SERMON XXX
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SERMON XXX. Le peuple fidèle ou les âmes des élus sont les vignes dont l’Église est établie la gardienne. La prudence de la chair est une mort.

1. « Ils m'ont mise dans les vignes pour les garder. » Qui a fait cela? Sont-ce vos adversaires dont vous parliez tout à l'heure? Écoutez si elle ne dit pas que ceux qui lui ont donné cet emploi sont ceux-là mêmes dont elle a souffert auparavant. Après tout, il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque, en la persécutant, ils ne se proposaient que de la corriger. Car qui ne sait que souvent on persécute ceux qu'on aime et à qui on veut du bien. Combien en voyons-nous tous les jours qui embrassent une vertu plus étroite et s'élèvent à une plus haute perfection, par suite des heureuses persécutions de leurs supérieurs? Montrons donc plutôt maintenant, si nous pouvons, comment les enfants de l'Église ont combattu contre leur mère dans un esprit d'hostilité, et que le tort qu'ils croyaient lui faire a servi à son bien. Car il n'y a rien de plus agréable que lorsque ceux qui ont dessein de nuire font du bien contre leur intention. La première explication que nous avons donnée à ces paroles renferme l'un et l'autre sens, parce que l'Église n'a point manqué de personnes qui ont été bien disposées pour elle, ni d'autres qui l'ont été mal et qui l'ont attaquée avec des intentions différentes; mais les uns et les autres lui ont été utiles. En effet, elle peut tellement se glorifier d'avoir profité des choses qu'elle a souffertes de ses ennemis, qu'au lieu d'une vigne qu'on a cru qu'ils lui avaient ôtée, elle a maintenant le bonheur de se voir établie pour la garde de beaucoup de vignes. C'est précisément ce qu'ils ont fait, dit-elle, en combattant contre moi et contre ma vigne, quand ils disaient : « Détruisez-la, détruisez-la jusqu'aux fondements (Ps. CXXXVI, 7), » car au lieu d'une vigne j'en ai plusieurs. C'est ce qu'elle dit, en effet, en continuant en ces termes : Je n'ai pas gardé ma vigne; comme si elle avait voulu dire que cela ne lui est arrivé que pour qu'elle ne fût plus la gardienne d'une seule, mais de plusieurs vignes.

2. Voilà le sens de la lettre. Mais, si sons la suivons simplement, et que nous nous contentions de ce qui paraît de prime-abord dans ses paroles, nous croirons que l'Écriture sainte entend parler des vignes corporelles et terrestres, que nous voyons tous les jours recevoir de la pluie dit ciel et de la fécondité de la terre, la matière dont on fait le vin qui cause l'impureté. Et ainsi nous ne tirerons d'une si sainte et si divine Écriture rien qui convienne, je ne dirai pas à l'Épouse du Seigneur, mais à toute autre épouse que ce soit. Car, quel rapport y a-t-il entre des épouses et la garde des vignes? Mais, quand il y en aurait un, comment montrerons-nous que l'Église a été autrefois destinée à cet emploi? Est-ce que Dieu prend un soin particulier des vignes de la terre? Mais si nous entendons dans un sens spirituel par ces vignes, les Églises, c'est-à-dire les peuples fidèles, selon la pensée du Prophète, lorsqu'il dit . « La vigne du Seigneur des armées est la maison d'Israël (Isa. V, 7);» peut-être commencerons-nous à apercevoir qu'il n'est point indigne de l'Épouse d'être commise à la garde des vignes.

