ASCENSION IV
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QUATRIÈME SERMON POUR LE JOUR DE L'ASCENSION. Il y a deux ascensions mauvaises, ce sont celle du démon et celle du premier homme; il y en a six bonnes, ce sont celle du Christ et les nôtres.

1. Si nous célébrons les fêtes de Noël et de Pâques avec toute la piété qu'elles méritent, nous devons célébrer, avec une égale piété, celle de l'Ascension; car elle n'est pas moins grande que les deux premières, elle en est la conséquence et le couronnement. Sans doute ce doit être, pour nous, un jour de fête et de joie, que celui où le Soleil supercéleste, le vrai Soleil de justice se montre à nos faibles regards dans un corps, derrière le voile d'une chair mortelle, comme dans un nuage qui tempérerait à nos yeux l'éclat éblouissant de sa lumière inaccessible. Sans doute ce fut encore pour nous un jour de joie et d'allégresse extrême, que celui où, déchirant l'humble sac de son corps, il s'enveloppa de gloire comme d'un manteau, en faisant disparaître du sac qu'il avait porté d'abord, non le tissu primitif, mais tout ce qui sentait la vétusté, l'usure, la bassesse et la misère, et en en faisant ainsi les prémices de notre rédemption : mais quel apport y a-t-il entre ces solennités et moi, si je vis tout entier sur la terre? Qui est-ce qui serait assez présomptueux pour désirer s'élever dans les cieux, s'il n'y était excité par celui qui y remonta le premier, parce qu'il en était descendu ? Eh bien je vous le dis, pour moi ce lieu d'exil où je me trouve en ce moment, ne me semblerait guère plus tolérable que l'enfer même, si le Seigneur Dieu de Sabaoth ne nous avait laissé un germe d'attente et d'espérance, lorsqu'en s'élevant dans les cieux, il donna à toits les fidèles (a) lieu d'espérer de s'y élever aussi. Après cela, il ajouta: « Si je ne m'en vais point le Paraclet ne viendra point à vous (Joan. XVI, 7). » Quel est ce Paraclet? Celui qui répand la charité dans nos âmes, et pair qui la foi ne saurait nous tromper; celui dis-je qui fait que notre vie est dans les cieux, qui est la vertu venant (lu haut du Ciel et par qui nos coeurs y sont portés. « Je m'en vais, dit le Sauveur, vous préparer une place, et après que je m’en serai allé et que je vous aurai préparé cette place, je reviendrai à vous pour vous prendre avec moi (Joan. XIV, 2 et 3), et partout où mon corps se trouvera s'assembleront les aigles (Matt. XXIV, 28 a Luc. XVII, 37). » Voyez-vous maintenant , comment la solennité de ce jour est le couronnement de toutes les solennités précédentes, dont elle prépare le résultat et augmente la grâce ?

2. Car si tout le reste, en celui qui nous est né et qui est né pour nous, s'est fait pour nous, ainsi en est-il aussi de son ascension; elle s'est faite à cause de nous et pour nous. Dans le cours de notre vie, il y a bien des choses qu'il semble, en ce qui vous concerne, que nous faisons par hasard, et beaucoup aussi que nous faisons par nécessité. Quant à Jésus-Christ qui est la vertu et la sagesse de Dieu, il n'a jamais agi sous l'empire ni de l'un ni de l'autre. En effet, quelle nécessité pourrait s'imposer à la vertu de Dieu, et quel hasard pourrait se substituer à sa sagesse ? On ne peut donc douter qu'en lui, paroles, actions, souffrances, tout fut volontaire, tout fut plein de mystères et de salut. Connaissant cela, s'il arrive que certaines choses qui concernent le Christ, viennent à notre connaissance, il ne faut pas les considérer comme des inventions de notre part, mais comme dés choses dont la cause a pu nous demeurer inconnue jusqu'alors, et n'en a pas moins certainement existé pour cela. De même que celui qui compose un écrit place ses pensées dans un ordre particulier pour des raisons qu'il sait, ainsi en est-il de Dieu, surtout pour les choses que sa divine majesté a faites pendant qu'elle était dans une chair mortelle, il est certain qu'elles n'ont point été faites en dehors d'un ordre particulier. Mais le malheur pour nous est dans le peu de portée de notre esprit. Oui, il est dans notre science si pauvre de savoir, car nous ne connaissons qu'en partie et même en très-faible partie. C'est à peine si de ce foyer immense de lumière, de ce flambeau éclatant placé sur le chandelier, arrivent jusqu'à nous quelque rares et minces éclairs : Aussi devons-nous communiquer d'autant plus religieusement aux autres ce qui nous est révélé que ces révélations sont plus bornées pour chacun de nous. Voilà pourquoi, mes

