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PARABOLES VULGAIREMENT ATTRIBUÉES A SAINT BERNARD.

PREMIÈRE PARABOLE. Le combat spirituel.

SECONDE PARABOLE. Le combat spirituel.

TROISIÈME PARABOLE. Le combat spirituel.

QUATRIÈME PARABOLE (a). Le Christ et l'Église.

CINQUIÈME PARABOLE. La Foi, l'Espérance et la Charité.

PREMIÈRE PARABOLE. Le combat spirituel.

1. Un roi riche et très-puissant, le Dieu tout-puissant, a adopté pour fils l'homme qu'il avait créé,et à qui comme à un enfant jeune et délicat il a donna pour précepteurs la loi et les prophètes, avec les autres tuteurs et acteurs jusqu'au temps marqué d'avance par lui pour sa majorité. Il le pourvut de toutes choses et ne lui épargna point ses avis eu l'établissant le maître du paradis terrestre, et lui montra tous les trésors de sa gloire, en lui promettant de lui en faire part, s'il ne l'abandonnait point. Puis, afin que rien ne manquât aux biens dont il l'enrichissait, il lui donna aussi le libre arbitre pour que le bien qu'il ferait fût volontaire au lieu d'être forcé. Quand l'homme eut reçu le pouvoir du bien et du mal, il prit tous ses biens en dégoût dans son ardent désir de connaître le bien et le mal. Sortant donc du paradis de sa bonne conscience, il se mit à la recherche de nouveautés qu'il ignorait, lui qui jusqu'alors ne connaissait encore que le bien : oubliant les lois de son père, et quittant ses précepteurs, il mangea du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, en dépit de la défense de son père, et, le malheureux, se cachant et fuyant la présence du Seigneur, il se mit à terrer, comme un enfant insensé, sur les montagnes de la hauteur, dans les vallées de la curiosité, à travers les champs de la licence, par les bois de la luxure, au milieu des marécages des voluptés charnelles et jusques sur les flots des soins de ce monde.

2. Mais l'antique brigand, en apercevant cet enfant révolté sans garde et sans guide, errant loin de la maison de son père , s'approcha de lui, et lui présente de la main du mauvais conseil, les pommes de la désobéissance, comme pour s'assurer de son consentement; puis il fond sur lui, le renverse par terre, c'est-à-dire dans les désirs terrestres, alors il lui garrotte les pieds, c'est-à-dire, les affections de l'âme, pour l'empêcher de se relever, et le charge des liens très-forts de la concupiscence du siècle, dont il couvre aussi les mains de son opération et les yeux de son âme. Ensuite il le place dans le vaisseau de. la mauvaise sécurité, et faisant souffler avec force le vent de l'adulation, il le conduit bien loin dans les parages de la dissimilitude. Mais lui, cet enfant, en arrivant dans un pays qui n'est pas le sien, se voit mis en vente au plus offrant de tous ceux qui passent le long du chemin. Il apprend à faire paître les porcs et à manger les gousses dont on les nourrit; tandis qu'il désapprend ce qu'il avait appris auparavant, il apprend ce qu'il avait ignoré jusqu'alors, je veux dire les oeuvres serviles. En chaîné dans le cachot du désespoir, où ne rôdent que les impies, il se voit contraint, ô douleur, de moudre sous la meule du moulin de l'impiété la récompense de la mauvaise conscience.

3. Mais pendant ce temps-là, où est donc son père très-puissant, très-doux et très-libéral? Peut-il avoir oublié le fils de ses entrailles? Non, non, il ne l'oublie pas, loin de là, il en a pitié, au contraire, il compatit au malheur, il se plaint de l'absence et de la perte de son fils. Il recommande à ses amis, il presse ses serviteurs, il demande à tout le monde de se mettre à sa recherche. Un de ses serviteurs, nommé la Crainte, sur l'ordre de son maître, se précipite sur les pas de cet enfant fugitif, et découvre le fils de son roi, au fond d'un cachot, couvert des ordures dégoûtantes du péché, lié des chaînes et chargé des fers de la mauvaise habitude, fou de misère et pourtant tranquille et souriant dans son malheur. Il le presse de la voix et du fouet de se lever, de sortir et de retourner chez son père, il couvre ce malheureux enfant d'une telle confusion qu'il demeure étendu à terre à demi-mort, son ventre se colle au sol. Sur les pas du premier, un second serviteur s'élance à son tour, il se nomme l'Espérance, et, en voyant que la crainte n'a pu arracher de sa place le fils de son roi, qu'elle l'y a plutôt plus fortement attaché ; qu'au lieu de l'aider elle l'a abattu, elle s'approche doucement de lui, elle tire ce pauvre de la poussière, et sort cet indigent de son fumier (I Reg. II, 8), elle lui relève la tête, puis, avec le vêtement de la consolation, lui essuie les yeux et la figure et s'écrie Ah ! combien de mercenaires dans la maison de ton père ont du pain en abondance, pendant que toi, tu meurs de faim ici! Lève-toi, je t'en prie, retourne à ton père et dis lui : Mon père, traitez-moi comme un de vos. serviteurs. Mais alors lui revenant enfin et à grand' peine un peu à soi, n'es-tu pas l'Espérance, dit-il? comment as-tu donc pu trouver accès dans le cachot si profond et si horrible de mon désespoir? Oui, oui, c'est bien moi, reprend l'Espérance, c'est ton père qui m'envoie vers toi pour t'aider, non point pour t'abandonner, et pour te ramener dans sa maison et dans la chambre même de ta mère. Et lui: ô toi, s'écrie-t-il, doux allégement des peines, douce consolation des malheureux! O toi qui n'es pas le moindre des trois serviteurs qui se tiennent debout près du lit du roi, tu vois la profondeur immense de mon cachot; tu vois mes fers, il est vrai que depuis que tu es entrée ici, ils sont déjà en grande partie rompus ou détachés. Tu vois l'immense multitude de ceux qui me tiennent captif, tu vois leur force, leur rapidité et leur, ruse. Comment peux-tu te trouver ici? Hais l'Espérance lui répond : ne crains rien, celui qui doit nous aider est plein de miséricorde; celui qui combattra pour nous est tout-puissant, et si tes tyrans sont nombreux, ceux qui sont pour nous le sont plus encore. D'ailleurs, je t’ai amené, de la part de ton père un cheval, le cheval du désir; une fois que tu seras monté dessus, tu pourras, sous ma conduite, t'éloigner en sûreté de tous tes ennemis. Elle dit, et, étendant sur le dos du Désir les douces couvertures de la pieuse Dévotion, elle attache aux talons du fils du roi les éperons des bons exemples et le fait monter ensuite sur le Désir; mais le frein manquait, oublié dans la précipitation de la fuite. Le cheval s'élance donc à l'instant, mais sans frein, et l'Espérance marche devant lui, et le tire à sa suite. La crainte est derrière e le presse du fouet et de la voix. A cette vue les princes d'Édom se troublent, les forts de Moab se sentent saisis de crainte, tous les habitants de Chanaan sont glacés de terreur (Exod. XV, 15.) Que le tremblement et l'effroi fondent sur eux dans la force de votre bras, Seigneur, qu'ils deviennent immobiles comme la pierre jusqu'à ce que votre fils soit passé, ce fils que vous avez possédé. Dans leur course précipitée, ils s'échappent sans doute, mais ce n'est point sans courir quelques dangers, car ils fuient sans mesure et sans conseil.

