SERMON XXVI
Précédente ] Accueil ] Remonter ] Suivante ]

Accueil
Remonter
MABILLON
SERMON I
SERMON II
SERMON III
SERMON IV
SERMON V
SERMON VI
SERMON VII
SERMON VIII
SERMON IX
SERMON X
SERMON XI
SERMON XII
SERMON XIII
SERMON XIV
SERMON XV
SERMON XVI
SERMON XVII
SERMON XVIII
SERMON XIX
SERMON XX
SERMON XXI
SERMON XXII
SERMON XXIII
SERMON XXIV
SERMON XXV
SERMON XXVI
SERMON XXVII
SERMON XXVIII
SERMON XXIX
SERMON XXX
SERMON XXXI
SERMON XXXII
SERMON XXXIII
SERMON XXXIV
SERMON XXXV
SERMON XXXVI
SERMON XXXVII
SERMON XXXVIII
SERMON XXXIX
SERMON XL
SERMON XLI
SERMON XLII
SERMON XLIII
SERMON XLIV
SERMON XLV
SERMON XLVI
SERMON XLVII
SERMON XLVIII
SERMON XLIX
SERMON L
SERMON LI
SERMON LII
SERMON LIII
SERMON LIV
SERMON LV
SERMON LVI
SERMON LVII
SERMON LVIII
SERMON LIX
SERMON LX
SERMON LXI
SERMON LXII
SERMON LXIII
SERMON LXIV
LETTRE D'EVERVIN
SERMON LXV
SERMON LXVI
SERMON LXVII
SERMON LXVIII
SERMON LXIX
SERMON LXX
SERMON LXXI
SERMON LXXII
SERMON LXXIII
SERMON LXXIV
SERMON LXXV
SERMON LXXVI
SERMON LXXVII
SERMON LXXVIII
SERMON LXXIX
SERMON LXXX
SERMON LXXXI
SERMON LXXXII
SERMON LXXXIII
SERMON LXXXIV
SERMON LXXXV
SERMON LXXXVI

SERMON XXVI. Saint Bernard pleure la mort de son frère Girard (a).

Prononcé en 1128

1. « Comme les tentes de Cédar, comme celles de Salomon (Cant. I, 4. »

a Voir l'histoire de sa conversion dans la vie de saint Bernard, par Guillaume, livre I, n. 11 et 12. Il était célérier à Clairvaux, même livre, n. 27. Sa mort arriva en 1138, après sou retour d'Italie avec saint Bernard, même livre, n. 14. On a vu plus haut, tome III de cette édition, une oraison funèbre du même genre en l'honneur de Humbert.

C'est par là qu'il nous faut commencer, puisque c'est là que nous avons fini la dernière fois. Je vois bien que vous désirez savoir ce que ces paroles signifient, et quelle liaison elles ont avec celles qui les précèdent, car c'est une comparaison. On peut dire que les deux parties de cette comparaison répondent seulement à ces paroles qui la précèdent : «je suis noire. » On peut dire aussi que les deux membres de la comparaison se rapportent aux deux choses que l'Épouse a dites : je suis noire, mais je suis belle. Le premier sens est plus simple, celui-ci est plus obscur. Mais tâchons d'expliquer l'un et l'autre, et commençons par celui qui paraît le plus difficile. Or, la difficulté ne consiste pas dans les deux premières paroles de chaque partie, mais dans les dernières. Car « Cédar, » qui signifie ténèbres, semble avoir un rapport assez clair avec ce qui est noir; mais le même rapport ne se trouve pas entre « les tentes de Salomon » et la beauté. Qu'est-ce, en effet, que les tentes, sinon le corps dont nous sommes revêtus dans cet exil? Car nous n'avons pas ici une cité permanente, mais nous aspirons après la cité future (Job. XIII, 14). D'ailleurs, nous combattons dans ce corps mortel, comme lorsqu'on est sous la tente, en faisant une sainte violence pour conquérir le ciel. En effet, la vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel, et, tant que nous combattons ici-bas,nous sommes exilés de la présence du Seigneur, c'est-à-dire nous sommes privés de la lumière. Car le Seigneur est la véritable lumière, et, tant que nous ne sommes point avec lui, nous sommes dans les ténèbres, c'est-à-dire dans Cédar. Aussi cette voix gémissante et plaintive nous convient-elle : « Hélas ! que mon exil est long !je vis ici comme un étranger parmi les habitants de Cédar; mon âme est ennuyée de demeurer si longtemps hors de ma patrie (Psal. CXIX, 5). » Cette demeure de notre corps n'est donc pas la demeure d'un citoyen ou la maison d'un indigène; mais c'est la tente d'un combattant on l'hôtellerie d'un voyageur. Ce corps, je le répète, est une tente, et une tente de Cédar, parce qu'il environne l'âme, et la prive de la jouissance de la lumière infinie, et ne lui permet point de la voir, si ce n'est comme dans un miroir et en énigme, mais non pas face à face.

