VERTUS
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TRAITÉ DE L'ÉTAT DES VERTUS.

Nous avons trouvé cet opuscule, récemment édité, dans la bibliothèque du monastère de Liessies, de l'ordre de saint Benoit, au diocèse de Cambrai, d'après un vieux manuscrit, avec cette inscription : Bernard, abbé, «de l'Etat des Vertus. » Néanmoins, il n'est pas de ce saint, mais d'un certain Bénédictin, comme on le conclut du II. 14. Il fut composé en faveur des novices, et divisé en trois parties ou sections, traitant, la 1e de l'humilité, la 2e de l'obéissance, la 3e de la charité.

PRÉFACE

Sous l'inspiration de la grâce de celui qui souffle où il veut, et rend diserte la langue des enfants, je veux, si cela m'est possible, réunir, sous une forme simple, ce que j'ai trouvé dans mes lectures ou appris de mes maîtres, touchant l'état variable des vertus, en y ajoutant, s'il s'en présente, des considérations qui ne blessent pas la foi, et qui soient fortifiées par la raison. Que le Paraclet, dont les inspirations préviennent les âmes, me suive en tout ceci, qu'il éclaire mon coeur, dissipe les ténèbres, et me donne le succès, pour sa gloire, pour mon utilité, pour l'avancement des novices, qui des hauteurs de l'orgueil sont descendus dans la vallée des larmes, et qui méditent nuit et jour la loi du Seigneur. Mais parce que l'humilité est la mère des vertus, grâce qui ne vient pas de l'homme, mais arrive du ciel, commençons par l'humilité de celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (Matth. XI, 29).

PREMIÈRE PARTIE. De l’humilité.

1. Jésus-Christ donc, ayant la forme de Dieu, ne regarda pas comme un vol de s'égaler à Dieu, mais il s'anéantit, prenant la forme d'un esclave (Phil. II. 7). Je dis qu'il s'anéantit pour devenir plus petit que le Père, que lui-même, que l'ange, pour être soumis aux hommes, à saint Joseph comme à son père nourricier, et à la sainte Vierge comme à sa mère, selon ce qui a été écrit, « et il leur était soumis (Luc. II. 51). »u Il s'anéantit, non-seulement pour devenir homme, mais encore pour être pauvre. Il eut faim, il eut soif, il fut fatigué, mais parce qu'il le voulut bien. Il s'anéantit enfin jusqu'à supporter les moqueries, les opprobres, les coups de fouet, il fut conduit à la boucherie comme une brebis, et, semblable à l'agneau devant celui qui le tond, il n'ouvrit pas la bouche (Isa. LIIII. 7). Voilà le plus beau des enfants des hommes sans apparence et sans beauté, son visage a comme disparu de lui et s'est avili; aussi on ne l'a pas intimé, on l'a placé au rang des criminels, comme un lépreux et comme un homme que le Seigneur a frappé. Pour lui, il a été blessé à cause de son péché, il a été brisé à causes de nos crimes; la règle et le principe de notre paix est sur lui, et ce sont ses meurtrissures qui nous ont guéris. O ineffable clémence du Seigneur, qui n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous ; ce Fils est né pour nous; pour nous il a vécu dans le monde ; pour nous il est mort: pauvre et humble dans sa vie, pauvre et humble sur la croix, participant à ce qui était nôtre, nous donnant avec tant de bonté ce qui était à lui, que sa conduite était notre modèle et sa mort notre rachat.

2. Voilà l'incomparable humilité de Dieu, elle ne souffre aucune comparaison ; elle est inestimable, nul ne la peut apprécier ; ineffable, aucune larme ne la peut exprimer : que Dieu, le Seigneur de tous, soit devenu homme et le serviteur de tous, que l'invisible se soit montré aux yeux, que celui qui est le pain des anges soif nourri, que la force dès cieux ait senti la faiblesse, que la vie soit morte; la cause d'un effet si mystérieux, c'est la justice et la miséricorde de Dieu. L'orgueil avait fait tomber l'homme, mais Dieu ne pouvait recevoir de satisfaction ni de l'homme, qui lui en devait, ni de l'ange qui n'en devait pas, ni d'aucune autre créature qui n'était point propre à lui en rendre. Ce fut donc avec justice et miséricorde que Dieu se fit homme avec miséricorde, par rapport au Seigneur, qui ne devait rien à l'homme que le châtiment avec justice, par rapport à l'homme, parce qu'il avait péché contre Dieu, afin que son humilité humiliât les orgueilleux, et que sa sagesse éclairât les aveugles et réchauffât ceux qui étaient froids. Car il est la voie, la vérité et la vie (Joan. XIV. 6). La voie pour la conduite, la vérité, de la doctrine, la vie de la béatitude. La voie dans laquelle on ne marche pas, ou on marche anal; la vérité dans laquelle on n'apprend pas, ou on apprend mal; la vie par laquelle on vit bien, et dans laquelle on vit tout à fait mal. Car, il est la force et la sagesse de Dieu : force, il donne aux siens de pouvoir traverser n'importe quelle adversité; sagesse, il leur donne l'intelligence.

3. Ici la mémoire se rappelle que l'ange tomba du ciel par orgueil, qu'il n'en descendit pas. Il tomba pour son malheur et celui des siens, le Christ descendit pour relever ses élus. L'orgueil fit de l'ange un démon, l'humilité de Jésus-Christ a fait des enfants du diable des enfants de Dieu. Le démon superbe tomba, avec les siens, du ciel dans l'enfer, Jésus-Christ humble, sortit des abîmes profonds avec les siens, monta avec eux au ciel. Vous voyez donc, dans la personne unique de Jésus-Christ, combien est élevée la grandeur de l'homme sans mérite, et l'humilité de Dieu sans obligation qui la rendit nécessaire, charité sans fin, exemple sans modèle. Si donc Dieu s'humilie sur la terre, pourquoi l'homme s'enorgueillit-il encore, lui poudre et cendre, ver, pourriture, qui s'élève aujourd'hui et a disparu demain? Celui qui est orgueilleux sur la terre se met au dessus de Jésus-Christ qui s'y est montré humble. Quand l'orgueil s'élèverait jusqu'au ciel, quand sa tête toucherait les nuages, à la fin, il sera comme le fumier, plus il s'élève devant les hommes plus il descend devant Dieu: et l'humilité, plus elle s'abaisse devant les hommes, plus elle s'élève devant Dieu. Celui qui a l'humilité est l'ami du Seigneur qui est humble, et quiconque est ami du Seigneur s'élève selon ce qui est écrit : « Mon ami, monte un peu plus (Luc. XIV. 10). » Par conséquent, tout humble descend, et l'humilité réelle ne connaît pas en quelque sorte de chute; car toujours elle est au plus bas degré et elle méprise sa propre excellence. Si l'humilité et l'orgueil sont choses opposées, si l'orgueil est l'amour de sa propre excellence, l'humilité est le mépris de sa propre excellence. De même que l'orgueil est un vice par lequel l'homme aveuglé se plait à lui-même, lorsqu'en cela même il déplaît à Dieu et aux hommes ; ainsi, l'humilité est une vertu par laquelle, éclairé, il se déplaît à lui-même, en quoi assurément il plaît à Dieu et aux hommes.

4. Il y a une humilité qui commence, une qui progresse, une qui est parfaite. Celle qui commence se trouve dans les novices ; celle qui progresse dans ceux qui combattent. bien; la parfaite dans les émérites. Il y en a une qui suffit, une qui abonde, une qui surabonde. La suffisante, c'est celle par laquelle l'homme se soumet à son supérieur et ne se préfère pas à son égal. L'abondante, est celle par laquelle il se soumet à son égal et ne se préfère pas même à son inférieur. Mais celle qui suffit est appelée avec raison la mère des vertus ; parce que, sous son influence, l'homme commence à confesser ses péchés avec remords et à se soumettre à plus grand que lui. L'humilité abondante et l'humilité surabondante, nourrissent, gardent et accroissent les vertus. L'humilité reçoit sept modifications diverses. Il y a une humilité qui consiste dans l'abandon des biens temporels; à la suite, il s'en trouve six autres ; deux dans la voix, deux dans le corps, deux dans le coeur. Deux dans la voix, parce que celui qui possède cette vertu oppose aux paroles d'impatience des paroles pacifiques, aux paroles de jactance des paroles d'humilité. Deux dans le corps, parce qu'elle produit la simplicité dans les habits et la mortification dans le corps. Deux dans le coeur, parce qu'elle préfère l'avis commun à sa propre manière de voir, et, qu'abandonnant sa propre volonté, elle se soumet à l'ordre d'autrui.