a Dans quelques manuscrits, on lit en cet endroit : « Pour moi je suis du même avis que le Prophète qui disait. Si le Seigneur ne m'eut pas assisté, il s'en serait fallu de peu que mon âme ne tombât en enfer (Psal. XCIII, 17). C'est ce qui lui faisait dire encore ailleurs : ma vie est bien près de l'enfer (Psal LXXXVII, 3) ; mais à présent nous sommes sauvés par l'espérance au comble de laquelle le Christ, par son Ascension, nous a fait monter Je vais, etc.

frères, je ne veux, ni ne dois vous priver des pensées que le Seigneur me fait la grâce de m'envoyer pour votre édification, au sujet de son ascension, ou plutôt de toutes ses ascensions, d'autant plus que telle est la nature des biens spirituels qu'on ne saurait les diminuer en les partageant avec les autres. Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il déjà connu de plusieurs, car Dieu a pu le leur révéler comme à moi, mais en faveur de ceux dont l'esprit, occupé à des choses plus élevées encore, ou distrait par d'autres occupations, n'a point eu les pensées qui me sont venues, et même aussi à cause de ceux dont l'intelligence n'est point assez développée pour les avoir, je me sens dans l'obligation de vous exposer ce qui m'est venu à l'esprit.

3. Or c celui qui est descendu sur la terre est le même Christ qui est monté dans les cieux (Ephes. IV, 40). » Ce sont les propres paroles de l'Apôtre. Pour moi, je crois que s'il est monté c'est précisément eu descendant, et qu'il fallait que le Christ descendit pour nous apprendre à monter. Nous sommes avides d'élévation, nous n'aspirons tous qu'à nous élever, c'est que nous sommes, en effet, de nobles créatures, douées d'une âme grande, et qui ont naturellement le goût de la grandeur. Mais malheur à nous si nous voulons suivre celui qui a dit un jour : « J'irai m'asseoir sur la montagne de l'alliance aux flancs de l'Aquilon (Isa. XIV, 14). » Ah malheureux, aux flancs de l'Aquilon ! Ce mont est glacé, nous ne saurions t'y suivre. Tu es dévoré par l'amour du pouvoir, tu oses ambitionner la puissance. Hélas! combien en voyons-nous encore de nos jours monter sur tes pas infortunés ! que dis-je ? c'est à peine s'il s'en trouve quelques uns qui échappent, et chez qui l'amour de la domination ne règne pas en maître ! Voilà pourquoi ceux qui ont l'autorité en main sont appelés des bienfaiteurs (Luc. XXII, 25) ! de là vient que le pécheur est loué dans les désirs de son âme. Tout le monde flatte les puissants, tout le monde leur porte envie. Ah malheureux mortels à quelle remorque marchez-vous, de qui suivez-vous les traces? Est-ce que vous ne voyez pas Satan tomber du haut du ciel, rapide comme !a foudre? ne serait-ce point là la montagne qu'il gravit, ange encore, et où il devint le diable? Mais remarquez ceci encore ; après sa chute, l'envie le tourmente encore affreusement et lui suggère la pensée d'entraîner l'homme avec lui, cependant il n'ose point lui conseiller de gravir cette montagne, où il n'a trouvé lui-même qu'une chute immense au lieu d'une élévation considérable.

