SERMON XXXI
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SERMON XXXI. Excellence de la vision de Dieu. Comment à présent le goût de la présence de Dieu varie dans les saints selon les différents désirs de leur âme.

« 1. Apprenez-moi où est celui qu'aime mon âme, où vous paissez votre troupeau, où vous vous reposez durant le midi (Cant. I, 6). » Le Verbe, qui est l'Époux, apparaît souvent aux âmes zélées, et ne leur apparaît pas sous une seule forme. Pourquoi cela? C'est sans doute parce qu'on ne peut le voir encore tel qu'il est (I Joan. III, 2). Aussi, la vision que nous aurons de lui dans le ciel demeurera toujours, parce que la forme qu'on verra alors subsistera toujours. Car il est le Souverain Être, et il ne reçoit aucun changement de ce qui est, de ce qui a été et de ce qui sera. Otez le passé et l'avenir, où trouverez-vous place pour le changement et la moindre trace de vicissitude? Tout ce qui laisse ce qu'il a été pour tendre à ce qu'il doit être, passe par l'être, mais il n'est point. Car, comment peut être ce qui ne demeure jamais en un même état? Ainsi celui-là seul est vraiment qui ne sort point de ce qu'il a été pour entrer dans ce qu'il n'est pas, mais dont l'être dure et demeure. Par cela qu'il n'a point été, il est de toute éternité, et par cela qu'il ne sera point, il est pour toute l'éternité. Et c'est par là qu'il s'approprie le véritable être, c'est-à-dire l'être incréé, illimité et invariable. Lors donc que celui qui est ainsi, ou plutôt qui n'est pas ainsi et ainsi, est vu tel qu'il est, cette vision, comme j'ai dit, demeure toujours, parce qu'elle n'est mêlée ni altérée d'aucun changement. Et c'est alors qu'un seul et même denier, celui de l'Évangile, est donné à tous ceux qui le verront ainsi, parce qu'il ne se présentera à tous que sous une même forme. Car, comme ce qui leur apparaîtra est invariable en soi, ils le regarderont invariablement, et ceux qui le verront ne voudront ni ne pourront rien voir de plus agréable et de plus charmant. Quand donc l'avidité avec laquelle nous le verrons pourra-t-elle être rassasiée, quand la douceur d'un objet si aimable cessera-t-elle de nous charmer, quand la vérité frustrera-t-elle nos espérances, quand, enfin, l'éternité finira-t-elle? Mais, si le pouvoir et la volonté de le voir s'étendent jusques dans l'éternité, notre félicité ne sera-t-elle pas consommée ? Que manquera-t-il, en effet, à ceux qui le verront toujours, ou que restera-t-il à désirer à ceux qui le voudront toujours voir?

2. Mais cette vision bienheureuse n'est pas pour la vie présente, elle est réservée pour l'autre, à ceux-là qui peuvent dire : « Nous savons que lorsqu'il apparaîtra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (I Joan. III, 2). » Maintenant, il apparaît à qui il veut, mais c'est en la manière qu'il veut, non pas tel qu'il est. Il n'est sage, ni saint, ni prophète, qui puisse ou qui ait pu (a) le voir en ce corps mortel, tel qu'il est; mais celui qui en sera digne, le pourra voir, quand son corps sera devenu immortel. On le voit, non pas tel qu'il est en effet. Car, quoique vous voyiez le soleil tous les jours, vous lie l'avez jamais vu pourtant tel qu'il est, mais

a On peut voir à ce sujet ce que saint Bernard rapporte de saint Benoît dans le neuvième de ses sermons divers, de même que ce qu'il dit plus loin de Moïse dans son trente-troisième sermon sur le Cantique des cantiques, n. 6, et dans son sermon trente-quatrième, n. 1

