SERMON LII
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SERMON LII. Du ravissement qu'on appelle contemplation, dans lequel l'Époux fait reposer l'âme sainte et se met en peine de lui assurer le calme et la paix.

« Je vous conjurer filles de Jérusalem, parles chevreuils et les cerfs de la campagne de ne point éveiller ma bien-aimée jusqu'à ce qu'elle le veuille bien (Cant. XXVII,1).» C'est aux jeunes filles que cette défense s'adresse. Et il les appelle filles de Jérusalem, parce que bien qu'elles soient délicates et faibles, comme n'ayant encore que les affections et les oeuvres des femmes, elles sont néanmoins attachées à l'Époux dans l'espérance de profiter et d'arriver avec elle à Jérusalem. On leur défend donc de troubler le sommeil de l'Épouse, et de l'éveiller malgré elle. Car son très-doux Époux a mis sa main gauche sous sa tête, comme nous l'avons vu, afin de la faire reposer et dormir dans son sein. Et maintenant par un excès de bonté et d'amour, il veut bien être son gardien et veiller sur elle, de peur qu'étant inquiétée par les nombreuses et petites exigences des jeunes filles, elle ne vienne à s'éveiller. Voilà pour ce qui est de la lettre. Mais quant à ce que l'Époux les conjure par les chevreuils et par les cerfs de la campagne, il semble que cela n'ait aucune liaison raisonnable dans le sens littéral. C'est pourquoi il faut l'expliquer absolument selon l'intelligence spirituelle; quoi qu'il en soit, nous pourrons dire aussi, qu'il fait bon ici à contempler un peu la bonté, la douceur, et la miséricorde de Dieu. Car qu'est-ce qu'un homme a jamais expérimenté de plus doux dans l'affection humaine, que ce qui est dit ici de l'amour du Très-Haut. Et celui qui parle ainsi pénètre les plus sublimes secrets de la divinité, il ne peut pas les ignorer, il est son esprit; ai dire autre chose que ce qu'il a vu en lui, il est l'esprit de vérité.

2. Nous en avons parmi nous, qui ont été assez heureux pour mériter de goûter cette joie, et de sentir par leur propre expérience les effets d'un mystère si plein de douceur : à moins que nous ne voulions point ajouter foi à ce que dit l'Écriture en cet endroit où l'Époux céleste nous est montré évidemment touché d'un zèle ardent pour le repos d'une bien-aimée qu'il a soin de tenir entre ses bras pendant qu'elle dort, de peur qu'un sommeil agréable ne soit troublé par quelque importun ou quelque fâcheux. Je ne me sens pas de joie de voir que cette souveraine Majesté ne dédaigne pas de s'abaisser jusqu'à la faiblesse de notre nature par un commerce si doux et si familier, et que cette divinité suprême veuille bien prendre pour son Épouse une âme qui est dans un lieu d'exil, et lui témoigner la passion d'un Époux épris d'un amour très-ardent. Je ne doute point qu'il en soit dans le ciel comme je vois qu'il en est sur la terre et que l'âme ne sente ce qui est exprimé dans ce Cantique, à moins qu'on veuille dire qu'il est impossible de décrire, par des paroles, ce qu'elle pourra éprouver à cette heure. Que pensez-vous que reçoive là-haut celle à qui on témoigne ici-bas tant d'amour, qu'elle se sent déjà entre les bras de Dieu, repose dans le sein de Dieu, est gardée, veillée par Dieu, de peur que quelqu'un né la réveille avant qu'elle s'éveille d'elle-même.

3. Disons donc, si nous le pouvons, quel est ce sommeil dont l'Époux désire que dorme sa bien-aimée, et ne veut pas qu'on l'éveille, si elle ne s'éveille d'elle-même, de peur que quelqu'un venant à lui, ne dise ce qu'on lit dans l'Apôtre : « Il est temps de quitter le sommeil (Rom. XIII, 11)), » ou dans le Prophète, « qu'il prie Dieu d'éclairer ses yeux (Psal. XII, 4), » afin qu'il ne s'endorme jamais du sommeil de la mort, il ne soit troublé par quelque équivoque, et ne se fasse pas une juste idée du sommeil de l'Épouse, dont il est parlé en cet endroit. Or, il n'était pas semblable non plus à celui dont le Sauveur parle dans l'Évangile, au sujet de Lazare, quand il dit : « Lazare notre ami dort : allons, réveillons-le de ce sommeil (Joan. XI, II). » Par ces mots, en effet, il entendait la mort du corps, au lieu que les disciples s'imaginaient qu'il parlait d'un véritable sommeil. Le sommeil de l'Épouse n'est point ce sommeil tranquille du corps, qui plonge les sens dans un doux assoupissement, ni ce sommeil horrible qui a ôté entièrement la vie. Il est encore bien plus éloigné de cet autre sommeil, giri fait qu'on s'endort dans la mort, en persévérant dans le péché mortel. Au contraire celui-ci qu'on peut appeler un sommeil de vie et un sommeil vigilant, illumine les sens intérieurs, bannit la mort, et communique une vie immortelle. C'est vraiment un sommeil qui, néanmoins, n'assoupit pas les sens, mais les transporte, et les ravit. Je puis dire même, sans crainte de me tromper, comme disait l'Apôtre pour louer quelques personnes vivant encore de la vie du corps, dit «Vous êtes mortes, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. »