2. Voyez-vous d'où vient que l'Église est noire, et que les plus belles âmes ne sont pas exemptes de quelque rouille? Cela vient des tentes de Cédar, de l'exercice d'une guerre, laborieuse, de la longueur de ce misérable séjour, enfin de ce corps fragile et pesant. « Car le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure de terre et de boue abat l'esprit qui veut s'élever par la sublimité de ses pensées (Sap. IX, 15). » C'est pour quoi aussi ces âmes souhaitent d'en sortir, afin qu'étant délivrées de ce corps, elles volent pour jouir des chastes embrassements de Jésus-Christ. C'est ce qui fait dire à l'une d'elles avec gémissement : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24)? » Car elle sait que tandis qu'elle demeure dans les tentes de Cédar, elle ne peut pas être entièrement exempte de taches, de rides, eu de quelque noirceur, et c'est ce qui lui fait désirer d'en être dehors, afin de pouvoir acquérir une parfaite pureté. Voilà pourquoi l'Église dit qu'elle est noire « comme les tentes de Cédar. » Mais comment est-elle comme les tentes de Salomon ? Je ne sais ce que je sens de sublime et de sacré, enveloppé dans ces tentes, et je n'oserais y toucher sans le bon plaisir de celui qui y a caché et scellé ces mystères. J'ai lu, en effet, que « celui qui veut sonder la majesté de Dieu, sera accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27). » Je m'abstiens donc de le faire et le remets à ait autre temps. Vous aurez soin cependant de m'obtenir cette faveur par vos prières, ainsi que vous avez coutume de le faire, afin que nous revenions avec une allégresse d'autant plus grande, que notre confiance le sera davantage elle-même, à un sujet qui a besoin de la plus grande attention. Peut-être une personne qui frappera avec piété à la porte trouvera ce que ne pourrait pas trouver un investigateur téméraire. Et d'ailleurs, la tristesse qui me saisit et la douleur qui me presse, ne me permettent pas d'aller plus loin.

3. Car, pourquoi dissimuler davantage (a) ? Le feu que je cache en moi dévore mon âme par des regrets cuisants et pénètre jusqu'à la moëlle de mes os. Étant enfermé, il se répand davantage, il prend de nouvelles forces. Quel rapport y a-t-il entre ce cantique de joie et l'amertume où je suis? La violence de la douleur me rend incapable d'application, et l'indignation de Dieu a desséché mon esprit. Car celui qui était cause que je faisais mes exercices dans le Seigneur avec quelque liberté, m'ayant été ravi, mon coeur m'a abandonné en j'ai même temps. Mais je me suis fait violence, et j'ai dissimulé jusqu'à présent la grandeur de mon mal, de peur qu'il na semblât que la foi fût vaincue par l'affection naturelle. Car, comme vous l'avez pu remarquer, tandis que les autres pleuraient, j'ai suivi ces tristes funérailles les yeux secs (b). Je suis demeuré debout, sur la fosse, sans répandre une seule larme, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent entièrement achevées. Revêtu des habits sacerdotaux, j'ai dit pour lui, de ma propre bouche,

a Ici commence l'oraison funèbre que saint Bernard fit de son frère Girard. Bérenger, l'impudent disciple d'Abélard, la reproche sans raison à notre saint, en disant qu'il mêlait ainsi la tristesse à la joie. » Il lui reproche encore, au sujet de cette oraison, d'avoir emprunté mot pour mot quelques lignes de l'oraison funèbre de Satyre par saint Ambroise Or, ces lignes ne se trouvent point dans ce sermon, et, s'y trouvassent-elles, il ne s'en suivrait rien contre saint Bernard. Mais citons ces deux passages. Voici le premier : « Mon frère a quitté la vie, ou plutôt pour parler plus juste, il a quitté la mort pour la vie. Oui, dis-je, mon frère est mort, lui qui est la teneur de la conscience, le miroir des moeurs, le lien de la religion. Qui montrera plus d'ardeur au travail ? Qui saura mieux adoucir la douleur de ceux qui sont dans l'affliction? » Le second passage est celui-ci : « Le boeuf cherche le boeuf, quand il se sent seul, il témoigne par des mugissements répétés son tendre attachement. Oui, dis-je, le boeuf recherche le boeuf avec lequel il a coutume de porter le joug. » Ce dernier passage se lit, en effet, au début de l'oraison funèbre de saint Ambroise, mais ni l'un ni l'autre ne se trouvent dans saint Bernard. Il est vrai que, pour échapper au reproche d'imposture, Bérenger a fait précéder son assertion de ces mots : « Si je ne me trompe. »

b selon Geoffroi, il « ne rendit presque jamais ce dernier devoir à aucun religieux sans pleurer. » Voir la Vie de saint Bernard, par Geoffroi. livre III, chapitre XXI.

les prières accoutumées, et de mes propres mains, j'ai jeté de la terre sur le corps de mon bien-aimé qui devait bientôt lui-même être réduit en terre. Ceux qui me regardaient pleuraient et s'étonnaient de ce que je ne pleurais pas aussi; et ils n'avaient pas tant pitié de lui que de moi qui l'avais perdu. Car, où est le coeur de fer qui n'eût point eu alors compassion de moi, en voyant que je survivais à mon frère Girard? C'était une perte commune à tous, mais ce n'était rien au prix de la mienne. Pour moi, je résistais aux sentiments de mon coeur, autant que la foi me donnait de force, m'efforçant même, malgré moi, de n'être point ému de cet événement si funeste, en me représentant que c'était comme un tribut à la nature auquel tout homme est soumis, une nécessité inévitable de notre condition, un effet du commandement de celui qui est tout-puissant, du jugement de celui qui est souverainement juste, un fléau d'un Dieu terrible, et enfin le bon plaisir du Seigneur. Dès lors et dans la suite, j'ai gagné toujours sur moi de ne pas m'abandonner aux pleurs, quoique je fusse bien troublé et agité au dedans de moi. J'ai pu commander à mes larmes, mais non pas à ma tristesse ; et, comme il est écrit : « J'ai été dans le trouble, et n'ai point parlé (Psal. LXXII, 5). » Mais ma douleur ainsi retenue a jeté en moi de plus profondes racines, et est devenue d'autant plus violente que je lui ai moins permis de se répandre, je suis vaincu, je l'avoue. Il faut que ce que je souffre au dedans de moi éclate au dehors. Qu'il sorte, je le veux bien, et paraisse aux yeux de mes enfants; connaissant la grandeur de mon mal, ils pardonneront à l'excès de mon deuil et seront plus portés à me consoler.

