CHAPITRE XVI
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PRÉFACE
AVERTISSEMENT
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CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVI. On explique le troisième état de la vie religieuse, c'est-à-dire, l’état spirituel.

60. Mais lorsque la pensée s'occupe des choses qui sont de Dieu, ou qui conduisent à lui, et lorsque la volonté, progressant, parvient à être amour, aussitôt, par ce chemin de la charité, le Saint Esprit, l'esprit de vie, se répand et vivifie tout, soit dans la prière, soit dans la méditation,, soit dans les considérations prolongées de celui qui réfléchit sur son infirmité. Et de suite le souvenir devient « sagesse » quand il goûte avec suavité les biens du Seigneur, et quand. il soumet à son intelligence ce qu'il a examiné à ce sujet pour que l'amour donne son empreinte à ces considérations. Cet acte d'intelligence de l'âme qui médite devient aussi la « contemplation » du coeur qui aime, et donnant, pour ainsi dire, à l'objet de sa pensée et de son amour la forme que laisse l'expérience ressentie de la suavité spirituelle et divine, il affecte de ces impressions l'esprit de celui qui médite, et alors se produit la « joie» de l'âme qui savoure. C'est en ce moment, qu'à la manière humaine, on pense bien de Dieu; si cependant il faut appeler pensée l'acte dans lequel rien n'agit, rien n'est produit, mais en lequel seulement, au souvenir de l'abondance de la suavité de Dieu, tressaille, nage dans la joie et éprouve des sentiments dignes de la bonté de Dieu, l'âme de celui qui a cherché le Seigneur dans la simplicité de son coeur. Mais cette manière de penser à Dieu, ne dépend pas de la volonté de celui qui réfléchit; elle vient de celui qui veut bien l'accorder, c'est-à-dire de l'Esprit Saint qui souffle où il veut, quand il veut, comme il veut, et sur qui il veut : mais il est au pouvoir de l'homme continuellement de préparer son coeur, en dégageant sa volonté des affections étrangères, sa raison ou son intelligence des sollicitudes, sa mémoire des pensées oiseuses et préoccupées, et parfois même des occupations légitimes et nécessaires, afin qu'au jour voulu du Seigneur, à l'heure de son bon plaisir, lorsqu'il entendra le bruit de son souffle, tous les éléments qui concourent à former la pensée se réunissent librement en un instant, et coopèrent à son bien, et fassent comme une espèce de symbole ou de résumé pour la grande joie de celui qui considère : la volonté, en donnant un attachement pur à la joie du Seigneur; la mémoire, une mémoire fidèle, la douceur de l'intelligence de l'expérience acquise.

