SERMON LVII
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SERMON LVII. Il faut observer les visites du Seigneur : à quels signes et à quelles marques on peut les reconnaître.

1. « Voici que mon bien-aimé me parle. » Voyez le progrès de la grâce, et reconnaissez les degrés de la bonté divine. Considérez le zèle et l'industrie de l'Epouse, avec quelle vigilance elle observe l'arrivée de L’Époux, et remarque jusqu'aux moindres choses qu'il fait. Il vient, il se hâte, il s'approche, il arrive, il regarde, il parle, et rien de tout cela n'échappe à l'exactitude de l'Epouse. Il vient dans les anges, il se hâte dans les patriarches, il s'approche dans les prophètes, il est présent dans la chair, il regarde dans les miracles, il parle dans les apôtres. Ou autrement encore, il vient par le désir qu'il a de faire grâce, il se hâte par le zèle qui l'anime pour le salut des hommes, il s'approche en s'abaissant, il est présent à ceux qui sont présents, il regarde ceux qui doivent venir, il parle en enseignant et en inspirant les choses qui concernent le royaume de Dieu. Telle est donc la vertu de l'Époux. Les bénédictions et les richesses du salut l'accompagnent. Tout ce qui le concerne est plein de délices et abonde en mystères agréables et salutaires. Celle qui l'aime, veille et observe. Or, bienheureuse est celle que l'Époux trouvera veillant. Il ne la passera pas, il ne la laissera pas, mais il s'arrêtera pour lui parler, et lui dire des choses amoureuses, parce qu'il est son bien-aimé. Car il y a : « Voici que mon bien-aimé me parle. » C'est avec raison qu'elle l'appelle son bien-aimé, puisqu'il vient pour lui déclarer son amour, non pour lui adresser des reproches.

2. Car e:le n'est pas de ceux que le Seigneur reprend avec raison, de ce que connaissant fort bien les divers changements des temps, ils n'avaient point connu le temps de sa venue (Matth. XVI, 4). Celle-ci est si prudente et si pleine de prévoyance, qu'elle l'a découvert de loin lorsqu'il venait, l'a vu sautant en hâte et passant les superbes pour s'approcher d'elle qui est humble, en s'humiliant lui-même; et enfin, lorsqu'il était déjà debout, et se cachait derrière la muraille, elle n'a pas laissé de connaître qu'il était présent, et de s'apercevoir qu'il regardait par les fenêtres et par les treillis. Et maintenant en récompense d'un si grand zèle, et d'un soin si religieux, elle a le bonheur de l'entendre parler. Car s'il ne faisait que la regarder sans lui parler, ce regard aurait pu lui être suspect dans la crainte qu'il ne fût plutôt un regard d'indignation que d'amour. C'est ainsi qu'il regarda saint pierre, et ne lui parla point (Luc. XXII, 61). Et ce fut peut-être là la cause de ses larmes. Mais l'Épouse qui mérite qu'il lui parle après qu'il l'a regardée, non-seulement ne pleure point, mais se glorifie et s'écrie de joie : « Voici que mon bien-aimé me parle. » Voyez-vous comme le regard du Seigneur, tout en demeurant toujours le même en soi, n'a pas néanmoins toujours le même effet, il se conforme aux mérites de ceux qu'il regarde, s'il frappe les uns de crainte, il apporte aux autres de la consolation et de la confiance? en effet, s'il regarde la terre il la fait trembler; au contraire s'il regarde Marie c'est pour verser sa grâce en elle : « Il a regardé, dit-elle, la bassesse de sa servante, et cette insigne faveur me fera nommer bienheureuse dans la suite de tous les siècles (Luc. I, 48).» Ce ne sont pas là les paroles d'une personne qui pleure, ou qui tremble, mais qui se réjouit. il regarde pareillement ici l'Épouse et elle ne tremble, ni ne pleure pas comme saint pierre, parce qu'elle n'est point attachée à la terre comme il l'était alors. Mais il remplit son coeur de joie, et lui témoigne par ses paroles dans quels sentiments d'amour il la regarde.