4. Mais notre ennemi ne fut point pour cela à court de ruses : il montra à l'homme une montagne pareille à la science, et lui dit « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (Gen. III, 5). » C'est encore là une montée dangereuse à gravir, ou plutôt c'est une véritable descente de Jérusalem a Jéricho. Cette montagne n'est autre que la science qui enfle; nous voyons encore de nos jours une foule d'enfants d'Adam entreprendre de la gravir avec une incroyable ardeur, comme s'ils ne savaient pas quelle chute affreuse leur père a faite, en voulant en atteindre le sommet, chute si profonde et si grave que toute sa postérité en a été elle-même renversée et brisée.

O homme, les blessures que tu as reçues dans cette ascension du mont de la science, quoique tu fusses encore en partie dans les ténèbres de l'avenir, ne sont point encore guéries, et cela ne t'empêche point de faire aussi tous les efforts possibles, pour le gravir à ton tour; tu veux donc que ton dernier état soit pire que le premier? Ah ! malheureux, d'où te vient cette passion, cette sorte de rage ? O enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti ? pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge (Psal IV, 3) ? Ne savez-vous donc point que Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les puissants (I Cor. I, 27) ? Les menaces terribles d'un Dieu qui doit perdre la sagesse des sages et réprouver la science des savants, ne sont-elles pas faites pour nous détourner d'une pareille entreprise (Ibidem 19)? L'exemple de notre premier père, les sentiments de notre coeur, la dure expérience de la nécessité qui pèse sur nous par suite de notre amour insensé de la science, rien ne peut-il donc noirs y faire renoncer ?

5. Ainsi, mes frères, je viens de vous montrer une montagne que vous devez non point gravir, mais fuir; c'est celle que montait celui qui voulait être comme Dieu, et savoir le bien et le mal. Ses descendants, encore de nos jours, continuent à la grossir et à l'élever; rien n'est méprisable à leurs yeux dès que çà peut servir à élever plus haut encore le sommet de la science. Afin de passer pour être plus savants que les autres, on les voit cultiver, avec une ardeur qui leur fait oublier la peine et la fatigue, les uns l'étude des belles-lettres, les autres la science des choses du monde, ceux-ci des arts d'agrément que Dieu a en horreur, et ceux-là un art servile quelconque. Voilà comment ils élèvent leur Babel, et par quel moyen ils se flattent de devenir semblables à Dieu, c'est en s'appliquant avec ardeur à ce qu'il ne faut pas, et en négligeant ce qu'il faut. Or, qu'y a-t-il de commun entre vous, mes frères, et ces montagnes dont la montée est remplie de tant de difficultés et semée de tant de périls? Et pourquoi vous éloignez-vous de la montagne qu'il vous est si facile et si utile de gravir? L'ambition du pouvoir a dépouillé l'ange de la félicité des anges, et le désir de savoir a fait perdre à l'homme la gloire de l'immortalité. Si quelqu'un songe à s'élever sur la. montagne du pouvoir, que de contradicteurs ne rencontrera-t-il pas sur sa route ? Que de gens qui le repousseront, que d'obstacles l'arrêteront , que de difficultés embarrasseront sa marche ! Mais que sera-ce s'il réussit enfin à arriver au but de ses désirs ? L'Écriture nous le fait assez comprendre en disant : « Les puissants seront fortement tourmentés (Sap. VI, 8); » encore passé je sous silence les sollicitudes et les anxiétés dont le pouvoir lui-même est la source constante et féconde. Un homme a-t-il l'ambition de devenir savant ? à quelles fatigues va-t-il se condamner, à quelles tortures va-t-il soumettre son esprit? Et pourtant, quoi qu'il fasse, il faut qu'il sache que c'est pour lui qu’il est dit : Vous vous mettriez en quatre que vous n'arriveriez pas au but, que vous vous proposez. Son oeil verra avec une tristesse amère tout savant qui le tiendra pour moins instruit que soi, eu que l'opinion. publique placera avant lui. Mais enfin, qu'est-ce qui l'attend quand une fois il se sera bien bourré de science ? « Je détruirai, répond le Seigneur, la sagesse du sage, et je rejetterai la science des savants ( I Cor. I, 19). »