61. Ainsi donc, la volonté négligée produit les pensées oiseuses et indignes de Dieu : la volonté corrompue, les perverses qui séparent du Seigneur; celle qui est droite, les pensées nécessaires pour user dé la vie; celle qui est pieuse, les idées efficaces pour recueillir les fruits du Saint Esprit, et pour jouir, de Dieu. Or, les fruits de l'Esprit Saint sont, comme l'enseigne l'apôtre, «la charité, la paix, la joie, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la mansuétude, la foi, la modestie, là continence, la chasteté. » (Gal. V, 22.) Et en toute sorte de pensée, tout ce qui s'offre à celui qui réfléchit, se conforme à l'intention de la volonté, Dieu en agissant ainsi dans sa justice et sa miséricorde, afin que celui qui est juste, soit justifié encore plus, et que celui qui est dans la corruption se souille encore davantage. Voilà pourquoi l'homme qui veut aimer Dieu, ou qui l'aime déjà, doit toujours examiner son esprit, sonder sa conscience, pour savoir ce qu'il veut entièrement, et les motifs qui le portent à vouloir ; tout ce que l'esprit désire ou hait d'un côté, et de l'autre tout ce que la chair convoite en sens contraire. Car les pensées qui arrivent du dehors, et qui tombent ensuite, et les volontés qui voltigent au-dessus de l'esprit, faisant que tantôt il veut, que tantôt il ne veut pas, il ne faut pas les ranger parmi les volontés, mais bien les mettre au rang des pensées oiseuses. Car, bien qu'on les éprouve parfois, jusqu'à en ressentir de la délectation dans l'âme, néanmoins l'esprit maître de lui les rejette et les expulse. Quant à ce qu'il veut entièrement, il doit examiner ce qu'est l'objet vers lequel à tend de cette sorte, ensuite jusqu'à quel degré et de quelle manière il veut. Si ce qu'il désire pleinement est Dieu, il faut qu'il recherche Jusqu'à quel point, il soupire après cet être admirable et saint, si c'est `mou à. se, mépriser lui-même, jusqu'à dédaigner tout ce qui est, ou ce qui peut être ; et cela non seulement d'après le jugement de sa raison, mais encore d'après le sentiment qu'éprouve son âme; de sorte que sa volonté soit plus que volonté, qu'elle soit amour, dilection, charité 'et unité d'esprit. Car c'est ainsi qu'il faut aimer Dieu. En effet, la grande volonté envers Dieu, c'est l'amour: l'adhésion ou l'union avec lui, c'est la charité, c'est la jouissance. Pour l'homme qui a le coeur en haut, l'imité d'esprit avec Dieu est la perfection de la volonté progressant vers le Seigneur, lorsque non-seulement il veut ce que Dieu veut, lorsque non-seulement il est affecté de ce sentiment, mais encore qu'il est si parfait dans l'impression d'amour qu'il' éprouve, qu'il ne peut vouloir que ce que Dieu veut. Or, vouloir ce que Dieu veut, c'est déjà être semblable à Dieu : ne pouvoir vouloir que ce que Dieu veut, c'est déjà être ce qu'est Dieu, pour qui c'est même chose, de vouloir et d'être. Aussi, il est dit avec raison, qu'alors nous le verrons entièrement ce qu'il est lorsque nous lui serons semblables, (I Joan. III, 2) c'est-à-dire, que nous serons ce qu'il est. A qui a été donné la puissance de devenir enfants de Dieu a été accordé le pouvoir, non d'être Dieu, mais a

. d'être cependant ce qu'est Dieu, d'être saints, pour être un jour entièrement heureux; or, Dieu est cela. Ils n'empruntent ici-bas leur sainteté, ils ne tireront là-haut leur bonheur à venir que de Dieu, qui est ' leur sainteté et leur béatitude.

62. La perfection de l'homme consiste à ressembler à Dieu. Ne pas vouloir être parfait, c'est pécher. Voilà pourquoi, en vue de cette perfection, il faut toujours nourrir la volonté et préparer l'amour; retenir la volonté pour qu'elle ne se dissipe pas sur des objets étrangers, garder avec soin l'amour afin que rien ne le souille. C'est pour cela seulement que nous avons été créés et que nous vivons, afin de devenir semblables à Dieu, puisque nous avons été formés à son image. Il est une certaine ressemblance avec Dieu que nul homme vivant ne dépose qu'avec la vie que le créateur de tous les humains a imprimée en tout homme, en témoignage d'une conformité meilleure et plus digne qui a été perdue, ressemblance que tout être capable de penser possède, qu'il le veuille ou non, et qui se trouve même en celui qui est stupide au point de ne pouvoir y réfléchir : c'est-à-dire, comme en tous lieus la Seigneur se rencontre présent dans sa créature, de la même sorte l'âme vivante se trouve dans le corps auquel elle est unie. Et de même que Dieu, toujours semblable à lui-même, opère semblablement dans sa créature des effets dissemblables, de même l'âme de l'homme, bien que donnant au corps une vie toujours pareille, produit par une action semblable, dans les sens du corps et dans les pensées de l'esprit, des résultats dissemblables. Cette ressemblance avec Dieu, qui existe; dans l'homme, n'est d'aucune valeur devant le Seigneur au point de vue du mérite, produite qu'elle est par la nature et non par la volonté, ou le travail de celui en qui elle brille. Mais il existe une autre ressemblance qui se rapproche davantage de Dieu, ressemblance qui, en tant que volontaire, consiste dans les vertus : en elle l'âme s'efforce d'imiter pour ainsi dire, la grandeur du souverain bien par l'étendue de sa vertu, et l'immutabilité de l'éternité par sa persévérance constante dans la sainteté. Au-dessus de cette ressemblance, il en est encore une autre. C'est celle dont il a été déjà dit quelque chose, ressemblance si exclusivement propre qu'on ne lui donne plus cette dénomination, mais qu'on l'appelle unité de l'esprit, car l'homme y forme avec Dieu un seul esprit, non-seulement par l'identité qui fait vouloir la même chose, mais encore par une unité plus énergique qui empêche de pouvoir vouloir autre chose, comme nous l'avons exposé déjà. On la nomme unité de l'Esprit, non pas seulement parce que le Saint-Esprit la produit ou en affecte l'esprit de l'homme, mais parce qu'elle est elle-même le Saint-Esprit Dieu charité : car, par celui qui est l'amour du Père et du Fils, et l'unité et la suavité, et le bien, et le baiser, et , l'étreinte et tout ce qui est peut-être commun à tous les deux, en cette unité de la vérité et vérité de l'unité; tout cela se trouve dans l'homme selon son mode à l'égard de Dieu, comme dans l'unité de substance le Fils est pour le Père, ou le Père pour le Fils; lorsque la conscience bienheureuse se trouve en une certaine manière au milieu des étreintes et sous les baisers du Père et du fils; lorsque par des moyens ineffables et qui dépassent nos pensées, l'homme de Dieu mérite de devenir, non Dieu, mais homme ayant par grâce ce que Dieu a par nature.