5. L'humilité est comme une fosse souterraine, on y cache en toute sûreté le trésor des vertus; la violence des voleurs n'y pénètre pas, les mains rapaces ne s'y introduisent jamais; elle est aussi un bouclier impénétrable, qui nous protège spirituellement, un glaive toujours aiguisé, qui blesse des deux côtés, parce qu'en se montrant au dehors, cette vertu frappe d'une manière salutaire les ennemis, et les porte à se convertir, et en tant qu'elle reste au dedans, elle frappe fortement les ennemis invisibles et les empêche d'avancer, et même les met en pleine déroute. Aussi, c'est avec raison, qu'on appelle l'humilité du coeur, un mur contre les attaques invisibles, et l'humilité du corps un rempart contre les empêchements extérieurs. On dit aussi qu'elle est une tour puissante contre l'ennemi, parce que, de même qu'en une cité, la tour est à la fois beauté et défense, de même, l'humilité est l'embellissement et la protection du coeur.

6. Il est aussi une humilité inutile, par laquelle l'homme se retire de tout travail et se renferme dans le silence, parce qu'il craint d'être méprisé, si parfois on lui oppose ce qui cause de la crainte à sa conscience. Il est encore une autre humilité qui n'édifie pas, mais qui détruit, lorsqu'un homme, eu un temps ou lieu non convenable, s'abaisse, en paroles ou en actes, sans modération aucune, en présence parfois de personnes qui en sont légèrement scandalisées. Il est enfin l'humilité feinte des hypocrites qui, à l'extérieur, en étalent le simulacre, tirant vanité de la parade qu'ils en font; et qui, tout en étant rongés d'orgueil dans l'intérieur de leur coeur , veulent paraître humbles aux yeux des hommes, agissant avec ruse, comme un orfèvre trompeur qui vendrait un anneau doré pour un anneau d'or.

7. Il faut remarquer qu'il y a une humilité simple : les éloges des hommes ne l'élèvent pas : il en est une autre, enrichie de vertus, que les hommes n'honorent cependant pas; il en existe une autre que les hommes honorent, et qui n'est pas riche en vertus. Celui-là, possède une humilité simple, qui n'est pas esclave des vices, qui n'a pas une abondance de vertus qui puissent lui donner de l'orgueil, et qui ne se préfère à personne en ce qu'il a de bon. Quand l'humilité est honorée ou méprisée des hommes, elle souffre de graves atteintes : parce que la louange humaine, bien qu'on ne la recherche point, ne laisse pas que de faire plaisir lorsqu'elle se présente ; et le blâme, bien qu'on ne le craigne pas lorsqu'il ne se produit pas, ne manque pas de se faire sentir lorsqu'il fond à l'improviste sur nous.

8. Je ne pense pas devoir omettre de dire que la vertu d'humilité est appelée la plus remarquable des vertus, parce que le Fils unique de Dieu nous la donna surtout comme à imiter en lui, et parce que, grâce à elle, on évite tous les piéges si nombreux du traître. Saint Antoine voyait toutes les embûches de l'ennemi dressées contre lui, et comme il demandait qui pourrait y échapper, une voix divine lui répondit : « L'humilité seule ». Qui que vous soyez, qui ramassez les vertus sans l'humilité, vous êtes comme celui qui porte de la poussière sous un grand vent. Si vous voulez montrer le plus haut point de la vertu, n'ayez pas des sentiments élevés, et alors vous ferez voir très-haut les actions que vous aurez faites. Quand vous aurez accompli votre acte, croyez n'avoir rien fait, et c'est alors que vous avez pleinement accompli toute chose. Ne gâtez pas le fruit de vos travaux. Ne courez pas en vain, de crainte de perdre, après mille circuits, la récompense due à votre travail. Si vous prétendez être digne de louanges, vous êtes blâmable, quand même auparavant vous auriez mérité des éloges : que si vous vous proclamez serviteur inutile, vous êtes devenu utile, lors même qu'auparavant vous auriez été coupable.

9. C'est pourquoi, afin de conserver l'humilité, si vous l'avez, ou pour l'obtenir, si vous ne l'avez pas, il faut considérer, non ce que vous aurez de bien, mais ce qu'il y a en vous de mal caché ou public, et aussi ce que les autres ont, non de mal, mais de bien : si parfois, il n'y a pas de bien qui se montre en apparence, peut-être se cache-t-il au fond : la piété se plait à le supposer. Et il arrive ainsi, qu'en vous abaissant, vous exaltez le prochain : comme, au contraire, l'orgueilleux, en fixant son attention sur ce qu'il a de bien et non sur les nombreux défauts qu'il a, et en considérant ce que les autres ont de mauvais et non ce qu'ils ont de bon, abaisse son prochain et s'exalte lui-même. Aussi, un. certain oubli des vertus passées nous est nécessaire : je ne veux pas dire par là, que jamais il ne faut penser à quelque vertu. Rapportée à Dieu la pensée que nous en avons, non-seulement n'est pas répréhensible, mais même elle est louable. Prenez garde cependant, qu'en étant fréquemment portés à la connaissance des hommes, vos biens ne vous soient enlevés, : c'est ce qui arriva au Pharisien qui vantait ses vertus dans ses paroles, et le démon les lui ravit. Louer Dieu en faisant des reproches aux autres, ce n'est pas enlever des grâces, c'est seulement la perte de la vertu.

10. Veillons donc bien à ne rien dire de glorieux de nous-mêmes, cela nous rend haïssable à Dieu et aux hommes : c'est pourquoi, plus nos actions seront bonnes, plus nos propos nous concernant seront humbles. Quand nous avons accompli quelque oeuvre sainte, Dieu est notre débiteur, sans nul doute : quand nous pensons n'avoir rien fait, ce sentiment nous attire plus de mérite que les biens que nous avons pratiqués La valeur de l'humilité dépasse celle de toutes les vertus, au point que, si elle manque, elles ne pourront être louables; si elle est avec elles, elles progressent en sa société. Cela deviendra plus clair, si nous ajoutons des exemples des saints.

11. Le centurion disait, en humiliant son coeur : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison (Matth. VIII, 8), et ainsi il en devint digne. Saint Paul dit aussi: « Je suis le moindre des apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé apôtre (I Cor. XV, 9), aussi fut-il grand devant Dieu et devant les hommes. De même, cette femme qui s'inclina humblement aux pieds de Dieu, fut enfin élevée, jusqu'à être admise à oindre la tête du Seigneur et chargée de porter aux apôtres la nouvelle. de la résurrection, et à être ainsi l'apôtre des apôtres eux-mêmes. Ainsi David, dansant dépouillé de ses habits, devant l'arche, et méprisé par Michol, la fille de Saül, montrant au dehors l'extérieur de l'humilité, garda en son coeur cette vertu, et il la faisait éclater en ces termes: « Je danserai et je serai encore plus méprisable que je ne l'ai été, et je serai humble à mes yeux (II Reg. VI, 22). Son humilité parut surtout d'une façon bien remarquable, lorsque, guerrier très-valeureux et destiné à être bientôt roi, il ne se compara pas à un soldat, mais à une vermine, mais à un chien, et à un chien mort, dans ces paroles qu'il adressait au roi Saül : « Qui poursuivez-vous, ô roi d'Israël, qui poursuivez-vous? une vermine et un chien mort (I Reg. XV, 24) ? Par le mérite de cette humilité, de serviteur, il devient roi. Ainsi encore, le Publicain priant dans le temple et condamné par le Pharisien, n'osait, accusé par sa conscience, lever les yeux vers le ciel, mais frappant sa poitrine il s'écriait : « Seigneur soyez propice à un pauvre pécheur (Luc. XVIII, 13) : Aussi descendit-il du temple plus justifié que le Pharisien. Ainsi saint Pierre, le prince des apôtres, était le plus humble de tous; aussi devant Dieu son mérite fut tel, que l'ombre de son corps guérissait les malades.

