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TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L’AMOUR. DU MÊME GUILLAUME.

CHAPITRE I. Que l'amour est inné dans l'homme et qu'il y a dégénéré, corrompu par le vice de la chair.

CHAPITRE II. De l'origine et des progrès de d'amour.

CHAPITRE III. D'une sainte folie de l'amour qui est requise dans l'homme véritablement religieux.

CHAPITRE IV. Du zèle et du soin qu'il faut avoir pour progresser dans l'amour et en atteindre la perfection.

CHAPITRE V. Périls et pertes que cause lu négligence de la grâce, louange de la véritable charité.

CHAPITRE VI. L'amour se conserve, même quand l'homme, comme malgré lui, obéit à la loi de la chair et du péché.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE TRAITÉ DE LA NATURE DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR. n. 14.

CHAPITRE VII. Les amours sus-indiquées sont comparés aux cinq sens du corps.

SUR LE MÊME TRAITÉ. chap. 7, n. 20.

CHAPITRE VIII. La raison et l’amour rendent l'homme indifférent à tout, et fort et intrépide pour surmonter toutes les difficultés.

CHAPITRE IX. L'auteur dépeint le séjour de plusieurs hommes religieux en un même lieu, comme une école d'amour.

CHAPITRE X. Que le goût et la saveur des choses divines sont mis dans nos âmes par le Christ.

CHAPITRE XI. Ce que nous devons à Dieu, et de la nécessité d'un médiateur.

CHAPITRE XII. On expose le dessein de la rédemption humaine.

CHAPITRE XIII. De la véritable sagesse des amis ou des enfants de Dieu.

CHAPITRE XIV. Antithèse établie entre la vraie et la fausse sagesse. En cet endroit, il est question de la vertu et de l'excellence de la véritable sagesse.

CHAPITRE XV. De l'heureuse consommation de la sagesse jusqu'à l’obtention de l'heureuse fin et du souverain bien.

CHAPITRE I. Que l'amour est inné dans l'homme et qu'il y a dégénéré, corrompu par le vice de la chair.

1. L'art des arts, c'est l'art d'aimer; la nature et Dieu, l'auteur de la nature, se sont réservés de nous l'apprendre. Car l'amour, placé en nous par le Créateur, si sa pureté n'est pas altérée par e mélange de quelques affections étrangères, s'apprend lui-même; il s'apprend à ceux qui sont dociles, dociles à la voix de Dieu. L'amour est une force qui porte l'âme par une pente naturelle, vers son lieu ou vers sa fin. Car, toute créature, soit spirituelle soit corporelle, a un certain lieu vers lequel elle est portée, et un certain poids naturel qui l'y entraîne. Le poids, a dit un esprit vraiment philosophe, n'entraîne pas toujours en bas : le feu monte, l'eau descend, il en est ainsi (les autres corps. L'homme a son poids qui attire naturellement son esprit vers les régions supérieures et son corps vers la terre, chacun selon sa fin et la place qu'il doit occuper. Car quelle est la place des corps? « Tu es terre,» dit le Seigneur, «et tu retourneras dans la terre. » (Gen. III, 19.) Quant à l'âme, nous lisons au livre de la Sagesse : « et l'esprit reviendra à celui qui l'a créé.» (Eccl. XII. 7.) Voyez le corps de l'homme corrompu, comme de tout son poids il tend vers son lieu; quand tout se passe bien et selon l'ordre, l'esprit revient à Dieu qui l'a créé; le corps à la terre, non-seulement à la terre, mais il se résout en ces éléments, dont il avait été construit et formé. Car, comme en lui la terre, l'eau et l'air réclament quelques parcelles qui leur appartiennent, quand l'harmonie qui les retenait dans l'unité vient à se dissoudre, chacune regagne de son propre poids, l'élément dont elle était émanée, et la dissolution est complète, quand elles sont revenues toutes à leur place. Est-ce corruption, est-ce pourriture, ou plutôt ne vaudrait- il pas mieux employer ici le mot de résolution ? Que chacun le juge comme il voudra. Et aucune de ces parties ne s'écarte du chemin que lui a tracé la nature ; seule, l'âme misérable, avec son esprit dégénéré tendant naturellement vers Dieu, corrompue par le péché, ne sait pas ou n'apprend que difficilement à revenir à son principe. Un poids naturel l'y sollicite sans cesse, lorsqu'elle désire la béatitude, lorsqu'elle rêve le bonheur, lorsqu'elle ne cherche qu'à être dans le repos et la joie. Bienheureux celui et celui-là seul dont le Seigneur est le partage. (Ps. XXXII. 12.) Mais cherchant le bonheur au lieu où il n'est pas, par les moyens qui n'y conduisent pas, l'homme s'éloigne du but après lequel il soupire. Aussi ayant perdu l'enseignement que la nature lui avait donné, il a besoin qu'un autre homme vienne l'instruire au sujet de cette béatitude que l'on cherche naturellement en aimant et lui dire où, comment, dans quelle contrée et , par quels chemins il la faut chercher.

2. L'amour donc, ainsi qu'il a été dit, a été placé naturellement au fond de l'âme humaine par l'auteur de tous les êtres: mais après qu'elle a perdu la loi de Dieu, il faut qu'un homme vienne l’instruire. Il ne faut pas l'enseigner, comme si elle ne possédait nullement l'amour, il faut lui montrer à le purger, et à le purger comme il faut; à le faire progresser et à savoir amener ses progrès; à le rendre solide et à savoir obtenir ce résultat. Car le sale amour de la chair a eu jadis des maîtres qui ont enseigné sa corruption, professeurs si habiles et si heureux dans la corruption qui les souillait et qui gâtait les autres, que le chantre de l'art d'aimer était contraint par les amateurs et les compagnons de sa turpitude de célébrer l'opposé de ce qu'il avait exalté avec tant d'indécence, et d'écrire pou: indiquer le remède après avoir dépeint les incendies de l'amour profane, lui qui avait mis sou esprit à la torture pour exciter cette passion, soit en renouvelant les choses anciennes exécrables par la sorte de démangeaison violente qu'elles excitent, soit en inventant de nouveaux artifices. Il ne semblait pas enseigner la frénésie de l'amour charnel, qui, dans les disciples et dans le maître, brûlait de l'ardeur des flammes naturelles sans aucun rafraîchissement de la raison; mais, par des règles indisciplinées, il en montrait la violence poussée jusqu'aux actes lascifs et par des excitations superflues, il la portait jusqu'à l’infamie de la luxure. Car, en ces hommes pervers et méchants, le vice débordant de la concupiscence charnelle, avait fait périr tout ordre naturel. Lorsqu'en effet leur esprit, de son propre poids, devait s'élever vers Dieu qui l'avait créé ; humiliés par les attraits des corps, ils ne comprirent rien, et comparés aux animaux grossiers, ils leur devinrent semblables (Ps. XLIII. 13), et ils furent de ceux dont on a dit « mon esprit ne résidera pas sur ces hommes, car ils sont chair. » (Gen. VI. 3) en leur personne «mon cœur, a-t-il été dit, « est devenu comme de la cire fondue, au milieu de mes entrailles. » (Ps. XXI. 15.) Car, placé dans une petite partie du corps (où, se trouvant comme au centre, entre les sens supérieurs et ceux de la partie inférieure, qui sont les moins dignes, le coeur régit et gouverne cette sorte de république et toute la contrée des pensées et des actions qui s'étend aux alentours), sous l'action du feu de la concupiscence charnelle, se laissant gagner par une mollesse qui le fait dégénérer, il coule tout entier en bas et au milieu des entrailles; c'est-à-dire ne goûte plus que ce qui. est du ventre, et du ventre descendant à ce qui est encore plus inférieur, confondant tout, humiliant tout, bouleversant tout, changeant le sentiment naturel de l'amour en un appétit brutal de la chair; non-seulement désirant ce qui n'est pas permis, il couvre son corps de honte dans des passions d'ignominie, et oublie sa noblesse antique, au point que lui, qui était créé pour Dieu seul, était regardé par ceux qu'il corrompait, et par ceux qui le corrompaient, comme le domicile naturel de la luxure, et comme la sentine de tous les vices. Malheureux ceux qui, malgré les énergiques réclamations de la nature, sont devenus assez vils à leurs yeux pour faire de leur âme, qui était le trône propre de Dieu, à l'exclusion de toute créature , le siège de Satan, l'égoût de toutes les pourritures et de toutes les corruptions.

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CHAPITRE II. De l'origine et des progrès de d'amour.

3. Devant donc traiter de l'amour, autant que nous le permettra celui à l'amour de qui s'appliquent avec effort les oeuvres qu'il a créées, commençant par le début la suite de tout ce récit, prenons dès son origine sa marche qui se déroule à travers les différents âges jusqu'à la riche vieillesse, remplie non de douleurs et d'infirmités, mais de l'abondance de la miséricorde. Car, de même que, par la croissance ou la décroissance des époques de la vie, l'enfant se transforme en jeune homme, le jeune homme en homme, l'homme en vieillard, changeant les noms avec les qualités, ainsi par le progrès des vertus, la volonté croit et devient amour, l'amour charité, et la charité sagesse. Nous ne devons point ignorer quel est le berceau de cet amour dont nous parlons, de quelle noble race il sort, de quel lieu il tire sa naissance. Tout d'abord donc, Dieu est le lieu de son origine. Là il est né, là il a été nourri, là, il a pris ses accroissements ; là, il est citoyen, non point étranger, mais indigène. Dieu seul, en effet, donne l'amour, et l'amour reste en lui; il n'est dû qu'à lui et n'est accordé qu'à cause de lui. Voilà ce qu'il y a à dire de son principe; quand la Trinité, qui est Dieu, créa l'homme à son image, elle imprima en lui une ressemblance qui y reproduisait comme les traits de cette même Trinité créatrice, et par là le nouvel habitant du monde, comme le semblable se rapproche de son semblable, il se serait attaché inséparablement à son principe, s'il l'avait voulu; cette facilité lui avait été accordée dans la crainte que cette sorte de Trinité inférieure, attirée, sollicitée et détournée par la vanité des créatures multiples, ne se séparât de l'unité de la Trinité créatrice et souveraine. Car, lorsque celle-ci, dans l'acte créateur, souffla et inspira sur le visage de l'homme nouveau le souffle de vie, la force spirituelle, c'est-à-dire intellectuelle, comme le donnent à entendre les mots souffle et inspiration; et la force vitale, c'est-à-dire animale, comme le fait sentir le terme de vie; elle plaça en lui, comme au point le plus solide et le plus élevé, la force de la mémoire, pour qu'il se rappelât toujours la puissance et la bonté du Créateur: aussitôt, et sans le moindre retard, la mémoire engendra d'elle-même la raison, et la mémoire et la raison produisirent la volonté. Car la mémoire a, et contient la voie par laquelle il faut tendre la raison, le but vers lequel il faut aller; la volonté marche; et ces trois principes sont comme une seule chose et trois sources d'efficacités: comme dans la Trinité souveraine, il y a une substance, trois personnes, le Père y est celui qui engendre, le Fils y est engendré, et le Saint-Esprit y procède de l'un et de l'autre; ainsi la raison est engendrée de la mémoire, et la volonté procède de la mémoire et de la raison. Donc, pour que l'âme raisonnable créée dans l'homme s'attache à Dieu, le Père réclame pour lui la mémoire; le Fils la raison, le Saint-Esprit, procédant de l'un et de l'autre, la volonté qui jaillit de ces deux principes.

4. Voilà l'origine de la volonté, voilà sa naissance, son adoption, sa dignité, sa noblesse. Avec la grâce qui la prévient, et coopère avec elle, par le bon assentiment qu'elle donne, elle commence à adhérer au Saint-Esprit (qui est la volonté et l'amour du Père et du Fils), elle se met à vouloir fortement ce que Dieu veut, et ce que la mémoire et la raison lui indiquent comme devant être l'objet de sa volonté; et en le voulant énergiquement, elle devient amour. Car l'amour n'est autre chose que la volonté très-prononcée pour le bien. * Par elle-même, la volonté est un sentiment simple placé dans l'âme raisonnable, pour la rendre capable tant du bien que du mal : du bien quand la grâce l'assiste, du mal quand, abandonnée à elle-même, elle tombe en défaillance. Pour que, du côté du Créateur, il ne manquât rien à l'âme humaine, une volonté lui a été donnée, qui peut librement se porter à droite et à gauche; en s'accordant avec la grâce qui lui porte secours, prenant la force et le nom de vertu, elle devient amour; voulant jouir d'elle-même, selon son caprice, elle éprouve en elle-même sa propre défaillance, et autant elle a de vices, autant elle reçoit de noms: cupidité, avarice, luxure et autres qualifications de ce genre.