63. De là vient qu'en exposant la suite des exercices spirituels, l'Apôtre a sagement indiqué le Saint-Esprit par ces paroles : « Dans la chasteté, dans la science, dans la longanimité, dans la suavité, dans le Saint-Esprit, dans une charité non feinte, dans la parole de vérité, dans la force de Dieu. » (I. Cor. VI. 8.) Remarquez combien au milieu de ces excellentes vertus, il a mis, comme le coeur au centre du corps, le Saint-Esprit les formant, les ordonnant et les vivifiant toutes. Car c'est lui qui est l'artiste tout-puissant, créant la bonne volonté, portant l'homme vers Dieu, lui qui produit la miséricorde de Dieu sur l'homme, qui forme l'affection, donne la vertu, aide les efforts, pousse tout avec force et dispose tout avec suavité. Il vivifie l'esprit de l'homme et le retient dans l'unité ; comme l'âme vivifie et retient en l'unité, le corps auquel elle est unie. Que les hommes enseignent à chercher Dieu, les anges, à l'adorer: il apprend, lui seul, à le trouver, à le posséder et à jouir de lui. C'est lui qui est l'empressement de l'âme qui cherche comme il faut, la piété, dans celui qui adore en esprit et vérité, la sagesse, dans celui qui trouve, l'amour dans celui qui possède, et la joie dans celui qui savoure. Cependant, tout ce qui est accordé ici-bas aux fidèles, en fait de vision et de connaissance de Dieu, est un reflet et une énigme, aussi éloigné de la vision et de la connaissance future que la foi est éloignée de la vérité ou le temps de l'éternité; mais par moments, se réalise ce qu'on en lit au livre de Job : «Il cache la lumière dans ses mains et lui commande de se lever derechef, et il annonce par elle à son bien-aimé qu'elle est sa possession et qu'il peut arriver à jouir d'elle.» (Job. XXXVI, 32.)

