CHARITÉ
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LIVRE OU TRAITÉ DE LA CHARITÉ.

« Ce traité a été compilé par un certain anonyme et tiré, soit de Richard de Saint-Victor, c'est-à-dire, quant aux dix premiers chapitres, du traité des degrés de la charité; soit de Pierre de Blois, à partir du chapitre IX jusqu'à la fin; cet extrait a été tiré des deux livres du même auteur sur l'amour de Dieu et du prochain, mot à mot avec quelques omissions qui se font remarquer de loin en loin. Du reste, ce qui est placé au milieu, du chapitre VI au chapitre IX, est « formé de plusieurs passages de » saint Bernard, « comme « nous le marquerons plus bas à la marge. Il fut édité la première fois par Gretser à Ingolstad an 1617, sur un exemplaire de la bibliothèque des Chartreux d'Erford. »

AVANT-PROPOS.

CHAPITRE I. Que l'amour est fort.

CHAPITRE II. Que l'amour est insatiable.

CHAPITRE III. Que l’amour ne cesse pas.

CHAPITRE IV. Que l'amour ne se sépare pas de ceux à qui il s'est attaché.

CHAPITRE V. De la dignité et de l'excellence de la charité (a).

CHAPITRE VI. De la nature ou du caractère de l'amour véritable, soit de l'homme envers Dieu, soit de Dieu envers l'homme.

CHAPITRE VII. Du double langage, du Verbe et de l'âme.

CHAPITRE VIII. De la vie active et contemplative.

CHAPITRE IX. Différents effets et éloges de la charité.

CHAPITRE X. De Dieu et de ses attributs.

CHAPITRE XI. Que dans les choses créées, il n'y a pas de félicité stable.

CHAPITRE XII. Que le véritable repos se trouve sous le joug de Jésus-Christ.

CHAPITRE XIII. Que par la charité on parvient au repos véritable et à la fêle du sabbat spirituel.

CHAPITRE XIV. L'Héxaéméron spirituel, où l'œuvre de six jours est exposée.

CHAPITRE XV. Du triple Sabbat, ou du triple amour de soi, du prochain et de Dieu.

CHAPITRE XVI. Du premier Sabbat, ou de l'amour de soi.

CHAPITRE XVII. Du second Sabbat, ou de l'amour du prochain.

CHAPITRE XVIII. De la solennité et de la joie du troisième Sabbat, ou de l'amour de Dieu.

CHAPITRE XIX. Qu'il faut méditer assidûment la passion et la mort de Jésus-Christ.

CHAPITRE XX. Du bienfait. de la rédemption, et de plusieurs autres grâces.

CHAPITRE XXI. Du bienfait de la création.

CHAPITRE XXII. Plus digne que toutes les autres créatures, l’âme ne doit rien aimer au-dessus de Dieu.

CHAPITRE XXIII. Que l'amour surprenant de Dieu pour nous exige en retour une charité très-ardente.

CHAPITRE XXIV. Avec quel soin il faut veiller à ce que l’âme ne soit pas ingrate envers un Dieu qui l'aime de la sorte.

CHAPITRE XXV. Comment il faut aimer Dieu.

CHAPITRE XXVI. Qu'il faut aimer excessivement Jésus-Christ, à cause de sa passion.

CHAPITRE XXVII. Que l'amour doit dire prudent et constant.

CHAPITRE XXVIII. Que Dieu doit être aussi aimé dans les promesses qu'il nous a faites.

CHAPITRE XXIX. Qu'il faut aimer Dieu en ses jugements.

CHAPITRE XXX. Qu'il faut aimer Dieu en ses commandements.

CHAPITRE XXXI. Par quels indices on peut reconnaître la présence de Dieu dans l’âme.

CHAPITRE XXXII. Comment l'amour est langueur.

CHAPITRE XXXIII. Dimensions de la charité.

CHAPITRE XXXIV. Soupira continuels de l’âme qui aime Dieu, et désire ardemment de le posséder.

LIVRE OU TRAITÉ DE LA CHARITÉ.

AVANT-PROPOS.

Les instances de votre dilection me pressent, ô très-cher ami, de vous adresser un écrit sur la charité et de tenter ainsi, un effort qui est bien au-dessus de ma faiblesse, en tirant du vide, ce que je n'ai pas, afin de vous le donner. Je vous l'avoue, mon esprit accepte avec difficulté, de parler de la charité, comprenant que pour traiter un pareil sujet, ni le coeur, ni la langue ne suffisent. Comment parlerait-il de l'amour, l'homme qui n'aime point, qui ne sent pas la puissance de l'amour? Quant aux autres matières, il en est longuement question dans les autres livres, celle qui est relative à la charité est au-dedans du coeur, ou bien elle ne se trouve nulle part; elle ne transporte pas du dehors au-dedans les douceurs secrètes de sa suavité, mais de l'intérieur elle les fait jaillir au-dehors. Celui-là seul donc en parle dignement, qui écrit sur le papier ce que le coeur lui dicte.

Ne soyez donc pas surpris, si sur ce chapitre j'aimerais mieux entendre un autre parler, que parler moi-même. Je voudrais entendre, dis-je, celui qui tremperait sa langue dans le sang du coeur, car la doctrine véritable et vénérable, est celle qu'exprime la langue, celle que dicte la conscience et qu'inspire la charité. Vous vous tromperiez, si vous me pensiez animé de dispositions si excellentes, bien plus je suis trompé moi-même, car vous tenez pour chose pieuse, dans cette vertu qui croit tout, d'avoir à mon égard des sentiments qui sont au-dessus de ce qui est en moi; et pour moi, il est dur de voir qu'on pense, me concernant, un bien que je n'ai pas. Et quand même je le possèderais, il me serait expédient de l'ignorer. Mais lorsqu'on aime ce qui n'est pas, ce n'est pas celui qui aime ou l'amour qui ne sont rien, c'est ce qui est aimé. O grande vertu de charité, qui appelez ce qui n'est pas, aussi bien que ce qui existe ! Transportant à la fois les vertus et les vices de tous, pour en faire le comble de tes mérites, en chacun tu mérites plus que chacun ne mérite pour lui. O forte vertu, qui en ne dépouillant personne, enlèves tout ; qui fais tout tien, sans rien prendre à personne, et qui rends tien le bien que tu chéris en autrui. Et il peut se faire que tu fasses en vain le bien que tu opères, mais il ne peut absolument pas arriver que j'aime inutilement.

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CHAPITRE I. Que l'amour est fort.

1. Voici que nous trouvons sous la main la force de l'amour que nous cherchons; personne ne lui peut résister. Il se soumet tout, il fait tout servir à ses progrès. Il dompte ses ennemis en les chérissant et même malgré eux, il en fait des amis. Car bien qu'il ait des émules, il n'y a personne qui le haïsse. Il n'a pas d'adversaire, celui qui ne sait avoir d'aigreur contre qui que ce soit. Comme l'amitié ne peut se trouver qu'entre deux amis, de même l'inimitié ne peut exister qu'entre deux ennemis. Qui hait celui qui l'aime, n'est pas tant ennemi, qu'in juste. Seule, la charité ne défaille pas dans l'adversité, parce qu'elle est «patiente; » elle ne rend pas les mauvais procédés, parce qu'elle est «bénigne ; » le bonheur d'autrui ne la fait point souffrir, parce qu'elle «n'est pas jalouse; » la mauvaise conscience ne lui fait point sentir ses remords, parce qu'elle «n'agit pas à la légère; » les honneurs ne l'élèvent pas, parce qu'elle ne « s'enfle pas» : l'abjection ne la confond pas, car elle n'est pas ambitieuse: la cupidité ne la resserre pas, parce qu'elle ne cherche pas «ses propres intérêts » : les affronts ne l'excitent pas, parce qu'elle ne« s'irrite » jamais; les soupçons sinistres ne la souillent pas, car l'iniquité « ne lui cause aucune joie; » les erreurs ne l'aveuglent pas, parce quelle trouve a la source de son allégresse dans la vérité ; » les persécutions ne la brisent pas, parce qu'elle «supporte » tout; la perfidie ne l'endurcit pas, car elle croit tout ; le désespoir ne l'envahit pas, car elle espère tout; la mort même ne l'arrête pas, car elle ne « passe pas (I Cor. XIII). »

2. Est-il étonnant que la mort ne la détruise pas, elle qui « est forte comme la mort (Cant. VIII, 6), » plus forte même que la mort, car elle fit mourir la mort lors du trépas du Rédempteur ? ô charité, invincible vertu ? Vous avez vaincu celui qui est invincible, et avez soumis, en quelque sorte, à tous, celui à qui tout obéit, lorsque Dieu, subjugué par l'amour, « s'est humilié, prenant la forme d'un serviteur (Phil. II, 7), » se faisant non-seulement homme, «mais l'opprobre des humains et l'abjection du peuple (Psalm. XXXI, 7). » « A cause de la charité excessive avec laquelle il nous a aimés (Eph. n, 4), » il n'a pu retenir davantage « dans sa colère ses miséricordes (Psal. LXXVI, 10), » il n'a pu s'empêcher de livrer à ses ennemis son âme chérie, afin de sauver ses amis et de les délivrer également de la crainte et de la puissance de la mort. Si elle a été forte contre Dieu , combien plus prévaudra-t-elle contre les hommes ? C'est là qu'a pris naissance cette constance indomptable du cœur des fidèles, par laquelle, méprisant les supplices et foulant aux pieds la mort, joyeux au milieu des abîmes du trépas, ils reviennent vers la patrie. En rendant le dernier soupir, ils tressaillent, ils insultent la mort : « Où est, ô mort, ton aiguillon ? (Cor. XV, 55) » Ce n'est plus un aiguillon, c'est la joie, quand par cette porte large et heureuse qui s'ouvre au milieu de tes ombres, tu nous ouvres un passage vers le royaume de Dieu. La charité fait donc que les saints ne craignent pas, mais désirent de mourir pour celui et en celui par qui ils se voient aimés, au point que pour les empêcher de mourir, il a voulu être condamné à un supplice très-honteux. Admirant donc et embrassant en Jésus-Christ, cet excès de tendresse qui l'a porté à préférer la «croix à la joie qui lui était proposée,» et à « mépriser la confusion (Hebr. XII, 2), ils regrettent de ne pouvoir lui rendre la pareille. excités par les insultes qu'il a ressenties dans sa passion, comme par certains aiguillons, ils se précipitent avec ardeur dans l'abîme de l'amour et dans les profondeurs de la charité, cherchant exclusivement et de toutes leur forces, à réaliser cette parole : « Que rendrai-je au Seigneur, pour tout ce qu'il a fait pour moi (Psal. CXV. 12) ?» Transportés par une sainte et sage folie, ils croient aimer trop peu après avoir été chéris de la sorte. Car la violence de l'amour n'est point calmée par la raison; en effet, au témoignage de l'Apôtre, la charité, s'élève au dessus de la science (Eph. III) : elle n'est pas effrayée par la majesté, car elle chasse la crainte (I Joan. IV, 18) ; elle n'est pas diminuée par les misères, « car elle se perfectionne dans l'infirmité (II Cor. XIII, 9). » C'est là une vertu bien puissante, elle rend fortes les misères elles-mêmes , en convertissant en secours ce qui avait été préparé pour nuire. Fortifiés par elle, les saints soldats du Christ, sans peur et assurés de la victoire , marchent d'un pas très-ferme au milieu des périls , ne redoutant ni le démon ni les hommes.

3. Delà vient que saint Paul , après avoir énuméré plusieurs dangers dont il était sorti victorieux, ajoute la cause de son triomphe : « Et nous vainquons en tout ceci, à cause de celui qui nous a aimés (Rom. VIII, 37). Au milieu des armes étincelantes et des flèches que font voler de tous côtés les ennemis qui l'entourent frémissants, il dort tranquille, brùlant de la charité qui seule peut éteindre les traits enflammés de l'ennemi malfaisant (Eph. vi, 16). Car c'est « elle qui couvre la multitude des péchés, » et elle mettra en déroute les insectes importuns de tentations. Elle triomphe et soumet le peuple Jébuséen, et « impose des impôts » aux autres tribus sortis de la race de Chanaam (Deut. XX,11) . Et dans l'exercice de la vertu, il faut plus de force pour renverser l'ennemi quand il se tient droit, que pour le repousser quand il fait des efforts contre nous. Le propre de la charité, c'est, non d'empêcher les tentations de s'élever, mais de les renverser quand elles se sont élevées, afin qu'elles ne s'avancent pas. Aussi ne faut-il point tant l'appeler vertu puissante, que puissance des vertus, parce que c'est d elle que les autres reçoivent ce qui les fait vertus. Elle est la vie de la foi, la forcé de l'espérance , la moëlle et l'énergie intime de toutes les vertus ; c'est elle qui règle la conduite, qui enflamme les sentiments et les affections : qui corrige les excès, qui ordonne les moeurs; puissante pour tout, triomphant de tout, et rendant en quelque manière sans force la toute puissance elle-même.

4. N'est-ce pas elle qui prévalut par son énergie, lorsque Moïse s'opposa à la justice et à la puissance de Dieu. « Laisse-moi, dit le Seigneur, laisse éclater ma fureur contre ce peuple. (Exod. XXXII, 10). » Ecoutez ce mot: «laisse-moi,» et ne doutez point que Dieu était lié ; ces liens n'étaient autres que ceux de la force de l'amour. De quel amour? De l'affection pour ce serviteur fidèle qui refuse d'être plus grand et plus honoré au milieu d'un peuple plus considérable, ne cédant point, comme c'est l'ordinaire , à des sentiments charnels, mais livré à la crainte que la gloire du Seigneur ne fût exposée aux traits envenimés des blasphémateurs : « Je vous en conjure, s'écrie-t-il, que les Egyptiens ne disent pas, il les a fait sortir habilement pour les faire mourir sur les montagnes, » Il n'a pu les conduire dans la terre qu'il leur avait promise. Quelle justice,quelle puissance ne céderait, là où une charité, partie d'un coeur si pur, adressait de telles prières, plus que cela, faisait des instances si pressantes ? Cette violence que vous souffrez, ô Seigneur, c'est vous qui la produisez, vous qui la souffrez, être suprême, fort et tendre tout à la fois. Oh ! que nous manquons d'hommes semblables qui s'opposent au Seigneur, irrité contre nos péchés, qui apaisent son courroux et retiennent sa vengeance. «On ne trouve pas d'homme, dit «le Prophète,» qui invoque votre nom, qui se lève et vous retienne (Isa. LXIV). » La seule force que puisse tenir le Seigneur, la seule qu'il veuille supporter, c'est la puissance de l'amour. Il se plaint par le Prophète, de ce que personne ne le retienne : « j'ai cherché parmi eux un homme qui établit une haie entre nous, et qui s'opposât à moi, pour m'empêcher de la détruire, et je n'en ai pas rencontré (Ezech. XXII, 30). » Dieu cherche quelqu'un qui s'oppose à sa colère, c'est son caractère propre d'avoir pitié ; se venger, est chose étrangère pour lui. «C'est là chose étrangère» (Isa. XXVIII, 21). Quelle chose? Le travail de la colère et de la vengeance.

5. La charité donc retient par sa puissance la main de Dieu étendue et l'empêche de frapper; elle foule Satan aux pieds et « entasse des charbons enflammés sur la tête des ennemis (Rom. XII, 20), » forte non seulement « contre la chair et le sang, mais encore contre les puissances et les principautés de ces ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans les airs (Eph. VI, 12). » Courageuse dans l'adversité, elle l'est plus encore dans la prospérité. Seul, l'amour de Jésus-Christ , goûtant des jouissances plus douces, méprise et repousse les caresses d'une fortune impure qui lui sourit; en comparaison de ce sentiment délicieux qu'il éprouve, toute douceur lui est amère, toute jouissance est affliction, toute beauté, laideur ; tout agrément, ennui. Et que ceci suffise sur le chapitre de la force invincible de l'amour; non pour épuiser l'abondance de la matière; la lettre dit peu ici, mais ce qu'elle exprime est suffisant par rapport à vos occupations.

CHAPITRE II. Que l'amour est insatiable.

6. Passons maintenant à l'insatiabilité de l'amour. Cette force de l'amour vient de la douceur que l'âme ressent et dont le goût, si faible qu'il soit, lui montre Dieu; elle dédaigne tout, car le Seigneur ne peut être aimé si l'on ne méprise pas ce monde, sachant que l'on ne trouve le bien-aimé que lorsque, par une sorte de dédain, on a dépassé la figure de cette terre qui passe. Se concentrant tout entière en elle-même, elle s'élève, non pas seulement par des degrés que ses pieds gravissent, mais elle est enlevée par des ravissements inopinés, et par des excès soudains, elle vole, vers les secrets sublimes des choses célestes. De là vient que saint Paul ne dit pas qu'il est « monté, » mais qu'il « a été ravi » jusqu'au « troisième ciel (II Cor. XII, 2), » où il est affecté comme s'il ressentait les atteintes du feu de l'autel; dans ces heureuses régions, enivré de l'amour divin, l'esprit oublie tout et se plonge entièrement en Dieu, goûtant ce don que «nul ne connaît que celui qui l'a reçu (Apo. II, 17). Mais, chaque fois qu'il ressent cette félicité d'en haut, il est nécessaire qu'il perde de vue la misère d'en-bas, car ces deux choses ne peuvent exister ensemble.

7. Bien qu'il soit donné aux mortels d'atteindre parfois à ce degré d'amour, néanmoins, l'âme ne peut y demeurer longtemps, tant qu'elle n'a pas quitté sa dépouille mortelle pour entrer dans « la liberté de la gloire des enfants de Dieu (Rom. VIII, 21). » Elle est soulevée, elle est attirée par le désir de voir cette face que le père, selon l'expression du Prophète, a placée comme un aimant, afin de pouvoir attirer les coeurs aussi durs que le fer. Cet attrait, bien qu'il s'exerce avec une violence suave, accuse cependant l'impuissance de la nature mortelle, parce que l'âme malheureuse, lourdement chargée, est souvent contrainte d'interrompre son volet de suspendre ses efforts. Les esprits enflammés d'amour, entraînés par la corruption du corps, ressentent donc les joies fréquentes que leur cause la visite du Seigneur, mais ils n'en ont pas la jouissance abondante, car, cette visite n'est ni parfaite ni prolongée. De sorte qu'il parait comme jouer avec les enfants des hommes; quelques-uns croient le tenir, il s'échappe de leurs mains: quand on le poursuit, il se laisse saisir et, disparaissant de nouveau, on ne le voit plus, jusqu'à ce qu'appelé par les larmes et les prières, il revient; et ainsi, bien que son apparition console, son départ attriste. Mais quel est, croyez-vous, le saisissement de cette âme, lorsqu'une telle douceur lui est enlevée et qu'elle est ramenée en captivité dans les liens des sens ? Ne lui semble-t-il pas, chassée de la patrie des esprits dans la vallée des corps, qu'elle est tombée dans un siècle qui lui est inconnu, bien différent de celui où elle se trouvait d'abord, séjour assombri où la charité se refroidit, où règne la sensualité, où l'oeil de l'âme se couvre de brouillards et où les sens du corps se réveillent avec force? Elle s'attriste alors, poussant de profonds soupirs et malheureuse de ce qui cause son bonheur. Car, plus elle avait éprouvé de douceurs, plus elle souffre de les voir enlevées. La disparition de l'objet aimé augmente le désir. Vous supportez d'autant plus impatiemment la perte d'un bien, que vous l'aimez davantage. C'est là la langueur de l'amour qui n'est autre chose que l'ennui d'un. désir impatient, dont l'âme, qui aime avec ardeur, est affectée par l'absence de ce qu'elle aime.

8. C'est vainement, si je ne m'abuse, qu'on cherche à adoucir une telle douleur par des consolations extérieures, lorsque c'est à l'intérieur qu'il faut traiter cette douce blessure de l'amour. Aucun soin humain ne calme la sainte amertume de cette souffrance secrète; le goût interne de la douceur que l'on ressentait étant venu à disparaître, il ne sert de rien d'être consolé du dehors, bien plus, selon le sentiment du bienheureux Job, l'âme regarde tous les consolateurs comme onéreux (Job. XVI, 2). Il avait éprouvé ce sentiment, le personnage qui dit : « Mon âme a refusé d'être consolée, je me suis souvenu de Dieu et j'ai été inondé de délices (Psalm. LXXVI, 3). » Heureuse tristesse, que la créature ne cause pas, mais qui vient du Seigneur; tristesse qui ne pleure aucun désagrément de la vie présente. Il convient qu'il ait pour le consoler le Dieu de toute consolation, le coeur qui refuse de trouver une diversion à sa douleur dans l'abondance des biens passagers. Le Seigneur excepté, il n'est pas de charme qui puisse le soulager, lui qui n'a rien aimé, hormis le roi du ciel. Ils ont bien leurs vaines consolations ceux à qui l'on dit: « Malheur à vous, riches qui avez vos consolations ! » Celui-ci seul le console qui habite en lui, Dieu qui est charité. S'il ne quitte jamais les justes pour les empêcher de mériter, il s'éloigne souvent d'eux pour leur ravir la joie de sa présence. L'âme pieuse le possède donc, mais d'une manière latente, lorsque cette suavité divine que l'on a au fond du coeur ainsi cachée, n'affecte en aucune manière, le sentiment intérieur.

9. Le bien-aimé après lequel elle soupire, «tardant à venir, » cette âme fidèle, «ne s'endort et ne sommeille point avec les vierges folles (Matth. XXV,5);» mais livrée à de fréquents soupirs, à de profonds gémissements, elle ne peut plus dissimuler sa tristesse, ni cacher le feu qui brûle son coeur attristé. Elle ne délibère plus, elle ne consulte pas la raison, elle n'a plus de honte : elle ne tonnait ni mesure, ni règle, son esprit S'efforçant uniquement et en toutes manières de faire revenir la douceur qu'elle a goûtée, et qui tardera toujours beaucoup trop, quelque rapidité qu'elle mette à venir. C'est là, mon cher ami„ la question que vous avez jadis posée, en demandant ce que veut dire cette expression de saint Augustin : L'amour de Dieu ne tire pas consolation de ce qui est impossible. Tout désir se calme d'ordinaire par cette raison qu'il est impossible d'avoir ce que l'on désire. L'ardeur de l'amour n'est pas retenue par l'impossible. Car bien que certainement, l'âme appesantie par la maison terrestre qu'elle habite, plongée dans la boue, ne puisse entièrement jouir de la félicité d'en haut, comme cela est évident pour tout homme, cette impuissance ne donne aucune consolation à celui qui aime, et ne l'empêche pas de brûler et de soupirer après. ce qu'il désire avoir. Bien que ce désir excède la raison, il n'offense pas Dieu, car le Seigneur semble vous avoir insinué chose semblable dans le précepte « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit (Matth. XXII, 37). » Que ce désir ne puisse être satisfait en cette vie mortelle ou plutôt en cette mort vivante, la raison et l'autorité nous l'assurent également. Aussi dans le portrait du juste, il est dit : « Il désire trop dans les commandements du Seigneur (Psalm. CXI, 1). » C'est en ce sens qu'il a été écrit, je crois : « Les jeunes filles vous ont trop aimé (Cant. I, 2). » Que signifie ce mot trop, sinon quelque chose qui dépasse le pouvoir et les forces? Dieu vers qui tend l'amour de ces saintes âmes, est immense et infini, de sorte que son amour ne peut avoir ni terme ni mesure. En chérissant de cette manière, l'âme chérit donc trop relativement à ses forces, mais moins par rapport à ce qu'elle voudrait faire : elle ne tire point de consolation de cette impuissance, seulement ses désirs en sont augmentés. Mon âme, dit un saint personnage, « a désiré de désirer votre loi et vos justices (Psal. CXVIII, 20). » Il ne peut se contenter du désir, lui qui avait grande envie de considérer les choses qu'il ne voyait pas. Le désir est la faim de l'âme. Et aussi, l'âme qui aime vraiment le Seigneur, ne se rassasie pas de son amour: Dieu est amour ; qui aime, aime l'amour. Or, aimer, l'amour, forme un cercle si parfait qu'il n'y a aucun terme à l'amour.