5. A son premier début, comme au bivium de Pythagore, établie dans sa liberté, si, suivant la dignité de ses tendances naturelles, la volonté s'élève à être l'amour, elle progresse ensuite selon l'ordre de ses forces innées, et devient charité et enfin sagesse, comme il vient d'être dit. Que si, au contraire, violant l'enchaînement qui lie ses facultés, et la tendance qui les sollicite, par un juste châtiment de Dieu, entraînée précipitamment vers sa raine, environnée des ténèbres de sa confusion, elle est engloutie dans l'enfer des vices, à moins que la grâce ne vienne promptement à son secours. Mais si, abandonnant le chemin des abîmes, elle se met à diriger ses pas vers les régions supérieures; si, suivant la grâce qui la conduit et la nourrit, elle croît et passe à l'état d'amour; établie alors dans la condition de la jeunesse, de l'esprit de crainte, qu'elle éprouvait comme un enfant, elle progresse et reçoit l'esprit de piété, cet esprit qui lui fait goûter déjà une nouvelle grâce, commençant ainsi à aimer Dieu tendrement et à l'honorer, selon ce qui est écrit : «la piété est son culte » (Job XXVIII (LXX) Que ce jeune homme montre la force et la vertu naturelle non à son âge, mais au bien ; qu'il ne cesse point de ressentir les ardeurs naturelles à la jeunesse (bien que la raison l'empêche d'en abuser pour les corrompre). Que si ceux-là en ressentent les ardeurs jusqu'à la folie, qui corrompent, qui passent comme dans des rêves, hommes dont l'esprit est l'esprit des bêtes et des animaux, dont la chair, selon le Prophète, est comme la chair des ânes. (Ezech. XXII, 20) ; à plus forte raison, ceux qui vivent dans la vérité, de l'amour et sont livrés à ses entraînements spirituels, peuvent s'abandonner, à leur manière, à l'excès des saints transports de la jeunesse de l'âme. Ce serait une grande honte pour la nature, si ceux qui la corrompent étaient plus puissants pour le mal, que ne le sont pour le bien, ceux qui aiment la vérité.

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CHAPITRE III. D'une sainte folie de l'amour qui est requise dans l'homme véritablement religieux.

6. Ecoutez une sainte folie : « soit que par l'esprit, » dit l'Apôtre, » nous soyons ravis en Dieu, soit que, n'éprouvant pas ces transports, nous restions dans l'état ordinaire, c'est pour vous. » (I. Cor. V, 13.) Voulez-vous en entendre une autre Y « Si vous pardonnez leur péché, pardonnez sinon; effacez-moi du livre que vous avez écrit. » (Exod. XXXII, 32.) Voulez-vous en entendre une autre encore ? Prêtez l'oreille à la voix de l'Apôtre lui-même : « je désirais, » dit-il, « être anathème aux yeux du Christ pour mes frères. » (Rom. IX, 3.) Ne semble-t-il point que c'est la folie d'une âme saintement émue, d'être bien décidée à vouloir, ce qui est impossible en réalité, être anathème de Jésus-Christ pour Jésus-Christ 2 Telle fut l'ivresse des Apôtres à l'arrivée du Saint-Esprit, telle la folie de saint Paul, quand Festus lui disait : « vous êtes troublé, ô Paul. » (Act. XXXVI, 24.) Etait-il étonnant que l'on appelât insensé celui qui, aux portes de la mort, jugeait les juges au tribunal desquels il comparaissait pour Jésus-Christ, et s'efforçait de les gagner à ce divin maître ? Ce n'était pas ses grandes connaissances qui produisaient en lui cette folie, comme le disait le roi qui en comprenait, mais en déguisait le motif; c'était, comme nous l'avons dit, l'ivresse du Saint-Esprit, par laquelle, grands et petits, il s'efforçait de rendre semblables à lui, tous ceux qui le jugeaient. Et, pour omettre tout le reste, quelle folie plus grande et plus inespérée que de voir un homme, abandonnant le siècle, désirant et brûlant de se consacrer à Jésus-Christ, pour l'amour de Jésus-Christ, s'attacher derechef au siècle par esprit d'obéissance et pour l’amour de ses frères; que de voir un homme, ravi jusqu'au ciel, se plonger lui-même dans la boue ? Voilà le jeune Benjamin (Ps. LXVII, 28), qui dans le ravissement de son esprit, ne se sent pas lui-même, ne sent rien de ce qui est à lui, ne goûtant que celui-là seul en qui il a été entièrement transporté. Riant au milieu de leurs tourments, les martyrs étaient atteints de cette même folie. Pourquoi ne dirai-je pas, en ce sujet, ce que, dans l'excès de sa frénésie, chantait le poète lascif? « Il fait bon être fou. »

7. Il est donc ici permis à l'ardeur du jeune homme d'éclater et de suivre avec ferveur le cours de la vie religieuse; bien qu'encore en cet état, cette ardeur n'ait pas et ne doive pas avoir de retenue, néanmoins elle est soumise au frein de la raison. Il ne convient pas à la ferveur des novices d'avoir ces tendresses pour eux, et les ménagements qui les accompagnent et ces indulgences que le propre jugement fait si facilement trouver : il ne faut cependant point refuser les adoucissements que nous impose la manière de voir des autres. Chacun doit exercer envers lui-même une censure rigide, et déployer à son endroit une grande sévérité; et à l'égard de la charité paternelle qui régit, et de la suavité fraternelle qui conseille, il doit montrer une humilité obéissante et douce. Si l'une de ces deux choses vient à manquer, ou bien pour celui qui est tiède et paresseux, je n'espère pas de persévérance, ou bien pour celui qui est précipité, je redoute la chute et la ruine. C'est pourquoi l'attention du novice doit ètre, de se rendre en toute chose, insensé pour Jésus-Christ, et de dépendre entièrement de la volonté d'autrui: surtout s'il rencontre un vieillard tel que ce soit chose certaine pour lui qu'il apprend de Dieu même ce que cet homme lui enseigne. Ici, cependant, celui qui progresse et obéit ne doit point prendre la licence de juger, tant qu'on ne lui ordonne rien de manifestement contraire à la volonté de Dieu, jusqu'à ce qu'une expérience longue et patiente donnera à son esprit, l'intelligence nécessaire en ces matières. Surtout, que toujours il s'applique à s'exercer à cette obéissance dont il est dit : «purifiant vos coeurs par l'obéissance de la charité. (I. Petr. I, 22.) Car telle est la volonté du Seigneur, bien désirée et parfaite.

8. Mais, pour obtenir et conserver des biens si précieux, il faut recourir au secours d'une prière attentive et prolongée, en laquelle se trouve une foi si grande, qu'elle espère tout; une dévotion si tendre, qu'elle semble faire violence à Dieu; un amour si fort, qu'il sente recevoir dans la prière l'objet de sa demande ; une humilité si douce, qu'en toutes choses ce qu'il désire surtout c'est qu'en lui s'accomplisse la volonté du Seigneur; qu'un religieux de ce genre pratique la pureté du coeur, la sainteté du corps, le silence ou la règle dans les paroles; qu'il s'attache à avoir des yeux calmes et non arrogants, des oreilles que rien ne chatouille; à pratiquer la sobriété dans la nourriture et le sommeil, afin que ces actions n'empêchent pas les bonnes oeuvres, mais donnent la facilité pour les faire; que ses mains soient retenues, sa démarche tranquille, que ses sourires trahissent doucement la grâce du coeur, qu'il ignore ces rires qui indiquent trop peu de retenue; que ses méditations soient spirituelles et assidues; lectures opportunes, jamais curieuses ; qu'il soit animé de soumission envers les supérieurs, de respect envers les vieillards, de dilection pour les jeunes qu'il ne désire pas le commandement, qu'il aime à servir et à être utile à tous ceux avec qui il vit; que la sévérité ne le décourage pas, que la douceur ne l'épuise pas; qu'il ait pour tous, de la gravité dans son visage, dans le coeur de la douceur et de la bonté dans ses actes. C'est alors aussi le temps et le lieu de retrancher les voluptés, d'extirper tous les vices, de rompre ses volontés, afin qu'ayant coupé et retranché tous les autres désirs qui ne sont point des volontés, mais bien plutôt des simulacres, rejetons adultérins qui pullulent d'eux-mêmes, la volonté vraie et naturelle obtienne l'espoir de grandir et de profiter. Ces tendances, en effet, ne sont pas tant des volontés que des appétits de l'âme, c'est-à-dire la « concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie. (Joan. II, 16.)

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CHAPITRE IV. Du zèle et du soin qu'il faut avoir pour progresser dans l'amour et en atteindre la perfection.

9. Ici, que celui qui aime plus coure davantage; là est l'oeuvre, là est le travail; besogne qui demande bien des efforts, bien des sueurs, surtout lorsque l'amour aveugle opère ce qu'il fait sans savoir encore d'où il vient ni où il va : cet amour se sert de ses affections comme l'aveugle de ses mains, il les emploie, mais ni la main ne voit pour qui elle agit, ni le travail qu'elle exécute. De même, que celui qui a l'usage de la vue, lorsqu'il apprend à un aveugle à faire quelque ouvrage, le tient, le courbe, le dresse, le plie et le forme à agir plutôt mécaniquement que par règles et principes ; même, de par tous les moyens qui ont été indiqués plus haut, l'amour aveugle est formé extérieurement à une certaine convenance de vie et de moeurs. Quand la substance de l'homme intérieur, amollie par un long exercice de la discipline, pourra recevoir docilement l'impression et être formée selon le type des bonnes mœurs, alors il produira des fruits très-heureux de salut; alors, en réalité et non en apparence, il goûtera l'heureuse utilité de ces dispositions ou autres semblables. Car ces pratiques. que nous avons indiquées pour être observées, ne sont point encore dans l'affection, elles se trouvent dans le désir et dans l'enseignement de la raison ; l'âme chante aussi, en toutes ces circonstances humblement au Seigneur : « J'ai désiré de désirer vos justices. » (Ps. CXVIII, 20.) Cependant, comme je l'ai dit en parlant de l'aveugle bien que son oeil ne voie pas, sa main ne cesse pourtant pas d'agir; que celui qui veut avancer dans les grandes choses soit fidèle dans les petites, et que là où la largesse du Créateur lui a donné plein pouvoir, il fasse preuve de bonne volonté, c'est-à-dire en son propre corps, et qu'il accomplisse ce que dit l'Apôtre : «je parle un langage humain à cause de l'infirmité de votre chair. De même que vous avez fait servir vos membres à l'impureté et au péché, pour commettre l'iniquité, de même à présent, faites servir vos membres à la justice pour acquérir la sainteté.» (Rom. VI 19.) Comme s'il disait : quand l'amour sera devenu charité, quand l'âme sera arrivée à sa pureté parfaite, alors je vous dirai et vous marquerai des choses"encore plus divines et plus relevées. En attendant, comprenez ce langage humain : de même qu'au temps de votre ancienne négligence et de votre péché passé vous avez été affranchi de la justice, employant vos membres, nullement à la pratiquer, mais les asservissant au péché pour opérer l'iniquité; de même, désormais employez-les à servir à la justice pour obtenir la sainteté. S'il est fidèle à cette pratique, comme il a été dit, l'homme commencera à éprouver en lui ce que David a exprimé en ces termes : « en votre nom je lèverai mes mains. Que mon âme se remplisse comme de graisse et d'embonpoint. » (Ps. LXII, 5.) Si par l'influence de l'esprit, l'âme mortifie les actes de la chair (Rom. VIII, 13.), si par ses oeuvres, elle glorifie Dieu, remplie de cette abondance de la grâce et de l'embonpoint causé par le Saint-Esprit, elle commence à être renouvelée dans « l'esprit de son intelligence et à revêtir l'homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. » (Col. III, 10.)

10. Dès lors les choses commencent à prendre pour l'homme une apparence nouvelle, les dons plus excellents de la grâce, pour l'obtention desquels il avait travaillé jusque là, se communiquent à lui avec plus de facilité ; le corps, humilié par les saintes disciplines, se met, assoupli par une pieuse habitude, à obéir spontanément aux influences de l'esprit; la face intérieure de l'homme nouveau se renouvelle de jour en jour, et il est éclairé jusqu'à voir les biens du Seigneur; des manifestations fréquentes et subites de Dieu, ainsi que les splendeurs des saints raniment et éclairent, par les désirs incessants qu'elles provoquent, l'âme fatiguée, parce que, comme le dit Job, la sagesse se montrant avec joie dans les chemins, « cache la lumière dans ses mains et lui commande d'arriver de nouveau, et il annonce d'elle à son ami, qu'elle est sa possession et qu'il faut s'élever vers elle. » (Job. XXXVI. 32.) Dès lors, l'âme longtemps fatiguée commence à ressentir de petites affections douces et insolites; présentes, elle prend en elles un agréable repos; absentes, elle souffre, si elles ne reviennent pas au gré de ses désirs. Elle est semblable à une personne nourrie à la campagne et habituée à la nourriture grossière qu'on y prend; quand à sa première entrée à la cour du roi, elle a goûté ces affections que -nous venons de dire, chassée parfois avec ignominie, expulsée violemment, c'est avec beaucoup de peine qu'elle consent à rentrer dans la maison de sa pauvreté : et revenant aux portes, importunant, insistant, pleine d'anxiété, comme une mendiante manquant de tout, espérant, elle regarde en soupirant, elle lève les yeux pour voir si on lui présente quelque chose : et enfin, par ses instances et son importunité, elle triomphe de tous les obstacles et les franchit si bien, qu'emportée par la violence de son désir, elle pénètre jusque dans l’intérieur de sa maison, et sans retenue, bien qu'on doive la mettre bientôt dehors, elle s'assied à table et entend cette parole : « mangez, mes amis, et enivrez-vous, ô mes bien-aimés. » (Cant. V, 1.) Dès lors commencent à se produire en elle l'amour de la sainte pauvreté, le goût de la solitude, la haine des distractions séculières, l'usage dé la prière, la psalmodie fréquente.

