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SERMON IX. Des deux mamelles de l'Époux, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, dont l'une est la patience à attendre la conversion des pécheurs, lorsqu'ils se convertissent, et l'autre la bienveillance ou la facilité avec laquelle il les accueille.

1. Venons-en maintenant à l'explication du livre, rendons raison des paroles de l'Époux et montrons-en la suite. Car, n'ayant point de commencement, elles sont comme en suspens et semblent coupées ex abrupto. Aussi est-il bon, avant tout, de faire voir à quoi elles se rapportent. Supposons donc que ceux que nous avons appelés les compagnons de l'Époux, se sont approchés de l'Épouse , comme la veille et l'avant-veille, pour la voir et la saluer; ils la trouvent plongée dans la tristesse et lui entendent pousser des soupirs; surpris de cela, ils lui tiennent à peu prés ce langage: Qu'est-il arrivé de nouveau? Pourquoi êtes-vous plus triste qu'à l'ordinaire ? Quelle est la cause de ces plaintes si peu attendues ? Lorsque, après vous être détournée du bon chemin pour suivre vos amans, vous vous êtes vue, enfin, obligée par leurs mauvais traitements, de retourner à votre mari, ne l'avez-vous pas pressé avec beaucoup de prières et de larmes de vous permettre seulement de toucher ses pieds? Je m'en souviens bien, dit-elle. Eh quoi, après avoir obtenu cette grâce, continuent-ils, et reçu le pardon de vos offenses, quand vous lui avez baisé les pieds, ne vous êtes-vous pas impatientée de nouveau ; peu satisfaite d'une faveur si insigne , n'en avez-vous point désiré une plus grande, n'avez-vous pas demandé avec la même instance qu'auparavant, et obtenu une seconde grâce, et dans le baiser de la main qui vous a été accordé, n'avez-vous point acquis des vertus aussi considérables que nombreuses ? J'en conviens, dit-elle. Mais eux poursuivant: Ne faisiez-vous même pas le serment, disent-ils, et ne protestiez-vous point que si jamais il vous accordait de baiser sa main, cela vous suffirait, et que vous ne demanderiez jamais autre chose ? Il est vrai. Quoi donc ? Vous a-t-on rien ôté de ce que vous avez reçu ? Non, rien. Est-ce que vous craignez que l'on revienne sur le pardon des dérèglements de votre première vie ? Nullement.

2. Dites-nous donc par quel moyen nous vous pourrons satisfaire. Je ne serai contente dit-elle, que s'il me baise d'un baiser de sa bouche. Je le remercie du baiser des pieds, je lui rends grâces de celui de sa main; mais s'il m'aime; « qu'il me baise du baiser de sa bouche. » Je ne suis pas ingrate, j'aime. J'ai reçu, je l'avoue, des faveurs qui sont beaucoup au dessus de mes mérites, mais elles sont au dessous de mes souhaits. Je suis emportée par mes désirs, ce n'est pas la raison qui me guide. N'accusez pas, je vous prie, de témérité, ce qui n'est que l'effet d'un ardent amour. La pudeur, à la vérité, se récrie, mais l'amour fait taire toute pudeur. Je n'ignore pas que l'honneur qu'on rend au roi doit être accompagné de jugement, selon la parole du Prophète (Psal. XCVIII, 4) ; mais un violent amour ne sait point ce que c'est que le jugement, il n'écoute point les conseils, il n'est point retenu par la honte et n'obéit point à la raison. Je l'en prie, je l'en supplie, je l'en conjure, « qu'il me baise du baiser de sa bouche. » Voilà déjà plusieurs années que, par sa grâce, j'ai soin de vivre dans la charité et la sobriété. Je m'applique à la lecture, je résiste je m'adonne souvent; à l'oraison, je veille contre les tentations, et je repasse dans l'amertume de mon âme les années de ma vie qui se sont écoulées. Je pense que ma conduite est sans reproche parmi mes frères, au moins autant qu'il est en moi. Je suis soumis à mes supérieurs, sortant de la maison et y retournant par l'ordre du plus ancien. Je ne désire point le bien d'autrui, au contraire, j'ai donné le mien, et me suis aussi donné moi-même. Je mange mon pain à la sueur de mon visage. Mais je fais tous ces exercices par habitude, sans y sentir aucune douceur. Que suis-je autre chose, pour emprunter le langage du Prophète, que « la Génisse d'Éphraïm, qui est instruite et dressée à aimer le travail de la mouture (Osée. X, 11) ? » D'ailleurs, l'Évangile ne dit-il pas que celui qui ne fait que ce qu'il doit faire, «est un serviteur inutile (Luc. XVII, 10) ? » Peut-être accomplis-je les commandements le moins mal que je puis, mais mon âme dans tous ces exercices, ne laisse pas d'être comme une terre sans eau. Pour que mon holocauste soit parfait, « qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. »