10. Vous le voyez donc, de même que rien n'est au-dessus de la charité qui surpasse tout, de même cette vertu est insatiable, elle dévore tout; en mangeant, elle s'affame, en goûtant des délices, elle sent augmenter davantage ses désirs. On peut lui donner tout ce dont elle a envie, jamais elle ne sera rassasiée. Qui me mange, dit la sagesse divine, « aura encore faim (Eccli. XXIV, 29). » O Dieu bon, que l'on mange en l'aimant, comment rassasiez-vous ceux qui vous chérissent, de sorte qu'ils ont encore plus faim, si ce n'est que vous êtes à la fois la nourriture et la faim ? Qui ne vous a pas goûté ne sait en aucune façon avoir faim de vous. Vous nourrissez donc l'âme, afin qu'elle soupire davantage après vous. « Il a rempli de bien ceux qui avaient faim, » chantait celle qui en était pleine (Luc. I, 53). De quels biens? Ne me demandez pas quels sont les biens de la charité. Ce sont sans nul doute ceux dont il est dit : « L'oeil n'a pas vu, ô Dieu, sans vous, ce que vous avez caché à ceux qui vous craignent (Isa. LXIV, 4). » Biens dont a parlé un autre écrivain : « L'oeil n'a point vu, l'oreille n'a pas entendu ce bien, et il n'est pas entré dans le coeur de l'homme (I Cor. II, 9). » Vous entendez ce que l'on a préparé pour ceux qui aiment, afin que vous ne doutiez point que la délection aura des biens. On lui a réservé les délices de l'éternité et toute la suavité du ciel. « La paix, la patience, la longanimité et la joie dans le Saint-Esprit (Rom. XIV,17), » et tout ce que l'on peut rêver d'agréable, et encore plus. Voilà, dis-je, ce que vous avez préparé pour ceux qui vous aiment; mais vous l'avez caché à ceux qui vous craignent, jusqu'à ce que « la charité rejette le voile de la crainte (I. Joan, IV, 18), » et qu'on puisse voir, « combien grande est la multitude de votre douceur (Psalm. XXX, 20), » qui, tout en remplissant le désir, ne le rassasie jamais. Aussi j'entends dire, que ces âmes heureuses, s'il en est, sont revêtues du second vêtement.

11. Peut-être m'objectez-vous cette parole: « Je serai rassasié lorsque votre gloire m'aura apparu (Psal. XVI, 14.) » Et le texte assurant que la Jérusalem d'en haut « est rassasiée de la graisse du froment (Psalm. CXLVII, 1.4). » Mais en cet endroit, par satiété vous savez qu'il faut entendre l'abondance du bien que l'on désire, et nullement la fin du désir que l'on n'éprouve plus. La fin du désir, comme l'a dit quelqu'un, c'est la satiété. Si quelqu'un a toujours faim, il est clair qu'il n'est pas rassasié. Mais, ô faim bienheureuse, qui ne désire que ce qu'elle a, et qui n'a que ce qu'elle désire! Que ces réflexions persuadent à votre charité, que personne ne peut être rassasié dans la vie future de la douceur du divin amour, ni en jouir assez en la vie présente. Au sujet de cette impuissance en laquelle nous nous trouvons, que votre consolation soit de n'en avoir aucune. Je vous souhaite la patience; mais ici il vaut bien mieux être impatient.

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CHAPITRE III. Que l’amour ne cesse pas.

12. Après avoir exposé d'une manière quelconque ces belles idées, que ma plume poursuive et étudie ce qui reste à exprimer, autant que le Seigneur, dans sa douceur, daignera ouvrir à son pauvre serviteur, une entrée vers des choses si relevées. Celui-là frappe, qui désire et qui prie, et l'on ouvre à ceux qui frappent (Matth. VII, 7). Il n'y a point de doute que le Seigneur n'ouvre volontiers à qui frappe, lorsqu'il exhorte à frapper l'âme qui ne pensait point à le faire. C'est ainsi que Dieu veut qu'on lui demande au préalable, même ce qu'if promet. Voilà pourquoi ce qu'il se dispose à donner, il commence par le promettre, afin de donner la hardiesse de le demander, et afin que la prière dévote mérite ce qu'il aurait gratuitement accordé. Il nous procure des mérites en nous prévenant, nous donnant de quoi lui rendre, il agit en sorte de ne pas donner gratuitement. Qu'il est vraiment digne d'être aimé en retour, celui qui nous prévient en nous aimant de :cette manière. « En cela consiste la charité, dit saint Jean, non que nous ayons aimé Dieu, mais que Dieu nous ait aimés le premier (I Joan. IV, 10). » Son amour précède donc, bien plus tendre que le nôtre, mais le nôtre revient à lui, plus juste et mieux dû. Dieu aime encore gratuitement des ingrats, c'est chose assurée, il nous aime par un don de sa bonté, et non en vertu d'aucune obligation de sa justice. II nous fournit de quoi l'aimer, et il en, donne le motif, afin d'être également chéri, et de son don et pour son don. Et je ne continue pas d'analyser ce don, parce qu'il est inexprimable. Car, bien que peu d'âmes spirituelles le puissent goûter, personne néanmoins ne le peut révéler et le faire connaître. Celui-là seul le connaît qui le donne, et celui qui le reçoit, à l'exclusion des autres (Apoc. II, 17). La concession qui en est faite est incertaine et comme louche, même pour ceux qui l'ont reçu et qui le possèdent, et cela par une précaution salutaire, afin de le faire désirer.

13. Maintenant, ramenez vos regards, je vous en prie, vers ces réalités inférieures, que beaucoup voient sans les considérer : et remarquez si tous les événements qui nous arrivent, heureux ou contraires, ne sont pas comme des aiguillons, qui nous excitent à courir dans le chemin de l'amour? Toutes choses ont pour but, ou de servir aux besoins et aux jouissances des hommes, ou de porter secours à leurs défauts. C'est ce que le ciel, la terre, la mer et l'air, la révolution du temps ne cessent de faire, en renouvelant comme par un enfantement nouveau les choses anciennes, réformant ce qui était écroulé, restaurant ce qui était usé; en sorte que comme il n'est personne qui puisse refuser ces bienfaits continuels et communs, ainsi il n'est pas un homme qui ne doive chérir un don si considérable. Vous êtes d'accord avec moi peut-être en ce qui regarde la prospérité : mais vous désirez mieux voir expliqué comment le malheur apprend ou exige l'amour. Comme trop souvent l'ingratitude de l'homme s'arroge avec orgueil les dons du créateur, celui qui a donné l'existence à cette créature, dans un dessein salutaire et profond, veut qu'il soit éprouvé parles tribulations, afin que, tombant en défaillance, et Dieu venant à son secours, il donne son amour, ainsi que cela est digne, à celui qui l'a assisté. C'est là ce qui est dit dans l'Écriture : «Invoquez-moi au jour de l'épreuve, je vous délivrerai et vous m'honorerez (Psal. XLIX, 15). » Les nécessités fréquentes contraignent l'homme d'adresser à Dieu des prières, renouvelées , et de goûter ainsi , sa douceur céleste, en éprouvant combien il est bon: et le coeur de fer que les bienfaits ne pouvaient ennoblir, instruit par le malheur, s'adoucit sous l'influence de la grâce qui le délivre, et apprend à aimer Dieu, sinon pour sa tendresse, du moins à cause des bienfaits qu'il en a reçus. C'est là le premier degré de dilection pour ceux qui commencent à aimer. Quant à ceux qui aiment déjà, c'est le plus bas degré, puisqu'on y aime le Seigneur, non à cause de lui, mais à cause de soi. Il est donc clair que l'adversité apprend et force, en quelque sorte, l'homme qui aime charnellement, ou les choses charnelles, à chérir Dieu.

14. Mais quant à ceux qui brûlent d'amour, ce n'est pas un dessein moins providentiel qui leur enlève la jouissance de la prospérité et les livre aux coups du malheur, dans la pensée que si (ce qu'il est difficile d'éviter), la prospérité avait, par ses caresses, fait perdre quelque parcelle de charité, l'adversité survenant la leur rende, cette adversité qui, selon la doctrine de saint Jean, apprend véritablement à «ne point chérir le monde ni ce qu'il y a dans le monde (I Joan. II, 15). » Ainsi, ce sont les Égyptiens qui contraignent les Israélites à sortir d'Égypte. Au témoignage du bienheureux pape Grégoire, quand le monde fait sentir à l'âme ses coups ennemis, il ne fait que crier qu'on ne s'attache pas à lui. Dieu ne réclame donc de nous que l'amour, quand il nous comble de bienfaits, soit lorsqu'il nous châtie, soit lorsqu'il nous dirige par ses conseils, soit lorsqu'il nous oblige par ses préceptes. « La charité est la plénitude de la loi (Rom. XIII, 10); » elle renferme les préceptes et les prophètes. Par cette raison que tout ce qui est indiqué ou interdit dans la loi, se réduit au seul amour. Payez le tribut de la charité, sachez que Dieu sera entièrement satisfait.

15. De quoi nous sert, dit-on, une si grande frugalité dans notre nourriture, une si grande simplicité dans nos habits, une austérité si continuelle dans les veilles et dans la discipline ? Le voici en peu de mots. Ce sont là des actes de charité qui plaisent à Dieu et qui l'apaisent, si on les fait par l'influence de cette vertu; sans charité, ils ne servent de rien. Telle est la force de cette dilection : avec elle, la plus petite chose n'est jamais dédaignée; sans elle, la plus considérable est rejetée. La prédication, se «fit-elle avec la langue des anges (I Cor. XIII, 1). » La foi, fut-elle assez forte « pour transporter les montagnes. » L'aumône, quand même « elle distribuait aux pauvres tous les biens » dont elle dispose. La mortification « quand même on se livrerait pour être brûlé. » La messe, parce qu'il est défendu d'offrir son présent à l'autel, avant de s'être réconcilié avec son frère (Matt. V. 10). » Car, l'amour même des hommes c'est Dieu, ce Dieu à qui toute créature rend, avec raison, cet hommage et dit : « Vous n'avez nul besoin de mes biens (Psal. XVI, 2) » : mais cet amour demande à l'homme la seule chose qui n'est difficile pour personne. L'amour seul, dit saint Augustin, ignore le mot de difficulté. Qui aura perdu beaucoup pour un ami croira n'avoir perdu que rien ou presque rien. C'est en vertu de ce sentiment, que le « grand nombre des années paraissait à Jacob peu de jours, à cause de son immense amour (Gen. XXIX, 20). » Ce véritable ami sent à peine ce qu'il souffre pour celui qu'il aime : il se livre tout entier à ce sentiment avec tant de force, qu'il ne peut penser à rien pleinement qu'à son bien-aimé, qu'il porte « comme un cachet sur son cœur et sur son bras (Cant. VIII, 6). »

16. Par quel côté pourrait se glisser l'oubli de cet être adorable, qui, en dehors des rayons de la lumière infinie, en dehors des canaux de la douceur incorruptible par le moyen desquels il ne cesse d'exercer son influence sur l'âme, se montre à tout propos dans les choses visibles, au coeur qui le chérit ? Qui aime parfaitement le Seigneur, de quelque part qu'il se tourne, trouve des avertissements familiers qui l'invitent à l'amour. Il se sert des créatures comme d'un miroir; et en tout ce qu'il regarde, il retrouve le souvenir de son bien-aimé : il voit tout, et trouve celui qui a tout créé, avec le but qu'il s'est proposé en créant. Et, en tous ces objets, il nele voit pas tant admirable qu'aimable, et par ces gages d'affection qui lui ont été donnés d'avance, il calcule sagement la grandeur des biens qui ont été réservés pour former sa dot éternelle. L'amour est un œil pur, un oeil de colombe, aucune passion ne le fixe sur les choses qui ont été accordées à l'homme pour son usage; et dans les biens qui passent, il contemple ceux qui demeurent à jamais. Voilà l'oeil qui ne se ferme jamais, parce qu'il n'a pas de paupière charnelle. Aucun choc ne le blessé, parce qu'il ne reçoit rien du dehors. Aucun brouillard ne l'obscurcit, parce qu'il n'y a en lui aucune poutre. Aucun sommeil ne l'accable, témoin celui qui a dit : « Je dors et mon cœur veille (Cant. v, 2). » Oeil droit, véritablement droit, que ne détourne aucune intention de travers, qu'aucune affection terrestre n'attire en bas. Oeil vraiment simple et prudent, que ne frappe aucun soupçon incertain, que ne retient aucune inquiétude curieuse, fixé sans relâche sur celui «que les anges désirent contempler (I Petr. I, 12). » Car l'amour enflammé, comme parle saint Augustin, ne peut s'empêcher de voir celui qu'il aime, parce que l'amour est un oeil, et aimer c'est voir. Il se déclare blessé par cet oeil, celui qui dit : « Vous avez blessé mon cœur par un de vos yeux (Cant. IV, 9). » L'âme, en effet, a deux yeux, un par lequel elle comprend, l'autre par lequel elle cherche. « Le Seigneur, » dit le Psalmiste, « a regardé les enfants des hommes, afin de voir s'il en est qui comprenne ou qui recherche Dieu (Psal. LII, 3). » Et de ces deux yeux, celui de droite, est l'amour qui blesse en cherchant. Car, ce personnage qui «saute sur les montagnes et franchit les collines (Cant. II, 8), » c'est-à-dire, qui surpasse tout sentiment, soit de l'homme, soit de fange, n'est atteint que de la blessure de l'amour.

17. Vous demandez ce que c'est que blesser Dieu? Je réponds Blesser Dieu, consiste en ce que, cette toute puissance condescende tendrement à notre infirmité, en ce que se découvrent, comme par l’ouverture d'une blessure, les secrets de la douceur de son intérieur. Il peut donc être blessé, celui qui, bien qu'impassible, est néanmoins plein de compatissante. Cette blessure est faite sans colère et se fait sentir sans douleur. C'est cet mil blessant que, dans un engagement mal heureux, le roi des Ammonites s'efforce d'arracher. « Je ferai cette alliance avec vous, j'arracherai à tous l'oeil droit (Reg. XI, 2). » L'amour enlevé, cet amour qui est l'œil droit, l'intelligence que nous appelons l'œi1 gauche, reste pour l'erreur seulement. Ils ne comprenaient point et ils n'aimaient nullement, ceux qui, « après avoir connu Dieu ne le glorifièrent pas comme Dieu, mais s'évanouirent dans leurs pensées (Rom. I, 21). Combien qui paraissent poursuivre des erreurs, sont aveuglés par ces ténèbres 1 on ne peut sans doute en trouver de pires !

18. Dieu est donc aperçu, par ces deux yeux, de ceux qui l'aiment ; mais il est blessé par l'un d'eux lorsque l'amour pénètre où s'arrête l'intelligence ; où l'un arrive, où l'autre n'est pas reçu. Il nous est défendu de scruter et « d'être plus sage qu'il ne faut (Rom. XII, 3) : » Mais nous avons reçu ordre d'aimer même plus que nous ne pouvons. L'oeil de l'amour ne peut être obscurci, rien ne peut l'empêcher de pouvoir considérer celui qu'il aime, non « comme il est, » vision qui, au témoignage de saint Jean (I Joan. III, 2) est la récompense réservée dans la patrie, mais certainement comme peut le voir un voyageur, consolation qui lui est accordée dans la vie présente. Chacun de ceux qui le chérissent le voit selon qu'il l'aime, l'un d'une façon, l'autre d'une autre, selon la vanité des sentiments qui l'entraînent vers lui. Les uns soupirent avec plus de ferveur après les mystères de la divinité; les autres admirent avec moins de dangers les mystères de l'humanité, contemplant les desseins très-profonds de Dieu pour le salut du genre humain. Tout ce que l'œil de l'amour regarde est chose certaine : Il voit seul maintenant d'une manière qui produit le mérite; plus tard, il verra d'une façon qui lui servira de récompense, lorsque le nuage de la corruption étant enlevé, il apercevra aussi qu'il est écrit, « la force du Seigneur dans la joie (Job. XXXIII, 26). On pourrait ajouter ici beaucoup des détails utiles à ceux qui ont, faim bien que non dégoûtés. Mais pour ne point vous être à charge, je retiens ma plume qui voudrait, je l'avoue, écrire davantage.

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CHAPITRE IV. Que l'amour ne se sépare pas de ceux à qui il s'est attaché.

19. Il faut maintenant s'occuper de cette dernière partie de votre demande, de celle surtout que vous réclamez, et qui sera expliquée non par nos lèvres, mais bien par vos mérites, ô homme très-religieux; ici, ce n'est pas seulement en ce qui touche à mes études que j'en ai une confiance médiocre, mais en tore en toutes mes nécessités. Mais pour que notre discours suive sa marche dans ce que nous nous sommes proposé de développer, résumons en peu de mots, ce que nous avons dit. Nous avons exposé ces idées: la charité combat sans être vaincue, elle goûte sans être rassasiée, elle voit sans se lasser, on a dans les mains ce qui est indissolublement uni. L'attachement de l'amour est si tendre et si fort, qu'on dit qu'il unit plutôt qu'il ne joint. Excellente union qui attache l'homme vertueux par un triple lien, à soi-même, au prochain et à Dieu en toute vérité. Par l'amour, l'homme devient un en lui-même; se recueillant en son intérieur, et ramenant de tous côtés ses affections en son coeur, ces affections qui font les captifs, il aime sans variation le bien unique, et il n'est plus entraîné en diverses variations, par des sentiments muables. Quant à celui qui est divisé par son amour sur plusieurs objets, jamais, il n'est un ou constant, toujours différent de lui-même, contraint qu'il est de varier, toutes les fois que ce qu'il aime varie. Qui s'appuie sur un corps qui glisse, doit glisser avec lui. L'homme est aussi uni au prochain par la charité, lorsqu'en vivant sans querelle, il s'efforce de ne faire qu'un avec tous les hommes, et de se conformer à la fortune qu ils éprouvent, de «se réjouir avec ceux qui se réjouis sent, de pleurer avec ceux qui pleurent (Rom. XII, 15), et d'être infirme avec les infirmes, et d'être brûlé avec ceux qui sont scandalisés (II Cor. XI, 20); » comme il est écrit, compagnon de tous, soit dans la tribulation, soit dans le triomphe. Ainsi, la « multitude des croyants ne formait qu'un seul coeur et qu'une seule âme (Act. IV, 32), » alors que ni la variété des volontés, ni la possession particulière des biens ne divisait les esprits, et que la charité les étreignait fortement, et les retenait suavement en « l'unité de l'esprit, dans le lien de la paix (Eph. IV, 3). » Hélas, nous sommes tombés dans un siècle inférieur, pour nous est arrivée « la fin des temps, » plus que cela, la pire partie des temps, car, pour ne point parler des hommes du siècle que l'ambition a aveuglés, l'état religieux lui-même, en nos jours malheureux, est livré à une division telle qu'à peine, l'un « s'accorde avec l'autre, » si ce n'est peut être « contre le Seigneur et contre son Christ (Psalm. II, 2). » Partout des déchirures se font remarquer dans la tour de la charité de David, et elles se sont agrandies à tel point qu'elles menacent d'une ruine prochaine. Sous une seule tunique et sous un habit semblable, bat un coeur vain qui n'est nullement à l'unisson des autres, de sorte que, de l'ancienne religion, à peine conserve-t-on quelques vestiges; et que ceux qui viennent au sépulcre du Seigneur qui est le cloître, et y. cherchent le Christ, ne trouvent que des langes, c'est-à-dire, la forme de l'habit. Je l'avoue, je m'ennuie d'être sur ce terrain, sortons-en, car je ne me suis point proposé, de parler en ce lieu, des vices.

20. La charité unit Dieu à l'homme et l'homme à Dieu, non de ce qui unit notre nature au Verbe éternel en l'unité de personne, union qu'a produite la charité qui nous a aimés « avant la constitution du monde (Eph. I, 4), » mais bien, de ce lien dont parle l'Apôtre en ces termes : «Qui s'attache à Dieu, est un esprit avec lui (Cor. VI, 17). » Cette liaison est produite par l'amour, parce que l'homme, se conformant de tout son coeur et de tous ses voeux, à la volonté éternelle et céleste, est attaché à Dieu par un ciment, dont rien n'affaiblira jamais la vertu. La charité est, en effet, « le lien de la perfection (Col. III, 14), » par lequel les esprits des fidèles sont attachés par une liaison très-étroite; unis à la même tête en un même corps par toutes les jointures, ils vivent dans une participation commune de tous les biens, en sorte que, chacun peut dire avec confiance : « Je suis en participation avec tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements (Psal. CXVIII, 63).» C'est à ce sujet, je crois, qu'il a été dit : « Un triple lien est difficile à rompre (Eccl. IV, 12). » Il est triple, car, ainsi que je l'ai exposé, il lie d'une triple manière. Voulez-vous que l'Apôtre vous en donne la description ? «La fin du précepte, dit-il, c'est la charité venant d'un coeur pur, et d'une bonne conscience et d'une foi non feinte (I Tim. I, 5). » Seul, le coeur pur ne sait pas se répandre au dehors. Rien n'est souillé plus facilement que lui, s'il est exposé, mais la charité le retient pour qu'il ne soit pas vainement découvert. Or, selon l'Apôtre, celui-là a une conscience bonne envers tous, qui aime le bien du prochain comme le sien propre : s'il n'en va pas de la sorte, on est convaincu de ne point avoir cette vertu « qui ne cherche point ses intérêts (Jac. II, 17). » La foi non feinte est celle qui opère par la charité. Sans quoi saint Jacques ne craint pas de l'appeler non-seulement feinte, mais encore morte. Et ce triple « lien est vraiment difficile à rompre :» L'Apôtre qui en était attaché s'écrie avec ardeur: « Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? la tribulation ? l'angoisse ? la faim ? la nudité ? (Rom. VII, 35). » Lien vraiment fort, qu'aucune violence ne rompt : il attache inséparablement celui qui aime à celui qui est aimé.

21. Que personne cependant n'estime que je nense ( ?) ou que je délire, avec ceux qui assurent que la charité, une fois possédée, ne peut plus être perdue. Car, si en ayant la charité, on avait la persévérance, c'est en vain que le Seigneur eût donné cet avis à ses disciples : « Demeurez en mon amour » (Joan. XV, 9). Mais ce que j'affirme en toute certitude, c'est que la charité peut être abandonnée spontanément sans pouvoir être ravie par la violence : offerte à tous, elle n'est enlevée à personne, nul n'en est privé que par sa faute. Mais pour qu'en cette vertu qui appelle la réprocité, les affections de ceux. qui s'aiment puissent se concentrer en un même foyer, il faut nécessairement que le cœur de l'âme aimante se liquéfie, afin qu'elle puisse être transformée en celui qu'elle aime, et changée en un autre homme, comme une goutte d'eau perdue dans une grande quantité de vin, paraît entièrement défaillir à elle-même et prendre une autre saveur et une autre couleur. Delà viennent ces fréquentes défaillances ou plutôt, le progrès de ceux qui aiment tendrement; ils n'ont en eux-mêmes d'autres sentiments, que ceux qui se trouvent, dans le Christ Jésus. Voyez-vous ce que je veux dire ? Personne ne le comprend mieux que vous. L'état liquidé qui se prête à toutes les formes est le seul qui convienne parfaitement au cœur de celui qui aime. « Mon cœur », dit-il, est « devenu comme une cire fondue » (Psal. XXI, 15).

22. Quand il est liquéfié, un corps est plus mou, il se dilate, il se clarifie. Et considérez à présent, ce triple effet dans l'amour qui est un feu divin, feu liquéfiant les coeurs, les purifiant et les réunissant dans le corps de l'unité, comme différents métaux fondus par le calorique, se réunissant en un seul liquide. A son contact, mollit et cède cette dureté odieuse qui est l'insensibilité du coeur et qui fait que l'homme ne se sent pas et ne sent pas les autres; que la piété ne fléchit pas, que les prières n'inclinent point; que l'exemple n'engage jamais, qui résiste aux menaces, que le bienfait rend plus dure, que l'adversité n'instruit pas : hardie pour le mal, portée vers ce qui est défendu, ne sachant être fléchie ou soumise, si ce n'est lorsqu'elle peut résister. Et en tout ceci, ayez pour exemple la dureté du coeur.

23. Selon la doctrine de saint Paul, le cœur amolli est dilaté (II Cor. VI, 13) ; il se répand à droite et à gauche, secourant également ses ennemis et ses amis, allant gratuitement et spontanément au devant de tous, se réjouissant des progrès, s'attristant des défauts du prochain. Il coule donc, mais il ne se répand pas entièrement; il va vers les autres, de manière à rester en lui aussi. Et voyez si le prophète n'éprouva sans doute pas une impression pareille, car après avoir comparé son cœur à la cire fondue, il ajouta de suite : « Au milieu de mes entrailles. » Il fut liquide mais il ne s'épancha pas au dehors. Celui-là seul s'épanche, qui s'applique au soin des autres n'ayant nul soin de lui. « Prenez garde» dit l'Apôtre, « de ne pas vous répandre au dehors.» Il n'est pas nécessaire qu'en ces ravissements par lesquels les âmes dès hommes sont arrachées aux sens grossiers, on affirme qu'elles sont hors d'elles-mêmes, puisque saint Paul déclare ignorer totalement si son extase s'est faite dans le corps ou hors du corps. Où sont-elles donc, dites vous? En ce qu'elles ont d'intime en elles. « Le cœur de l'homme est profond et insondable (Jer. XVII, 9 ), et tellement secret pour lui, qu'il ignore ce qui se passe en ses profondeurs intérieures. L'esprit n'est donc tiré, mais bien plus tôt il est conduit dans cet appartement secret, quel qu'il soit, et fermant les portes des sens, avec assurance et mystère, il s'unit au bien-aimé dans de très chastes embrassements, et il se trouve mieux avec lui ne sachant pas où il se trouve, il est plus en sûreté quand il se perd de cette manière.