64. A l'élu et au bien-aimé de Dieu, quelquefois se montre par mouvements alternatifs certaine lumière qui jaillit de la face du Seigneur (on dirait comme un flambeau qui, renfermé entre les mains, tantôt brille, tantôt est caché au gré de celui qui le tient, afin qu'enflammée par cette lueur qu'elle voit en passant et en un point, l'âme désire ardemment parvenir à la pleine possession de la lumière éternelle, et à l'héritage de la parfaite vision de Dieu : pour lui faire voir en quelque manière ce qui lui manque encore, par moments, une grâce passagère s'empare de l'homme qui aime, l'arrache à lui-même et le transporte ravi, à ce jour qui est loin du tumulte des choses du siècle, aux joies du silence; et selon sa capacité, pour un instant, en un point seulement elle lui fait voir le bien réel, comme il existe véritablement, et durant ce temps, elle opère précisément en lui le même effet; elle le rend à sa manière, conforme à l'objet qui apparaît à ses regards. Ayant appris la différence qui existe entre le pur et l'impur, l'homme revient à lui, afin de nettoyer son coeur selon la vision qu'il a eue, et afin de disposer son âme et de l'y rendre semblable : en sorte que, si jamais il est admis de nouveau au même bonheur, il se trouvera encore plus pur pour contempler et plus constant pour jouir. Nulle part le caractère de l'imperfection humaine ne se saisit mieux que dans la lumière de la face de Dieu, dans le miroir de la vision divine. Là, dans ce jour qui dure sans-cesse, voyant de mieux en mieux ce qui lui manque, l'âme corrige de plus en plus, en copiant son modèle, tout ce qui en elle pèche en s'én écartant: elle se rapproche ainsi par la ressemblance de celui dont elle s'était éloignée en cessant de lui être conforme, et par là, une similitude plus expansive accompagne une vision plus claire. Car il est impossible que le souverain bien soit aperçu sans être aimé, impossible qu'il ne soit pas aimé autant qu'il a été vu : jusqu'à ce que l'amour de l'homme grandisse et arrive à quelque ressemblance avec cet amour qui a rendu Dieu semblable à l'homme, par l'humiliation qu'il subit en prenant la condition humaine, dans la pensée de rendre l'homme semblable à Dieu, glorification qui suit sa participation à la nature divine. Et alors, il est doux à l'homme de s'humilier avec la majesté souveraine, d'être pauvre avec le Fils de Dieu, d'être semblable à la sagesse divine, éprouvant en lui-même les sentiments qui animaient N.-S.-Jésus-Christ.

65. Car, c'est la sagesse unie à la piété, c'est l'amour joint à la crainte, c'est le tressaillement accompagné de saisissement, que de considérer et que de comprendre dans un Dieu humilié jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix, dans le but d'exalter l'homme jusqu'à l'honneur de ressembler à la divinité. C'est de là que jaillissent le fleuve dont les eaux réjouissent la cité du Seigneur et le souvenir de l'abondance de la suavité du Sauveur, lorsqu'on contemple ses tendresses envers nous. L'homme alors est facilement entraîné à aimer Dieu, en pensant ou en contemplant ses amabilités qui reluisent par leur propre éclat, et qui enflamment le cœur tauds qu'il les considère avec sa puissance, ses vertus, sa gloire, sa majesté, sa bonté, sa béatitude : ce qui entraîne pareillement: l'âme aimante vers un objet si digne d'amour, c'est surtout qu'il est en lui-même tout ce qu'il y a d'aimable en lui, qu'il est tout ce qui est, si cependant un tout se trouve là où il n'y a point de partie. Le coeur pieusement affecté s'attache à ce bien par l'amour qu'il ressent, au point qu'il ne s'en retire que lorsqu'il est devenu avec lui une même chose ou un même bien. Quand cet heureux effet a été achevé en cet homme fortuné, le voile seul du corps mortel le sépare du saint des saints et de la suprême béatitude qui est au-dessus des cieux, et retarde son entrée dans la gloire : cependant, comme par sa foi et par son espérance en celui qu'il aime, il jouit de ce bonheur au fond de sa conscience, il supporte avec résignation, le peu de jours qui lui restent à passer dans la vie présente.