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CHAPITRE V. Périls et pertes que cause lu négligence de la grâce, louange de la véritable charité.

11. Pourtant, si on n'y met obstacle, se présente une grave tentation qui retarde sérieusement la course de plusieurs, jusque-là heureuse et prospère,ou bien la ramène parfois en arrière et la fait dégénérer en torpeur et lâcheté. Ce qu'un père bon lui a donné pour qu'elle ne défaille pas en route, l'âme se met à le regarder comme bien suffisant, et y plaçant le terme de son progrès, elle cesse de marcher là où elle commence de défaillir. Bien plus, foulant aux pieds la grâce de Dieu, et se forgeant de ce don contre ce don, une vaine présomption, ou de bouche ou de coeur, elle se vante que jamais le Seigneur ne l'a abandonnée, mangeant et buvant son jugement toutes les fois que, recevant la visite et la consolation d'en haut, elle en tire la confiance qui la fait accomplir sa propre volonté et non celle de son maître. «Les ennemis du Seigneur,» s'écrie le Psalmiste, « lui ont menti, et leur temps sera dans les siècles. Et il les a nourris de la graisse du froment, et il les a rassasiés du miel sorti de la pierre. » (Ps. LXXX, 17.) Remarquez ceux qu'on a nourris, qui sont ennemis; ceux qu'on a rassasiés et qui ont trompé : faites attention qu'on parle, non du froment, mais de la graisse du froment; non du rocher, mais du miel sorti du rocher, c'est-à-dire de cette grâce divine et cachée des sacrements; dont sont rassasiés ceux qui sont convaincus d'être ennemis; car s'ils n'avaient point été ennemis, ils n'auraient pu être sitôt rassasiés. Celui, en effet, qui est rassasié ne demande rien au-dessus de ce qu'il a reçu, il en a assez : ce qu'il possède lui suffit. Comme parle l'Apôtre, « après avoir reçu une première fois la lumière, après avoir goûté le don céleste, après avoir été rendu participant du Saint-Esprit, après avoir senti la bonté de la parole de Dieu et senti en son coeur les vertus du siècle à venir, » (Hebr. VI 4), c'est, par ce péché volontairement commis après avoir connu la vérité, c'est crucifier de nouveau en soi le Fils de Dieu et le fouler aux pieds, polluer le testament de l'alliance, et faire affront à l’esprit de grâce qui a sanctifié l'âme. (Ibid. X, 29.) Qu'est-ce autre en effet de crucifier en soi le Fils de Dieu, que de faire du mal pour qu'il en vienne du bien, que de pécher avec confiance, et que de mettre tous ses excès sur la croix du Christ? O si les âmes qui sont dans cet état, entendaient ce qui suit: «la terre, qui boit la pluie qui l'arrose fréquemment et produit des herbes utiles à ceux qui la cultivent, reçoit la bénédiction de son maître; si elle produit des ronces et des épines, elle est réprouvée et près d'être maudite; le feu sera sa fin. » Mais revenons, comme dit l'Apôtre, à des sentiments meilleurs et plus voisins du salut.

12. Déjà donc le jeune homme de bonne espérance, dont le Seigneur réjouit l'adolescence, commence à croître, à devenir homme mûr et à atteindre la mesure de l'âge parfait en Jésus-Christ. Déjà l'amour en lui commence à se fortifier, à s'illuminer, à passer à l'état d'affection plus grande, de dignité plus élevée, et d'en recevoir le nom. Car, l’amour illuminé, c'est la charité, la charité c'est l'amour venant de Dieu, vivant en Dieu, tendant vers Dieu. Or, la charité est Dieu : « Dieu est charité, » dit l'Ecriture (Joan. IV, 16.) Cet éloge est court, mais il renferme tout. Tout ce que l'on peut dire de Dieu, on le peut dire de la charité, de sorte cependant que, considérée selon la nature du don qui est fait, et de la personne qui le fait, on garde le nom de substance pour ce qui donne, et le titre de qualité pour ce qui est donné ; néanmoins, par une sorte d'emphase, même le don de la charité est appelé Dieu, parce que au-dessus de toutes les autres vertus, la charité s'attache à ce Seigneur et lui est semblable. Que dirons-nous de la charité ? Nous avons entendu parler d'elle, nous ne l'avons pas connue, nous ne l'avons pas vue. L'Apôtre l'avait connue, lui; qui l'appelant une voie plus excellente, éclate tout entier en ses louanges par ces paroles : « Et je vous indique une route encore plus parfaite. Quand je parlerais les langues des hommes et des Anges, si ie n'ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant, comme une cymbale retentissante. Et si j'avais le don de prophéties, connaissant tous les mystères, et toute la science et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Lors même que je donnerais toutes mes ressources pour nourrir les pauvres, et que je1ivrerais aux flammes mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me servirait de rien. La charité est patiente, elle est douce , elle n'a pas de jalousie, elle n'agit pas à la légère, elle n'est pas ambitieuse, elle ne cherche pas ses propres intérêts, elle ne s'enfle point, ne s'irrite pas, elle ne pense pas le mal, elle ne se réjouit point de l’iniquité, elle se réjouit de la vérité : elle souffre tout, espère tout, elle supporte tout. Jamais elle ne défaille, soit que les prophéties soient accomplies, soit que le don des langues cesse ou que la science soit détruite. A présent existent ces trois choses, la foi, l'espérance et la charité : mais la plus grande de toutes, c'est la charité. » (I. Cor. XII.) Voilà le joug du Seigneur qui est suave, voilà son fardeau qui est léger: le fardeau qui porte et soutient celui qui l'a sur les épaules ; fardeau peu pesant de l'Evangile, et suave pour ceux à qui le Seigneur dit lui-même : «je ne vous appellerai point serviteurs, mais mes amis. » (Joan. XV, 15.) Ceux qui auparavant ne pouvaient porter le poids de la loi mosaïque, trouvaient ensuite légers les commandements de l'Evangile, à cause de la grâce qui aide à les accomplir. Celui qui d'abord ne pouvait obéir à cet ordre : «tu ne tueras pas » (Exod. XXI, 23) ; trouve ensuite léger « de donner la vie pour ses frères » (I. Joan. III, 16), et ainsi des autres préceptes. Car, de même que lorsqu'on charge un animal d'un lourd fardeau, qu'il repousse comme insupportable, on amène un char léger à quatre roues, c'est-à-dire l'Evangile courant par tout l'univers, et ensuite ce fardeau qu'il repoussait d'abord comme trop écrasant, il le traîne et double, sans aucune fatigue. De même encore, le petit oiseau sans plumes et sans ailes ne peut se porter lui-même , si on lui donne par surcroît le poids des plumes et des ailes, il vole sans effort : de même le pain dur, qui par lui-même ne peut être avalé, si on l'imbibe de lait ou d'une autre liqueur semblable, traverse le gosier avec aisance et facilité.

13. L'amour a donc fait d'abord quelque effort et ressenti quelque affection, c'est la charité qui arrive au résultat. Plus l'œil illuminé l'aide, plus la main de cette vertu agit légèrement et sans fatigue. D'abord, nous travaillons avec la main, ensuite avec elle nous nettoyons l'oeil. De là vient que l'Ecriture dit : «par vos commandements, j'ai compris. » (Ps. CXVIII, 104.) Déjà, l'âme commence à comprendre ses oeuvres, et à discerner ses sentiments : déjà, elle subit l'influence des vertus; de même que pour le Seigneur c'est être que d'être bon, ainsi, pour le coeur saint et juste, exister, n'est pas autre chose que vivre saintement, et justement, et pieusement : saintement, relativement à elle-même; justement, relativement à tous les hommes; pieusement, par rapport à Dieu. En vertu de l'augmentation de la grâce du Seigneur, le sentiment juste affecte l'âme du juste, de telle sorte que, dans aucune de ses pensées, de ses affections ou de ses actes elle ne sait, ou ne peut être que sainte, recevant dans tout son être, en tout ce qui concerne la justice, une atteinte pleine et comme ineffaçable. De là vient que l'Apôtre dit « La charité ne défaille jamais. » (I Cor. XIII, 8.) Parfois le sentiment, ou l'amour titube et dévie, tant que la charité ici-bas ne voit qu'en partie, par reflet et en énigme, mais toujours néanmoins, l'affection qu'elle produit, subsiste entière et solide.

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CHAPITRE VI. L'amour se conserve, même quand l'homme, comme malgré lui, obéit à la loi de la chair et du péché.

14. Autre chose est le sentiment, autre chose l'affection. Celui-là est affecté de sentiment qui, par une puissance générale et par une vertu stable et assise qu'il a obtenue par la grâce, possède son âme. Les affections sont ces impressions variées qu'apportent les muables accidents des hommes et des temps. Car la chair, affaiblie par le vice de son origine première, trébuche souvent, tombe fréquemment, se blesse gravement et souffre au-dedans dans son esprit, et souffre, bien plutôt qu'elle ne fait, ce qui se passe témérairement au-dedans, sans perdre la charité; mais, dans son amour, elle crie vers Dieu, en gémissant : » malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » (Rom. VII, 24.) De là vient que l'Apôtre dit : « pour moi, par l'esprit, j'accomplis la loi de Dieu, par la chair, j'obéis à celle du péché. » Et encore « ce n'est pas moi qui le fais, mais bien le péché qui habite en moi. » (Ibid.) C'est pourquoi celui-là, quel qu'il soit, comme l'enseigne le bienheureux Jean, ne pèche pas selon la naissance qu'il tient de Dieu, c'est-à-dire selon l'économie de l'homme intérieur, en tant qu'il déteste bien plutôt qu'il n'approuve le péché qu'opère au dehors le corps de mort, la vertu de l'origine qu'il a en Dieu, le conservant au-dedans. Que si, en attendant, l'âme est atteinte et renversée par les coups du péché, fixée profondément dans le ciel, par les racines de la charité, elle ne périt pas néanmoins : bien plus, de suite elle acquiert une vie plus active, une fécondité plus grande, et s'élève en promettant des fruits heureux. C'est ainsi, en effet, que le dit le bienheureux Jean : « Quiconque est né de Dieu, ne commet pas le péché : parce que sa semence reste en lui, et il ne peut pécher parce qu'il est né de Dieu. » Il faut considérer la force de ces paroles. « Il ne commet pas le péché, » dit l'Apôtre, ( I S. Joan. III, 6 et V,1.) car, né de Dieu, il le souffre, plutôt qu'il ne le commet : « et il ne peut pécher, » c'est-à-dire persévérer dans le péché, tandis qu'il s'applique à soumettre aussi la chair à la loi de Dieu qu'il observe par l'esprit, cette chair qui, sous l'influence de la tentation et du péché, semblait être l'esclave du péché. Quand Pierre pécha, il ne perdit point la charité : parce qu'il offensa plutôt la vérité que la charité, disant de bouche qu'il n'appartenait pas à celui à qui il était dévoué de tout son coeur. Aussi, il lava de suite le mensonge de sa négation dans les larmes que lui fit verser la vérité de sa charité. Ainsi, David, lorsqu'il pécha, (II Reg. XI) ne perdit pas la charité, mais, au coup violent de la tentation, cette vertu fut comme paralysée en lui elle ne fut pas détruite, elle tomba comme en léthargie : aussitôt qu'elle se réveilla aux accents du Prophète, aussitôt il poussa ces paroles d'un amour ardent : « j'ai péché contre le Seigneur, » et de suite il mérita d'entendre : « le Seigneur a éloigné de vous votre péché, vous ne mourrez pas. (II Reg. XII, 13.)

15. Ce qui fait encore l'éloge de la charité, c'est que l'amour est dans la foi et l'espérance; la charité est en elle-même et par elle-même. Il peut même se faire que la foi et l'espérance existent sans la charité; mais que la charité ne renferme point en elle la foi et l'espérance, cela ne peut pas être. Car la foi assure que ce que l'on aime existe, et l'espérance en promet la possession. Il aime donc celui qui aime en la foi et l'espérance, comme l'on peut aimer ce que l'on croit et ce que l'on espère seulement : la charité a déjà, elle tient et embrasse ce qui est cru et espéré. L'amour donc désire voir le Dieu qui est l'objet de la foi et de l'espérance, parce qu'elle l'aime.; la charité le chérit parce qu'elle le voit. Elle est l’oeil qui voit Dieu. Car, de même que le corps. a ses cinq sens, par lesquels il est uni à l'âme, au moyen de la vie; de même l'âme a ses cinq sens, qui l'unissent à Dieu, au moyen de la charité. De là vient que l'apôtre dit : « Ne vous conformez pas à ce siècle, mais renouvelez-vous dans la nouveauté de votre sens, afin d'éprouver quelle est la volonté de Dieu, bonne et bien plaisante, et parfaite. » (Rom. XII, 2.) En cet endroit, on voit que, par les sens du corps, nous vieillissons, et nous sommes rendus conformes su siècle mais, que par les sens de l'âme, nous sommes renouvelés en la connaissance de Dieu, en la nouveauté de la vie, selon la volonté et le bon plaisir de Dieu. Il est cinq sens corporels ou animaux par lesquels l'âme donne la sensibilité au corps qu'elle anime, (pour commencer par les inférieurs) le tact, le goût, l'odorat,l'ouïe et la vue. De même, il existe cinq sens spirituels, par lesquels la charité vivifie l'âme, c'est-à-dire, l'amour des parents selon la chair, l'amour social, l'amour naturel, l'amour spirituel, l'amour de Dieu. Par les cinq sens corporels, au moyen de la vie, le corps est uni à l'âme; par les cinq sens spirituels, au moyen de la charité, l'âme est unie à Dieu.