12. Ainsi encore, saint Jean-Baptiste, qui annoncé par un ange et rempli du Saint-Esprit, dès le sein de sa mère, avant sa naissance, dans son rôle précurseur, sentit l'arrivée du Seigneur ; qui devenu jeune homme méprisa le monde, habita les déserts, se vêtit d'habits grossiers, pratiqua une abstinence singulière, prédicateur remarquable, chargé de baptiser le Seigneur, empourpré du martyre, brillant de la blancheur de la virginité ! Après le Fils de la Vierge et la Vierge mère, choisi entre mille, au point que le peuple le prenait pour le Christ, un personnage si considérable, pour ne pas s'élever au dessus de lui, par la vaine gloire, choisit, avec raison de rester en sûreté, en se tenant au dessous de lui. Car il confessa et ne nia pas, il reconnut qu'il n'était pas le Christ (Joan. I, 20). Mais, parce qu'il déclara la vérité avec humilité, il s'éleva à un degré plus parfait d'humilité, car il dit : « Après moi en vient un plus fort que moi, je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure ( Ibid 27). » Que si on s'attache à la lettre, l'humilité paraît assez agréable. Mais voici la chose, selon le sens spirituel : Cette chaussure du Seigneur, c'est l'incarnation, ainsi que le Seigneur ledit lui-même par la bouche du Psalmiste : « J'étendrai ma chaussure jusqu'en Idumée ( Psal. CVII. 9 ), c'est-à-dire, j'apparaîtrai incarné au monde : c'est ce qui a eu lieu, et aussi les étrangers ont été soumis au Très-Haut. Saint Jean s'avoua indigne de délier les cordons des souliers du Seigneur, c'est-à-dire de faire connaître le mystère de son incarnation : en quoi son humilité fut si grande qu'il se mettait au dessous de tous les prêtres, dont l'office est de manifester aux autres ce grand sacrement. Comme nul ne fut plus humble, parmi les fils de la femme, que saint Jean, pareillement nul, entre eux, ne fut trouvé plus grand. Il mit donc en sûreté, dans la fosse de l'humilité, le riche trésor de ses vertus.

13. Ainsi Marie, que nous appelons l'étoile de la mer, étant d'une race royale, le type de toute sainteté, la maîtresse et la mère des hommes, la reine des anges, la vierge féconde parmi les vierges, créature divine n'ayant jamais ni modèle ni imitation, temple du Seigneur, sanctuaire du Saint-Esprit, choisie par celui qui est la splendeur et la gloire dur Père, étant dans une telle grandeur, cette incomparable mère ne se glorifie point des dons célestes, mais bien plutôt de s'attacher à pratiquer, à l'égard des hommes, la même humilité qu'elle avait montrée à l'archange Gabriel, lorsque, portant en ses entrailles l'Homme-Dieu, elle alla servir humblement Élisabeth, sa cousine, comme une jeune fille sert une personne fort avancée en âge: et, se trouvant humble et vierge, elle déclare que le Seigneur a regardé, non sa virginité, mais son humilité.«Mon esprit a tressailli en Dieu qui est mon salut, n dit-elle, «parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante ( Luc. I. 48 ). » O humilité, par laquelle une femme est devenue mère de Dieu, par laquelle Dieu est descendu du ciel en terre, par laquelle les âmes sont allées des abîmes jusque dans le paradis. C'est là l'échelle que Dieu vous a proposée pour arriver de la terre au ciel. C'est par elle que nos pères sont montés, c'est par là qu'il nous faut descendre, sans quoi nous ne monterons jamais.

14. Il ne faut pas omettre de marquer comment sont disposés les degrés d'humilité dans la règle du bienheureux père saint Benoît. Ce grand saint dit donc, qu'au premier degré, appartient la crainte ; au second, de ne point aimer sa propre volonté ; au troisième, l'obéissance; au quatrième, la patience ; au cinquième, de révéler ses pensées à son père spirituel, de se contenter de tout ce qui est vil et très-bas, et de se regarder en tout ce qu'on nous prescrit comme un ouvrier indigne; au septième, de ne pas dire seulement de bouche, mais encore de croire de coeur qu'on est plus vil et plus abaissé que tous les autres ; au huitième, de ne faire que d'après la règle commune du monastère, et d'après les exemples des anciens ; au neuvième, de tenir sa langue en silence jusqu'à ce qu'on soit interrogé; au dixième, de n'être pas prompt à rire; au onzième, lorsqu'on parle avec quelqu'un, de proférer simple ment, avec humilité et gravité, des paroles sobres et sages; au douzième, de montrer au dehors, par des signes analogues, des exemples d'humilité aux autres, dans la pauvreté des habits et la simplicité du visage.

15. Mais bien que l'humilité subisse beaucoup de modifications, ainsi que la chose me paraît, au fond, il n'y a qu'une humilité : elle reçoit des accroissements divers, selon les effets extérieurs et intérieurs : de même que l'homme, en passant de l'enfance à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge mûr et ensuite à la vieillesse, n'est qu'un seul et même homme, de même que de la racine du même arbre s'élève la tige, de la tige les rameaux, des rameaux les feuilles et les fleurs, et ensuite les fruits; ainsi, de la seule racine de l'humilité sortent les bonnes oeuvres semblables à des rameaux, les habitudes de pauvreté et les paroles religieuses comme des fleurs et des feuilles, et ensuite la joie du Saint-Esprit, comme le fruit d'un bon arbre. Si je ne m'abuse, la vertu d'humilité est dans le coeur, son apparence est dans la bouche, son travail dans la conduite, son fruit ici-bas et dans la patrie où nous parviendrons ensuite. Car Dieu donne grâce pour grâce, parce qu'en cette vile, il se repose sur le coeur humble et tranquille, et plus on aura été humble sur la terre, plus on sera glorieux dans le ciel. Nous avons dit tout cela pour les novices, afin qu'ils apprennent que l'humilité est le fondement sur lequel doivent reposer les autres vertus.

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SECONDE PARTIE. De l'obéissance.

16. Parce que l'obéissance, comme une soeur inséparable, accompagne toujours l'humilité, parlons de cette vertu. Ce qu'elle renferme de bien éclate par ce que contient de mal le péché de la désobéissance; plus ce vice s'enfonce dans ce qui est mauvais, plus l'obéissance s'élève sur ce qui est bien. La désobéissance, en effet, renferme tout mal. D'un ange elle a fait un démon, elle a chassé nos premiers parents du paradis, elle a fait tomber dans l’enfer un nombre incalculable de personnes, elle dément le bien, multiplie le mal et érige des idoles dans le coeur. Ne pas vouloir obéir, c'est commettre le crime de l'idolâtrie. La nature et la grandeur de ce crime se découvrent en évidence dans notre premier père. Dieu donc, accordant à l'homme, qu'il établissait dans le paradis de volupté, l'usage de plusieurs espèces de fruits très-agréables à la bouche, lui défendit seulement de manger de ceux de l'arbre de la science du bien et du mal. Il est certain que ce fruit n'était pas nuisible à l'estomac : celui qui avait fait toutes les créatures très-bonnes, n'avait rien mis de mauvais dans le paradis; mais, afin que, bien établi dès l'origine, l'homme trouvât encore occasion de se perfectionner par le mérite de l'obéissance, il avait été convenable qu'on l'éloignât d'une chose qui était bonne, afin qu'ainsi la vertu se montrât plus véritablement, et qu'en s'abstenant d'une nourriture bonne, il se soumît avec plus d'humilité à son auteur, et que l'obéissance fut la vertu qui lui fit mériter son Dieu. Je puis dire, en toute vérité, que l'obéissance est essentielle et unique en toute créature raisonnable, vivant sous la puissance de Dieu, et que le premier et le plus grand des maux qui amène la ruine de l'homme, c'est que l'homme voulut être son maître, ce vice s'appelle désobéissance. Or, si on ne lui commandait pas quelque chose, il ne penserait pas, il ne sentirait pas qu'il a un supérieur. L'arbre de la science du bien et du mal, auquel Adam reçut la défense de toucher, désigne en nous le milieu de l'âme, c'est-à-dire l’intégrité bien organisée : on l'appelle l'arbre situé au centre du paradis,et l'arbre de la science du bien et du mal : parce que si l'âme, qui doit se porter vers les choses supérieures, c'est-à-dire vers Dieu, et oublier ce qui est en arrière, abandonne le Seigneur et se replie sur elle-même, veut jouir sans lui de ses propres puissances, et arrive, pour son châtiment, à commettre ce péché, l'expérience lui apprendra bientôt quelle différence sépare le bien qu'elle a abandonné et le mal dans lequel elle est tombée elle aura goûté alors de l'arbre de la science du bien et du mal.