seulement tel qu'il éclaire l'air, une montagne, une pierre. Et vous ne pourriez pas même le voir de la sorte, si la lumière de votre corps, qui est votre oeil, ne ressemblait en quelque façon à cette lumière céleste, par la sérénité et la clarté qui lui est naturelle. Car nul autre membre du corps n'est capable de cette lumière, à cause de sa grande disproportion avec elle. Et l'œil même, lorsqu'il est trouble, ne peut recevoir la lumière, parce qu'il a perdu sa ressemblance avec elle. Ainsi celui qui a l'œil trouble ne voit pas le soleil qui est clair, à cause de la disconvenance qu'il a avec lui, mais il le voit, lorsque son oeil est clair, à cause de quelque ressemblance entre ces deux corps. Et si l'oeil était aussi pur que lui, il le verrait tel qu'il est sans s'éblouir, à cause de l'entier rapport qu'il aurait avec lui. De même celui qui est éclairé par le soleil de justice, qui éclaire tout homme venant en ce monde, peut le voir ici-bas tel qu'il éclaire, parce qu'il lui est semblable en quelque chose ; mais il ne peut le voir tel qu'il est en effet, parce qu'il ne lui est pas tout à fait semblable. Voilà pourquoi le Prophète dit : «Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés, et vos yeux ne seront point éblouis (Psal. III, 5). » Cela est vrai, pourvu que nous soyons éclairés autant qu'il en est besoin, afin que « contemplant la gloire de Dieu à face dévoilée; nous soyons transformés en son image et nous passions de clarté en clarté, comme conduits par l'esprit du Seigneur (II Cor. III, 28). »

3. Il faut donc s'approcher de lui avec respect, non se précipiter avec effronterie, de peur que, voulant sonder sans retenue cette haute majesté, on ne demeure accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27). Et il ne faut pas s'approcher de lui par un changement de lieux, mais par les diverses clartés, et clartés non corporelles, mais spirituelles, comme étant conduits par l'esprit du Seigneur. Je dis par l'esprit du Seigneur, non par le nôtre, quoique cela se passe dans le nôtre. Ainsi celui qui est plus lumineux est plus proche de Dieu; et celui-là est arrivé jusqu'à lui, qui a atteint le souverain degré de clarté. Mais le voir tel qu'il est, quand nous serons en sa présence, ce n'est pas autre chose qu'être tels qu'il est, et n'être éblouis par aucune dissemblance, mais ce ne sera que dans le ciel, comme je l'ai dit, que nous jouirons d'un si grand bonheur. Cependant cette grande variété de formes, et ce nombre presque infini d'espèces différentes, qui se trouvent dans les créatures, qu'est-ce autre chose en quelque sorte que des rayons de la Divinité, qui montrent que celui de qui elles tiennent l'être est vraiment, mais qui ne font pas voir absolument ce qu'il est? C'est pourquoi vous voyez quelque chose de lui, mais vous ne le voyez pas lui-même. Et lorsque vous voyez quelque chose de celui que vous ne voyez pas, vous êtes assuré de son existence, et cela doit vous porter à le chercher; celui qui la cherche en recevra des récompenses et des grâces, mais celui qui néglige de le chercher ne saurait trouver une excuse dans son ignorance. Mais cette façon de le voir est commune. Car il est aisé, selon l'Apôtre, à tous ceux qui ont l'usage de la raison, « de contempler les perfections invisibles de Dieu dans les beautés visibles des créatures (Rom. I, 20). »

4. C'était sans doute d'une antre manière que Dieu daignait autrefois accorder aux patriarches, de jouir souvent et familièrement de sa présence, pour satisfaire l'ardeur de leur zèle et de leur amour, quoique alors il ne se montrât pas à eux tel qu'il est, mais tel qu'il lui plaisait de paraître. Et il ne se montrait pas à tous d'une manière, mais, comme dit l'Apôtre, « en différentes façons et sous diverses formes (Heb. I, 1),» bien qu'il soit un en soi, ainsi qu'il le dit lui-même à Israël en ces termes : « Le Seigneur votre Dieu est un seul Dieu (Deut. VI, 3). » Ces apparitions n'étaient pas communes, à la vérité, néanmoins elles se faisaient au dehors par des images sensibles, ou par des voix qui résonnaient aux oreilles. Mais il y a une autre manière de voir Dieu, qui diffère d'autant plus de celles-là, qu'elle est plus intérieure, et c'est lorsque Dieu par lui-même daigne visiter l'âme qui le cherche, mais qui le cherche avec toute l'ardeur de ses désirs et de son amour. Or voici le signe de sa venue dans l'âme., comme nous l'apprenons de celui qui l'avait expérimenté : « Le feu marchera devant lui, et dévorera ses ennemis tout à l'entour (Psal. XCVI, 3). » Car il faut que toute âme en laquelle il doit venir prévienne son avènement par des désirs si ardents, qu'ils consument toute l'impureté de ses vices, et préparent ainsi un lieu pour le Seigneur. L'âme sait que le Seigneur est proche lorsqu'elle se sent embrasée de ce feu, et qu'elle dit avec le Prophète : « Il a envoyé d'en haut son feu dans la moëlle de mes os, et il m'a enseigné ce que je dois faire (Thren. I, 13). » Et encore : « Mon coeur s'est échauffé en moi, et ce feu s'enflamme de plus en plus dans ma méditation (Psal. XXXVIII, 4). »

