SERMON XLII
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SERMON XLII. Il y a deux sortes d'humilités : l'une naît de la vérité, l'autre est enflammée par la charité.

1. « Lorsque le roi était assis sur son lit, mon nard a répandu son odeur (Cant. I, 41). » Ce sont les paroles de l'Épouse que nous avons remises à aujourd'hui. C'est la réponse qu'elle fit quand elle se vit reprise par l'Époux :toutefois, ce n'est pas à l'Époux qu'elle la fit, mais à ses compagnons ; ce qu'il est aisé de comprendre par ses paroles. En effet, ce n'est pas à lui mais de lui qu'elle parle, puisqu'elle ne dit pas: ô roi, lorsque vous étiez assis sur votre lit, mais « lorsque le roi était assis sur son lit. » Ainsi figurez-vous que l'Époux, après l'avoir reprise, voyant, par la rougeur de son visage, qu'elle était couverte de confusion, se retire à l'écart, afin que, pendant son éloignement, elle pût laisser un libre cours à l'expression de ses sentiments, et que si, comme cela arrive d'ordinaire, elle se laissait aller plus qu'il ne faut à la crainte ou à l'abattement, ses compagnons la consolassent et la relevassent. Ce que néanmoins il ne néglige pas de faire lui-même à l'occasion, selon qu'il le juge à propos. Car pour montrer clairement combien elle lui plut pendant qu'il lui adressait ses reproches, parce qu'elle les recevait avec humilité et avec la soumission qu'elle devait, il voulut, avant de s'éloigner d'elle, se répandre en louanges qui partaient, on ne peut en douter, de l'abondance du coeur, et relever la beauté de ses joues et de son cou. Aussi, ceux qui restent auprès d'elle lui parlent-ils avec douceur, et lui offrent-ils des présents, sachant bien qu'ils entraient par là dans la pensée du Seigneur. C'est donc à eux qu'elle adresse sa réponse. Voilà pour la suite et la liaison du texte de l'Écriture.

2. Mais avant de commencer à tirer le sens de cette écorce, je ferai une courte réflexion. Heureux celui dont les réprimandes sont aussi bien reçues que celles dont nous avons ici un modèle. Plût à Dieu qu'il ne fût jamais nécessaire de reprendre personne: car ce serait le meilleur. Mais parce que nous commettons tous beaucoup de fautes, il ne m'est pas permis de me taire, mon devoir m'oblige, et la charité me presse encore davantage, d'avertir ceux qui pèchent. Si je reprends quelqu'un de ses désordres, si je fais ce que je dois, et que mes remontrances ne produisent pas l'effet que je désire, qu'au lieu de toucher ceux à qui elles s'adressent, elles reviennent vers moi comme une flèche qui retourne à celui qui l'a lancée, de quels sentiments pensez-vous, mes frères, que je sois touché, que ne souffrirai-je point alors? Quels tourments n'en ressentirai-je point e(a)? Et, pour me servir des paroles de l'Apôtre, je ne suis pas assez fort pour imiter sa sagesse, je suis pressé également de deux côtés (Philip. I 23). Sans savoir ce que je dois choisir, ou de demeurer satisfait de ce que j'ai dit, parce que je me suis acquitté de mon devoir, ou de me repentir de ce que j'ai fait, parce que je n'en ai pas reçu le fruit, que j'en espérais, Je voulais tuer l'ennemi et délivrer mon frère, et j'ai fait tout le contraire de ce que je m'étais proposé. J'ai blessé son âme et augmenté sa faute, puisqu'il y a ajouté le mépris. « Ils ne veulent pas vous écouter » dit Dieu à un prophète, «parce qu'ils ne veulent pas m'écouter (Ezech. III, 7). » Ne voyez-vous pas quelle majesté est dédaignée, dans ce cas? C'est moi que vous avez méprisé. C'est le Seigneur qui vous a parlé par moi. Or ce qu'il a dit au Prophète, il l'a dit aussi aux apôtres : «Qui vous méprise me méprise. » Je ne suis ni prophète ni apôtre, et néanmoins j'ose le dire, je tiens la place d'un prophète et d'un apôtre; et quoique je sois bien éloigné de leur mérite, je suis pourtant chargé des mêmes soins. Bien que ce soit à ma grande confusion, et avec un péril extrême je n'en suis pas moins assis sur la chaire de Moïse, dont néanmoins je n'ai garde de m'attribuer la vertu, ni la grâce. Mais quoi ? Ne rendra-t-on pas honneur et respect à cette chaire, parce qu'elle est occupée par une personne indigne ? Quand même ce seraient les scribes et les pharisiens qui s'y trouveraient assis : « faites ce qu'ils disent, » dit Jésus-Christ.