4. Aussi, voit-on accourir au devant d'eux, envoyée par son père, la Prudence, une des plus grandes princesses de son palais, ayant nec elle la Tempérance. Elle les arrête dans leur course, et s'écrie doucement, je vous en prie, doucement; car notre grand Salomon a dit : «Quiconque marche trop vite, se heurte (Prov. IX, 2). » Si vous ,parez ainsi vous butterez, et si vous tombez, vous rendrez à ses ennemis le fils du roi que vous avez mission de délivrer; car s'il tombe, à l’instant ils mettront la main sur lui. Ce disant, elle met au Désir, !pli écumait de chaleur, le frein de la discrétion, et confie les rênes de la Tempérance. Comme la Crainte, par derrière, se plaignait, à cause de l'approche et de la force des ennemis , qu'on ralentit de la fuite, la Prudence lui dit : arrière, Satan, tu es pour nous une cause de scandale. Notre force et notre gloire, c'est le Seigneur, il s'est fait notre salut. D'ailleurs voici venir la Force, le vaillant soldat de Dieu, il accourt à travers le champ de la confiance, brandissant dans sa main le glaive de la joie. Ne vous troublez pas, dit-il, nous sommes plus nombreux qu'eux. Alors la Prudence, conseillère habituée des conseils de la cour céleste, s'écrie : prenez garde, je vous en prie, car, selon le mot de notre grand Salomon, « l'héritage qu'on a hâte d'acquérir, ne sera point un héritage béni (Prov. XX, 21). » Fuyez donc, mais fuyez avec non moins de prudence que de hâte; car il n'y a plus d’ennemis le long de la route, mais ils ont continué de semer le scandale sur le chemin, aux bifurcations des routes , aux carrefours et dans les détours. Je vais donc marcher devant vous ; pour vous, ne vous écartez point de la route de la justice, et avant peu nous vous ferons entrer dans le camp de la Sagesse qui n'est plus fort éloigné de nous maintenant. Car c'est de la sagesse qu'il est dit : « Si vous voulez acquérir la sagesse, apprenez la justice. »

5. Mais, pendant qu'ils organisent ainsi leur marche, la Crainte les pousse, l'Espérance les tire, la Force les protège, la Tempérance modère leurs pas, la Prudence les guide et les éclaire, la Justice les mène et les conduit. Le Fils du roi approche du camp de la Sagesse qui, à la première nouvelle de l'arrivée d'un nouvel hôte, va au devant de lui et fait accueil à cet étranger qui désire la voir, elle se montre à lui sur la route même avec un visage souriant. L'humilité a entouré son camp de fossés très-profonds, au dessus desquels s'élève jusqu'aux nues un mur très-solide et très-beau, le mur de l'obéissance que décorent dans toute sa hauteur les histoires de bons exemples peints partout avec un art admirable. Ces murs sont attenants aux remparts d'où on voit pendre mille boucliers et toutes les armes des forts. La porte de la profession est toute grande ouverte, mais un portier placé sur le seuil ne laisse entrer que ceux qui sont dignes d'y entrer, et en éloigne les indignes. Un héraut crie au-dessus de la porte : « Que celui qui aime la sagesse passe par ici et il la trouvera; et quand il l'aura trouvée, il sera bienheureux s'il sait la garder. » C'est là que le fils du roi se voit conduit par la main, que dis-je ? porté dans les bras de la sagesse qui a volé à sa rencontre, entouré de toutes les prévenances de la domesticité du roi, il arrive ainsi dans la forteresse qui s'élève au milieu de la ville, où elle s'est construit une demeure, et a élevé sept colonnes, où elle soumet la nation à son empire, où elle foule de son pied le cou des grands et des superbes. Là il est déposé dans le lit de la Sagesse qu'entourent soixante des plus vaillants soldats d'Israël, l'épée au côté. David est là avec ses tympans et ses choeurs, ses instruments à cordes et ses instruments à vents. Les autres paranymphes de la cour céleste y sont aussi dans une joie et une allégresse plus grande pour ce pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.

6. Alors, souffle de l'Aquilon un tourbillon de vent et de feu qui enveloppe et ébranle la maison tout entière et jette la confusion dans le camp de la sagesse. En effet, Pharaon, avec ses chariots et ses cavaliers, s'était mis à la poursuite d'Israël. On a vu conspirer ensemble et faire alliance contre lui, les tentes des Iduméens et des Ismaélites, Moab et les Agaréniens, Gébal, Ammon et Amalec, les étrangers et les habitants de Tyr (Psal. LXXXII, 5 et 9). L'Assyrien, je veux dire le diable, ce grand exterminateur, vint aussi avec eux (Ibidem.

7). Bref, la cité se vit assiégée. Les machines de ta tentation se dressent, et, de tous côtés, l'ennemi la presse comme un dragon dans ses embuscades et comme un lion dans les attaques ouvertes. Il assemble ses alliés, il lance des brandons allumés dans la place, il mine les murs, il suscite des guerres, il dresse des embûches et menace la; ville entière d'une destruction complète. Au dedans tout est dans la crainte et les angoisses, dans l'appréhension d’une invasion violente et soudaine de l'ennemi, on est dans un trouble général, tout le monde chancelle comme un homme ivre, et la sagesse de chacun est renversée tous crient vers le Seigneur, du milieu de leur consternation (Psal. CVI, 26 et 27). On court à la citadelle de la sagesse; on lui fait part ces mauvaises nouvelles, on lui demande un conseil. La prudence, rentrant en elle-même, consulte la sagesse sur les nécessités du moment. Celle-ci est d'avis qu'on doit hâter de solliciter du secours du grand roi. Mais, répond la prudence, qui ira le solliciter pour nous? Ce sera la prière, dit la sagesse, et pour qu'elle ne soit point attardée dans sa marche, qu'elle monte sur le cheval de la foi. On cherche pendant longtemps la prière, et on a beaucoup de peine à la trouver au milieu d'un si grand trouble. Elle monte sur le cheval de la foi et s'élance dans la voie qui conduit au ciel, elle n'a de cesse qu'elle n'en passe les portes, en louant Dieu, et qu'elle ne pénètre dans l'intérieur, en chantant des hymnes (Psal. XCIX, 4). Alors, servante fidèle, elle s'approche avec confiance du trône de la grâce, et fait l'exposé de la situation. Le Roi, en apprenant le danger que court son fils, se tourne du côté de la charité qui est assise à ses côtés sur le même trône que lui : qui donc, enverrai-je, et qui se chargera d'aller à son secours pour moi? Mais elle : ce sera moi, envoyez-moi, je suis prête. Alors, le Roi réplique : tu es forte, tu auras le dessus et tu le délivreras. Pars et fais selon qu'il est convenu. A l'instant, la reine du ciel s'éloigne de la présence du Seigneur, toute la cour céleste marche sur les pas de la Charité, elle s'avance et descend vers le camp qu'elle remplit à l'instant de joie et de courage par sa seule présence; elle calme l'émotion et apaise l'agitation qui y règne. La lumière de l'espérance brille de nouveau aux yeux des malheureux assiégés, et la confiance rentre au coeur des plus timides. L'espérance qui allait s'enfuir, revient sur ses pas ; la force qui se sentait presque abattue, se ranime, et toute la troupe de la sagesse reprend courage. De leur côté, les ennemis qui assiègent la citadelle, se demandent d'où vient la joie qu'ils remarquent au camp ennemi : il n'en était pas ainsi hier ni avant-hier, disent-ils , il s'en faut de beaucoup. Malheur à nous ! c'est Dieu même qui est descendu au camp, malheur à nous ! fuyons Israel, car le Seigneur combat pour lui (Psal. XLV, 5). Pendant qu'ils prennent la fuite, le torrent de la grâce de Dieu réjouit sa cité sainte et le Très-Haut, sanctifie son tabernacle. Dieu est au milieu d'elle, elle ne sera point ébranlée et il la protégera dès le matin. Les nations sont remplies de trouble et les royaumes sont abaissés; car il a fait entendre sa voix et la terre a été ébranlée. Le Seigneur des armées est avec nous et le Dieu de Jacob est notre défenseur. Alors, la reine du ciel, la charité, prenant le Fils de Dieu dans ses bras, l'emporte vers le ciel et le rend à Dieu son père, et ce père accourt au devant de lui, et d'une voix douce et d'un regard serein, il s'écrie : « Apportez promptement la plus belle robe qui soit dans ma maison et l'en revêtez, et mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez un veau gras, tuez-le, faisons bonne chère et réjouissons-nous, parce que mon fils que voici, était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé (Luc. XV, 22 à 24). »