4. Vous savez, mes enfants, combien ma douleur est juste, combien ma plaie est grande et cruelle. Car vous voyez quel fidèle compagnon m'a abandonné dans le chemin où je marchais, comme il était vigilant, laborieux, doux et agréable! Où trouverai-je un aussi bon ami, qui m'aime autant qu'il m'aimait? Il était mon frère par la nature, mais il l'était bien plus par la religion. Plaignez, je vous prie, mon malheur, vous qui le connaissez. J'étais infirme de corps, et il me portait: j'étais faible dans l'âme, et il me fortifiait. J'étais négligent et paresseux et il m'excitait. J'étais sans prévoyance et sans soin, et il m'avertissait de mon devoir. Pourquoi faut-il que tu m'aies été arraché ? Pourquoi faut-il que tu m'aies été ravi d'entre les mains, ô mon cher ami, homme admirable, toi qui étais si fort selon mon coeur ? Nous nous aimions si tendrement pendant notre vie, comment se peut-il faire que nous soyons séparés par la mort ? Séparation pleine d'amertume, et que la seule mort pouvait causer ! Car quand est-ce qu'étant tous deux vivants tu m'eusses abandonné? Cette horrible division est un ouvrage de la mort. Qui n'aurait épargné le lien qui nous unissait ensemble, d'un amour si doux et si tendre, sinon la mort, cette ennemie de toute douceur ? Oui, c'est bien une mort, celle qui, ravissant une seule personne, en a tué deux d'un même coup! En effet, sa mort n'est-elle pas aussi une mort pour moi? Assurément elle est une mort plutôt pour moi que pour lui, puisque ce qui me reste de vie m'est infiniment plus pénible que toutes les morts du monde. Je ne vis, qu'afin de mourir tout vif, et j'appellerais cela une vie ! O mort impitoyable, que tu m'aurais traité bien plus favorablement, si tu m'avais, plutôt privé de l'usage que du fruit de la vie ! La vie sans ses avantages est plus dure que la mort. Un arbre qui ne porte point de fruit est menacé deux fois de la cognée et du feu (Matth. III, 10). Envieuse de mes travaux, tu as éloigné de moi mon ami et mon parent, gui, par ses soins, était la principale cause de ce peu de fruit que l'on recueillait de mes peines. Aussi, mon cher Girard, il m'eût été bien plus avantageux de perdre la vie, que d'être privé de ta présence, toi qui par tun zèle m'animais dans mes exercices spirituels, m'assistais par ta fidélité, me redressais par ta vigilance. Pourquoi nous sommes-nous aimés, ou pourquoi nous sommes-nous perdus? Cruelle condition, condition déplorable pour moi, non pour lui. Car pour toi, mon cher frère, si tu as perdu des personnes qui t'étaient chères, tu en as trouvé qui te le sont encore davantage. Mais pour moi, quelle consolation me peut-il rester après toi qui étais mon unique support! L'union des corps qui était entre nous, a été également agréable à l'un et à l'autre de nous, à cause de celle de nos volontés, et moi seul suis blessé de notre séparation. Ce qu'il y avait de contentement et de douceur dans notre amitié nous a été commun à tous les deux, mais ce qu'il y a de triste et de lugubre en notre séparation est pour moi seul. C'est sur moi que la colère de Dieu est tombée, c'est sur moi que sa fureur s'est appesantie. Notre présence nous était également agréable, notre commerce doux, notre entretien charmant également à tous deux. J'ai perdu seul ces délices, car pour toi tu n'as fait que les changer en dot. Et certes tu as beaucoup gagné au change.

5. Puisque pour la perte que tu as faite de nous, tu as reçu en récompense des joies et des bénédictions infinies, (a) et qu'au lieu de la satisfaction que tu avais de ma présence, et est si peu considérable, tu jouis de la présence immortelle de Jésus-Christ, tu ne souffres aucun dommage de ton absence d'auprès de moi, car tu est mêlé aux chœurs des anges. Tu n'as donc point sujet de te plaindre de ce qu'on t'a comme rivé à moi, puisque le Seigneur de majesté te fait part abondamment de sa présence et de celle de ses bienheureux. Mais moi, qu'ai-je reçu qui me tienne lieu de toi? Combien je voudrais savoir quel sentiment tu as maintenant de moi, qui étais l'objet de tes plus tendres affections, et qui suis accablé de soins et de peines, privé que je me trouve de l'appui qui me soutenait dans ma faiblesse; si néanmoins il t'est encore permis de songer aux misérables, maintenant que tu es entré dans l'abîme de la lumière, et comme englouti dans l'océan d'une félicité éternelle. Car peut-être si tu nous as connu selon la chair, tu ne nous connais plus à cette heure; peut-être, entré dans le lieu de la majesté et de la puissance du Seigneur, tu ne te souviens que

a Les éditions et les manuscrite des oeuvres de saint Bernard, présentent ici quelques variantes sans importance. Il en est même une qui est manifestement fautive

de sa justice, et nous as entièrement oublié. Mais celui qui est attaché à Dieu, n'est qu'un même esprit avec lui, et est tout transformé dans son amour. Il ne peut avoir de pensée ni de goût que pour Dieu, et tout ce qu'il goûte et pense est Dieu même, parce qu'il est tout plein de lui. Or Dieu est amour, et plus une personne est unie à Dieu, plus elle est remplie d'amour. Et quoique Dieu soit impassible, il n'est pas incapable de compassion, puisque c'est une qualité qui lui est propre de faire toujours grâce et de pardonner. Il faut donc aussi, mon cher frère, que tu sois miséricordieux, puisque tu es uni à celui qui l'est si fort. Il est vrai que tu ne peux plus être malheureux, mais bien que tu sois incapable de souffrir, tu ne laisses pas de compatir aux souffrances des autres. Ton affection n'est pas diminuée, mais changée, et, en te revêtant de Dieu, tu ne t'es pas dépouillé du soin que tu avais de nous, (a) puisque Dieu même daigne bien en prendre soin. Tu as quitté ce qu'il y avait d'infirme en toi, mais tu n'as pas perdu ce qu'il y avait de charitable; car la charité ne se perd point (I Cor, XIII, 8) tu ne m'oublieras jamais.