3. Écoutez, en effet, si ce qu'il lui dit n'est pas plutôt dicté par l'amour que par la colère : « Levez-vous, hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, ma belle, et venez (Cant. II, 10). » Heureuse l’âme qui mérite d'entendre de semblables paroles. Croyez-vous qu'il y ait quelqu'un parmi nous qui veille et observe assez le temps où il doit être visité et examine avec assez d'exactitude les démarches et les mouvements de l'Époux, pour lui ouvrir dès qu'il vient et qu'il frappe? Car ces choses ne sont pas tellement propres à l'Église, que chacun de nous, qui tous ensemble composons cette mètre Église, ne doive participer aussi à ces bénédictions. 'Tous tant que nous sommes, soit en général, soit en particulier, nous ne sommes appelés que pour recevoir les bénédictions de Dieu, comme l'héritage qui nous est propre. D'où vient que le Prophète a osé dire au Seigneur : « J'ai acquis vos témoignages comme la portion héréditaire que je veux posséder jusqu'à la fin de ma vie, parce qu'ils sont la joie de mon coeur (Psal. CXVIII, 111). » 11 parlait sans doute de cette portion d'héritage par laquelle il s'estimait fils de son Père qui est dans les cieux. Or s'il était fils, il s'ensuit qu'il était héritier, héritier de Dieu et cohéritier de Jésus-Christ. Mais il se glorifie d'avoir acquis une chose bien précieuse par cet héritage, les témoignages de Dieu. Plût à Dieu que j'en pusse avoir seulement un seul, tandis qu'il se réjouit d'en avoir plusieurs. Car il dit encore : « J'ai trouvé autant de d'élites dans vos témoignages, que les autres, dans la possession de toutes les richesses du monde (Psa1. CXVIII, 14). » Et, en effet, qu'est-ce que les richesses du salut, les délices du coeur, la vraie sécurité de l'âme, sinon le témoignage que lui rend le Seigneur? Car, comme dit l'Apôtre : « Ce n'est pas celui qui se rend témoignage à soi-même qui est vraiment estimable, mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (II Cor. X, 17). »

4. Pourquoi nous privons-nous de ces témoignages divins, et de cet héritage paternel? Car nous ne nous souvenons pas plus qu'il nous ait rendu témoignage en quoi que ce soit, que s'il ne nous avait pas également engendrés par la parole de la vérité. Où est, en effet, ce que dit saint Paul : « Que l'esprit de Dieu lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu (Rom. VIII, 16) ? » Comment sommes-nous ses enfants, si nous n'avons point de part à son héritage? Notre pauvreté nous convainc de négligence et d'incurie. Car si quelqu'un de vous a le coeur pur, s'applique à chercher le Seigneur qui l'a créé, se tient en la présence du Très-Haut pour lui offrir ses prières, et tend de tous ses voeux à préparer les voies du Seigneur, selon le prophète Isaïe, et à rendre droits les sentiers de son Dieu (Isa. 3 XI.), en sorte qu'il puisse dire avec un autre prophète : « Mes yeux sont toujours tournés vers le Seigneur (Psal. XXIV,15), et, je considérais le Seigneur comme étant toujours présent devant moi (Psal. XV, 8) ; » celui-là ne recevra-t-il pas la bénédiction du Seigneur, et la miséricorde du Sauveur son Dieu? Il en sera sans doute visité souvent, il n'ignorera jamais le temps où il doit l'être, si secrètement, si furtivement qu'il puisse venir, comme un amant plein de pudeur et de. retenue. L'âme donc qui est vigilante le verra venir de loin avec un esprit dégagé de tout autre soin, et ensuite elle remarquera toutes les choses que nous avons fait voir que l'Épouse a remarquées avec tant d'industrie et d'exactitude à l'arrivée de sa bien-aimé; car il dit lui-même, que ceux qui se lèveront de grand matin pour le chercher le trouveront (Prov. VIII, 17). Elle reconnaîtra le désir ardent de l'Époux, qui a hâte d'arriver lorsqu'il sera proche ou présent, elle l'apercevra aussitôt, quand il la regardera, elle verra d'un oeil heureux cet oeil divin, comme un rayon de soleil qui entre par les fenêtres et par les fentes de la muraille; et enfin elle entendra des paroles de joie et d'amour, lorsqu'il l'appellera sa bien-aimée, sa colombe et sa belle.