7. Il faut remarquer quatre choses dans la manière dont notre enfant s'est sauvé. D'abord, son repentir, mais un repentir sans énergie; en second lieu sa fuite, mais une fuite téméraire et déraisonnable ; troisièmement sa lutte contre l'ennemi, mais une lutte craintive et tremblante ; et en quatrième lieu, enfin, la victoire; mais une victoire vaillamment remportée et pleine de sagesse. Voilà, ce que vous trouverez dans toute âme qui fuit le monde. D'abord, elle est dénuée de tout et sans dessein arrêté : puis, elle est précipitée et téméraire dans la voie du succès; ensuite, on la voit tremblante et pusillanime dans les épreuves; et enfin, pourvue de tout, instruite, et parfaite dans le royaume de la charité.

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SECONDE PARABOLE. Le combat spirituel.

1. Il n'y a point de paix, mais une guerre à outrance, entre Babylone et Jérusalem. Ces deux Cités ont chacune leur Roi. A Jérusalem, c'est le Christ notre seigneur qui règne, à Babylone, c'est le diable. Et comme l'un se plait à régner dans la justice, l'autre dans la malice, le roi de Babylone s'efforce par ses ministres, c'est-à-dire, par les esprits immondes, d'attirer à Babylone le plus de citoyens qu'il peut de Jérusalem, pour les rendre les iniques esclaves de l'iniquité. Aussi, une sentinelle placée sur les murs de Jérusalem, apercevant un de ses concitoyens entraîné captif par l'ennemi à Babylone, informa de ce qui se passait le roi de Jérusalem. Alors, celui-ci, appelant à lui l'esprit de crainte, un soldat qui a fait ses preuves dans ces sortes d'expéditions, il lui dit : Va et ramène la proie qu'on nous a ravie. Celle-ci, toujours prête à exécuter les ordres qui lui sont donnés, s'élance avec rapidité sur les pas de l'ennemi, et ce dernier ne tarde point à entendre comme le bruit d'un vent impétueux qui fond sur lui; en effet, la crainte lui parle d'une voix de tonnerre, et à ses accents, toute la force des ennemis est glacée. Ils n'avaient fait que quelques pas dans leur fuite, quand la crainte les atteignit, elle leur enlève leur proie et la ramène vers ses foyers. Mais un des ennemis, l'esprit de tristesse, n'était point à son rang quand la crainte fondit sur eux ; mais en voyant les siens s'enfuir tout à coup, il accourt du fond de ses embuscades où il se tenait caché. La crainte était seule, lui disent ses compagnons d'armes, pour accomplir cet exploit, nous sommes tous plongés dans la confusion. Mais lui, n'ayez pas peur de la crainte, s'écrie-t-il, je sais bien ce que je vais faire, je vais aller par là, et, me plaçant sur la route comme un esprit de mensonge, je me déguiserai en ami de la crainte. Je la connais, il ne faut point, avec elle, recourir à la force, mais à la ruse. Quant à vous, attendez la fin de tout cela. Ce qui fut dit fut fait, et prenant des chemins de traverse, il devance la Crainte. Revenant alors sur ses pas, le long de la route que suivait la crainte, il la rencontre, lie conversation avec elle comme une amie, mais avec, des sentiments hostiles, et fait si bien qu'il commence à la séduire. La Crainte, qui ne se doutait de rien, le suit paisiblement, et, il s'en fallait de peu que la tristesse ne la fit tomber dans le fossé du désespoir. Mais la sentinelle informe le roi de ce qui se passe; celui-ci fait appeler un de ses soldats, l'Espérance, et lui ordonne de monter sur le cheval le Désir et, l'épée de la joie à la main, de voler au secours de la crainte. Le fidèle soldat accomplit les ordres qu'il a reçus, et, à peine arrivé à l'endroit indiqué, il brandit l'épée de la joie et met la tristesse en fuite. Ayant donc ainsi délivré son concitoyen, il le place sur le dos du désir et marche devant le tirant après lui avec la longe des promesses. De son côté, la crainte qui marche par derrière presse la monture du fouet qu'elle s'est tressé avec les cordes des péchés.

2. Le Désir marchait donc ainsi volontiers , d'un côté tiré par la Joie et de l'autre poussé par la Crainte ; mais dans une course si rapide il avait à craindre que les ennemis ne vinssent à la rescousse ; en effet, les soldats de Babylone tiennent conseil et se disent : Que faire ? Car voilà que celui que nous nous croyions à peu près sûrs de tenir, nous échappe. Comment les cris de triomphe de l'enter se trouvent-ils changés en soupirs de deuil? Il a suffi de deus soldats seulement pour rendre la joie et l'allégresse au ciel par la délivrance d'un de ses habitants. Comment donc nos ruses diaboliques ont-elles échoué? Alors un d'eux, plus pervers que les autres, car c'était l'artisan même de ce crime, émit cet avis profond : vous ne savez donc pas une chose et vous n'y pensez pas? Il est plus facile de le reprendre maintenant, et une fois repris, il ne sera pas aussi aisé de nous l'enlever. Mettez-vous donc de loin à sa poursuite, et moi je vais me transfigurer en ange de lumière, pour les tromper, sous prétexte de leur apprendre la route qu'ils ignorent, car ils sont étrangers dans ces contrées et ne font que d'y arriver. La ruse étant donc ainsi préparée, la sentinelle informe notre roi qu'il voit venir son homme, monté sur le Désir, mais que sa monture va d'un train trop précipité, parce qu'il n'a ni frein ni selle. Je vois , dit-il, dans le lointain, les ennemis qui le poursuivent; quelques-uns d'entre eux, qui ont vieilli dans le mal, prennent des chemins de traverse ; j'en aperçois même un dont les armes brillent de l'éclat des nôtres ; pourtant il n'est pas sorti de nos rangs. Il faut absolument envoyer quelqu'un lui demander s'il est des nôtres où si c'est un ennemi.

3. Le roi que le soin des âmes préoccupe sans cesse, envoie deux de ses conseillers, la Prudence et la Tempérance. Celui-ci met au Désir le frein de la discrétion et conseille à l'Espérance de modérer le pas. De son côté, la Prudence blâme la Crainte, lui reproche sa conduite peu sage, et lui donne ses recommandations pour l'avenir; en même temps, elle met au Désir la selle de la circonspection, afin que son cavalier ne tombe point à la renverse, et qu'il se trouve soutenu par derrière par la confession de ses péchés passés, par devant par la méditation du jugement de Dieu, à gauche par la patience et à droite par l'humilité. L'Espérance et la Crainte lui mettent des éperons aux pieds, à droite l'éperon de l'attente de la récompense, c'est l'Espérance qui le lui attache; à gauche l'éperon de l'appréhension du supplice, c'est la Crainte qui le lui met.

