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SERMON LIV. Comment on peut trouver encore que les montagnes représentent les anges et les hommes, tandis que les collines représentent les démons. Il y a trois sortes de craintes que tout homme doit ressentir, s'il ne veut point perdre la grâce de bien faire qu'il a reçue de Dieu.

1. Il faut que je vous dise un autre sens sur le verset du Cantique que je vous ai expliqué dans mon sermon d'hier, vous choisirez celui des deux que vous jugerez le meilleur. Je crois qu'il n'est pas besoin de répéter ce que nous avons dit dans le discours précédent. Car je ne pense pas que vous l'ayez oublié en si peu de temps. Mais quand cela serait, comme on a recueilli par écrit ces sermons à mesure que je les ai prononcés, si quelque chose vous en est échappé, vous pourrez le reprendre aisément: cela dit, passons au reste. « Le voici, dit l'Épouse, qui vient sautant dans les montagnes, et passant les collines (Cant. II, 8). » Elle parle de l'Epoux; qui a sans doute sauté dans les montagnes, lorsque, envoyé du Père pour annoncer d'heureuses nouvelles à ceux qui étaient dans l'oppression, il n'a pas dédaigné de faire les fonctions des anges, en devenant l'ange du grand conseil, lui qui était le maître des anges. Il est descendu sur la terre, lui qui avait coutume d'y envoyer les autres: Il a fait connaître lui-même le salut qu'il apportait au monde. Il a lui-même révélé sa grâce et sa justice aux nations (Psal. XCVIII, 2). Tous les esprits bienheureux, selon l'Apôtre, sont les ministres de Dieu, et il les envoie pour servir ceux qui sont destinés à l'héritage du salut (Heb. I, 74). Et cependant celui-là même dont ils sont les ministres, et qui est infiniment élevé au dessus d'eux, et devenu comme l'un d'entre eux, et feignant de ne point voir le tort que lui causait cet abaissement, il s'est acquis une couronne immortelle de grâce et de gloire. Mais écoutez-le lui-même : « Je ne suis pas venu, dit-il, pour être servi, mais afin de servir, et de donner ma vie pour plusieurs (Matth. XX, 28). » Ce que nous ne voyons point qu'aucun des anges ait fait, en sorte que, par l'ardeur et la fidélité de ses services, il a surpassé tous ceux qui sont venus avant lui pour servir les hommes. Certes, c'est un excellent ministre, que celui qui donne sa chair en nourriture, son sang en breuvage, et sa vie pour prix et pour rançon de ceux à qui il est envoyé. Celui-là, en effet, est un excellent ministre qui, par la ferveur de son esprit, par l'ardeur de son amour, et par le zèle de bonté, non-seulement saute dans les montagnes, mais traverse même les collines, c'est-à-dire les surmonte par le désir brûlant qu'il a de sauver les hommes, attendu qu'il est celui que le Seigneur son Dieu a sauté d'une huile de joie, d'une manière plus excellente que tous ceux qui ont eu part à sa gloire (Psal. XLIV, 8). test particulièrement en cela qu'il a marché à grands pas comme un géant qui se hâte d'arriver au bout de sa carrière. Il a passé Gabriel, et est arrivé avant lui à la Vierge, selon le témoignage de cet archange même, qui dit à Marie : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (Luc. I, 28). » Quoi? Celui que vous venez de laisser dans le ciel, vous le trouvez maintenant dans le sein d'une femme! Comment cela se fait-il? Il a volé en avant sur les ailes des vents. O bienheureux archange vous êtes vaincu ! Celui qui vous a envoyé devant lui, est arrivé plutôt que vous.

2. Ou bien il sautait dans les montagnes, lorsqu'il apparaissait autrefois aux patriarches en la personne des anges; ce qui semble mieux convenir à la terre. Car elle ne dit pas qu'il saute sur les montagnes, mais dans les montagnes, parce qu'il est cause qu'elles sautent elles-mêmes, comme il parle dans les prophètes et agit dans les justes lorsqu'il fait parler les uns et agir les autres. Ajoutez à cela que quelques-uns de ces anges le représentaient, en sorte que chacun d'eux ne parlait pas comme ange, mais comme Seigneur. Par exemple, l'ange qui parlait avec Moïse, ne disait pas : Je suis l'ange du Seigneur; mais, « je suis le Seigneur, » ce qu'il répéta (plusieurs fois. Il sautait donc dans les montagnes, c'est-à-dire dans les anges, en qui il parlait et se montrait aux hommes. Il sautait donc vers les hommes, mais en la personne des anges, non en la sienne propre, non en sa nature, mais en celle d'une créature qui lui est soumise. Car celui qui saute passe d'un lieu à l'autre, ce qui ne se fait point en Dieu. Il sautait donc dans les montagnes, c'est-à-dire, dans les anges, parce qu'il né le pouvait lias faire en sa propre personne, et il sautait jusqu'aux collines, c'est-à-dire, jusqu'aux patriarches, aux prophètes, et aux autres hommes spirituels qui étaient sur la terre.

