SERMON XI
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CÈNE

SERMON XI.

1. Assurés que le disciple de la vérité a écrit cette parole: « Qui sème peu, recueille peu (II Cor. IX, 6), » tant que nous sommes placés comme des agriculteurs dans le champ du Seigneur, nous devons semer de toutes nos forces, afin qu'au temps de la récolte, nous recevions, en retirant les fruits, le centuple de ce que nous avons dépensé pour la semence. En disant ici, « il sème, » l'Apôtre veut dire qui sème dans la charité : parce que celui qui répand la semence pour recueillir, s'en prive pour un peu de temps, afin de se réjouir en la retrouvant dans le tas des fruits produits par elle. C'est pourquoi, bien que pauvre et indigent, je donnerai, par charité, de ma petite semence à qui en désirera, afin de mériter de recevoir de Jésus-Christ, mon Sauveur, avec usure, la récompense de la vie éternelle. Il ne sème pas peu, celui qui ayant peu donne peu, mais avec l'envie de donner plus s'il avait davantage : il donne largement celui qui a le désir de donner, quoiqu'il ne possède absolument rien. Pour nous, soyons prêts à distribuer avec usure, à ceux qui en ont besoin, cet argent que Lieu nous a remis pour être donné à nos frères. Je vous conjure de ne pas craindre au sujet du retour de l'usure qui en sera produite, cette usure n'appauvrit pas les riches, mais elle enrichit le pauvre et l'indigent. Que chacun vienne avide à ce trésor, à l'Évangile de saint Jean, et qu'il puise avec joie aux sources du Sauveur qui a dit à ses disciples : « Vous êtes déjà purs à cause des paroles que je vous ai adressées. » Le sens est celui-ci : Vous êtes purs, mais encore il faut vous purifier afin que vous rapportiez davantage de fruit. Vous êtes purs, non à cause du baptême, mais à cause des paroles que je vous ai adressées. O excellent discours qui lave les taches des âmes, purifie les actions de l'homme intérieur et extérieur, guérit ses blessures, ferme ses cicatrices; il lève de terre le pauvre, et le tire du fumier, afin de le placer avec les princes du ciel et les possesseurs du paradis. O qu'il est précieux ce discours, qu'il est grand ce trésor qui enrichit celui qui l'a en ses mains, de manière à faire, de l'égal des animaux, le compagnon des anges. Bienheureuses paroles et dignes de tout accueil? Quel est donc ce discours rempli d'un si grand bonheur? Ecoutez-le, si vous désirez l'observer ; mais je veux qu'on ne diffère pas de le distribuer en le plaçant avec usure. C'est un bien très-noble; donné, il se multiplie et ne veut pas d'avare pour maître: si on ne le distribue pas, il diminue. Il se réjouit de la générosité qui le répand, il fuit l'économie, il ne veut à aucun prix être caché sous le boisseau; ce qu'il lui faut, c'est d'être placé sur le chandelier afin que sa beauté se montre à tous. Son éclat est comme celui des lampes de feu et des flammes que les grandes eaux ne peuvent éteindre. Si pour l'acquérir l'homme donnait tout ce qu'il possède, ce serait comme s'il le prisait rien et néant.

2. C'est là la charité, parce qu'en celui en qui abonde l'amour des biens éternels, bien vite les choses passagères que l'on possède deviennent viles, et seul l'amour de Jésus-Christ offre de la douceur, ce divin Maître qui a dit : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer réciproquement comme je vous ai aimés. » Voilà le discours dont le Seigneur a dit : « Vous êtes purs à cause des paroles que je vous ai adressées, » c'est-à-dire, à cause de la charité que je vous ai recommandée : et parce que vous êtes purs, restez en moi et moi en vous. « Demeurez en moi, dit le Seigneur Jésus, et je demeurerai en vous. » Jésus, dis-je, Jésus désirable, orné de toute vertu, brillant de toutes sortes d'attraits. Doux, plus que le miel, le plus beau des enfants des hommes, dont la douceur enivre les anges, dont le soleil et la lune contemplent la beauté. Ce maître si grand et si parfait a dit à ses disciples, et par eux à tous les fidèles: « Demeurez en moi et je demeurerai en vous. » O chose sublime! ô parole d'une autorité infiniment relevée! L'homme habite avec les anges, la poudre et la poussière sont élevées au ciel, l'homme est arraché au fumier des animaux et mis dans le chœur des esprits bienheureux ! Et, ce qui est plus encore, la créature demeure dans le Créateur, l'ouvrage dans celui qui l'a fait, le racheté dans son Rédempteur, le serviteur en son Seigneur, le pécheur dans le juste, l'être tiré du néant en celui qui a tout créé de rien ; l'être éphémère en celui qui est éternel, le malheureux en celui qui est souverainement heureux, en celui qui donne le bonheur à tout, qui sanctifie tout, qui est la vérité et la vie et la gloire éternelle, la joie du monde, le bonheur du ciel, la douceur du paradis et la bienheureuse éternité et l'éternelle félicité, Notre Seigneur Jésus-Christ.