24. Une fois liquéfié, le cœur doit être purifié et passer par le feu, et se décharger de ses scories par l'amour qui est « un feu consumant (Deuter. VI, 24) », enlevant les paillettes de « l'ignorance et les péchés de la jeunesse », rendant l'âme très-pure, et digne de l'alliance avec Dieu, sans tâche ni rides. Ecoutez la flamme dévorante : « Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé » (Luc. VII, 47). Ensuite «pour ceux qui aiment Dieu tout tourné en bien (Rom. VIII. 28»), et rien ne lui est imputé à mort. Or, tout ce que le Seigneur n'imputera pas, est comme s'il n'avait pas existé. « Heureux l'homme à qui le Seigneur n'a pas imputé son péché (Psalm. XXXI, 2.) » Car il n'est personne qui n'en n'ait pas, sauf celui-là seul qui «fut libre entre les morts (Psal. LXXXVII, 5) ». Ainsi échauffé et liquéfié, le cœur est frappé et entre en ébullition à tout accent du bien-aimé, faisant l'expérience de cette parole : « Mon âme s'est liquéfiée dès que le bien-aimé a parlé » (Cant. V, 6). Et il éprouve ce qui se lit dans l'Évangile : « Notre cœur n'était-il pas brûlant en notre poitrine, pendant qu'il nous parlait dans le chemin? » (Luc. XXIV, 32). Doux entretiens de Dieu dans l'âme et avec l'âme, qui se produit sans le bruit de la langue et des lèvres, qui s'entend sans oreille et dans le silence. Celui qui parle et celui à qui on parle, le comprennent seuls : tout profane est exclu de ce sacré colloque.

25. Les paroles qui s'y font entendre coulent de la céleste fontaine, elles fécondent le cœur desséché par ses désirs et la grandeur de son amour; elles racontent les merveilles de la cité de Dieu, la paix et les richesses, la gloire de ceux qui l'habitent, la beauté de ce séjour très-lumineux ; elles chassent l'ennui du cœur , font disparaître la fatigue du corps, annonçant au bien-aimé que l'âme est sa possession et qu'il peut s'élever à elle. Il ne demanda rien, il ne souffrit pas autre chose celui qui disait : « Mon âme a dormi à cause de son ennui, fortifiez-moi en vos paroles (Psalrn. CXVIII, 28) ». Les paroles de vérité correspondent à nos pensées et cependant il n'est pas d'observateur exercé qui remarque facilement ce que le cœur produit, si ce n'est celui qui fait attention à ce que dit le Seigneur : «Pourquoi pensez-vous le mal dans vos coeurs ? (Matth. IX, 4) ». Et encore : « C'est du cœur que sortent les pensées coupables (Matth. XV, 19) ». Et « quiconque profère le mensonge , parle de son propre fonds (Joan. VIII, 44) ». Et à cet oracle de l'Apôtre : « Nous ne pouvons penser quelque chose par nous-mêmes comme de nous (II Cor. III, 5) ». C'est dans le cœur que nous disons le mal conformément à cette sentence : « L'insensé a dit dans son coeur, il n'y a point de Dieu (Psal. XIII, 1) ». Nous avons entendu ce qui est bien. Aussi, « j'écouterai » « ce que le Seigneur dira en moi (Psal. LXXXIV, 9) », et on doit accueillir ces accents avec joie et bonheur : « Cette parole ne reviendra pas vide à moi, elle opèrera tout ce pourquoi je l'ai envoyée (Isa. LV, 12) », arrosant et fécondant le fond du coeur. Ceux qui sont instruits par de tels oracles, « sont dociles à Dieu, et l'onction leur enseigne tout (I Joan. II, 27) », seule, cette onction leur apprend toute vérité, et avec une prompte efficacité, elle révèle certains mystères de Dieu qu'il n'est pas permis à l'homme de redire, et si on peut les entendre redire, ils ne sont nullement tels que les montrent les maîtres ordinaires qui enseignent dans le monde : par leur vertu, et lorsqu'on en écoute l'exposé les coeurs se liquéfient; en se liquéfiant et en défaillant, ils se perfectionnent, en parvenant à cette unité que le Sauveur, désire et demande dans l'Évangile par ces paroles : « Qu'ils soient un comme nous sommes un (Joan. XVII, 22) ». Paroles auxquelles saint Jean fait allusion en ces termes : « ce qu'il est, soyons-le nous aussi en ce monde (I Joan. IV, 17) », c'est-à-dire, de même que cette heureuse et béatifiante Trinité de personnes est contenue dans un amour éternel, sans confusion aucune, de sorte que le nombre qui ne multiplie pas l'essence, ne trouble pas l'unité des personnes et que l'unité ne réduit pas cette trinité à l'unité d'une seule personne; ainsi, que les âmes fidèles soient unies et arrangées dans la charité, non par une comparaison seulement, mais par une certaine ressemblance. Qu'on ne trouve pas absurde ce que j'ai dit, que Dieu est contenu dans l'amour, je ne. l'ai point dit d'un autre que de lui et je ne parle que de lui-même pour les autres.

Dieu aime donc et. il aime tout à fait; car toute la Trinité aime, si on peut employer le mot tout, quand il s'agit d'un être infini et incompréhensible ou certainement simple. Comment, ô mon âme, rendras-tu amour pour amour, à celui qui t'a donné gratuitement la vie, qui t'entretient avec tant de largesse, qui te console avec tant de tendresse, qui te gouverne avec tant de sollicitude, qui te rachète par des grâces si abondantes, qui te conserve à jamais, qui t'enrichit et te glorifie!

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CHAPITRE V. De la dignité et de l'excellence de la charité (a).

26. La charité est une grâce surexcellente , et tout à fait incomparable. Que trouverions-nous à lui comparer, puisqu'elle est préférée au martyre et à la foi qui transporte les montagnes? Par cette vertu l'homme est dans Dieu, et Dieu est dans l'homme. Qu'y a-t-il qui soit autant de Dieu que la charité ? « Dieu est charité (I Joan. IV, 16). » Elle donne la liberté, elle chasse la crainte, elle ne sent pas le travail, elle ne considère point le mérite, elle ne cherche jamais la récompense, et cependant, elle presse plus que tous les autres mobiles. Nulle terreur ne pousse, nul bien n'attire, nulle justice ne réclame avec autant de force qu'elle.. «Elle ne cherche pas ses propres intérêts (I Cor. XIII, 5). Elle ne s'irrite pas, elle ne se précipite point, elle ne défaille jamais; elle ne tombe point dans la fosse, et entasse le bien pour se venger du mal. « O charité patiente, » oui, compatissante ! Elle est patiente, cela suint; elle est «bénigne,» c'est le comble: patiente, elle dissimule,

a Les trois chapitres suivants sont composés exclusivement de paroles de saint Bernard.

elle attend, elle supporte qui l'offense; mais, bénigne, elle l'attire, elle l'entraîne et le fait se convertir de son erreur. Dans sa bonté, elle aime aussi ceux qu'elle supporte, et les aime avec ardeur. Elle pleure, mais par amour, non par tristesse , elle pleure par désir, « elle pleure avec ceux qui pleurent (Rom. XII, 16). »

27. O mère excellente, que la charité, soit qu'elle soigne les infirmes, soit qu'elle exerce ceux qui sont avancés, soit qu'elle réprimande les esprits inquiets : rendant à chacun ses offices, selon ses besoins divers, elle aime tous les hommes comme ses enfants. Quand elle vous fait des reproches, elle est tendre; quand elle vous caresse, elle est simple: elle est tendrement sévère, elle sait adoucir sans ruse, se courroucer avec patience, s'indigner avec humilité; attaquée, elle ne répond point par la fureur, méprisée, elle appelle de nouveau. Elle est la mère des anges et des hommes. C'est elle qui a pacifié, non-seulement « ce qui est sur la terre, mais encore ce qui est au ciel (Coloss. I, 20). » C'est elle qui, apaisant Dieu à l'égard de l'homme, a réconcilié l'homme avec Dieu. Les scandales des faibles sont des pertes pour cette vertu. Quand elle ressent une injure, la charité n'offense pas ou ne méprise pas la charité. Elle ne peut se nier, elle n'est pas divisée en elle-même. Bien plutôt, elle sait réunir ce qui est divisé, et ne sait pas séparer ce qui est uni. Elle aime la paix, l'unité fait ses délices. C'est elle seule qui l'en gendre, qui la forme, qui la consolide et qui la conserve, partout où règne l'unité dans le lien de la paix. En toute confiance elle frappe à la porte d'un ami, convaincue qu'elle n'en recevra aucun refus, parce qu'elle est la mère de l'amitié. Elle ne fait pas de difficulté d'interrompre un repos fort précieux, pour vaquer à son oeuvre. Car la charité sincère et vraie, c'est celle qui fait aimer le bien du prochain comme le nôtre même. Car si on préfère ou si on n'aime que le sien, on est convaincu de ne pas aimer purement le bien, quand on l'aime, non pour lui, mais pour soi. Aimons et soyons aimés; dans le premier de ce sentiment, veillant à nos intérêts, dans le second, à ceux du prochain. Nous nous reposons en ceux que nous aimons, et nous offrons un lieu de repos en nous, à ceux que nous chérissons. Or, aimer en Dieu, c'est avoir la charité; et s'attacher à être aimé pour Dieu, c'est servir la charité. J'ai cette double dilection, de Dieu et du prochain, quand je vous aime, ô Seigneur Jésus, vous qui êtes mon prochain, puisque vous vous êtes fait homme et m'avez montré une grande miséricorde, et êtes néanmoins, par dessus tout, Dieu béni dans les siècles.

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CHAPITRE VI. De la nature ou du caractère de l'amour véritable, soit de l'homme envers Dieu, soit de Dieu envers l'homme.

28. L'amour violemment enflammé, surtout si c'est l'amour divin, ne pouvant se retenir en lui-même, ne fait pas attention dans quel ordre, selon quelle loi, dans quelle suite ou abondance de paroles il éclate, pourvu qu'il ne ressente aucune diminution. Souvent, il ne cherche pas de termes ni d'expressions, se contentant de soupirer. Rapide, violent, brûlant avec impétuosité, ô amour, tu ne laisses rien penser de ce qui n'est pas toi, tu dédaignes tout le reste, tu ignores la mesure, l'usage ne te fait rien : tout ce que fait l'opportunité , ou la raison ou la retenue, tout ce qui est conseil ou jugement, tu le braves en toi-même et le mets en captivité. C'est en vain que celui qui n'aime pas, se met à écouter ou à lire le chant de l'amour. Une poitrine glacée ne peut contenir une parole de feu. Comme celui qui ne connaît pas le Grec, n'entend pas celui qui parle cet idiôme, comme celui qui n'est pas latin ne comprend point celui qui s'exprime en cette langue, et ainsi des autres langages, de même pour qui n'aime pas, la langue de l'amour sera barbare, elle sera pour lui, comme un « airain sonnant ou une cymbale retentissante (I Cor. XIII, 4). » L'amour ne connaît pas le respect, il tire son nom d'aimer et non d'honorer. Qu'il honore, celui qui a horreur, qui est saisi, qui craint et qui admire. Celui qui aime n'éprouve pas ces sentinelles, il aime à aimer et ne connaît rien plus. Celui à qui est dû l'honneur, le mérite, l'étonnement et l'admiration, préfère cependant être aimé; Dieu veut être craint comme père, et aimé comme époux. En ceci, quel est le sentiment qui domine ? Est-ce la crainte? non, certes, « la crainte se rapporte au châtiment (I Joan. IV, 18) ; » et l'honneur n'a pas la grâce ; et l'honneur qui ne vient pas de l'amour, n'est pas honneur, mais adulation. Assurément, « à Dieu seul, honneur et gloire (I Tim. I, 17) » : mais Dieu n'accepte ni l'un ni l'autre, si le miel de l'amour ne les assaisonne pas. C'est l'amour qui suffit de lui-même, qui plait pour soi, et à cause de soi : il est son mérite, il est sa récompense. Il ne cherche d'autre cause et d'autre fruit que soi-même son fruit, c'est d'aimer. J'aime, parce que j'aime, j'aime pour aimer. Où est l'amour, il n'y a pas de travail, mais jouissance, parce que rien n'est difficile à celui qui aime. L'amour ne connaît pas de maître; par lui-même, il est assez soumis, il obéit spontanément, il est gratuitement docile, il est retenu et libre tout à la fois.

29. Dieu aime aussi, et il ne tire pas d'ailleurs ce sentiment. Il est ce qui fait aimer et avec d'autant plus de force, qu'il n'a pas l'amour, mais qu'il est l'amour même. L'amour ne regarde personne au dessus de lui, ni personne au dessous. Il voit également tous ceux qui s'aiment parfaitement, et en lui-même, il mêle les grands et les petits, les rendant, non-seulement égaux, mais ce qui est encore mieux, ne faisant d'eux qu'une seule et même chose. L'amour est une grande chose. Car lorsque Dieu aime, ce qu'il veut uniquement, c'est d'être aimé; en aimant, il n'a d'autre motif que celui d'être chéri, sachant que ceux qui l'aimeront, seront heureux de cet amour. O suavité ! ô grâce ! ô force de l'amour! celui qui est le sommet de tout est devenu le dernier de toutes choses ? quia fait cela? L'amour, l'amour oublieux de sa dignité, riche de sa condescendance, puissant dans son affection, pour persuader. Quoi de plus fort que l'amour? Il triomphe de Dieu. C'est l'amour qui a fait épancher la plénitude, qui a fait trouver des égaux à la hauteur souveraine, qui a donné des compagnons à celui qui est seul. Dieu est non-seulement aimant, mais amour, et il ne demande en retour que la foi et l'amour d'un coeur attaché à lui.

30. Pourquoi n'aimerait-on pas l'amour? Et qui est-ce qui fait vivre les coeurs aussi parfaitement que Jésus, mon Dieu ? C'est lui qui aime et qui est vraiment aimable, et tout ce qui sort de lui existe véritablement, puisqu'il n'est pas autre chose que la vérité elle-même. Quel est l'amour vrai et fidèle de l'âme, si ce n'est celui par lequel l'amour est aimé? J'ai la raison, je suis capable de saisir la vérité: mais plût au ciel qu'il n'en fût pas ainsi, si l'amour me faisait défaut. Je ne suis pas à l'abri des coups de la bâche, si l'on me trouve sans ce bien précieux. Je dois excessivement aimer celui par qui je vis, par qui je suis, par qui je goûte les choses, si je ne suis pas un coeur ingrat ou une créature indigne. Il est véritablement digne de mort, ô Seigneur Jésus, celui qui refuse de vivre pour vous, et il est mort; et celui qui ne vous savoure pas n'a point de sens, et il a mauvais goût, et celui quine s'efforce pas d'exister pour vous, n'existe que pour le néant et il n'est rien. « Vous avez tout fait pour vous, ô Dieu, » (Prov. XVI, 4), et celui qui veut vivre pour lui et non pour vous, commence à n'être rien au milieu de tout. Pour tous ces motifs, je vous chéris autant que je puis, mais il en est un qui me remue, qui me presse et m'enflamme davantage. Ce qui vous rend surtout aimable pour moi, ô bon Jésus, c'est le calice que vous avec bu, c'est l'oeuvre de votre rédemption. C'est là ce qui sollicite facilement toute mon affection: là ce qui attire plus tendrement notre dévotion; ce qui la réclame à plus juste titre, l'étreint avec plus de force et l'affecte avec plus de violence.

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CHAPITRE VII. Du double langage, du Verbe et de l'âme.

31. Le Verbe est esprit, l'âme est esprit, tous les deux, ils ont leur langage qu'ils emploient pour s'entretenir, et pour jouir de leur mutuelle présence. Le langage du Verbe, c'est la faveur qu'il accorde en s'abaissant ; celui de l'âme, c'est la ferveur de la dévotion. Elle est muette et semblable à un enfant, l'âme qui n'a pas cette voix, et elle ne peut, en aucune façon, s'entretenir avec le Verbe. Quand le Verbe meut cette langue et veut parler à l'âme, elle ne peut s'empêcher de le sentir. «La parole de Dieu est vive et efficace, elle est plus tranchante qu'un glaive à double lame, atteignant jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, » (Hebr. IV. 12). Quand l'âme meut sa langue, elle peut encore moins échapper au Verbe, non-seulement parce qu'il est présent partout, mais par cette raison principalement, que sans son excitation, les accents de la dévotion ne se feraient nullement entendre. Au Verbe donc de dire à l'âme «tu es belle, » et de l'appeler « amie, » et de lui communiquer les sentiments qui la portent à aimer et à prétendre à être aimée. A l'âme de son côté d'appeler le Verbe, son « bien-aimé, » de dire qu'il est « beau » et ravissant, (Cant. I. 14), et de rapporter sans fraude ni fiction, à celui de qui elle est chérie, l'étonnement pour sa bonté et le saisissement pour les grâces qu'il accorde. Ainsi la langue du Verbe, c'est l'espérance des dons qu'il fait, et la réponse de l'âme, c'est son admiration accompagnée d'action de grâces.

32. Le bien-aimé présent, l'amour s'enflamme; absent, il languit qu'est-ce que sa langueur, sinon une sorte d'ennui que cause un impatient désir, dont il faut que souffre le coeur très-aimant, en l'absence de celui qu'il aime: livré tout entier à l'attente, la plus grande hâte lui semble toujours un retard; si on vous enlève l'objet que vous aimez, on augmente vos désirs, et plus vous désirez une chose, plus il vous est dur d'en être privé.

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CHAPITRE VIII. De la vie active et contemplative.

33. Vous soupirez peut-être, après le repos de la contemplation ? Et vous avez raison. Attachez-vous à prévenir, en vous excitant aux vertus, le saint repos qui viendra ensuite, sans quoi, vous voudriez goûter un loisir trop efféminé, si vous cherchez à vous délasser sans vous être fatigué et si, négligeant la fécondité de Lia, vous ne soupirez qu'après les embrassements de Rachel. C'est renverser l'ordre que de demander la récompense avant de l'avoir méritée, que de prendre sa nourriture avant d'avoir travaillé. Ne pensez donc point, à propos de l'amour-propre de votre repos, porter en aucune façon, préjudice aux actes saints de l'obéissance ou aux traditions des anciens : sans quoi Dieu n'approuve pas le vain loisir de votre contemplation; en voyant cette oisiveté, il n'exauce pas vos prières, vous l'appellerez et il ne viendra point. Un si grand amateur de l'obéissance ne donnera pas à un homme désobéissant, la faveur de jouir de sa divine présence, lui qui a aimé cette vertu avec une ardeur si grande, qu'il a préféré perdre la vie que de la perdre. L'âme accoutumée au repos trouve sa consolation dans les actes qu'elle fait lorsque, comme c'est d'ordinaire, la lumière de la contemplation lui est enlevée. Qui en effet, dans ce corps mortel, en jouit, je ne dis pas constamment, mais même longtemps? Toutes les fois qu'elle sort de la vie contemplative, l'âme se retrouve dans l'active, et, de celle-ci comme plus prochaine, elle reviendra plus facilement, à celle qu'elle goûtait auparavant, car ces vies sont côte à côte et elles habitent ensemble. Marthe est, en effet, la soeur de Marie. Car, bien qu'elle sorte de la lumière de la contemplation, l'âme ne se laisse pas tomber dans les ténèbres du péché, ou dans l'oisiveté de la paresse, mais elle se retire dans la lueur que projette une sainte activité.

Je vous parle d'après ma propre expérience. Quand j'ai trouvé, que grâce à mes avis, quelques-uns des nôtres ont fait des progrès; alors, je l'avoue, je ne plains pas d'avoir préféré à mon propre repos le soin de parler. Je supporte d'être arraché aux embrassements de l'inféconde Rachel, pour que le fruit de votre avancement, se multiplie davantage pour moi. La charité « qui ne cherche pas ses intérêts, ( I Cor. XIII. 5), m'a depuis longtemps facilement persuadé, de ne préférer aucun de mes désirs à ce qui peut vous être utile. Prier, lire, écrire et les autres profits spirituels, tout cela, je le regarde pour vous, comme de véritables pertes. La contemplation chaste et vraie, a cela de propre, qu'elle donne à l'âme embrasée de ses feux divins, un tel zèle, un tel désir de gagner à Dieu des coeurs qui l'aiment pareillement, que très-volontiers, elle abandonne le repos de la contemplation pour l'œuvre de la prédication. Et parvenue au terme de ses voeux en quelque façon, en cette matière, elle revient avec d'autant plus d'ardeur à la contemplation qu'elle l'a interrompue avec plus de fruit; et, en ayant ensuite goûté les douceurs, elle se met avec une ardeur plus vive, à poursuivre ses succès ordinaires, dans le gain des âmes. Entre les deux vies souvent l'esprit flotte indécis, craignant beaucoup, qu'en s'attachant, selon ses affections, à l'une plus qu'il n'est juste, il ne s'écarte en quelque manière de la volonté divine. L'unique remède ou refuge en ce cas, c'est la prière, c'est le gémissement devant Dieu, c'est la demande qu'on adresse afin qu'il daigne nous montrer constamment ce qu'il veut que nous fassions, quand, et comment il veut que nous le fassions.

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CHAPITRE IX. Différents effets et éloges de la charité.

35. il n'y a d'amitié véritable que celle qui a en Dieu un solide fondement. C'est pourquoi, il est juste que celui qui aime en vertu de la faculté que le Seigneur lui a donnée, n'aime rien que Dieu, afin que « les fleuves reviennent au point d'où ils sortent (Eccle. I, 7) ; » et que, dérivant de la plénitude de la grâce, le ruisseau ne dégénère pas de son origine. Nous reconnaissons donc pour uniquement et singulièrement vraie et pour parfaite amitié, celle par laquelle le Seigneur a daigné nous appeler ses amis, si nous observons ses commandements. « Vous êtes mes amis, » dit-il, « si vous accomplissez ce que je vous ordonne (Joan. XV, 14). » Cette amitié de Dieu est la charité, sentiment adorable par lequel «il nous a chéris avant la constitution du monde (Eph. I, 4)» et nous a choisis en son Fils bien-aimé. Elle est la fontaine d'où sortent tous les biens et tous les dons, que la magnificence céleste fait descendre sur nous. C'est d'elle que tout amour légitime prend sa suite et sa forme: et nulle affection de l'âme ne peut être réglée, si elle ne lui emprunte sa cause, son mode et son ordre.