6. En deux mots, vous voyez donc bien, mes frères, du moins je le pense, comme nous devons, fuir l'une et l'autre montagne, si la chute de l'ange et celle de l'homme nous inspirent quelque crainte. O mont de Gelboé que jamais ni la rosée ni la pluie ne tombent sur vos cimes (II Rey. I, 21). Mais que faisons-nous cependant? il ne nous est point avantageux de monter à la manière de l'ange ou d'Adam, et pourtant, nous n'avons qu'un désir, monter. Qui donc nous apprendra une ascension salutaire? Qui sera-ce, si ce n'est pas celui dont il est écrit : « Celui qui est descendu est le même qui est monté (Ephes. IV, 10)? » Il fallait, en effet, qu'il nous montrât comment on doit monter, pour que nous ne suivissions ni les pas, ni les conseils de ce perfide séducteur. Mais comme le Très-Haut ne pouvait monter plus haut, il descendit, et, en descendant, il nous a frayé une montée aussi douce que salutaire. Il est descendu du haut de la montagne de la toute-puissance, en s'enveloppant de la faiblesse. même de notre chair; il descendit aussi des sommets élevés de la science, parce qu'il lui a plu, à lui qui est Dieu, de sauver, par la folie de ce qu'il a prêché, ceux qui croient en lui. Où trouver, en effet, quelque chose de plus faible que le corps délicat et les membres. chétifs d'un tout petit enfant ? qu'y a-t-il de moins docte qu'un .nouveau-né qui ne connaît encore que le sein de sa mère ? Est-il un homme plus réduit à l’impuissance que celui qui a ses membres cloués, et dont notre œil peut compter tous les os? Enfin, connaissez-vous rien de plus insensé que de donner sa vie en pâture à la mort pour acquitter une dette qu'on n'a point contractée ? Vous voyez à quel point il est descendu des hauteurs de sa puissance et des sommets élevés de sa sagesse, quand il s'est anéanti lui-même. Mais il ne pouvait s'élever plus haut sur la montagne de la bonté, ni manifester plus vivement sa charité. Ne vous étonnez donc point si le Christ est monté en descendant, puisque vous voyez que les deux autres, l'ange et l'homme, sont tombés en montant. Il me semble que celui qui disait « Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur, ou qui est-ce qui se tiendra debout dans son lieu saint (Psal. XXIII, 3) ? » se demandait où trouver quelqu'un pour monter sur cette montagne ? Il se peut que ce soit en voyant les hommes tomber, parce qu'ils étaient tourmentés du désir de monter, que le prophète Isaïe s'écriait : « Venez, et montons sur la montagne du Seigneur ( Is. II, 3). » Ne vous semble-t-il pas aussi voir un reproche à l'adresse de l'homme et de l'ange pour avoir voulu gravir les deux montagnes dont nous avons parlé plus haut, dans ces paroles du Psalmiste : « Pourquoi vous imaginez-vous qu'il peut y avoir d'autres montagnes fertiles ? Il n'y a qu'une montagne grasse et fertile (Psal. LXVII, 16). » C'est la montagne où est la demeure du Seigneur, assise sur la croupe même des autres montagnes (Isa. II, 2), par-dessus lesquelles, celle qui s'écriait : « Le voici, il vient, sur les montagnes (Carat. u, 8), » avait vu l'Èpoux passer. En effet, il enseignait la voie à l'homme qui ne le connaissait pas, il le traînait par la main, et le conduisait comme un tout petit enfant ; voilà pourquoi il allait en quelque sorte pas à pas, afin qu'en le voyant aller de vertu en vertu, Sion reconnût en lui le Dieu des dieux ; car sa justice est comme les montagnes les plus élevées (Psal. XXV, 7).