5. Après qu'une âme a poussé ainsi de fréquents soupirs, ou plutôt a prié et s'est affligée sans relâche dans la violence de ses désirs, s'il arrive quelquefois que celui qu'elle a tant désiré et tant cherché ayant compassion de ses peines, se présente à elle, je crois qu'elle peut dire avec Jérémie, instruite par sa propre expérience : « Vous êtes bon, Seigneur, à ceux qui espèrent en vous, et à toute âme qui vous cherche (Thren. III, 25) ! » Son bon ange, un des compagnons de l'Époux, qui lui a été envoyé pour être le ministre et le témoin de cette entrevue secrète, n'est-il pas ravi de joie, et ne tressaille-t-il pas d'allégresse par la part qu'il prend à une. si grande faveur? Sans doute alors, se tournant vers le Seigneur, il lui dit : Je vous rends grâces, ô Dieu d'une majesté infinie, de ce que vous avez exaucé les désirs de cette âme, et ne l'avez pas privée de ce qu'elle vous demandait dans ses voeux et ses prières. C'est cet ange qui, la suivant soigneusement partout, ne cesse de l'exciter et de la presser de ses fréquentes inspirations, en lui disant : «Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il vous accordera ce que vous lui demanderez (Psal. XXXVI, 4) : » ou bien : « Attendez le Seigneur et gardez ses préceptes (Hib). » Et encore : « S'il diffère à venir, attendez-le, car il viendra bientôt, et il ne tardera point (Habac. II, 3); » ou bien , s'adressant au Seigneur il lui dit : « Comme une biche soupire avec ardeur après les eaux des torrents, cette âme soupire après vous mon Dieu (Psal. XLI, 1). » Elle a aspiré après vous durant toute la nuit, et votre esprit qui habite dans le fond de son coeur l'a éveillée dès le matin pour vous chercher. Elle a tenu tout le jour ses mains levées vers vous, accordez-lui ce qu'elle vous demande, car elle crie et soupire après vous. Tournez-vous un peu vers elle; laissez-vous fléchir à ses prières; regardez du haut du ciel, voyez et visitez cette pauvre âme désolée. Fidèle paranymphe, il est témoin de cet amour mutuel, sans en être jaloux, et, bien loin de travailler pour ses intérêts, il ne recherche que ceux,de son maître. Il va et vient de l'Époux à l'Épouse, offrant les voeux de l'un et rapportant les grâces de l'autre.

Il excite celle-là et apaise celui-ci. Quelquefois même, quoique rarement, il les fait voir l'un à l'autre, soit en la ravissant, soit en lui amenant son bien-aimé. Car il est comme domestique, et connu dans le palais du roi; il ne craint aucun refus, et il voit tous les jours la face du Père.

6. Mais vous, gardez-vous bien de croire que nous pensions qu'il y ait rien de corporel ou d'imaginaire dans ce mélange du Verbe et de l'âme. Nous ne disons que ce que l'Apôtre a dit, a celui qui adhère à Dieu ne fait qu'un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). » Nous exprimons comme nous pouvons, le ravissement en Dieu d'une âme pure, ou la bienheureuse descente que Dieu fait dans cette âme, en comparant ce qui est spirituel à des choses spirituelles. Cette union se fait donc en esprit, parce que Dieu est esprit, et il est esprit d'amour pour la beauté de cette âme, qu'il voit peut-être marcher selon l'Esprit, et qui n'accomplit point les désirs de la chair; surtout s'il reconnaît qu'elle brûle d'amour pour lui. Une âme en cet état, et si fort aimée de son Dieu, est loin de se contenter que son Époux se manifeste à elle, de la manière commune à plusieurs, parles choses créées, ou de celle qui a été particulière à quelques personnes, par les visions et par les songes; elle veut que, par un privilège spécial, il descende en elle du haut du ciel, qu'il la pénètre intimement et jusqu'au plus profond de son coeur, elle veut que celui qu'elle désire ne se montre pas à elle soum une figure extérieure, mais qu'il se fasse comme une infusion. de lui en elle; qu'il ne lui apparaisse pas, mais qu'il la pénètre ;car on ne peut douter qu'il soit plus agréable au dedans qu'au dehors. Car le Verbe ne résonne pas aux. oreilles, mais perce le coeur; il n'est pas loquace, mais efficace; il ne fait pas de bruit, mais il est doux à l'âme. C'est un visage qui n'a point de forme, mais qui forme, qui ne frappe pas les yeux du corps, mais qui remplit le coeur de joie, que l'amour, non la beauté extérieure rend agréable.