36. Parlant de cette charité très-constante, la sagesse, au livre de ce nom, s'exprime en ces termes : « J'ai été ordonnée de toute éternité (Prov. VIII, 22). » Ordonnée de Dieu, elle règle les anges dans leurs emplois. Elle dispose les applications et les exercices des justes dans la profession où ils se trouvent. Par son moyen « la loi fut ordonnée par les anges en la main du médiateur (Gal. III, 49). » Sans elle, entre les hommes il ne peut y avoir d'amitié réglée. Car puisque l'Apôtre dit « Que tout se fasse en ordre parmi vous (I Cor. XIV, 40) » ; et encore : « Que tout se fasse chez vous en charité ( I Cor. XVI, 14) » ; il est clair que ce qui ne se fait pas selon la charité, ne se fait point selon l'ordre. La charité est la vie et la voie des vertus, elle est le chemin plus excellent et « la route où se montre le salut de Dieu (Psalm. XLIX, 23). » D'où vient, qu'en la première aux Corinthiens, l'Apôtre écrit : « Je vous indique une direction encore plus parfaite (I Cor. XII, 30.» Et ailleurs: « Savoir aussi la science suréminente de la charité du Seigneur (Eph. III, 19). » Tels sont les sentiers dont Isaïe chantait : « C'est par-là que passeront ceux qui auront été délivrés et rachetés par le Seigneur; et ils viendront dans les murs de Sion, avec des chants de louange; la douleur et les gémissements s'enfuiront. Une allégresse éternelle brillera sur leurs têtes ; ils auront en partage le bonheur et la joie (Isa. XXXV, 9). » La charité est c le précepte lumineux du Seigneur qui éclaire les yeux (Psalm. XVIII, 9). » Elle est la lumière du coeur, épurant et calmant toutes les affections et tous les sentiments de l'homme, afin qu'il apprenne où est la paix et la lumière de ses yeux

37. La charité est l'huile qui nage au-dessus de toute liqueur, qui guérit et illumine, et qui, par sa propre douceur, calme toute âpreté. Oints de cette huile, les apôtres et les martyrs, regardaient comme chose très-suave l'amertume de la mort, et l'effroyable cruauté des tourments. Car le « Christ inondé de cette huile avec plus d'abondance que ses frères (Psalm. XLIV, 8), » en a oint les siens, et a fait par sa vertu « pourrir le joug qu'un exacteur cruel faisait peser sur leur tête (Isa. X, 29). » Non seulement la charité rend suave l'amertume de la mort et des supplices, mais elle frappe de mort la mort si formidable. La charité du Christ ne faisait-elle pas mourir le trépas, lorsque le chef de la vie et le destructeur de la mort, le menaçait et lui disait : « Je serai ta mort, ô mort? » (Ose., XIII, 14). » Car, en nous arrachant la vie temporelle, la charité nous introduit dans la vie éternelle. L'une nous met hors d'une vie transitoire; l'autre, nous rétablit dans une existence et dans une gloire sans fin. La charité est la « porte spécieuse et belle (Act. III, 2), » qui dans la ruine de Jérusalem, toutes les autres étant complètement détruites, resta intacte et entière. « La charité ne meurt pas (I Cor. XIII, 8). » Elle est la belle Sunamite qui « réchauffait David dans sa virginité (III Reg. I, 2), » parce qu'il ne pouvait trouver de chaleur dans les peaux des animaux massacrés. Ceux qui en sont aux oeuvres mortes, leur charité se refroidissant, se raniment par un feu nouveau, en pensant aux souffrances de Jésus-Christ. La charité est cette nuée légère, qui aux prières d'Élie, se développa et versa sur la terre une grande pluie. Lorsque quelqu'un se met à aimer de tout son coeur, il étend les sentiments de sa bienveillance et les tendresses que lui inspire la grâce, non seulement à ses proches, mais aussi à ses ennemis. En cela rien d'étonnant, parce que cette vertu est l'huile de la veuve qui, en s'épanchant, s'augmentait toujours. Car « une femme parmi les épouses des Prophètes, » l'épouse d'Abdias, « cria à Elisée et lui dit : Mon mari est mort et voici que les créanciers m'enlèvent mes deux enfants pour leur service (IV Reg. IV, 1). » A la voix du Prophète, elle remplit les vases de l'huile qui devait être employée à l'onction de son corps. Ce sont les enfants de la crainte et de l'amour que présentent les vaisseaux aux flancs distendus, dans lequel la mère de la grâce, verse l'huile de la bienveillance et de la dévotion. Elle ferme cependant l'entrée de la conscience à la faveur des louanges humaines, de crainte que le coeur ne se trouve au nombre de ces vierges folles qui n'eurent point d'huile. Les créanciers, les exacteurs implacables, sont les esprits malins qui, pour une volupté d'un moment, exigent des supplices éternels. Les voisines, à qui on emprunte des vases, sont les puissances angéliques et les âmes des saints qui nous instruisent par leurs conseils et leurs exemples, et nous apprennent à verser; dans l'âme du prochain, l'huile de la miséricorde, sachant que tant qu'il restera des âmes qui en auront besoin, cette liqueur ne s'arrêtera pas, et que faite à plusieurs, la charité s'accroîtra et abondera davantage.

38. Parler le langage des hommes et des anges, soulager les pauvres et les martyrs, sans la charité, ce n'est rien. La prophétie annonce d'avance, la science comprend, la foi croit : mais ni la prophétie, ni la science, ni la foi, » quand même elle « transporterait les montagnes (I Cor. XIII, 2), » sans la foi, n'ont point de valeur. Sans la charité « rien ne peut servir; avec la charité rien ne peut nuire. La charité, produisant cet heureux effet, les péchés ne nuisent pas, parce que «la charité couvre la multitude des fautes (I Pet. VI, 8). » La charité est la loi de la vie, la règle des moeurs, la paix de ceux qui vivent ensemble, la gloire de ceux qui sont en harmonie, l'abolition des crimes, la plénitude de la loi, l'abrégé de la sainte-Écriture, la consommation des commandements de Dieu, la vertu des vertus, et le complément des mérites. Tous les préceptes de la vie, toutes les oeuvres de la justice, se rapportent à elle. D'elle tirent leur effet, et la bonne qualité des actions et les prières dévotes ; d'elle aussi, comme le fruit de l'arbre et le pampre de la vigne, « dépend toute la loi et les Prophètes (Matth. XXII, 40). » Comme le fruit reçoit tout son aliment du rameau jusqu'à ce qu'il parvienne à la maturité; ainsi la bonne couvre, ainsi la sainte dévotion, ainsi tout ce que l'on fait avec piété, tire de la charité, son principe et son progrès.

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CHAPITRE X. De Dieu et de ses attributs.

39. il faut savoir qu'autant la terre est inférieure au ciel, autant l'amour de Dieu est plus gracieux, plus élevé et ineffablement plus doux que l'amour du prochain. Et comme pour ceux qui entreprennent de parler de l'amour de Dieu, la matière se présente très-étendue et sans obstacle, à l'intelligence qui désire la parcourir, touchons sommairement quelques points de ce vaste sujet, afin de montrer avec quelle grâce ineffable et quelle bonté incomparable, le Seigneur de gloire, par le bienfait de la charité, condescend jusqu'à l'homme. Il faut croire et penser que Dieu est une vie perpétuelle existant en soi-même et donnant l'existence à tout, comprenant tout, créant toute intelligence sage, et la sagesse même, vérité permanente, justice immuable, vertu souveraine, bonté parfaite, divinité, éternité, grandeur, immensité , essence suprême, de qui procède tout être, substance supérieure et éternelle, non soumise aux expressions ou à la mesure de la pensée; mais cause efficiente, et principe suressentiel de tous les êtres. On doit se figurer Dieu comme simple, pur, entier et parfait, n'ayant rien. qui sente le nombre, le temps ou les lieux. Il se trouve en tout lieu, de telle sorte qu'il n'y est pas inclus, et qu'il n'en est pas exclu. Il faut se le représenter sans forme visible, sans apparence corporelle, sans composition de parties, sans distinction de membres. « de qui tout vient, » non matériellement, mais par voie de causalité; « en qui tout se trouve, non comme dans un lieu, mais en vertu et puissance. Bon sans qualité, grand sans quantité, présidant sans siège, contenant sans enveloppe, il dispose tout. Il dispose comme sagesse, il opère, comme puissance, il aime comme charité, il éclaire comme lumière, il compatit comme piété , il croit comme équité, il préside comme majesté.

40. Vous ne comprenez pas sa grandeur, à moins que vous ne vous avilissiez à vos yeux, en le contemplant. Vous n'embrassez point son étendue , à moins que vous ne deveniez petit à vos regards, vous soumettant à tonte créature pour son amour. «Dieu est charité ( I Joan IV, 16). » Le Saint-Esprit est spécialement désigné sous le nom de charité. Il est l'amour du Père et du Fils, leur suavité, leur unité, leur étreinte et leur baiser, et tout ce qui peut être commun entr'eux. Parce que l'âme de l'homme est merveilleusement unie à Dieu par la grâce de cet esprit divin, il faut savoir, qu'en cette union,: ce même esprit est don et donateur. C'est lui qui vivifie l'esprit de l'homme, qui le forme et lui apprend à aimer Dieu, à le chercher; à le trouver, à le saisir et à en jouir. Il est sollicitude en ceux qui cherchent le Seigneur dans l'humilité, et piété en ceux qui exhortent en esprit et vérité. Il est la sagesse de celui qui le trouve, l'amour de celui qui, le goûte.

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CHAPITRE XI. Que dans les choses créées, il n'y a pas de félicité stable.

41. Or, quelques-uns cherchent, pour objet de leur jouissance, des choses qui détruisent le salut. Infectés du venin de la cupidité, par la malice de ce siècle, par les richesses transitoires, et par les honneurs qui trompent, ils constituent le terme de leurs désirs, dans les voluptés de la chair et dans les faveurs du monde; et victimes de leur erreur, comme un homme, qui rêve, ils placent leur bonheur en des choses qui sont l'occasion de la damnation éternelle. Mais où les richesses sont en plus grande abondance, plus grande est la sollicitude qui détruit tout repos. Bien donc, que l'âme raisonnable aspire sans relâche vers le bonheur souverain, elle est néanmoins distraite et attirée par les autres objets, et quelque fausse image de félicité la séduit, ou l'aspect d'une misère véritable l'épouvante. Qui ne regarde comme faisant partie d'une grande misère, la pauvreté, la persécution, la maladie, le deuil, la faim ? C'est pourtant par ces choses que l'on évite le malheur réel, et que l'on obtient le bonheur véritable. Il ne faut pas s'en étonner. La pauvreté fait acquérir le royaume céleste. « Car bienheureux les pauvres, parce que. le royaume des cieux leur appartient. Bienheureux ceux qui pleurent, qui ont faim, qui souffrent persécution, parce qu'ils seront rassasiés (Matt. V, 3 et suiv.), » parce qu'ils recevront leur consolation, et déjà ils ont reçu le royaume céleste, non-seulement pour le posséder eux-mêmes, mais encore pour le procurer aux autres. Que trompeuse et illusoire est cette félicité pernicieuse, que la plupart mettent dans la volupté de la chair ! On le lit à chaque moment, dans le livre de l'expérience; en ces oeuvres d'impureté ce qui délecte passe vite, et ce qui tourmente demeure toujours. Je sens qu'à propos de ces malheureuses victimes, il vaut mieux pleurer que parler. Qu'y a-t-il de plus indigne pour l'homme, que de soumettre à la plus vile partie de son corps, son âme,cette âme pour laquelle Jésus Christ est mort, et la rendre semblable aux brutes et aux animaux sans raison? On voit très-clairement combien pernicieux est l'amour de la chair avec l'usage de ses voluptés: Dieu le déteste, et il dit aux anges chargés de châtier la prostituée couverte de pourpre : « Autant elle s'est exaltée dans les délices, autant faites-lui souffrir de tourments et de deuil (Apoc. XVIII, 7).»

42. Il reste à exposer que le bonheur ou le repos ne se trouve pas dans le plaisir des yeux et des oreilles ou des autres sens, ni même en ce qui se rapporte aux délices de cette vie, au faste des honneurs, à l'exercice du pouvoir. Vienne donc un roi très-riche, très-puissant, très-sage et très-délicat, Salomon, et entendons le jugement qu'il prononce sur la fin de toutes ces choses. « J'ai dit, s'écrie-t-il, j'ai dit en mon coeur, j'irai, j'aurai des délices en abondance et je jouirai des biens de la vie. » Et plus bas : « J'ai élevé des palais, j'ai planté des vignes, j'ai tracé des jardins et des vergers, et j'y ai greffé des arbres de toute sorte ; » et il ajoute, en poursuivant beaucoup de détails semblables : «J'ai eu des serviteurs et des servantes, et une excessive quantité de domestiques, j'ai entassé des monceaux d'or et d'argent, la fortune des rois et des provinces. » Et., parlant du plaisir des oreilles : « J'ai eu des chanteurs et des chanteuses. » Et après cela, il continue : «Tout ce que mes yeux ont désiré, je ne le leur ai point refusé, et je n'ait jamais empêché mon coeur de goûter toute volupté, et de trouver ses délices dans toutes les jouissances que j'avais préparées. » Peut-on trouver, je vous le demande, rien de plus recherché, rien de plus délicat? Salomon poursuit et ajoute : « Et quand je me suis appliqué à tous ces travaux que j'avais élevés avec tant de sueurs, j'ai vu en tous vanité et affliction d'esprit, et j'ai connu que rien ne demeure sous le soleil. » Auparavant, il avait émis cette sentence générale : « J'ai vu tout ce qui se passe sous le soleil, et voilà que tout est vanité et affliction d'esprit. (Eccl. 11).

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CHAPITRE XII. Que le véritable repos se trouve sous le joug de Jésus-Christ.

43. Comme nous venons de le dire, vous trouvez indiquées, dans les paroles de Salomon, la vanité et l'affliction d'esprit. La Vérité , en ajoute une troisième, c'est-à-dire, la servitude. « Quiconque fait le péché, dit-elle, est esclave du péché (Joan. VIII, 34). » Réunissez ces trois principes, la vanité, la servitude et l'affliction d'esprit : où donc est le repos, où le sabbat ? N'est-ce pas la parole de la loi : vous ne commettrez en ce jour aucune iniquité? Qui est-ce qui n'a point péché? Le roi David a dit: « Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché (Psal. L, 7). Qui donc nous délivrera de ce joug ancien et de la servitude du mal ? Celui dont la vérité nous dit dans l'Évangile : « si le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres (Joan. VIII, 36). » C'est lui qui nous invite au Sabbat : « Venez à moi, dit-il, vous tous qui travaillez, et qui êtes chargés, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos pour vos âmes (Matt. XI, 28). » Voilà le Sabbat, voilà la tranquillité paisible.» Car mon joug est suave, et mon fardeau léger. » Ce joug n'accable pas, il relève ; il donne des ailes qui font voler, et qui ne sont point à charge. Ce joug, c'est l'amour de Dieu et la dilection du prochain : c'est par lui qu'on se repose, par lui qu'on observe le Sabbat, et qu'on s'abstient de toute oeuvre servile, Car « la charité n'agit point à la légère, elle ne pense pas le mal. (I Cor, XIII, 4) » et; pareillement « 1a dilection du prochain n'opère pas le mal (Rom.. 10). »Vois-tu,où se trouve le Sabbat? que si quelque faute échappe à l’infirmité humaine, l'observation de ce jour n'est pas anéantie, « car la charité couvre la multitude des péchés (I Pet. IV, 8). »

44. Nous voyons des personnes qui, au lieu de respirer avec, bonheur sous un joug et sous un fardeau si léger et si suave, se fatiguent et murmurent en les portant: C'est l'effet que produit le joug du monde : il remplit de soucis, il enflamme de haine, il tourmente d'envie. C'est là le joug de la cupidité et le lourd fardeau du siècle. Le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger. Et qu'y a-t-il de plus suave pour l'homme, quoi de plus agréable, que de mépriser le monde, que de se réputer plus grand que le ciel, et se tenant sur la hauteur une bonne conscience, que d'avoir le monde sous les, pieds, de n'y rien voir qui excite le désir, de n'y rencontrer personne à qui l'on porte envie, que l'on redoute, et de n'y sentir aucun mal qui puisse nous être fait? Quoi de plus délicieux, en dirigeant, les regards vers « l'héritage éternel, sans tache, pur et conservé dans les cieux (I Pet. I, 4) », que de mépriser les richesses trompeuses, les honneurs nuisibles et les délices condamnables? Qu'y a-t-il, je le demande, de plus désirable et de plus tranquille, que d'apaiser son esprit de talle sorte qu'il ne soit plus agité par aucun mouvement de la concupiscence, que, calmée par la rosée de la pudeur, la chair soit réduite à être sa servante, et qu'elle lui serve d'auxiliatrice fort empressée, dans les exercices de la guerre spirituelle ? Où se trouve plus facilement reproduite l'image de la tranquillité divine, que dans l'âme qui se fortifie pour supporter toutes les injures, au point que les affronts ne l'émeuvent pas et qu'aucune menace, qu'aucune perfidie ne puisse lui faire perdre son état de placidité. Qui voit du même oeil ami et ennemi n'est-il, pas semblable à celui « qui fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes, et arrose de sa pluie les champs des bons et les terres des méchants (Matth. V, 45) ». Quoi? lorsqu'au tour de lui tout est soumis à la variation, en son coeur, nul changement ne se fait ressentir.

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CHAPITRE XIII. Que par la charité on parvient au repos véritable et à la fêle du sabbat spirituel.

45. Le vrai sabbat se trouve réellement dans la charité. Car, comme toutes les autres vertus servent de véhicule ou de viatique pour arriver au repos, toutes, elles se reposent dans la charité. Ce qui est digne d'admiration, c'est que sans la charité, la vertu n'est rien, et que c'est elle qui donne à chaque vertu d'être vertu. La foi qui travaille ici-bas pour conduire à la vie, dans la vision de Dieu, ne sera plus la foi, mais la vérité. La foi sera absorbée, quand se verra ce qui est aimé pardessus tout. Il n'y aura nul besoin de croire ce qu'il nous sera permis de voir en pleine connaissance. Il n'y aura pas non plus de lieu pour l'espérance. Jouissant de Dieu, nous n'aurons pas à espérer. Ici la tempérance lutte contre les passions, la prudence contre les moeurs, la force contre les adversités, la justice contre les iniquités. Or, dans la charité parfaite se trouve la chasteté. Aussi, il n'y a pas de passion charnelle que la tempérance ait à combattre. Dans la charité parfaite est la science : aussi, il n'y a pas d'erreur que la prudence ait à chasser. Dans la charité est la vraie béatitude : aussi, il n'y a pas d'adversité contre laquelle la force ait à lutter. Dans la charité, tout est tranquille et comme nivelé : aussi, il n'y a aucune inégalité qu'il faille soumettre à la règle de la justification. Sans la dilection, la foi elle-même n'est pas une vertu ; l'espérance n'est une vertu que lorsqu'on aime ce que l'on espère. Qu'est-ce que la tempérance, sinon l'amour que ne sollicite aucune volupté? Que sont les autres vertus, sinon l'amour qui rend à chacun ce qui est à lui.

46. Comme la charité est le vrai repos de l'esprit humain et son sabbat parfait, de même les six vertus dont nous venons de parler, la foi, l'espérance, la tempérance; la prudence, la force, la justice, sont comme les jours de travail, et la charité est un jour lumineux et très-éclatant, jour du repos, de la tranquillité et de la paix. Et maintenant, quelle est mon attente? n'est-ce pas vous, Seigneur? Peut-être votre oreille entendra-t-elle le désir des pauvres, et m'accordera de reposer un peu de temps « avec les rois et les consuls qui se bâtissent des solitudes et remplissent leurs maisons d'argent? (Job. III, 14) ». Actuellement, les exacteurs de Pharaon m'accordent à peine un moment de relâche, et je ne puis observer le repos du sabbat même une demi-heure. Oh! fasse le ciel, qu'il me soit donné de cesser le labeur et de voir que Jésus est Dieu. C'est lui qui est le sabbat de l'âme qui le cherche, «préparant pour les cœurs qui l'aiment », l'observation tranquille et immuable de la fête du saint loisir. Ah! qu'heureux sont ceux qui entrent dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, et sont remplis d'allégresse et de transports, chantant les cantiques du bonheur et de la louange, se souvenant de vos mamelles, ô doux Jésus, et disant avec le prophète Habacuc . « Pour moi, je me réjouirai dans le Seigneur, et je tressaillerai en Jésus mon Dieu (Hab. III, 18) ».

47. Le juif observe le sabbat, parce qu'il lit que Dieu c travailla six jours, » et que, comme s'il avait été fatigué, il s'était reposé le «septième (Gen. II, 2) ». Penser ainsi, ce n'est pas avoir des idées dignes du Seigneur, c'est fabriquer une idole à la honte du vrai Dieu. Le créateur ne travailla pas en faisant son œuvre, « il dit, et tout fut fait » selon son bon plaisir (Psalm. CXLVIII, 5). Essence souveraine et éternelle, n'ayant besoin de rien, se suffisant parfaitement, restant immuablement dans sa charité tranquille sans en sortir jamais, Dieu se repose en lui-même, vie vivante en elle-même, paix de tous les biens et repos continuel. C'est pourquoi, de même que par la succession des jours, par le matin et le soir qui se succèdent tour à tour, la variation de la créature se trouve désignée; de même, en Dieu pour qui rien n'arrive, rien ne passe, ou rien ne succède, son éternelle tranquillité et son éternité tranquille subsiste toujours la même.

48. Il est à remarquer que le nombre six est appliqué su travail de Dieu, et le nombre sept à son repos. Le nombre six est parfait, composé de ses parties. Car si vous additionnez un, deux, trois, vous aurez ce nombre complet, qui est spécialement attribué aux oeuvres du Seigneur, pour vous donner à comprendre que dans tous les êtres qui composent l'univers, il n'y a rien de superflu, rien d'imparfait. Ce fut un jour bien excellent que celui où Dieu divisa, au moyen du firmament, les « eaux » supérieures de celles qui sont au dessous (Gen. I. 7). Je ne trouve pas moins de grandeur à celui, où le Seigneur, après avoir réuni les eaux en un seul bassin, revêtit la terre aride, de plantes, la décora d'arbres, l'embellit de fleurs et l'enrichit de fruits; à ces deux ne le cède en aucune manière, celui où Dieu orna le ciel de ses luminaires. Il faut aussi comprendre dans ces éloges, celui où le Seigneur plaça les animaux, en partie dans les eaux et en partie dans l’air. Ces journées furent grandes et privilégiées, mais la sixième ne le leur cédé en rien c'est alors « que Dieu créa l’homme à son image (Gen. I, 26)» et, lui donnant la vie; le mit à la tête de tous les animaux. Mais au-dessus de tous, les jours, domine le septième ; on n'y trouve la création d'aucun être, mais la perfection donnée à la production de tontes les créatures et le repos : du Seigneur. De chacun il est écrit : « le soir et le matin fut fait le premier » jour, ou « le second, » et ainsi de suite. Mais point le septième: on ne parle ni du matin ni du soir, ni du commencement, ni de la fin. C'est, en effet, le jour du repos du Christ, jour immuable et éternel. Car la mutuelle dilection du Père et du Fils, leur très-suave baiser, c'est-à-dire la charité par laquelle le « Père est dans le Fils et le Fils dans le Père (Joan. X, 38) », est le repos très-agréable, l'unité indivisible, la paix imperturbable, l’éternelle tranquillité, le saint Esprit qui procède de l'un et de l'autre. C'est ce qu’insinuait le Fils de Dieu. J'ai « gardé les commandements de mon Père et je demeure en sa dilection (Joan. XV, 10) ». Et derechef : «Mon père et moi sommes un (Joan. X, 30) ». Et le Père assure de son Fils : «Voici mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu, etc. (Matth. XVII, 5 ) ».

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CHAPITRE XIV. L'Héxaéméron spirituel, où l'œuvre de six jours est exposée.

49. En recourant donc aux images que fournissent les comparaisons, notre vie s'exerce en six jours et en six vertus, de sorte qu'après les alternatives révolutions des actions saintes, nous respirons dans le sein tranquille de la charité et comme dans un véritable sabbat de l'âme. C'est pourquoi, pour le premier jour, nous plaçons la foi par laquelle les fidèles sont séparés des infidèles, comme la lumière des ténèbres. «L'espérance » remplit le rôle du « second jour; » c'est par cette vertu, en effet, que sont distingués ceux dont la conversation est dans le ciel, de ceux qui goûtent et aiment les choses terrestres. La «tempérance» luit comme le troisième jour; c'est alors, que, mortifiant nos membres sur la terre, nous circonscrivons en, des limites fixes, le cours de la concupiscence charnelle, semblable à des eaux très-amères « de sorte que dans la terre de notre coeur, apparaît la partie solide, et que cette partie desséchée produit la fontaine de vie, les fleurs des vertus avec «leurs fruits. » La «prudence,» semblable au quatrième jour, éclate comme la lumière de la science, et discernant entre ce qui est à faire et ce qui est à omettre, elle divise le jour et la nuit, de manière que la lumière de la sagesse brille comme les feux du soleil, et que la lueur de la science spirituelle; qui fait défaut en quelques-uns, paraît moindre, et peut être comparée à la lune. «La force est le cinquième jour;» c’est par elle que, dans cette mer grande et spacieuse, comme des poissons spirituels, nous supportons les masses orageuses des flots, nous retenons notre langue glissante, sous la répression du silence ; et que, semblables à des animaux ailés, tantôt nous nous élevons vers les régions célestes, tantôt, condescendant aux oeuvres de miséricorde, nous produisons, sous la bénédiction de Dieu, les fruits des saintes actions. Le « sixième jour » est constitué par « la justice; » par cette vertu formée à l'image divine, commandant aux désirs bestiaux, et aux vices rampants, nous soumettons le corps à l'esprit, et l'esprit à Dieu, et ainsi nous rendons à chacun ce qui lui appartient.