4. Après une courte halte, comme le soir approchait, et que le jour touchait à sa fin, les ennemis se réunirent de nouveau en foule, polir tenter un coup de main. La Crainte a peur, l'Espérance hâte le pas; c'est à grand'peine que la Prudence et la Tempérance les ramènent à de plus sages desseins. Vous voyez, dit la première, que le jour baisse et que la nuit approche, quiconque marche dans les ténèbres ne sait où il met le pied. Or il vous reste beaucoup de chemin à faire, et le nombre des ennemis est grand. Notre roi a un soldat d'une fidélité éprouvée, je le connais, il est campé près d'ici et sa tente est un abri des plus sûrs, car il l'a établie au milieu des rochers. Allons le trouver, si vous voulez, car on est bien chez lui. L'avis est goûté de tant de monde et on se demande qui se charge de montrer le chemin. Alors la Prudence dit : mon héraut d'armes, la Raison va marcher devant nous. Il connaît très-bien la route et il est connu et même un peu parent de la Justice. On se met donc en marche, la raison en tète, suivie du reste de la troupe. La raison ayant salué la justice, lui annonce que des hôtes lui arrivaient. Celle-ci lui demande qui sont ces hôtes, d'où et pourquoi ils viennent. Quand elle reconnut le roi, elle se lève le visage radieux et accourt au-devant des fuyards, les mains pleines de pains, et se présente à eux comme une vénérable matrone. L'âme met pied à terre, la justice la reçoit et s'empresse de la conduire dans l'intérieur de la maison.

5. Cependant les ennemis arrivent, assiègent le château fort, cherchent partout, s'il n'y a point quelque voie pour y pénétrer, ce sont des lions qui rôdent en cherchant une proie à dévorer. Mais le trouvant fortifié de tous côtés, ils dressent leurs tentes, établissent des gardes avancées pour empêcher d'entrer et de sortir, dans le dessein, quand le jour sera venu, de battre la muraille en brèche, et de fondre sur ceux qu'elle met à couvert de leurs coups. Cependant la Crainte que la peur et les soucis tiennent éveillée et qui ne se sent jamais rassurée, excite ses compagnons, va trouver la Justice, la questionne sur la force de la place, sur l'état des armes, ajoute et ceci et cela, et témoigne ses appréhensions que les provisions ne fassent défaut. La Justice lui répond que l'endroit où la forteresse est assise, comme elle peut s'en convaincre d'un coup d'oeil, est un rocher inaccessible et qu'il n'y a rien à craindre ni des armes ni des machines de l'ennemi. Cependant comme ce site est aride, il y a peu d'habitants, mais un morceau de pain d'orge sec suffit à leur nourriture. Or, il nous reste encore cinq: pains d'orge et deux poissons. A ces mots la Crainte s'écrie : qu'est-ce que cela pour tant de monde? et se prit de plus belle à avoir peur et à regretter d'être entrée là; puis, blâmant l'âme d'être descendue du Désir, elle ne cessait de lui répéter ces paroles : le dernier état de cet homme est devenu pire que le premier. Car son cheval, dans sa course précipitée, volait vers la ville, et maintenant il se trouve abandonné à la conduite de la Raison : qu'il dise maintenant, s'il ne se trouvait pas mieux alors qu'à présent.

6. Les choses en étaient presque au point qu'il s'en fallait peu que la Crainte n'attaquât l'Espérance qui ne partageait point son avis; mais la tempérance appela la Prudence qui reprochant à la Crainte ses procédés méchants lui dit : tu ferais mieux, ô Crainte, de tourner tes armes contre tes ennemis. Ignores-tu que notre roi, est le roi des vertus, le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans le combat? Envoyons-lui donc un messager qui lui expose l'extrémité où se trouvent ses enfants, lui demande du secours et nous amène un auxiliaire. Mais qui se chargera de ce message, reprend la Crainte? La contrée est dans les ténèbres, un ennemi vigilant et nombreux assiège nos murs, et nous ne connaissons point les routes, attendu que nous nous trouvons en pays étranger. Ils appellent donc leur hôtesse, la Justice, et lui disent : si vous pouvez faire quelque chose, venez à notre aide. Celle-ci leur répond: prenez courage, car j'ai un messager rempli de fidélité pour le roi, il est bien connu de la cour céleste, c'est la Prière, il sait dans le silence de la nuit, par des sentiers inconnus, pénétrer dans les retraites du ciel, s'approcher du lit du roi, et par un mot, dit à-propos, toucher son âme charitable, et il est dans l'habitude d'obtenir du secours pour les malheureux en danger, en implorant le roi d'un ton lamentable. Qu'il aille le trouver, si vous le voulez bien, il est prêt, le voici. Tous ayant répondu : nous le voulons bien, la Prudence lui dit quelles insinuations il doit faire au roi, la justice lui dicte une règle de conduite pleine de fidélité et lui recommande de ne pas revenir les mains vides, les autres, et particulièrement la crainte, le prient de hâter sa marche , puis on le fait partir par une porte secrète de la forteresse. Alors traversant sans crainte les bataillons ennemis, plus rapide que l'oiseau, en un moment, en un clin d'oeil il arrive aux portes de la Jérusalem nouvelle. Les trouvant fermées, il frappe, en dépit des gardes qui ne pouvaient supporter qu'au beau milieu du silence de la nuit, il fit retentir la cité sainte de ses cris, sans se mettre en peine d'être importun au roi lui-même, et ne cessait de frapper et de faire entendre sa voix. Ouvrez-moi, dit-il, ouvrez-moi les portes de la justice, et quand je serai entré, je confesserai à haute voix au Seigneur notre roi, toute l'étendue des maux qui sont dans mon coeur. Car c'est ici, dit-il, la porte de mon Seigneur. C'est la justice qui m'a envoyé vers vous, pour être introduit auprès du roi, car j'ai des secrets importants à lui communiquer. Une voix de trouble s'est fait entendre dans notre contrée.

7. En apprenant que c'était un messager de la Justice, le roi ordonne qu'on l’introduise auprès de lui. Une fois arrivée près du roi, la Prière l'adore, et lui dit. Roi, vivez à jamais. Le roi lui repartit : Tout va-t-il bien pour votre maître et pour les siens. Oui, grâce à vous, Seigneur, lui dit la Prière. Votre serviteur, celui que vous savez, ravi sur l'ordre du roi, aux cornes des monocornes, a fait un détour pour se reposer chez votre soldat, mon maître ; or, Seigneur, le pays par là est exposé au vent du midi, il est aride et n'a point de vivres. Que le Seigneur donne sa bénédiction et notre contrée donnera du fruit. Les ennemis se sont réunis en. grand nombre pour combattre contre nous ; secourez-nous, Seigneur, dans notre tribulation, car il n'y a que vous, notre Dieu, qui puissiez combattre pour nous, nul autre ne saurait le faire. A ces larmes notre roi dont la nature est la bonté même, se sent ému et il dit: qui enverrai-je? Alors la Charité répond : me voici, Seigneur, envoyez-moi. Le roi voulait lui donner des compagnons, mais la charité lui dit que ses gens à elle lui suffisaient. Elle part donc, suivie de son noble cortège, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bénignité, la bonté et la mansuétude. Entouré de cette troupe, notre illustre chef s'avance ; il est sûr de la victoire, et, enseignes triomphalement déployées, il passe à travers la première et la seconde ligne des sentinelles ennemies. A peine est-il arrivé à la porte de la ville, qu'elle s'ouvre devant lui. A son entrée, toute la cité est dans la joie, et comme sur les instances de la joie, tout te monde se mit à pousser des cris d'allégresse et à acclamer la Charité, ces clameurs jettent l'épouvante dans le camp des ennemis qui se disent : que signifie ce cri d'allégresse qui retentit du camp d'Israël jusqu'à nous? Il n'en était pas ainsi hier ni avant-hier. Peut-être leur est-il venu du secours et il va faire une sortie contre nous. Fuyons donc Israël, car le Seigneur combat pour lui contre nous. Cependant la Charité impatiente de tout retard, fait ranger l'armée en bataille et ouvrir les portes, puis ordonne à haute voix de fondre sur les ennemis, en s'écriant: j'irai jusqu'aux portes de l'enfer. Voilà comment toute l'armée de la charité s'élance comme un seul homme et met en fuite les Babyloniens qui ne peuvent soutenir le choc, ni échapper à ses coups. On en voit mille tomber aux côtés de la Crainte et dix mille à ceux de la Charité.