66. Et tel est le terme du combat du solitaire, telle la fin, la récompense, le repos qui termine ses travaux, et la consolation qui calme ses douleurs. Voilà la perfection de l'homme et sa véritable sagesse : elle embrasse et contient toutes les vertus, non comme les ayant recueillies d'ailleurs, mais bien comme les ayant produites naturellement en elle, selon la ressemblance de Dieu, ressemblance qui fait que cet être suprême est ce qui est; car, de même que le Seigneur est ce qui est, de même, en ce qui concerne le bien de la vertu, l'habitude de la bonne volonté est ainsi affectée et consolidée vis-à-vis des saintes pensées, qu'en vertu de la brûlante adhésion qui la lie au bien immuable, elle semble ne pouvoir plus en aucune manière être changée de l'état où elle se trouve. Et comme Notre-Seigneur et le saint d'Israël qui est notre roi, saisit l'homme de Dieu, l'âme sage et pieuse, en vertu de la grâce qui l'aide et l'illumine, contemple aussi les règles de l'immuable vérité, autant qu'elle mérite d'atteindre jusqu'à elles par l'intelligence que donne l'amour; et il s'en forme une manière de vie céleste et un exemplaire de sainteté : car il contemple la vérité souveraine et tout ce qui est vrai, par la vertu qui découle d'elle ; le bien suprême et tout ce qui est bien à raison de son influence; l'éternité absolue et tout ce qui dépend d'elle. Se conformant à cette vérité, à cette charité, à cette éternité; et se réglant d'après elles sans s'élever au-dessus d'elles par son propre jugement, mais portant jusqu'à elle les regards de ses désirs, en s'attachant à elles dans son amour, elle les considère, elle s'adapte et se conforme à elles, non sans faire acte de discernement, non sans examiner au moyen du raisonnement, non sans juger au moyen de la raison. Par là, les vertus saintes sont conçues et s'élèvent dans l'âme, l'image de Dieu se réforme dans l'âme, et la vie divine commence à y être ordonnée, cette vie dont quelques personnes vivent éloignées, ainsi que l'Apôtre s'en plaint (Eph. IV, 13.), la force de la vertu s'augmente et se recueille, ainsi que les deux éléments qui constituent la perfection de la vie contemplative et active, dont il est dit au livre de Job, selon les anciens interprètes : « Voici que la piété est la sagesse s'abstenir du mal, c'est la science. » Car la sagesse est la piété, c'est-à-dire le culte de Dieu, l'amour qui nous fait désirer de le voir, et par lequel, le voyant par reflet et par énigme, nous croyons et espérons en lui, et progressons de la sorte jusqu'à ce que nous le contemplions dans sa claire manifestation. S'abstenir du mal, c'est la science des choses temporelles, au milieu desquelles nous vivons : autant nous nous abstenons du mal, autant que nous nous appliquons au bien.

67. A cette science et à cette abstinence paraissent se rapporter d'abord l'exercice de toutes les vertus, et ensuite la connaissance de tous les arts de la vie que nous menons présentement. L'une de ces deux choses, c'est-à-dire l'application aux vertus, semble tendre plutôt vers les régions supérieures, parce qu'elles présentent la vertu et font sentir la suavité d'une sagesse supérieure. L'autre qui roule sur les exercices corporels, si elle n'est pas retenue par la religion, s'écoule et se perd dans la vanité des choses d'ici-bas. En ceci, comme la science est un objet saisi par la raison ou par les sens du corps, et confiée à la mémoire, si on examine sérieusement ce qui en est, ce que nous appréhendons proprement par las sens, doit être entièrement attribué à la science. Mais, ce qu'en ces mêmes matières la raison comprend par elle-même, c'est là le point où la science et la sagesse confinent. Car tout ce qui est appris d'ailleurs, c'est-à-dire par les sens du corps, entre dans l'esprit comme élément étranger et adventice. Quant à ce qui pénètre spontanément dans ce même esprit, soit par la force propre de la raison, soit par la compréhension et la vérité inaltérable des lois immuables, d'où il résulte que parfois, même les hommes les plus impies se trouvent juger avec beaucoup de rectitude, tout cela est tellement dans la raison elle-même, que c'est là précisément ce qui la constitue: ce n'est point par l'effet de quelque doctrine survenue que lui arrive la gloire d'être science, mais plutôt parce que, sur l'avertissement d'un autre, ou d'après ses propres souvenirs, elle comprend que c'est là proprement ce qui est naturellement en elle. En quoi nous trouvons surtout, que ce qui est connu de Dieu, Dieu lui-même le faisant naturellement connaître, se manifeste à l'homme, même impie. Vient ensuite l'affection naturelle pour la vertu, dont un poète païen a pu dire : « l'amour de la beauté de la vertu les a portés à haïr le mal; » enfin, le discernement de toutes les choses raisonnables, opéré par l'investigation des raisonnements. Il est une partie basse et infime de la science, c'est l'expérience animale qui se fait des choses sensibles et qui se dirige en-bas; elle se réalise au moyen des cinq sens du corps, par la concupiscence et par l'expérience de la chair, des yeux ou de l'orgueil de la vie.