Mais il passait aussi les collines, parce qu'il n'a pas seulement voulu parler et apparaître aux grands hommes, et aux hommes spirituels, mais il a daigné faire même la grâce à quelques-uns d'entre le peuple, et même à quelques femmes, en se servant pareillement du ministère des anges. Ou par les collines, l'Écriture entend les puissances de l'air, qu'on ne met plus au nombre des montagnes, parce qu'elles s'ont tombées du comble des vertus, par l'orgueil, et néanmoins ne sont pas désenflées par la pénitence, et arrivées jusqu'à l'humilité des vallées, ou jusqu'aux vallées des humbles. Je crois que c'est d'elles qu'il est dit dans les psaumes : « Les montagnes se sont fondues comme la cire à la vue du Seigneur (Psal. XCIV, 5). » Celui qui sauté dans les montagnes passé donc pardessus ces collines superbes et stériles qui tiennent comme le milieu entre les montagnes des parfaits et les vallées des pénitents; et les ayant passées et méprisées, il descend dans les vallées, afin qu'elles portent du blé en abondance. Les autres, au contraire, sont condamnées à une sécheresse et une stérilité perpétuelles, suivant cette imprécation du Prophète contre eux: «Que la rosée, dit-il, ni la pluie ne descendent point sur vous (Reg. I, 21). » Et afin que vous sachiez que c'est aux anges prévaricateurs qu'il adresse ces paroles sous la figure des montagnes de Gelboë, « où, dit-il, plusieurs blessés sont tombés. » Combien y en a-t-il de l'armée d'Israël qui sont tombés dès le commencement, et qui tombent encore tous les jours dans ces montagnes maudites ? C'est d'elles que parle le Prophète lorsqu'il dit au Seigneur : « Ils sont comme des hommes blessés à mort qui reposent dans les tombeaux, dont vous ne vous souvenez plus, et vous les avez chassés par la force de votre bras (Psal. LXXXVII). »

3. Il ne faut donc pas s'étonner si ces esprits, qui ne sont pas des montagnes du ciel, mais des collines de l'air où la rosée ni la pluie ne descendent jamais, demeurent toujours stériles et infructueux, puisque l'auteur de la grâce et le dispensateur des bénédictions passe pardessus, et descend dans les vallées, afin de répandre une pluie céleste sur les humbles qui sont sur la terre, et leur faire produire du fruit dans la patience, et porter trente, soixante, cent pour un. Car il a visité la terre, dit le Prophète, et l'a enivrée ; il a augmenté ses biens et ses richesses (Psal. LXIV, 10). Il a visité la terre, dit-il, non pas l'air, « car la terre est remplie de la miséricorde de Dieu (Psal. XXXI, 5). Il a opéré le salut au milieu de la terre, dit encore le même Prophète (Psal. LXXIII, 12). » Dit-il aussi au milieu de l'air? Cela est contre Origène, qui, par un mensonge impudent, crucifie encore une fois le Seigneur de gloire au milieu des airs, pour sauver les démons, lorsque saint Paul qui était témoin de ce mystère nous assure, « qu'étant ressuscité il ne meurt plus, et que la mort n'aura plus d'empire sur lui (Rom. VI, 9). »