3. Certainement, il me semble qu'on reconnaîtra en cela même une excellente prérogative, si on prend la peine de considérer avec soin combien elle a étendu ses bornes, dans ces vignes, par toute la terre, du jour qu'elle a été attaquée à Jérusalem, et chassée par les enfants de sa mère, avec sa nouvelle plantation, c'est-à-dire avec la multitude de ceux qui avaient la foi, et dont on lit : «Qu'ils n'étaient qu'un coeur et qu'une âme (Act. IV, 32). » Et c'est là la vigne qu'elle confesse maintenant n'avoir point gardée, mais cela n'a point tourné à sa honte. Car, si elle a été arrachée de ce lieu pendant sa persécution, elle a été planter sa vigne ailleurs, et elle l'a louée à d'autres vignerons, qui en rendent les fruits dans la saison. Non, non, elle n'a pas été exterminée, elle n'a fait que changer de lieu; bien plus, elle s'est accrûe et beaucoup étendue, car le Seigneur l'a bénie. En effet, levez les yeux et voyez « si son ombre ne couvre pas les montagnes, et ses branches les cèdres (Psal. XIX, 11) ; si elle n'étend pas ses pampres jusqu'à la mer, et ses rejetons jusqu'aux fleuves les plus reculés. » Que cela ne vous étonne point, « c'est l'édifice du Seigneur et la plantation de Dieu même (II Cor. III, 9). » C'est lui qui la rend féconde, c'est lui qui la provigne, c'est lui qui la taille et qui la façonne, afin qu'elle rapporte plus de fruit. Car comment pourrait-il abandonner une vigne qu'il a plantée de ses propres mains? Certes, elle ne saurait être négligée, la vigne dont les apôtres sont les pampres, le Seigneur le ceps et son Père le vigneron. Plantée dans la foi, elle jette ses racines dans la charité, elle est labourée comme avec le sarcloir de la discipline, fumée avec les larmes de la pénitence, arrosée par les discours des prédicateurs; voilà comment elle donne du vin en abondance, mais un vin qui cause la joie, non la débauche, un vin qui est plein de douceur et exempt de toute impureté. Ce vin est celui qui réjouit le cœur de l'homme et dont les anges boivent avec plaisir. Car ils ressentent de la joie à la conversion et à la pénitence des pécheurs, parce qu'ils sont altérés du salut des hommes. Les larmes des pénitents sont leur vin, parce que dans ces larmes ils trouvent l'odeur de la vie, la saveur de la grâce, le goût du pardon, la joie de la réconciliation, la santé de l’innocence recouvrée et la douceur d'une conscience sereine.

4. Aussi de cette vigne unique que la tempête d'une cruelle persécution semblait avoir exterminée, combien d'autres vignes n'ont-elles pas refleuri sur toute la terre? Or elles ont toutes été données en garde à l'Épouse pour la consoler de n'avoir pas conservé la première. Consolez-vous, fille de Sion; si l'aveuglement a frappé une partie d'Israël, qu'y perdez-vous ? Admirez ce mystère et ne pleurez point la perte que vous faites. Ouvrez votre sein et recueillez la plénitude des nations. Dites aux villes de Judas : « Il a fallu vous prêcher la parole de Dieu avant tous les autres, mais puisque vous l'avez rejetée, et que vous vous êtes jugées indignes de la vie éternelle, nous allons nous tourner vers les Nations (Act. XIII, 46). » Dieu offrit à Moïse que s'il voulait quitter un peuple prévaricateur et l'abandonner à sa vengeance, il le ferait maître d'une nation puissante, mais il le refusa. Pourquoi? Parce qu'il éprouvait pour ce peuple un amour excessif qui le tenait étroitement attaché à lui; et parce que, au lieu de chercher ses propres intérêts, il ne voulait que l'honneur de Dieu, sans se soucier de ce qui pouvait lui être avantageux, mais seulement de ce qui pouvait être utile à plusieurs. Voilà dans quelles dispositions il se trouvait.