3. Souvent même on joint l'impatience au mépris, et il s'en trouve qui, non-seulement ne se soucient pas de se corriger quand on les reprend, mais qui s'irritent même contre celui qui les reprend, comme un frénétique qui repousse la main du médecin. Étrange perversité. Ils se mettent en colère contre celui qui veut les guérir de leurs blessures,

a Car, dit St Augustin à ce sujet, bien que nous ne disions alors que ce que nous devons dire, pourtant nous n'en sommes pas moins peinés de voir que vous vous perdez. quand même notre récompense demeure assurée, nous voudrions que vous fussiez aussi sauvés. (sermon CCXXIX, n. 9).

et ils ne se mettent pas en colère contre celui qui les perce de ses flèches. Car il .y a un ennemi qui, d'un lieu obscur, tire des flèches contre ceux qui ont le coeur droit et qui vous a vous-même blessé à mort; et vous n'êtes point ému de colère contre lui. Votre indignation se tourne contre moi, qui ne désire que de vous voir guéri. «Mettez-vous en colère, » dit le Prophète, « et ne péchez point (Psal, IV, 5), » si vous vous mettez en colère contre vos péchés, non-seulement vous ne péchez point, mais vous effacez même vos fautes passées : mais maintenant vous demeurez dans votre péché en rejetant le remède, et vous en ajoutez un nouveau aux premiers, en vous mettant en colère sans raison ; et voilà comment volis comblez la mesure de vos iniquités.

4. Quelquefois on y ajoute encore l'impudence, et non-seulement on souffre impatiemment les réprimandes, mais on, se défend même avec impudence contre les reproches qu'on s'est attirés : alors il n'y a plus rien à espérer. « Vous avez, » dit Dieu, « un front de femme perdue, vous ne savez plus rougir (Jer. III, 3). » C'est pourquoi, dit-il encore, « j'ai retiré de vous le zèle que j'avais pour votre salut, et je ne me mettrai plus en colère contre vous (Ezech. XVI, 4?). » Je ne saurais entendre ces paroles sans frémir. Voyez-vous combien c'est une chose pleine de périls, une chose horrible et redoutable, de défendre ses péchés? Il dit encore : « Je reprends et châtie ceux que j'aime (Apoc. III,19).» Si donc ce zèle de Dieu vous délaisse, sachez que vous êtes abandonné de son amour. Car vous ne sauriez être digne de son amour, puisqu'il vous juge indigne de ses châtiments. Lorsque Dieu n'est point en colère, c'est alors qu'il l'est davantage? « ayons pitié de l'impie, » dit-il « et il n'apprendra point à faire des actions justes (Isa. XXVI, 10). » Je n'aime pas cette miséricorde. Cette compassion-là me paraît plus terrible que la plus violente colère, parce qu'elle me ferme le chemin de la justice; mieux vaut, selon le conseil (Psal. II, 12) du Prophète, que j'embrasse la sévérité d'une discipline austère, plutôt que le Seigneur ne se mette en colère contre moi. Mettez-vous en colère, ô Père des miséricordes, mais de cette colère par laquelle vous redressez celui qui s'égare, ou de celle par laquelle vous le bannissez de la voie du salut. La première est l'effet d'une compassion pleine de bonté, l'autre est le fruit d'une dissimulation pernicieuse pour nous. Car lorsque je vous sens en colère contre moi, c'est alors que j'ai plus de confiance que vous me serez favorable, parce que, après vous être mis en colère, vous vous souviendrez de votre miséricorde. « O Dieu » dit le Prophète, «vous leur avez été favorable, même en vous vengeant de toutes leurs infidélités (Psal. XCVIII. 8). » Il parle d'Aaron, de Moïse et de Samuel, et il regarde comme une faveur et une bonté de Dieu de ne les avoir pas épargnés dans leurs péchés. Après cela, défendez encore vos fautes, et irritez-vous contre les réprimandes, pour vous fermer à jamais la porte de la miséricorde de Dieu. N'est-ce pas là proprement appeler mal ce qui est bien, et bien ce qui est mal ? Cette impudence odieuse ne produira-t-elle pas bientôt l'impénitence, qui est la mère du désespoir? Car qui se répent de ce qu'il croit être bien? « Malheur à eux, » est-il dit. Ce malheur est éternel. Il y a de la différence à être tenté par sa propre concupiscence qui nous porte au mal par une douce violence, et rechercher volontairement le mal comme si c'était un bien, en se hâtant par une fausse confiance d'aller à la vie, à cause de ces personnes. Je le dis en vérité, j'aimerais mieux quelquefois avoir , et avoir dissimulé le mal que j'avais aperçu, que d'avoir été cause d'un si grand mal en les reprenant.