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TROISIÈME PARABOLE. Le combat spirituel.

1. Jérusalem et Babylone ont levé des troupes l'une contre l'autre. D'un côté David, guerrier plein de vaillance, marche à la tête de l'armée des vertus, armée terrible et bien rangée en ordre de bataille; de l'autre, Nabuchodonosor conduit à sa rencontre, les esprits de malice (Ephes. IV, 12), et son armée de vices qui, s'avance en désordre. Du camp de David sort une jeune recrue, récemment engagée sous les drapeaux de son roi, que l'éternel David a ceinte lui-même du glaive de la parole de Dieu, et a revêtue des armes de l'esprit, elle est animée d'un grand courage et se montre on ne peut plus impatiente de se mesurer avec l'ennemi, beaucoup moins dans le désir de le vaincre que dans l'espoir de se faire un nom. Son cheval est bouillant d'ardeur, c'est son corps ; encore tout nourri du suc du siècle, vigoureux, ardent, ce coursier répond admirablement par ses dispositions, au cavalier insigne qu'il porte. Dédaignant la discipline du camp, ce jeune soldat, plein de mépris pour ses compagnons d'armes, s'avance dans une sotte présomption, plus loin que les autres ; il bout d'ardeur, et n'aspire qu'à une chose, se faire un nom. David, en voyant son impétueuse présomption, lui fait dire sous peine de mort par son fils Salomon : « Malheur à celui qui est seul, car s'il tombe il n'a personne pour le relever (Eccl. IV, 10). » Mais lui, sans tenir compte de ces avis, ne recherche que les occasions de montrer à lui-même et aux autres son courage, et roule dans sa pensée quelque action d'éclat. Il aperçoit de loin, dans le camp ennemi, couvert des armes de feu, un adversaire d'une forte malice et d'une méchanceté pleine de ruse et d'artifice ; ses mains étaient remplies de traits enflammés; il multipliait les blessures de tous côtés, tuait les blessés, foulait aux pieds les morts, faisait des prisonniers avec une facilité extrême, ne lâchait prise que très-difficilement, c'était l'esprit de Fornication.

2. Pensant donc dans sa présomption qu'il va donner un rare exemple de courage, il s'élance sur cet ennemi, et, pressant l'ardeur de son jeune coursier, du fouet de ses jeûnes et de l'éperon de ses veilles, il fond tête baissée sur lui. La Prudence lui crie par derrière: modère, modère ton ardeur ! La Discrétion lui dit : prends garde, prends garde ; toute (armée de David le blâme ; mais lui, faisant la sourde oreille, il passe outre, et se précipite, l'infortuné! à sa perte sans s'en douter. Nabuchodonosor l'aperçoit et frémit de rage, et pour le perdre il dresse des pièges ; en effet, pendant qu'il se précipite de la sorte à sa perte, deux sœurs, l'orgueil et la vaine gloire se placent à ses côtés et lui crient dans une pensée de ruse : Hardi! hardi! l'infortuné, trop docile à leur voix, précipite sa course encore davantage, il est au milieu des embûches et ne s'en aperçoit point. L'esprit de Fornication, qui a une longue expérience de ces sortes d'attaques et de cette espèce de combattants, feint de fuir, et, en trompant ainsi son malheureux adversaire, il l'engage à le suivre, jusqu'à ce que, l'ayant attiré au sein même des murs de Babylone, par la porte qui en était demeurée ouverte, il le livre à ses compagnons pour se moquer de lui. Maître Gaster et la Fornication réclament son cheval et ne lui laissent plus aucun droit sur lui. Au milieu de la lutte, il s'était abattu, et dans sa chute il avait gravement blessé son cavalier ; mais ses ennemis lui prodiguèrent à manger, quand il fut à Babylone, et après l'avoir bien engraissé de nouveau, ils le firent servir à leurs compagnons; quant à notre malheureux soldat il vit se dresser contre lui, la colère, l'envie et le cortège entier des autres vices, les pécheurs frappent sur son dos en pleine sécurité comme des forgerons sur une enclume. Quant à la Fornication dont il n'avait encore vu que le dos pendant qu'elle fuyait devant lui, elle se retourne sur lui avec un front levé et impudent, lui darde au coeur ses traits enflammés, brandit son glaive sur sa tête, le jette à terre et le foule aux pieds, puis, le livrant au cuisinier du roi de Babylone, nommé Nabuzardam, elle lui permet de se moquer de lui dans des orgies immondes. Elle ne permet même plus que ce soient les vices honnêtes qui portent la main sur lui, mais elle l'expose aux plaisanteries impures des bouffons de la cuisine de son roi, c'est-à-dire aux souillures de vices honteux et horribles. Ainsi réduit en servitude par ses ennemis, il est chargé des liens de la mauvaise habitude et précipité dans le cachot du désespoir.

3. De son côté David la tête couverte d'un voile répandait des larmes, en disant : Absalom, mon fils, mon fils Absalom. Puis, appelant à lui quelqu'un de sa suite qui s'asseyait sur les degrés de son trône, un courtisan utile et éprouvé, la Crainte est son nom, il l'envoie à sa recherche, il la fait accompagner de, l'Obéissance, afin qu'après l'avoir tiré de la prison, elle le remette entre ses mains. La Crainte part donc, et arrive auprès du malheureux conscrit, elle le ranime, et, après l'avoir tiré des chaînes et des cachots de la chair, suivant l'ordre qu'elle en avait reçu, elle le remet à l'Obéissance, elle lui rend son cheval, mais devenu rebelle et indomptable et qui veut à peine reconnaître encore son maître. L'Obéissance le prend, lui passe un mords de fer à la bouche, bien qu'il n'en veuille point, et qu'il se montre récalcitrant, puis replace son ancien maître sur son dos et lui apprend à changer sa force.

4. L'Obéissance reçoit donc le soldat du Christ des mains de la Crainte, elle le ramène dans son pays, par un autre chemin, et lui rétablit une première demeure chez la Piété, pour que la Piété paternelle lui redonne, en le rappelant, un peu de courage et ranime ses esprits que la Crainte avait abattus. Elle lui en construit une seconde chez la science, afin qu'il apprenne d'où il doit revenir et où il doit aller, et qu'il sache se servir de la Piété et de la Crainte, en sorte que la Piété t te l'élève pas trop à ses yeux et que la Crainte ne le rabaisse point à l'excès. Elle lui en bâtit une troisième chez la Force, afin que celle-ci lui donne l'énergie nécessaire pour accomplir son voyage de retour. La quatrième habitation qu'elle lui destine, elle la place chez le Conseil, pour qu'il fasse toutes ses actions avec le conseil d'un autre et qu'il ne se soustraie point à la conduite de l'Obéissance pour se mettre sous une autre conduite. La cinquième, elle la met chez l'Indulgence, afin qu'il commence à comprendre, non pas seulement par l'intelligence des ]tommes, mais par lui-même quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait à ses yeux (Rom. XII, 2). Le soldat du Christ arrive à sa sixième demeure chez la Sagesse, où il vient suivi de tous ses hôtes qui n'ont point quitté la route, et qui lui ont appris à trouver lu goût aux biens du Seigneur et à contempler de cette demeure, comme Moïse du haut du mont Abarim , les promesses de Dieu (Deut. XXXII, 49). Après cela, on arrive à Jérusalem, dans le royaume et la cité de David, dans la vision de la paix. Là les bienheureux, les pacifiques enfants de Dieu qui n'y arrivent qu'après avoir tout pacifié au dedans et dehors, célèbrent la joie de leur Seigneur, le sabbat des sabbats. Ainsi soit-il.