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE TRAITÉ DE LA NATURE DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR. n. 14.

297. Pierre, lorsqu'il pécha, ne perdit pas la charité. Ce que l'auteur dit en ce lieu, du péché de saint Pierre, saint Thomas se l'était déjà objecté (2. 2. q. 24 art. 12 ad. 2), en citant cet endroit corn me emprunté à saint Bernard, (par où vous voyez, que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on attribue ce traité au saint docteur. L’ange de l'école répond que la charité se perd de deux manières, directement et par un mépris formel, et à ce point de vue l'Apôtre ne perdit pas la charité; indirectement, lorsque par quelque passion de concupiscence ou de crainte, on fait quelque chose de contraire à la charité, et de cette manière, saint Pierre, agissant contre cette vertu, perdit la charité, mais la recouvra bien vite. Cette réponse ne sourit pas entièrement à Duval, qui en apporte une autre en ce passage (in 2. 2. q. 2 de caritate art. 7.) Cette réponse consiste à dire qu'il ne s'agit pas ici de la charité surnaturelle et théologique que chaque péché mortel fait perdre, mais d'une certaine charité acquise et d'une bienveillance humaine, qui attirait saint Pierre vers le Seigneur, disposition qui certainement ne fut pas entièrement détruite par le péché, mais qui fut seulement endormie en quelque manière : chose qu'il faut aussi dire de David. Il faut avouer néanmoins, que la solution de saint Thomas se rapporte assez à la pensée de cet auteur, qui insinue que l'Apôtre ne perdit pas la charité, parce que, dit-il, il pécha plutôt contre la vérité que contre la charité. On peut dire aussi, que ce passage est conçu en style oratoire comme nous disons qu’on ne perd pas ce que l'on recouvre bien vite. Et de nième que cet écrivain dit que celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce qu'il ne persévère pas dans le péché; de même, il a pu dire que Pierre et David, en péchant, n'ont point perdu la charité, c'est-à-dire, ne sont point restés privés de cette vertu jusqu'à la fin. L'abbé Gillebert l'a dit avec beaucoup de raison, sermon 47 sur les Cantiques n. 3., (la tache du péché), n'est pas imputée quand elle ne reste pas... parce qu'on ne sort pas lorsqu'on rentre si promptement.

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CHAPITRE VII. Les amours sus-indiquées sont comparés aux cinq sens du corps.

16. « L'amour des parents, » est comparé au tact : parce que ce sentiment, facile à tous les hommes et comme saillant et palpable, s'offre à tout le monde si naturellement, que vous ne pouvez l'éviter quand même vous le voudriez. Car le tact est un sens répandu sur tout le corps, il est ému par le contact de tous les êtres physiques : il faut cependant que l'un d'eux, ou tous les deux soient en vie pour qu'il puisse y avoir tact. De même qu'en quelqu'endroit que vous ailliez, votre corps ne, peut être sans tact, de même votre âme ne peut être sans l'affection qu'il produit. C'est pourquoi, dans les Ecritures, cet amour n'est pas extrêmement recommandé; bien plus, on le retient pour qu'il ne devienne pas excessif, le Seigneur disant . « si quelqu'un ne hait pas son père, ou sa mère, il ne peut être mon disciple » (Luc. XIV, 26.)

17. Au goût est comparé l'amour social, l'amour paternel, l'amour de la sainte Eglise catholique, dont il est écrit . « voilà combien il est bon et agréable pour des frères d'habiter ensemble. » (Ps.CXXXII, 1.) Parce que, de même que par le goût, l'existence est communiquée au corps, de même le Seigneur lui a donné la bénédiction et la vie. Bien que Je goût s'exerce par le corps, il engendre cependant au-dedans la saveur qui affecte l'âme: c'est pourquoi ce sens est excessivement corporel, en quelque partie il est aussi animal. De même, l'amour social qui résulte de l’habitation de plusieurs en un lieu, de la similitude des professions, de la ressemblance des goûts et, d'autres causes analogues, et s'entretient par des relations réciproques, semble être pour, ainsi dire fort animal. Cependant il est spirituel en très-grande partie, parce que, comme la ,saveur est dans le goût, de même en cet amour brêle. la flamme de la charité fraternelle, comme il est écrit : « c'est comme le parfum versé sur la tête, qui descend sur la barbe, sur la barbe d'Aaron, jusqu'au bord de son vêtement; c'est comme la rosée d'Hermon qui descend sur la montagne de Sion. »

18. En troisième lieu « l'amour naturel » est comparé à l'odorat, l'amour, cette affection qui chérit tout homme en vertu de la similitude de la même nature, et par l'effet de la cohabitation sans aucun espoir de retour: sortant des retraites cachées au fond de la nature et envahissant ,l'âme, il fait que rien d'humain ne lui est étranger. Ce sens paraît être plutôt animal que corporel, (je veux parler de l'odorat), pour en produire la sensation au-dedans, le corps ne fait rien qu'attirer doucement par les narines, comme au moyen d'un instrument, et quoique cette aspiration se fasse par le corps, néanmoins elle affecte l'âme et non le corps. De même, l'amour naturel parait plutôt être spirituel qu'animal, parce que, outre le sentiment naturel d'humanité, on ne considère en lui ni parenté, ni société, ni aucune relation de ce genre.

19. Au quatrième sens qui est celui de l'ouïe, on compare « l'amour spirituel, » l'amour des ennemis. L'ouïe en effet n'opère rien au-dedans du corps, mais elle agit au-dehors; frappant les oreilles, elle appelle l'âme, elle la fait sortir et écouter. Ainsi l'amour des ennemis, nulle force dé la nature, nul sentiment d'affection ne l'éveille dans le coeur, ,l'obéissance seule, qui est signifiée par l'ouïe, le produit. Aussi cet amour est appelé spirituel, et de,plus aussi parce qu'il élève l'homme jusqu'à la ressemblance de Dieu, jusqu'à la dignité de ses enfants, le Seigneur ayant dit : «faites du bien à ceux qui vous haïssent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est aux cieux, et le reste. » (Matth. V, 44.)

20. « L'amour divin » est comparé au cinquième sens, qui est celui de la vue. Comme la vue est le sens principal, de même parmi toutes les affections, l'amour divin, tient la première place. Par le moyen des yeux, tous les autres sens voient, dit-on, bien. que l'œil soit le seul à voir, ,Nous disons en effet : touche et vois, goûte et vois, et ainsi. des autres ; semblablement on dit que par l'amour divin on chérit toutes les autres choses que l'on aime comme il convient : puisqu'il est plus clair que le jour qu'il ne faut rien aimer que pour Dieu, et qu'on n'aime point la chose que l'on chérit à cause d'une autre, mais bien plutôt celle pour laquelle on l'aime. De là vient qu'il est dit : « De qui toute paternité tire son nom dans les cieux et sur la terre. » (Eph. III, 15.) La vue est une force de l'âme puissante, pure et sans mélange ; ainsi en est-il de l'amour divin, il est puissant, car il opère de grandes choses ; il est pur, car, comme le dit un Docteur, rien de souillé ne le pénètre. En effet, Dieu dédaigne d’être aimé avec quelque autre chose qui n'est pas aimée pour lui. La vue est aussi placée dans la région la plus insigne du corps, qui lui sert comme de citadelle, et selon la manière dont le corps est disposé, elle a au-dessous d'elle d'après leur ordre, leur dignité et lent puissance, les organes de tous les autres sens et les sens eux-mêmes, les uns, pour ainsi parler, plus animaux étant plus rapprochés, les autres, plus corporels, plus éloignés. Le plus bas et le plus noble de tous, le toucher, bien qu'il semble répandu sur tout le corps, a cependant son foyer propre dans les mains. De même, l'esprit qui est la tête de l'âme et ce qu'il y a de principal dans l'esprit, doit être le siège de l'amour de Dieu, afin que de là, cet amour ait en sa puissance, régisse et illumine tous les autres amours; pour qu'il ne se trouve en eux, rien qui se dérobe à sa lumière et à sa chaleur, il a plus rapprochés de lui ceux qui sont plus spirituels, et plus éloignés, ceux qui sont plus animaux et plus grossiers ; heureux effet, qui sera produit lorsque nous aimerons le Seigneur notre Dieu de tout notre coeur, et de toute notre âme, et de toutes nos forces et notre prochain comme nous-mêmes. Le sens de la vue, ainsi que nous l'avons dit, ayant son centre dans la plus noble partie du corps, semble vouloir viser à quelque chose qui s'élève au-dessus de la force de la nature animale, et, autant que cela lui est possible, il s'efforce d'imiter l'esprit et la mémoire volant en un moment à travers le milieu du ciel, parcourant dans sa course rapide de grandes étendues de terres : de même, l'amour illuminé de Dieu, ayant son séjour dans l'âme chrétienne, l'élève jusqu'à une certaine ressemblance avec la puissance divine, quand il lui fait voir toute créature petite et étroite et même nulle en comparaison de Dieu; quand il lui inspire la confiance que tout ce que possède le Père est à elle; quand tout lui coopère à bien (Rom. VIII, 28); lorsque, soit Paul, soit Céphas, soit la mort, soit la vie, soit tout ce qui existe, tout est pour elle: « et tout le monde est la richesse de l'homme fidèle.

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SUR LE MÊME TRAITÉ. chap. 7, n. 20.

298. Tout le monde est la richesse de l'homme fidèle. Les septante rapportent ce texte au chapitre XVII des Proverbes, après le verset 4; (il manque dans l'hébreu, le chaldéen et le latin); en ces termes : Pour qui est fidèle, tout est plein. de richesses; pour qui est infidèle, il n'y a pas même une obole. On retrouve souvent cette sentence chez les saints Pères. Dans saint Jérôme, lettre 103 à Paulin, «à qui croit, tout le monde est richesses; l'infidèle a besoin même d'une obole. Dans saint Augustin, liv. V, confes. chap. 4, et lettre 511 à Macédonius, vers la fin; déjà, dit-il, si nous considérions avec prudence ce qui est écrit : pour l'homme fidèle, tout le monde est plein de richesses, etc. Cassien explique ce passage, confes. 24, chap. 26. Saint Bernard l'emploie dans la vie de saint Malachie dont il dit que, pauvre en ressources, mais riche en confiance en Dieu, il ne manqua pas de fonds pour édifier de vastes monastères. Voy. chap. 28, n. 63.

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CHAPITRE VIII. La raison et l’amour rendent l'homme indifférent à tout, et fort et intrépide pour surmonter toutes les difficultés.

21. La charité est donc la lumière naturelle, créée par l'auteur de la nature, pour voir le Seigneur. Dans cet, organe de la vue, il y a deux yeux, palpitant toujours par une attention naturelle à la lumière qui est Dieu : l'amour et la raison. Quand l'un fonctionne sans l'autre, il ne gagne presque rien. Tous les deux peuvent beaucoup lorsqu'ils s'aident, lorsqu'ils ne forment qu'un seul oeil, cet oeil dont l'époux parle dans les cantiques : « vous avez blessé mon coeur, ô mon amie, par un seul de vos yeux. » (Cant. IV, 9.) Ils travaillent beaucoup, chacun à sa manière, en ce que l'un d'eux, c'est-à-dire la raison, ne peut voir Dieu qu'en ce , 'il n'est pas, en ce que l'amour ne peut consentir à se reposer qu'en ce qu'il est. Que peut en effet trouver la raison par ses efforts, quelle réalité peut-elle saisir, dont elle ose dire, voilà mon Dieu? Elle ne peut trouver ce qu'il est, qu'autant qu'elle découvre ce qu'il n'est pas. Car elle a ses sentiers fixés, ses routes désertes qu'elle suit : quant à l'amour, il progresse davantage par ses défaillances, et son ignorance comprend beaucoup plus. La raison, parce qui n'est pas, semble parvenir à ce qui est, et l'amour dédaignant ce qui n'est pas, se réjouit de défaillir au sein de ce qui est. (C'est de là en effet qu'il est sorti, et naturellement, il soupire après son principe et tend vers lui. La raison a plus de retenue, l’amour éprouve plus de béatitude.) Ces deux principes se prêtent, comme je l'ai dit, un mutuel secours, la raison enseigne l'amour et l'amour illumine la raison; la raison cède aux affections de l'amour et l'amour consent à être retenu dans les bornes de la raison : ils sont capables de grandes choses. Mais que peuvent-ils ? De même que celui qui progresse ne peut avancer en cette matière ni apprendre que par l'expérience, de même il ne lui a pas été possible de communiquer ce qu'il veut à celui qui ne l'a pas éprouvé : parce que, comme il est dit au livre de la Sagesse : « l'étranger ne sera pas admis à partager sa joie. » (Prov. XIV, 10.)