50. Et il est à remarquer que Dieu bénit toutes ces créatures, et que tout est soumis à l'homme. A ceux qui présentent en eux l'image de Dieu, sont soumis, et les chevaux, c'est-à-dire les corps, et les bêtes, c'est-à-dire les puissances malignes de l'esprit c'est au sujet de ces dernières que le Prophète adressait à Dieu cette prière : « Ne livrez point aux bêtes les âmes qui vous confessent (Psalm. LXXIII, 19). » Et le Seigneur en dit par un autre Prophète : «J'ôterai de votre terre les bêtes mauvaises, et je vous ferai dormir en sécurité (Ose. II, 18). » Tel est le sommeil et le repos tranquille du septième jour, ce jour septième est la charité, le jour du sabbat, le jour du délassement, du bonheur et de la paix, jour dans lequel l'homme dit avec confiance, bien plus, avec une extrême sécurité : « Dans la paix, en ce même objet, je dormirai et me reposerai (Psal. IV, 9). Ce jour est la consommation de toutes les vertus; la réfection suave des saintes âmes, la vacance fort tranquille de l'âme. C'est ce septième jour dans lequel la manne céleste nous refait. C'est le septième mois, en lequel, après le déluge des tentations qui ont fondu sur l'âme, l'arche d'alliance se repose très-suavement. C'est le sabbat du sabbat, et le mois du mois, et après la quarante-neuvième année commencera l'an du jubilé, « l'an qui apaise le Seigneur (Isa LXI, 2), » en lequel chacun rentre dans son héritage, le temps de la pleine joie, la possession première, et l'éternelle liberté. Seigneur, combien durera le jubilé ? Quand votre miséricorde me préviendra-t-elle, afin que « ma part de richesse se trouve dans la terre des vivants (Psal. CXLI, 6)? » Parce que c'est vous qui «êtes lapant de mon héritage et de mon calice; c'est vous qui me restituerez mon héritage (Psal. XV, 5). » Cette joie est différée, mais elle n'est point enlevée, c'est elle qui me « rassasiera lorsque votre gloire m'aura apparu (Psal. XVI, 14. » En attendant cet heureux jour, je mangerai mon pain à la sueur de mon visage, et je verserai des larmes en le mangeant selon qu'il me sera mesuré, jusqu'à ce que le vin soit versé à ceux qui sont affligés, et un breuvage réjouissant donné à ceux qui sont dans l'amertume de l'esprit, et que mon âme soit absorbée par ces délices dont je goûte déjà les prémices.

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CHAPITRE XV. Du triple Sabbat, ou du triple amour de soi, du prochain et de Dieu.

51. «Alors sera» dit l'Écriture, « le mois du mois et le sabbat du sabbat (Isa. LXVI, 23). » Dans l'ancien testament on distingue trois sabbats. Le premier est appelé le «septième jour (Exod. XVI, 27). » Le second, « la septième année (Levit. XXV, 4). » Le troisième, l'année qui vient après l'an qui est le septième pour la septième fois, c'est-à-dire « la cinquantième (Ibid. XXV, 10). » Le premier est donc un sabbat de jours; le second, un sabbat d'années; le troisième, nu sabbat de sabbats, de sorte que tout s'achève dans l'unité. Et, chose digne de remarque, si vous voulez y faire attention, ce triple sabbat se trouve dans la charité. Dans la loi, sont exprimés les deux préceptes de l'amour. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton esprit, et de toute ta force, et ton prochain comme toi-même (Matth. XXII, 37). » Ces deux ordres indiquent deux objets à aimer; personne ne peut aimer son prochain comme soi-même s'il ne s'aime pas lui-même. Le premier sabbat de l'homme est l'amour qu'il a pour lui; le second, la dilection qu'il a pour le prochain : le sabbat des sabbats, est l'amour de Dieu.

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CHAPITRE XVI. Du premier Sabbat, ou de l'amour de soi.

52. Pour que l'homme s'aime en Jésus-Christ, l'amour de Dieu commence à se faire sentir en lui: polir qu'il aime son prochain, la place de la charité est davantage développée et ouverte. Lorsque ce feu divin, brillant jusque dans la moëlle des os, attire dans sa plénitude, comme des étincelles, les autres affections de l'âme, il en absorbe tous les mouvements dans le désir du bien sublime et ineffable. Et ainsi, l'homme ne s'aime et n'aime le prochain, que par le double amour d'une âme languissante qui se porte tout entière vers Dieu. Par une admirable disposition, il arrive que ces trois amours, bien qu'on les éprouve en même temps, ne s'éprouvent pas au même degré : mais parfois, cet agréable sentiment vient de la pureté de la conscience, parfois il se fait sentir à la vue du bien qui arrive au prochain : parfois, en contemplant, il soupire et tressaille après Dieu, comme lorsqu'on entre dans divers endroits remplis de parfums, on se délecte en respirant tantôt une odeur, tantôt une autre : ainsi l'âme de celui qui aime ressent une suavité inexprimable, tantôt par rapport à soi, tantôt par rapport à Dieu ou au prochain.

53. Celui donc qui, d'abord repassait en son âme des jours perdus, après avoir donné à la concupiscence le libelle de répudiation, et ayant reçu, avec l'abolition de ses péchés, le gage et l'arrhe de la grâce céleste, ne lit plus rien dans le livre de sa conscience, qui l'accuse ou qui doive déplaire à Dieu, « les restes de ses pensées seront une fête au Seigneur (Psal. LXXV, 11) dans le coeur de son serviteur. Quand, en se retirant sain et sauf du tumulte du dehors dans le secret de la contemplation, en fermant l'entrée de son âme à la foule des inquiétudes qui se pressent autour, en examinant les trésors intimes de sa conscience, il ne trouve rien de désordonné ou de contraire à la raison, mais voit tout demeurer dans la paix et dans la joie, ses pensées, ses paroles et ses œuvres si nombreuses, lui obéir comme au père de famille, et tout ce qui est en lui, lui rendre les devoirs obéissants de l'humilité; à cette vue, s'élève en lui une sécurité merveilleuse; de cette sécurité, sort une étonnante tranquillité et une joie ineffable du coeur, d'autant plus ardente à louer Jésus-Christ, que l'âme voit que tous ces heureux effets sont le résultat de sa grâce. Voilà cette solennité du septième jour, que précèdent les six autres, c'est-à-dire, les oeuvres de miséricorde. Le juste en fait l'expérience, en les pratiquant, et respirant au sein de sa bonne conscience, sur le témoignage que lui donnent ces actions, il se repose délicieusement dans la grâce que Dieu lui a faite. C'est là la première jouissance du Sabbat final, jour sacré, où sont défendues les oeuvres serviles, c'est-à-dire les péchés qui font les esclaves; où le feu de la concupiscence n'est pas allumé, et où les fardeaux, c'est-à-dire les pensées de l'impiété, ne sont point portées par l'âme, au mépris de la loi.

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CHAPITRE XVII. Du second Sabbat, ou de l'amour du prochain.

54. Assurément, si de cette couche pure du coeur, consacrée par le premier sabbat, le fidèle passe à cette sorte d'hôtellerie où il a coutume « de se réjouir avec ceux qui se réjouissent (Rom. XII, 15), » d'être infirme avec ceux qui souffrent, et de brûler avec ceux qui sont scandalisés; s'il sent son âme unie à ses frères par le lien d'une charité indissoluble, tellement qu'en aucune occasion, ni un soupçon sinistre, ni un mouvement d'envie, ni un accès de colère ou de tristesse ne peuvent s'y introduire; s'il les embrasse et les serre dans les bras d'une charité très-sincère, et si, sur les mêmes épaules, il porte le fardeau commun de ses misères et de celles d'autrui, les vices suspendant leur bruit, à de si grandes délices, son cœur est inondé d'une joie inestimable, et il trouve dans le fruit de l'amour, une douceur sans entrave, et au-dedans, l'affranchissement de toute chose nuisible. Car, que la charité fraternelle ne permette absolument à aucun vice de se trouver dans le repos de ce sabbat, l'Apôtre nous en donne l'assurance, lui qui fêtait continuellement ce second jour : « Vous ne commettrez pas d'adultère, vous ne volerez pas, vous ne rendrez pas de faux témoignage; et s'il y a quelque autre précepte, il se trouve en cette parole: vous aimerez votre prochain, comme vous-même» (Rom XIII, 9). Éprouvant la douceur de cette suavité, éclatant en accents de réjouissance à la vue d'une union si intime de cœur : « Voilà, s'écriait David, comme il est bon, comme il est doux pour des frères d'habiter ensemble (Psalm. CXXXII, 1).

55. Remarquez, qu'ainsi qu'au premier sabbat, qui est unique et singulier, un jour seul est consacré; parce qu'il consiste dans la tranquillité de la conscience de chacun : ainsi, pour celui-ci, une année tout entière est employée à juste titre. De même, en effet, que l'année se compose de plusieurs jours de même, de plusieurs rimes le feu de la charité ne forme qu'un seul coeur et qu'un seul esprit. Par les six années qui précèdent ce sabbat; nous pouvons entendre six espèces d'hommes en la dilection desquels nous demeurons, ou sommes éprouvés en vertu de l'obligation résultant d'un précepte. Comme l'an contient plusieurs journées, ainsi, en chaque genre d'hommes, plusieurs nous sont unis par la liaison des esprits.

56. D'abord que la véritable affection se porte vers ceux qui nous sont unis par le sang, de même que la nature nous y oblige rigoureusement: ainsi, il serait par trop inhumain de les repousser du sanctuaire de notre dilection. Car, au témoignage de l'Apôtre : « Qui n'a pas soin des siens, et surtout de ceux de sa maison, transgresse la foi et est pire qu'un infidèle (I Tim. V, 8). » De là vient que cet attachement, qui est inspiré par la nature, occupe, par l'ordre de Dieu, la première place parmi les commandements qui. concernent le prochain. « Honore ton père et ta mère (Exod. XX, 12). » C'est de là que part notre affection; et, se dilatant, elle s'étend à ceux qui nous sont complètement unis par l'amitié ou par les bienfaits. Cet amour cependant ne dépasse pas la justice des Pharisiens dont il a été dit : « Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi (Matt. V, 43). » Certainement, bien qu'on ait été fidèle à aimer ses parents et ses amis, on aura peu de récompense, car la loi naturelle elle-même nous porte à ces relations mutuelles cependant, si nous négligeons ce double sentiment, cette négligence est pour nous le comble de la damnation. La Vérité dit dans l'Évangile : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les païens n'en font-ils pas autant (Ibid.)? Afin donc que notre affection s'étende davantage, qu'elle aille jusqu'à étreindre ceux qui combattent avec nous dans le service du Seigneur, et nous sont unis dans le lien de la paix et de l'esprit, par la profession du même genre de vie. C'est Dieu qui produit cet amour, c'est de lui, comme de la tête, que l'onction spirituelle coule « jusqu'au bord du vêtement (Psal. CXXXII, 2) : » Ceux qui la reçoivent sont appelés chrétiens du nom du Christ: que tous ceux qui ont part à ce nom de Jésus, soient réunis par un lien commun de charité.

57. Restent deux espèces d'hommes ; si nous les renfermons dans le filet de notre dilection, il n'y a plus pour nous qu'à jouir du repos du véritable sabbat. Il faut que nous ayons pitié de l'ignorance de ceux qui sont dehors, c'est-à-dire des gentils et des juifs, des schismatiques et des hérétiques; compatissons à leur infirmité, pleurons avec tendresse sur leur dureté, prêtons-leur le concours de nos prières, pour obtenir qu'eux aussi, ils accourent à l'odeur de nos parfums en Jésus-Christ Notre-Seigneur.

58. La charité dilate encore sa tente, elle étend son manteau, qui sous l'ancienne loi était étroit, de sorte qu'il puisse couvrir deux personnes, lorsque, par union nouvelle du Saint-Esprit, elle attache son ennemi à son coeur. Par cette dilection, l'homme devient fils de Dieu ; par elle, est parfaitement rétablie l'image; de la bonté divine « Aimez vos ennemis, dit le Seigneur, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous poursuivent et vous calomnient, afin que vous,soyez les enfants de votre Père qui est aux cieux (Matt. V, 44). Regardant son ennemi d'un oeil simple, cet amour peut dire avec beaucoup de sincérité : « Pardonnez-nous comme nous pardonnons (Matt. VI, 12). » C'est ainsi que reçoit l'indulgence celui qui la pratique, ainsi, il devient enfant de Dieu, « héritier du Seigneur et cohéritier de Jésus-Christ (Rom. VIII, 17). » Considérez donc combien c'est chose rassurante, douce et agréable, de sympathiser avec ses ennemis, de n'être point ému par les injures, d'aimer cour Jésus-Christ, celui , que je sens ne point m'aimer, et d'avoir l'affection qu'un père très-indulgent éprouve pour un fils atteint de phrénésie; plus il en reçoit d'outrages, plus il redouble d'attachement pour lui.

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CHAPITRE XVIII. De la solennité et de la joie du troisième Sabbat, ou de l'amour de Dieu.

59. Le troisième sabbat a pour avant-coureurs, six jours, durant lesquels,nous recueillons la manne céleste, afin qu'en l'éclatante solennité qui se doit célébrer dans l'amour de Dieu, nous. sucions le lait aux mamelles de sa consolation, et qu'entre deux héritages, entre les mamelles de l'époux, entre la gauche et la droite, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, nous nous livrions ensuite au plus saint repos. Ces,six jours sont la conception du Christ, sa nativité, sa prédication, sa passion, sa résurrection, son ascension. En ces six jours, le Seigneur « a opéré le salut au milieu de la terre, » (Psal. LXXIII, 12), puis, se reposant de tout le travail qu'il avait accompli, et assis à la droite da Dieu, son père, il nous invite miséricordieusement, à ce sabbat que son amour rend si illustre, ô bon Jésus, tendre, ô aimable, ô suave, ô délicieux, ô Dieu amour, rugi ;de plus ravissant, quoi de plus suave, quoi de plus aimable, que de s'arrêter et de contempler combien vous nous avez aimés ? Avec quelle bonté, avec quelle miséricorde en votre conception et en votre nativité vous avez daigné vous anéantir jusqu'aux infirmités de la plus tendre enfance? Avec quelle tendresse et quelle sollicitude vous nous avez appris, par vos paroles et par vos exemples, le chemin de la vie? Avec quelle charité vous vous êtes livré à la mort? Avec nous pour quel soin avez-vous réparé la nature humaine, en entrant dans la gloire de la vie ressuscitée? Et avec quel éclat l'avez-vous placée, montant au ciel, sur le trône de votre Majesté? Quoi de plus heureux, quoi de plus agréable que ce sabbat de l'âme, qui, saisissant le Seigneur dans sa contemplation et son amour, goûte en elle la suavité divine, et éprouve l'allégresse ineffable de cette jouissance

sacrée, et qui, sortant d'elle-même, habite déjà dans le ciel, et tressaille à ce « souvenir, de l’abondance de la suavité du Seigneur. » O repos pacifique, ô sabbat délicieux, ô douceur de la charité qui élève jusqu'aux hauteurs divines l'âme qui chérit le Seigneur, et, après l'avoir élevée, la fait se reposer au sein des voluptés éternelles. Dans le culte de ce sabbat, tout l'homme intérieur se réjouit, son intelligence s'éclaire, ses affections s'adoucissent, et ses saints désirs, se fixent en Dieu, par une très-heureuse jouissance, ô matin, ô jour qui valez « mieux, passé dans les parvis du Seigneur, que mille autres (Psalm. LXXXIII, 11) ». O splendeur de la lumière et ardeur de la charité, qui embrase les anges et éclaire l'intérieur des saints, ô radieuse solennité et agréable repos, ô sabbat délicieux ! ô sabbat glorieux !

60. Et quelle gloire plus douce ou plus enviable peut-on rencontrer, que de s'attacher à Dieu du fond de ses entrailles, que de verser en lui toutes ses pensées et toutes ses affections, et de recueillir en son amour les fruits d'une certitude si assurée, que l'âme n'a aucun doute à éprouver relativement à son salut, au bonheur qu'elle aura de partager la félicité des anges, età cette félicité interminable, qui est préparée pour ceux qui aiment Dieu. C'est pourquoi les apôtres «sortaient joyeux du conseil (Act. V, 45), et qu'André courait joyeux et glorieux vers la croix ; inondé de la suavité d'une joie si excessive, Paul s'écriait « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Gal. VI, 14). » Se sentant rassuré, il disait : « Je sais à qui je me suis confié, (II Tim. X.12) et je suis certain, que ni la mort, ni le glaive, ni l'ange, ni les principautés, ni aucune autre créature ne pourra me séparer de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ (Rom. VIII. 38). » Fondé sur un amour si solide, Moïse préféra se voir effacé «du livre qu'écrivit le Seigneur, » plutôt que d'en voir rayé, par l'indignation divine, le peuple qui lui avait été confié (Ex. XXXII. 32). Enfermé dans cette citadelle inexpugnable, Ezéchiel alla en Chaldée, et Jérémie, fortifié par ce secours paissant, descendit en Égypte. Par elle, Job devint « le frère des dragons (Job. XXX. 29), » sans soupçonner le péril. En sûreté sous son ombrage, David ne craint pas « de marcher à l'ombre de la mort (Psalm. XXX. 4). » comme « Dieu est charité (I Joan. IV. 16). » il sait que là où est la charité, là se trouve le Seigneur. «Si je marche, dit-il, au milieu des ombres de la mort, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi. »

61. Malheureux que je suis, jusqu'à ce jour, j'ai aimé le monde, ô mon Dieu, j'ai placé votre amour après l'amour mondain. Maintenant, selon les richesses de votre miséricorde, vous produisez un effet. opposé, vous faites que je vous aime, et que, pour votre amour, je méprise le monde et tout ce qu'il y a en lui; que dans son vif désir pour vous, ô Dieu, mon âme dédaigne le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment. « Car qu'y a-t-il pour moi au ciel, et qu'ai-je. voulu avoir sans vous sur la terre ? Dieu de mon coeur, et la part de mon héritage éternel? (Psalm. LXXII. 25) » Que mon âme défaille et se liquéfie en votre amour ; que mon esprit, manquant au milieu de moi, je vous chante les délices de l'amour et les richesses de cette charité que trouvent « en buvant au fleuve de l'éternelle volupté (Psal. XXII. 25), » les âmes dont votre affection a absorbé la tendresse. Comme le fer enflammé semble prendre la nature du feu, comme la goutte d'eau versée dans un tonneau, perdant son insipidité, acquiert une meilleure substance, comme l'air inondé des feux du soleil, est rendu tout lumineux, de même, touchée de l'amour divin, l'âme de l'homme devient entièrement amour. C'est pourquoi, qui aime Dieu, est mort à soi-même, et ne vivant que pour le Seigneur, se consubstantie, pour parler de la sorte, avec lui. « Si l'âme de Jonathas fut collée à celle de David (I Reg. XVIII. 1) » ou bien si « celui qui s'attache à Dieu, devient un seul et même esprit avec lui (I Cor. VI. 17), » par un semblable procédé d'union, par une sorte de coexistence, l'amour s'écoule tout entier en Dieu, et, sans qu'aucun autre désir vienne produire une exception, il se concentre entièrement en lui, et passe dans le Seigneur, qui est la plénitude de tous les biens que l'on peut désirer. Cependant, l'âme aimera d'une manière plus parfaite, lorsqu'elle sera introduite « dans la joie de son Seigneur (Matth. XXV, 21), » dans les embrassements de son époux, et par la communion de la charité, elle fera, de la béatitude de tous les saints, sa propre béatitude, et, par le bienfait de cette vertu, Dieu sera tout dans nous.

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CHAPITRE XIX. Qu'il faut méditer assidûment la passion et la mort de Jésus-Christ.

62. « Cieux écoutez, et entends, terre (Isa. I, 2) », combien Dieu a fait éclater pour nous sa miséricorde. Qui a considéré l'abîme d'une grâce si ineffable, qui a goûté les eaux d'une douceur si excessive et n'a pas éprouvé le sentiment de l'amour ? « Mon âme, ne seras-tu pas soumise à Dieu (Psal. LXI, 1) ? » Pourquoi ne diriges-tu pas vers Dieu ces affections que tu détournes « vers des vanités et de fausses folies (Psal. XXXI, 5) ? » Pourquoi es-tu triste et me troubles-tu (Psal. XI. I, 6). » N'as-tu pas de conseiller ou de sauveur ? « N'y a-t-il point de résine en Galaad, et ne s'y trouve-t-il point de médecin (Jer. VIII, 22) ? » « Reviens, ô Sulamite, reviens » vers le Seigneur ton Dieu, ma pauvre perdue, ma chère séparée, mais ressuscitée par la mort de Jésus-Christ et rachetée par sa passion. Pourquoi aimes-tu quelque objet en dehors de celui qui t'a délivrée de tant de misères, avec tant de bonté et de miséricorde ? Considère avec une attention constante et une réflexion incessante, comment le Fils unique du Père, « la splendeur et la figure de sa substance (Hebr. 1, 3), » après s'être anéanti jusqu'à prendre « la forme du serviteur (Phil. II, 7), » après la faim, la soif, la lassitude, les larmes, les liens, les coups de fouet, le fiel, le vinaigre, la couronne d'épines, les clous et la lance, était suspendu à la croix entre deux voleurs pour te sauver ; « les cornes de cette croix étaient dans ses mains (Hab. III, 4), » et il en versait, pieux Samaritain, « l'huile et le vin sur tes plaies (Luc. X, 34). » C'était en elles « qu'était cachée sa force » et sa douceur était renfermée dans l’amertume sa mort. « O qu'est grande, Seigneur, l’étendue de la douceur que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (Psal. XXX, 20). » Au témoignage d'Isaïe « vous êtes véritablement le Dieu caché, » et le roi « Sauveur d'Israël (Isa. XLV, 15). »

63. Ton sauveur mourait, ô mon âme, pour te rendre la vie : il était cloué à la croix, afin d'attacher de ses propres mains tes iniquités au bois, instrument de son supplice. Il levait les bras vers son Père au milieu du sacrifices du soir, pour t'inviter à de tendres embrassements : et sa vie qui n'était soumise à aucun genre de mort, il s'offrit à la donner, afin qu'immolé injustement par le prince des ténèbres, il fit perdre à cet esprit homicide, convaincu d'avoir usurpé un bien qui n'était point à lui, l'empire qu'il exerçait sur toi. En un bienfait si excessif, en un amas si considérable de grâces, dont la bonté céleste t'accable et te confond, prends garde à n'être point ingrate. L'ingratitude empêche le salut, elle est le souffle de l'aspic, le venin de l'âme, la rouille des vertus, le vent empoisonné de la brise qui corrompt la. piété, desséchant la rosée de la grâce, et tarissant le cours de la miséricorde.

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CHAPITRE XX. Du bienfait. de la rédemption, et de plusieurs autres grâces.

64. J'en parle encore: on n'a jamais assez exprimé ce qu'il faut dire toujours et ruminer sans relâche dans sa pensée. Vous apparteniez à ce dur créancier, je veux dire l'ange de Satan, vous apparteniez à ce créancier terrible par autant de titres écrits que par de péchés, et vous ne pouviez vous acquitter. Le Fils de Dieu paya pour vous ce qu'il n'avait pas pris, mais ce que vous aviez pris ; et parce que sa bonté était plus grande et sa grâce plus abondante, il ne délégua pas un autre débiteur, mais il donna sa propre âme pour vous sauver. Et lorsque (esprit transfuge vous réclamait, pour vous réduire en une servitude détestable, le Christ se chargea du procès que l'on vous intentait. Après avoir produit divers témoins, la loi, les oracles, les prophètes, les miracles, il opposa enfin son sang divin : il obtint la sentence qui vous rendait à la liberté, et sur le titre de la sentence, furent écrites des lettres sur le parchemin, au dessus de la tête du crucifié, et la miséricorde et la vérité furent confirmées depuis des siècles, et la paix et la justice se donnèrent le baiser de paix. Le sceau fut ensuite apposé, c'est-à-dire, la plaie du côté fut ouverte, cette plaie que le Sauveur montre continuellement aux yeux de son Père, comme le prix de notre rédemption, et pour apaiser constamment sa divine majesté.

65. Il existe encore un titre écrit en mémoire d'une charité si prodigieuse : et sachez que si cette preuve vous trouve ingrat, et refusant de jouir d'un si grand bienfait, le Seigneur vous demandera un compte très-rigoureux de sa mort, et je crains qu'il ne vous dise enfin avec une indignation prononcée: «Lève la main et mets-là dans mon côté » droit, place tes doigts «dans les trous des clous (Joan. XX, 25), » et vois combien j'ai souffert pour toi. O impiété ingrate et cruelle! Ne pensez-vous pas que Dieu se repent des bienfaits qu'il vous a accordés, s'il voit qu'ils sont perdus à cause de votre ingratitude? C'est pour cela que souvent notre prière est repoussée. Et je pense qu'il en va de la sorte, par une sage mesure, dans la crainte qu'ayant été -ingrats à l'occasion des bienfaits déjà reçus, une nouvelle concession des dons célestes ne nous charge encore d'une ingratitude plus lourde. Comme Dieu tient pour perdu le bienfait que n'accompagne pas l'action de grâces, il est plus expédient, pour nous, de n'être point exaucés, que d'obtenir ce que nous demandons, en augmentant, par notre ingratitude, la matière de notre damnation. Par quelle présomption n'aimez-vous pas celui qui vous a aimé lorsque vous ne l'aimiez pas ? Qui ne vous a point méprisé, pécheur? Voyez, je vous en prie, par quel retour, par quel mérite. vous répondez à la souveraine et éternelle Trinité.