5. Mais pour moi, je crois que la Providence avait en cela de secrets desseins, et voulait que ce don si grand et si excellent fût réservé à l'Épouse, et que ce fût elle, plutôt que Moïse, qui fût placée à la tète d'une grande nation. Car il ne fallait pas que l'ami de l'Époux ôtât à l'Épouse cette bénédiction. C'est pourquoi ce n'est pas à Moïse, mais à l'Épouse qu'il est dit: « Allez partout le monde, et prêchez l'Évangile à toute créature (Marc. XVI, 15). » C'est donc elle qui fut placée à la tête d'une grande nation. Or pouvait-il en exister de plus grande que le monde entier? Et certes la terre entière n'a pas eu beaucoup de peine à se soumettre à celle geai lui apportait la paix, et qui lui offrait la grâce. Or cette grâce ne ressemblait pas à la loi. Combien différente est la forme sous laquelle l'une et l'autre se présente à toute âme; l'une est d'une douceur admirable, l'autre d'une sévérité excessive. Qui pourrait voir du même oeil celle qui condamne et celle qui console, celle qui réclame et celle qui remet la dette, celle qui punit et celle qui embrasse? Certainement on ne saurait recevoir avec la même ardeur l'ombre et la lumière, la colère et la paix, le jugement et la miséricorde, la figure et la vérité, la verge et l'héritage, le frein et le baiser. Or les mains de Moïse sont pesantes (Exod. XVII, 12), Aaron et Hur en sont témoins. Le joug de la loi est pesant, au témoignage des apôtres mêmes, qu'ils crient qu'il leur est insupportable ainsi qu'à leurs Pères (Act. XV, 10). C'est un joug bien rude dont la récompense est bien vile, car ce n'est que de la terre. C'est pour ces raisons que Moïse n'a pas été mis à la tête d'une grande nation. Mais vous, sainte Église, notre mère, vous qui avez reçu la promesse de la vie présente et de la vie future, « vous obtenez de tous un accueil facile, à cause de la double grâce que vous possédez, car votre joug est léger, et votre royaume est illustre. Si on vous chasse d'une ville, vous êtes recueillie par le reste de la terre, parce que ce que vous promettez charme, et que ce que vous imposez effraie peu. Pourquoi pleurez-vous encore la perte d'une vigne, puisqu'elle est réparée avec une si grande usure? « En récompense de ce que vous avez été délaissée et haïe, et que personne ne voulait passer chez vous, je vous rendrai à jamais glorieuse et triomphante, dit le Seigneur, et vous serez un sujet de joie dans toutes les races à venir. Vous sucerez le lait des nations, et serez allaitée aux mamelles des rois, et vous saurez que je suis le Seigneur qui vous ai sauvée, et que votre libérateur est le fort et puissant Jacob (Esa. LX, 1). » C'est donc en ce sens que l'Épouse dit, qu'elle a été mise dans les vignes pour les garder, et qu'elle n'a pas gardé sa vigne.

6. A l'occasion de ces paroles de l'Épouse, et en entendant les âmes par les vignes, je me reproche à moi-même de m'être chargé du soin des âmes, moi qui ne peux suffire à garder la mienne. Si vous approuvez cette interprétation, voyez si nous ne pourrions point dire aussi, que la foi est un cep, les vertus, des pampres, les oeuvres, des grappes, et la dévotion du vin. Les pampres ne sont rien sans le cep, ni la vertu, sans la foi. Car sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6) ; peut-être même ne peut-on que lui déplaire, puisque tout ce qui ne procède point de la foi est péché (Rom. XIV, 15). Ceux qui m'ont mis pour garder leur vignes auraient donc dû considérer auparavant si j'avais gardé la mienne. Mais que de temps elle est demeurée inculte, déserte et abandonnée! Elle ne produisait presque plus de vin, les pampres des vertus étaient desséchés parce que la foi était stérile. Il y avait une foi, mais c'était une foi morte. Comment ne l'aurait-elle pas été, en effet, puisqu'elle n'était point vivifiée par les bonnes œuvres. Voilà en quel état j'étais dans le siècle. Il est vrai que depuis que je me suis converti au Seigneur, j'ai commencé à en prendre un peu plus de soin, mais non pas pourtant comme je devais. Et qui est capable de s'en acquitter comme il faut? Le saint Prophète lui-même ne l'était pas, puisqu'il disait : « Si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde (Psal. CXXXI, 2).» Je me rappelle encore combien j'étais exposé aux embûches de celui qui se tient à l'écart pour lancer ses flèches contre l'innocent. Que de fois, ô ma vigne, vous a-t-on pillée par mille ruses et mille stratagèmes, lors même que je veillais avec plus de soin pour vous garder? Combien de grappes de bonnes oeuvres la colère a-t-elle fait couler ? Combien l'orgueil en a-t-il emporté ? Combien la vaine gloire en a-t-elle gâté ? Quels ravages n'ont pas causé en moi les charmes de la gourmandise, la. tiédeur de l'âme, la faiblesse et la timidité de l'esprit, au milieu des orages qui s'élevaient en moi? Voilà en quel état je me trouvais, et cependant on n'a pas laissé de m'établir pour garder les vignes, sans considérer ni ce que je faisais ni ce que j'avais fait de la mienne, et sans écouter les avertissements du Maître, qui a dit : « Comment celui qui ne sait pas gouverner sa maison, pourra-t-il avoir soin de l'Église de Dieu (I Tim. III, 5) ? »