5. Vous me direz peut-être que, en ce cas, le bien de mon action retourne vers moi; que j'ai délivré mon âme; et que je suis innocent de la perte de celui à qui j'ai annoncé la vérité pour le tirer du mauvais chemin où il s'était engagé. Vous pouvez ajouter une infinité de raisons semblables; elles ne m'apporteront aucune consolation, tant que je verrai la mort d'un fils ; car je n'ai pas tant cherché là à m'acquitter de ce que je devais en lui parlant, que désiré lui être utile par mea paroles. Quelle est, en effet, la mère qui, après avoir apporté tous les soins imaginables pour assister soir fils malade, peut arrêter le cours de ses larmes, quand elle voit que tous ses travaux et toutes ses peines ont été inutiles, et n'ont pu lui sauver la vie? Si elle s'afflige de la sorte pour la mort temporelle de son fils, quels doivent être mes pleurs et mes gémissements pour la mort éternelle du mien, lors même que ma conscience me rend témoignage de n'avoir rien oublié de tout ce qui pouvait lui être utile? Au contraire, voyez-vous de combien dé maux s'exempte, et nous exempte en même temps nous-même celui qui, étant repris, répond avec douceur, acquiesce avec modestie, obéit avec soumission, avoue sa faute avec humilité? Je me reconnais l'obligé de cette âme, je confesse que je suis son ministre et son serviteur, parce qu'elle est la très-digne Épouse de mon maître, et peut dire avec vérité : « lorsque le roi était assis sur son lit, mon nard a répandu son odeur (Cant. I, 11). »