66. Le Père a livré pour vous son Fils à la mort (Joan. III, 16). Le Fils s'est livré lui-même au trépas pour votre salut. Le Saint-Esprit a été donné aussi, au témoignage de l'Apôtre : « Parce que la charité de Dieu a été répandue en nos coeurs, par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5). » C'est ainsi que nous aime le Père, ainsi que nous aime le Fils, ainsi que nous aime le Saint-Esprit, ainsi, enfin, que nous aime la sainte Trinité tout entière, ce Dieu éternel, tout puissant et immense, dont la « grandeur est sans limites (Psal. CXLIV, 3), » la « sagesse sans nombre (Psal. CXLVI, 5), » dont la « paix surpasse tout sentiment (Phil. IV, 7), » de qui et en qui sont toutes les créatures, visibles et invisibles, célestes et terrestres. Et si vous le chérissez, c'est justice; et s'il vous aime, c'est gratuitement. Regardez la hauteur du ciel et l'étendue du firmament d'un côté, et d'un autre, un peu de boue dans un lieu marécageux. Telle est, et encore inestimablement plus disproportionnée, votre position par rapport à Dieu; c'est celle de la boue devant le ciel. Quel rapport existe-t-il entre vous et l'incomparable, l'ineffable, et l'incompréhensible? Vous ne pouvez rien lui rendre en juste retour, quand même, pour reconnaître ce qu'il a souffert pour vous, vous vous tortureriez des millions d'années, dans le feu de l'enfer.

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CHAPITRE XXI. Du bienfait de la création.

67. Tout ce qui est en Dieu est inestimablement plus excellent que ce qu'il y a en nous. Car le Seigneur aime comme charité, il juge comme équité, il dispose comme sagesse, il éclaire comme lumière, il fait miséricorde comme piété, il sait comme. vérité, il opère- comme vertu, il préside comme majesté. Après avoir déterminé tout ce qui se rapporte: à l'accomplissement de son incarnation, remarquez soigneusement qu'il a ordonné à tout l'univers de vous obéir, et à toutes ses créatures, au ciel,à l'air, à la terre, à la mer, et à tout ce qu'ils renferment, de se prêter également à vos nécessités et à vos jouissances. L'année, en achevant sa révolution, redonne par une sorte de résurrection, les fleurs et les fruits de ses arbres et de ses plantes, et faisant repulluler les germes venus de si loin dans le cercle des temps, elle vous présente, sans se lasser, les présents que Dieu ne cesse de vous faire. Reconnais, ô âme, qu'autrefois tu n'existais pas et qu'il t'a créée. Tu ne lui as rien donné pour qu'il te mît au monde. Comme il vaut mieux exister que ne pas exister, il t'a conféré l'être gratuitement; te préférant à toutes les autres créatures qu'il aurait pu tirer du néant et qu'il n'en a point fait sortir. Il t'a donné de plus la beauté, et comme, parle bienfait du créateur, ton essence est sortie du néant, il l'a ennoblie en la formant « à son image et ressemblance (Gen. I, 27), » et t'a donné la vie avec la beauté. Pourquoi une bonté si gratuite et si inouïe, pourquoi te faire à sa ressemblance, sinon pour que tu aimes celui à qui tu es semblable, et pour que tu te rendes conforme, par une dilection réciproque, à celui qui t'a prévenue par un attachement si gratuit ?

68. Ouvre donc ton coeur et la moëlle de tes os pour aimer celui qui a daigné t'aimer, quoique ne trouvant rien d'aimable en toi. Aime ton type et ton image, et pour que la ressemblance de ton créateur apparaisse en toi avec plus d'expression, copie par ta foi et par ton amour celui qui est charité, et pour entretenir ta reconnaissance, médite sans cesse ses bienfaits à ton égard. Celui qui t'aime t'y a invité par ces paroles tombées de la plume du Prophète : « Place-moi comme un cachet sur ton coeur, comme une empreinte sur ton bras droit (Cant. VIII, 6). »Comme s'il disait: place mon souvenir dans ton coeur et sur ton bras, c'est-à-dire, dans la pensée et dans l'œuvre, afin qu'après avoir déposé « l'image de l'homme terrestre, tu portes celle de l'Adam céleste (I Cor. XV, 49), » cédant aux arguments de la dilection divine qui ne peuvent être détruits. Place-moi sur ton coeur, comme sceau de la foi, comme exemple d'amour. Avant sa prévarication, l'ange apostat avait, au témoignage d'Ezéchiel, une telle marque : « Tu es la marque de la similitude, plein de sagesse et d'une beauté parfaite (Ez. XXVIII, 12). » Car en sa création, l'ange a avec Dieu un rapport si frappant, qu'il serait plutôt le cachet de la similitude, qu'une empreinte pareille. Car le cachet imprime la ressemblance, telle qu'elle est essentiellement en ce cachet, et c'est une ressemblance de ce genre, que l'homme porte en lui. Mais l'ange, à cause de sa subtile nature, se rapprochait de Dieu par une ressemblance plus intime : parce qu'il était esprit et seulement esprit. Pour nous, enfermés dans une prison de boue, et accablés par cette maison terrestre, la charité, en nous réparant, nous élève à la dignité de l'état angélique, et bien que « le corps qui se corrompt surcharge l'âme, et que la pensée terrestre entraîne en bas le sens qui pense beaucoup (Jac. IX, 15), » néanmoins, déformés que nous sommes par le péché, le commandement nouveau d'aimer le Seigneur, nous reforme à sa ressemblance.

69. Dieu a multiplié en vous ses bienfaits. A cette beauté il a ajouté le don de vivre, de sentir, de juger, et, en tous ces présents de sa munificence, c'est uniquement votre indigence qui a reçu sa grâce, ce n'est point votre mérite qui les exigeait au préalable. Il vous a épousée dans la foi, il vous a ornée au dehors de vos sens, comme de pierreries brillantes, et au-dedans, il vous a décorée de la sagesse, comme d'une beauté naturelle. Il savait quel ornement vous convenait mieux, aussi vous a-t-il donné ce qui allait mieux, et cela, à tel point qu'il vous a aimé précisément à cause de ce qu'il a mis en vous. Vous êtes dépourvue de sentiment, si vous aimez médiocrement celui qui vous a prévenue d'un amour si grand, cet ami généreux qui, en vous faisant des cadeaux si précieux, vous en promet de plus considérables encore, si vous vous attachez à lui : biens que « l’oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, » et dont la connaissance « n'est point entrée dans le coeur de l'homme (I Cor. II, 9). » Ces dons vous mettent dans l’obligation de penser combien il faut chérir, celui qui aime à un tel point, et de regarder, non pas comme chose téméraire, mais encore comme chose grandement coupable, non-seulement de ne pas aimer un tel ami, mais aussi, de ne point s'attacher de toutes ses entrailles et de toute la force de son coeur, à l'affection d'un être si grand, si puissant, et si excellent. Voilà l'époux, « le plus beau des enfants des hommes. » Aimez-le, aimez ce roi dans l'éclat de sa beauté, le roi des vertus, plein de grâce et de vérité, couronné de gloire et d'honneur, le Seigneur de majesté.

70. Le roi a désiré votre beauté, et les présents dont il vous a ornée ont porté son coeur à vous aimer. Il vous chérit en ses dons. S'il y a en vous quelque bien, vous devez comprendre que c'est lui qui vous l'a donné. C'est la parole de l'Apôtre : « Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu (I Cor. IV, 7) ? » Si vous vous glorifiez de quelque bien comme si vous l'aviez de vous sans le tenir de Dieu, vous ravissez au Seigneur ce qui lui appartient, vous volez son honneur et vous en faites présomptueusement la gloire d'un étranger ; à la vérité, vous avez «une certaine gloire, mais non selon Dieu (Rom. IV, 2), » parce que vous usurpez un honneur qui n'est pas à vous, et vous le tournez, d'une manière coupable, contre celui à qui il doit revenir. Prenez garde que là tache de l'ingratitude ne vous flétrisse jamais. A chaque instant, considérez que votre iniquité vous a perdu, et que la miséricorde du Seigneur vous a relevé.

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CHAPITRE XXII. Plus digne que toutes les autres créatures, l’âme ne doit rien aimer au-dessus de Dieu.

71. Attachez-vous à plaire, en toutes manières, à celui qui a bien voulu vous donner une nature qui vous permet de plaire, de vous connaître et de voir, en contemplant votre beauté, la grâce que le créateur vous a faite. Or, l'oeil qui voit tout, ne se voit pas lui-même. Aussi, pour ne point faire injure à votre dignité, considérez de temps en temps la face de votre coeur dans le miroir de votre propre raison. Vous lui faites injure, si vous voulez mettre au dessus de vous ce qui est au dessous et placer à votre niveau, en vous les égalant, vous qui êtes très-belle en réalité, des choses qui n'ont qu'un éclat imaginaire et que l'on peut comparer à des ombres. Vous abdiquez avec trop d'ignominie et de honte, si vous admirez et si vous désirez des beautés vaines et passagères. Le monde a été fait pour vous; aussi ne l'aimez point, parce qu'il n'est pas digne de vous, vous êtes plus noble que lui, plus noble que le soleil et la lune, et que toutes les autres créatures. Toutes les choses temporelles ont des défauts dans leur beauté, et vous, dans la vie future, vous n'avez pas de travail qui vous fatigue, nulle maladie qui vous fasse pâlir, jamais de vieillesse qui vous flétrisse, point de mort qui vous abatte. C'est pourquoi, si vous chérissez quelque chose en ce monde qui est tout entier sous vos pieds, vous commettez une souveraine témérité, à moins que vous n'aimiez les créatures qu'il renferme comme des serviteurs, comme des présents de l'époux, comme des cadeaux de l'âme, et des bienfaits du Seigneur. Ne l'aimez pas avec Dieu, mais aimez-le pour Dieu, et aimez Dieu au dessus de tout. Vous dégénéreriez et tomberiez dans l'amour des courtisanes, si vous aimiez les dons de celui qui vous aime, plus que son amour. Vous faites injure à celui qui vous a donné ces biens, vous êtes comme une courtisane, si vous recevez les présents et ne donnez point l'amour en retour. Aimez donc le Seigneur pour lui, et ses dons à cause de lui. Aimez-vous pour lui, et lui pour vous : aimez-le pour jouir de lui, pour placer en lui toutes vos affections, et pour en être aimé avec plus de tendresse, quand vous l'aurez aimée avec plus de ferveur. Cet amour est saint, il n'a rien de sordide, rien d'imper . la pensée de Dieu le rend excessivement doux, il surpasse toutes les délices du monde, et sa stabilité le rend en quelque manière éternel.

72. Retenez continuellement dans votre mémoire qu'autant son essence l'emporte sur la fragilité humaine, autant il aime et est aimé avec plus de suavité et incomparablement plus de jouissance, que l'ange, que l'homme, que l'or, que l'argent, que la pierre précieuse, que la charité, que la liberté ou tous les autres biens qui attirent les coeurs des hommes. Ne croyez pas qu'il vous aime moins, s'il communique à certains animaux, aussi bien qu'à vous, le bienfait de la lumière du soleil et de la lune, et les autres faveurs de sa Providence. Car tout ce qu'il leur a donné, il le leur a donné, n'en doutez point, à cause de vous. Pour que toutes les créatures vous servent, la bonté divine leur départit tout ce qui leur est nécessaire pour exister et s'adapter à votre usage. Son amour pour vous vous paraîtrait-il plus fort, s'il vous avait tout donné exclusivement? seriez-vous plus heureux si vous habitiez seul en ce monde, et si vous possédiez seul tout ce qui s'y trouve, sans avoir l'agrément de la vie sociale 2 Et si vous vous plaignez de vivre avec des méchants, sachez, qu'ainsi que les autres créatures vous servent et servent les méchants, ainsi la providence divine fait tourner à votre profit la société de ces mêmes méchants. En vivant avec eux, les bons trouvent un exercice profitable : ils apprennent à désirer les vertus et les autres dons de Dieu dont ils les voient privés, et qui sont de beaucoup préférables à tout ce que l'on possède avec les pervers.

73. Lorsqu'ils voient les méchants courir à leur perte, l'attente de leur propre salut augmente leur attachement pour Dieu, et les dons célestes, qu'ils ne partagent point avec les impies, provoquent une reconnaissance plus tendre. Par conséquent, comme toute chose vous tourne à bien, les méchants vous étant une épreuve et les justes une consolation, ne croyez pas être moins aimé parce que le Seigneur n'a point pour vous une affection singulière : il a pourtant à votre endroit une certaine attention particulière. d'amour, puisque il fait servir les bons et les méchants à votre usage. Et comme par la loi et l'obligation de la charité, vous voulez que tous partagent avec vous la béatitude éternelle, cette bonne volonté vous rend propre le bien d'autrui, et par la communion qu'établit le Saint-Esprit, la félicité de chacun s'accroît du bonheur de tous. Par cette communion, l'amour se particularise, en se donnant à plusieurs, le bien-être ne se diminue en rien, et répandu sur tous, il se retrouve en chacun. Il vous aime donc particulièrement, celui qui n'aimant rien sans vous, aime tous les autres êtres pour vous. Car bien que l'amour se répande sur plusieurs, cependant il se trouve tout entier en chacun, de sorte, qu'aimant uniquement tous les hommes, il est uniquement chéri de tous. C'est pourquoi cet amour est unique et non particulier; seul et non solitaire; commun à tous, non divisé, non usé, à l'abri des atteintes du temps ou de l'habitude qui affaiblissent tout. Placez donc dans le trésor de votre mémoire et méditez incessamment ce que Dieu vous a donné, et faites en. sorte de n'avoir ni présomption pour ce que vous avez reçu, ni paresse pour remercier au sujet de ce qui vous a été donné.

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CHAPITRE XXIII. Que l'amour surprenant de Dieu pour nous exige en retour une charité très-ardente.

74. Plus la divinité l'emporte sur l'humanité, ainsi l'amour que notre divin Sauver nous montre, est plus doux, plus ferme, plus profond et plus ardent, plus pénétrant, plus compatissant, plus fervent et plus suave pour lui ou pour le prochain. Cette tendresse que son coeur ressent pour nous, dépasse, en inestimable charité, toutes les affections maternelles, toutes les unions des pères et des époux. Exprimant la grâce de la douceur paternelle qui est en lui, notre Seigneur s'adresse en ces termes à l'âme fidèle : «Appelez-moi maintenant et dites : vous êtes mon Père et le gardien de ma virginité (Jer. III. 4) ». Et encore: «Vous me donnerez le nom de Père, et vous ne cesserez point d'entrer après moi». Nous prévenant avec une effusion toute maternelle, voici ce qu'il nous dit : «Comme une mère console ses enfants, ainsi je vous consolerai (Isa. CXVI, 13) ». Et encore : « Une mère peut-elle oublier l'enfant à qui elle a donné le jour, et n'avoir point pitié du fruit de son sein ? Quand même elle commettrait cet excès, pour moi, je ne vous oublierai jamais (Isa. XLIX, 15) ». Éprouvant les sentiments d'un dévouement tout fraternel, il parle aussi au coeur fidèle : « Ma soeur, mon épouse, est un jardin fermé (Cant. IV, 12) ». C'est un ami, il tient ce langage à l'âme qu'il chérit : « Vous êtes belle, mon amie ( Cant. I, 14) ». Et l'âme dit de lui : « Voilà mon bien-aimé, il est mon ami. » Il est époux puisqu'on dit de lui : « L'époux se réjouira à cause de son épouse, et votre Dieu se réjouira à cause de vous (Isa. LXII, 5) ». « Éprouvons donc en nous ce que ressentit Jésus-Christ (Phil. II, 6), qui, étendant les mains sur ses disciples, les appela ses frères », et ce qui plus est, «père, mère et sueur » , voulant désigner par-là quiconque fera avec sainteté et humilité, chastement et avec bonté, sa volonté ou celle du prochain (Matt. XII, 50).

75. Si vous examinez avec soin la magnificence et la munificence de la grâce du Seigneur répandue sans relâche sur vous, encore que Dieu ait l'oeil sur tous les êtres en général, vous le trouverez cependant veillant tout entier et avec une attention spéciale sur tous vos besoins ; où que vous vous tourniez, il pourvoit à ce qu'il vous faut, avec soin et diligence ; dans vos desseins, dans vos méditations, dans vos paroles, dans vos résolutions, dans vos oeuvres, dans l'adversité, dans la prospérité, au dehors, au dedans, sa grâce vous suit et vous précède. En toute tribulation, il vous offre le remède. Il guérit votre âme infirme, il la ramène égarée, il la corrige pécheresse, il la console affligée, il la relève tombée, il la réjouit attristée et défaillante, il ne la laisse point languir longtemps. Le conseil que je te donne, ô mon âme, comme à une amie, et que je me rappelle t'avoir donné autrefois, c'est que tu considères les débuts de ta création, que tu examines longtemps et avec soin qu'il t'a faite belle, qu'il t'a accordé bien des grâces et que, par suite, t'étant souillée et corrompue, pieux et miséricordieux dans sa bienveillance toute gratuite, compatissant à l'état de colère et d'aversion en lequel tu te trouvais, de même qu'il t'avait aimée n'existant pas, te chérissant pour te donner le jour, de même après t'avoir créée, il t'a réparée par sa grâce, lorsque tu étais perdue.

76. Le Seigneur, fontaine de miséricorde, parle en Jérémie : « On dit vulgairement, si une femme dort avec un homme adultère, reviendra-t-elle à son mari ? Pour vous, vous avez commis la fornication avec bien des amants, cependant, revenez à moi, et je vous accueillerai, dit le Seigneur, (Jer. III, 1)». Celui qui vous avait créée intègre et sans tache, vous avait accordé bien des grâces comme présents de noces ; et en vous attachant à des amants étrangers, vous avez donné à votre époux un libelle de divorce, vous avez livré votre virginité à ceux qui l'ont corrompue, et, désirant des embrassements illicites, vous vous livriez aux esprits immondes. Enfin vous êtes devenue « plus vile que la plus vile» des prostituées, «vous n'avez point voulu rougir, mais portant un coeur indompté, vous précipitant dans le mal, vous vous rouliez dans l'abîme de la damnation éternelle. Et Dieu, si élevé, si admirable, si puissant, si digne d'adoration, après une chute si condamnable, vous a regardé d'un oeil de miséricorde ; pour vous tirer de cette fange fétide, il est descendu de la gloire de sa majesté ; pour effacer l'ignominie de votre corruption, il a souffert des tourments et des opprobres, et, pour dire beaucoup en peu de mots, pour vous délivrer du trépas, il s'est offert à une mort exécrable. Il n'a pu vous montrer avec plus d'expression, de fidélité et de douceur, quel sentiment de tendresse il éprouvait pour vous.

77. Maintenant encore, oubliant votre prévarication, il vous donne sa grâce de nouveau, cette grâce que vous aviez perdue; il vous redonné cet amour que vous aviez souillé, il ne vous reproche ni ses bienfaits, ni vos excès. Bien plus, si vous voulez vous attacher humblement et fidèlement à lui, il vous accordera grâce sur grâce, afin de vous rendre plus belle qu'auparavant, et de vous donner encore plus de pureté, et, dans le but que, par le remède apporté à votre chute, vous connaissiez combien grand est son amour, voyant jusqu'à quel point il est fructueux d'aimer un être si ineffablement bon et si incomparablement clément : expérience que vous n'auriez peut-être pas faite sans votre malheur et qui vous fait sortir forte de l'infirmité, stable de l'abîme où vous étiez tombée, précautionnée à cause du péril que vous avez couru, et heureuse de l’infortune qui a fondu sur vous. C'est pourquoi je le dirai et le redirai encore jusqu'à satiété; méditez assidûment, combien un Seigneur, si grand, a souffert pour votre âme, si petite et si perdue, donnant son sang et sa vie pour la racheter, ce sang qui est inappréciable, et cette vie dont on ne peut estimer assez la valeur.

78. Il vous faut aussi, par dessus tout, prendre garde de tomber dans la présomption et l'arrogance, à cause des libéralités que le Seigneur a répandues sur vous, mais considérer toujours, comment, lorsque vous étiez couverte d'opprobre dans un lieu de prostitution, il vous a lavée de toutes vos souillures, combien il vous a aimée et rétablie en votre état premier. Son amour a coutume de réparer ce qui est violé, et de ne pas violer ce qui est intègre. Bien que vous ne voyez pas son visage, ne doutez pas néanmoins qu'il ne soit présent. Veillez aussi, à ne point offenser, par quelque indécence, ses regards, tenez pour assurée que celui qui vous a aimée dans votre honte, vous aimera bien davantage dans votre beauté. Revêtez-vous donc, je vous en prie, de l'innocence, ornez-vous comme d'un vêtement aux couleurs variées des vertus diverses, et que celui qui vous a donné pour arrhes l'anneau de la foi, se réjouisse de sentir en vous les parfums de ses grâces. Aimez donc, je vous en conjure, de toute votre âme, le Seigneur votre Dieu, votre époux votre vie, votre consolation, votre conseil, votre secours et votre refuge. Chérissez celui qui est pour vous tout ce qui peut être aimable ou désirable : aimez-le chastement, dévotement et saintement, non eu parole ou du bout de la langue, mais par les œuvres et en vérité. « Cherchez en votre amour, non ce qui est à vous, mais ce qui est à Jésus-Christ (Philip. II, 21). » C'est ainsi que le Prophète nous apprenait à l'aimer, lorsqu'il disait : « chantez au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde s'étend dans les siècles (Psalm. CVI, 1). » De celui qui cherche ses intérêts, il a été écrit : «Il chantera vos louanges, quand vous lui aurez fait du bien (Psal. XLVIII, 19). »

79. Jetez-vous donc tout entière en lui, et en l'aimant entrez tellement en celui que vous aimez, que, vous oubliant et devenant vous-même, pour vous comme un vase perdu, vous viviez en lui, vous mourriez en vous et puissiez vous écrier avec le Prophète: » Ma chair et mon cœur ont défailli, ô Dieu de mon coeur et Seigneur, mon héritage pour toujours (Psal. LXXII, 26), » Seigneur Dieu, « mon coeur vous a dit, mon regard vous a cherché (Psal. XXVI, 8), » mais, ô Dieu, quand cela aura-t-il lieu? ô mon âme, « quand viendras-tu et apparaîtras-tu devant la face du Seigneur ? (Psal. XLI, 3) » Quand la gauche sera-t-elle changée pour la droite, quand l'époux se montrera-t-il n'ayant ni taches ni rides? (Eph. V, 25). » Lorsque « le fleuve réjouira de l'impétuosité de ses eaux, la cité de Dieu (Psal. XLV, 5), lorsque le «temple saint, (II Paral. VII, 1) » c'est-à-dire toi-même, sera orné de courtine d'or ; lorsque toute la terre sera remplie de la majesté divine (Psal. LXXI, 19), » lorsque « tressaillant d'allégresse en la présence de Dieu, et goûtant les délices de cette joie (Psal. LXII, 4) » , tu le reverras en passant, je veux dire de cette apparence corporelle qu'il montra à ses disciples, de l'éclat de cette gloire, en laquelle il est égal et coéternel à son Père, aussi puissant que lui. Dans cet espoir, et dans le tressaillement de cette joie à venir, livrez-vous constamment aux désirs et aux voeux, et que toujours, pour les biens que vous avez présentement reçus, persévère en vous le sentiment de « la reconnaissance, et retentisse le cantique de la louange (Isa. LI, 3). »

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CHAPITRE XXIV. Avec quel soin il faut veiller à ce que l’âme ne soit pas ingrate envers un Dieu qui l'aime de la sorte.