3. O bonté prodigieuse et inépuisable, ô charité inouïe et inestimable qui jamais, très-chers frères, chers amis, serviteurs avec moi de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à cause de lui, mes maîtres, qui pourra expliquer de vive voix, ou au moyen de la plume, de quelle abondance de bonté est rempli l'auteur de la tendresse, quels excès d'affection il répand de tous côtés autour de lui? Croyez-moi, mes frères, si tous les anges et tous les hommes se réunissaient, malgré tous leurs efforts, ils ne pourraient vous puiser dans cette fontaine une très-petite goutte, eu égard à l'étendue de cette bonté infinie. Voici l'immensité de cet amour, l'immensité extrême de cette tendresse; Dieu le créateur de toutes choses, s'est anéanti lui-même, il a pris la forme d'un esclave, il s'est rendu extérieurement semblable à l'homme : restant Dieu en l'homme, afin que l'homme demeurât en Dieu ; la vie prenant la mort afin que la mort prît la vie. Plût au ciel que l'excès de cette affection se fit sentir tous les jours à nous, de telle sorte que nous pussions dire en vérité, avec l'Épouse, dans les cantiques : « Je porterai toujours sur ma poitrine le bouquet de myrrhe de mon bien-aimé. O doux fardeau, ô heureuse médecine (Cant. I, 12) ! »

4. Ce fardeau, mes frères, la croix bienheureuse, c'est-à-dire la passion de Jésus-Christ, ne charge pas celui qui l'a sur ses épaules ; il le soulage, il ne l'affaisse pas, il le relève; il ne le brise pas, il le soutient et porte celui qui le porte, là où Jésus-Christ est dans la gloire du Père. Voilà, ai-je dit, la très-douce médecine qui guérit toute maladie, qui donne des forces et des vertus à qui n'en a pas, qui rend non-seulement la santé aux infirmes, mais encore la vie aux morts. Que celui qui m'écoute me croie, que celui qui aime la croix ajoute foi à mes paroles, si, en cette vie, il a recours à un tel remède, il ne sera pas frappé de la seconde mort. Voilà le bois dont parle le Prophète, bois placé dans les angles des édifices, parce que la croix glorieuse unit la terre au ciel, associe l'homme à l'ange, et réconcilie le pécheur avec Dieu, à tel point que Dieu lui-même daigne rester en lui, et que lui mérite de demeurer en son Dieu. O joie souveraine, ô allégresse pleine de transports, ô réjouissance bienheureuse, ô bonheur plein de réjouissance, l'homme est en Dieu et Dieu, en l'homme, celui qui est racheté en son Rédempteur, et le Rédempteur, en celui qu'il a daigné délivrer! C'est à la jouissance de ce bonheur souverain, à la gloire de cette éternité très-heureuse, que l'auteur lui-même de la gloire, le distributeur de la béatitude, le salut éternel, la vie bienheureuse, l'éternité heureuse, la tranquillité assurée, le maître entièrement doux et parfaitement désirable, invite ses apôtres, excite ses moines, tout le peuple chrétien, toute l'assemblée fidèle; il caresse, il calme, console et fortifie tous les celui s, les exhorte et leur dit : « Demeurez en moi et je demeurerai en vous. » C'est-à-dire : vous qui êtes purs, lavés et sanctifiés par le canal de Pierre, par le`sacrement du Baptême, par le lit de repos des vertus, par les paroles élogieuses de la charité, vous êtes en moi : mais je vous le dis avec prière, vous devez demeurer en moi. Si vous y demeurez, je resterai en vous, si vous y restez durant cette vie si courte, je séjournerai en vous durant toute l'éternité. Qui reste en moi, donnant des marques de son affection, je demeurerai en lui par la récompense de l'éternelle félicité. J'aime ceux qui m'aiment, et qui m'aura chéri en cette vie, me trouvera ensuite, et là où je suis il se rencontrera avec moi. Qui n'aura pas eu d'amour pour moi, assurément il me trouvera, non pour recevoir récompense, mais pour subir châtiment. Pour vous, mes disciples, mes amis, demeurez en mon amour, que la passion de mon humanité, que mon crucifiement, que les tourments que me feront souffrir les bourreaux, que l'ensevelissement de mon corps et le tombeau qui l'abritera ne vous épouvantent pas. Qu'en vous la foi reste invincible, que l'espérance ne languisse pas, que du foyer qui est en moi la charité s'enflamme en vous. « Demeurez en moi, » par la foi, l'espérance et la charité « et je demeurerai en vous » par les fruits de ces trois vertus. Que si vous ne restez pas en moi, je ne resterai pas en vous.