17. Le péché d'Adam, fut très-considérable, parce qu'ayant été placé dans une position fort honorable (Psal. XLVIII, 13), il ne le comprit pas, c'est-à-dire qu'ayant été créé à l'image et ressemblance de Dieu, il ne voulut pas demeurer obéissant, il écouta la voix de son Épouse plutôt que celle du Seigneur, et, après avoir vu le péché de l'ange apostat et le châtiment qui lui avait été infligé (à savoir qu'il avait changé l'ange en démon), l'orgueil aveuglant son coeur, il plaça lui aussi son siège à l'aquilon, pour devenir semblable au Très-Haut. Sa place avait été figée dans la paix, et son séjour marqué en Sion, mais parce qu'il voulut bien perdre la paix, il fut contraint de subir malgré lui de nombreuses douleurs. Car il descendit de Jésusalem à Jéricho, et tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent et le laissèrent à demi mort, après l'avoir chargé de plaies; il abandonna la vision de la paix, et il connut par expérience les défauts de ce monde. Les vilains, c'est-à-dire les malins esprits, lui enlevèrent sa tunique d'immortalité. Il fut gravement blessé, parce qu'il pécha, ce fut comme s'il était mort, et parce qu'il ne perdit pas la raison, ce fut comme s'il avait conservé la vie. Son péché fut extrêmement coupable, parce que rien ne le força de le commettre, ni la nécessité, ni la fragilité, ni l'ignorance. Ce ne fut pas l'ignorance, car il n'avait reçu qu'un seul précepte, et encore voyant Dieu face à face, il ne put le perdre de mémoire. La fragilité ne le fit pas tomber, parce qu'il avait le fibre arbitre, non affaibli comme il le fat par la suite, mais fortifié par la lumière du Saint-Esprit, et tellement soutenu par la grâce de Dieu, qu'il n'aurait pas commis de faute s'il n'avait pas voulu. Le besoin ne l'influença pas davantage, parce qu'il n'éprouvait ni faim, ni soif, ni aucune autre misère de ce genre, et s'il avait voulu prévenir les attaques de quelque envie fâcheuse, il trouvait dans le paradis plusieurs sortes de fruits dont il pouvait se nourrir. Parmi ces fruits, l'un satisfaisait la faim, l'autre étanchait la soif, l'autre prévenait une autre passion. Les laissant tous comme s'ils étaient défendus, il désira le fruit qu'on lui avait défendu, absolument comme si on le lui avait prescrit. Aussi, parce que ce fut par sa volonté seule et pure qu'il se sépara du créateur, tous ses descendants sont infectés de ce péché. Il pécha très grièvement.

18. Mais il faut remarquer aussi, car le bienheureux Augustin l'atteste dans son Enchiridion, en ce péché se trouvent bien des fautes criminelles. En tant que le premier homme se révolta sciemment contre Dieu, ce fut un grand orgueil. Ce fut avarice en tant qu'il désira plus qu'il ne lui suffisait. Ce ne fut pas seulement avarice d'argent, mais avarice de grandeur. Parce qu'il se donna la mort, ce fut un homicide; parce qu'en s'aimant, il se sépara de l'amour de l'Époux céleste, ce fut le péché d'adultère ; en tant qu'il prit une nourriture défendue, ce fut un vol ; et en ne croyant pas ce que Dieu lui avait dit, ce fut un sacrilège. Ce sont ces fautes, et autres semblables, qui se trouvent aussi dans notre coeur, lorsque nous péchons sciemment contre l'obéissance.

19. O horrible mal de désobéissance! Car quiconque agit contre l'obéissance malgré sa conscience qui le blâme, autant qu'il est en lui ne veut obéir ni à Dieu, ni à l'homme, mais il commet un vol, en désirant ressembler à Dieu; car de même que la volonté du Seigneur est invincible et n'est soumise à aucune autre, ainsi, lui aussi, ne voulant pas se soumettre à Dieu, ne veut être commandé par personne, ni se soumettre de son être à qui que ce soit. Refusant conséquemment d'obéir à Dieu et étant chose assurée qu'il ne peut être Dieu, il veut s'égaler à Dieu, ou se mettre au dessus de lui. L'un est mal, l'autre est pire; il y a folie dans l'un et l'autre cas. Combien la désobéissance est faute grave, soit dans les grandes choses, soit même dans les moindres, il est facile de s'en convaincre. En effet, Jonathas, ne connaissant pas l'ordre de son père, goûta un peu de miel le jour où il avait été défendu à tout le monde par Saül d'en manger : le secours de Dieu fit totalement défaut et la victoire fut entièrement perdue ( I Reg. XIV, 44). Une peine si sévère allait châtier cette faute, et Jonathas être livré sans balancer à la mort, si les prières de tout le peuple ne l'avaient délivré. On lit aussi, qu'un prophète avait reçu du Seigneur l'ordre de ne point manger qu'il De fût revenu du lieu où on l'avait envoyé. Il survint un autre prophète, prétendant que le Seigneur s'était montré à lui, et lui fit voir qu'il devait manger d'après l'ordre qui venait d'être donné en second lieu. Trompé par ces paroles, le prophète crut et mangea, et en pensant obéir, il désobéit. Cette désobéissance fut cruellement punie, un lion le tua dans le chemin (III, Reg. XIII). Cependant, par cette mort fut expié le péché de désobéissance, car le lion qui avait ôté la vie à ce personnage n'osa toucher ni à son cadavre, ni à son âme. Que si l'on pèche si gravement lorsqu'on désobéit par ignorance, quelle horrible faute commet celui qui refuse d'obéir malgré les réclamations de sa conscience ? Donc, comme nous l'avons indiqué plus haut, le mal que renferme la désobéissance fait évidemment comprendre le bien de l'obéissance.

20. A présent, décrivons simplement cette vertu, ajoutant brièvement ses divisions, ses obstacles, ses moyens, sa propriété, sa dignité, sa perfection et son mérite. L'obéissance est une vertu par laquelle l'homme, laissant de côté sa propre volonté, entreprend de plein gré d'accomplir ce qu'on lui a ordonné, à moins qu'un obstacle invincible ne s'y oppose, ou que l'autorité du supérieur ne vienne à défendre ce qu'il avait d'abord prescrit. Il est une obéissance qui est parfaite, il en est une autre qui est imparfaite. L'imparfaite est celle qui ne dure pas jusqu'à la fin de la vie. La parfaite est celle que la mort ne détruit pas, mais consacre et consomme. Il en est une qui a un grand mérite, une qui en a un petit, une qui n'en a aucun, bien que néanmoins elle paraisse obéissance. L'obéissance «d'un grand mérite, » ainsi que l'espère le bienheureux pape Grégoire, est celle qui, dans l'adversité, a quelque chose du sien, c'est-à-dire qui, par désir, embrasse l'adversité. L'obéissance « d'un milice mérite » est celle par laquelle on obéit malgré soi dans l'adversité. Celle qui exerce dans la bonne fortune, l'esprit soupirant après la prospérité, « n'a aucun mérite. » II y a encore une obéissance vénale, une obéissance servile, une obéissance filiale. La « vénale » est celle qui a en vue quelque avantage terrestre, ou bien la gloire du monde. La « servile » est celle qui est produite par une crainte non chaste. La « filiale » est celle qui n'a d'autre mobile que la charité. L'obéissance filiale est fort bonne, la servile ne suffit pas pour sauver et elle n'est point grandement mauvaise : l'obéissance vénale est fort mauvaise, ce qui est vrai surtout de celle que l'homme emploie pour arriver frauduleusement au sommet de la prélature, en sorte que celui qui, naguère inférieur, donnait des marques d'humilité, devenu supérieur des autres, leur montre avec malice les cornes de son orgueil. Nous devons l'obéissance d'un sujet d'abord à Dieu, ensuite aux prélats, et enfin à notre prochain. A Dieu par nécessité, aux supérieurs à cause de leur puissance, puisque nous nous sommes placés de notre plein gré sous leur autorité, et enfin à notre prochain par charité.

