetter, en sorte que par lui la chair qui a été donnée à notre âme pour l'aider, ne contribue qu'à notre ruine et devient pour nous un danger.

3. Mais à quoi bon montrer le mal si on ne peut apporter ni consolation ni remède ? Sans doute le péril est grand, grande aussi est la lutte que nous avons à soutenir contre l'ennemi domestique, d'autant plus qu'ici-bas, il est dans sa patrie et nous nous sommes des étrangers ; il habite dans son pays d'origine, et nous, nous ne sommes que des voyageurs qui passent, des exilés. La lutte est aussi grande et dangereuse, attendu que c'est contre les ruses et les stratagèmes du démon que nous avons à livrer de fréquents, que dis-je, de continuels combats; c'est un ennemi que nous ne pouvons pas même apercevoir, dont la nature subtile et la longue expérience de la malice ne favorisent que trop les ruses. Pourtant il ne dépend que de nous de n'être point vaincus si nous ne voulons l'être, car aucun de nous, dans cette lutte, n'a le dessous qu'il ne le veuille. « Ton appétit est en ton pouvoir, ô homme, est il dit, et tu peux le maîtriser (Gen. IV, 7). » L'ennemi peut exciter en toi le mouvement de la tentation, mais il ne dépend que de toi de donner ou de refuser ton consentement, bien plus, il ne dépend que de toi d'asservir si bien ton ennemi, que tout, pour toi, coopère au bien. Voici par exemple que ton ennemi allume en toile désir de la bonne chère , te suggère des pensées d'orgueil ou d'impatience, excite les mouvements de la concupiscence; refuse seulement ton consentement, et toutes les fois que tu le refuseras, tu acquerras une couronne.

4. Toutefois, on ne peut nier que toutes ces épreuves ne soient pénibles et même dangereuses ; mais pourtant, au plus fort même de la lutte, si nous résistons courageusement, nous sentons dans l'âme la pieuse tranquillité qui vient d'une bonne conscience. Je crois aussi que si nous avons hâte de chasser de notre esprit toutes ces pensées, dès que nous remarquons leur présence, notre âme s'élève contre elles avec une force toute particulière, et l'ennemi, couvert de confusion, se retire loin de nous, et n'est pas disposé à se représenter de sitôt. Mais qui sommes-nous et qu'est notre force pour résister à de pareilles tentations? Voilà précisément ce que cherchait Dieu, voilà où il voulait nous mener, afin que, voyant notre faiblesse, et persuadés que nous n'avons de secours qu'en lui, nous recourrions à sa miséricorde en toute humilité. Aussi, vous prié-je, mes frères, de tenir toujours à votre portée le sûr refuge de la prière, dont je me souviens de vous avoir dit quelques mots il y a peu de temps, en finissant un sermon.

5. Mais quand je vous parle de la prière, il nie semble entendre au fond de votre coeur, certaines réflexions inspirées par la sagesse humaine, que j'ai moi-même entendues, plusieurs fois dans le mien. A quoi; tient-il, en effet, que, rie cessant presque jamais de prier, il soit si rare que noirs recueillions quelques fruits de la prière. ? Il semble que nous nous retrouvons après avoir prié, ce que nous étions auparavant. Personne ne nous répond ,un mot, personne ne nous accorde rien, il semble vraiment que c'est en pure perte que nous prenons la peine de prier. Mais qu'est-ce que le Seigneur nous dit dans son Évangile? « Ne jugez point selon l'apparence, mais jugez selon la justice (Joan VII, 24). » Or qu'est-ce que juger selon la justice, si ce n'est juger selon la foi? puisque le juste vit de la foi (Abac II, 4). Rapportez-vous-en donc au jugement de la foi, non à ce que vous éprouvez, puisque la foi ne trompe point et que l'expérience nous induit en erreur. Or où trouver, la vérité de la foi, sinon dans les promesses du Fils de Dieu lui-même qui nous dit : « Tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous le recevrez, et qu'il vous sera fait selon que vous le désirerez, (Matth. XXI, 22). » Par conséquent, qu'aucun de vous , mes frères, ne regarde sa prière comme étant de peu do valeur, attendu que celui que nous prions, je puis vous l'affirmer, est loin d'en faire peu de cas. Elle n'est pas encore tombée de nos lèvres, que déjà il l'a fait inscrire dans son livre, et nous pouvons être assurés d'une chose, c'est que s'il ne nous accorde pas ce que nous lui demandons, il nous donnera certainement quelque chose qu'il sait devoir nous être plus utile. Car nous ne savons point ce qu'il faut que nous demandions dans nos prières. Mais il aura pitié de notre ignorance, et, recevant notre prière avec bienveillance, s'il ne nous accorde point ce qui ne peut nous être d'aucun bien, ou ce dont nous n'avons point encore besoin, notre prière n'est point stérile pour cela.