5. Vous avez entendu, mes chers frères, ce que dit la Vérité elle-même, la Vérité qui ne peut mentir, qui ne trompe jamais; et qui ne sait point tromper. Elle dit : « Si quelqu'un ne reste pas en moi, il sera jeté dehors : » et les ministres qui tourmentent le mettront au feu et il y brûlera. Je conjure donc, à ce sujet, chacun d'entre vous, d'entrer dans son intérieur, de nettoyer sa conscience, de se chercher soi-même dans les replis de son coeur, en parcourant tous les détours de son âme, s'il se trouve fixé en Jésus-Christ, qu'il se réjouisse; s'il se trouve éloigné de lui, qu'il gémisse et souffre, qu'il pleure et se plaigne : qu'il redoute d'être séparé de la société des saints et d'être jeté dans l'enfer pour y brûler toujours. « Demeurez en moi. » Ah! nies frères, que de malheureux, que de misérables qui viennent à Jésus : mais atteints du venin du serpent qui donne la mort, trompés parlés ruses du démon, l'esprit enveloppé de ténèbres épaisses, égarés par la malice, ils renoncent à vivre avec Jésus-Christ ; pour l'amour du monde, ils rejettent l'amitié du Rédempteur, et leur tète, qu'ils avaient coutume d'humilier devant Dieu, ils ne rougissent pas de l'incliner devant le démon, au mépris du Créateur! Combien, hélas ! qui, après avoir remporté sur le prince de ce monde de beaux triomphes, après des luttes glorieuses, ont tourné le dos devant l'ennemi qui fuyait, et qui, déjà vainqueurs, se sont rendus volontairement à celui qu'ils avaient terrassé ! Combien viennent dans un monastère pour y vivre en moines, donnent des marques d’humilité, souffrant en paix tous les outrages qu'ils reçoivent, prêts à toute bonne oeuvre comme des soldats généreux de Jésus-Christ, qui, âpres avoir senti les joies de la vie contemplative, savouré les avant-goûts de la douceur du miel, oubliant leur profession, semblables à des animaux immondes, reviennent se rouler dans la boue, et, comme des chiens, revenant à leurs vomissements, reprennent ce qu'ils avaient déjà rejeté. Ces malheureux se séparent de Jésus-Christ parce qu'ils se sont écartés de leur sainte résolution; s'ils observaient le patté qu'ils ont conclu avec Jésus-Christ, ils mépriseraient tous les venins qu'ils ont vomis: et ainsi ils ne méritent point de demeurer avec Jésus, parce qu'ils n'ont pas craint d'infirmer leur pacte sacré.