21. De même, c'est l’obéissance qui nous mène aux vertus, elle nous conduit à la sagesse, au martyre, à notre patrie. Je dis qu'elle mène aux vertus, selon la parole de saint Grégoire: seule elle introduit les autres vertus dans l'arène et les y conserve après les avoir introduites. Ailleurs, le même Père dit que l'obéissance a le mérite de la foi, qui en est dépourvu est convaincu d'être infidèle, parût-il au-dehors être au nombre des fidèles. Elle conduit à la sagesse, selon cette parole : « Vous voulez la sagesse ? gardez les commandements (Eccli. I, 33). » Elle conduit au martyre : en effet, quiconque veut être véritablement et parfaitement obéissant doit souffrir dans le coeur et dans le corps de très-grands tourments : mais ce qui est pour nous le sujet d'une grande joie, c'est que si nous souffrons avec Jésus-Christ, nous régnerons avec lui, et que, dans la proportion de nos douleurs, les consolations du Seigneur réjouiront notre âme, et de même que les enfants de Jonadab, à cause de l'obéissance qu'ils eurent pour leur père, en ne buvant pas de vin et en demeurant sous des tentes (Jerem. XXXV.), méritèrent d'être bénis par le Seigneur, de même quiconque montre envers ses supérieurs une obéissance entière, reçoit du Très-Haut une bénédiction qui est triple. La première de ces bénédictions consiste dans les vertus accordées, selon ce mot du Psalmiste : « Vous multiplierez la vertu dans mon âme ; » la seconde, en ce qu'au sortir de son corps, l’âme passe de suite au repos; la troisième, en ce que, dans la résurrection des justes, tout enfant de l'obéissance reçoive un double habit, selon ce qui est écrit : « Ils auront le double dans leur terre (Isa. LXI. 7). » De plus, la vraie obéissance est accompagnée de la charité, de la simplicité, de la concorde : nous en trouvons un exemple en ce que Job s'étant remis de son infirmité, chacun de ses amis lui offrit un pendant d'oreille d'or et une brebis (Job. XLII, 11). Que désigne ce pendant d'oreille d'or, si ce n'est l'obéissance, car il a été un instrument docile entre les mains de l'ouvrier; et la brebis qu'indique-t-elle, sinon la simplicité? Pourquoi ce pendant est-il d'or, si ce n'est que l'or signifie la charité, sans laquelle l'obéissance ne doit pas exister; et pourquoi ne parle-t-on que d'un seul pendant et d'une seule brebis, si ce n'est parce que l'unité est unie à la charité et à la simplicité par le lien de la concorde ? Toutes les actions de notre vie doivent être dirigées avec tant d'harmonie que jamais, par notre faute, le scandale de la division n'éclate dans l'Église.

22. Encore, l'amour du monde et l'amour propre empêchent beaucoup l'obéissance, et cette vertu est bien fortifiée par le mépris du siècle et le dédain de soi. En voici les qualités; il faut obéir sans crainte, sans tiédeur, sans dire qu'on ne veut pas, sans retard, et jusqu'à la mort. Telle est la parfaite obéissance, voilà pourquoi on a ajouté jusqu'à la mort. L'un reste dans l'obéissance jusqu'aux paroles de reproche et de honte, un autre jusqu'à la perte de ses biens, un autre jusqu'aux tourments du corps, un autre jusqu'à la mort. C'est ce dernier seul qui est arrivé à la perfection de l'obéissance. Et il est à remarquer que nous avons ordre de garder l'obéissance jusqu'à la mort. Et pour qu'à cause d'une telle durée, elle ne nous apparaisse pas trop pénible, notre Rédempteur s'est rendu obéissant jusqu'à la mort. Qu'y-a-t-il donc d'étonnant à ce que l'homme pécheur se soumette à cette vertu durant la vie qui est si courte, lorsque Celui qui récompense l'obéissance n'a jamais cessé de la pratiquer? Il ne faut pas omettre de remarquer qu'il a été dit à nos premiers parents : « Mangez de tous les fruits des arbres du paradis, mais ne touchez pas à l'arbre de la science du bien et du mal (Gen. II, 17). » Qui défend à ses serviteurs l'usage de quelque chose de bon, doit leur accorder bien d'autres dédommagements, dans la crainte, qu'éloignée de toute sorte de bonne jouissance, l'âme ne défaille entièrement. Dieu donna à l'homme tous les arbres du paradis lorsqu'il lui défendit de toucher à un, afin d'en éloigner d'autant plus facilement sa créature qu'il ne voulait point faire périr, qu'il se montrait plus large en lui permettant l'usage de tous les autres.

23. Quant à ce qui a été dit plus haut, que l'obéissant doit supporter l’adversité, non-seulement en vertu d'un précepte, mais encore de son propre gré, et n'avoir dans la prospérité aucun sentiment de son propre fonds, nous pouvons le prouver solidement par l'exemple de Moïse et de saint Paul. Moïse, gardant les brebis dans le désert, fut appelé de la part du Seigneur, par un ange qui lui parlait dans le feu, et reçut ordre de commander toute la multitude des enfants d'Israël : mais parce qu'il était humble, il s'effraya de suite, à la vue de la gloire de ce pouvoir qui lui était offert, et il recourut à la protection de sa faiblesse pour s'en défendre : « Seigneur, je vous en supplie, » s'écria-t-il, « je n'ai jamais été éloquent, et depuis que vous avez parlé à votre serviteur, ma langue est devenue encore plus lourde et plus embarrassée;» et, se mettant à l'écart, il demande un autre ambassadeur : «Envoyez celui que vous devez envoyer, (Exod. IV, 10). » Il parle avec celui qui a donné le langage à l'homme, et, pour ne pas accepter la charge d'un commandement si grand, il prétexte des défauts de langue. Quant à saint Paul, il s'exprime en ces termes : «Pour le nom de Jésus, je suis prêt non-seulement à être enchaîné, mais à donner ma vie à Jérusalem, et je ne tiens pas mon âme pour plus précieuse que moi (Act. XXI, 13). En allant dans cette ville, il connaît les épreuves qui l'y attendent, et néanmoins il accepte volontiers l'adversité : il entend annoncer ce qu'il a à craindre, et il ne fait que le désirer avec plus de soif et d'ardeur. En face de la prospérité, Moïse n'a rien de lui, car il demande à grands cris à n'être point mis à la tête du peuple d'Israël, et saint Paul marche de plein gré vers la souffrance, connaissant les maux qui lui sont réservés, et la ferveur de son âme lui en fait souhaiter de plus grands encore. L'un voulait fuir la gloire de la puissance que Dieu lui ordonnait d'exercer en cette vie, l'autre, sur la disposition du Seigneur, s'applique à marcher, par des peines rudes et fâcheuses, à de plus rudes et à de plus fâcheuses encore. L'exemple de ces personnages qui vont devant nous nous est une leçon utile, et nous apprend, si nous voulons véritablement cueillir la palme de l'obéissance, à combattre, dans la prospérité de ce monde, seulement à cause des ordres qui nous y maintiennent, et, dans l'adversité, par le dévouement qui nous le fait chérir.

24. Et il faut remarquer, autant que la raison nous permet de le conclure, que, comme les supérieurs ne peuvent commander aucun mal, ils ne peuvent, de même, prouver tout ce qui est bien, mais seulement les biens ordinaires que Dieu a mis en notre pouvoir, comme, par exemple, de lire, d'écrire, de parler, de garder le silence, de travailler, de se reposer et antres choses pareilles; mais, comme nous l'a wons dit, tous lesbiens ne sont pas à commander. Qui oserait prescrire, en vertu de l'obéissance, de tout quitter, de vouer la virginité et d'y persévérer, d'aimer un ennemi, de mourir pour son prochain ? Bien que si quelqu'un a de la foi gros comme un grain de sénevé, il puisse et doive embrasser ce qui parait impossible, selon la raison humaine, si son supérieur le lui ordonne. Plusieurs saints, s'élevant par la foi au dessus de cette raison, ont couru sur l'eau et fait changer de place même des montagnes.

25. Il reste à présent à montrer quelle est la dignité de l'obéissance. Cette dignité est fort semblable à celle de Dieu. Qui observe la charité dans sa conduite porte en lui la ressemblance avec le Seigneur. Celui qui, tout en pratiquant la charité, se livre de plus aux jeûnes, aux veilles et aux autres oeuvres de vertus, lui est encore plus conforme. Mais celui qui, avec tout cela, se lie par la chaîne de l'obéissance à l'autorité d'un autre, dépend, en tout et pour tout, de la volonté de son maître, et vit ainsi jusqu'à la mort: celui-là ressemble extrêmement à Dieu. Dans le royaume de la vie, le mérite de cette vertu éclatera, et on y sera d'autant plus élevé, qu'on y aura reçu avec plus de perfection sur la terre ; et ceux-là surtout méritent d'être glorifiés par le Seigneur, qui en gardent jusqu'à la mort la virginité. Nous appelons la virginité de l'obéissance son incorruption; elle consiste en ce qu'après s'être soumis à son supérieur, à aucune heure, par aucun acte, par aucune volonté, on ne soit désobéissant ; et comme dans le royaume de la vie tous ceux qui, restés vierges de chair et d'esprit, sans avoir néanmoins trouvé la virginité de l'obéissance, n'en chanteront pas moins le cantique nouveau à l'Agneau, sans redire celui de la virginité de l'obéissance; ainsi, au contraire, ceux qui auront vécu dans la virginité de l'obéissance, sans avoir observé la virginité de la chair et de l'esprit, chanteront devant le trône du Seigneur et de l'Agneau, non le cantique des vierges, mais le cantique de la virginité de l'obéissance.