6. Non, elle ne le sera, point, surtout si noirs faisons ce qui, nous est recommandé parle Psalmiste, c'est-à-dire si nous mettons nos délices dans le Seigneur. En effet,, David, le saint roi, nous dit : « Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur demande (Psal. XXXVI, 4). » Mais que nous engagez-vous à faire, ô prophète de Dieu , en nous disant de mettre nos délices dans le Seigneur, comme s'il ne dépendait que de nous de le faire? Nous savons bien ce que c'est que de mettre ses délices dans le boire et le manger, dans le sommeil, dans le repos et dans toutes les autre choses qui se trouvent sur la terre, vrais quelles délices Dieu peut-il nous offrir pour que noirs mettions nos délices en lui? Mes frères, des hommes du monde peuvent s'exprimer ainsi, mais vous, vous ne le pouvez point. En effet, quel est celui parmi vous qui n'ait point éprouvé par lui-même les délices d'une. bonne conscience? Qui de vous n'a pas ressenti les délices de la chasteté, de l'humilité et de la charité? Il n'y a rien là qui ressemble aux délices du boire et du manger, ou de tout autre plaisir semblable ; cependant il y a en cela de véritables délices bien plus grandes même que ces dernières; ce sont des délices qui ont quelque chose de divin, rien de charnel, et lorsque nous mettons nos délices dans ces choses-là, c'est en Dieu que nous les mettons.

7. Mais peut-être y a-t-il bien des personnes qui se plaignent qu'elles n'éprouvent que bien rarement ce goût plus délicieux et plus doux que le miel et le rayon du miel, parce qu'elles sont empêchées de le goûter par la tentation. Elles agissent avec bien plus de courage, si elles pratiquent la vertu de toutes leurs forces et de tout leur coeur, non point pour le plaisir qu'elles trouvent dans cette pratique, mais uniquement pour plaire à Dieu, et je ne doute point qu'elles ne suivent l'avis du Prophète qui a dit : « Mettez vos délices dans le Seigneur, » attendu qu'il n'a pas voulu parler du sentiment mais de la pratique. Le sentiment n'est, en effet, rien de plus qu'une jouissance, la pratique est une vertu. « Mettez donc vos délices dans le Seigneur, » c'est-à-dire tendez à cela, efforcez-vous de trouver vos délices en lui, « et le Seigneur alors exaucera les voeux de votre coeur, » c'est-à-dire, comme de juste, les voeux que la raison approuve. Il n'y a pas là motifs à vous plaindre, c'est plutôt une raison pour vous de témoigner votre reconnaissance de tout votre cœur, puisque tel est le soin que Dieu prend de vous, que toutes les fois que, sans le savoir, il vous arrive de demander quelque chose d'inutile, il ne vous exauce point, mais au contraire il vous accorde en échange quelque chose de meilleur. C'est ainsi qu'un père, selon la chair, quand son enfant lui demande du pain, s'empresse de lui en donner, mais s'il lui demande un couteau dont il ne croit pas qu'il ait besoin, il le lui refuse, et aime mieux lui couper lui-même son pain ou le lui faire couper par un de ses serviteurs, afin qu'il ne coure aucun danger et n'ait aucune peine.

8. Quant aux voeux du coeur, je les crois de trois sortes ; hors de là je ne vois point ce qu'un élu peut demander de plus. Les deux premiers ont rapport aux choses de cette vie, ce sont les biens de l'âme et du corps le troisième a rapport au bonheur de la vie éternelle. Ne vous étonnes point si je vous dis qu'on doit demander à Dieu les biens du corps, car ces biens-là ne viennent que de Dieu, comme tous les biens spirituels. C'est donc à lui que nous devons demander et de lui que noirs devons attendre tout ce qui nous est nécessaire pour nous faire vivre à son service. Mais il faut demander plus souvent et avec plus de ferveur encore les biens spirituels, tels que la grâce de Dieu, et les vertus de l'âme : et ce que nous devons demander avec une entière piété et de toute l'ardeur de nos désirs, c'est surtout la vie éternelle, où le bonheur de l'âme sera comble et parfait.

9. Mais dans ces trois voeux, pour que ce soient des eaux du coeur, trois choses sont nécessaires. Or dans le premier, peut se cacher le désir de choses superflues, dans, le second, quelque souhait impur, et dans le troisième, quelque sentiment d'orgueil. En effet, il n'est pas rare qu'on demande les choses temporelles pour satisfaire la volupté, et les vertus par Tine pensée d'ostentation ; enfin, il y en a qui désirent la vie éternelle, non pas dans un sentiment d'humilité, mais en se fondant sur la pensée, de leurs propres mérites. Je ne dis point que la grâce qu'on a reçue ne doit point nous donner confiance en la prière, mais je , dis, que personne ne doit fonder sur elle la pensée qu'il sera exaucé. Ces premiers dons doivent contribuer seulement à nous en faire attendre de plus grands encore de celui qui, clans sa miséricorde, nous les a accordés. En conséquence bornons nos prières pour les choses temporelles aux seules nécessaires. Quant aux biens de l'âme., que notre prière soit faites: dans une grande pureté d'intention, et se soumette en toutes choses au, bon plaisir de Dieu; enfin due nos voeux, pour obtenir 1a vie éternelle, soient pleins d'humilité et ne se fondent, comme de juste, que sur la miséricorde de Dieu.

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