4. Mais celui qui a passé l'air n'a pas seulement visité la terre, mais encore le ciel, selon l'Écriture qui dit : « Seigneur, votre miséricorde s'étend jusque dans le ciel, et votre vérité va jusqu'aux nues (Psal. XXXV, 6); » c'est-à-dire jusqu'au ciel qu'habitent les saints anges; l'Époux ne passe pas outre, mais il y saute, en sorte qu'il y imprime comme les deux vestiges de ses pieds, la miséricorde et la vérité, dont je me souviens vous avoir entretenus longuement dans les discours précédents. Mais c'est sous les nues et plus bas, dans cet air inférieur et ténébreux, que se trouve la demeure des démons; or, l'Époux ne saute point en eux, mais il y passe sans les regarder, en sorte qu'ils n'ont en eux aucun vestige du passage de Dieu. Car, comment la vérité se trouverait-elle dans le diable, puisque la vérité même a dit dans l'Évangile, que Satan n'est point demeuré dans la vérité, mais qu'il a été menteur dès le commencement (Joan. VIII, 44) ? On ne peut pas dire non plus qu'il soit miséricordieux, puisque la même vérité le convainc encore dans l'Évangile d'avoir été homicide en tout temps (Ibid). Or, tel père dé famille, tels serviteurs; aussi, c'est avec raison que l'Église, en chantant au sujet de l'Époux, « il habite en un lieu fort élevé, et regarde les choses humbles et basses dans le ciel et sur la terre (Psal. CXII, 5), » ne fait point mention de ces esprits superbes qui sont dans l'air, parce que Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles.

5. L'Épouse le voit donc sauter dans les montagnes et passer les collines, selon cette imprécation de David : que le Seigneur visite toutes les montagnes qui sont à l'entour, c'est-à-dire autour de Gelboë, mais qu'il passe celle de Gelboë. Car il y a des montagnes que le Seigneur visite, qui sont autour du diable désigné par le mont Gelboé, les anges au dessus de lui, et les hommes au dessous. Car, tombant du ciel, il s'est vu assigner pour sa peine le séjour de l'air, qui est placé entre le ciel et la terre, afin qu'il soit au dessus des hommes et au dessous des anges, et qu'il en soit jaloux, et que cette jalousie lui serve de tourment, suivant cette parole de l'Écriture : « Le pécheur verra ces choses et en concevra une violente colère, il grincera les dents de rage et sèchera de dépit (Psal. CXI, 10). » Comme il se sent malheureux lorsqu'il regarde les cieux, où il voit des montagnes innombrables, brillant des splendeurs divines , retentissant des louanges de Dieu, comblées de gloire et de grâces! Mais combien plus malheureux encore lorsqu'il regarde la terre, où il voit aussi plusieurs montagnes du peuple élu, solides dans la foi, élevées par l'espérance, étendues par la charité, cultivées par les vertus, pleines de fruits des bonnes oeuvres, et recevant tous les jours des bénédictions par la rosée du ciel, comme par le saut mystique de l'Époux! Avec combien de douceur et de jalousie croyons-nous que cet esprit si ambitieux de gloire, regarde autour de lui toutes ces montagnes glorieuses, quand il voit au contraire que lui et les siens sont incultes, couverts de ténèbres, et stériles en tous biens, et qu'il reconnaît que lui, qui calomnie tout le monde, est l'opprobre des hommes et des anges, suivant ce mot du Psalmiste : « Ce dragon que vous avez formé pour servir de jouet et de risée (Psal. CIII, 26). »

6. Et la cause de cela, c'est que l'Époux les passe à cause de leur orgueil, et saute dans les montagnes qui sont à l'entour de lui, comme une fontaine qui s'élève au milieu du paradis, arrose toute la terre, et verse ses bénédictions sur toute sorte d'animaux. Heureux ceux qui méritent d'être abreuvés quelquefois, quoique rarement, de ce torrent de délices, et en qui l'eau de la sagesse et la fontaine de la vie rejaillissent de temps en temps, si elle ne coule pas toujours, et forment en eux une source d'eau rejaillissante pour la vie éternelle. Or, ce fleuve impétueux réjouit la cité de Dieu, et y coule toujours avec abondance. Mais Dieu veuille qu'il ne dédaigne pas de se répandre quelquefois, comme par une espèce d'inondation, dans nos montagnes qui sont pur la terre, afin qu'étant suffisamment abreuvées, elles puissent aussi distiller sur nous, qui sommes des vallées, quelques gouttes d'eau, de crainte que nous ne demeurions entièrement secs et stériles. Il n'y a que misère, pauvreté et que famine dans la contrée qui n'est jamais humectée par ces inondations, ni par ces faibles écoulements, parce que la fontaine de sagesse coule et s'en va au delà. «Or, dit un prophète, comme ils n'ont pas eu la sagesse, ils se sont perdus par leur folie (Baruch.. ni, 28). »