22. Et déjà, l'âme tendrement nourrie, dans ces délices et cette suavité, et parfois brisée par les corrections de la bonté de son père, la dilection devient alors forte comme la mort, le doux glaive de la charité la détache de l'amour et de l'affection du siècle, la tuant de la même manière que la mort fait périr le corps ; au point que l'on peut dire d'elle ce qui a été écrit d'Enoch, qu'on ne la rencontre plus dans le siècle, «parce que le Seigneur l'a enlevée. » (Gen. V, 24.) Par sa mort, le corps est mortifié en tous ses sens : mais l'âme, en mourant, gagne davantage, elle est vivifiée et fortifiée en les siens; elle marche avec constance et prudence dans tous ses sentiers et dans toutes ses routes, là où jusqu'alors, dans ses bons sentiments, ignorant, doutant et tâtonnant, elle osait à peine mettre le pied. « Car la force du simple, c'est la route du Seigneur. » (Prov. X, 29.) Elle se mortifie donc des actions et des affections du siècle, comme le dit l'apôtre Saint Paul : « pour moi, » s'écrie-t-il : « le monde m'est crucifié et je suis crucifié au monde. » (Gal. VI, 14.) L'un ne prenant nul souci de l'autre, bien liés par leurs attaches particulières, ils ne pouvaient ou ne voulaient se rapprocher : Saint Paul et le monde étaient crucifiés l'un pour l'autre. Cependant, bien que la vie de Paul fût toute dans les cieux, il ne refusait pas, quand cela était nécessaire aux hommes, de descendre sur la terre. C'est pourquoi, il s'écriait en gémissant: «je désire être dissous et me trouver avec le Christ, c'est le mieux pour moi. » (Phil. I, 23.) Et qu'y a-t-il de préférable au bonheur d'être avec le Christ ! Jésus-Christ étant avec Saint Paul, comme le Seigneur lui-même le dit : « voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation du siècle, » (Matth. XXVIII, 20.) Jésus-Christ, dis-je, étant avec Saint Paul, voilà ce qui rassurait grandement cet Apôtre : mais que Saint Paul fût avec Jésus-Christ, soit ici-bas par la contemplation, soit au ciel par la présente dans la, gloire, voilà le grand et le- glorieux, bonheur de ce fervent disciple. L'amour de Dieu l'attirait donc vers le ciel : mais l'amour du prochain,le retenait sur la terre, comme un poids suspendu à son cou. D'où vient qu'il dit à la suite: « Mais à cause de vous, il est nécessaire que je reste sur la terre. » (Phil. I, 24. )

23. Le sentiment de la charité s'attachant donc inséparablement à Dieu et formant tous ses jugements à la lumière qui jaillit de sa face, pour agir ou s'arranger au-dehors, comme la bonne volonté du Seigneur, parfaite et bien plaisante, lui parle au-dedans, n'a rien de plus doux que de contempler toujours ce visage et d'y lire, comme dans un livre de vie, les règles d'une sainte vie, de les comprendre, d'y illuminer sa foi, d'y fortifier son espérance et d'y réveiller sa charité. Car l'esprit de science apprend clairement à l'âme sainte ce qu'il faut faire et la manière de le faire; l'Esprit de force lui donne la puissance de l'accomplir; et l'Esprit de conseil lui en fait disposer les moyens. Et quand cette âme s'attache au Seigneur, elle lui devient semblable par la piété de la dévotion et par l'unité de la volonté. Mais lorsqu'elle est contrainte de revenir aux hommes et aux choses humaines, et, dé quitter cette loi brillante du visage de Dieu, soit par ses actes, soit par ses paroles, en vertu d'une sorte d'éclat glorieux et par la grâce de l'homme extérieur qui se montre au-dehors, elle rapporte et présente aux hommes une face réjouie par l'huile de la charité du Seigneur par l'apparence extérieure de sa bonté et par la grâce qu'elle fait paraître, elle impose , ou produit dans les autres un respect tel qu'elle obtient de suite, là où elle la veut, leur prompte obéissance. Car, bien que sortant parfois de ce sanctuaire caché, elle se montre le visage armé de cornes et terrible (Exod XXXIV, 29.) pour corriger les vices et les moeurs corrompues de ceux qui pèchent et se trompent, animée par la vérité et la sévérité des jugements brillants dans l'éclat du visage de la face de Dieu, là même où elle parait tout faire et disposer en nombre, poids et mesure (Sap. X, 21) pour corriger les écarts selon la loi inaltérable de la vérité, sa sévérité parait charité et sa colère est regardée comme un châtiment infligé par la charité. Aussi les roues en qui se trouve l'esprit de vie marchent sans cesse pour accomplir la volonté du Seigneur, et ne reviennent jamais en arrière pour faire la leur. Si on leur ordonne de commander, elles commandent avec sollicitude; si on leur dit d'obéir, elles obéissent avec humilité: s'il faut qu'elles soient avec d'autres personnes, elles y sont avec charité. Si ces hommes intérieurs sont prélats, ils sont comme des pères envers leurs enfants; s'ils sont sujets, ils deviennent des enfants à l'égard de leurs parents : s'ils vivent avec leurs égaux, ils se font les serviteurs de tous leurs frères. Leur coeur est tendre pour tous, ils consentent avec douceur à tout ce qui est bon; ils vont au-devant des autres avec joie, vivent avec eux en bonne grâce, et s'en séparent en faisant éclater leur charité. A l'égard de ceux qui,sont plus petits qu'eux, en toute manière, ils montrent dans leurs actions, la tendresse de leur attachement; à l'égard de leurs pères, ils déploient une charité qui va jusqu'à la sujétion; à l'endroit, de ceux qui sont plus élevés qu'eux, ils poussent le respect jusqu'à la servitude. Ils ne cherchent pas leurs propres intérêts, mais les intérêts de tous. (Si cela est possible, en ce qui leur est contraire, ils adoptent souvent, comme leur propre bien, ce qui est avantageux à tous.) Et par-dessus tout cela, tout ce que cette loi souveraine réglera, ils trouvent facile d'y plier les membres de leur corps et leur bonne volonté, quand ils, auront reçu les arrhes et le,gage du Saint-Esprit, servitude à la créature, assujettissement dans leurs membres, qui en peu de temps se changera en la gloire de l'adoption et la, manifestation des enfants de Dieu.

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CHAPITRE IX. L'auteur dépeint le séjour de plusieurs hommes religieux en un même lieu, comme une école d'amour.

24. Mais venons-en à cette société d'esprit à cette vie louable de discipline dont parle l'Apôtre, (Phil. II, 2), à cette agréable cohabitation des frères en un même séjour, lieu sacré où Dieu verse la bénédiction et la vie, dont le Seigneur dit : « Ne craignez pas, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume. » (Luc. XII, 32.) Cette existence réglée, si digne d'éloges, tira son origine des Apôtres, qui l'avaient apprise du Seigneur ou du Saint-Esprit, dont la vertu venait de les revêtir tout récemment : ils établirent un genre de vie tel que toute la multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et qu'une âme tout était commun entre eux et ils résidaient sans relâche dans le temple avec une unanimité parfaite. (Act. IV, 32 et V, 12.) Imitant ce genre apostolique, plusieurs n'ont d'autre maison ou d'autre refuge que la maison de Dieu, que la maison de prière. Tout ce qu'ils font, ils le font au nom du Seigneur; habitant ensemble, ils vivent sous une seule loi, sous une seule règle, n'ayant rien en propre, ils n'ont en leur pouvoir ni leur corps ni leur volonté. Ensemble ils dorment, ensemble ils se lèvent; ils prient en commun, ils psalmodient et font leurs lectures en commun. Leur résolution fixe et immuable est d'obéir. à leurs supérieurs, et de leur être soumis. Ceux-ci de leur côté, veillant sur eux comme devant rendre compte de leurs âmes, leur disent ouvertement ce que Godolias dit au peuple d'Israël comme nous le lisons dans Jérémie : « pour moi, je répondrai aux Chaldéens qui viennent vers vous. Pour vous, recueillez le froment, le vin et l'huile dans vos tonneaux et habitez tranquillement vos villes. » (Jerem. XL, 10.) Immolant tous les jours au Seigneur de leur coeur, Isaac, leur joie, le fils de la femme libre, le fils de la promesse, ils réservent et conservent Ismaël l'enfant de la servitude, lorsque pour l'amour de leurs sujets, ils négligent le fruit de l'esprit, se donnent à l'oeuvre de leur salut, et placent après le soin de les servir tout le désir de leur propre avancement : leur prêchant le sabbat continuel, l'affranchissement des soucis du siècle, et les rendant étrangers aux inquiétudes que font naître les besoins. Résumant en très-peu de points leurs nécessités, ils vivent de peu. Leurs vêtements sont vulgaires, leur nourriture sobre, tout le reste est déterminé dans des limites indiquées par la règle, de sorte que chacun n'a pas' plus qu'il n'est permis d'avoir et pas plus que ce qui suffit à tous les autres; de sorte aussi que chacun ne désire point posséder davantage, s'il a ce qu'il est permis de posséder.

25. Cette vie n'est-elle pas plutôt un paradis céleste qu'un genre d'existence terrestre? Mais en 'ce paradis, les supérieurs seuls ont la permission de manger assidûment de l'arbre de la science du bien et du mal, c'est-à-dire, de distribuer les sages décisions dictées par la prudence; pour ce qui est des inférieurs, à qui il appartient d'obéir et non de juger, quiconque y portera la main, sera puni de mort. Tous, à chaque instant, s'appliquent à garder le silence de bouche, se parlant réciproquement par l'affection du coeur. Les fréquentes exhortations de ceux qui commandent, mettent l'huile sur le feu, bien que leurs exemples excitent encore davantage l'édification mutuelle. On se prévient à l'envie de tolite sortes d'honneurs et d'attentions, selon la recommandation de l'Apôtre, se provoquant, se comblant mutuellement de bons offices qui enflamment la charité. (Hebr. X, 24.) On ne souffre pas qu'un seul des frères soit solitaire, pour que cette parole de Salomon ne tombe pas sur lui : « Malheur à qui est seul! » (Eccles. IV, 40.) On regarde comme solitaire celui qui ne veut pas recevoir de compagnon dans sa conscience par l'aveu, ou celui qui trouble la société des frères par des inventions nouvelles et isolées. Quand la chose l'exige, il est permis d'avoir un doux entretien sur les choses nécessaires à l'âme ou au corps s'il n'y a pas de nécessité semblable, le silence parait bien plus agréable. On trouve partout un zèle si ardent et si continu pour l'oraison, que tout lieu où se trouve la majesté de la puissance divine paraît une place propre à la prière : le chant des psaumes est une mélodie si pieuse, si harmonieuse et si fervente : la vie, les pratiques, les bons sentiments, reproduisant l'accord si juste des psaumes. semblent représenter et immoler à Dieu une musique rédigée, non selon les règles du chant, mais selon les prescriptions de la charité. Dans les exercices communs de cette charité, dans la grâce qui éclate de tontes parts en eux, dans leurs visages, dans leurs corps et dans leur extérieur, voyant reluire la présence de la bonté divine, les religieux l'embrassent avec tant d'ardeur en leurs prières, que, semblable à des Séraphins, (Is. VI, 3.) l'un enflamme l'autre à aimer Dieu, et que jamais l'édification que l'un cause ne peut suffire à égaler celle que l'autre lui rapporte.

26. Voilà l'école spéciale de la charité; c'est là que ses règles sont étudiées, là que ses exercices se pratiquent, et que les solutions se trouvent non pas seulement par les raisonnements, mais surtout par la vérité et l'expérience des choses que constate la raison. Là, si quelqu'un est fatigué de marcher, s'il reste près des bagages qu'il mène avec lui, ayant encore des effets, c'est-à-dire ses fardeaux et ceux de ses frères avec les nécessités qui les suivent, il ne mourra pas, aucune loi ne le contraint de revenir en arrière, ni de marcher toujours en avant. Si, resté fidèle, il garde les bagages, dans le triomphe de la victoire, il diffèrera à peine de celui qui aura poussé le combat plus avant. N'est-ce pas un lieu où sont les bagages, l'endroit où nous supportons ceux qui nous oppriment par leur puissance, qui foulent notre tête aux pieds, pour ainsi dire, les ennemis qui couvrent de coups notre dos; les fils qui s'attachent dans leurs embrassements au milieu de notre coeur? Au-dehors les luttes, au-dedans les craintes, la sollicitude qui tous les jours, qui à chaque instant nous fait veiller sur toutes choses. Mais l'âme a encore Idithum, où elle doit se rendre; il lui reste encore un chemin considérable à parcourir, avant d'arriver à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob. Il n'est pas permis cependant d'aller au-delà avec des fardeaux, mais la vieillesse a droit à des égards. Car c'est alors que commence la vieillesse, cette vieillesse qui est vénérable non à cause du nombre des années, mais à cause du nombre des vertus, jours saintement blanchis qui annoncent la maturité de la sagesse, sentent le repos des fatigues et annoncent la récompense d'une carrière de lutte bien fournie.