26. L'obéissance est donc une grande vertu, elle fait, en quelque sorte, des vierges des âmes qui ont perdu la virginité. Elle conduit, à travers le feu et l'eau, les soldats de Jésus-Christ, et les introduit au lieu du rafraîchissement; elle les éprouve et, après les avoir éprouvés, elle les rend parfaits, et par conséquent vainqueurs : « Car l'homme obéissant chantera la victoire (Prov. XXI. 28). Celui qui obéit, chaque fois qu'on lui ordonne quelque chose de difficile, s'immole lui-même, par le précepte comme par un glaive; il se sacrifie au Seigneur, et chante une grande victoire, parce qu'il triomphe de lui-même. L'obéissance est bien « meilleure que les victimes (Eccle. IV. 17). » Dans les immolations, on offre. une chair étrangère, par l'obéissance on. donne sa propre volonté. L'homme obéissant prie avec joie et confiance, parce que, comme le dit le B. Augustin : la prière d'un homme obéissant est meilleure que dix mille de celui qui méprise et résiste. L'obéissance dirige la prière vers le ciel; sans elle, la prière ne monte pas vers le Seigneur; semblable à une pierre lancée dans les airs, qui retombe bien vite. L'homme obéissant est plein de confiance, comme un lion, et comme le lion a confiance, non dans la force étrangère, mais dans la vigueur de ses propres membres, et ne redoute la rencontre d'aucun animal, de même celui qui pratique l'obéissance ne se glorifie pas dans les prières et dans la sainteté des autres, mais en sa propre conscience, selon ce mot de l'Apôtre : « Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience (II. Cor. I. 12); » il ne craint pas à l'aspect des bêtes mauvaises. S'il se présente à lui quelque esprit d'avarice ou d'orgueil, ou de fornication, ou n'importe quel autre esprit pervers qui lui dise : « Courbe-toi pour me laisser passer (Isa. LI. 23), » l'obéissance le fortifie tellement, qu'il ne fléchit pas et qu'il sort vainqueur de la lutte. A cela rien d'étonnant, car la vertu d'obéissance est le salut de tous les fidèles, la mère de toutes, les vertus ; c'est elle qui trouve le royaume des cieux et ouvre le ciel, elle élève l'homme de la terre au paradis; elle habite avec les anges, elle est la nourriture de tous les saints, c'est elle qui les a servis et les a conduits à la perfection.

27. Il y a aussi plusieurs genres et modes qui semblent appartenir à cette vertu, sans qu'elle s'y trouve réellement au fond. Car il en est qui se choisissent un maître stupide, non pour lui obéir, mais afin de pouvoir le fléchir selon leur volonté charnelle ; ou bien ils le choisissent lettré, mais menant une vie charnelle et chérissant charnellement ceux qui obéissent. Ces hommes donc qui paraissent extérieurement obéir, non afin de plaire au Seigneur, mais dans le but de satisfaire leurs concupiscences, sont appelés avec raison Ismaëlites. Ismaëlite veut « dire qui s'obéit à lui-même. » Il y a aussi une obéissance qui vient d'une trop grande simplicité, appelée idiotisme, qui porte à obéir pour faire le mal comme le bien ; alors qu'il est écrit Jamais on ne doit obéir pour faire le mal, mais parfois le bien peut être différé ou omis. Il en est encore un autre qui dépasse, sans discrétion, ses propres limites. c'est celle par laquelle, trompé par trop de recherches subtiles, l'inférieur décide ce que` son supérieur doit et ne doit pas lui commander. Il en est une impérieuse, qui choisit le bien. qu'elle veut que le supérieur lui commande (ce qui est clairement mal), et qui s'impatiente si le supérieur ne veut pas le lui prescrire. Indiquer au supérieur, avec humilité, le bien que l'on désire, et demeurer indifférent si l'on ne veut pas acquiescer, est chose bonne. Il en est une, souillée à la fois d'orgueil et de sottise, venant de l'esprit propre, lest celle par laquelle l'homme pèche dans le bien qu'il ferait de lui-même s'il lui était commandé, et qui ne l'est en aucune façon, et il arrive parfois que le supérieur ne lui ordonne jamais le bien qu'il ne veut pas faire, et cependant, à cause de cette sotte décision de sa conscience, et de sa désobéissance devant Dieu, il est réputé digne de mort. Ce qu'il y a à noter, c'est que parfois le maître donne un commandement sage, que le disciple n'accepte pas; et que sous prétexte de donner un avis meilleur, lui, serviteur, soumet la volonté de son maître à sa propre volonté, lorsque c'est lui qui devrait faire fléchir sa volonté et sa manière de voir devant celle de son maître. On s'écarte donc extraordinairement du chemin de l'obéissance lorsqu'on s'établit en maître et que du maître on fait son disciple.

28. Il faut aussi faire attention à ce que l'inférieur doit, tout en remarquant les erreurs de son chef, lui conserver toujours le respect nécessaire ; un écueil à éviter, c'est, ou en vénérant son maître, d'imiter ses erreurs, ou bien, en évitant ses erreurs, de ne point vouloir lui être soumis. En examinant avec curiosité les actes ou les paroles de son supérieur, distrait par cette occupation, il s'ignore lui-même et ne sait ce qu'il est au-dedans; ne voulant pas considérer le mal grand ou petit, qui est en lui, mais seulement le bien, il n'a pas de bons sentiments des qualités cachées de son maître, il n'approuve pas celles qui apparaissent, et blâme volontiers, ce qu'il aperçoit de mal en lui. En tenant une telle conduite, il s'élève vainement lui-même et animé de malice, il abaisse son supérieur. Néanmoins, faisant attention aux fautes qu'il a commises, il se reconnaît pécheur, mais non pas à tel point qu'il dût être contraint d'obéir à un supérieur de ce genre, et sa malice grandissant, il refuse de répondre, et garde un silence qui est pire que ne seraient ses paroles. Mais ce vice de la désobéissance, est bien loin des enfants de la docilité, qui s'appliquent toujours à penser, à parler, à obéir avec humilité, et à ne pas refuser de paraître humbles. Nous avons écrit tout cela, sur l'obéissance et sa pratique, pour les enfants dociles de cette vertu; mais comme la charité est la reine de l'humilité et de l'obéissance, et que c'est elle qui doit conduire toutes les vertus, je veux, si cela m'est possible, puiser à la fontaine abondante de l'amour de quoi présenter à boire à nos jeunes frères ; mais la crainte introduisant la charité, et sortant de l'âme pour lui laisser la place, disons d'abord quelque chose de la charité.

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TROISIÈME PARTIE. De la crainte et de la charité.

29. II existe une crainte naturelle, qui procède de la chair et qui nous est commune avec les animaux. Nous redoutons ce qui est nuisible à nos corps, nous l'évitons naturellement et nous désirons ce qui nous est salutaire. Aussi, il est écrit : « Nul n'a jamais haï sa chair, mais il la nourrit et la protège (Ephes. V, 29). » Cette crainte n'est pas un péché, elle en est le châtiment ; elle n'amène pas la charité, elle ne la chasse pas, quand cette vertu a été introduite dans l'âme ; elle se trouve en nous, par la force de la nature, que nous ayons ou non l'amour de piété. Le Christ éprouvait cette crainte, lorsqu'il disait : « Mon âme est triste jusqu'à la mort (Mati. XXVI, 38), » montrant ainsi la vérité de la nature humaine qu'il avait prise, et fortifiant, par son exemple, ses élus, qui devaient supporter un jour, les persécutions du monde, et même la mort. Que personne ne s'étonne de voir les saints saisis de crainte, lorsque Jésus-Christ est triste jusqu'à la mort.