4. Je puis donc, sans aucune absurdité, appeler mort l'extase de l'Épouse, mais n'est une mort qui, bien loin de lui ôter la vie,la délivre au contraire de ses filets, en sorte qu'elle peut dire : « Notre âme s'est sauvée comme un oiseau qui s'échappe du filet des oiseleurs (Psal LXXIII, 7). » Car on marche en cette vie comme au milieu des filets, et l'âme ne les appréhende point, toutes les fois qu'elle est ravie hors d'elle-même, par une juste et sainte pensée, si néanmoins elle s'en retire et s'en sépare de sorte qu'elle aille au-delà de la façon ordinaire de penser. Car, comme dit le Sage : «C'est en vain qu'on jette le filet devant les oiseaux qui ont des ailes pour s'envoler (Prov. I, 17) . » Au fait, comment craindrait-on l'impureté, lorsqu'on ne sent pas seulement la vie. Car lorsque l'âme sort sinon de la vie, du moins des sens de la vie, il est hors de doute qu'elle ne sent point non plus les tentations de la vie. « Qui me donnera des ailes de colombe pour m'envoler et rue reposer (Psal. LIV, 7) ? Plût à Dieu que je mourusse souvent de la sorte, afin que je pusse éviter les filets de la mort, être insensible aux attraits mortels de la volupté, ne point céder aux charmes des plaisirs sensuels, n'être ni brûlé du désir des richesses, ni animé des mouvements de la colère et de l'impatience, ni troublé, ni inquiété, ni rongé par les soucis. Que mon âme meure de la mort des justes, afin qu'elle ne tombe plus dans les filets trompeurs de l'ennemi, et qu'elle ne prenne plus de satisfaction à mal faire. Quelle bonne mort, que celle qui n'ôte pas la vie, mais la change en mieux, qui ne fait pas tomber le corps, mais élève l'âme.

5. Mais ce n'est encore là qu'une mort qui est propre aux hommes. Que. mon âme meure de la mort des anges même, si je puis parler ainsi, afin que, perdant le souvenir des choses présentes, elle se dépouille non seulement de l'amour, mais des biens inférieurs et corporels, et qu'elle ait un commerce pur avec ceux dont elle imite la pureté. C'est dans ce ravissement que consiste seulement ou principalement la contemplation ; car, de n'être point touché, durant cette vie, de l'amour des choses de la vie, c'est l'effet d'une vertu humaine, mais de n'être pas même détourné de la contemplation par les images du corps, c'est le propre d'une pureté angélique, l'un et l'autre pourtant, sont un don de Dieu, l'un et l'autre sont lune extase, l'un et l'autre vous font sortir hors de vous-même ; mais dans l'un vous allez loin de vous, et dans l'autre vous demeura bien près de vous. Heureux celui qui peut dire : « Je me suis éloigné en fuyant, et suis demeuré dans la solitude (Psal. LIX, 8). » C'était peu pour lui de sortir, s'il ne s'en allait bien loin afin de pouvoir se reposer. Vous avez passé les plaisirs de la chair, en sorte que vous n'obéissez point à ses convoitises, et n'êtes plus arrêté par ces attraits ? Vous vous êtes avancé, vous vous êtes séparé, mais vous ne vous êtes pas encore éloigné, si vous n'avez pas assez de force pour vous élever par la pureté de votre esprit, au dessus des fantômes des choses corporelles, qui viennent en foule de toutes parts, se présenter à votre imagination. Jusques là ne vous promettez point de repos. Vous vous trompez, si vous croyez retrouver au dessous de vous le lieu de repos, le secret de la solitude, la sérénité de la lumière, la demeure de la paix. Mais donnez-moi quelqu'un, qui en soit arrivé là, je confesserai aussitôt qu'il est en repos, et qu'il peut dire avec raison: « Mettez-vous en repos, mon âme, puisque le Seigneur vous a fait tant de grâce (Psal. CXIX, 7). » Et ce lieu est vraiment une solitude, vraiment une demeure lumineuse (Lsa. IV, 6) et, pour user des termes du Prophète, une tente qui met à l'abri de la chaleur du jour, et à couvert des tourbillons et des orages. C'est de lui que le Prophète Roi parlait en ces termes : «Il m'a caché, dit-il, dans sa tente, durant les mauvais jours; il m'a protégé en me retirant dans le lieu le plus secret deson pavillon (Psal . XXXI, 5). »