6. L'odeur de l'humilité est excellente, puisque, montant de cette vallée de larmes, après avoir embaumé tous les lieux d'alentour, elle répand encore jusque sur le lit du roi un parfum extrêmement agréable. Le nard est une petite herbe, que ceux qui étudient avec soin la vertu des simples disent être d'une nature chaude. Aussi me semble-t-il qu'on peut la prendre ici pour la vertu d'humilité que l'ardeur de l'amour divin embrase. Si je parle ainsi, c'est parce qu'il y a une humilité que la vérité produit, et qui n'a point de chaleur, et il y en a une autre que la charité forme et enflamme. Celle-là consiste dans la connaissance, et celle-ci dans les mouvements du cour. En effet, si vous jetiez un regard sur vous-même à la lumière de la vérité et sans dissimulation, et que vous vous examiniez sans vous flatter, je ne doute point que vous ne vous humiliiez devant vos propres yeux, et que cette connaissance véritable de vous-même ne vous rende plus vil et plus abject à votre jugement, quoique, peut-être, vous n'ayez pas encore assez de vertu pour souffrir d'être estimé par les autres. Vous serez donc humble, mais par le moyen de la vérité, non pas par l'infusion de l'amour. Car si voua étiez échauffé par le feu de la charité commune, si vous étiez éclairé par la vérité qui vous a donné de vous-même une connaissance salutaire et véritable, vous voudriez certainement, autant qu'il est en vous, que tout le monde eût de vous les sentiments que vous savez être conformes à la vérité. Je dis autant qu'il est en vous, parce que souvent il n'est pas bon que tout le monde connaisse ce que nous savons de nous, attendu que l'amour même de la vérité, et la vérité de l'amour nous défendent de découvrir ce qui pourrait nuire à notre prochain. Mais si c'est par amour-propre que vous retenez caché en vous-même le jugement que la vérité fait de vous, qui peut douter que vous n'aimez pas encore parfaitement la vérité, puisque vous lui préférez votre intérêt ou votre honneur?

7. Vous voyez donc bien que ce n'est pas la même chose, de n'avoir point des sentiments de présomption de soi-même, convaincu qu'on est de ses imperfections par la lumière de la vérité, et de consentir de bon coeur à être humilié, parce qu'on est assisté par le don de l'amour. L'un est forcé, au lieu que l'autre est volontaire. « Jésus-Christ s'est anéanti lui-même, » dit l'Apôtre « en prenant la forme d'un esclave (Philip. II, 7), » et en nous donnant la forme et le modèle de l'humilité. C'est lui-même qui s'est anéanti; c'est lui-même qui s'est humilié, non par nécessité, mais par amour pour nous. Il pouvait paraître vil et méprisable aux yeux des hommes sans s'estimer tel, puisqu'il se connaissait bien lui-même. C'est donc volontairement qu'il s'est humilié, non qu'il s'en jugeât digne, puisqu'il s'est offert, comme s'il eût été ce qu'il savait n'être pas en effet; mais il a voulu être estimé très-petit, bien qu'il n'ignorât pas qu'il était souverainement grand; il dit, eu effet : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » De coeur, dit-it, par un sentiment du coeur, c'est-à-dire, par la volonté; il exclut ainsi la nécessité. Pour nous, si nous nous trouvons en vérité dignes de honte et de mépris, dignes des derniers traitements et du rang le plus bas, dignes même de toutes sortes de supplices et d'outrages; il n'en est pas de même de lui, et cependant il a souffert toutes ces choses, parce qu'il l'a voulu, et qu'il est humble de coeur; mais humble de cette humilité que persuade le mouvement du coeur, non celle qu'arrache la force de la vérité.

8. J'ai dit que cette espèce d'humilité volontaire n'est pas produite en nous par la force de la vérité, mais,par l'infusion de la charité, parce qu elle naît du coeur, parce qu'elle naît de l'affection, parce qu'elle naît de la volonté. Jugez si j'ai raison en cela. Et jugez aussi si j'ai bien fait de l'attribuer au Seigneur, puisqu'il est certain que c'est par amour qu'il s'est anéanti, qu'il s'est rendu un peu inférieur aux anges, qu'il s'est soumis à ses parents, qu'il a baissé la tête sous les mains de saint Jean-Baptiste, qu'il a souffert les faiblesses de la chair, qu'il s'est livré à la mort, et qu'il a enduré le supplice ignominieux de la croix. Mais jugez encore si j'ai eu raison de croire que cette humilité ainsi embrasée par. le feu de sa charité est désignée par le nard, qui est une herbe fort basse et fort chaude. Et après que vous aurez approuvé toutes ces choses, comme je crois que vous le ferez sans doute, puisqu'elles sont appuyées sur une raison si manifeste, alors, si vous êtes humilié en vous-même par cette humilité forcée, que la vérité qui sonde les coeurs et les reins produit dans les sens d'une âme vigilante, ajoutez-y la volonté, et faites, comme on dit, de nécessité vertu; parce qu’il n'y a point de véritable vertu sans le consentement de la volonté. Or, il en sera ainsi quand vous ne voudrez point paraître au dehors autre que vous vous connaissez au dedans. Autrement, craignez que ce ne soit pour vous qu'il ait été dit : « Il a agi avec fourberie en sa présence, et son iniquité lui est en abomination (Psal. XXXV, 3). » Et « Dieu a en horreur un double poids (Prov. II 10). » Et quoi? Vous vous estimerez peu de chose au fond de votre coeur, lorsque vous vous pesez dans la balance de la vérité, et au dehors vous voulez nous tromper, et vous vendre plus cher que la vérité ne vous a estimé ? Appréhendez le jugement de Dieux et gardez-vous de commettre une si méchante action, de vous élever vous-même par une volonté pleine d'orgueil, tandis que la vérité vous abaisse; car c'est là résister à la vérité, c'est combattre contre Dieu. Acquiescez plutôt à Dieu, que votre volonté soit soumise à la vérité, non-seulement soumise, mais dévouée. Est-ce que « mon âme, » dit le Prophète, « ne sera pas soumise à Dieu (Psal. LXI, 2) ? »