30. Il y a une crainte qui est le commencement de la sagesse, et qu'on appelle servile ; on croit qu'elle se trouva en Jésus-Christ, dont le prophète Isaïe a dit : « L'esprit de crainte du Seigneur le remplira (Isa. IX, 2). » Aussi, on se pose avec raison cette question: attendu qu'il n'est pas possible de nier qu'en lui se trouva la charité parfaite qui chasse la crainte, comment cette charité parfaite et la crainte servile, purent-elles se rencontrer ensemble dans sa personne sacrée ? A cela on fait différentes réponses, je ne sais si elles sont suffisantes. On dit que, prenant sans y être contraint en aucune façon, mais par un libre effet de sa pure volonté, les autres défauts de notre nature humaine, il eut aussi celui-ci, qui est un don du Saint-Esprit. Malgré cela, la charité parfaite se trouve en lui ; la tenant de sa propre perfection, tandis que notre imperfection lui communiquait la crainte. On répond encore en un autre sens, lorsqu'on dit, il craignit ; il faut entendre, il ne négligea rien, en prenant l'effet pour la cause. C'est en effet la crainte qui fait qu'on ne néglige rien. Cette exposition paraît s'accorder avec les paroles du bienheureux pape Grégoire. Voici comment s'exprime ce grand saint : « Craindre Dieu, c'est n'omettre rien de ce qu'il faut faire. » On fournit une autre explication: «Jésus-Christ éprouva réellement la crainte, mais de même qu'il est incompréhensible, de même il eut aussi une crainte incompréhensible. » Encore : Jésus-Christ qui, par sa divinité, connut tous les tourments de l'enfer, voyant ceux qui étaient plongés dans ces supplices, ou devaient y être précipités, trembla dans son humanité, et y éprouva un sentiment d'horreur. Absolument comme si l'un de nous voyait tourmenter cruellement quelque condamné, il éprouverait dans tout son corps un vif trémoussement. Selon saint Jérôme, Jésus-Christ eut la crainte, non pour craindre lui-même, mais bien pour la communiquer. Comme un médecin bien portant a les remèdes, non pour se guérir, puisque sa santé est parfaite, mais pour soulager les autres.

31. Diverses craintes s'élèvent dans les hommes. L'une vient d'un vice de l'âme ; pour acquérir ou ne point perdre les biens temporels, elle fait craindre les hommes plus que Dieu. Elle n'amène pas la charité, elle la combat. L'autre, blâmable, fait redouter à l'homme d'être avili, non aux yeux de Dieu, ce qui est seulement à fuir, mais aux yeux des hommes, ce qui n'est pas à craindre. L'autre, répréhensible, fait avoir outre mesure en horreur la mort et les souffrances du corps. Aussi le Seigneur pria à trois reprises, pour nous empêcher de succomber à cette triple tentation de la crainte. Il y a encore une crainte mauvaise, à l'égard de l'enfer seul, qui fait que l'homme ne craint ni Dieu, ni le péché, mais bien le feu, et se retire pour un temps, non de la volonté mauvaise, mais de l'acte mauvais, parce qu'il voudrait pécher, s'il le pouvait, impunément ; en sorte qu'il n'aime pas la justice, mais bien plutôt qu'il la hait. Cette crainte ne s'appelle ni la crainte du Seigneur, ni de la réprimande, ni commencement de la sagesse.

32. Il est une autre crainte qui se rapporte à Dieu, et que nous ressentons lorsque nous redoutons le Seigneur, à cause de sa puissance, parce qu'il peut précipiter le corps et l'âme dans l'enfer. Dieu nous a ordonné, en ces termes, d'avoir cette crainte . « Ne redoutez point ceux qui tuent le corps sans pouvoir faire périr l'âme, craignez celui qui peut plonger corps et âme dans l'enfer (Matt. X, 28). » En cette crainte, se trouve à un faible degré la force de la charité, en tant qu'elle se rapporte au Seigneur, et est un don de lui; mais parce que c'est sa puissance qui l'inspire, elle sent la peine, et s'appelle servile ; en son principe, elle est bonne, mais elle n'est point parfaite, et ne suffit pas pour conduire au salut; elle s'améliore en s'élevant à des degrés plus élevés, et elle retient l'homme au point qu'il ne pèche ni en acte ni en volonté, quand bien même il serait lié à des péchés insurmontables ; et cette crainte porte le nom de crainte du Seigneur, de crainte de retenue, de crainte de la sagesse. D'elle, comme point de départ, au moyen des vertus, nous tendons vers cette crainte dont on assure « qu'elle subsiste aux siècles des siècles. » Et remarquons que, comme la femme a une crainte chaste, redoutant que son Époux ne la quitte ou ayant peur de l'offenser, en quoi que ce soit, de même la crainte du Seigneur est appelée chaste, lorsqu'un chrétien a peur de déplaire à Dieu, et de perdre la grâce qu'il a reçue, et cette crainte, chaste de cette manière, ne subsiste pas dans les siècles des siècles, car dans la vie bienheureuse, chacun est certain de ne point vouloir et de ne point pouvoir offenser Dieu. La crainte chaste qui demeure dans les siècles des siècles, si on y fait attention, peut être appelée l'amour. Nous aimons le Seigneur pour lui-même; ne regardant pas les châtiments, ne considérant que lui, le désirant par-dessus tout, nous nous attachons chastement à lui; et cette affection pure chasse la crainte. Cela s'entend d'ordinaire, non de la charité que l'on a dans la vie présente, mais de la charité parfaite qui est donnée dans la vie du paradis; et alors, dans le fait, la crainte est mise dehors, ou bien, dans la vie présente, elle est chassée par la charité. Car bien que la crainte soit naturelle dans l'homme, quand la charité survient, on ne sent plus le Seigneur par crainte , comme auparavant, mais à cause du Seigneur lui-même.

33. L'Écriture vante, en plusieurs manières, la crainte du Seigneur, il est écrit, par exemple : « Qui craint le Seigneur sera heureux à la fin de sa vie, et au jour de sa mort il sera béni (Eccli. I, 19) : « La crainte du Seigneur est une couronne de sagesse, elle remplit de paix et donne le fruit du salut; la racine de la sagesse c'est la crainte du Seigneur; la crainte c'est la gloire, c'est la couronne d'allégresse; la crainte du Seigneur donnera la joie tout le long des jours de la vie (Ibid). » Cette crainte chasse et réprime le vice, elle rend l'homme prudent et précautionné, car celui qui est sans crainte ne pourra être justifié, parce que là où la crainte ne se trouve pas, se rencontre la vie dissolue; et ailleurs, il est écrit : « Ceux qui craignent le Seigneur prépareront leurs coeurs (Eccli. II, 20); servez le Seigneur avec crainte et travaillez en sa présence avec tremblement (Psal. II, 11). Heureux l'homme qui est toujours dans la crainte; celui dont l'esprit est dur, tombera dans le mal (Prov. XXVIII, 13). Craignez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, parce que rien ne manque à ceux qui le craignent (Psal. XXXIII, 10). Craignant le Seigneur, attendez sa miséricorde, et ne vous éloignez pas de lui pour ne point tomber (Eccli. II, 7). Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le, et vos coeurs seront illuminés (Eccli. II, 10). Vous qui craignez le Seigneur, espérez en lui, et sa miséricorde viendra vous réjouir (Eccli. II, 9). Vous qui craignez le Seigneur, croyez en lui et votre récompense ne sera point perdue (Eccli. II, 8). Le mal ne fondra pas sur celui qui craint le Seigneur, mais Dieu, dans la tentation, le mettra à l'abri des maux (Eccli. XXXI, 1). C'est l'esprit de ceux qui craignent le Seigneur que l'on cherche, et il sera béni en la présence de Dieu ; qui craint le Seigneur ne redoutera rien, il n'aura point peur parce que c'est lui qui est son espérance (Eccli. XXXIV, 14). » La force et la vertu ont exalté son coeur. Saint Ambroise dit, au sujet de cette crainte : « Que celui qui craint le Seigneur évite l'erreur et dirige ses pas dans le sentier de la vertu. » Saint Grégoire ajoute: « Si l'esprit pervers n'est pas d'abord comme renversé par la crainte, il ne corrige pas des vices auxquels il s'est habitué. » Mais il faut placer ici cette remarque, que la grâce de Dieu, qui nous prévient, nous donne trois sortes de réflexions : dans nos fautes excessives, dans le jugement du Seigneur, et dans les flammes de l'enfer. Ces considérations opportunes aiguillonnent notre âme par leur importunité, et nous font passer à la crainte, et de la crainte à l'amour. Nous avons parlé incidemment de la crainte, à l'occasion de la charité: que la charité nous apprenne elle-même ce qu'il faut penser de la charité, en exposant ce qu'elle est, quel est son principe, son accroissement et sa perfection.