6. C'est donc dans cette solitude, je crois, que l'Épouse s'est retirée, c'est dans ce lieu si beau qu'elle dort doucement entre les bras de son Époux, c'est-à-dire qu'elle est ravie en esprit, puisqu'on défend aux jeunes filles de la réveiller, jusqu'à ce qu'elle s'éveille d'elle-même. Mais en quels termes le leur défend-on? Ce n'est pas par un simple et léger avertissement, comme on fait d'ordinaire, mais par une conjuration toute nouvelle et inusitée, par les chevreuils et par les cerfs de la campagne. Et il me semble que, par ces sortes d'animaux sont désignés les âmes saintes, dépouillées de leur corps, et les anges qui sont avec Dieu, attendu qu'ils sont fort clairvoyants et fort agiles. Car on sait que l'une et l'autre qualité conviennent aux unes et aux autres de ces esprits, parce qu'ils s'élèvent aisément aux choses les plus hautes, et pénètrent sans peine les plus cachées. Et les champs mêmes où l'on dit qu'ils demeurent, marquent clairement la liberté et le dégagement où ils sont dans la contemplation. Que veut donc dire cette conjuration que l'Époux fait par ces sortes d'esprits? C'est sans doute afin que ces jeunes filles inquiètes n'osent pas tirer sa bien-aimée d'une compagnie si vénérable, à laquelle certainement elle se mêle, tontes les fois qu'elle sort d'elle-même par la contemplation. C'est donc avec raison qu'elles sont adjurées au nom du respect qu'elles doivent à ceux de la société de qui elles arrachent l'Épouse, par leur importunité. Que les jeunes filles considèrent qui sont ceux qu'elles offensent, lorsqu'elles importunent leur mère, et qu'elles n'aient pas dans sa charité maternelle, une telle confiance qu'elles ne craignent pas, toutes les fois qu'une nécessité pressante les y contraint, de se jeter sans retenue au milieu de cette céleste assemblée. Or, elles doivent songer qu'elles commettent cette irrévérence, toutes les fois qu'elles la détournent sans nécessité du repos de la contemplation. Évidemment c'est pour indiquer qu'il est laissé à son bon plaisir de vaquer à elle-même, ou de prendre le soin de ce qui les regarde, selon qu'elle le juge plus à propos, qu'on leur défend de l'éveiller avant qu'elle le veuille. L'Époux sait combien l'Épouse brûle d'amour, même pour son prochain, il n'ignore pas que cette bonne mère est assez portée, par sa propre charité, à songer à l'avancement de ses filles, et qu'elle ne se soustraira et ne se refusera point à elles, en cas de besoin. Aussi pense-t-il qu'il peut s'en remettre sans crainte à sa discrétion pour ce qu'elle leur doit. Car elle n'est pas comme tous ceux que reprend le prophète Ezéchiel, qui prennent pour eux ce qui est gros et fort, et laissent ce qui est faible et débile. Le médecin ne cherche-t-il pas plutôt ceux qui sont malades que ceux qui se portent bien ? S'il va voir ceux-ci, c'est comme ami, non comme médecin. Qui instruisez-vous, ô maître plein de bonté, si vous rejetez les ignorants? A qui, je vous le demande, prendrez-vous la peine de donner des règles de conduite, si vous chassez ou si vous fuyez ceux qui vivent dans le dérèglement? Pour qui montrerez-vous de la patience, si vous admettez seulement ceux qui sont pacifiques, et rebutez ceux qui sont inquiets.

7. Il y en a ici que je voudrais voir faire une attention particulière à ce que nous disons. Ils sauraient au moins combien on doit de respect aux supérieurs, et que, en les importunant sans motif, ils attirent aussi sur eux l'aversion des citoyens du ciel. Et peut-être commenceraient-ils à nous épargner plus qu'ils ne le font d'ordinaire, et ne troubleraient-ils pas notre repos avec tant d'irrévérence et de légèreté. Quand ils ne me détourneraient point du tout, ils savent bien que les visiteurs me laissent rarement une heure de loisir. Mais je me reproche de faire cette plainte, j'ai peur que quelque personne timide ne dissimule ses besoins au delà de sa patience, en appréhendant de m'importuner. Je n'en dirai donc pas davantage sur ce sujet, de crainte que je ne semble moi-même donner aux faibles un exemple d'impatience. Le Seigneur a de petits enfants qui croient en lui, et Dieu me garde que je leur sois un sujet de scandale (Matth. XVIII, 6). Je ne me servirai pas de cette manière, du pouvoir que j'ai sur eux; qu'ils se servent plutôt de moi comme il leur plaira, pourvu seulement qu'ils se sauvent. Ils m'épargneront en ne m'épargnant pas, et je serai plus en repos, s'ils ne craignent point de m'importuner dans leurs besoins. Je me prêterai à leurs voeux autant que je pourrai, et, tant que j'aurai un souffle de vie, je servirai mon Dieu en les servant, avec une charité exempte de feinte. Je ne chercherai point mes intérêts, ni ce qui m'est utile, mais je regarderai comme m'étant utile à moi-même tout ce qui le sera aux autres. Je ne demande qu'une chose, c'est que mon ministère leur soit agréable et avantageux, afin que cela au moins puisse me servir dans les mauvais jours, à trouver miséricorde devant les yeux de leur père et de l'époux Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant un même Dieu avec lui, est élevé au dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

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