27. Car la sagesse, qui entreprend de fournir la carrière du véritable progrès ne rejette pas la charité, elle ne l'abandonne pas, mais elle la prend avec elle : seulement ce qui lui pèse, ainsi q,_e nous l'avons dit, c'est de porter ses fardeaux, elle qui, veillant sur les affaires des autres, s'efforce 'de se disposer et de se préparer à entrer dans la joie du Seigneur. Elle déteste donc toute espèce de soucis, et si parfois elle entreprend des travaux, elle n'aime point les préoccupations qu'ils causent. Ce n'est pas que les forces lui manquent pour les supporter; mais c'est qu'elle hait l'empêchement qu'elle rencontre. Le Seigneur excitant l'âme à progresser dans cette voie d'avancement et l'appelant à entrer, comme il a été dit, dans la joie de son Seigneur : tu aimeras, lui crie-t-il, le « Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toutes tes forces et de tout ton esprit. (Deut. VI 5.)

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CHAPITRE X. Que le goût et la saveur des choses divines sont mis dans nos âmes par le Christ.

28. Nous devons avoir absolument quatre sortes de sentiments pour Dieu et les lui consacrer entièrement. Quand le Seigneur dit : « de tout ton coeur, » il réclame toute la volonté; « de toute ton âme, » il veut tout l'amour : «de toutes tes forces, » il désigne la force de la charité ; « de tout ton esprit, » il indique la jouissance de la sagesse. D'abord la volonté pousse l'âme vers Dieu, l'amour l'excite, la charité le contemple, la sagesse le goûte. La place digne de la sagesse, c'est l'esprit. On l'appelle « mens» parce qu'elle se souvient (meminit) ou parce qu'elle domine (eminet) dans l'âme : aussi on le donne pour siège à la vertu qui s'élève au-dessus de toutes les vertus de l'âme. Car l'esprit est une certaine puissance de l'âme par laquelle nous nous attachons à Dieu et nous le goûtons : or, cette jouissance se produit en vertu d'une sorte de goût divin, d'où vient le mot de sagesse. Cette saveur se sent par un certain goût. Ce goût, personne ne le peut exprimer que celui qui mérite de l'éprouver: « goûtez et voyez que le Seigneur est doux. (Ps. XXX, 9.) Par ce sens, selon l'Apôtre, on goûte la parole de Dieu, on goûte aussi les richesses du siècle à venir. (Heb. VI 5.) C'est donc sur ce goût, qui renferme la saveur qui fait la sagesse, que nous devons faire des recherches plus profondes. En premier lieu, il faut dire qu'encore que celui qui monte arrive par degrés au point élevé de la sagesse, néanmoins si à chacun de ces degrés, jusque et y compris le dernier, la sagesse (ainsi qu'elle l'enseigne elle-même dans le livre qui porte son nom), n'avait pas cherché ceux qui la cherchent et ne fût point venue à leur rencontre dans les chemins, se montrant à eux avec joie, (Sap. VI, 14.) ni la volonté n'eût mû l'âme, ni l'amour ne l'eût excitée; la charité n'eût pas contemplé le Seigneur et la sagesse n'eût pas éprouvés sa jouissance. C'est pourquoi continuons à parler de ce goût, ainsi que nous l'avions entrepris.

29. Le corps du Christ est l'Église universelle, soit de l'ancien, soit du nouveau Testament. A la tète de ce corps, c'est-à-dire, à la partie première, plus ancienne et supérieure, qui est la primitive Eglise, se trouvent quatre sens, la vue, l'ouïe, l'odorat et le toucher. «Les yeux» sont les Anges à cause de la pénétration avec laquelle ils contemplent «les oreilles » sont les Patriarches, à cause de la vertu d'obéissance qu'ils ont si bien pratiquée; les « narines » ou l'odorat sont les Prophètes qui ont senti ou connu les choses éloignées : « le toucher » est un sens commun à tous. Tous ces sens, avant l'arrivée du médiateur, étaient dans la tête, mais ils étaient languissants, parce que la partie inférieure du corps était morte, à cause de l'absence d'un seul sens, c'est-à-dire du goût, sans le secours duquel le corps ne pouvait point vivre, ni le sens jouir de l'énergie de son activité et de sa vertu. Car présentez, offrez, mettez autour de tout le corps ce qui se rapporte à sa nourriture, si le goût seul manque, de quoi vous servira ce travail? Placez de la viande dans les oreilles, garnissez-en les oreilles ou mettez-en dans telle autre partie que vous voudrez, cet effort pourra nuire, il ne servira certainement de rien. Le goût est accompagné d'une certaine douceur de saveur que l'âme éprouve en son intérieur d'une manière spéciale, qui ne peut être communiquée aux autres sens, et par laquelle elle reçoit, elle juge et discerne tout, et anime tous les autres sens et leur donne leur propre vigueur en se soutenant elle aussi. Placé sur les confins de la tête et du corps, c'est-à-dire dans le gosier, comme pour les réunir, l'organe du goût désigne celui qui, par la condition de la chair qu’il a prise, a été placé un peu au-dessous des Anges, de Moïse, d'Elie et des autres Patriarches, et des autres prophètes. Par les exemples de patience et d'humilité qu'il' a laissés, il s'est rendu en une certaine manière plus humble et plus petits.. qu'eux : lorsque ces personnages, en vertu de leur puissance, renversent les ennemis du Seigneur et leurs propres adversaires, lui, donne cette leçon à ses disciples : « Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche. (Matth. V, et Luc. VI 29.)

30. Venu après les Prophètes et les Patriarches, sur les limites de la loi et de la grâce, de l'union de la tête et du corps, par les mystères d e son incarnation, de sa passion et de sa résurrection, tout ce qui est utile ou principe de vie pour le corps, l'homme-Christ Jésus le goûte comme dans sa bouche, c'est-à-dire le comprend' et le transmet à soli corps pour le comprendre, le savourer par le goût intérieur de sa divinité (goût par lequel il est devenu pour nous (I Cor. I, 20.) sagesse de Dieu), et ainsi nous le rend sapide et utile. Ayant la vie en lui, vivifiant et y conformant son corps mystique, il réjouit les Patriarches et les Prophètes en leur montrant son jour, ainsi qu'il le dit lui-même : « Abraham votre père a tressailli pour voir mon jour; il l'a vu et il s'est réjoui » : » (Joan. VIII, 56.) joie et vie pour tout son corps; de sorte que dans le tressaillement de notre esprit, à ce contact spirituel, vivifiés et confirmés, nous crions : « ce que nous avons vu et entendu, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie. » (I S. Joan. I, 1.) Aussi dans toutes nos prières nous ajoutons, « par Notre-Seigneur Jésus-Christ,» soit parce que nous dirigeons toutes nos souhaits et. tous nos sacrifices vers Dieu le père par son Fils qui est notre médiateur, soit parce que tout ce que nous attendons du Père des lumières, bien excellent et don parfait, (S. Jac. I, 17.) nous demandons de le recevoir en nous, non par l'oreille, non par les narines, mais nous demandons dé le percevoir par son entremise, lui qui est notre bouche, notre goût, notre sagesse, afin de pouvoir en tirer notre profit.

31. Voilà le goût que produit en nous, par Jésus-Christ, l'intelligence spirituelle, l'intelligence des Ecritures et des mystères de Dieu. De là vient que lorsqu'après sa résurrection, le Seigneur apparut à ses disciples, « alors, » dit l'Evangeliste, « il leur ouvrit le sens, pour qu'ils comprissent les Ecritures. » (Luc. XXIV, 115.) Car lorsque nous commençons non-seulement à comprendre mais encore, pour ainsi parler, à palper et à toucher de la main, par notre propre pratique, le sens secret de l'Ecriture et la vertu des mystères et des sacrements du Seigneur, (ce qui n'a lieu que par un certain sens de la conscience et par la connaissance de l'expérience comprenant, je dirai plus, lisant en son intérieur et sentant la bonté de Dieu et la vertu que par sa bonté puissante et son énergie efficace, la grâce elle-même opère dans ses propres enfants); alors enfin la sagesse accomplit le travail qui lui est propre; alors, ceux qu'elle juge dignes de son onction, elle les instruit de tout; alors, apposant sur nous le sceau de la bonté divine, après avoir apaisé et adouci tout notre intérieur, elle y laisse son empreinte et sa forme; si elle y rencontre les choses pures, elle les y inculque plus profondément, si des choses dures, elle les brises jusqu'à ce que l'âme recevant la joie du salut de Dieu et fortifiée par l'esprit principal de la sagesse, elle chante heureuse à Dieu : « la lumière de votre visage, ô Seigneur, s'est imprimée sur nous, vous avez mis l'allégresse dans mon coeur. » (Ps. IV, 7.) D'où vient que le Seigneur a dit : « c'est la vie éternelle, de vous connaître vous, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé. » (Joan. XVII, 3.) Bienheureuse science qui renferme la vie éternelle! Cette vie vient de ce goût, parce que goûter, c'est comprendre. Réjoui et confirmé dans cette sagesse par ce goût qui lui en faisait éprouver la saveur, celui qui s'appelait le plus médiocre des Apôtres s'écriait: « à moi, le moindre des saints a été accordée cette grâce de prêcher parmi les nations, les insondables richesses du Christ et de montrer à tous, quelle est l'économie du sacrement caché depuis les siècles en Dieu qui a tout créé, afin que soit manifestée aux princes et aux puissances dans les hauteurs des cieux par l'Eglise la sagesse multiforme du Seigneur selon la disposition des siècles dans le Christ Jésus Notre-Seigneur, en qui nos avons confiance et accès par la foi que nous avons en lui. » (Eph. III, 8). Et un peu plus bas : « C'est pourquoi, » dit le même écrivain sacré, « je fléchis les genoux devant le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité tire son nom au ciel et sur la terre, afin que, selon les richesses de sa gloire, il nous donne de sentir la vertu se corroborer en nous, que par son Esprit le Christ habite en vos coeurs en l'homme intérieur, enracinés et établis par la foi sur la charité, afin que vous puissiez comprendre quelle est sa largeur, son étendue, sa sublimité et sa profondeur. » Attachons-nous ici à bien examiner ce passage, pour tâcher, si cela nous est possible, de pénétrer en quelque manière dans la profondeur de la sagesse de l'Apôtre.

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CHAPITRE XI. Ce que nous devons à Dieu, et de la nécessité d'un médiateur.

32. Nous devons deux choses au Seigneur par rapport à quatre attributs qui sont en son sein. En lui se trouvent la puissance, la sagesse, la charité, la vérité ou l'éternité, ce qui est la même chose. Rien n'existe véritablement que ce qui est immuable. A ces qualités il convient que nous répondions de deux manières. A la puissance, qui peut nous punir, à la sagesse que rien ne peut tromper, nous devons une crainte sincère, c'est-à-dire, une crainte que ne contrarie point la torpeur de la sécurité ou la ressource de la simulation. Cette simulation a lieu, ou bien quand nous trouvons trop de fatigue en ce qui est commandé, ou bien quand nous plaçons en Dieu une miséricorde qui n'est pas raisonnable. A la charité et à la vérité, nous devons un amour véritable, c'est-à-dire, un amour que n'altère point la tiédeur du sentiment ou le scrupule du doute; à la charité qu'est-il dû sinon la charité? La vérité de la charité ou la charité de la vérité écarte toute atteinte de défiance. Je parle de cette crainte soupçonneuse que la charité n'aime pas, que la vérité ne puisse tromper, que l'éternité ne vienne à cesser. D'où vient que saint Paul dit : « Pour que vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est l'étendue, la largeur, la sublimité et la profondeur. (Eph. III, 18.) Dans la sublimité remarquez la puissance : dans la profondeur, la sagesse; dans l'étendue, la charité; dans la longueur, l'éternité ou bien la vérité. Voilà la croix de Jésus-Christ. Et ailleurs, le même Apôtre exprimant avec plus de clarté encore la vertu de la souveraine sagesse en nous, « c'est pourquoi, » dit-il, « apprenant la foi que vous avez pour Dieu et la dilection que vous montrez envers tous les saints, je ne cesse point de rendre grâce pour vous, portant sans cesse votre souvenir dans mes prières, priant le Dieu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père de la gloire, de vous donner l'esprit de sagesse et de lumière pour que vous le connaissiez, lui demandant qu'il illumine les yeux de votre coeur afin que vous sachiez quel est l'espoir de sa vocation sur les saints, quelles sont les richesses de la gloire de son héritage dans les saints, quelle est la grandeur suréminente de sa vertu en. nous qui avons la foi selon l'opération de la puissance de la force qu'il a fait éclater en Jésus-Christ, le ressuscitant d'entre les morts. » (Eph. I, 15.)