5. Où est le sage qui aura l'intelligence de ces choses, qui les distinguera, les désignera chacune en particulier, les expliquera, et les fera entendre aux autres? Je vois bien que vous attendez cela de moi. J'aimerais bien mieux l'apprendre moi-même d'hommes qui en auraient a l'expérience et qui seraient accoutumés et exercés en ces choses. Mais, parce que ceux-là aiment mieux ordinairement cacher, par un silence modeste, ce qu'ils ont appris dans le silence, et estiment plus sûr de garder leur secret pour eux; moi, que le devoir de ma charge oblige à parler, et à qui il n'est pas permis de me taire, je vous dirai tout ce que je sais sur ce sujet, ou par ma propre expérience, ou par celle des autres, et des choses seulement que plusieurs pourront facilement éprouver eux-mêmes, laissant celles qui sont plus sublimes à ceux qui les peuvent comprendre. Si donc je suis averti, soit au dehors par un homme, soit au dedans par le Saint-Esprit, de défendre la justice et de garder l'équité, je considèrerai ce conseil salutaire comme un messager de la venue de l'Époux et comme une espèce de préparation pour, recevoir dignement un si grand hôte. C'est le Prophète qui m'apprend cela, quand il dit : « La justice marchera devant lui (Psal. LXXXIV, 14),» et, en parlant à Dieu : « La justice et l'équité préparent votre trône (Psal. LXXXVIII,15). » Je concevrai encore la même espérance, si j'entends parler de l’humilité, de la patience, de la charité fraternelle, de l'obéissance due aux supérieurs, et surtout de la nécessité de. cultiver la sainteté, de rechercher la paix et la pureté du coeur. Car l'Écriture dit : « La sainteté sied bien dans la maison du Seigneur (Psal. XCII, 5); » et ailleurs : «Il a établi sa demeure dans un lieu de paix (Psal. LXXV, 3) et enfin : « Les coeurs purs aiment Dieu (Matth. V, 8). » Ainsi, tout ce qui me sera suggéré de ces vertus ou d'autres, me sera une marque que le Seigneur des vertus s'approche pour visiter mon âme.

6. Si le juste me reprend avec bonté, et me corrige pour le bien, j'aurai encore le même sentiment, sachant que le zèle du juste et sa bienveillance préparent le chemin à celui qui monte sur l'Occident, comme parle le Prophète. C'est un favorable occident, que celui où l'homme demeure debout par la correction que le juste lui fait, et le vice tombe par terre, tandis que le Seigneur, le foule aux pieds et le brise pour qu'il ne se relève plus. Il ne faut donc pas rejeter les réprimandes du juste, puisque c'est la ruine du péché, la santé du coeur, et même la voie de Dieu vers l'âme. En général, il ne faut négliger aucun discours édifiant sur la piété, sur les vertus et sur les bonnes mœurs; car ce sont autant de chemins par où la grâce salutaire de Dieu vient en nous. Si les discours que nous entendons nous sont doux et agréables, et que nous les écoutions sans dégoût et même avec ardeur, nous devons croire que, non-seulement l'Époux vient, mais qu'il se hâte, c'est-à-dire qu'il vient avec désir d'arriver bientôt. Car c'est son désir qui produit le vôtre, et quand vous avez hâte de recevoir ses paroles, cela vient de ce qu'il se hâte d'entrer en vous. «Ce n'est pas nous, dit saint Jean, qui l'avons aimé les premiers, mais c'est lui qui nous a prévenus ( I Joan. IV, 10).» Si vous sentez que sa parole soit enflammée, et qu'elle vous brûle au dedans par le souvenir de vos péchés, pensez alors à celui dont l'Écriture dit : « Le feu marchera devant lui (Psal, XCVI, 3), » et ne doutez point qu'il ne soit proche. « Car le Seigneur est proche de ceux qui out le cœur contrit (Psal. XXXIII, 19). »