68. Lors donc que la raison, conformée à la sagesse, règle la conscience et ordonne la vie, dans les régions inférieures, elle dispose à son usage la servitude et les ressources suffisantes que lui offre la nature, dans les raisonnements et dans les choses qui tiennent à la raison, elle dirige la suite de la conduite, et par l'extérieur des vertus, elle donne à la conscience sa forme. Et ainsi mue par les réalités intérieures, aidée par les supérieures, marchant vers ce qui est juste, elle se hâte d'arriver par le jugement du sens droit, par le consentement de la volonté, par l'affection de l'intelligence et par l'efficacité des oeuvres, à la liberté et à l'unité de l'esprit, afin que, comme nous l'avons dit fréquemment, l'homme fidèle devienne avec Dieu un seul et même esprit. Et c'est là la vie de Dieu (dont nous venons de parler) qui n'est pas tant un progrès de la raison qu'un désir de la perfection éprouvé déjà dans la sagesse. Car l'homme qui goûte ces sentiments est sage; parce qu'il est devenu un seul esprit avec Dieu, il est spirituel. Et c'est en cette vie, la perfection de Dieu.

69. Car, dès lors, celui qui jusqu'à ce moment a été seul ou solitaire, devient uni à Dieu, et la solitude du corps se tourne pour lui en unité de l'âme. En lui s'accomplit ce que le Seigneur, résumant toute perfection, demanda pour ses disciples, en ces termes: «Père, je veux que de même que vous et moi ne sommes qu'un, de même eux ne soient qu'un en nous. » (Joan. XVII, 14.) Voilà l'unité de l'homme avec Dieu, ou bien voilà sa ressemblance avec le Seigneur; autant il se rapproche de lui, autant il se rend semblable à lui-même, ce qu'il y a d'inférieur et d'infime en lui: afin que l'esprit, l'âme et le corps, disposés selon le mode qui leur convient, mis à leur place et estimés d'après leurs mérites, soient aussi appréciés d'après les propriétés qui les constituent; afin que l'homme commence à se connaître parfaitement lui-même, et que, progressant par cette connaissance, il se mette à s'élever jusqu'à Dieu. Quand l'affection du novice en voie de marcher, commence à tendre et à aspirer vers cette connaissance, il faut prendre garde à l'erreur qui résulte de la dissemblance, c'est-à-dire, veiller, en comparant les choses spirituelles aux choses spirituelles, les divines aux divines, à n'avoir pas des idées autres que celles que comporte un tel objet. Que l'esprit donc, en considérant la ressemblance qui existe entre Dieu et lui, forme et dispose sa pensée dé manière à éviter absolument de réfléchir à lui selon le corps, et à Dieu, non-seulement selon le corps, comme s'il était local, ni même selon l'esprit, comme s'il était muable. Car les êtres spirituels sont aussi bien éloignés de la qualité et de la nature des corps, que de toute circonscription de place ou de lieu. Quant aux choses divines, elles dominent toutes les autres réalités corporelles et spirituelles, autant, qu'immuables dans leur invariabilité, et perpétuelles dans leur éternité, elles sont étrangères à toute loi de lieu et de temps, ou bien affranchies de tout soupçon de changement. En ceci, de même que l'esprit discerne ce qui est corporel, par les organes du corps, de même ce qui est raisonnable ou spirituel, il ne le peut discerner que par lui-même. Ce qui est de Dieu, qu'il ne cherche ou n'attende de le comprendre que par le secours de Dieu seul. A la vérité, en quelques-unes des choses qui se rapportent au Seigneur, il est permis et possible à l'homme qui a l'usage de la raison, d'y réfléchir et d'y faire des recherches, comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de sa douceur, de sa bonté, de la puissance de sa vertu, on d'autres sujets de ce genre. Mais pour savoir ce qu'il est en lui-même, nul ne le peut imaginer, sinon par le sentiment de l'amour illuminé du ciel à cet effet.