33. Lors donc que le Seigneur, exauçant les prières le l'Apôtre, nous accorde l'esprit de sagesse et de lumière pour le reconnaître, c'est-à-dire, pour le goûter et peux le connaître, ou polir que lui-même se fasse goûter en nous; lorsque nos yeux sont illuminés afin que nous voyions le bien, et que bons, nous comprenions les biens vers lesquels nous attire l'espoir de sa vocation, c'est-à-dire les richesses de la gloire, de son éternité qui brille dans les saintes demeures, en tout cela, nous apparaissent la bonté et la tendresse de celui qui, nous éclaire et qui nous appelle mais ces sentiments éclatent surtout lorsqu'il nous donne aussi la force de répondre à son appel, lorsque, par la propre expérience de l'esprit de sagesse, se révèle à nous, quelle est et combien grande la suréminente grandeur de sa vérité pour nous. Celui qui a le bonheur de sentir ces heureux effets discerne tout, juge de tout, parce que le palais de son coeur est guéri par le goût de la contemplation divine. En Jésus-Christ, la source de tous les bienfaits, le bien qu'il goûte d'abord, c'est sa conversion vers Dieu, c'est ensuite la rémission de ses péchés; après, c'est la multiple abondance de la grâce qui a fait place à la colère dont nous étions devenus les enfants : et tous ces dons ne nous sont octroyés que par notre Seigneur Jésus-Christ. Car c'est lui qui est notre médiateur, notre sagesse, en qui, ce qui est folie, est plus sage que toute la sagesse des hommes. (I Cor. I, 24.)

34. Car lorsque la bonté de Dieu abondait ainsi et était offerte à tous les hommes et comme il n'y avait personne qui en reçût les effets ou qui sût les recevoir ou qui apprît aux autres à les accueillir : personne qui pût monter au séjour où ces dons se distribuent, et les en rapporter, il fallait un médiateur entre Dieu et nous, par le moyen duquel ce qui est de nous montât vers Dieu et ce qui est de Dieu descendît vers nous. La Trinité tout entière tint donc conseil et prit cette résolution dont parle le Prophète : « que votre antique décision s'accomplisse et se réalise. » (Ps. XXXII.) Le Seigneur voyait que par rapport à l'homme tout était confusion, et trouble; que rien n'était à sa place, rien ne marchait dans l'ordre. Il considérait que l'homme était éloigné dans un pays fort distant, (Luc. XV, 13.) où il avait perdu sa ressemblance avec Dieu; pays fort éloigné, d'où il ne savait, d'où il ne pouvait revenir par lui-même. Car l'ange avait eu la présomption de vouloir ressembler à Dieu : « Je placerai mon siège à l'Aquilon et je serai semblable au Très-Haut (Is. XIV, 13.) Pareillement, l'homme voulut être Dieu, il avait été persuadé par cette parole : « Vous serez comme des Dieux. » (Gen. III, 5.) Quoi donc, s'écria le Père, mon Fils, la splendeur de ma gloire et la figure de ma substance, aura tant de rivaux, tant d'égaux, tant de compagnons qui partageront avec lui ma ressemblance? Ils furent précipités tous les deux. Donc le Fils, image de Dieu, voyant l'ange et l'homme, qui avaient été créés à la ressemblance du Seigneur, perdus pour avoir désiré avec dérèglement de lui devenir semblables : hélas, s'écria-t-il, il n'y a que la misère qui ne fait pas de jaloux, il faut venir au secours de celle à l'égard de laquelle la justice n'empêche pas la miséricorde. Je me montre donc comme un homme de bien méprisé, et le dernier des hommes, l'homme des douleurs et connaissant l'infirmité, afin que le fils d'Adam imite mon humilité, qu'il parvienne ainsi à la gloire qu'il désire tant, et puisse entendre de moi : « Apprenez de moi, que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes. » (Matth. XI, 29.)

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CHAPITRE XII. On expose le dessein de la rédemption humaine.

35. Le fils de Dieu se ceignit en quelque sorte les reins, et il entreprit de rétablir, par l'humilité, la créature qui pouvait être relevée et qui était tombée par orgueil. C'est pourquoi, se plaçant comme médiateur entre Dieu et l'homme, qui en s'éloignant du Seigneur, avait été saisi et lié par le démon, il prit en cette manière le rôle et la personne d'un bon médiateur. Il se fit homme ; « une tige sortit de la racine de Jessé, et une fleur s'épanouit de cette souche ; et l'esprit du Seigneur se reposa sur elle, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, l'esprit de crainte du Seigneur l'a toute parfumée. (Is. XI, 1.) Comprenez par cette doctrine, que notre très puissant athlète, en entrant dans le monde comme dans un champ de bataille, est oint pour la lutte de l'onction du Saint-Esprit, et qu'il s'élance comme un géant pour, courir dans la voie du mystère de la rédemption des hommes. Remarquez que, dans cette énumération des dons de l'Esprit, le prophète commence par le plus élevé, et descend aux inférieurs, parce qu'il exposait la descente et l'humiliation du Rédempteur. Pour nous, en vertu des grâces que nous accorde ce même esprit, par la marche que suit en nous le travail de ce même médiateur, cherchant à regagner les régions supérieures, nous commençons par le plus bas degré, c'est-à-dire par la crainte. Le Christ éprouva donc de la crainte à l'égard de son Père, mais une crainte juste, filiale, qui lui fit toujours tout rapporter à sa gloire, sentiment qu'il exprimait en ces termes : « ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père qui est aux Cieux. » (Joan. IV, 34.) Et dans le Psaume: « Que mon coeur se réjouisse en craignant votre nom, » (Psalm. LXXXV, 11.) et en bien d'autres termes semblables. C'est par cette. crainte aussi qu'il paraissait s'abaisser, s'humilier, se négliger, afin do pouvoir représen1er à son Père, réparé et renouvelé, l'ouvrage que ce même Père avait produit par ses mains.

36. De cette manière donc, notre médiateur, a eu pour son Père, cette crainte, comme envers un être plus élevé; à l'endroit du malheureux qu'il venait réconcilier, il a montré de la miséricorde, comme à l'égard d'un être plus abaissé; par rapport à l'un et l'autre, il a fait paraître sa science, connaissant ce qu'il fallait donner à chacun. Riais afin de s'acquit ter de l'office de sa médiation, comme il tenait d'en haut la bonne volonté de son Père et qu'il n'avait rien du malheureux infirme qui languissait sur la terre; et comme la valeur et la règle de la médiation exigeaient qu'il eût quelque chose, il réclama de lui la foi. Il la demanda, en lui donnant à l'avance la piété. Aucune exigence r ne pouvait être plus pressante que celle-là ; parce qu'il n'était pas difficile à un malheureux de se confier à celui dont il se voyait prévenu avec tant de bonté. Mais comme il ne pouvait se livrer à celui en qui il n'aurait pas eu d'espérance, (qui, en effet, se confierait en celui en qui il n'espère pas?) avec la foi, il lui donna aussi l'espérance, ajoutant à l'espérance la crainte sans laquelle il ne pouvait y avoir d'espoir, c'est-à-dire la confiance de n'être point abandonné d'un médiateur si charitable. Ayant donc reçu de son coupable un gage si considérable, le médiateur revient vers son Père, c'est-à-dire qu'il gravit seul la montagne pour y prier, et que, tombé en agonie, il pria longtemps, inondé d'une sueur de sang : « Mon père, disait-il, « clarifiez votre fils, pour que votre Fils vous clarifie. » (Joan. XVII. 1,) Voilà ce que je vous offre, voilà ce que je lui présente. Voilà ce que je tiens de vous, voilà ce que j'ai de lui. Car je suis médiateur, et déjà les motifs de ma médiation semblent concourir à son salut. Mais il est captif et lié; le fort l'a attaché, et si un plus fort n'arrive pas, il n'enlèvera point ses vases. Mais étendez votre main du haut du Ciel, et je l'arracherai des griffes de ses puissants ennemis, dans l'esprit de force, éclatera votre puissance, se montrera votre vaillance; car je sais ce que je ferai. Innocent, je mourrai pour le coupable, et ma bonté pourra incomparablement plus que la malice de l'ennemi: le châtiment que supportera mon corps innocent, sera plus grand que celui que subit la désobéissance des hommes.

37. « Et je l'ai clarifié, dit le Père, « et je le clarifierai. (Joan. XII, 28.) Déjà ce puissant médiateur a besoin de l'esprit de conseil; parce que si le prince de ce inonde comprenait la situation, il ne crucifierait jamais le Seigneur de gloire. Lui cachant donc en toutes choses la vertu de sa divinité, et ne lui présentant que l'infirmité de la chair, par la sainteté de sa vie, le Sauveur excita la jalousie de ses ennemis; par la faiblesse de sa chair, il fit naître en eux l'espoir de la victoire, et les miracles, par lesquels il fortifiait la confiance dans le ministère de réconciliation dont il était l'instrument, survenaient pour augmenter leur envie. Trompé, l'antique trompeur fit subir le châtiment du péché, c'est-à-dire la mort la plus atroce, à Celui qui n'était exposé à commettre aucune faute. Le juste, tué injustement à cause de la justice, obtient une nouvelle justice de son ennemi, à cause de la mort qu'on lui avait injustement infligée. Communiquant lui-même à l'homme pécheur cette mort qu'il n'était pas obligé de subir, puisqu'il était sans tâche, il lui procura le pardon de ses iniquités par le châtiment employé à son innocence, et plaçant en ses mains son corps et son sang : Mange et bois, lui dit-il, tire ta vie de ces éléments sacrés. Et le présentant à son Père : Voilà, ô mon Père, dit-il, le prix de mon sang. Si vous voulez tirer vengeance des péchés de cette créature, voilà mon sang pour les expier. Vous avez fait éclater, ô Père et Seigneur, votre bonté, et la terre de mon corps a produit son fruit ; désormais la justice marchera devant votre face, et vos pas entreront dans la voie du salut des humains. Et pour sauver avec justice celui qui avait été condamné justement, vous avez établi des règles dans Jacob et vous y avez fait éclater votre jugement et votre justice.

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CHAPITRE XIII. De la véritable sagesse des amis ou des enfants de Dieu.

38. Rassasié des fruits de l'arbre de la Rédemption, l'homme, au moyen de la sagesse de Dieu, est non-seulement réconcilié, mais de plus il est rendu sage. Car il goûte ce qu'il mange. II mange le corps et boit le sang de son Rédempteur, la manne céleste, le pain des anges, le pain de la sagesse, et le mangeant, il est transformé en la nature de la nourriture dont il s'alimente ; car, manger le corps du Christ, ce n'est pas autre chose que devenir le corps du Christ et le temple du Saint-Esprit. Et ce temple, une fois orné par la pratique des vertus commandées, et dédié selon l'ordre indiqué plus haut, ne peut recevoir aucune autre destination étrangère, aucun autre habitant que le Dieu qui l’a bâti et créé. L'âme sainte n'aime ou ne prend souci de rien de terrestre, de rien de matériel ou de rien de corruptible, depuis qu'elle est sortie du lieu où elle a déposé le poids de ses bagages ; et si parfois elle se sert en passant, de quelque chose d'en bas, elle dédaigne d'en faire sa jouissance. Si elle y rencontre quelque prospérité, elle passe, et si l'adversité s'y fait sentir, elle n'en est pas troublée. Elle goûte tout ce qu'elle prend. Le coeur aimant ne peut que savourer tout ce qui découle comme de la salive de la tête de Jésus-Christ. Tout ce qui concerne le corps, soit bon, soit mauvais, est dehors, et ne peut arriver jusqu'à l'âme qui est au-dedans. De là vient que l'Apôtre, gisant dans les cachots et dans la saleté qui enveloppait son corps, couronné dans sa chair de tribulations et de misère, écrivait à ses disciples : « Je vous enverrai Timothée, afin que vous sachiez ce qui se passe autour de moi. » (Phil. II, 23.) Ce qui se passe autour de moi, dit-il, c'est-à-dire dans l'homme extérieur, dans la tunique extérieure de ma peau, et ne pénètre jusqu'à moi qui suis au-dedans.

39. Voilà la sagesse dont l'Apôtre écrit : « Nous parlons la sagesse parmi les parfaits. ( I. Cor. II, 6) nous en parlons comme en ayant ouï parler, et ne l'ayant pas vue; comme nous parlerions de quelque ville que nous n'avons point visitée, mais dont nous aurions beaucoup entendu parler : qui l'aurait examinée, en parlerait bien autrement et avec une expression plus vive. Mais cette sagesse a pour adversaire une autre sagesse portant un nom bien malheureux, sagesse que l'Apôtre désigne sous le titre de sagesse des princes du monde, sagesse opposée à la véritable, comme le noir au blanc, comme les ténèbres à la lumière, et dont il est écrit : « La sagesse triomphe de la malice. » (Sap. VII, 30.) La malice est le goût que l'on trouve au mal, comme la sagesse est le goût du bien ; lors donc qu'elle goûte le mal, et qu'elle a ruse et volonté, pour le réaliser, la sagesse des princes de ce monde est entièrement ennemie de la sagesse céleste. Elle est cette malice que déteste la sagesse. Dans l'une, est le bien savouré en lui-même, dans l'autre, le mal goûté en lui-même; là, la prudence pour exécuter le bien, ici, la ruse pour accomplir le mal.