7. Mais, si vous le voulez, voyons ce qu'il faut entendre par les bonds qu'il fait, lorsqu'il s'élance comme un géant dans la carrière; comme un géant, dis-je, qui part de l'extrémité du ciel et qui va jusqu'à l'autre extrémité par des sortes de degrés (Psal. XVIII, 6). En premier lieu plaçons la montagne sur laquelle il monta en compagnie de Pierre, de Jacques et de Jean, et où il fut transfiguré en leur présence. Son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la neige. Or, cette gloire que nous contemplons sur la montagne de l'espérance n'est autre que celle de la résurrection. En effet, dans quel but est-il monté pour y être transfiguré, sinon afin de nous apprendre à nous élever en pensée vers cette gloire qui sera manifestée en nous un jour? Heureux l'homme dont la pensée est toujours dans l'a présence du Seigneur, et qui, au fond de son coeur, repasse dans sa pensée, jusqu'à la fin, les délices qui se trouvent dans la droite de Dieu! En effet, que peut-on trouver de pénible quand on repasse sans cesse, dans son esprit, cette vérité que les souffrances de cette vie n'ont rien de comparable avec la gloire qui nous attend dans l'autre ? Je me demande ce que pourrait apercevoir en ce monde pervers, celui dont l'œil ne cesse dé contempler les biens du Seigneur dans la terre des vivants, et d'être fixé sur les récompenses éternelles (Psal. XXVI, 19) ? « Mon coeur vous a parlé, Seigneur, s'écrie le Prophète, mon coeur vous a parlé, et mes yeux vous ont cherché; je chercherai votre visage, Seigneur (Psal. XXVI, 13). » Oh ! qui me donnera de vous voir vous lever tous, et vous tenir dans un lieu élevé, et contempler l'allégresse dont le Seigneur doit vous inonder un jour?

8. Ne trouvez point trop long, je vous en prie, le séjour que je vous fais faire sur le mont de la transfiguration; si nous restons un peu trop longtemps sur cette montagne, nous pourrons passer un peu plus vite sur les autres. D'ailleurs, qui est-ce qui ne s'arrêterait volontiers sur ce mont, en entendant l'apôtre Pierre s'écrier lui-même au haut de cette montagne où il se trouvait : « Seigneur, nous sommes bien ici (Matt. XVII, 4) ? » Je me demandé; en effet, quel bien peut être égal pour l'âme à celui de se trouver au sein de la félicité, en attendant que son corps y soit; je me demande même s'il y a un autre bien que celui-là? Il me semble même que celui qui s'est écrié ainsi : « Seigneur, nous sommes bien ici, » était entré dans le tabernacle admirable du Seigneur et avait pénétré jusqu'à sa demeure, au milieu de chants d'allégresse, de cris de joie et de félicitations semblables à ce qu'on entend à une table de festin (Psal. XLI, 5). Je vous le demande, en effet, mes frères, quel est celui d'entre vous qui, à la pensée intime de la vie future, je veux dire de la joie, du bonheur, de la félicité et de la gloire réservée aux enfants de Dieu, pour peu qu'il arrête son esprit à la considérer dans le silence de son âme; ne s'écriera point aussitôt en exhalant, pour ainsi dire, un soupir de bonheur : « Seigneur, nous sommes bien ici? » Sans doute ce n'est point dans ce triste pèlerinage où le corps sent le poids de la chaîne, mais c'est dans cette douce et salutaire pensée où le cœur nage en liberté qu'il peut redire ces paroles de Saint Pierre : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je puisse m'envoler et me reposer (Psal, LIV, 7), disait le Prophète ? Mais vous, enfants des hommes, enfants de celui qui descendit de Jérusalem à Jéricho, oui, ô vous, enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti. Remontez au plus haut de votre coeur, et Dieu sera exalté. Votre coeur, voilà le mont où le Christ se transfigure; montez-y, et vous verrez que le Seigneur a rempli son sanctuaire de gloire (Psal. IV, 4).