7. Mais, si sa parole ne vous touche pas seulement de componction, mais vous convertit entièrement au Seigneur, et vous fait prendre une forte résolution de garder les arrêts de sa justice, sachez qu'il est lui-même présent, surtout si vous vous sentez embrasé de son amour. Car opus lisez en même temps dans l'Écriture, et que le feu marche devant lui, et que lui-même est un feu, puisque Moïse dit de lui qu'il est un feu dévorant (Deut. IV, 24). Or, il y a cette différence entre ces deux feux, que celui qu'il envoie devant lui a de l'ardeur, mais n'a point d'amour; il brûle, mais il n'embrase pas; il meut, mais il n'emporte pas. Dieu ne l'envoie que pour vous exciter et vous préparer, et aussi pour vous faire connaître ce que vous êtes de vous-même, afin que vous goûtiez avec plus de plaisir ce que vous serez bientôt par la grâce de Dieu. Mais le feu qui est Dieu même consume, il est vrai, mais ne cause point de douleur; il brûle doucement, il détruit heureusement. Car il est vraiment le charbon destructeur dont parle le roi Prophète; mais un charbon qui en même temps qu'il agit sur les vices, tient lieu d'onction à l'âme. Reconnaissez donc la présence du Seigneur dans la vertu qui vous change le coeur, et dans l'amour qui vous enflamme. Car c'est la droite du Seigneur qui opère les vertus (Psal. CXVII, 16). D'ailleurs, ce changement qui est un coup de la droite du Très-Haut, ne se faitque par la ferveur de l'Esprit et par une charité exempte de fiction, en sorte que celui qui en ressent la vertu peut dire : « Mon cœur s'est échauffé au dedans de moi, et le feu qui me dévore s'augmente dans mes méditations (Psal. XXXVIII, 4). »

8. Or, quand ce feu a consumé toute l'impureté du péché et toutes les souillures du vice, purifié et calmé votre conscience, vous sentez une soudaine et extraordinaire dilatation du coeur, et l'infusion d'une lumière qui éclaire votre esprit, soit pour l'intelligence de l'Écriture, soit pour la pénétration des mystères, ce qui nous est donné, je pense, tout à la fois pour notre propre satisfaction et pour l'édification du prochain; or, c'est là un effet de l'oeil de l'Époux qui vous regarde, et qui fait briller votre justice comme une lumière éclatante, et votre équité comme le soleil du midi, selon cette parole du prophète Isaïe «Votre lumière sera aussi étincelante que celle du soleil (Isa. LVIII, 30). » Mais le rayon d'une si grande clarté, au lieu d'entrer par la porte, pénètre par de petites ouvertures, du moins tant que la muraille ruineuse de votre corps sera encore debout. Vous vous abusez si vous espérez que cela se fasse autrement, à quelque pureté de coeur que vous puissiez arriver, puisque le grand contemplatif a dit: « Nous ne le voyons maintenant que comme dans un miroir et sous des voiles, mais alors nous le verrons face à face (I Cor. XIII, 12). ».

9. Après ce regard de l'Époux, si plein. de bonté et de miséricorde, vient la voix qui insinue d'une manière douce ou agréable la volonté de Dieu, laquelle se confond avec l'amour même, qui ne peut être oisif, mais sollicite sans cesse le coeur à faire ce que Dieu désire. Aussi dit-il à l'Épouse de se lever et de se hâter (Cant II, 10), sans doute pour gagner des âmes à son service. Car la véritable et pure contemplation a cela de propre que celui qu'elle embrase du feu divin est rempli quelquefois d'un zèle et d'un désir si grands d'acquérir à Dieu des personnes qui l'aiment autant qu'il abandonne volontiers la contemplation pour la prédication. Et après qu'il a ainsi en partie contenté ses désirs, il retourne à la contemplation avec d'autant plus d'ardeur qu'il se souvient de l'avoir quittée avec plus de fruit, et de même après avoir goûté les délices de la contemplation, il se remet avec son allégresse habituelle, à faire de nouveaux gains spirituels. Cependant l'âme flotte souvent au milieu de ces vicissitudes, continuelles, et appréhende, tandis qu'elle est entraînée ça et là par la diversité de ces mouvements, de s'attacher à un ou à l'autre plus qu'il ne faudrait, et de se détourner tant soit peu de ce que Dieu demande d'elle. C'est peut-être ce qui faisait dire au saint homme Job : « Lorsque je dors, je dis en moi-même, quand me lèverai-je ? et lorsque je suis levé, j'attends le soir avec impatience (Job VII, 4). » C'est-à-dire, lorsque je suis en repos, je m'accuse d'avoir négligé le travail, et lorsque je suis occupé, je m'accuse d'avoir troublé mon repos. Voyez-vous quelle peine ce saint homme souffre dans l'incertitude où il est de savoir combien de temps il doit employer soit à l'action, soit à la contemplation? Et quoique il soit toujours dans l'exercice des bonnes oeuvres, il ne laisse pas de se repentir toujours de ce qu'il a fait comme s'il avait mal fait, et de chercher à chaque moment la volonté de Dieu avec gémissements et avec larmes. Or, dans ces rencontres, l'unique remède est l'oraison et les fréquents soupirs qu'on adresse à Dieu, afin qu'il daigne nous faire connaître ce qu'il désire que nous fassions, quand et combien de temps il veut que nous le fassions. Il y a trois choses à savoir : la prédication, l'oraison, et la contemplation, marquées, comme je crois, dans les trois paroles de l'Époux. Car c'est à bon droit qu'il appelle l'Épouse sa bien-aimée, elle travaille en effet bien fidèlement pour ses intérêts, en prêchant, en donnant des conseils au prochain, ou en le servant. C'est encore très-justement qu'il l'appelle sa colombe, car elle gémit dans l'oraison, prie pour ses fautes et ne cesse d'attirer sur elle sa miséricorde divine. Enfin, c'est avec raison encore qu'il la nomme belle, puisque, brûlant des durs célestes, elle se revêt de la beauté d'une contemplation sublime.