3. Je me souviens que la plupart de vous ont coutume aussi dans leurs confessions privées (a), de se plaindre à moi de ces langueurs et de ces sécheresses de l'Aine, et d'une sorte de stupidité et d'appesantissement, qui les rend incapables de pénétrer les choses subtiles et élevées, et qui fait qu'ils ne goûtent point ou qu'ils goûtent peu la douceur de l'Esprit-Saint. Après quoi soupirent ces à mes, sinon après un baiser?

a Les religieux de saint Bernard, avaient, en effet, coutume de lui révéler leurs négligences, comme notre Saint les appelle, dans son premier sermon pour le jour de la Circoncision, n. 5. Ils le faisaient dans leurs confessions privées. Guy, cinquième prieur des Chartreux, donne ce nom aux confessions qui se faisaient dans des cellules particulières; il appelait confessions communes celles qui se faisaient le samedi, mais en particulier. Voir le livre I. de la Vie de saint Bernard, n. 28,

Oui, elles soupirent après l'esprit de sagesse et d'intelligence, d'intelligence pour comprendre ce qu'elles n'entendent pas, et de sagesse pour goûter ce qu'elles ont compris. C'est, je crois, dans cette disposition qu'était le Prophète, quand il adressait cette prière à Dieu : « Qui mon âme soit comblée de plaisir, comme si elle était rassasiée de; viandes les plus délicieuses, et ma bouche témoignera sa joie par de; hymnes de louanges (Psal. LXII, 6). » Il demandait certainement ni baiser, et un baiser qui, après avoir répandu sur ses lèvres l'onction d'une grâce singulière, fût suivi de l'effet qu'il demandait dans une autre prière, en disant : « Que ma bouche soit remplie de louanges, afin que je chante votre gloire et votre grandeur durant tout le joui (Psal. LXX, 8) ; » et enfin, lorsqu'il eut goûté cette douceur céleste, il la répandit au dehors par ces paroles : « Seigneur, que vos douceurs sont grandes et ineffables, et avec quelle bonté les gardez-vous pour ceux qui vous craignent (Psal. XXX, 20). » Nous nous sommes assez arrêtés sur ce baiser, mais, pour dire la vérité, il me semble queje n'en ai pas encore parlé assez dignement. Mais passons au reste. Car ces choses se connaissent mieux par l'impression qu'elles font, que par l'expression qui les rend.