7. « Le voici qui vient sautant, dans les montagnes et passant les collines. » Il saute afin de passer outre, parce qu'il ne veut pas s'arrêter à tous. Car tous ne sont pas agréables à Dieu. Mes frères, si selon la pensée de saint Paul (I Cor. X, 11), ces choses sont écrites pour notre instruction, observons la discrétion et la circonspection des sauts mystiques de l'Époux, remarquons comment, parmi les anges et parmi nous, il saute spirituellement dans les humbles, et passe les superbes. Car le Seigneur étant infiniment élevé, regarde ceux qui sont bas et humbles, et voit de loin ceux qui s'élèvent par l'orgueil (Psal. CXXXVII, 6). Considérons, dis-je, ces choses avec attention, afin que nous veillions à nous préparer à ces sauts salutaires de l'Époux, de peur qu'il ne nous passe comme les montagnes de Gelboë, s'il nous juge indignes de sa visite. Pourquoi vous enorgueillissez-vous, vous qui n'êtes que terre et que cendre? Le Seigneur passe les anges même, ayant leur orgueil en exécration. Que ce rebut donc qu'il fait des anges serve à corriger les hommes, puisque cela a été écrit pour leur instruction. Que le mal du diable contribue à mon bien, et puisse-je laver mes mains dans le sang du pécheur. Comment cela, direz-vous? Écoutez, le voici. Une horrible et épouvantable malédiction a été fulminée contre le diable superbe par le Prophète, quand il s'écrie, en parlant de lui en esprit, sous la figure de Gelboë, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut : « Que le Seigneur visite les montagnes qui sont à l'entour, mais qu'il passe Gelboë sans le visiter (II Reg. I, 21). »

8. Lorsque je lis ces paroles, et qu'ensuite je jette les yeux sur moi et que je m'examine avec soin, je me trouve infesté de cette peste que le Seigneur a eue tant en horreur dans l'ange, qu'il s'est détourné de lui, en même temps qu'il honorait de sa visite tous ceux qui étaient autour de lui, soit anges soit hommes. Et je me dis à moi-même avec frayeur et tremblement : Si un ange a été traité de la sorte, comment serai-je traité, moi qui ne suis que terre et que cendre? Il s'est enorgueilli dans le ciel, et moi, sur un fumier. Qui ne supporterait l'orgueil plutôt dans un riche que dans un pauvre? Malheur à moi ! si on a châtié avec tant de sévérité un esprit si puissant, parce que son coeur s'est enflé, et s'il ne lui a servi de rien que l'orgueil soit un air naturel aux grands, quelle peine ne mériterai-je point, moi qui suis tout ensemble et superbe et misérable? Mais j'en reçois déjà le châtiment, je me sens déjà frappé d'une blessure cruelle. Ce n'est pas sans raison que depuis quelques jours je me trouve dans cette langueur, dans cet obscurcissement et dans cette lâcheté inaccoutumée. Je courais avec ardeur„ lorsque j'ai rencontré en mon chemin une pierre d'achoppement, contre laquelle j'ai heurté le pied, et qui m'a renversé par terre. L'orgueil s'est trouvé en moi, et le Seigneur s'est détourné de son serviteur dans sa colère. C'est de là que vient tente stérilité de mon âme, ce refroidissement de dévotion. Comment mon coeur s'est-il ainsi desséché? il s'est durci comme le lait qui se caille, il est devenu comme une terre aride et sans eau. Sa dureté est si grande, que je ne saurais verser des larmes. Je ne trouve plus de goût au chant de l'Église, je ne saurais lire, je n'ai plus le goût de prier, je ne retrouve plus mes méditations habituelles. Où est cette fécondité première, cette sérénité, cette paix, cette joie dans le Saint-Esprit ? De là vient que je suis paresseux pour le travail des mains, endormi quand je dois veiller, prompt à me mettre en colère, opiniâtre dans ma haine, plus porté pour ma langue et pour ma bouche que je n'étais, plus lâche et plus stérile pour la méditation. Hélas! le Seigneur visite toutes l-;s montagnes qui sont autour de moi, et il n'y a que moi dont il ne s'approche point! Ne suis-je point de ces collines que ce divin époux laisse derrière lui? Car j'en vois quelques-uns d'une abstinence singulière, d'autres d'une patience admirable, celui-ci a une douceur et une humilité merveilleuses, celui-là est plein de miséricorde et de bonté, un autre est souvent ravi en contemplation, frappe et pénètre les cieux par l'assiduité et l'instance de ses oraisons, et ainsi chacun excelle en quelque vertu particulière. Je remarque, dis-je, qu'ils sont tous dévots, tous fervents, tous unis en Jésus-Christ, tous comblés des dons célestes de la grâce, comme de vraies montagnes spirituelles, visitées du Seigneur, et qui reçoivent souvent en elles les sauts mystiques de l'Époux. Mais moi, qui ne trouve en moi rien de pareil, que puis-je me croire autre chose qu'une de ces montagnes de Gelboë, que ce Sauveur qui visite toutes les autres avec tant de bonté, passe dans sa colère et dans son indignation?