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QUATRIÈME PARABOLE (a). Le Christ et l'Église.

1. « Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces à son fils (Matt. XXII, 2). » Et comme le jour des noces approchait, le père consulta son fils et lui demanda qui il voulait épouser. Il lui répondit qu'il s'était choisi dès le commencement des siècles, et prédestiné l'Église pour épouse. Le père lui répondit : Mais elle est captive en Egypte, où elle est employée aux divers travaux de mortier et de briques (Exod. I, 14), et vendue au péché. Le coeur de Pharaon s'est endurci et sa main appesantie sur elle, et il ne la laissera partir que si une main plus forte que la sienne la lui ravit (Exod. III). Eh bien, reprend le fils, moi qui suis votre main et le bras de votre force, j'entrerai en Égypte avec une main forte et le bras étendu, et je la délivrerai. Et, pour fermer la bouche à ceux qui disent des choses injustes, je la rachèterai des calomnies des hommes. Je mettrai dans ma balance d'un côté le poids qu'elle a été vendue sous le péché, je veux dire le poids de la volonté du péché, et de l'autre le prix de mon sang; celle-là sera trouvée trop légère et mon jugement l'emportera. Mais le père repartit : Oui, j'en conviens, il l’emportera, mais la loi du mariage veut qu'on s'assure du consentement de l'épouse. On s'en assurera, répond le fils. J'ai David, un serviteur selon mon coeur, je l'enverrai avec sa guitare pour parler à son. coeur, pour l'appeler, pour charmer son esprit habitué aux travaux de terre de l'Égypte et devenu boue avec cette boue. David part, en effet, il arrive en Égypte, et comme il avait préparé un doux chant d'épithalame, il fit entendre de son coeur cette bonne parole : « Écoutez, ma fille, ouvrez les yeux, ayez l'oreille attentive et oubliez votre peupla ainsi que la maison de votre père; alors le roi concevra de l'amour pour votre beauté, parce qu'il est le Seigneur votre Dieu (Psal. XLIV, 12 et 13).» Isaïe reçut ordre d'aller aussi la trouver; il le suivit, et, en la voyant dans les liens de la captivité il lui dit : « Levez-vous, levez-vous, armez-vous de la force du bras du Seigneur (Isa. LI, 9) ; lever-vous, levez-vous et relevez-vous, Jérusalem, rompez les chaînes de votre cou, a fille captive, ô Sion (Isa. LII, 2). »

2. Et comme beaucoup d'autres patriarches et prophètes, entrant aussi à leur tour, disaient tous la même chose, elle finit par comprendre la

a. — Dans les anciennes éditions cette parabole et la suivante sont placées au nombre des ouvrages apocryphes de saint Bernard.

grâce de Dieu, et, sortant de la poussière elle s'écrie: « Vous vous êtes souvenu de moi, Seigneur, mon Dieu. Vous avez pitié de ceux dont vous avez pitié, et vous faites miséricorde à celui dont vous avez eu pitié. » Et, poursuivant, elle répète les paroles de la sage Abigaïl. « Qui me donnera, dit-elle, d'être au nombre des servantes de mon Seigneur et de laver les pieds mêmes de ses serviteurs (I Reg. XXV, 41). » Et, se levant aussitôt comme avait fait Abigaïl, elle monte sur une ânesse, c'est-à-dire, elle se soumet sa chair et suit les serviteurs du roi. Son époux accourt à sa rencontre, plein de joie et de bonheur, et lui prenant la main droite, il la conduit au gré de sa volonté, il la reçoit avec honneur, il la fait entrer dans la capitale de son royaume et l'introduit dans la chambre même de sa mère. Et là, la plaçant sur le petit lit de son amour, il la pare des ornements de sa grâce, puis, lui passant la main gauche sous la tête, il l'embrasse de sa droite et s'écrie: « Je vous adjure, ô fille de Jérusalem, de ne point l'éveiller, de ne point tirer ma bien-aimée de son sommeil avant qu'elle le veuille (Cant. II, 7).» Il met soixante vaillants, guerriers d'Israël auprès de ;sa couche, pour la garder. Chacun d'eux avait l'épée au côté, à cause des frayeurs de la nuit. Quant à l'époux, la baisant d'un baiser de sa bouche et lui disant adieu, il s'en va dans un pays lointain recevoir une couronne, avec la pensée de revenir ensuite. Cependant il donne à chacun les ordres en ces termes par le prophète Osée : « Vous m'attendrez bien longtemps, et vous n'aurez ni prêtre, ni sacrifice (Osée III, 3). »

3. Mais le Pharaon d'Égypte, profitant de son absence, rassemble son armée. Venez, dit-il, je vais la poursuivre, m'emparer d'elle, et nous aurons des dépouilles à partager, mon âme sera satisfaite : je vais tirer l'épée et ma main les massacrera : et se levant dans ces sentiments de malice et de méchanceté, il déclare la guerre à l'Église. Il fond sur son camp, il s'empare de Pierre et d'André son frère qu'il met en croix, il, tranche la tête à Paul, il exile Jean, écorche Barthélemy, lapide Étienne, brûle Laurent et Vincent, et remplit tout de la mort des saints et de tous les genres de morts et de tourments. « On expose les corps morts des serviteurs de Dieu pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel, et les chairs de ses saints pour être la proie des bêtes de la terre. On répand leur sang innocent comme l'eau autour de Jérusalem et personne ne leur donnait la sépulture (Psal. LXXVIII, 2 et 3). » L'Église, en voyant ses défenseurs traités comme des brebis destinées à être mangées, gémit et son âme est plongée dans la plus amère des amertumes. Mais la terre de l'Église, engraissée par le sang des martyrs, reproduit des moissons de fidèles par une sorte de multiplication de la semence qu'elle a reçue; pour un qu'on moissonnait, elle donne cent ou mille autres, et elle vainc par les moyens mêmes par lesquels on espérait la vaincre.