4. Il y a ensuite : « Parce que vos mamelles sont plus excellentes que le vin, et répandent l'odeur des plus doux parfums (Cant. I, 1). » L'auteur ne dit point de qui sont ces paroles, nous laissant à penser à qui elles conviennent le mieux. Pour moi, j'ai des raisons pour les attribuer, si on veut, à l'Épouse, ou à l'Époux, ou même aux compagnons de l'Époux. Je vais d'abord vous montrer comment elles peuvent convenir à l'Épouse. Lorsqu'elle s'entretenait avec les amis de l'Époux, celui dont ils parlaient arrive, car il s'approche volontiers de ceux qui parlent de lui, c'est son habitude. C'est ainsi qu'il se joignit à ces deux disciples qui allaient à Emmaüs (Luc. XXIV, 15), et qui discouraient de lui, le long du chemin, et il fut pour eux un compagnon aussi agréable qu'utile. Ce qui se rapporte à la promesse qu'il fait dans l'Évangile, lorsqu'il dit: « Quand deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom, je suis au milieu d'elles (Matth. XVII, 20) ; » et par le Prophète, « avant .qu'ils crient vers moi, je les examinerai, ils parleront encore, que je dirai me voici (Isa. LXV, 24). » De même, en cette circonstance, bien qu'il ne soit point appelé, il se présente, et, charmé de ce qu'il entend il prévient les prières qui lui sont adressées. Je pense même que quelquefois, sans attendre les paroles, il vient aux seules pensées. C'est ce que disait celui qui a été trouvé selon le coeur de Dieu : « Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres ; vos oreilles, ô mon Dieu, ont entendu la préparation de leur coeur (Psal. IX, 17). » Vous donc, mes frères, faites aussi attention à vous, en quelque lieu que ce soit, sachant que Dieu connaît tout ce qui vous concerne, lui qui sonde les coeurs et les reins, et qui, vous ayant formés chacun en particulier, connaît toutes vos actions. L'Épouse donc, sentant que l'Époux est présent, s'arrête. Elle a honte de la présomption en laquelle elle se voit surprise. Car elle avait cru témoigner plus de retenue, en le lui faisant savoir par d'autres. Ainsi, se tournant vers lui sur-le-champ, elle tâche d'excuser la témérité, autant qu'elle peut : a Parce que, dit-elle, vos mamelles sont meilleures que le vin, et exhalent l'odeur des plus excellents parfums. » Comme si elle disait : Si je parais m'élever trop haut, c'est vous-même, mon époux, qui en êtes la cause, car pour la bonté que vous avez eue de me nourrir du lait si doux de vos mamelles, vous me faites oublier toute crainte, non pas que je sois téméraire, mais parce que je vous aime à l'excès : voilà pourquoi je fais peut-être plus qu'il ne me serait avantageux ; et cette confiance vient de ce que je me souviens de votre bonté, sans me souvenir en même temps de votre majesté. Ce que je dis là, c'est pour faire voir la suite des paroles du Cantique.

5. Voyons maintenant pourquoi elle loue les mamelles de l’Époux. Les deux mamelles de l'Époux sont les deux marques de la bonté naturelle, qui lui fait souffrir avec patience les pécheurs, et recevoir avec clémence les pénitents. Une double douceur, dis-je, s'élève comme deux mamelles sur la poitrine du Seigneur Jésus. La « patience à attendre, et la facilité à pardonner. » Ce n'est pas moi qui le dis ; on lit, en effet, ces paroles dans l'Écriture : « Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité (Rom. II. 4)?» Et encore : « Ne savez-vous pas que la bonté de Dieu vous invite à faire pénitence ? » En effet, il ne suspend si longtemps les effets de sa vengeance contre ceux qui le méprisent, qu'afin de leur accorder la grâce du pardon, lorsqu'ils se convertiront à lui. Car il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Donnons aussi des exemples de l'autre mamelle, qui est la « facilité à pardonner. » C'est d'elle que nous lisons : «Du moment que le pécheur gémira, son péché lui sera remis (Psal. LV, 7). » Et ailleurs: « Que l'impie quitte la voie où il marche, et l'homme injuste, ses pensées criminelles, qu'il retourne au Seigneur, et il aura pitié de lui, qu'il revienne à notre Dieu, car son indulgence est extrême. » David comprend fort bien ces deux choses quand il dit : « Il est très-patient et très-miséricordieux (Psal. CII, 8). » C'est donc parce que l'Épouse avait éprouvé cette double bonté, qu'elle confesse qu'elle s'est enhardie jusques à oser demander un baiser. Quel sujet, dit-elle, y a-t-il de s'étonner, mon cher Époux, si je présume tant de votre bonté, après que j'ai goûté tant de douceurs dans vos mamelles ? C'est donc la douceur de vos mamelles, non la confiance que j'ai en mes propres mérites, qui me donne de la hardiesse.