70. Il faut croire cependant, et autant que le Saint-Esprit nous aidera, il faut se représenter Dieu vivant d'une vie éternelle, vivifiant tout, immuable, et produisant immuablement toutes les choses mobiles, intelligent et créant toute intelligence, et tout être qui comprend, sagesse faisant quiconque est sage; qui est vérité fixe, restant immuable, de qui procèdent toutes les vérités, en qui sont, de toute éternité, les raisons de tous les évènements qui se réalisent dans le temps. Etre souverain, qui a la vie pour essence et pour nature : il est à lui-même sa vie vivante, c'est-à-dire sa divinité même, son éternité, sa grandeur, sa bonté, sa vertu existant et subsistant en elle-même, dépassant par sa nature illimitée, tout espace et tout lieu, par son éternité, tout temps que peut assigner la raison ou la pensée: de beaucoup plus vrai, de beaucoup plus excellent, qu'il ne sera jamais possible de le comprendre. Le sens de l'amour humble et illuminé, l'atteint avec plus de certitude que n'importe quelle considération de l'intelligence; il est toujours meilleur qu'on ne le pense, et cependant, on le considère mieux qu'on ne l'exprime par les paroles. C'est là l'essence suprême d'où tout être tire son point de départ; la souveraine substance qui est au-dessus de toute expression, mais qui demeure toujours le principe de causalité de toute chose, le principe en qui notre être ne meurt pas, notre intelligence n'erre point, et l'amour n'est jamais blessé : qui est toujours cherché pour être plus suavement trouvé, trouvé avec une douceur extrême pour se faire chercher avec plus de soin.

71. Qui veut contempler cet être ineffable (qu'on ne voit que d'une façon inexprimable), doit purifier son cœur, attendu que nulle ressemblance corporelle ne le peut faire voir ou saisir à l'homme qui dort, nulle apparence grossière, à celui qui veille, nulle recherche de la raison, mais la pureté seule du cœur, le montre à celui qui l'aime humblement. C'est là, la face du Seigneur que personne ne peut regarder en ce monde sans mourir : c'est là, la beauté après la contemplation de laquelle soupire celui qui veut aimer le Seigneur son Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces. S'il aime son prochain comme il s'aime lui-même, il ne cesse aussi de l'exciter à vouloir jouir de ce grand bonheur. Quand il est admis parfois à l'apercevoir, dans cette lumière de la vérité qui se découvre à lui, il voit sans balancer une pure prévenance de la grâce; quand il en est privé, il comprend, dans la cécité qui le plonge dans l'obscurité, que son impureté ne convient pas à ce mystère de sainteté. Et s'il aime, les larmes lui sont douces et il est contraint de rentrer en sa conscience, non sans pousser beaucoup de gémissements. Nous sommes tout-à-fait insuffisants à méditer ce grand être, mais nous sommes pardonnés de celui que nous aimons et dont nous reconnaissons que nous ne pouvons ni penser ni parler comme il convient; et cependant son amour, ou le désir de son amour, nous excite et nous provoque à penser de lui et à parler de lui. La conduite de l'homme qui pense à lui est donc de s'humilier en toutes choses, de glorifier en lui-même, le Seigneur son Dieu, de devenir vil à ses propres yeux, en contemplant cette perfection infinie : pour l'amour du créateur, d'être soumis à toute créature humaine (1 S. Petr. II, 13.), d'offrir son corps, une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, et de faire de sa raison, un hommage au Seigneur. (Rom. XII, 1.) Par dessus tout, qu'il s'attache à n'être pas plus sage qu'il ne faut, mais avec sobriété; et selon la mesure de foi qu'il a reçue du ciel, de ne placer jamais son bien dans la bouche des hommes, mais de le cacher dans sa cellule et dans sa conscience, ayant toujours cette inscription au-dessus de l'une et de l'autre : « Mon secret est à moi! Mon secret est à moi ! » ( Is. XXIV, 16.)

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