6. Il me semble que j'entends mon frère qui me dit : une mère peut-elle oublier le fruit de ses entrailles (Isa. XLIX, 15)? Mais quand elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai pas. Certes, mon cher frère, j'ai bien besoin qu'il en soit ainsi. Tu vois le lieu et l'état où je suis, où tu m'as laissé. Je n'ai personne qui me tende la main. A tout ce qui m'arrive, je regarde, comme j'avais coutume, vers mon cher Girard, mais il n'est plus là. Alors, dans mon malheur, je, pousse des soupirs et des gémissements, comme un homme privé de tout secours. Qui consulterai-je dans mes doutes? A qui aurai-je recours dans mes adversités? Qui portera mon fardeau? Qui écartera les périls qui me menacent? N'étaient-ce pas les yeux de mon Girard qui conduisaient tous mes pas? N'était-ce pas toi, mon citer frère, qui connaissais mieux que moi toutes mes peines, (b) qui les portais plus que moi, qui les ressentais plus vivement que moi? N'étaient-ce pas tes discours si charmants et si efficaces qui me retiraient si souvent des entretiens séculiers, et me rendaient à mon bienheureux silence? Car le Seigneur lui avait donné une langue savante, pour connaître quand il était à propos de parler. Il satisfaisait tellement ceux de la maison et ceux du dehors, par la sagesse de ses réponses, et par les grâces que Dieu avait mises sur ses lèvres, que lorsque quelqu'un lui avait parlé, il n'avait plus besoin de venir à moi. Il allait de lui-même au devant de tous ceux qui venaient pour me voir, de peur qu'ils ne troublassent mon repos. S'il y en avait quelques-uns qu'il ne pût pas satisfaire par lui-même.

a On voit la preuve de ce que saint Bernard avance là dans deux apparitions de Girard à notre saint. Il en est parlé dans la Vie du saint Docteur, livre IV, n. 10, et livre V, n.8.

b C'est ce que prouve l’avis que Girard donnait à son frère pour l'empêcher de se laisser enorgueillir parles miracles qu'il faisait, comme on peut le voir dans sa Vie, livre I, n. . 43.

il me les amenait, et il renvoyait les autres. O homme d'une merveilleuse industrie! O ami fidèle! Il cherchait à plaire à son ami, et il ne manquait pas néanmoins aux devoirs de la charité. Qui s'est jamais retiré de lui les mains vides? Les riches recevaient de lui des conseils, et les pauvres de l'assistance. Certes, celui qui ne faisait point difficulté de prendre tant de soins pour me décharger, ne cherchait guère ses propres intérêts. Son extrême humilité lui faisait croire que mon repos était plus utile à la maison que le sien. Quelquefois pourtant, il demandait à être déchargé de cet emploi, et priait qu'on le donnât à un autre, qui s'en acquitterait mieux que lui. Mais où l'aurait-on trouvé? Ce n'était point par un désir déréglé, comme il est assez ordinaire, mais par la seule vue de la charité qu'il s'appliquait à ces exercices. Car il travaillait plus que tous les autres, et recevait moins de fruit de son travail que pas un ; en effet, il donnait aux autres les choses nécessaires, comme la nourriture et les vêtements, et il en manquait souvent lui-même. Aussi, lorsqu'il se sentit sur le point de quitter ce monde : « Mon Dieu, dit-il, vous savez, que quant à moi, j'ai toujours soupiré après le repos, et désiré n'avoir soin que de mon âme, et n'être plus occupé que de vous. Mais j'ai été retenu par la crainte de vous déplaire, par la volonté de mes frères, par là désir d'obéir, et surtout par l'amour sincère que je portais à celui qui est tout à la fois mon frère et mon abbé. » Cela est vrai. Je te rends donc grâces, ô mon frère, de tout le fruit des travaux qui j'ai entrepris en vue du Seigneur, s'ils en ont produit quelqu'un. Si j'ai rendu quelque service à mes enfants; si j'ai contribué en quelque sorte à leurs progrès dans la vertu, c'est à toi que j'en suis redevable. Tu te chargeais du soin des affaires de la maison; grâce à toi, je pouvais vivre en repos pour mon bien, m'occuper plus saintement des devoirs où Dieu m'engageait, ou servir plus utilement mes enfants; en leur donnant des instructions. Car comment n'aurais-je pas été en repos au-dedans; quand je savais que tu agissais au dehors, toi qui étais ma main droite, la lumière de mes yeux, mon coeur et ma langue. Et c'était une main infatigable, un oeil simple, un coeur rempli de conseils, et une langue parlant toujours avec jugement, ainsi qu'il est écrit : « La bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera avec jugement (Psal. XXXIX, 30). »