6. Et quant à ce qu'elle dit : «Vos mamelles sont meilleures que le vin » ; c'est-à-dire l'onction de la grâce qui coule de vos mamelles est plus efficace sur moi pour mon avancement spirituel, que les plus sévères réprimandes de mes supérieurs. Et non-seulement elles sont meilleures que le vin, mais «elles ont l'odeur des plus excellents parfums ; » parce que, non content de nourrir ceux qui sont présents, du lait d'une douceur intérieure, vous répandez encore sur ceux qui sont absents l'odeur agréable d'une bonne réputation, et vous recevez ainsi un bon témoignage tant de ceux qui. sont au dedans, que de ceux qui sont au dehors. Vous avez, dis-je, du lait au dedans, et des parfums au dehors, car il n'y aurait personne que vous pussiez nourrir de lait si vous ne l'attiriez d'abord par l'odeur que vous répandez. Nous examinerons dans la suite si ces parfums ont quelque chose qui soit digne d'être considéré, lorsque nous serons arrivé au lieu où l'Épouse dit «Nous courons dans l'odeur de vos, parfums (Cant. I, 3). » Maintenant voyons, ainsi que je vous l'ai promis, si ces paroles que nous avons attribuées à l'Épouse, conviennent aussi à l'Époux.

7. L'Épouse parlait de l'Époux; il se présente tout-à-coup, comme j'ai dit, il exauce ses veaux, lui donne un baiser, et accomplit en elle ces paroles du Prophète : «Vous lui avez accordé les désirs de son coeur, et ne l'avez pas privé de ce que ses lèvres demandaient (Psal. X, 3). » Ce qu'il fait voir par ses mamelles qui sont remplies de lait. Car ce saint baiser a une si grande vertu, qu'aussitôt que l'Épouse l'a reçu elle conçoit, et ses mamelles s'enflent et grossissent, comme en témoignage de l'effet qu'il a produit. Ceux qui ont le goût de la prière fréquente ont éprouvé ce que je dis. Souvent nous approchons de l'autel, et commentons à faire oraison avec un coeur tiède et aride. Nais lorsque nous persistons, la grâce se répand soudainement en nous; notre âme s'engraisse, pour ainsi dire, il se fait dans notre cœur comme une inondation de piété, et si on vient à le presser, il ne manque pas de verser avec abondance le lait de la douceur ineffable qu'il a conçue spirituellement. L'Époux parle donc ainsi : Vous avez, mon Épouse, ce que vous demandiez, et une marque que vous l'avez, c'est que vos mamelles sont devenues plus excellentes que le vin. Une preuve certaine que vous avez reçu un baiser, c'est que vous sentez que vous avez conçu. C'est ce qui fait que vos mamelles se gonflent d'un lait abondant, et meilleur que le vin de la science séculière, qui enivre véritablement, mais de curiosité non pas de charité, qui emplit et ne nourrit point, qui enfle et n'édifie point, qui grise et ne fortifie point.

8. Mais attribuons encore, si vous voulez, ces paroles à ses compagnons. C'est injustement, disent-ils, que vous murmurez contre l'Époux, puisque ce qu'il vous a déjà donné vaut mieux que ce que vous demandez. Car ce que vous demandez c'est pour vous que vous le demandez; mais les mamelles dont vous nourrissez les petits enfants que vous engendrez sont meilleures, c'est-à-dire, plus nécessaires que le vin de la contemplation. Autre chose est ce qui réjouit le cœur d'un seul homme, autre chose ce qui en édifie plusieurs. Et, bien que Rachel soit plus belle que Lia, Lia est plus féconde. Ne vous arrêtez donc point trop aux baisers de la contemplation, car les mamelles de la prédication sont meilleures.