4. En apercevant cela, la barbarie du cruel ennemi de l'Église en frémit de rage, et, recourant aux armes bien connues de la ruse, il suspend pour un temps la persécution, il rappelle ses forces, met le glaive au fourreau et change de dessein. Il n'y a rien de pire, dit-il, qu'un ennemi domestique, je vais répandre sur ses chefs, un esprit de contention, je les ferai errer hors des sentiers battus, dans des lieux où il n'y a point de route tracée (Psal. CVI, 40), et quand ils diront : La paix, la paix, il n'y aura point de paix (Jerem. VI, 14). Je soulèverai parmi eux des hérésies et des schismes ; et je brouillerai tout par une sorte de guerre civile : ils se massacreront les uns les autres de leur propre glaive beaucoup mieux que je ne saurais les tuer du mien. Il dit, et aussitôt l'armée de l'Église, qui avait été jusqu'alors terrible à voir en rang de bataille, cessa d'être aussi terrible, parce que le désordre se mit dans son sein. En effet, se déchirant de blessures mutuelles, et se tuant les uns les autres comme de véritables ennemis, sous les yeux de leurs ennemis véritables qui se tenaient à l'écart, et qui riaient de ces excès, tous ces soldats de l'Église se virent en butte aux moqueries et aux insultes de leurs ennemis , en même temps qu'ils faisaient couler les larmes de l'Église et lui causaient une intolérable douleur. En effet, l'amère amertume dont elle s'était vu abreuver auparavant était devenue plus amère encore, à la vue de ses enfants qui lui déchiraient eux-mêmes les entrailles avec une méchanceté de vipères. Mais alors les plus vaillants soldats de la cour chrétienne, s'apercevant que la ruse infernale de l'ennemi avait un plein succès, rappellent tout leur courage et saisissent les armes de la foi et commencent par couper d'une main virile le mal en eux-mêmes; alors on vit un Alexandre tailler en pièces Arius avec plusieurs des siens; un Augustin passer au fil de l'épée Manès et un grand nombre d'autres hérétiques; un Jérôme frapper à mort l'épicurien Jovinien ; on en vit enfin beaucoup d'autres s'élancer sur la peste des hérésies et des schismes, les terrasser vaillamment ou les expulser prudemment du camp, et rendre ainsi la paix et le bonheur à l'Église.

5. Mais, hélas, hélas! cette vie ne peut pas plus être exempte de tentation que la mer de flots, il n'y a de paix solide et durable que dans le pays de la paix. En effet, à la vue de ce qui se passe, le pécheur se sent transporté d'envie et de colère, il grince les dents en fureur, la rage le consume, et, tout entier à de nouveaux projets de guerre, il a recours aux esprits de malice. Il rassemble donc les plus fameux de ses capitaines, je veux dire l'esprit de fornication, l'esprit de gourmandise et l'esprit d'avarice. Vous voyez , leur dit-il , que nous n'avançons à rien, voilà tout le monde qui se met à leur suite. Mais je veux encore une fois leur faire sentir la force de notre bras à ces hommes qui se flattent de nous avoir échappé, et d'avoir déjoué toutes nos ruses. Il dit et lance pendant la nuit ses satellites dans le camp de l'Église; comme il le trouve tout entier plongé dans l'ivresse et le sommeil, car ceux qui dorment et sont ivres, dorment et sont ivres pendant la nuit (I Thess. V, 7), il met le trouble partout. Aussitôt on vit tous les gens de l'Église s'aimer eux-mêmes et ne rechercher que leurs propres intérêts, non ceux de Jésus-Christ. Ils regardent le sanctuaire de Dieu comme leur héritage, et souillent le tabernacle consacré au nom du Seigneur (Psal. LXXIII, 7). Ce n'est pas Dieu qu'ils servent dans son sanctuaire, ce sont leurs propres volontés et leur plaisir; ils font servir à leur usage tout ce qui est offert ou consacré à Dieu. En effet, se faisant de leurs noms et de leur office en religion, des noms et des titres d'avarice, d'orgueil et de vanité, ils arrachent à l'Église, en dépit de ses cris et de ses efforts pour les retenir, la tunique sans couture et toute d'une pièce de la charité, et le manteau de pourpre de la foi teint du sang du Sauveur, que l'Époux avait jeté sur les épaules de l'Épouse pour couvrir sa nudité; ils lui ravissent de même tous les autres ornements de la religion. Et, après avoir dépouillé, sans se vêtir eux-mêmes, celle qu'ils auraient du garder, ils la laissent toute nue, et l'arrachent au repos. dont elle jouissait, ils la chassent autant qu'il leur est possible, et la forcent à fuir loin de ce monde.

6. Mais elle, poussant des cris, versant des larmes, honteuse de la nudité qui expose les endroits secrets de son corps à tous les regards et à toutes les insultes, prie les enfants de son sein d'avoir pitié d'elle, mais c'est en vain : elle les supplie, mais eux se moquent de sa prière. Alors, prenant dans ses deux mains et retenant de toutes ses forces quelques lambeaux de la vie canonique et monastique échappés aux mains rapaces de ceux qui l'avaient dépouillée, elle les serre contre son coeur et contre son sein, en suppliant ses spoliateurs de lui laisser au moins ces pauvres haillons. On ne l'écoute même pas. Bien plus, ces hommes, j'allais dire ses propres gardiens, mais plutôt ces brigands s'efforcent de la dépouiller, afin que, honteuse de sa nudité, elle fuie loin de ce monde ou meure parmi eux du froid de leur malice. Cependant ils feignent quelquefois d'avoir pitié d'elle, et tentent de lui vendre un vêtement tissu à la fois des mains de la dissimulation et de l'hypocrisie ; mais elle le repousse avec mépris et malédiction, elle ne le reconnaît point pour un vêtement digne d'elle. Elle n'en connaît qu'un, il a été tissu des mains de la sagesse, teint et consacré du sang de l'Agneau ; elle l'a reçu des mains mêmes de son époux, mais ses propres enfants le lui ont enlevé. Tout autre, elle ne le connaît pas, elle le repousse, elle le rejette. Voilà pourquoi elle se voit elle-même rejetée, dédaignée, conspuée, et couverte d'opprobres par tout le monde.

7. Voilà quels sont les temps où nous vivons, la périlleuse époque où vit maintenant l'Église. Dans ces jours au sein même de la paix dont elle jouit, son amertume est devenue excessivement amère (Isa. XXXVIII, 17). Ces trois malheurs passés, il en reste un quatrième, c'est l'ange de satan, qui doit se transfigurer en ange de lumière, s'asseoir dans le temple de Dieu et se montrer aux hommes comme un Dieu (Thess. II, 7). Déjà même il fait des miracles d'iniquité et ces hérauts crient dès maintenant partout dans l'Église : « Il est ici, il est là (Matt. XIV. 15). » Mais, ô épouse du Christ, n'en crois rien, ne sors pas pour le voir. Attends patiemment ton Époux, il n'a point de dédain pour toi, lui du moins, et il ne t'oublie pas dans la tribulation. A la quatrième veille de la nuit, il viendra à toi en marchant sur les eaux de la mer. Ah! venez, Seigneur, venez pour la délivrer, Seigneur Dieu des vertus, vous qui vivez et régnez pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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CINQUIÈME PARABOLE. La Foi, l'Espérance et la Charité.

1. Notre noble et puissant roi a trois filles qui sont la Foi, l'Espérance et la Charité. Il leur a donné une ville d'une grande beauté, c'est l'âme humaine. Dans cette ville se trouvent trois citadelles, la Rationabilité, la Concupiscibilité et l'Irascibilité ; chacune de ses filles a la sienne : à la Foi il a donné la première, la seconde à l'Espérance et la troisième est le lot de la Charité. La Foi commande donc dans la citadelle de la Rationabilité, attendu que la Foi qui s'appuie sur l'expérience de la raison n'a aucun mérite. L'Espérance gouverne la Concupiscibilité, attendu que nous ne saurions désirer les choses que nous voyons, mais seulement celles que nous espérons. Enfin la Charité gouverne l'Irascibilité, la chaleur commande à la chaleur, en sorte que l'ardeur de la nature se trouve dominée par celle de la vertu. A peine sont-elles entrées chez elles qu'elles établissent et règlent leur demeure chacune suivant son pouvoir. Ainsi pour garder la sienne la Foi place en sentinelle la Prudence, qui doit lui conserver son droit dans la citadelle et main tenir la raison sous les lois et dans les limites que la Foi lui assigne ; mais pour que son action soit bien faite, elle lui adjoint l'Obéissance; puis, voulant donner à celle-ci le moyen de persévérer dans son couvre et lui faire supporter la peine de la fatigue, elle lui donne la Patience pour auxiliaire. Enfin, pour qu'elle pût régir comme il faut et gouverner convenablement toute la domesticité des actes et des sentiments, elle lui donne encore la vertu de discrétion. Voulant que tout se passe chez elle selon le conseil de l'Apôtre, dans l'ordre et l'honnêteté, elle ajoute l'ordre à ses gardiens. Et pour que la malédiction n'entre jamais dans cette demeure, car on sait que toute maison sans discipline est maudite, elle place un dernier gardien à la porte, c'est la Discipline.