7. Mais qu'ai-je dit, qu'il agissait au dehors, comme s'il n'eut pas su aussi ce qui était de l'intérieur et du dedans, et qu'il eût été étranger aux dons spirituels ? Les personnes spirituelles qui l'ont connu savent combien ses paroles étaient pleines du Saint-Esprit. Ceux qui vivaient avec lui savent que ses moeurs et ses affections ne tenaient rien de la chair, mais étaient embrasées du feu de l'Esprit. Qui était plus rigide que lui dans l'observance de la discipline? Plus rigoureux à mater son corps, plus élevé et plus sublime dans la contemplation, plus subtil dans les entretiens et les conférences? Combien de fois ai-je appris dans sa conversation des choses que j'ignorais? Venu pour instruire, je m'en retournais instruit moi-même? Et il ne faut pas s'étonner si cela était ainsi à mon égard, puisque des hommes éminents en science et en sagesse témoignent que la même chose leur est arrivée. Il ne savait pas les lettres humaines, mais il avait un sens excellent qui trouvait ce qu'il n'avait point appris ; il avait un esprit merveilleux qui répandait la lumière partout. Il n'était pas seulement grand dans les grandes. choses, mais aussi dans les plus petites. Mais qu'est-ce qui lui échappait, par exemple, dans tout ce qui concerne les bâtiments, la culture des terres ou des jardins, les eaux et tous les autres arts ou travaux de la campagne ? Oui, je vous le demande, gavait-il en ce genre quelque chose qui fût étranger à son savoir ? Il aurait pu en remontrer aux maçons, aux artisans de toute sorte, aux agriculteurs, aux horticulteurs, aux cordonniers et même aux tisserands. Il fut le plus entendu de tous, au jugement de tout, le monde, il n'y avait que lui seul qui ne croyait pas l'être. Plût à Dieu que cette malédiction de l'Écriture « Malheur à vous qui êtes sages, à vos yeux (Isa. V, 21), » ne regardât pas plus que lui certains autres qui sont bien moins sages que lui. Ceux à qui je parle savent que ce que je dis est vrai, et savent qu'il y en a encore bien plus que je n'en dis. Mais je passe beaucoup de choses, parce qu'il est mon frère et de mon sang. Néanmoins, je dirai hardiment qu'il m'a été utile en tout, et plus que tous mes autres enfants. Il me le fut dans les grandes et les petites choses, dans les affaires publiques et dans les affaires privées, dans le monastère et hors du monastère. C'est donc avec raison que j'étais si fort attaché à lui, puisqu'il était mon tout. Il ne me laissait guère que l'honneur et le nom de supérieur ; il en faisait , toutes les fonctions. On m'appelait abbé, mais c'était lui qui l'était en effet, parce qu'il prenait sur lui tous les soins de cette charge. C'est avec raison que je me reposais en lui, puisqu'il était cause que je pouvais me réjouir dans le Seigneur, prêcher plus librement, prier avec plus de calme et do tranquillité. C'est par ton moyen, ô mon frère, que mon esprit était plus libre, mon repos plus agréable, mes discours plus efficaces, mes espérances plus pleines des onctions de la grâce, mes lectures plus fréquentes, mon coeur plus fervent.

8. Hélas! tu m'as été ravi, et toutes ces choses m'ont été ravies avec toi! Avec toi s'en sont allées toutes mes joies. Les soucis commencent déjà à m'accabler, déjà les ennuis nie pressent de toutes parts, les chagrins et les difficultés sont près de m'abattre, parce qu'ils me trouvent seul; c'est tout ce que tu m'as laissé en t'en allant. Je gémis tout seul sous le poids de mon fardeau. Il faut nécessairement ou que je m'en décharge, ou que j'en sois accablé, puisque tu as retiré tes épaules de dessous ce faix. Qui m'accordera de pouvoir mourir bientôt après toi? Car pour mourir au lieu de toi, je ne l'aurais pas voulu, ni te priver de la gloire dont tu jouis maintenant. Mais aussi quelle peine et quel supplice de te survivre? Je passerai tout le reste de ma vie dans l'amertume et les regrets, et toute ma consolation sera de vivre dans la tristesse et, les larmes. Je ne m'épargnerai point, et j'ajouterai encore à la plaie que la main du Seigneur m'a faite. Car sa main m'a frappé. C'est moi qu'elle a frappé, non celui qu'elle a appelé à un repos éternel. Elle m'a donné la mort du même coup qu'elle a tranché ses jours; car je ne saurais dire qu'elle l'a tué, puisqu'elle l'a fait entrer dans la vie? Riais ce qui a été pour lui la porte de la vie, est pour moi la mort; sa mort m'a fait mourir, non pas lui, puisqu'il repose dans le Seigneur. Coulez, coulez, mes larmes, il y a longtemps, que je vous retiens; sortez, puisque celui qui vous empêchait de sortir est sorti lui-même de cette vie. Qu'une source de pleurs coule de mes malheureux yeux, et qu'ils versent des torrents d'eau, pour laver la souillure des péchés qui ont attiré sur moi la colère de Dieu. Lorsque le Seigneur sera satisfait des vengeance, peut-être mériterai-je aussi d'être consolé, pourvu néanmoins que je m'afflige et me tourmente comme il faut. « Car ceux qui pleurent seront consolés (Matth. V, 5). » C'est pourquoi que toutes les personnes vertueuses condescendent à ma douleur, et que les spirituels supportent mes regrets avec un esprit de douceur. Qu'ils aient compassion de ma douleur, et qu'ils n'en jugent point par ce qui se passe d'ordinaire. Car nous voyons tous les morts pleurer leurs morts, verser beaucoup de larmes et ne porter aucun fruit. Nous ne blâmons pas l'affection, si ce n'est quand elle est excessive, mais nous blâmons la cause de ces pleurs. L'affection vient de la nature, et le trouble qu'elle produit en nous est une peine du péché; mais la cause de ces gémissements c'est la vanité et le péché. Car pour l'ordinaire on ne pleure que le tort que la mort d'un proche fait à une gloire mortelle, et aux avantages de la vie présente. Ceux qui pleurent de la sorte méritent d'être pleurés eux-mêmes. Ne suis-je pas comme cela? Ma douleur est pareille, mais le sujet en est différent, et mon intention est tout autre. Je ne me plains point de la perte des biens de ce monde, quels qu'ils soient. Je me plains seulement de ce que dans les choses. qui concernent le service de Dieu, j'ai perdu un secours fidèle, et un conseil salutaire. le pleure mon cher Girard, c'est lui qui est la cause de: mes larmes, lui qui était mon frère selon la chair, mon très-proche parent selon l'esprit, et mon compagnon dans la poursuite du même but.