6. Plût au ciel qu'ils sussent et comprissent de quelle amertume il est d'avoir abandonné la fontaine de la vie, l'auteur des délices les plus exquises, le Seigneur du monde, la joie éternelle, Notre Seigneur Jésus-Christ, lui nous a délivrés de la mort par son sang vermeil. Si vous aviez vite senti combien vous alliez l'offenser : « la myrrhe ne couvrirait pas votre visage de son écorce. » O quelle misérable transformation, ô quelle aveugle cupidité! elle corrompt la vierge; de la jeune fille, elle fait une prostituée; elle change la femme en arbre, la règle en apostasie ; la discipline sainte en licence blâmable, le cloître religieux en lieu de liberté, la chasteté en liberté mauvaise, le moine en baladin; ce qui est droit, par elle devient tortueux, ce qui était plénier devient rude, et le Fils de Dieu enfant du Démon. Ce changement, mes frères, n'est pas l'oeuvre du Très-Haut. O quelle triste transformation! S'éloigner de Jésus-Christ et s'attacher au démon, mépriser le Rédempteur et chérir celui qui tue, quitter les vestiges de Jésus-Christ; et se mettre à courir dans les méandres nuisibles du diable, laisser la route qui mène à la vie, et se mettre dans le chemin qui conduit à la mort ! S'il en est qui ait fait cet échange, quel qu'il soit, qu'il écoute mes paroles, et qu'il ne dédaigne pas d'accepter un bon conseil. « Vous avez péché? Arrêtez-vous, ne péchez plus (Eccli. XXI, 4). » Ainsi parle le saint d'Israël : si vous revenez et vous reposez, vous serez sauvés parce que le Seigneur vous attend pour avoir pitié de vous (Isa. XXX, 18). » Retournez donc au Seigneur, votre Dieu, et il s'apaisera de la colère qu'a excitée en lui votre malice. Revenez à lui par le chemin qui mène à lui, le chemin du coeur, de la bouche, de l'œuvre, de la crainte, de la douleur; par le chemin de l'amour, du coeur contrit, des lèvres qui chantent ses louanges, et des oeuvres droites. Par la voie de la crainte, pour n'être pas conduit au supplice ; par la voie de la douleur, parce que vous avez beaucoup offensé Jésus-Christ ; par la voie de l'amour, pour aimer déjà beaucoup le Christ qui vous attend patiemment depuis si longtemps. Gémissez, souffrez, plaignez-vous, pleurez. Ne vous épargnez pas, pour qu'il veuille bien vous ménager. Serrez vos reins, rasez vos cheveux, revêtez-vous d'un sac, roulez-vous à terre, et dites à Jésus votre Seigneur, votre Dieu : O bon Jésus, ayez pitié de moi. Soyez-moi Jésus, soyez-moi Sauveur; ayez pitié de moi vous qui avez répandu, pour notre salut, votre sang aimable, n'entrez point en jugement avec votre serviteur, parce que nul homme ne sera justifié si vous ne lui accordez la rémission de ses fautes. Que votre jugement n'écrase pas celui que soulage votre bonté. Vous qui avez ressuscité Lazare déjà infect, ressuscitez ce pécheur qui avoue ses crimes. Ayez pitié de mon âme pécheresse, vous qui avez pardonné à Marie pécheresse. Réjouissez l'âme de ce malheureux, vous qui avez rempli de joie l'âme du larron crucifié à vos côtés. Si vous agissez ainsi, vous resterez encore avec Jésus-Christ, qui s'exprime ainsi : « Demeurez en moi et moi en vous. » Il est la charité même : ce qui demeure en la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui.

7. Il faut remarquer certaines différences en ceci; autre chose est demeurer en lui, autre chose demeurer avec lui ; autre chose est rester près de lui; autre chose est rester loin de lui. Le premier se trouve partie dans la route et partie dans la patrie; le second se trouve entièrement dans la patrie; le troisième est tout-à-fait dans le siècle; et le quatrième tout à fait dans l'enfer. Voyons donc ce que c'est que de rester en lui, pour que nous nous plaisions à prolonger cette demeure, afin que, dans un avenir peu éloigné, nous méritions de rester avec lui. Demeurer en lui c'est s'attacher à lui par un principe unique d'amour, l'aimer de tout son coeur, observer ses commandements en tout et pour tout, ne rien faire passer avant son amour, et, en vertu de cet amour, regarder toutes choses comme si elles n'étaient même pas nées. Qu'il ne doute point que sa demeure est dans le Christ, celui pour qui tout est vil, excepté Jésus-Christ, et pour qui Jésus-Christ seul a de la douceur. Quel bonheur il ressent, quelle félicité il éprouve, celui pour qui tout est sans valeur, sauf Jésus-Christ, et pour qui Jésus-Christ seul a la suavité du miel ; qu'en cette manière, Jésus-Christ seul ait pour nos cœurs la douceur du miel, et tous les biens passagers, l'amertume du fiel. Que rien, excepté lui, ne nous plaise, ou ne nous puisse plaire. Afin donc, mes frères, que nous méritions de demeurer en Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ, que ce même Jésus-Christ, la lumière véritable, la bonté et la vie, la joie du monde, la bonté infinie, soit tout notre désir et toute notre espérance. Cela nous rendra certains que nous resterons encore avec Jésus-Christ, et que nous serons avec lui dans le lieu où il se trouve.