7. J'admire l'audace de plusieurs que nous voyons ne recueillir de leurs propres vignes que des épines et des ronces, et qui néanmoins, n'appréhendent point de s'ingérer dans la vigne du Seigneur. Ce sont des voleurs et des larrons, non des gardiens et des vignerons fidèles. Mais sans m'occuper de ceux-là, malheur à moi pour le danger que ma vigne court à cette heure, plus même à cette heure qu'auparavant, puisqu'étant appliqué à en cultiver plusieurs, il est impossible que je ne sois pas moins soigneux et moins vigilant pour la mienne. Je n'ai pas le temps de l'entourer de haies, ni d'y bâtir un pressoir. Hélas ! son mur est en ruine et tous ceux qui passent par le chemin y cueillent des raisins (Psal. LXXIX, 13) ! Elle est ouverte et exposée de toutes parts à la tristesse, à la colère, et à l'impatience. Des nécessités, pressantes comme de petits renards, la détruisent et la saccagent. Les accablements d'esprit, les soupçons, les inquiétudes y entrent en foule de tous côtés. A peine est-elle une heure sans être tourmentée du grand nombre de ceux qui ont des différends, et sans être importunée par le bruit des affaires. Je ne saurais les écarter de moi ni m'en défendre ; et ils ne me laissent pas même du temps pour prier. Quels torrents de larmes ne me faudrait-il point verser, pour arroser la stérilité de mon âme, je devrais dire de ma vigne, mais j'ai suivi les paroles du psaume par habitude, mais le sens en est le même. Et je ne suis point fâché d'une erreur qui m'avertit de la ressemblance de ces deux choses, parce qu'il ne s'agit point ici de la vigne, mais de l'âme. Qu'on pense donc à l'âme, lorsqu'on parle de la vigne. Car sous la figure et sous le nom de l'une, on déplore la stérilité de l'autre. De quelles larmes donc pourrais-je arroser ma vigne, qui est si stérile? Tous ses pampres sont desséchés faute d'eau. Ils sont couchés par terre sans porter de fruit, parce qu'ils n'ont point d'humidité. Doux Jésus, vous savez combien de bottes de sarments le feu de la contrition qui brûle dans mon coeur consume tous les jours, dans le sacrifice que je vous offre. Recevez, je vous en conjure, le sacrifice d'un esprit. percé de la douleur et du regret de ses fautes, et ne méprisez pas un cœur contrit et humilié (Psal. 4, 19).

8. C'est donc ainsi que j'applique à mes imperfections les paroles de l'Épouse. Mais celui-là est parfait qui peut dire : « Je n'ai pas gardé ma vigne, » dans le sens où le Sauveur dit dans l'Évangile « Celui qui perdra son âme pour l'amour de moi, la trouvera (Matth. X, 30). » Certes celui-là mérite bien d'être établi pour garder les vignes, qui n'est ni empêché, ni détourné par le soin qu'il prend de la sienne, de veiller à celle des autres, avec diligence et exactitude, et qui ne cherche pas ses propres intérêts ni ce qui lui est avantageux, mais ce qui est utile aux autres. Sans doute, si saint Pierre a reçu le soin de veiller sur les nombreuses vignes de la circoncision, c'est parce que c'était un homme toujours prêt à aller en prison, ou à la mort (Luc. XXII, 33), » tant l'amour de sa propre vigne, c'est-à-dire de son âme, l'empêchait peu de veiller sur celles qui lui étaient confiées. C'est aussi pour cette raison que, parmi les nations, une si grande quantité de vignes furent confiées à saint Paul, car, loin d'être trop attaché à la sienne, il était prêt non-seulement à se laisser charger de chaînes, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Act. XXVIII, 13). « Je ne crains aucune de ces choses, dit-il, et je n'estime pas que mon âme me doive être plus précieuse que moi-même (Act. XXI, 14). » C'était bien juger les choses que de traire qu'il ne devait rien préférer à soi-même, de tout ce qui lui appartenait.