7. Je ne puis pas dire néanmoins qu'alors même il se montre tel qu'il est, quoique de cette sorte, il ne se fasse pas voir autre qu'il est. Car bien qu'une âme soit très-dévote, ce n'est pas à dire pourtant qu'il se montre aussitôt ainsi à elle, ni même qu'il se montre à toutes d'une même façon. Car, selon que les désirs d'une âme varient, le goût de la présence divine varie aussi, et cette douceur céleste flatte diversement le palais de l'esprit, selon les différentes choses qu'il souhaite. Aussi vous avez pu remarquer dans ce chant d'amour combien de fois il a changé de visage, en combien de formes agréables il a daigné se transformer devant sa bien-aimée, et comment, ainsi qu'un époux modeste, tantôt il désire jouir en secret des embrassements d'une âme sainte, et prend plaisir à lui donner de chastes baisers, tantôt il se change en médecin, avec ses huiles et ses parfums, à cause sans doute des âmes tendres et faibles qui ont encore besoin de ces fomentations et de ces remèdes, d'où vient qu'elles sont désignées par le nom de jeunes filles, qui semble marquer quelque délicatesse. Si quelqu'un en murmure on lui dira que « ce ne sont point ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais ceux qui sont malades (Matth. IX, 12). » Tantôt il se présente comme un voyageur, se joint à l'Épouse et aux jeunes filles qui marchent ensemble, et délasse cette troupe bienheureuse de la fatigue du chemin par la douceur de ses entretiens et de ses discours, en sorte que lorsqu'il s'en va toutes s'écrient : « Ne sentions-nous pas notre coeur s'enflammer en nous, lorsqu'il nous parlait de Jésus dans le chemin (Luc. XXIV, 32) ? » Que sa compagnie est charmante, puisque par la douceur de ses discours et de ses moeurs, comme par la senteur des parfums délicieux, il excite tout le monde à courir après lui! C'est ce qui leur fait dire : « Nous courons dans l'odeur de vos parfums (Cant. I, 3). » Quelquefois aussi il se présente comme un riche père de famille qui a des provisions en abondance dans sa maison, ou plutôt comme un roi magnifique et puissant qui semble relever la timidité de l'Épouse qui est pauvre, exciter ses désirs en lui découvrant tous les trésors de sa gloire, la richesse de ses pressoirs et de ses celliers, l'abondance de ses jardins et de ses terres, et en la faisant même entrer dans l'intérieur de sa chambre. Car son Époux à toute sorte de confiance en elle, et il estime qu'il ne doit rien cacher à celle qu'il a rachetée de la pauvreté, dont il a éprouvé la fidélité, et qu'il couvre de ses baisers, tant elle lui semble aimable. Voilà comment il ne cesse point de se montrer intérieurement, d'une manière ou d'une autre, à ceux qui le cherchent, et d'accomplir ces paroles : « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20.)