9. Il me vient encore dans l'esprit un autre sens, auquel je n'avais pas pensé, mais que je ne veux point passer sous silence. Pourquoi ne dirons-nous pas plutôt que ces paroles conviennent à ceux qui sont comme de petits enfants, sous la conduite du leur mère et de leur nourrice ? Car les âmes encore tendres et faibles supportent impatiemment de voir se livrer tout entiers au repos de la contemplation ceux qui doivent les instruire à fond par leurs leçons ou les façonner par leurs exemples. Et c'est de ces personnes que l'inquiétude est reprise ensuite, lorsqu'on leur défend avec toute sorte de conjurations, de ne point réveiller l'Épouse (Cant. II, 7), jusqu'à ce qu'elle le veuille bien. Voyant donc que l'Épouse soupire après les baisers, qu'elle cherche la retraite, qu'elle fait le monde, qu'elle évite les assemblées, et préfère son propre repos au soin qu'elle pourrait avoir d'elles, lui crient : N'agissez pas ainsi, n'agissez pas ainsi : car il y a plus de fruit dans les mamelles que dans les embrassements, puisque c'est par elles que vous nous délivrez des désirs de la chair, qui combattent contre l'esprit, nous arrachez au monde, et nous acquérez à Dieu. Voilà ce qu'elles disent par ces paroles : « Vos mamelles sont meilleures que le vin. » Les délices spirituelles qu'elles répandent en nous, surpassent toutes celles de la chair dont nous étions enivrés auparavant comme d'un vin délicieux.

10. Et c'est avec raison qu'elfes comparent au vin les désirs charnels. Car, de même que, une fois, qu'on a pressuré la grappe de raisin on n'en peut plus rien faire sortir, elle est condamnée à une perpétuelle sécheresse; de même quand la chair vient à être comme pressurée aussi par la mort, tous ses plaisirs se sèchent, et elle ne refleurit plus pour les jouissances des passions. C'est ce qui fait dire au Prophète : « Toute chair est de l'herbe, et toute sa gloire ressemble à la fleur de l'herbe; l'herbe se sèche, et la fleur tombe par terre (Isa. XL, 6) : » Et à l'Apôtre : « Celui qui sème dans la chair, n'en recueillera que de la corruption ( Cal. VI, 8). » Et ailleurs : «La nourriture est pour le ventre, et le ventre est pour la nourriture, mais Dieu détruira l'un et l'autre (I Cor. VI, 13) ». Mais peut-être cette comparaison convient-elle aussi au monde. En effet, il passe, et ses convoitises passent avec lui. Et toutes les choses qui sont au monde ayant une fin, elles ne finiront jamais de finir. Mais il n'en est pas ainsi des mamelles. Car lorsqu'elles sont épuisées, elles retrouvent dans le sein maternel de quoi nourrir ceux qui les sucent. C'est donc avec justice que l'on dit que les mamelles de l'Épouse sont meilleures que l'amour de la chair ou du siècle, puisqu'elles ne tarissent jamais par le nombre de ceux qui les sucent, mais tirent toujours abondamment, des entrailles de la charité, de quoi couler sans cesse. Car des fleuves sortent de ses entrailles, et il se fait en elle une fontaine d'eau vive qui rejaillit à la vie éternelle. L'excellence des mamelles est encore relevée par l'odeur des parfums; en effet, elles ne nourrissent pas seulement par le goût et la saveur des paroles, mais elles répandent encore une odeur agréable par l'opinion avantageuse des actions. Quant à ce qui nous reste à dire touchant ces mamelles, ce qu'elles sont, quel lait les gonfle, quelles sont les senteurs qui les parfument, nous le ferons dans un autre discours, avec l'assistance de Jésus-Christ, qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le saint Esprit, dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

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