9. Mais c'est peu d'être soumis à Dieu, si vous ne l'êtes encore à toute créature pour l'amour de Dieu, soit à l'abbé, comme au premier de tous, soit aux prieurs comme établis par lui. Mais je dis plus, je dis même à vos égaux, je dis à vos inférieurs, « Car c'est ainsi » selon le mot de Jésus-Christ « que nous devons accomplir toute justice (Math. ni, 15). » Si vous voulez être parfait, faites le premier pas vers celui qui est moindre que vous, déférez à votre inférieur, respectez celui qui est plus jeune que vous. En agissant ainsi, vous pourrez vous appliquer ces paroles de l'Épouse : « mon nard a répandu son odeur; » cette odeur, c'est la charité ; cette odeur, c'est la bonne opinion que vous donnez de vous à tout le monde, en sorte que. vous soyez la bonne odeur de Jésus-Christ en tout lieu, admiré de tous, aimé de tous. Celui que la vérité seule oblige à être humble, ne peut arriver à ce degré de perfection; car son humilité n'est que pour lui, et ne lui permet pas de sortir et de répandre son odeur au dehors. Ou plutôt, il n'a point d'odeur, parce qu'il n'a point d'amour, puisqu'il ne s'humilie pas de bon coeur et volontairement. Mais l'humilité de l'Épouse rend une odeur pareille à celle du nard, parce qu'elle est embrasée d'amour, pleine de la sève de la dévotion, et exhale un parfum délicieux par l'opinion avantageuse qu'on a d'elle-même. L'humilité de l'Épouse est volontaire, perpétuelle et féconde, son odeur ne se perd ni par les réprimandes, ni par les louanges. On lui avait dit : « vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle, et votre cou est comme des perles (Cant. I, 9). » On lui avait promis des ornements d'or: et elle ne laisse pas de répondre avec humilité; plus on l'élève, plus elle s'humilie en toutes choses. Elle ne se glorifie point de ses mérites, et, au milieu des louanges qu'on lui prodigue, elle n'oublie point sa bassesse, mais elle la confesse humblement sous le nom de nard. Il semble qu'elle s'approprie le langage de Marie et dise : Je ne connais en moi rien qui soit digne d'un si grand honneur, si ce n'est que « Dieu a regardé la bassesse de sa servante (Luc. I, 48). » Car que signifient ces mots : «mon nard a répandu son odeur », sinon ma bassesse a été agréable à Dieu? Ce n'est, dit-elle, ni ma sagesse, ni ma noblesse, ni ma beauté qui sont nulles; mais c'est ma seule bassesse, la seule chose qui soit en moi, qui ait répandu son odeur, c'est-à-dire son odeur accoutumée. L'humilité a coutume de plaire à Dieu, et le Seigneur, qui est très-élevé, a pour habitude de regarder les choses humbles et basses. Aussi quand le roi était assis sur son lit, c'est-à-dire, dans le lieu élevé où il fait sa demeure, l'odeur de l'humilité ne laisse pas d'y monter, « Il habite, » dit le Prophète, « au plus haut des cieux, et il a les yeux sur les choses basses et humbles dans le ciel et sur la terre. (Psal. CXII, 5). »