9. Mon âme était étroitement attachée à la sienne, mais c'était plutôt l'amitié que la parenté, qui de deux n'en faisaient qu'une. La liaison du sang y contribuait sans doute pour quelque chose, mais l'union des esprits et des volontés et la conformité des humeurs et des inclinant soi étaient des noeuds bien plus forts et bien plus étroits. Nous n'étions qu'un coeur et qu'une âme, aussi le glaive de la mort a percé également son âme et la mienne ; mais en la séparant en deux, elle en a placé une partie dans le ciel, et a laissé l'autre dans la boue. C'est moi, c'est moi, dis-je, qui suis cette misérable portion couchée dans la boue, et privée d'une partie la meilleure de soi-même, et on me dit: ne pleurez point: On m'arrache les entrailles, et on me crie . Soyez insensible. Je le sens, je le sens malgré moi; car je m'ai point la dureté de la pierre, et ma chair n’est ni de bronze ni d'airain. Je le sen, certes, et j’en ai une douleur extrême, et ma douleur est sans cesse présente à mes yeux. Celui qui m'a frappé ne pourra pas m'accuser de dureté et d'insensibilité comme ceux dont il dit: « je les ai frappés, et ils n'en ont eu aucun sentiment (Jer. V, 3). » Je confesse mon affliction, je ne la désavoue pas. On dira qu'elle est charnelle ; je ne nie point qu'elle n'ait quelque chose de l'homme, comme je ne nie point que je ne sois homme. Si cela ne suffit pas, j'accorderai même qu'elle est charnelle, car je suis aussi charnel, esclave du péché, destiné à la mort et voué à beaucoup de peines et de misères. Loin d'être insensible au mal, j'ai horreur de la mort pour moi comme pour les miens. Or, mon cher Girard était bien à moi, oui, il m'appartenait. Ne m'appartenait-il pas, en effet, lui qui était mon frère par la nature, mon fils par la profession, mon père par le soin qu'il avait de, moi, mon compagnon par l'uniformité de nos! désirs, et mon ami intime par les sentiments du coeur ? Il m'a quitté, je ressens sa mort, ce coup m'a atteint jusqu'au fond de l'âme ?

10. Pardonnez-moi, mes enfants; ou plutôt, si vous êtes mes enfants, plaignez le malheur de votre père. Ayez pitié de moi, oui, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, qui voyez combien grande est la plaie que j'ai reçue de la main de Dieu, en punition de mes péchés, il m'a frappé de la verge de sa colère, il m'a frappé justement ; si on considère ce que je mérite, mais avec rigueur, on regarde mes forces. Qui peut dire qu'il m'est léger de vivre sans mon cher Girard, si ce n'est celui: qui ne sait pas les liens qui nous unissaient ? Néanmoins je ne veux point m'opposer aux volontés de Dieu. Je ne veux pas blâmer un jugement qui a fait recevoir à chacun selon ses mérites, à Girard la couronne dont il s'est rendu digne, et à moi les peines qui me sont dues. Est-il juste de prétendre que je trouve à redire à ma sentence, parce que je ressens ma peine? mais la sentir c'est naturel ; en murmurer, c'est une impiété, Oui, dis-je, il est naturel à l'homme, et même il ne peut en être autrement, de n'être pas indifférent envers ses amis, d'être heureux de leur présence, et peiné de leur absence. La conversation, entre amis surtout, n'est pas languissante ; aussi l'horreur de la séparation, et la douleur qu'on en ressent quand elle est arrivée, sont un témoignage de ce que l'amour réciproque a opéré dans ceux qui vivaient ensemble. Je souffre donc à ton sujet, mon cher frère, non pas que tu sois à plaindre, mais parce que tu m'as été enlevé. Et peut-être même devrais-je plutôt m'affliger sur moi, puisque je suis obligé de boire seul un calice si plein d'amertume. Il n'y a que moi qui sois à plaindre, parce qu'il n'y a que moi qui le boive. Car, pour toi, tu ne le bois point; je souffre seul, ce qu'ont coutume de souffrir ceux qui s'entr'aiment; lorsqu'ils viennent à se perdre.