9. Je vous en prie, mes frères, prenez garde que vos coeurs ne s'appesantissent point dans les inquiétudes de cette vie, car pour ce qui est de l'excès du boire et du manger, grâce à Dieu, je n'ai pas à vous faire la même recommandation (Luc. XXI, 44 et Rom. XIII, 43). Oui, mes frères, déchargez, je vous en conjure, déchargez vos coeurs du poids accablant des pensées de la terre et vous verrez, en effet, que le Seigneur a rempli son sanctuaire de gloire. Levez vos coeurs avec les mains de vos pensées, si je puis ainsi parler, et vous verrez le Seigneur transfiguré. Dressez dans vos coeurs des tentes, non-seulement pour les patriarches et les prophètes, mais édifiez les nombreuses demeures de la maison du ciel selon ce que disait celui qui allait, offrant partout, dans les tabernacles du Seigneur, l'hostie de ses chants et de ses cantiques et disait à Dieu : « Que vos tentes sont belles, Seigneur Dieu des armées ! Mon âme soupire si ardemment après la maison du Seigneur, qu'elle en tombe en défaillance (Psal. LXXXIII, 2). » Et vous aussi, mes frères, allez et venez avec ces sentiments, c'est-à-dire, avec l'hostie de votre dévotion et de votre piété, visitez en esprit, le séjour des cieux, ces nombreuses demeures qui se trouvent chez votre Père, et prosternez humblement vos coeurs devant le trône de Dieu et de l'Agneau adressez vos supplications pleines de respect aux divers choeurs des anges, saluez la troupe des patriarches, le bataillon des prophètes et le sénat des apôtres ; levez les yeux sur les couronnes des martyrs tressées de fleurs de pourpre; admirez le choeur des vierges au lis odoriférant, et, en entendant les chants délicieux de leur cantique nouveau, prêtez une oreille attentive, autant du moins que votre faible cœur vous le permette. « Je me suis rappelé ces choses, disait le Prophète, et j'ai répandu mon âme au dedans de moi-même. » De quelles choses parlait-il? « C'est que je passerai dans le lieu du tabernacle admirable du Seigneur, et que je pénétrerai jusques à sa demeure (Psal. XLI, 5). » il dit encore ailleurs : « Je me suis souvenu de Dieu, et cette pensée a fait mes délices (Psal. LXXVI, 4). » Ainsi le Prophète a vu Celui que les apôtres ont vu, et, du moins je le pense, il ne l'a pas vu d'une manière différente, si ce n'est que dans sa vision, il n'y eut rien de corporel, tout se passait en esprit. Il ne le vit certainement pas de la même manière que celui qui disait : « Nous l'avons vu, il est sans beauté et sans éclat (Isa. LIII, 4). » Evidemment il le vit transfiguré, et plus beau que tous les enfants des hommes, pour se montrer aussi heureux de cette vision que les apôtres l'étaient quand ils s'écrièrent . « Seigneur, nous sommes bien ici (Malt. XVII, 4). » Aussi, pour que la ressemblance entre lui et les apôtres soit plus complète, il dit lui-même que, dans son bonheur, son âme est tombée en défaillance, de même que nous voyons que les apôtres sont tombés la face contre terre. Combien grande est donc l'abondance de votre douceur, ô Seigneur, de cette douceur que vous avez cachée pour ceux .qui vous craignent (Psal. XXX, 23) ! Si vous montez donc sur cette montagne, et si vous contemplez à découvert la gloire du Seigneur, je suis certain que vous ne pourrez vous empêcher de vous écrier : Seigneur, attirez-nous à votre suite. A quoi bon, en effet, savoir où l'on doit aller, si on ne sait la route qui doit conduire au but désiré ?