10. Lors donc « que le roi était assis sur son lit, le nard de l'Épouse a répandu son odeur (Cant. 1). » Le lit du roi, c'est le sein du Père, car le Fils est toujours dans le Père. Et ne doutez point que ce roi là ne soit clément, puisqu'il se repose sans cesse dans un lieu qui est la source de la bonté du Père. C'est avec raison que les cris des humbles montent jusqu'à lui, puisqu'il a sa demeure dans le trésor de sa miséricorde, que la douceur lui est si familière, la bonté substantielle, ou plutôt consubstantielle, et qu'il tire tellement de son Père tout ce qu'il est, que les humbles, qui regardent en tremblant sa royale majesté, ne remarquent rien en lui qu'il ne tienne de son Père. « Aussi, dit le Seigneur, je me lèverai tout-à-l'heure, à cause de la misère des pauvres, et des gémissements des malheureux (Psal. XI, 6). » Aussi l'Épouse qui sait cela, parce qu'elle est de la maison de l'Époux, et sa bien-aimée, croit que le manque de mérite ne l'exclura pas des grâces de cet Époux, et met sa confiance en sa seule humilité. Elle le nomme roi, parce qu'étant épouvantée de lai réprimande qu'il lui a faite, elle n'ose plus le nommer son époux. Elle proclame qu'il habite en un lieu très-élevé, néanmoins son humilité ne perd point confiance.

11. On peut fort bien appliquer ce discours à l'Église primitive, si vous vous souvenez du temps où le Seigneur, étant remonté où il était auparavant, et assis à la droite de son ï'ère, sur ce lit si ancien, si noble, si glorieux, ses disciples s'étaient assemblés en un même lieu, et persévéraient unanimement dans leur oraison avec les femmes, Marie mère de Jésus, et ses frères. Ne vous semble-t-il pas que c'était vraiment alors que le nard de l'Épouse, qui était si petite et si faible, répandait son parfum? Et « lorsqu'il se fit tout d'un coup un grand bruit du ciel, comme d'un vent impétueux, qui remplit toute la maison où ils demeuraient (Act. II, 2), » ne pouvait-elle pas dire alors avec raison dans un état si pauvre et si précaire : « Lorsque le roi était assis sur son lit, mon nard a répandu son odeur? » Tous ceux qui demeuraient en ce lieu connurent clairement combien l'odeur de l'humilité, qui était montée au ciel, avait été agréable et bien reçue, puisqu'elle fut aussitôt récompensée de dons si abondants et si magnifiques. Au reste, elle n'a pas été ingrate pour ce bienfait. Car écoutez comment, dans sa ferveur, elle se prépare à souffrir toutes sortes de maux pour l'amour de son nom. « Mon bien-aimé» dit-elle ensuite, « m'est un petit bouquet de mirrhe ; il demeurera entre mes mamelles (Cant. I, 12). » Ma faiblesse que vous connaissez ne me permet pas de poursuivre. J'ajouterai seulement que par la mirrhe, elle fait entendre, qu'elle est prête à souffrir des amertumes et des tribulations pour l'amour de son bien-aimé. Nous achèverons une autre fois le reste de ce verset, si toutefois vous attirez sur nous par vos prières l'assistance du Saint-Esprit, afin qu'il nous donne l'intelligence des paroles de l'Épouse, paroles qu'il a lui-même formées, en les lui inspirant telles qu'elles servirent aux louanges de celui dont il est l'Esprit, je veux dire de l'Époux de d'Église, Jésus-Christ Notre Seigneur, qui, étant Dieu pardessus toutes choses est béni à jamais. Ainsi soit-il.

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