11. Dieu veuille que je ne t'aie pas perdu, mais que tu m'aies seulement précédé. Dieu veuille que je te suive un jour, quoique d'un pas lent, partout où tu iras. Car je ne doute point que tu ne sois allé à ceux que tu invitais à louer Dieu au milieu de ta dernière nuit, lorsque, avec un visage serein et une voix jubilante, tu fis tout à coup entendre, au grand étonnement de tout le monde, ce verset de David : « Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut du firmament (Psal. CXXLVIII, 1). » Déjà, au milieu de la nuit, mon cher frère, il faisait jour pour toi, et la nuit était à tes yeux aussi claire que le jour. Oui, la nuit était lumineuse pour toi au sein des délices dont tu jouissais. On m'appela à ce miracle, pour voir un homme qui se réjouissait aux approches de la mort, et qui semblait insulter à ses coups. O mort, où est ta victoire, ô mort, où est ton aiguillon? Tu n'as plus d'aiguillon, tu n'as que des charmes. Un homme meurt en chantant, et chante en mourant. On te regarde comme un sujet de joie, toi, qui es la mère de la tristesse; comme un sujet de gloire, toi qui es l'ennemie de la gloire; comme la porte du royaume de Dieu et le port du salut, toi qui es la porte de l'enfer et un gouffre de perdition ! Et celui qui te regarde d la sorte est un pécheur. Mais c'est justice qu'on te traite ainsi, puisque tu as osé usurper une puissance injuste sur l'homme juste et innocent. O mort, tu es morte et percée de l'hameçon que tu as avalé sans y penser; et cet hameçon est celui dont parle le Prophète lorsqu'il dit : « O mort, je serai ta mort; enfer, je serai ta morsure (Osée XIII, l4). » Percée de cet hameçon, tu ouvres un large et beau chemin à la vie aux fidèles qui passent par toi. Girard ne te craint point, fantôme et chimère. Girard -va à la céleste patrie en passant par tes dents, non-seulement avec confiance, mais avec joie, et en louant Dieu. Lorsque je fus arrivé, et qu'il eut achevé en ma présence, à haute voix, les dernières paroles du psaume qu'il avait commencé, il leva les yeux au ciel et dit : Mon père, je remets mon âme entre vos mains (Luc. XXIII, 46); et répétant souvent ces paroles : « Mon père, mon père, » il se tourne vers moi avec un visage gai et me dit : « Combien est grande la bonté de Dieu de vouloir être le Père des hommes, et combien est grande la gloire des hommes d'être les enfants et, les héritiers de Dieu! Car s'ils sont ses enfants, ils seront ses héritiers.» C'est ainsi que chantait celui que nous pleurons, et j'avoue qu'il a presque changé mes pleurs en un chant de joie, car, en contemplant la gloire dont il jouit, j'ai presque oublié ma propre misère.

12. Mais ma poignante douleur me rappelle à moi-même, et une tristesse amère m'arrache à ce doux spectacle, comme à un sommeil léger. Je pleurerai donc, mais ce sera sur moi; car sur lui, la raison me le défend. Je crois, en effet, que si l'occasion s'en offrait, il nous dirait à cette heure : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. C'est avec raison que David pleura sur son fils parricide (II Reg. XIX, 1), parce qu'il savait qu'à cause de l'énormité de son crime, il ne sortirait jamais du sein de la mort. C'est aussi avec raison qu'il pleura sur Saül et sur Jonathas (II Reg. I, 17) (a); parce qu'il n'espérait pas non plus, qu'étant une fois engloutis par la mort, ils trouvassent aucune issue

a Il y a ici une légère variante entre les anciens manuscrits et les différentes éditions des Oeuvres de saint Bernard. Quant au salut de Jonathas, saint Bernard n'en doutait pas autant que de celui de Saül. On peut voir sur ce sujet les notes de Horatius.

pour sortir de ce gouffre. Car ils ressusciteront, mais ce ne sera pas pour la vie; on plutôt ils ressusciteront pour la vie, mais afin de mourir d'une mort plus funeste, en mourant tout vivants : Il est vrai que pour Jonathas, il y a quelque raison de douter. Mais moi, si je n'ai pas le même sujet de pleurer, j'en ai pourtant un. Je pleure d'abord sur mon propre malheur et sur la perte qu'a faite ce monastère. Je pleure ensuite sur les nécessités des pauvres dont Girard était le père. Je pleure sur notre ordre tout entier, et sur notre institut, qui ne retirait pas un petit avantage, O mon cher frère, de ton zèle, de tes conseils et de tes exemples. Enfin, je pleure sinon sur toi, du moins à cause de toi. Voilà, oui voilà ce qui me touche vivement, parce que j'aime tendrement. Que personne ne vienne m'importuner et me dire que je ne dois point m'affliger ainsi. Samuel, qui était si bon, a laissé un libre cours à sa douleur pour un roi réprouvé (1 Reg. XVI, 1) ; et David, qui était si vertueux, a fait la même chose pour un fils parricide; et cela sans faire tort à leur foi, sans accuser d'injustice les jugements de Dieu. « Absalon, mon fils, disait le saint roi David, mon fils Absalon (II Reg. XVIII, 33) ! » Et mon frère, n'est-il pas plus qu'Absalon? Le Sauveur de même, en apercevant la ville de Jérusalem dont il prévoyait la ruine, pleura sur elle (Luc. XIX, 41). Et moi, je ne ressentirais pas mon propre malheur, et un malheur qui est encore tout récent; je ne 'me plaindrais pas d'une plaie si nouvelle et si profonde? Jésus a pleuré par compassion pour les souffrances d'autrui, et moi je n'oserais pleurer sur mes propres souffrances? Lorsqu'il était debout devant le sépulcre de Lazare, il ne reprit point ceux qui pleuraient, il ne les empêcha pas de pleurer, bien plus, il mêla lui-même ses larmes aux leurs; « Et Jésus pleura, dit l'Écriture (Joan. XI, 35). » Ces larmes furent certainement les témoignages de sa nature humaine, non les marques de sa défiance. Car, à sa voix, le mort sortit aussitôt du tombeau, pour que vous ne croyiez pas qu'on ne saurait s'affliger sans préjudice pour sa foi.