8. Mais «quiconque prétend demeurer en Jésus-Christ doit se conduire comme Jésus-Christ s'est conduit. » Il ne demeure plus en lui celui qui sort du chemin qu'il a tracé. Que personne ne se trompe, que nul ne se séduise et se confie en l'habit religieux. Ce n'est pas l'habit, c'est la pensée de l'âme qui fait le moine. Ce n'est pas la tonsure, c'est l'amour de Jésus-Christ qui le fait connaître. Le Seigneur dit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, parce que s'il ne meurt pas à lui-même, il ne se rapproche pas du roi élevé des cieux. Heureux renoncement à soi, pour l'amour de Jésus-Christ. Qui ne le pratique point parfaitement, ne doit pas croire plaire purement au Seigneur. Il croit vainement lui être agréable, celui qui ne se quitte point lui-même, à cause du Christ lui-même. Que l'âme qui a su pratiquer parfaitement cette abnégation pour Jésus-Christ, sache qu'elle lui plait entièrement. Afin donc de plaire à ce divin Maître, il est nécessaire de nous renoncer nous-mêmes, autant que notre santé le permet, et non autant que la haine de nous-mêmes, agitant la lance contre nos péchés, nous portera à porter sur nous des mains ennemies, surtout lorsqu'il s'agit de prendre des aliments, état en lequel il faut conserver la force de la nature, et non suivre l'appétit d'une voracité entraînante. Contre les vices qui tirent leurs forces des reins de la chair, nous ne pouvons lutter victorieusement, si, d'abord, nous ne réprimons fortement l'appétit par l'abstinence. Après cette répression de la bouche, il nous faut employer le plus grand soin pour que les piéges des louanges humaines ne nous saisissent pas, et pour que le venin des éloges dangereux, répandant dans notre coeur sa fumée, n'y forme et n'y laisse une plaie durable. Quelques compliments que l'air nous apporte, quelque douceur que nous fasse sentir la faveur de ceux qui nous flattent, que l'humilité, reine des vertus, n'abandonne pas notre âme, de peur que le serpent tortueux, qui parfois se cache dans les herbes verdoyantes, c'est-à-dire dans les faveurs humaines, selon ce mot du poète

« Fuyez, ô enfants, un serpent se cache sous l'herbe, »

ne nous saisisse de ses dents envenimées, et ne nous donne la mort. Ayons donc en toute rencontre une grande humilité, afin de pouvoir demeurer en celui qui est l'auteur de toute humilité, et d'être le plus tôt possible avec lui, pour régner en partageant sa gloire. Que celui qui demeure en lui par amour ne doute point , qu'il n'hésite pas; il demeurera avec lui, par la récompense que lui obtiendra son amour.

9. Nous avons vu, ce qu'était rester en Jésus-Christ ; il faut maintenant voir ce que c'est que rester avec lui. Demeurer avec lui, c'est être où il est ; se réjouir avec lui dans une gloire heureuse, siéger sur un trône éternel, le contempler face à face, comme le contemplent les saints anges, et comme le verront après la résurrection des corps tous les élus, conformément à cette parole de l'Apôtre : « Quand le Christ notre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez avec lui, dans la gloire (Heb. III, 4). » Demeurer à côté de lui et non en lui ni avec lui, c'est n'être pas dans le chemin de la foi, de l'espérance et de la charité, mais dans le chemin de l'erreur ; c'est être, non dans la voie du précepte, mais dans la route du péché. Celui qui est en cet état, s'il n'est pas dans ou avec le Christ, est près de lui, parce qu'il peut bien, vite abandonner son erreur, et être rempli en Jésus-Christ de ferveur par la foi, l'espérance et la charité. Il a la liberté, il peut s'en servir pour aimer Dieu. Le Seigneur frappe à sa porte, qu'il lui ouvre, et le Seigneur entrera chez lui, restera en lui, et lui, dans son divin maître. Demeurer loin de Jésus-Christ, c'est s'être retiré de lui en vertu de la sentence de damnation. Bien que l'une et l'autre chose puisse être expliquée différemment. Pour nous, restons en lui, afin de mériter de toujours produire les mérites des bonnes oeuvres. Si nous ne demeurons en cet état, nous ne pouvons en produire aucune. La Vérité le dit, et son oracle est immuable : De même que le parfum, ne peut porter de « fruit, s'il ne reste dans la vigne, il en est de même de vous, si vous ne me restez pas attachés. « Et : « Si quelqu'un ne reste pas en moi, il sera jeté dehors comme le pampre, il se desséchera, ne le ramassera et on le mettra au feu, et il brûlera (Joan. XV, 1). » Nous avons grandement à redouter ce qui est dit à la suite : « Si quelqu'un ne reste pas en moi, etc. » Si quelqu'un ne reste pas en Notre-Seigneur Jésus-Christ, il sera exclu de la société des saints, il se desséchera à cause de ses frayeurs, et dans l'attente de la damnation éternelle. Les ministres de l'enfer, le saisiront et le précipiteront dans les flammes, qui ne s'éteindront jamais, pour y brûler sans fin. Que de cette damnation sans terme, nous délivre l'auteur de la gloire perpétuelle Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne Dieu béni dans les siècles des siècles. Amen.

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