80. Jusques à quand dormiras-tu, mon âme, jusques à quand seras-tu assoupie, et perdras-tu même une heure rapide, qui ne te rappelle le souvenir du Fils de Dieu, crucifié pour soulager ta misère et pour exercer sa miséricorde ? Chacun trouverait fort mauvais, si, après avoir rendu à son égal un grand service, on le trouvait ingrat. Que fera donc le Seigneur de majesté, s'il nous trouve manquant de reconnaissance à l'endroit d'une miséricorde si excessive, nous qui sommes cendre et poussière ? « Comme un père a compassion de ses enfants, ainsi, il a eu pitié de nous (Psal. CII, 13).» S'il endurcit, s'il juge et condamne quelqu'un, cette rigueur ne vient pas de lui, elle vient de nous. Bien qu'il « ait commisération de qui il veut, et qu'il endurcisse qui bon lui semble (Rom. IX, 18),» néanmoins, ayant toujours pour caractère propre, de pardonner et d'avoir pitié toujours, il couronne ses miséricordes en nous, et il punit nos malices. Il est ce «père des miséricordes» ( II Cor. I, 2) qui parle par le Prophète : «Est-ce que je veux la mort de l'impie ? ne désiré-je pas plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive (Ezech. XVIII, 23). »

81. Considère, considère, que, pour ton salut, Dieu, le Fils unique de Dieu, a incliné les cieux et est descendu (Psal. XVII,10) et que pour l’arracher de l'abîme de la boue, par un artifice admirable, tout en restant ce qu'il était, il a humilié sa Majesté et s'est abaissé jusqu'aux hontes et aux blessures de la passion. Moïse épousa une Ethiopienne, mais, il ne changea pas la couleur de sa peau. Jésus-Christ le Fils de Dieu t'a trouvée toute noircie par le grand nombre de tes péchés ; par ses larmes, par son baptême et par les flots de son sang, il t'a lavée et t'a rendue glorieuse à ses yeux (Eph. V, 27). Tu sais, à n'en pouvoir douter, combien tu es inférieure à cet époux, par la naissance, la beauté et la grandeur. D'où te vient cet honneur si grand et si ineffable, qu'il ait daigné te choisir pour épouse, lui « par qui tout a été fait (Joan. I, 3),» qui a la puissance de la vie et de la mort, le roi du 'ciel et de la terre, la splendeur et l'image de la substance du Père, sur « lequel les anges brûlent de fixer leurs regards (I Petr. I, 12), » dont le soleil et la lune admirent la beauté, le créateur et le gouverneur de tout, le désir des anges et des archanges, le Dieu de gloire et le Seigneur de majesté ? D'où vient qu'il te prend pour: partager sa, gloire, son royaume et sa couche ? Après l'avoir touché, tu es chaste; près l'avoir, connu,, tu es savante; en le voyant, tu es heureuse; et quand -tu pourras jouir de lui, tu seras couverte de gloire. Fais donc tes efforts pour que le coeur de ton époux se confie en toi (Pov. XXXI, 11), « oublie ton peuple (Psal. XLIV, 11), » ne détourne pas, même pour un moment, ta pensée de lui. « L'ange du Seigneur est là, il te coupera par le milieu (Dan. XIII, 59), » si tu reçois un autre amant, si ton affection pour lui s'attiédit, et si, même en peu de chose, tu te montres ingrate ou sans dévotion. Souviens-toi combien de choses Dieu a faites pour toi : il t'a attirée, pour te conduire jusqu'à la maison de sa gloire, toi qui n'osais prétendre à son pardon, ou à t'asseoir sous l'escabeau de ses pieds.

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CHAPITRE XXV. Comment il faut aimer Dieu.

82. Avec quelle affection, quelle sincérité, quelle suavité et quelle douceur vous êtes obligé d'aimer Dieu, le Seigneur vous l'apprend en ces termes par la bouche de Moise : « Tu aimeras le Seigneur mon Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces (Deuter. VII, 5). » Ce précepte emporte avec lui une rigoureuse et puissante nécessité. On peut s'excuser et dire qu'on n'est point propre aux veilles et au travail. Nul homme ne peut prétendre qu'il ne peut aimer. Au sujet de la virginité, il y a conseil, il n'y demande pas comment. « Que celui qui peut saisir, saisisse,» dit le Seigneur (Matt. XIX, 12). Et l'Apôtre.: « Pour ce qui est des vierges, je n'ai point d'ordre, je me borne à conseiller (I Cor. VII, 25). » La charité est commandée avec force et instance au cœur humain, sons menace de châtiments. Le Seigneur a prescrit que ce commandement fût gardé avec un soin excessif, et pour l'enfoncer dans nos âmes plus profondément qu'un clou, comme par des coups répétés, il l'a inculqué fréquemment : d'abord, il nous a dit de l'aimer « de tout notre cœur ; » ensuite il a ajouté. de toute « notre âme; » et enfin, de tout « notre pouvoir. » Ce précepte est vraiment un clou ou un aiguillon. Car, selon l'expression de Salomon, « Les paroles du sage sont des aiguillons et comme des clous profondément enfoncés (Eccl. XII, 11). » Plus qu'un aiguillon ou qu'un clou, « la parole de Dieu vive et efficace, n'est-elle pas plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants?» C'est la dureté de notre cœur qui exigeait cet effort pour imprimer cet ordre donné avec insistance, afin qu'il pût pénétrer dans l'intime de notre âme, absolument. comme pour faire entrer un clou dans un bois dur, il faut le pousser à coups répétés. Il était expédient pour nous, que l'amour du monde avait infectés et dont il occupait jusqu'aux intimes recoins du coeur, d'expulser cette affection malheureuse de toutes les moëlles de nos âmes, «de mettre dehors le prince de ce monde (Joan. XII, 31), de le jeter en exil, afin que chacun de nous « demeurât en Dieu et Dieu en nous (I Joan. IV, 15) ». Mais qui se flattera de posséder tout son coeur? Le Prophète se plaint du sien et dit: « Mes pensées se sont multipliées plus que les cheveux de ma tête, et mon cœur m'a abandonné (Psal. XXXIX, 13). » Et, se réjouissant sur le retour de son coeur, il s'écrie : « Votre serviteur a trouvé son cœur pour vous adresser cette prière (II, Reg. VII, 27). »

83. Nous lisons fréquemment dans le livre de l'expérience, comment notre cœur nous abandonne. A présent, il est avec nous; bientôt, il se trouve ailleurs; tantôt il s'envole, tantôt il revient; constant dans son inconstance seule, il ne s'arrête jamais à un point fixe. Comment donc aimerai-je de tout mon coeur, quand tout mon cœur défaille et s'éloigne de moi ? Où, comment puis-je posséder tout mon coeur, si Dieu ne le met pas en ma possession? Je n'en posséderai que ce que le Seigneur aura rendu mien. Si avec son secours je dirigeais et je tenais fixés en lui par une dévotion immuable, toutes les intentions, toutes les affections et tous les mouvements de ce coeur, si de plus, le feu céleste de la charité enflammait la moëlle de mon âme, ce feu dont le Prophète a dit : « Le Seigneur a mis un feu dans mes os et il m'a instruit (Thren. I, 13),» alors peut être, il me serait facile d'aimer de tout mon coeur. Que présentement du moins, «mes yeux voient ce qui me manque (Psal. CXXXVIII, 16); » s'il ne nous est point donné d'aimer autant que nous devons, du moins, aimons autant que nous pouvons. En pensant aux bienfaits du Seigneur, ne nous bornons pas à considérer celui par lequel, dans son incarnation, il a daigné nous visiter, en se levant dans les hauteurs de l'orient, mais voyons aussi ces faveurs quotidiennes et presque continuelles, par lesquelles le père des miséricordes nous console sans relâche, dans l'angoisse et dans l'affliction que nous éprouvons : qui pourrait lui répondre ou lui rendre « un pour mille (Job. IX, 3) à ce Dieu généreux qui, entassant sur nos têtes bontés sur bontés, faisant en nous des choses si extraordinaires, nous écrase et nous confond de tant de marques de sa munificence ? Pour attirer notre coeur tout entier à son amour, pour nous arracher totalement à l'affection du monde « qui est son ennemi (Jocob IV, 4) », et pour nous apprendre cette science sacrée, il engage notre âme, avec une douceur paternelle, à se donner à son amour. Quand on nous ordonne d'aimer Dieu de tout notre coeur, de toute notre âme, de tout notre esprit, c'est comme si Dieu, nous apprenait à l’aimer avec douceur, prudence et force.

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CHAPITRE XXVI. Qu'il faut aimer excessivement Jésus-Christ, à cause de sa passion.

84. Quoi de plus doux que le souvenir continuel de ce mystère par lequel « a apparu la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur? (Tit. III, 4). » Par dessus tout, ô Jésus-Christ, votre passion vous rend aimable pour nous ; c'est elle qui est la rémission de toutes nos iniquités (Psal. CII, 3). Par l'effusion de votre sang innocent, toutes les obligations de nos fautes ont été détruites. Grâces soient rendues à votre croix, ô Jésus, elle fait disparaître tous nos tourments. Remercions les clous, remercions la lance qui nous a « ouvert les entrailles de la miséricorde, dans la tendresse desquelles nous a visités celui qui s'est levé de l'Orient (Luc. 1, 78 ». Qu'horrible et profonde est la plaie de notre prévarication, pour la guérison de laquelle il f allait que le Fils de Dieu souffrît tant d'amers affronts et tant de blessures cruelles ! Le sang d'Abel criait vengeance. Le sang de Naboth criait aussi. « Répandu sur la terre, le sang de tous les justes criait aussi (Math. XXII, 35),» il disait : «vengez, Seigneur, notre sang qui a été versé (Apoc. VI, 10) Seul, le sang de Jésus-Christ criait réconciliation et rédemption pour le peuple. Sa mort criait aux morts, pour les rappeler à la vie, aux pécheurs, pour les amener au pardon, aux captifs, pour les délivrer, à ceux qui étaient perdus, pour les sauver. A chaque instant, le Sauveur interpelle le Père céleste et lui demande que le prix de son sang et le mérite de l'obéissance qu'il leur a montrée, deviennent la rédemption des pécheurs pénitents. Au témoignage de l'Apôtre, Dieu « a constitué pour nous, son Fils comme réconciliateur par la foi en son sang. » Le saint écrivain a posé, avec beaucoup de soin et d'attention, cette clause «par la foi » (Rom. III, 25). Car si vous placez votre foi et votre confiance dans les plaies et les déchirures du divin crucifié, si vous appliquez la mémoire de la passion du Seigneur à concourir à l'oeuvre de votre salut, son sang sera le prix de votre rédemption, sa mort se changera pour vous en vie, sa douleur en joie, ses angoisses en délices, ses opprobres en honneur; et, en multipliant en vous la ferveur de la grâce qui vous fera obtenir «le salut opéré au milieu de la terre » (Psal. LXXIII, 12), son supplice du temps deviendra, pour votre âme, une allégresse éternelle.

85. O Jésus, source de miséricorde, qui ne serait excité à vous aimer en vous voyant « au milieu des insultes de ceux qui vous outragent (Psal. LXVIII, 10) », dans les angoisses de la mort, oubliant vos maux, ne vous souvenant que de vos bontés, intercéder auprès de votre Père, avec tant de piété et d'instance, en faveur de ceux qui vous crucifiaient? Car lorsqu'on descendait et transperçait votre corps, lorsque votre figure devenait déjà l'objet de la haine de vos ennemis ; à l'heure de l'encens, quand la vertu de votre holocauste couvrait les cieux, ébranlait la terre et dépouillait les enfers, vous, pontife souverain, « pénétrant avec votre sang dans le saint des saints (Hebr. IX, 12), vous criiez, sûr « d'être exaucé, à cause du respect qui vous est dû (Ibid. V, 6) : Mon père, par donnez leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font (Luc. XXIII, 34). » Qu'il sera bon pour ceux qui le chérissent, celui qui prévient d'une bonté si gratuite et si surprenante, si excessive et si généreuse, ceux qui le haïssent et le font mourir

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CHAPITRE XXVII. Que l'amour doit dire prudent et constant.

86. Parce que l'amour du coeur est tout dans l'affection, il importe que la sagesse et la discrétion le règlent, de crainte qu'il ne soit trop précipité. On nous ordonne donc d'aimer Dieu « de toute notre âme, » c'est-à-dire, avec sagesse. L'âme, en effet, est le siège de la sagesse. Pierre aimait le Seigneur tendrement, mais non prudemment, car le sentiment qu'il éprouvait était charnel. Bien des fois, en effet, l'amour du coeur se rapproche des affections charnelles. Aussi il s'opposait à ce que Jésus-Christ mourût, parce qu'il aimait, non avec sagesse, mais avec tendresse, non avec discernement, mais avec témérité. Parce que les disciples aussi aimaient avec douceur, mais sans prudence, il leur fut dit: « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez certainement de ce que je vais vers mon Père, mon car Père est plus grand moi, (Joan. XIV, 28), » Comme si le Sauveur disait : Si vous me chérissiez avec prudente, vous désireriez me voir monter vers mon Père, car j'emporte avec moi votre nature humaine, afin de la placer dans sa gloire.

87. Le troisième amour est affermi par le zèle qu'inspire la foi, et par une certaine ferveur d'affection, lorsqu'il applique l'âme de l'homme à aimer Dieu de toutes ses forces intérieures, et à supporter toutes sortes de souffrances pour Jésus-Christ, avec force et constance, dans le désir des biens célestes et dans le mépris des richesses terrestres. Parce que Pierre n'aimait pas prudemment ainsi qu'il le devait, bien que son affection fût très-tendre, le Seigneur le réprimanda et l'appela « Satan (Marc. VIII, 33). » attendu qu'il s'opposait à la rédemption de tous les hommes, que Jésus-Christ se proposait d'accomplir en sa passion. On voit encore que son amour manquait de prudence, par cette raison, qu'entraîné par un sentiment charnel, il retardait son propre salut et la gloire de son divin maître ; mais il n'aima ni doucement, ni prudemment, ni fortement, lorsqu'à la voix. d'une servante, il « renia » celui qu'il avait promis de ne jamais méconnaître, fût-ce même pour échapper à la mort. Or, afin de purifier et de fortifier ce triple amour en cet apôtre, trois fois Jésus-Christ lui demanda : «Pierre m'aimes-tu ? pour qu'après avoir été trouvé faible » en cette triple affection, (Joan. XXI, 15) un triple aveu rachetât et corrigeât ce défaut, Ainsi, dans le mystère de l'économie divine, il faut aimer tendrement le Sauveur, et pour ne point trop présumer du bienfait de notre rédemption ou pour ne pas tomber en quelque sentiment de défiance, il faut l'aimer prudemment. Mais en considérant la puissance et l'éclat de sa résurrection par laquelle il nous a arrachés puissamment aux «princes des ténèbres» et nous a ouvert les portes de la gloire, il faut l'aimer avec force et constance.

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CHAPITRE XXVIII. Que Dieu doit être aussi aimé dans les promesses qu'il nous a faites.

88. De même que Dieu doit être aimé de « tout notre coeur, à cause » à de ses bienfaits, comme nous l'avons établi plus haut : de même, nous sommes tenus de l'aimer « de toute notre âme », à cause de ses promesses. Lui qui est vérité, veut nous sauver; il le sait et le peut, il nous promet le repos après le travail, la sécurité après la crainte, la joie après le chagrin, la résurrection après la mort, la vie éternelle après la sortie de cette vie. Il nous assure le royaume des cieux, et le rassasiement à la table de son père. Il promet ce «que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas entré dans le coeur de l'homme, et qu'il a préparé à ceux qui l'aiment (I Cor. II, 9). » Il se promet en outre lui-même: « Il a juré à Abraham notre père qu'il se donnerait à nous (Luc, I, 73) ». Courons de toute notre âme après ces promesses qui surpassent tout ce que l'on peut désirer. Car, bien qu'en vue de ces dons, le désir de l'homme doive être sans mesure, cependant le défaut de capacité de son coeur le restreint nécessairement. Que si néanmoins le désir dépasse cette limite restreinte, imposée aux promesses divines, par le peu de largeur de la nature humaine; cet excès n'a rien de blâmable, cette impatience est respectable, car l'espoir « qui est retardé afflige l'âme (Prov. XIII, 12). » Le désir accroît l'amour. Supportant ce retard avec une impatience incroyable, David s'écriait: « Comme le cerf soupire après la source des eaux, ainsi mon âme languit après vous, ô mon Dieu (Psal. XLI, 1). » Éprouvant le même sentiment, l'Apôtre disait : « Je suis tiré en sens contraires, je désire mourir et aller avec le Christ, c'est bien ce qu'il y a de mieux ; mais à cause de vous, il est nécessaire que je reste dans la chair (Phil. I, 23). » Enflammée d'un désir ardent et impatient de trouver son bien-aimé, l'Épouse exprime par ces veaux, son affection que partagent avec elle les saints et les vertus célestes. « Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous rencontrez celui que j'aime, dites-lui que je languis d'amour (Cant. V, 8). » Il faut remarquer que l'amour qui procède du désir d'obtenir l'effet des promesses, est le sentiment propre de l'âme. Cette impression est souvent reproduite dans les envies qu'éprouvent les âmes saintes ; en voici des exemples: « Mon âme a soupiré et défailli après les parvis du Seigneur,» (Psal. LXXIII, 1). Et encore : mon âme a une soif de vous, ô mon Dieu (Psal. LXII, 2).» Et ailleurs : « Votre nom, ô Seigneur, et votre souvenir, sont le désir qu'éprouve mon âme. C'est vous que mon âme a désiré la nuit, c'est le sentiment qui est dans mes entrailles (Isa. XXIV, 8). »

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CHAPITRE XXIX. Qu'il faut aimer Dieu en ses jugements.

89. De même que des bienfaits du Seigneur procède l'affection par laquelle nous aimons Dieu de tout notre coeur, et que des promesses du Seigneur, se forme le désir au moyen duquel nous nous attachons au Très-Haut de toute notre âme; ainsi, dans les jugements de Dieu, l'amour trouve une cause et une raison de chérir cet être adorable, de toute sa puissance et de toutes ses forces, c'est-à-dire, avec force et constance. Le jugement de Dieu est chose à désirer, selon cette parole : « Jetez vos regards sur moi et ayez pitié de moi, selon le jugement de ceux qui aiment votre nom (Psal. CXVIII, 132). » C'est aussi chose terrible; il en est dit, en effet . « N'entrez point en jugement avec votre serviteur (Psal. CXLII, 2). » D'après ce jugement redoutable, personne n'aime Dieu ou ne s'aime lui-même. C'est pourquoi, par une décision très-équitable, le Seigneur prend, sur la terre, pitié de certains hommes dont il n'aura pas compassion dans la vie future: il en châtie d'autres comme s'il était irrité, pour que ce courroux et ces afflictions se changent en gloire dans l'avenir. « Il en est qu'il abandonne aux désirs de leur coeur, et qu'il laisse marcher selon leurs fantaisies (Psal. LXXX, 13), » en sorte « qu'ils commettent péché sur péché, et que celui qui est déjà souillé se souille encore davantage (Apoc. XXII, 11).» Le Prophète parle de cette miséricorde et de cette colère : « Qui est sage et observera ceci et comprendra les miséricordes du Seigneur (Psal. CVI, 43) ? » Et encore : « Qui a connu la puissance de vos fureurs (Psal. LXXXIX, 11) ? » « ou qui pourra, dans la frayeur que vous inspirez, calculer votre courroux? Que vos oeuvres, ô Dieu, sont magnifiques, vos desseins ont une excessive profondeur. L'insensé ne les connaîtra point (Psal. XCI, 6). » «Et celui qui manque de sens n'y verra rien. » C'est pourquoi « la prospérité des insensés les perdra (Prov. I, 32). »

90. Que si Dieu les corrige, sans qu'ils soient purifiés ou ramenés, le châtiment qui leur est infligé devient pour eux une occasion de ruine, selon cette parole : « Vous les avez détruits après le châtiment (Psal. LXXXVIII, 45). » Sous les punitions que Dieu leur impose, ils murmurent et blasphèment, et aux peines actuelles, ils ajoutent les peines de l'enfer. Quant aux saints amis du Seigneur, au milieu des épreuves, ils aiment les afflictions, à cause de celui qui les leur envoie : ils rendent aussi grâces à Dieu pour les jugements qu'il porte, ils,s'accusent et disent avec le Prophète : « Tout ce que vous avez fait nous concernant, Seigneur, est l'effet d'un juste jugement, car nous avons péché contre vous; mais rendez gloire à votre nom. (Dan. III, 31). » C'est à ces pieuses âmes que convient cette expression du Prophète : « Les enfants de Juda ont tressailli, Seigneur, à cause de vos jugements (Psal. XCVI, 7). ». Il en est qui non-seulement souffrent patiemment les jugements du ciel, mais qui se jugent eux-mêmes, et aident la main de celui qui les châtie ; ils s'accusent, ils rendent témoignage contre eux-mêmes, ils se jugent et exécutent la sentence qu'ils ont portée.

91. En ceux qui sont affligés, le jugement de Dieu opère la patience : « car la tribulation produit la patience, la patience enfante l'épreuve, et l'épreuve amène l'espérance, et l'espérance ne fait pas tomber en confusion (Rom. V, 3). » Comment la confusion pourrait-elle se rencontrer là où se trouve le bien qui dépasse toute attente et toute confiance, c'est-à-dire, la certitude de la gloire éternelle? Dans cette perspective, le Prophète disait . « J'ai plus qu'espéré en vos jugements (Psal. CXVIII, 43).» Et encore : « Les jugements du Seigneur sont vrais, ils sont plus désirables que l'or et la. pierre précieuse, et plus doux que le miel (Psal. XVIII, 10)» Pourquoi craindrai-je, au jour mauvais (Psal. XLVIII, 6) ? Il vaut mieux être puni; être brûlé ici-bas, être livré aux tourments, après avoir été accusé et jugé, que de « tomber entre les mains du Dieu vivant (Hebr. X, 31),» que d'attendre , au jour effroyable du jugement, la sentence de damnation éternelle, prononcée par le juge inexorable et courroucé.

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CHAPITRE XXX. Qu'il faut aimer Dieu en ses commandements.

92. Nous devons aimer Dieu en ses commandements, de tout notre esprit, car le Seigneur veut que l'âme se porte à obéir, de telle sorte qu'elle fasse servir tous ses sens et toutes ses affections à l'observation des ordres qu'il a donnés. Car obéir à Dieu, c'est acquiescer en tout à sa volonté, et vivre en cette disposition, parce que «la vie se rencontre en sa volonté (Psalm. XXIX, 6). » Et comme la volonté de Dieu se trouve exprimée dans les préceptes qu'il formule, et comme on ne peut aimer Dieu, si on n'aime sa volonté, il en résulte qu'on ne peut aimer Dieu si on ne chérit pas ses commandements. Ces commandements servent à montrer si nous aimons le Seigneur, lorsque nous en faisons l'objet de notre méditation, lorsque nous les pratiquons et lorsque nous y conformons notre conduite. C'est ce qu'indiquait le Prophète : « Je méditerai sur vos préceptes que j'ai aimés (Psal. CXVIII, 47). » Voilà la méditation assidue. « Et j'ai tendu la main vers vos ordres que j'ai chéris. » Voilà la pratique fidèle. « Je m'exercerai à accomplir vos volontés qui justifient (Ibid. 48). » Voilà l'exercice qui sanctifie. Il est écrit de la méditation : « Ce que Dieu vous a commandé, méditez-le toujours (Eccli. III, 22). » Oui, considérons les commandements du Seigneur, voyons combien ils sont saints, justes, doux, agréables, combien fidèles et établis a pour les siècles des siècles (Psal. CX, 8). » L'élévation des mains désigne la sainte activité par laquelle le juste s'applique à les observer. Car il est assuré qu'une récompense éternelle répondra à ses mérites et les couronnera avec excès. Un continuel exercice amène une lutte et une fatigue incessantes. Or, le juste combat pour être couronné, afin de recevoir le repos pour le travail, de celui qui « cache la fatigue dans le précepte (Psalm. XCIII, 20). »

93. On reconnaît donc la véritable charité à cette marque, si l'homme chérit les préceptes du Seigneur, si dans ses méditations, si dans ses couvres et dans sa vie, il sert le grand maître dont il a été dit « que le servir c'est régner. » Car l'observation de ces commandements est sans mérite, si elle ne procède pas de la charité. L'obéissance et la charité sont des vertus liées ensemble; aussi, qui n'aime pas, n'obéit pas. Écoutez celui qui est la vérité : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole (Joan. XIV, 23). » Et il ajoute, en (insinuant clairement, que si on aime, on obéit : et que si on n'obéit pas, on n'aime point. La véritable obéissance est l'accomplissement sincère des commandements de Dieu. Aussi l'obéissance est inséparablement unie à la charité; aussi a-t-il été écrit : « Qui pèche en un point, a violé tous les autres (Jac. II, 10). » Nous pouvons l'expliquer en peu de mots d'un précepte en particulier, afin de porter de tous les autres un jugement semblable. En cet ordre : « tu ne tueras point, (Ex. XX, 13), » celui qui n'aime pas et qui ne tue pas, observe le commandement à la lettre, mais il n'a pas le mérite que peut procurer cette prescription, parce qu'il n'aime pas. Car accomplir la loi, ce n'est pas garder extérieurement les termes qui la formulent, c'est la pratiquer d'esprit et d'intention. Or, comme il n'y a sincère obéissance que celle qui vient de la véritable dilection; qui n'aime pas, n'obéit pas, bien qu'il n'ôte pas la vie à autrui, parce qu'il garde la loi par couvre seulement, et non par une intention pure. Car la charité « est patiente, elle est bénigne, » termes qui recommandent et louent l'obéissance ( I Cor. XIII, 4). «Elle n'agit pas à la légère, » parce qu'elle ne fait rien contre sa conscience. « Elle ne s'enfle point » des bienfaits de Dieu. «Elle n'est pas ambitieuse, » parce qu'elle repousse tout ce qui est domination. « Elle ne cherche pas ses propres intérêts, mais ceux de Jésus-Christ ou ceux du prochain : bien plus, elle ne réclame pas ce qu'on lui a enlevé. « Elle ne s'irrite pas, » entendez pour se livrer à la colère. « Elle ne pense pas le mal, » afin de rendre offense pour offense. « Elle ne se réjouit pas de l'iniquité, » entendez, de l'iniquité d'autrui: car elle ne commet pas de péché. «Elle souffre tout » avec patience,« elle croit tout, elle espère tout, » ce que Dieu a dit ou promis. « Elle supporte tout, » en obéissant avec humilité.