9. Combien y en a-t-il qui ont préféré à leur propre salut, un peu d'argent qui est une chose si vile ? Mais saint Paul ne lui préfère pas même son âme. « Je ne l'estime pas, dit-il, plus précieuse que moi. » Vous faites donc une différence, ô bienheureux Apôtre, entre vous et votre âme ? C'est avec sagesse que vous vous estimez plus que tout ce qui est à vous. Mais comment êtes vous autre que votre âme Je crois que saint Paul, qui marchait déjà selon l'esprit, et dont l'esprit obéissait à la loi de Dieu, parce qu'elle est bonne, estimait qu'il valait mieux donner le nom de tout son être à cet esprit, comme étant la principale et plus noble partie de lui-même, que de le désigner par le nom de quelque autre partie de lui-même que ce fût. Quand à ce qui est d'une nature inférieure, et par conséquent attaché à une substance moindre et plus vile, au corps, auquel il donne non-seulement la vie et la sensibilité, mais encore le désir de 'se conserver et de se nourrir, cet homme spirituel, jugeant indigne de donner le nom du tout à cette justice sensuelle et charnelle, croyait plus à propos de la mettre au rang des choses qui étaient à lui, que de désigner par elle tout ce qui était en lui. Par ces mots : que « moi, » dit-il, entendez ce qu'il y a de plus excellent en moi, ce en quoi je me conserve par la grâce de Dieu, c'est-à-dire mon esprit et ma raison, et par cette expression, « mon âme, » entendez la partie inférieure qui anime ma chair, et qui participe à sa concupiscence. Je reconnais que cela autrefois était moi, mais ce ne l'est plus maintenant, car je ne marche plus selon la chair, mais selon l'esprit. «Je vis, on plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Gal. II, 28).» C'est moi selon l'esprit, et ce n'est plus moi selon la chair, car si mon âme a des désirs charnels, « ce n'est pas moi qui les forme, mais le péché qui habite en moi (Rom. VII, 17). » Et ainsi, ce qu'il y a de charnel en moi, je ne dis pas que c'est moi, mais je dis que c'est à moi, et cela n'est pas autre chose que mon âme. Car les affections charnelles font partie de l'âme, aussi bien que la vie qu'elle communique au corps. Voilà donc l'âme que saint Paul n'estimait pas plus que soi, étant prêt non-seulement à se laisser charger de chaînes pour l'amour de Notre-Seigneur, mais encore à mourir pour lui à Jérusalem, et ainsi à perdre son âme, selon le conseil du Sauveur. (Matth. X, 39).

10. Quant à vous, si vous vous dépouillez de votre propre volonté, si vous renoncez parfaitement aux volontés charnelles, si vous crucifiez votre chair avec ses vices et ses concupiscences, si vous mortifiez vos membres, tandis que vous êtes sur la terre, vous vous montrerez imitateur de saint Paul, puisque vous ne ferez pas plus d'état de votre âme que de vous-même ; vous témoignerez encore que vous êtes disciple de Jésus-Christ, puisque vous la perdez pour votre salut. D'ailleurs, vous ferez plus prudemment de la perdre pour la conserver que de la conserver pour la perdre ; puisque le Sauveur nous assure que, « celui qui veut sauver son âme la perdra (Matth. XVI, 25). » Que dites-vous ici, vous qui observez les qualités des mets, et négligez les moeurs ? Hippocrate et ses sectateurs enseignent à sauver l'âme en ce monde, Jésus-Christ et ses disciples à la perdre. Lequel des deux voulez-vous plutôt suivre pour maître? Celui-là répond assez clairement, qui dit à propos de tout ce qui se mange . cela nuit aux yeux, ceci à la tête, et cette chose à la poitrine ou à l'estomac. Chacun parle sans doute, selon ce qu'il a appris de son maître. Avez-vous lu ces différences dans l'Évangile, dans les prophètes, ou dans les écrits des apôtres ? C'est indubitablement la chair et le sang, non l'esprit du Père qui vous a révélé cette sagesse. Car c'est là la sagesse de la chair. Mais écoutez le jugement qu'en font nos médecins à nous : « La sagesse de la chair, disent-ils, est une mort (Rom. VIII, 5). » Et ailleurs : « La sagesse de la chair est ennemie de Dieu. » Car faut-il que je vous propose le sentiment d'Hippocrate et de Gallien ou ceux de l'école d'Épicure ? Je suis disciple de Jésus-Christ, et je parle à des disciples de Jésus-Christ. Je serais coupable, si je vous enseignais d'autres maximes que les siennes. Épicure travaille pour la volupté, Hippocrate pour la santé, et Jésus-Christ, mon maître, m'ordonne de mépriser l'un et l'autre. Hippocrate emploie tout son soin pour conserver la vie de l'âme dans le corps ; Épicure recherche et apprend à rechercher tout ce qui peut entretenir les plaisirs et les d'élites, et le Sauveur nous avertit de la perdre.