13. Il en est ainsi de nos larmes. Elles ne sont point un signe de notre peu de foi, mais un témoignage de la condition de notre nature. Et si, lorsque je suis frappé, je pleure, ce n'est pas à dire que je blâme celui qui m'a frappé, mais je tâche au contraire d'attirer sa miséricorde et de fléchir sa sévérité. Voilà pourquoi mes paroles, pour être pleines de douleur, n'en sont pas moins exemptes de murmure. N'en ai-je pas même proféré qui sont pleines d'humilité et de soumission, en disant que, par une même sentence très-équitable, l'un a été puni et l'autre couronné, chacun selon ses mérites? Oui, je le répète, le Seigneur également bon et juste, a agi avec une souveraine équité. Je louerai, Seigneur, votre miséricorde et vos jugements. Que la. miséricorde que vous avez exercée envers votre serviteur Girard vous bénisse. Que le jugement que vous avez rendu contre moi vous bénisse aussi. Dans L'un, vous serez loué parce que vous êtes bon, et dans l'autre, parce que vous êtes juste. Faut-il ne vous louer que de votre bonté? On doit vous louer aussi de votre justice. « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables (Psal. CXVIII, 137). » C'est vous qui nous aviez donné mon frère Girard. C'est vous qui nous l'avez ôté. Et, quoique nous nous plaignions de ce que vous nous l'avez ôté, nous n'avons pas oublié pourtant que vous nous l'avez donné; et nous vous remercions de ce que vous nous avez jugé dignes de posséder celui dont nous ne sommes fâchés d'être privés que parce qu'il nous eût été bien avantageux de ne l'être pas.

14. Je me souviens, Seigneur, du pacte que j'ai fait avec vous, et de votre extrême bonté; et cela me fait connaître davantage combien vous êtes véritable dans vos paroles, et que vous sortez toujours victorieux des jugements des hommes. Lorsque, l'année passée, nous étions à Viterbe (a) dans l'intérêt de l'Église, mon frère Girard tomba malade. Comme le mal s'augmentait au point qu'il semblait que Dieu l'allât bientôt tirer à lui, je ne pouvais me résoudre à laisser dans une terre étrangère le compagnon de mon voyage, un compagnon comme celui-là, et à ne point le remettre entre les mains de ceux qui me l'avaient confié ; car il était aimé de tout le monde, tant il était aimable. Dans cette détresse, je me mis à prier avec larmes et gémissements. Seigneur, m'écriai-je, attendez jusqu'à notre retour. Lorsque vous l'aurez rendu à ses amis, ôtez-le du monde, si vous voulez, et je ne m'en plaindrai point. Vous m'avez exaucé, Seigneur, vous lui avez rendu la santé; nous avons achevé l'ouvrage que vous nous aviez enjoint de faire, et nous sommes revenus avec joie, rapportant avec nous les beaux fruits de la paix. J'avais presque oublié la convention que j'avais faite avec vous, mais vous vous en êtes souvenu. Je rougis de ces regrets qui semblent m'accuser de prévarication. Bref, vous avez redemandé votre dépôt, vous avez repris ce qui était à vous. Mes larmes mettent fin à mes discours; mettez fin, s'il vous plaît, Seigneur, à mes larmes.

a Saint Bernard fit deux séjours à Viterbe; la première fois en 1133, comme on peut le voir par sa lettre CLI ; la seconde fois en 1137. C'est de ce dernier qu'il parle.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE XXVI SERMON SUR le Cantique.

287. Dans ce sermon, saint Bernard déplore en termes pleins d'énergie et avec l'expression de la plus vive douleur, la mort de son bien-aimé frère Gérard. Il put, par un effort de volonté, empêcher pendant quelque temps ses larmes, de couler, mais il le fit de telle sorte qu'il en arracha à ses auditeurs et qu'il en fait tomber même des yeux de ses lecteurs. Avant lui saint Ambroise avait, avec la même éloquence, fait. l'oraison funèbre de son frère Satyre. Tel est le langage pathétique de ces deux grands saints en cette circonstance, que si l'amour, même prenait la parole pour déplorer la perte de ses frères les plus chéris, il ne saurait trouver des expressions plus propres à émouvoir les coeurs . Le lecteur pourra trouver dans le Miroir de la charité (Lib I. cap. XXXIV), un discours analogue, prononcé par un disciple de saint Bernard, Alred abbé de Ridal, sur la mort d'un ami; et il verra au style élégant et aux sentiments de cette oraison funèbre, que le disciple a bien suivi les leçons du maître. Sion lit ce discours, et si on le compare avec celui de saint Bernard, on n'aura pas lieu de se repentir de la peine, qu'on se sera donnée pour cela. Remarquez,en passant, combien il s'en faut que ces saints hommes soient d'une insensibilité stoïque, des hommes apathiques et indolents, comme quelques auteurs ont semblé vouloir l'insinuer. Saint Bernard dit en, effet, en parlant de lui même dans ce sermon : Je ne suis point insensible à la peine, je l'avoue, etc. n. 13. Dans ce sermon, notre saint docteur semble douter du salut de Jonathas ; mais tous les autres Pères et interprètes le regardent comme étant au ciel. Voir Rangolius sur le chapitre XXXI du livre I des rois, n. 2 : Salien, en l'année du monde 2979, n. 135; Abulens. loco citat. Il ne faut point se laisser troubler par la pensée de sa funeste fin avec son père Saül. La mort des impies, en quelque lieu quelle arrive, est digne de leur vie, de même, de quelque manière que succombent les saints, ils font toujours une mort pieuse et sainte. (Note de Horstius).

Haut du document

Précédente Accueil Remonter Suivante