9. Ales chers enfants, cette pensée ôte la vaine estime de soi-même, attire la grâce, prépare à ces sauts divins de l'Époux. Je vous ai représenté ces choses en moi pour l'amour de vous, afin que vous fissiez de même. Soyez donc mes imitateurs; je ne dis pas dans l'exercice des vertus ou dans le règlement des moeurs, ou dans l'éclat de la sainteté, car il n'y a rien en moi de toutes ces choses qui mérite d'être imité; mais je désire que vous ne vous épargniez point vous-mêmes, que vous soyez les premiers à vous accuser toutes les fois que vous reconnaissez en vous que la grâce est refroidie, et la vertu languissante, comme vous voyez que je m'en accuse moi-même. C'est là agir en homme qui veille exactement sur soi, qui examine avec soin ses voies et sa conduite, et qui, en tout, tient toujours l'orgueil pour suspect, et craint qu'il ne se glisse dans son âme. En vérité, j'ai appris, par ma propre expérience, qu'il n'y a rien de si efficace pour mériter la grâce, pour la conserver, ou pour la recouvrer, que de ne s'élever jamais devant Dieu, mais d'être toujours dans un état de crainte et de tremblement. «Bienheureux, dit le Sage, est celui qui est toujours dans la crainte (Prov. XXVIII, 14). » Craignez donc, lorsque la grâce est présente, craignez lorsqu'elle s'en va, craignez lorsqu'elle revient, voilà ce qu’on entend par être toujours dans la ceinte. Que ces trois craintes se succèdent dans votre âme, selon que. vous sentez que la grâce est en vous, ou s'en retire lorsqu'elle est offensée, ou y revient de nouveau quand elle est apaisée. Lorsqu'elle est présente, appréhendez de n'y pas correspondre assez dignement, car c'est l'avis que donne l'Apôtre, lorsqu'il dit : « Prenez garde de recevoir en vain la grâce de Dieu (II Cor. VI, 1). » Et, dans sa lettre à Timothée . « Ne négligez pas la grâce qui est en vous (I Tim. IV, 14). » Soit, enfin, ne parlant de lui-même . « La grâce de Dieu n'a pas été vaine en moi (I Cor. XV, 10). » Cet homme admirable, qui pénétrait les secrets de Dieu, savait que, négliger les dons de Dieu, et ne s'en pas servir pour l'usage qu'on les -a reçus, c'est faire injure à celui dont ou les tient, et il croyait que c'est là un orgueil épouvantable. C'est pourquoi il évitait lui-même avec grand soin, et enseignait aux autres à éviter un ami si dangereux.

Mais il y a encore ici un autre précipice que je vous veux découvrir, dont l'esprit d'orgueil se sert, comme dit le Prophète, pour dresser des embûches comme un lion dans sa caverne, avec d'autant plus de danger pour nous, que ce piège est plus caché. Car, lorsqu'il ne peut empêcher l'action, il tâche de corrompre l'intention, en nous suggérant de nous attribuer ce qui n'est qu'un effet de la grâce. Or, vous ne sauriez douter due ce genre d'orgueil ne soit bien pire que le premier. Car, qu'y a-t-il de plus horrible que le langage de ceux qui disaient : « C'est notre main toute-puissante, et non le Seigneur, qui a fait toutes ces choses (Deut. XXXII, 27). »