10. Mais après cela, vous avez une seconde montagne à monter, où vous entendrez la voix d'un prédicateur qui vous présentera une échelle de huit échelons dont le sommet touche aux cieux. « Bienheureux, vous dit-il, ceux qui souffrent persécution pour la justice, le royaume des cieux est à eux (Matt. V, 10). » Si vous êtes parvenu à gravir le premier mont, par une méditation soutenue de la gloire du ciel, vous n'aurez pas grand mal à vous élever au haut du second, pour y méditer jour et nuit, la loi du Seigneur, comme nous voyons que le fit le même prophète qui, non content de songer à ses récompenses, méditait sans cesse sur ses préceptes, parce qu'il les aimait extrêmement (Psal, CXVIII, 47). Voilà comment vous vous entendrez dire à vous-même : « Vous savez où je vais par la première ascension, et vous connaissez la route qui y mène (Joann. XIV, 4), » par la seconde. Prenez donc au fond du coeur la résolution de rechercher la voie de la vérité, de peur que vous ne soyez du nombre de ceux qui n'ont pas su trouver le chemin qui les conduisit dans une ville où ils pussent habiter (Psal. CVI, 4), et mettez-vous en peine de monter non-seulement par la méditation de la gloire du ciel, mais encore par un genre de vie digne d'obtenir cette gloire pour récompense.

11. La troisième montagne dont je trouve qu'il soit parlé dans la Sainte-Ecriture, c'est celle sur laquelle il est monté pour prier seul (Matt. XVI, 23). Vous voyez par là si l'Epouse des Cantiques a eu raison de dire : «Le voici qui vient, sautant sur les montagnes (Cant. II, 8). » Sur la première, il fut transfiguré pour vous apprendre le but où vous devez tendre; sur la seconde, il vous fait entendre des paroles de salut, afin de vous instruire des moyens par lesquels vous pouviez atteindre le but; sur la troisième, il a prié, afin que vous fissiez tous vos efforts pour avoir la bonne volonté, non-seulement d'aller, mais encore de parvenir au but proposé. Car « celui qui sait le bien qu'il a à faire et ne le fait point est plus coupable que les autres (Jac. IV, 17). » Aussi, quand vous saurez que c'est dans la prière que nous obtenons la bonne volonté, lorsque vous serez instruit de ce que vous avez à faire, pour obtenir la force de le faire, vous devez aller sur la montagne de la prière, vous devez prier avec instance, vous devez prier avec persévérance, à l'exemple de Celui qui passait des nuits en prières, et votre Père qui est bon vous donnera un bon esprit, parce que vous le lui avez demandé (Luc XI, 13). Remarquez aussi combien il est à propos, à l'heure de la prière, de rechercher la retraiter puisque le Seigneur lui-même, non-content de nous le recommander dans ses discours, en nous disant : « Entrez dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte, priez votre Père en secret (Matt. VI, 6), » nous en donne l'exemple dans sa conduite; car, il n'emmène avec lui sur la montagne aucun de ses familiers, il y va seul pour prier.