94. Celui qui obéit par charité, accomplit la loi des commandements du Seigneur; sans charité, nul ne la peut accomplir, c'est absolument impossible. Aussi cette vertu est-elle «la fin de la loi » (I Tim. I , 5), « l'accomplissement des préceptes et le terme de la perfection, « J'ai vu la fin de toute consommation, votre commandement est plus grand que tout ( Psalm. CXVIII, 96) ». Elle est le « témoignage de notre conscience (Rom. VIII. 16) ». Elle est notre «gloire» qui nous vient de l'esprit de vérité : car cet Esprit « rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu, régénérés en l'espoir de la vie, par la résurrection de Jésus-Christ, sorti d'entre les morts ( I Petr. I, 3). » C’est cette régénération qu'indique l'Évangéliste saint Jean : « nous savons que celui qui est né de Dieu ne pèche pas », parce que la « génération céleste », c'est-à-dire, le renouvellement produit par la charité, «le conserve (I Joan. V, 18) » ; c'est par ce renouvellement que Dieu a prévu, qu'il deviendrait « conforme à l'image de son Fils (Rom. VIII, 29) ». Car David, bien qu'il ajoute à la trahison l'adultère et l'homicide ; car Marie-Madeleine, bien qu'elle eût été livrée à sept démons; et Pierre, bien qu'il fût tombé dans l'apostasie; personne cependant, ne peut arracher de la main du Seigneur ces âmes d'élite. La charité est le renouvellement de la vie, elle crucifie et fait périr en nous le vieil homme, l'homme terrestre, animal et charnel; sous son influence, disparaissent les ambitions, les concupiscences, les mauvaises couvres, les mauvais désirs, car cette vertu rend tout nouveau. A présent donc, s'il « y a une nouvelle créature », en elle a disparu « tout ce qui était vieux ( II Cor. V. 17).

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CHAPITRE XXXI. Par quels indices on peut reconnaître la présence de Dieu dans l’âme.

95. Que l'âme raisonnable s'exerce donc avec précaution et circonspection, qu'elle s'attache à éprouver ces affections : qu'elle « ait, dans la bonté la simplicité, et dans son coeur, des sentiments dignes du Seigneur ( Sap. I, 1) », qu'elle s'applique avec une vigilance excessive, à se montrer comme un cellier de vins précieux, comme le foyer du feu divin: afin qu'au jour heureux du Seigneur, à l'heure de son bon plaisir, quand elle ouïra la voix de l'esprit, et comme le « saint murmure de son souffle léger (Job. IV, 16), elle lui présente un coeur pur, une intelligence fidèle, et mérite de cueillir des fruits spirituels, comme sur l'arbre de vie. Au témoignage de l'apôtre, ces fruits sont «la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bénignité, la tempérance, la bonté, la mansuétude, la foi, la modestie, la chasteté (Gal. V, 22) ». Heureuse âme, s'il t'est permis de reconnaître à des marques certaines, la bienveillance, l'inspiration de la grâce céleste, et sa présence en toi ! à son souvenir une certaine suavité s'emparera de toi, te faisant ressentir une douceur nouvelle et inaccoutumée, de sorte que, ravie à toi-même et comme exilée de ton corps, tu éprouveras une allégresse du ciel. Voici les signes qui annoncent sa présence, tous tes sens se réjouissent, ton intelligence s'éclaire, tes désirs s'enflamment, tu désires les embrassements de celui que tu sens tenir en toi, tu crains qu'il ne s'échappe, et aussi, non autant que tu voudrais, mais autant que tu peux, tu le saisis par l'étreinte délicieuse d'une intime charité.

96. Voilà comment ton bien-aimé s'approche d'une manière invisible et incompréhensible, miséricordieuse et pleine de bonté, pour t'exciter, pour venir en toi, pour s'insinuer dans l'intime de ton amour, pour enflammer ton désir, illuminer tes yeux intérieurs et enflammer ton affection. C'est ainsi qu'il te donne les prémices et non la plénitude de sa dilection, non pour te rassasier, mais seulement pour te la faire goûter, dans le but qu'une telle expérience te fasse éprouver combien ils sera doux, combien suave, combien délicieux et ravissant quand il se montrera à toi, quand il apparaîtra dans sa gloire, lorsque tu le verras face à face, couronné du diadème que son père a mis sur sa tête, ce bien-aimé que tu adores à présent, couronné du diadème que lui donné sa mère, la glorieuse Vierge Marie. Voilà l'ivresse qui seule est calme. D'où vient que l'Apôtre disait : « soit que nous vivions, soit que nous mourions », c'est pour Dieu que nous sommes dans l'état sobre et ordinaire (Rom. XIV, 8). Cette sage ivresse, c'est la vue de la charité qui la produit, comme l'indique l'Époux dans le Cantique de l'amour : « Mangez, mes amis, buvez et enivrez-vous, ô mes bien-aimés (Cant. V, 1) ». Dans la vie, l'âme qui combat au service de Dieu, mange d'abord le pain des larmes, à la sueur de son front; après l'exil de cette vie, elle ne se nourrit plus du pain de la douleur, parce qu'alors il « n'y aura ni douleur, ni deuil, les choses premières étant passées (Apoc. XXI, 4)» ; mais elle se refera et s'enivrera à la coupe de l'amour, selon cette parole : « Et mon calice enivrant, qu'il est glorieux! (Psal. XXII, 5.) » C'est aussi de ce calice qu'Isaïe a parlé, je crois : « De toi aussi, fille d'Edom, s'est approché le calice, tu seras enivrée Thren. IV, 21) ». L'âme «sera donc enivrée de l'abondance de la maison de Dieu (Psal. XXXV, 9»), en buvant le vin pur et nouveau, dans le royaume du Père de Jésus-Christ. En attendant ce bonheur, elle boit son vin mêlé avec ses larmes selon la mesure fixée, jusqu'à ce que « le roi l'introduise dans les caves de ses vins (Cant. II, 4) », jusqu'à ce qu'il fasse d'elle un cellier « où il ordonne la charité ». Aimant à présent, mais n'apercevant pas le fruit de l'amour, et s'exerçant en ces seules affections, tel est son langage actuel : « Je suis blessée d'amour ». Elle s'adresse aux anges et aux saints :«je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous rencontrez mon bien-aimé, dites-lui que je languis d'amour (Cant. V, 8) ».

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CHAPITRE XXXII. Comment l'amour est langueur.

97. C'est chose néanmoins étonnante que l'amour de l'épouse ou de l'âme soit langueur, « lorsque la charité couvre la multitude des péchés (I Petr. IV, 8), » lorsque Marie Magdeleine, « parce qu'elle aima beaucoup (Luc. vu, 47), » fut guérie des attaques des sept démons, c'est-à-dire fut délivrée de la langueur des sept péchés capitaux. L'amour est langueur,quand celui qui en est atteint est tourmenté par le délai que lui fait éprouver celui qu'il chérit, et dont il désire si vivement les embrassements. Mais, ô mon âme, celui qui « te délivre de toutes tes infirmités (Psal. CII, 3), » fera disparaître ta langueur, lorsqu'il te donnera de jouir de lui, lorsqu'il se montrera à toi pour que tu le voies face à face, pour que tu le possèdes et tu le goûtes ; et quand rien ne te séparera plus de ses étreintes et de son baiser. « L'époux se réjouira sur l'épouse et ton Dieu se réjouira sur toi (Isa. LXII, 5). » Le résultat de l'amour fera disparaître alors l'angoisse de la langueur. La langueur s'évanouira, mais non l'amour, « car la charité ne passera jamais (I Cor. XIII, 8). » En ce moment, l'amour est langueur, en tant qu'il est tourmenté du désir de voir : il sera satiété, lorsqu'il sera en possession de l'objet après lequel il soupire. Le désir de jouir dépasse la jouissance, comme l'appétit la satisfaction, comme la faim, la satiété.

98. L'âme en attendant est gravement blessée, et elle est livrée à la langueur jusqu'à ce que le bien-aimé .lui porte secours sur son lit de douleur. Voici les accents de sa plainte et de sa douleur : « Soutenez-moi de fruits, entourez-moi de fleurs, car je languis d'amour (Cant. II, 5). » Les commencements des vertus sont, en effet, les « fleurs » et les « fruits de l'honneur et de la bienséance. » Les fruits plus mûrs sont les exercices et les exemples de la patience. L'âme est donc fortifiée lorsqu'elle recueille les fruits du temps passé, employant à son utilité propre, les tourments du Christ, ses opprobres, ses douleurs et les autres souffrances qu'il a endurées jusqu'à l'ignominie de la croix. Tout cela est passé. Le Christ « désormais ne meurt plus (Rom. VI, 9). » Néanmoins, nous recueillons chaque jour le fruit de sa mort. L'épouse est entourée « des fleurs « que le renouvellement de la nature humaine produisit de la résurrection du Seigneur. Car « l'hiver est fini, la pluie a cessé et s'est retirée, et les fleurs ont fait leur apparition sur notre terre (Cant. II, 11). » Celui qui dit : « Je suis la fleur de la campagne et le lys des champs (Cant. II, 1), a fait, en ressuscitant d'entre les morts, refleurir la terre de notre chair, qui sous le poids de la malédiction antique, produisait «des ronces et des épines (Gen. II,18), » et nous a ramenés à l'enfance d'une régénération nouvelle. C'est de ces fruits, c'est de ces fleurs, que l'âme doit être entourée et soutenue, pour que l'amour qu'elle éprouve pour le Seigneur ne s'attiédisse pas, jusqu'à ce qu'admise aux embrassements de l'époux, elle dise: « Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m'étreindra (Cant. II, 6). » Car tout ce qu'au premier avènement, elle reçoit de la main gauche du bien-aimé, elle le tiendra pour peu de chose, en comparaison de la gloire qui lui sera accordée, lorsqu'elle sera embrassée par la main droite, comme il est écrit . « En sa main gauche se trouvent les richesses et la gloire, et en sa droite, la durée de la vie (Prov. III, 16). »

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CHAPITRE XXXIII. Dimensions de la charité.

99. Sans nul doute Dieu est maintenant connu imparfaitement et comme « en partie ; » de même aussi, il est insuffisamment aimé. La connaissance que nous avons actuellement de lui, comparée à la science qui en sera donnée dans la patrie, alors que nous verrons, face à face, ce grand Dieu qui se montrera dans sa gloire lorsqu'il découvrira son visage, est semblable à la lumière du matin introduite par une fente très-mince, mise en présence du soleil, quand il brille de tous les feux de son midi; il en est de même de l'amour que l'on éprouve pour le Seigneur dans ce pèlerinage; il est comme une faible étincelle, comparée à ce grand incendie d'amour dont seront consumés en la Jérusalem céleste, les justes avec les séraphins. Maintenant,c'est « un feu qui brûle en Sion, » alors ce sera une «fournaise embrasée en Jérusalem (Isa XXXI, 9).» Comme dans la charité que Dieu ressent pour nous, au témoignage de l'Apôtre, il se trouve « longueur, largeur, hauteur et profondeur (Eph. III, 18), » l'affection humaine ne peut être comparée, vu son étroitesse, à l'amour divin. Le Seigneur ne nous aime pas superficiellement, médiocrement, ou en apparence; mais pleinement, mais sincèrement, mais tout de bon, afin « que nous puissions comprendre avec tous les saints » quelles sont la hauteur, l'étendue et la profondeur d'une charité si prodigieuse. La hauteur, c'est l'excellence de la gloire que Dieu « a préparée à ceux qui l'aiment » et que le cœur de l'homme ne peut apprécier. Sa profondeur, c'est l'abaissement du Fils descendant du rang égal qu'il occupait à côté de. la majesté de soit Père, son anéantissement jusqu'à la forme d'esclave, jusqu'à la mort, et à l'ignominie de la croix. Son étendue n'a ni commencement ni fin. Cet amour, ne commence pas, il ne finit point, car Dieu « nous a choisis avant la constitution du monde dans son Fils bien-aimé (Eph. I, 4), » et comme il est écrit : « sa miséricorde s'étend de D'éternité à l'éternité, sur ceux qui le craignent (Psalm. CII, 17). » Sa hauteur est élevée, elle est étendue, et dépasse toute mesure de bienveillance. « Car le Seigneur veut que tous les hommes se sauvent par lui (I Tim. II, 4) ». « Il n'a pas fait grâce à son Fils, mais il l'a livré pour nous tous,» et en nous le «donnant», il nous a tout donné avec lui (Rom. VIII, 32).

100. Et, par un retour semblable, l'amour de l'homme se conforme, par une division pareille, à l'amour de Dieu. Il est élevé, lorsqu'il contemple-les choses célestes et éternelles. Il est profond, quand pour le Seigneur, le cœur humain désire l'abjection et le mépris. Il est étendu, lorsqu'il persévère jusqu'à la fin. « Car la foi, l'espérance et la science » et les autres dons « disparaîtront, » mais la charité « ne s’évanouira jamais ( I Cor. XIII, 8). » Il est large, parce qu'il est joyeux, lorsque l'âme se dilate dans la délectation que la justice lui fait éprouver. Il est large, quand il s'étend non-seulement à Dieu et au prochain, mais qu'il va encore jusqu'à embrasser l'ennemi. Il est large, car le commandement qui le prescrit est bien vaste, d'après ces paroles du Prophète : « J'ai vu le terme où aboutissent toutes choses, votre commandement est bien plus étendu (Psal. CXVIII, 96), » ô charité , vaste, et qui dilates les cœurs, « que vaste est ta maison et que large est le lieu de ton séjour ! (Bar. III, 24). » Les saints comprennent sa largeur, sa longueur, sa hauteur et sa profondeur, de telle sorte que nous puissions, nous aussi, être enveloppés dans le même filet d'amour. La charité dilate donc sa tente dans les saints, et si nous aimons Dieu et le prochain, nous serons admis à partager l'allégresse commune, qui fait leur bonheur dans l'éternel séjour.

101. C'est pourquoi, ne restons pas à l'étroit dans nos entrailles, ne nous resserrons pas dans les limites restreintes de notre joie si. petite, croyons le Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la communion des saints, afin, ô Jésus, que «vos yeux voient ce qui nous manque (Psalm. CXXXVIII, 16), » et que par votre bon plaisir et par la communion des saints, notre insuffisance se trouve suppléée, Si nous aimons Dieu dans les saints, les saints de leur côté, par la vertu de leurs mérites, nous obtiendront la béatitude auprès du Seigneur. Car là où Dieu, qui est tout dans tous, siège au milieu de ceux qui l'aiment, il est nécessaire que la communion des joies accompagne les sentiments que l'on éprouve en commun. Non-seulement la joie que ressent le prochain, mais encore toute celle qu'éprouve le Christ, sera nôtre, par la communion qui fera partager son amour et sa joie aussi bien que l'allégresse du prochain. La béatitude d'autrui suppléera à ce que j'aurai en moins, en fait de bonheur. Car le bien que je chérirai en Dieu ou dans le prochain, en l'aimant, je le rendrai mien, en sorte que la perfection de la joie de mes frères, suppléera à ce qui me manquera. Voulez-vous que je vous fasse comprendre ceci par un exemple? Une mère voit son fils, qu'elle chérit au dessus de tout, revêtu de la dignité royale et orné du diadème, du sceptre et des autres attributs du souverain pouvoir ; plus l'amour qu'éprouve cette mère est grand, plus considérable est son bonheur; et elle s'approprie l'honneur et la joie de sou fils, les applaudissements populaires qui l'accueillent de toutes parts : de même, en la terre des vivants, par le bienfait de la charité, chacun se réjouit du bonheur de tous.

102. O communion de la charité, ô douceur de l'amour, ô sécurité, ô repos, ô sabbat délicieux, ô entrée dans la félicité éternelle, quel bien plus précieux que tous les trésors, plus désirable que toutes les richesses, plus brillant que tous les royaumes, opère et produit « la charité qui vient d'un coeur pur, d'une bonne conscience et une foi sincère (I Tim. I, 5), » qui me donnera de m'enivrer de cette coupe d'amour, de tomber dans la sainte léthargie qu'elle cause, afin que mort entièrement à mon coeur, tout transporté en l'amour de Dieu et du prochain, « je m'endorme et, me repose en ce saint objet (Psal. IV, 9), » entre ces deux héritages. Qui m'inscrira dans cette communion sacrée, où la joie des anges se répand dans tous les coeurs,; et de tous les coeurs, se portera et refluera vers Dieu, en sorte « que le Seigneur sera tout dans tous (I Cor. XV, 28) »; ceux qui l'aimeront, auront amour, vie, paix, joie, repos, clarté, sécurité, réjouissance, satisfaction de tous les désirs,: béatitude éternelle et consommée de la gloire. Amen

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CHAPITRE XXXIV. Soupira continuels de l’âme qui aime Dieu, et désire ardemment de le posséder.

103. Jérémie dit, représentant l'âme qui aime, qui soupire et qui désire : « Mes yeux ont versé des torrents de larmes (Thren. III, 48). » Il existe principalement deux sortes de componction, parce que l'âme qui a soif de Dieu, est, en premier lieu, pénétrée de crainte, et ensuite d'amour. Elle verse d'abord des larmes dans l'affection qu'elle éprouve. Pensant à la multitude de ses péchés, elle redoute de souffrir les supplices éternels. Après avoir été longtemps consumée par la tristesse prolongée de la douleur, une certaine sécurité lui vient de l'espoir qu'elle a de recevoir pardon, et son esprit s'enflamme de l'amour des joies célestes: et elle, qui pleurait dans le principe, craignant d'être menée aux tourments, pleure très-amèrement dans la suite, parce qu'elle voit que son exil en cette vie se prolonge. Ce changement n'est-il « pas l'oeuvre de la droite du Très-Haut (Psalm. LXXVI, 11)? » Et certes, il n'est pas étonnant qu'elle pleure et se lamente de se trouver en cet exil, quand elle considère quels sont ces chœurs admirables des anges, quelle est l'union de ces saints esprits, et le bonheur que procure l'éternelle vision de Dieu, et les sept autres circonstances qui achèvent et rendent si délicieux le banquet adorable du ciel: l'agrément du lieu, la dignité de ceux qui y servent, la beauté de ceux qui y sont assis, le grand nombre des mets, la sécurité des convives, la continuité de la joie, l'éternité du repos. A cette vue, elle pleure et s'attriste davantage d'être éloignée de tant de biens qu'elle ne pleurait et ne s'attristait auparavant, en redoutant les supplices éternels: et il arrive ainsi, que la crainte parfaite de la componction l'amène à la componction de la dilection : arrivée à ce point, elle peut dans son désir ardent, crier et dire: ô Jésus, mon époux et mon Seigneur faites-moi goûter par la mort, ce que, parfois; je sens par la connaissance. Mon coeur malheureux languit de la faim de votre amour; ranimez-le, que votre dilection le guérisse, que votre affection l'engraisse, que votre amour doux comme le miel l'inonde et l'enivre. Malheur à l'âme qui ne vous cherche pas et quine vous aime pas ; malheur, Seigneur, à ceux qui aiment les créatures, au lieu de vous aimer. L'âme qui s'attache au monde, sert le péché, et loin- de vous, elle ne sera jamais en repos, jamais en sûreté. D'où vient que saint Augustin a dit : « Vous m'avez fait pour vous, ô mon Dieu, et mon coeur est agité, jusqu'à ce qu'il se fixe en vous, » ô très-doux Jésus, quand vous verrai-je ? quand « paraîtrai je en votre présence ? (Psalm. XLI, 3). » Quand serai-je rassasié de la contemplation de votre beauté, « vous sur qui les anges désirent fixer leurs regards (I Petr. I, 12) ? » O que vous êtes grand, vous «qui plus élevé que les cieux.» Et cependant, vous avez daigné vous abaisser à un tel point, que vous choisissez les âmes humbles pour votre séjour: « La sainteté convient donc à votre demeure (Psal. XCII, 5). » Voici comment nous pouvons envisager les services que rend un hôte si glorieux et si aimé : il excite la torpeur de l'âme, parce qu'il est le coq vigilant; il la retient, quand elle est inquiète, parce qu'il est maître ; il la réchauffe quand elle est froide, parce qu'il « est feu (Deuter. IV, 24) ; » il la modère quand elle est enflammée, parce qu'il est onguent; il l'adoucit quand elle est rude, parce qu'il est raison; il la ramène quand elle s'échappe et s'écoule pour ainsi dire, parce qu'il est médecine. Il est donc manifeste, ô Dieu, que votre amour n'est pas oisif, parce que celui qui vous aime ne s'attiédit pas. Donnez-moi donc, très-bon Jésus, de vous aimer et de méditer sans relâche sur vous. Le parfum que vous répandez, ô Christ-Seigneur et époux très-aimant, ressuscite les morts et guérit les malades. Faites donc, ô très-cher maître, que j'aie toujours ces pensées dans ma mémoire, et que je n'oublie pas ce vinaigre et ce fiel, que vous daignâtes, ô douceur éternelle, goûter pour nous, dans votre passion.

104. Consolez-vous, vous qui vivez, portant le manteau de la pauvreté volontaire, et qui repoussez les lits de soie, parce que Dieu est avec vous dans votre pauvreté. Il ne se repose pas dans les délicatesses d'une couche splendide. « On ne le trouve pas dans la terre de ceux qui vivent dans les délices (Job. XXVIII, 14). » Elle serait trop délicate, bien plus, elle serait insensée et inconvenante, l'épouse qui, voyant son époux sage, très-beau et très-noble couché en un lieu vulgaire, sur du foin, et qui prenant la fuite, irait se mettre dans un lit très-voluptueux. Quelle pensée pourrait en concevoir l'époux, sinon qu'elle désire se séparer de lui, par le divorce? Mon âme, ne cherche point à te séparer, mais dis bien plutôt : « pour moi, il m'est bon de m'attacher à Dieu (Psal. LXXII, 28). » Jamais je n'aurai de salut, de bonheur, de repos parfait qu'en vous, d Seigneur Jésus, époux très-fidèle. Si vous voulez que je m'éloigne de vous, donnez-moi un autre vous-même, pour qu'en vous fuyant, j'aille vers vous; autrement je ne vous quitterai pas. Je préfère bien davantage d'être pauvre, vil et abject avec vous, que d'habiter « sous les tentes des pécheurs (Psalm. LXXXIII, 11). » Le retard qui me sépare pour un temps de vous, à cause de vous, m'est agréable, mais il est trop insupportable, car il me fait rester quelque temps sans vous, puisque, dans cette vie misérable, je suis privé de votre présence, lorsque cependant je ne puis être. sans vous.

105. Je me lèverai donc, je parcourrai tous les lieux que je pourrai je ne livrerai pas mes yeux au sommeil, mes pieds ne s'arrêteront point, que je n'aie trouvé celui que mon coeur aime. Mes paupières répandez des larmes, pleurez, ne cessez pas, ne vous arrêtez pas, jusqu'à ce que vous le rencontriez. Mais que ferais-je pour le trouver? où me tourner? à qui aller? qui consulter? qui interroger? qui aura pitié de moi? qui me consolera? qui m'indiquera où se repose celui que j'aime tant ? Je promène mes regards afin de l'apercevoir et je ne le vois pas. Je voudrais le trouver et je ne le rencontre point. Malheureuse, que ferai-je? où est allé mon bien-aimé? je l'ai cherché et je ne l'ai point vu ; je l'ai appelé et il ne m'a pas répondu. Hélas! hélas ! où est allée ma joie ? où se cache mon amour? où se trouve celui qui est la, douceur de mon coeur? ô mon salut, pourquoi m'avez-vous abandonné ? : Hélas, Seigneur, ayez pitié de mon âme. Vous vous êtes éloigné, vous qui, étiez la consolation de ma vie, sans même me saluer, et que ferai-je ? où vous chercherai-je vous qui êtes mon unique bien, et quand vous rencontrerai-je, infortuné que je suis ? « Mon âme ne veut être consolée (Psalm. LXXVI, 3), » qu'en vous qui êtes ma douceur céleste. O mon Sauveur, je vous en conjure, que vienne le temps où je vous verrai à visage découvert, vous que mes soupirs appellent de loin; je saisirai celui que j'aime je l’étreindrai, afin d'être absorbé tout entier dans l'abîme de son amour. Que rien, je vous le demande, ne m'offre de douceur sans vous, que rien de précieux ne me plaise loin de vous. Mais donnez-moi, ô bon Jésus, de vivre en vous et de mourir pour votre amour, vous qui avez daigné souffrir pour moi le tourment d'une mort amère. Amen.

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