8. En tout cela il est plein de douceur, de charme et de miséricorde. Cardans les baisers, il témoigne son amour et sa tendresse, et dans l'huile, dans ses parfums et dans ses autres médicaments, il fait voir qu'il est clément et qu'il a des entrailles de charité et de compassion. Enfin dans le chemin il est gai, affable, plein de grâce et de bonté; dans l'étalage de ses richesses et de ses possessions, il fait voir qu'il est libéral, et qu'il donne des récompenses proportionnées à sa royale magnificence, C'est ainsi que partout dans ce Cantique vous trouverez le Verbe figuré sous ces sortes de ressemblances. C'est, je crois, ce que le Prophète a voulu marquer quand il a dit : « Notre-Seigneur Christ est un esprit présent devant nous, nous vivons dans son ombre parmi les nations (Thren. IV, 20), » parce que nous ne le voyons maintenant que comme dans un miroir et en énigme, non pas encore face a face; mais cela ne doit durer que tant que nous vivrons parmi les nations. Car il n'en ira pas ainsi parmi les anges, lorsque, possédant une félicité en tout pareille à la leur, nous le verrons aussi bien qu'eux tel qu'il est, c'est-à-dire en la forme de Dieu, non sous des ombres. En effet, comme nous le disons, les anciens n'avaient que l'ombre et la figure, mais que nous, grâce à Jésus-Christ qui s'est rendu présent par la chair, nous possédons la vérité même; ainsi on ne peut nier que nous-mêmes, à l'égard du siècle à venir, nous ne vivions dans l'ombre de la vérité; à moins qu'on ne veuille contredire ;l'Apôtre qui dit : « En partie nous connaissons, et en partie nous devinons (I Cor. XIII, 9); » Et encore « Je ne crois pas l'avoir compris (Philip. III, 13). » Car comment n'y aurait-il point de différence entre ceux qui marchent par la, foi, et ceux qui voient clairement ce qui est l'objet de notre foi ? Ainsi le juste vit de la foi, et le bienheureux se réjouit de voir ce qui fait l'objet de cette foi. C'est pourquoi l'homme de bien vit ici bas dans l'ombre de Jésus-Christ, et l'ange se glorifie de contempler la splendeur de sa face immortelle et glorieuse.

9. Mais on ne peut nier que l'ombre de la foi soit bonne, puisqu'elle tempère la lumière qui éblouirait nos yeux faibles et débiles, et les prépare à supporter l'éclat de cette lumière. Car il est écrit, « que la foi purifie le coeur (Act. XV, 9). » Ainsi la foi n'éteint point la lumière, elle la conserve. Tout ce que l'ange voit, quelque grand que ce puisse être, l'ombre de la foi me le garde, et le met comme en dépôt dans son sein fidèle, pour me le découvrir quand il en sera temps. Ne vous est-il pas avantageux de posséder, quoique sans le voir, ce que vous ne pourriez comprendre quand il serait découvert. La Mère même du Seigneur vivait dans l'ombre de la foi, puisqu'on lui dit : « Vous êtes bien heureuse d'avoir cru (Luc. I, 54). » Elle vécût aussi dans l'ombre projetée sur elle par le Corps de Jésus-Christ, suivant ces paroles de l'ange : « La vertu du Très-Haut vous environnera de son ombre (Ibid). » Or ce n'est pas une ombre méprisable, que celle qui vient de la vertu du Très-Haut. Il y avait vraiment une grande vertu dans la chair de Jésus-Christ, puisqu'elle a environné la Vierge de son ombre, et, ce qui eût été absolument impossible à une femme mortelle, par l'interposition de ce corps vivifiant, lui a permis de soutenir la présence et la lumière inaccessible de son adorable Majesté. Oui, c'était une vraie vertu, puisque par elle toutes les forces ennemies ont été domptées ; c'est une vertu et une ombre qui chasse les démons, et qui sert de protection aux hommes, ou du moins c'est une vertu qui donne la vie, et une ombre qui procure une agréable fraîcheur.

10. Nous vivons donc dans l'ombre de Jésus-Christ, nous qui marchions par la foi, et qui nous nourrissons de sa chair, pour vivre de la vie divine. Car la chair de Jésus-Christ est vraiment une nourriture (Joan. VI, 54). Et peut-être est-ce pour cela même qu'en cet endroit il est dépeint sous la figure d'un pasteur, et que l'Épouse semble lui adresser ces paroles comme à un pasteur; « Enseignez-moi où vous paissez, et où vous reposez durant le midi.» Que ce pasteur-là est bon, puisqu'il donne sa vie pour ses brebis (Joan. X, 12) ; sa vie pour les racheter, sa chair pour les nourrir. Chose étonnante : il est le pasteur, les pâturages et la rédemption. Mais ce discours prend de bien grandes proportions, la matière en est si vaste et enferme de si grandes choses, qu'on ne peut les expliquer en peu de mots. Aussi me vois-je contraint de l'interrompre plutôt que de le finir. Mais il faut, puisque ce sujet n'est pas achevé, que la mémoire veille, afin que je puisse reprendre et continuer où j'en suis demeuré, selon les forces que m'en donnera Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l'époux de l'Eglise, Dieu élevé au dessus de tout et béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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