2. Quant à l'Espérance, elle place à la tête de sa maison, dans la Concupiscibilité, la Sobriété, pour s'assurer la possession de ses droits chez elle et pour forcer les principaux habitants de la citadelle à la servir. Pour lui donner le moyen de gouverner avec discernement toute la famille des volontés et des voluptés elle lui adjoint la Discrétion, puis, pour combattre la concupiscence de la chair, elle lui donne la Continence, pour dompter celle des yeux, elle lui donne la Constance, et pour lutter contre l'ambition du siècle, elle lui donne l'Humilité. Enfin, pour fermer la porte à la pauvreté, se rappelant ce mot de Salomon, «beaucoup de paroles, beaucoup de misère (Prov. XIV, 23), » elle confie la garde de porte au Silence.

3. Pour ce qui est de la Charité, elle a placé sa demeure du côté où souffle l'Auster, faisant face au Midi, elle la confie à son amie la Piété, lui remet tous ses droits ou lui donne pour premier serviteur la propreté du corps, puis des exercices appropriés, les lectures, les méditations, les oraisons, et les aspirations de l'âme; enfin, pour empêcher la misère d'entrer dans la maison et d'y semer le désordre, elle confie la garde de la porte à la Paix en personne, la Béatitude des enfants de Dieu qui, placés dans la perfection du bonheur au septième degré, se jouent et goûtent le bonheur dans la maison de la Charité. Leurs habitations étant ainsi réglées, on mit à la tête de la. cité tout entière une sorte de prévôt et d'économe appelé le Libre arbitre.

4. Cela fait, les trois filles du roi reviennent dans la maison de leur père. Mais alors survient l'ennemi qui, à la vue de l'ordre et de la gloire de la cité, est saisi d'envie, et machine des embûches contre elle. Dans ses désirs d'y pénétrer il en corrompt deux des principaux citoyens, la discrétion et la dispensation, et, grâce à eux, il fait entrer toute sa détestable armée par les deux portes du Rationalisme et de la Concupiscence. Il charge de chaires et jette au fond d'un cachot, le prévôt de la ville, le Libre arbitre, à qui la garde et l'administration en avaient été confiées, car le père de famille, en s'en allant en voyage, avait donné à tous ses serviteurs le pouvoir de faire chacun ce qui le concerne. Après avoir précipité du haut des murailles du Rationalisme ceux qui. en étaient les gardiens, l'ennemi fait entrer le Blasphème, ennemi juré de la Foi. Avec lui se précipitent dans le donjon les contradictions, les troubles, les confusions et mille autres ennemis du même genre qui, se jetant sur tout ce qu'ils rencontrent, et, n'appropriant tout ce qui leur convient, ne laissent presque rien de la raison dans le Rationalisme; puis après avoir tué le portier, je veux dire la discipline, ils laissent à tout venant la liberté d'entrer et de sortir.

5. Quant à la demeure de l'Espérances, la Concupiscibilité, c'est la Luxure qui s'y précipite, elle s'approprie tout ce qu'elle y trouve, elle précipite du haut en bas l'Espérance elle-même, jette la Continence, la Constance et l'Humilité, sous les pieds de leurs ennemis, la Concupiscence de la chair, la Concupiscence des yeux et l'Ambition du siècle, et les expose à leurs insultes. Puis, après avoir tué le Silence qui gardait la porte de la forteresse, elle ouvre la porte à deux battants à quiconque veut entrer ou sortir. Quant à la Sobriété et à ses compagnes, ou bien elles sont mises à mort, ou bien elles sont précipitées au fond d'un cachot, ou enfin envoyées en exil. Puis, montant jusqu'au haut de la citadelle, l'ennemi tue la Paix qui était le portier et le gardien de la souveraine béatitude, elle livre un libre accès à la Misère. Bientôt après, sa Seigneurie l'Orgueil monte dans la citadelle, car « l'orgueil de ceux qui vous haïssent, Seigneur, monte toujours (Psal. LXXIII, 23), » et d'une main impie renverse la Piété et condamne à la mort ou à l'exil toute la domesticité de la Foi et de la Piété. Après cela, quiconque le veut, entre dans le sanctuaire de Dieu, et tout ce qui s'y trouvé de saint, tout ce qui jusqu'alors n'avait été accessible et visible qu'aux enfants de Lévi, est profané, devient la proie des ennemis, est emporté à Babylone, dont le roi verse à boire à ses concubines dans les vases du temple. Voilà, comment la ville entière fut prise et saccagée : sa honte fut égale à ce qu'avait été sa gloire.

6. Tout étant ainsi bouleversé, un messager de la malheureuse cité vint tristement trouver celles qui en étaient les maîtresses. Consternées, celles-ci montent à pied vers leur père et implorent son secours. Celui-ci s'en prenant ail Libre arbitre, chargé de la garde de ces villes, l'accuse de négligence. Mais, ô père, s'écrient les trois filles, que pouvait-il faire sans le secours de la grâce ? Eh bien, dit le roi, je lui donnerai la grâce, mais commençons par envoyer la Crainte en avant, elle la précédera et lui préparera la voie. La Crainte s'éloigne donc de la présence du Seigneur, et s'approche de la cité, le bâton de la discipline à la main, mais elle trouve la porte de la difficulté fermée avec les gonds de fer de la mauvaise habitude. Sur le seuil, elle aperçoit le gardien de la porte, l'arrogante et malhonnête Lasciveté de la chair, l'ennemie déclarée de la Crainte. Elle accueille cette dernière par un torrent d'injures et de provocations. Mais la Crainte, du choc de la Confiance, brise les gonds de la mauvaise habitude, et, renversant la porte de la difficulté, elle s'empare du malheureux portier et le frappe du bâton de la discipline qu'elle tenait à la main, jusqu'à ce que mort s'en suive ; puis, hissant aussitôt au dessus de la porte, l'enseigne de la Grâce qui arrive, elle répand la terreur dans toute la ville. Après la Crainte se présente la Grâce qui entre dans la ville, menant à sa suite toute la troupe des vertus célestes. En un clin d'eeil tous les ennemis ont disparu et les vertus reprennent le poste qui leur était assigné. Alors on vit paraître d'abord la Discrétion et la Dispensation qui reconnaissent qu'elles se sont laissé tromper, et sollicitent leur pardon. Le libre arbitre sort aussi de ses fers et court en toute hôte au devant de sa maîtresse la Grâce, certain sous son règne de vivre en liberté. On prépare un repas aux filles du roi, dans leur demeure, et on dresse des tables pour chacune d'elles; sur celle de, la Foi on voit figurer le pain de la douleur, l'eau de la tristesse, et tous les autres mets de la pénitence. Sur celle de l'Espérance, on voit le pain qui fortifie, l'huile qui réjouit le visage, et tous les autres mets de la consolation. Sur la table de la Charité se trouvent le pain de vie, et le vin qui réjouit le coeur, et toutes les autres délices du paradis. On entre, on se met à table et on place des gardes à l'entrée de la ville, « mais si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde (Psal. CXXVI, 2). »

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