11. En effet, avez-vous entendu autre chose à l'école de Jésus-Christ, et qu'y criait-on, il n'y a qu'un moment, sinon : « Celui qui aime son âme la perdra (Matth. XVI, 25) ? » Il la perdra, dit-il, soit en l'abandonnant comme martyr, ou en l'affligeant comme pénitent; quoique d'ailleurs ce soit une espèce de martyre de mortifier la chair par l'esprit, avec ce fer spirituel, qui ne fait pas tant d'horreur que celui qui coupe les membres du corps, mais qui n'est pas moins pénible, parce qu'il coupe plus longtemps. Voyez-vous comme cette parole de mon maître condamne la sagesse de la chair qui fait, ou qu'on se laisse aller à la volupté, ou qu'on recherche la santé du corps plus qu'il n'est nécessaire. Pour nous montrer que la vraie sagesse ne se répand point en voluptés, un sage (Job XXVIII, 15) nous apprend qu'elle ne se trouve pas même dans la terre de ceux qui mènent une vie de douceur. Mais celui qui la trouve s'écrie: J'ai aimé la sagesse plus que la santé et la beauté (Sap. VII, 10). » Mais s'il l'aime plus que la santé et la beauté, combien, à plus forte raison, l'aime-t-il plus que la. volupté et les plaisirs déshonnêtes? Mais que sert-il de se sevrer des délices et des voluptés, si on passe tout son temps à remarquer la diversité des complexions, et à examiner la différence des mets? Les légumes, dit-on, causent des vents, le fromage charge l'estomac, le lait fait mal à la tête, la poitrine ne peut souffrir l'eau pure; les choux engendrent la mélancolie ou échauffent la bile; les poissons d'étang ou d'eau stagnante ne s'accommodent pas à mon tempérament. Qu'est-ce donc? ne se trouve-t-il rien dans les fleuves, les champs, les jardins et les celliers que vous puissiez manger?

12. Considérez, je volts prie, que vous êtes religieux, non médecin, et que vous ne serez point jugé sur votre complexion, mais sur votre profession. Épargnez d'abord, je vous en prie, votre propre repos; puis la peine de ceux qui vous servent; n'augmentez point les charges de la maison; ménagez enfin la conscience, je ne dis pas la vôtre, mais la conscience de celui qui est assis à table avec vous, et qui, mangeant ce qu'on lui sert, murmure de la singularité de votre abstinence. Car, soit votre insupportable superstition, soit la pensée que celui qui a soin de vous apprêter à manger manque de charité, le scandalise. Votre frère, je le répète, se scandalise de votre singularité, il juge que vous êtes superstitieux, et que vous avez voulu avoir des choses superflues, ou il m'accuse de manquer de charité et de ne point chercher ce qui est nécessaire à votre nourriture. C'est en vain que quelques-uns s'autorisent de l'exemple de saint Paul, qui ordonne à son disciple de ne point boire d'eau pure, mais « d'user d'un peu de vin, à cause de son estomac et de ses fréquentes maladies (Tim. V, 23). » Car ils doivent prendre garde premièrement que ce n'est pas à lui-même que l'Apôtre ordonne cela, et que le disciple ne le demande pas non plus pour soi. En second lieu, ce n'est pas à un religieux qu'il donne cet ordre, mais à un évêque, dont la vie était très-nécessaire à l'Église naissante. Cet évêque, c'était Timothée. Donnez-moi un Timothée, je le nourrirai d'or et l'abreuverai d'ambre, si vous voulez. Mais c'est vous qui vous ordonnez cela par une fausse compassion pour vous. Cette dispense que vous vous accordez m'est suspecte, je l'avoue, et j'appréhende fort que la prudence de la chair ne se joue de vous sous le voile et le nom de discrétion. Au moins rappelez-vous, si vous vous appuyez sur la parole de l'Apôtre pour boire du vin, qu'il ajoute d'en boire peu. En voilà, assez sur ce sujet. Retournons à l'Épouse, et apprenons d'elle à ne pas garder nos propres vignes, et cela pour son propre bien (a); surtout nous autres qui semblons être envoyés pour garder les vignes de l'Époux de l'Église, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu est élevé au dessus de toutes les créatures et béni à jamais. Ainsi soit-il.

Horstius ajoute en cet endroit ces mots : « Telles que nous les avons décrites en partie,» qui font défaut dans les premières éditions et dans tous nos manuscrits.

Telle est la leçon des vieux manuscrits et des premières éditions. Horstius et plusieurs, avec lui ont lu comme s'il y avait : « Et cela pour notre propre bien.

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