10. Si donc on doit craindre lorsque la grâce demeure en nous, que doit-on faire lorsqu'elle se retire ? Ne doit-on pas alors craindre bien davantage? puisqu'il faut périr lorsque la grâce vient à manquer. Écoutez le souverain dispensateur de la grâce : « Vous ne pouvez, dit-il, rien faire sans moi (Joan XV, 5). ». Craignez donc extrêmement lorsque la grâce vous est soustraite; car vous tomberez bientôt. Craignez et tremblez, parce que Dieu est irrité contre vous. Craignez parce que celle qui vous gardait vous a abandonné. Et ne doutez point que votre orgueil en soit cause, quoique cela ne vous paraisse pas, quoique vous ne vous sentiez coupable de rien. Car ce que vous ne savez pas, Dieu le sait, et c'est lui qui vous juge. Ce n'est pas cruel qui se rend témoignage, qui est vraiment estimable, mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (Jacob, IV, 18) et qu'il approuve. Or Dieu vous rend-il témoignage et approuve-t-il votre conduite quand il vous prive de la grâce ? Et celui qui donne sa grâce aux humbles, l'ôtera-t-il à celui qui est humble, après la lui avoir donnée ? la privation de la grâce est donc une marque d'orgueil. Quoique néanmoins il arrive quelquefois que la grâce est soustraite et éloignée, non à cause d'un orgueil présent, mais à cause de celui où l'on tomberait, si on ne nous tirait par la grâce. Nous en avons un exemple évident dans la personne de l'Apôtre, qui souffrait malgré lui, les aiguillons de sa chair, non parce qu'il s'élevait, mais de peur qu'il ne s'élevât (II Cor. XII, 7). Mais enfin, que l'orgueil soit présent, ou qu'il doive naître plus tard, il est vrai de dire que l'orgueil est toujours la cause de la soustraction de la grâce.

11. Mais si la grâce vous redevient propice et retourne vers vous, c'est alors que vous devez craindre bien plus encore, qu'il ne vous arrive de tomber de nouveau, selon cette parole de Jésus-Christ dans l'Évangile. « Vous voilà guéri, allez et ne péchez plus, de crainte qu'il ne vous arrive quelque chose de pire (Joan. V, 14,) Voyez-vous qu'il est bien plus funeste de retomber que de tomber ? Que votre crainte soit donc plus grande, quand le péril est plus grand. Vous êtes heureux si vous remplissez votre coeur de cette triple crainte, en sorte que vous craigniez pour la grâce que vous avez reçue, que vous craigniez encore davantage pour celle que vous avez perdue, et beaucoup plus enfin pour celle que vous avez recouvrée. Faites cela et vous serez comme l'urne des noces où assista Jésus-Christ, plein jusqu'au haut, contenant non-seulement deux mesures comme elle, mais trois, et vous mériterez de recevoir la bénédiction de Jésus-Christ qui change votre eau en un vin de joie, et l'amour parfait chassera dehors la crainte.

12. Je dis donc que la crainte est figurée par l'eau, puisqu'elle tempère la chaleur des désirs charnels. « Le commencement de la sagesse, dit le Prophète, c'est la crainte du Seigneur (Psal. CX).) Et ailleurs : « Il lui a donné à boire de l'eau salutaire de la sagesse. » Si la crainte est la sagesse et que la sagesse soit de l'eau, la crainte est de l'eau. Aussi le sage dit-il : « La crainte du Seigneur est une fontaine de vie (Prov. XIV, 7). » Votre âme est comme une urne, or chaque urne du festin de l'Évangile contenait deux ou trois mesures. Ces trois mesures sont les trois sortes de crainte « et ils les emplirent jusqu'au haut (Joan. I, 6), » dit l'Évangéliste. Ce n'est pas une crainte, ce ne sont pas deux craintes qui suffisent pour les emplir jusqu'au haut, il en faut trois. Craignez Dieu en tout temps, et de tout votre coeur, vous avez rempli votre urne jusqu'au haut. Dieu aime que les présents qu'on lui fait soient entiers, que l'amour qu'on a pour lui, soit sans réserve, que les sacrifices qu'on lui offre soient parfaits. Ayez donc soin d'apporter votre urne pleine aux noces célestes afin qu'on puisse dire aussi de vous : « L'esprit de la crainte du Seigneur l'a rempli (Isa. XI, 3). » Celui qui craint ainsi, ne néglige rien, car comment la négligence pourrait-elle entrer en celui qui est tout plein? Ce qui peut encore recevoir quelque chose, n'est pas absolument plein. Par la même raison, il ne peut pas en même temps craindre et s'élever. Car il n'y a point de place pour l'orgueil où tout est plein de la crainte de Dieu. Il en faut dire autant des autres vices, car il est de toute nécessité que tout soit exclu par la plénitude de la crainte. Et ce sera quand vous craindrez ainsi pleinement et parfaitement, que l'amour donnera de la saveur à votre eau par la bénédiction du Seigneur. Car la crainte sans l'amour est une peine. Or l'amour est le vin qui réjouit le coeur de l'homme (Psal. CIII. 15), car l'amour parfait bannit la crainte (Joan IV, 8),en sorte que ce qui était de l'eau, commence à devenir du vin, à la louange et à la gloire de l'Époux de l'Église, Jésus-Christ-Notre-Seigneur, qui étant Dieu, est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

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