10. Peut-être même pourrait-on trouver un rapport fort raisonnable avec ce triple bien que possède une même âme, et ces trois personnes de l'Évangile qui demeuraient dans une même maison, et qui étaient les amies intimes du Sauveur. Je veux parler de Marthe, de Marie et de Lazare. Car Marthe servait, Marie vaquait à la contemplation, et le Lazare gémissait sous la pierre de sa tombe, et demandait avec instance la grâce de la résurrection. Cela soit dit pour faire entendre pourquoi l'Écriture représente l'Épouse si glorieuse et si vigilante à observer tous les pas de l'Époux, qu'elle remarque ponctuellement quand il vient à elle, et avec quel empressement il marche, s'il est loin, s'il est proche, s'il est présent, en sorte que, quelque diligence qu'il fasse, il ne la saurait jamais surprendre, et pourquoi enfin, elle mérite non-seulement qu'il la regarde favorablement, mais même qu'il la réjouisse par`des paroles douces et amoureuses, et que la voix de son Epoux remplisse son âme d'allégresse. ,

11. Nous avons ajouté, peut-être avec une certaine hardiesse, que toute âme qui veillera comme l'Épouse, sera aussi saluée de l'Époux du nom de bien-aimée, sera consolée comme colombe, sera embrassée comme sa belle. Tout homme sera réputé parfait, quand son âme réunira ces trois choses, gémir sur soi, se réjouir en Dieu, servir son prochain, et se montrer ainsi lui-même agréable à Dieu, circonspect envers lui-même, utile aux autres. Mais qui est capable de ces trois choses ensemble ? Plût à Dieu que, après bien des années, elles pussent se rencontrer, je ne dis pas toutes ensemble dans chacun de nous, mais chacune dans quelques-uns de nous. Nous avons parmi nous une Marthe, l'amie du Sauveur, dans ceux qui administrent fidèlement les choses extérieures. Nous avons aussi un Lazare, une colombe gémissante, en la personne des novices qui, morts à leurs péchés depuis peu de temps, travaillent avec gémissement et dans la crainte du jugement de Dieu à guérir leurs plaies encore récentes, et, comme des blessés qui reposent dans les tombeaux et dont on ne se souvient plus du tout, croient qu'on les a mis en oubli, jusqu'à ce que, par le commandement de Jésus-Christ, le poids de leur crainte étant levé, comme une pierre massive qui les accablait, ils puissent respirer dans l'espérance du pardon. Nous avons aussi une Marie contemplative, en ceux qui, avec le temps, par la coopération de la grâce, sont arrivés à un état plus parfait et plus agréable, présument déjà de leur pardon, et ne sont plus si en peine de repasser en leur esprit la triste image de leurs péchés, que de méditer nuit et jour la loi de Dieu, sans pouvoir jamais se rassasier d'un plaisir si doux. Quelquefois même, contemplant avec une joie ineffable la gloire que l'Epoux a découverte, ils sont transformés en son image, et passent de clarté en clarté, comme conduits par le Saint-Esprit. Pour ce qui est maintenant de savoir pourquoi l'Époux exhorte l'Épouse à se lever et à se hâter, lui, qui peu de temps auparavant avait défendu qu'on la réveillât, nous expliquerons cela une autrefois. Que l'Époux de l'Église, Jésus-Christ Notre-Seigneur daigne seulement nous honorer aussi de sa présence, et nous découvrir la raison de ce mystère, Lui qui étant Dieu par dessus toutes choses est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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