12. Pourrons-nous trouver encore quelque autre ascension du Sauveur ? N'en doutez pas, mes frères, nous ne saurions, en effet, oublier la monture sur laquelle nous voyons qu'il fit son entrée à Jérusalem, non plus que la croix où il est monté, car, il a fallu que le Fils de l'homme fût élevé sur la croix, selon ce qu'il disait lui-même en ces termes : « Et lorsque j'aurai été élevé, j'attirerai tout à moi (Joann. XII, 32). » Eh bien donc, maintenant que vous savez ce qu'il faut faire, et que vous voulez le faire, que ferez-vous, en effet, puisque vous n'avez pas le moyen de l'accomplir (Rom. VII, 18) ? Car les mouvements de l'âne, de votre bête, ont une loi contraire, et tendent à s'imposer même à vous. Que ferez-vous donc, je vous le demande, ainsi monté sur la concupiscence dont les mouvements contraires à ceux de la raison, dominent dans tous vos membres? En effet, voulez-vous jeûner ? Les aiguillons de la faim vous pressent. Avez-vous l'intention de passer la nuit dans une veille pieuse? Le sommeil vous accable. Que faire avec cette monture? Tous ses mouvements tiennent, en effet, de la bête ; ils nous sont communs avec l'âne sur lequel nous sommes assis, car, l'homme, est-il dit, « a été comparé aux bêtes de somme qui n'ont point la raison en partage, et il leur est devenu semblable (Psal. XLVIII, 13). » Montez, Seigneur, montez sur cette bête de somme, sur cet âne, et maîtrisez ses mouvements; car, s'ils ne sont maîtrisés, ils nous maîtriseront; s'ils ne sentent la pointe de l'éperon; ils nous la feront sentir et, s'ils ne sont réprimés, ils nous opprimeront. Voilà pourquoi, ô mon âme, vous devez imiter encore le Seigneur dans cette sorte d'ascension, vous élever au dessus de vos appétits charnels et les dominer complètement. Car, si tu veux monter jusqu'au ciel, il faut que tu commences: par t'élever au dessus de toi-même, en foulant aux pieds les désirs de la chair qui combattent en toi contre toi.

13. Suis aussi, ô mon frère, le Christ montant sur sa croix, et s'élevant ainsi au dessus de la terre, et place-toi par là, non-seulement au dessus de toi, mais encore au dessus du monde entier, par l’élévation de ton âme, monte assez pour voir de haut et de loin toutes les choses de la terre, ainsi qu'il est écrit : « Ils verront la terre de loin (Isa. XXXIII, 17). » Ne te baisse sous l'attrait d'aucun plaisir du monde, ne te laisse abattre par aucune adversité. Garde-toi bien de placer ta gloire ailleurs que dans la croix du Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour toi (Gal. VI, 14) ; regarde, comme une véritable croix, tout ce que le monde désire le plus; et toi, puisque tu es crucifié au monde, attache-toi de toute la force de ton coeur à ce que le monde regarde comme une croix.

14. Lorsque tu en seras là, que te reste-t-il encore à faire, sinon de t'élever jusqu'à celui qui est le Dieu béni par dessus tout dans les siècles des siècles? Te trouver enfin dégagé des liens du corps et te voir avec Jésus-Christ, c'est ce qui est, sans comparaison, le meilleur pour toi, ô mon âme (Philipp. 1, 23). Le Prophète a dit quelque part en s'adressant à Dieu : « Bienheureux est l'homme qui attend de vous, ô mon Dieu, le secours dont il a besoin ; et qui dispose vers vous des ascensions dans son coeur... Il s'avance de vertu en vertu pour voir le Dieu des dieux dans la céleste Sion (Psal, LXXXIII 6 et 8)... » C'est la dernière ascension, car elle met seule le comble à tout, selon l'expression même de l'Apôtre qui nous dit: « Celui qui est ainsi descendu, le Christ, est le même qui est monté au dessus des cieux, afin d'accomplir toutes choses (Ephes. VI, 10), » Mais que dirai-je de cette ascension-là? Où monterons-nous, mes frères, pour être où est le Christ ? Et que trouverons-nous là? L'oeil de l'homme, ô mon Dieu, n'a point vu hors de vous, ce que vous avez préparé à ceux qui vous aiment (Isa. LXIV, 4 et I Cor. II, 9). Désirons faire cette ascension, ô mes frères, ne soupirons qu'après elle, et que nos désirs soient d'autant plus ardents que notre intelligence fait plus complètement défaut en cette matière.

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