40. Mais entre ces deux sagesses, il en est une autre qui tient le milieu, de même qu'entre le noir et le blanc, soit en bas, soit en haut, se trouve une teinte mitoyenne qui fusionne ces deux couleurs extrêmes; cette sagesse se tient à l'égard des deux autres, de telle sorte que l'une ou l'autre lui sert de fin, selon l'intention et l'application de celui qui en use. C'est là la sagesse que l'Apôtre appelle sagesse « de ce monde, et qu'il a placée entre la sagesse de Dieu et la sagesse des princes de ce monde. Elle roule entièrement sur l'honnête et l'utile, et elle est régie par une prudence très-soigneuse. Elle consiste presque toute dans la science, c'est-à-dire, elle cherche à discerner prudemment et à prononcer entre l'utile et l'inutile, entre l'honnête et le déshonnête, bien qu'il ne soit pas toujours d'accord avec la vie et les mœurs. Car la science enfle et la charité édifie. (I Cor. XIII.) Ceux qui se livrent à ces recherches travaillent, ou pour n'apprendre que ce qui sert à la curiosité, ou pour paraître savoir et alimenter leur vanité. Et l'application de ces personnes peut progresser et s'élever autant qu'il peut être donné à la raison qui est sans amour.

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CHAPITRE XIV. Antithèse établie entre la vraie et la fausse sagesse. En cet endroit, il est question de la vertu et de l'excellence de la véritable sagesse.

41. Cette philosophie, en effet, se divise en science des choses humaines et en science des choses divines. Tant qu'elle est appliquée aux choses humaines, elle se trouve dans sa sphère. Mais lorsque l'âme s'élève vers les régions divines , plus elle s'exalte, plus elle tombe profondément, et cette parole se vérifie en elle : « en m'élevant, vous m'avez brisé. » (Ps. CI, 4.) L'esprit des hommes, entraîné par cet effort de ses puissances naturelles, en vient, comme l'enseigne l'Apôtre, à « ce qui est connu de Dieu, » c'est-à-dire à ce que la raison peut connaître de Dieu, « soit connu d'eux,» c'est-à-dire, soit au-dedans d'eux, (Rom. I,19.) Car Dieu le leur a révélé, c'est-à-dire qu'il les a créés de telle sorte, qu'ils ont en eux, un principe en vertu duquel ils puissent le connaître. De leur morale, ils passent à une certaine physique, « et ils regardent les choses invisibles de Dieu, les comprenant par ce qui a été fait, avec son éternelle puissance et sa divinité, de manière qu'ils sont inexcusables, » parce que lors- qu'ils pourraient, ils ne veulent pas aller plus loin, et refusent de pénétrer dans la véritable théologie

« parce que ayant connu Dieu, ils ne le glorifient pas comme Dieu, ou ne lui rendent pas grâces : mais ils s'évanouissent dans leurs pensées, et leur coeur insensé s'entoure de ténèbres : se disant sages, ils deviennent insensés.» Et, s'éloignant misérablement de la théologie, ils s'éloignent pareillement de la physique, lorsqu'ils « changent la gloire du Dieu incorruptible, et la rendent semblable à l'image de l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes_ et des serpents. » Voilà pourquoi il ne leur est point permis de rester dans les limites de notre Ethique, « mais Dieu les livre au désir de leur coeur, à l'impureté, afin qu'ils couvrent leurs corps de honte contre eux-mêmes : il les abandonne au sens réprouvé, pour qu'ils fassent ce qui ne convient pas. » Mais la sagesse triomphe toujours de la malice : vivant en d'intimes rapports avec le Seigneur, elle a appris à progresser toujours, à ne défaillir jamais, et elle atteint d'une extrémité à l'autre avec force, disposant tout avec suavité (Sap, VIII, 1.), se conduisant avec sagesse dans les choses divines, avec précaution dans les physiques et avec prudence dans les morales.

42. L'âme sage, comme il a été dit plus haut, purifiée de toutes les affections étrangères, ne goûtant que Dieu, dépouille donc l'homme dans l’homme : touchée entièrement et en toute rencontre de Dieu, tout ce qui est au-dessous du Seigneur, elle ne le regarde que comme Dieu lui-même, le considère, réglant, disposant tout dans la lumière et dans la vertu de la sagesse : agissant, et jugeant des créatures comme est, comme vit, comme en prononce et en juge, Celui dont elle tient son être et sa vie. Car la sagesse de Dieu, comme elle le dit elle-même, est la « lueur de la lumière éternelle et un miroir sans tache » (Sap. VII, 26), de la majesté de Dieu ( la pure émanation de la clarté du Seigueur tout-puissant et comme la vapeur de sa vertu. Aussi, l'âme sage porte en elle-même comme la lueur de la lumière éternelle, et le miroir où se reflète le Dieu de majesté), et ainsi, quand elle se place devant la créature, elle exprime et retrace l'image de la bonté et de la justice de Dieu et comme au-dedans, elle est couverte des émanations de la vertu du Seigneur, ainsi elle répand au-dehors les reflets de sa clarté et de sa charité. De là vient que Salomon dit en un autre endroit : « la sagesse de l'homme reluit sur son visage » (Eccle. VIII, 1) ; et ailleurs : les yeux du sage sont à sa tête » (Eccle. II, 14), parce que ce n'est que par la vertu intérieure et l'influence du cerveau , c'est-à-dire de la sagesse, qu'ils se répandent au-dehors sans s'éloigner de la tête. Salomon dit : « le grand nombre des sages est le salut de l'univers. (Sap. VI, 26.) O qu'heureuses seraient les choses humaines, si partout, les insensés obéissaient à ceux qui ont la sagesse! Heureuses aussi seraient-elles, dit un Philosophe, si les sages seuls, régnaient ou si ceux qui règnent étaient vraiment philosophes. Mais comme les sages fuient avec raison de gouverner les insensés, de même, les insensés refusent, à tort, d'être gouvernés par les sages : ils dédaignent tout, et tout se confond et se trouble. Les sages se cachent et disparaissent, et ce sont des enfants qui règnent et qui exercent le pouvoir : alors on voit les princes qui mangent dès le matin, et malheur à ce pays ! (Eccle. X, 16.) Mais reprenons la suite de nos idées.

43. Illuminée par l'esprit de sagesse, l'âme, parce qu'elle aime la justice et déteste l'iniquité, et parce que Dieu la ointe par la grâce, de l'huile de l'allégresse, dont le Christ reçut l'onction avec plus d'abondance que ses compagnons (Ps. XLIV, 8), plaît à tout le monde et est aimée de tous. Ceux mêmes qui vivent dans un parti opposé, voyant un tel spectacle, craignent et sont saisis de respect. Et si la malice endurcie ne veut pas imiter le bien, la nature ne le peut méconnaître. Les justes ont entre eux une sorte de communication particulière et basée sur la grâce, une sorte de langage angélique, au moyen duquel ils s'entretiennent par leurs affections réciproques et par l'esprit de grâce qui les unit, l'esprit extérieur produisant lui-même cet effet : cette langue, nul ne la connaît, que le Roi des anges et ses anges et ceux qui sont de la race d'Israël et les citoyens de Jérusalem. Aucun Egyptien ne la sait, aucun Chananéen. Car, de même que par la sainteté de leur vie et par la gloire de l'homme intérieur, par la contemplation de la divinité et par les jouissances qu'elle leur procure, ils semblent dès cette vie initiés à la béatitude de la vie à venir et la goûter par avance : de même, ils participent aussi en quelque manière à la gloire des corps qui éclatera pleinement alors. Exceptée aussi cette grâce dont nous avons parlé, en vertu. de laquelle, habitant dans l'unité, ils jouissent d'eux en Dieu et de Dieu en eux, ils sentent que toutes les contradictions de la chair se sont évanouies, au point que le corps entier n'est plus pour eux qu'un instrument de bonnes oeuvres. Car bien qu'ils soient écrasés par ses misères et ses infirmités, ces misères et ces infirmités ne font que fortifier davantage l'homme intérieur : « quand je suis faible, c'est alors que je suis fort, » dit l'Apôtre (II. Cor. XII, 10). Les sens eux-mêmes reçoivent une grâce nouvelle, une grâce pour ainsi dire spirituelle ; les yeux sont simples et les oreilles retenues. Parfois, dans la ferveur de la prière, un parfum d'une senteur inconnue se répand avec tant de force, une suavité se fait sentir avec tant de douceur sans qu'on la goûte, l'influence mutuelle de la charité fait éprouver un tel entraînement spirituel, que. toutes ces impressions semblent porter en elles-mêmes un paradis de délices surnaturelles. Les visages eux aussi, par la composition de tout le corps et par l'éclat de la vie et des moeurs, ainsi que par les bons procédés de servitude qu'ils savent établir ou recevoir, se plaisent et s'unissent mutuellement par le bon plaisir d'une certaine grâce, que véritablement, il n'existe plus qu'un coeur et qu'une âme! Par la pureté de leur conscience et par la grâce de leurs excellents rapports réciproques, ils commencent à voir ici-bas l'éclat glorieux dont leurs corps brilleront pleinement dans la vie future et éternelle.

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CHAPITRE XV. De l'heureuse consommation de la sagesse jusqu'à l’obtention de l'heureuse fin et du souverain bien.

44. De même qu'à présent tous les êtres vivants sont inondés de la lumière brillante du soleil et semblent se pénétrer les uns les autres, et de même qu'aux yeux les uns des autres, nous paraissons vivre, (sans voir pourtant cette vie dont nous vivons) ainsi, dans cette vie venir, Dieu sera vu par chacun en tous, et par tous en chacun : non que la Divinité tombe sous les sens de la chair, mais parce que son éclat rendra plus sensible, par une grâce plus manifeste, la présence des corps. C'est à cela que sert dans cette vie l'emploi religieux des sacrements: parce que comme nous ne comprenons qu'avec beaucoup de peine ce qui n'est pas corporel et sensible, tant que nous passons ici-bas en image, nous sommes rattachés par les sacrements, qui nous empêchent de nous éloigner de Dieu; de là vient aussi, que le mot de religion dérive du verbe relier. Quand, instruite par ces symboles, l'âme commencera à pouvoir s'en passer, et à s'élever des choses corporelles aux spirituelles, et des spirituelles à l'être souverain qui a créé ce qui est spirituel et corporel, alors vraiment elle se dépouillera du poids grossier de ses bagages. Laissant donc le corps, et tous les soucis et tous les empêchements de la chair, elle oublie tout ce qui n'est pas Dieu, ne considérant que cet être adorable, se regardant comme seule avec Dieu seul : «Mon bien-aimé est à moi, » dit-elle, « et je suis à lui. (Cant. II, 16.) «Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel et sur la terre, que désiré je, si ce n'est vous? Mon coeur et ma chair sont tombés en défaillance, ô le Dieu de mon cœur, et le Seigneur est pour jamais la part de mon héritage » (Ps. LXXII, 25), on arrive ensuite à la mort. Les malheureux infidèles appellent mort ce passage qui conduit à la vie, quel nom lui donnent les fidèles, si non celui de Pâques ou de passage? Par la mort corporelle, on meurt parfaitement au monde pour vivre entièrement à Dieu; on entre au séjour du tabernacle admirable, jusque dans la maison de Dieu. (Ps. LXXII, 25.) Toutes choses allant bien et selon l'ordre, ainsi que nous l'avons dit au début, chacun selon son poids va en son lieu, le corps à la terre d'où il a été tiré, pour être ressuscité et glorifié en son temps; l'esprit, à Dieu qui l'a créé.

45. Mais quand ce passage vers Dieu s'accomplit, tous les liens étant rompus et tous les obstacles surpassés, dans la béatitude parfaite et dans l'éternelle dilection, dès lors l'âme sainte s'attache complètement à Dieu, ou plutôt, elle s'unit vraiment à lui sur la terre, de sorte qu'elle devient. l'un de ces esprits à qui le Seigneur dit : « je l'ai déclaré, vous êtes des Dieux et les fils du Très-Haut. » (Ps. LXXXI, 6.) Telle est la fin de ceux qui placent Jérusalem au commencement de leur joie; (Ps. LXXXVI, 6); que fonction du saint Esprit instruit sur tout; qui disposent sagement des ascensions dans leur coeur, de vertu en vertu, jusqu'à ce que le Dieu des Dieux manifeste sa présence en Sion (Ps. LXXIII, 8), le Dieu des Dieux, la béatitude des bienheureux, la joie de ceux qui se réjouissent comme il convient, enfin (unique bien, et le bien souverain au-dessus de tous les biens. De la bonne résolution, du principe du mouvement d'ascension, jusqu'à l'achèvement de la consommation, « la sagesse atteint avec force, » gardant à ses côtés l'énergie de l'âme qui monte, de crainte qu'elle ne défaille dans sa marche pénible : « disposant tout avec suavité » et l’adversité et la prospérité, arrangeant et disposant tout pour son bien, jusqu'à ce qu'elle la ramène à celui qui est son principe, et la cache dans le secret de la face du Seigneur. Quiconque monte sur ces hauteurs avec sagesse, doit savoir qu'il n'en est pas de ces degrés comme de ceux d'un escalier, que ces sentiments d'affection ne sont nécessaires que chacun en leur temps, et qu'ils ne sont pas toujours requis. Car chaque affection a son temps et sa place dans ce mouvement d'ascension, et avec le concours des autres affections, elle s'acquittera avec plus de soin de la tâche qui lui incombe : toutes cependant agissent de concert et se prêtent un mutuel concours, elles préviennent et accompagnent, et souvent ceux qui sont les premiers, deviennent les derniers et les derniers sont les premiers. (Matth. XX, 16,)

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