34. Disons donc que ce mot de charité se prend en plusieurs sens: on entend par charité une oeuvre de charité, comme lorsque dans le langage ordinaire on dit que donner l'aumône c'est faire la charité; cette sorte de charité, si elle ne procède pas de l'affection du coeur, ne sert de rien pour le salut. Elle signifie aussi Dieu lui-même, comme lorsqu'on dit : « Dieu est la charité (I Joan. IX, 16). Elle exprime encore un sentiment purifié de l'âme. Aussi saint Augustin * la définit de la sorte « Un mouvement de l'âme pour s'aimer, et aimer le prochain pour Dieu.» Remarquez que lorsqu'on dit mouvement de l'âme, cette partie exclut le mouvement du corps; bien que ce mouvement soit parfois l'acte de la charité, -il n'est pas néanmoins la charité. Et comme l'âme se meut pour juger on pour d'autres opérations analogues, on ajoute « pour aimer ; » mais parce que l'âme est mue aussi quand elle aime le siècle, on ajoute: « Dieu. » Et, de crainte qu'on n'attende du Seigneur d'autre récompense que Dieu lui-même, on a eu raison de dire ensuite, « à cause de Dieu; » et de même, comme nul ue doit s'aimer à cause de lui-même, ni le prochain à cause du prochain, mais pour Dieu, on a bien fait de mettre cette addition si convenable « et » soi « et le prochain, à cause de Dieu. »Et notez combien c'est décidé justement, « à cause de Dieu. » L'homme n'existe pas de lui, il n'est pas bon de soi-même, c'est de Dieu qu'il tient d'être, et d'être bon : Je dis la même chose de l'ange et de toute créature. C'est Dieu qui existe et qui est bon de son propre fonds. Le terme de notre béatitude se trouve dans l'être qui existe et qui est bon de soi, par conséquent, en Dieu seul. Que si l'homme s'aimait à cause de lui-même, on s'il aimait son prochain à cause du prochain, il constituerait la foi de sa béatitude non en Dieu, mais dans la créature, ce qui est défendu: Et par-là aussi, sans le moindre doute, il tomberait dans la misère, comme ni lui, ni aucune créature, ni rien, hors de Dieu, ne pourrait être son bonheur. Chacun donc doit s'aimer, non pas à cause de soi, mais à cause de Dieu.

35. Mais parce que cette charité ne peut se manifester à être parfaite, si elle ne se traduit par des oeuvres, car l'accomplissement de l'œuvre est la démonstration de l'amour, il faut qu'à sa suite marchent des actes pratiqués à cause de Dieu. Aussi il est dit: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » c'est-à-dire pour Dieu, c'est-à-dire afin que par lui soit réalisé le service de Dieu. Et ce mot « comme » indique en ce lieu une comparaison, et non la quantité: il veut dire comme vous vous aimez , pour servir Dieu, de même aimez le prochain, pour qu'il serve le Seigneur et règne avec lui. Je n'ose pas prononcer qu'il y ait péché à avoir une moindre affection pour les autres que pour soi; la perfection c'est qu'il y ait égalité entre les deux sentiments. Nous devons aussi donner à notre prochain nos biens spirituels et temporels :les spirituels, comme les prédications et tout ce qui s'adresse à l'esprit; les corporels qui sont superflus. Nous ne devons pas lui donner ce qui est à nous, tant que nous sommes dans la nécessité ; nous ne devons pas donner ce qui nous est nécessaire, mais lui en faire part. C'est le témoignage du bienheureux pape Grégoire: Celui qui, dans la nécessité,, ne partage pas ce qui lui est nécessaire, est convaincu de moins aimer le prochain. Et, dans le fait, la charité préféré qu'il y ait deux hommes qui souffrent un besoin supportable, que d'en voir un seul plongé dans une misère insupportable; cela n'offre rien d'étonnant: la charité, en effet, qui ne cherche pas ses propres intérêts, agit selon ses forces, et désire au-delà de ce qu'elle peut.

36. Au sujet de l'amour de Dieu et du prochain, on a coutume de demander quelle est celle qui précède. On répond de la manière suivante Il y a un amour de Dieu qui commence et un autre qui est formé. L'homme commence à aimer Dieu avant d'aimer son prochain: mais comme l'amour de Dieu ne peut être perfectionné, si l'amour envers le prochain ne vient le nourrir et le faire croître, il faut que le prochain soit aimé. Ainsi donc, la charité envers Dieu précède comme début, et elle procède de la charité envers le prochain, comme recevant d'elle sa nourriture. La perfection dans l'amour pour Dieu consiste en ce que, s'il faut mourir, l'homme subisse n'importe quel genre de mort, plutôt que de transgresser le moindre des commandements du Seigneur. La perfection dans l'amour pour le prochain, c'est que l'homme chérisse ses ennemis et donne sa vie pour ses frères. Voici ce qui est écrit « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. (Matth. V, 44). » Et ailleurs : « Il n'y a pas de dilection plus forte que de donner son âme pour ses amis (Joan. XV, 13). »

37. C'est donc à juste titre que la charité est appelée le signe qui distingue les élus des réprouvés. Ce discernement ne se peut faire par la foi, par les aumônes, par la science, par les jeûnes, les prolongations des veilles ou par le martyre : toutes choses communes aux bons et aux méchants. Seule, la charité différencie les enfants de Dieu des enfants de l'enfer, conformément à cet oracle du Seigneur: « C'est à ce signe que l'on connaîtra si vous êtes mes disciples, si vous avez de l'affection les uns pour les autres (Joan. XIII, 35). » La charité réunit les enfants de Dieu et les fait habiter dans l'unité. « Voilà combien il est bon et agréable pour des frères d'habiter ensemble (Psalm. CXXXII, 1). » Et ailleurs il est écrit : « Où est la charité et la dilection, là est l'assemblée des saints. La colère et l'aigreur en sont bannies, la charité solide y règne à toujours. Nulle vertu ne se fortifie sans la charité, et, bien plus, dégénère en péché. L'homme habile est insensé s'il n'a pas la charité; et l'homme le plus simple, avec la charité, est très-instruit, au témoignage des divines Écritures: Il possède ce qu'il y a d'ouvert et de caché dans la parole de Dieu, celui qui garde la charité dans sa conduite. O comment parlerai-je dignement de cette charité qui ne cache pas la science aux ignorants, le bien aux indigents, le remède aux infirmes, le secours à ceux qui sont en pleine santé! Par ses inspirations intérieures, cette vertu appelle les prédestinés, elle les justifie après les avoir appelés, et les glorifie après les avoir justifiés. Elle excite le paresseux an combat; et lutteur, elle l'aide à vaincre; vainqueur, elle le couronne et le fait-régner. Elle touche le savant enflé pour qu'il s'humilie; devenu humble, insensé, elle l'instruit pour qu'il devienne sage et soit exalté. Elle caresse sans adulation, elle sévit sans cruauté, elle est infirme avec les infirmes, elle est brûlée avec ceux qui souffrent le scandale : elle fait de grandes choses, elle en fait de petites, elle ne peut jamais rester en oisiveté. Elle se réjouit dans les confesseurs, tressaille dans les vierges, et, pleine de ferveur dans les martyrs, règne dans les anges. Elle embaume dans les confesseurs comme la violette ; elle croît comme le lis dans les vierges dévotes ; elle est empourprée comme la rose dans les martyrs ; elle brille dans les anges comme l'or le plus vif. O que doux et salutaire est le lien de la charité ! Avec elle, comme le dit le bienheureux Augustin, le pauvre est riche, et en elle le riche est pauvre. Elle retient dans la prospérité, elle supporte patiemment l'adversité, elle est en sûreté dans la tentation, très-généreuse dans l'hospitalité, très-gaie au milieu des véritables frères, très-patiente au milieu de ceux qui ne le sont pas : libre dans saint Paul pour réprimander, humble dans saint Pierre pour obéir, humaine dans les chrétiens pour avouer les fautes, divine dans Jésus-Christ pour les pardonner.

38. La charité donc enseigne et opère des choses étonnantes, belles, très-bonnes. Elle apprend, en effet, qu'il faut toujours aimer ce qui est à aimer, et ne jamais aimer ce qui n'est pas à aimer; qu'il ne faut pas, à cause d'un autre objet, aimer plus une chose qui doit être aimée d'un amour moyen ou moindre, ni moins aimer une chose qui doit être aimée d'un amour moyen ou plus grand. Tout homme doit n'aimer que quatre choses : Dieu, les anges, soi-même et les hommes. Les objets ne doivent pas être aimés, seulement il faut s'en servir selon les temps et les lieux, et d'après leur condition, il faut louer et admirer en eux le créateur qui leur a donné l'être. Il faut, par exemple, aimer toujours Dieu et le prochain; le péché, jamais. De même, il ne faut pas aimer Dieu moins également par rapport à un autre objet, mais toujours davantage. De même, il ne faut pas aimer plus ou moins les hommes qui sont nos frères, mais également, bien que les œuvres de charité ne soient pas à pratiquer également. De même, il ne faut pas aimer nos corps plus ou autant que nos âmes, mais moins.

39. Elle apprend encore à l'homme à se réjouir avec ceux qui se réjouissent, à pleurer avec ceux qui pleurent, à s'abstenir de ce qui est défendu, à se passer de ce qui est permis, à donner le superflu, à partager le nécessaire avec les autres, à aimer son ennemi, à mourir pour le prochain. Elle purifie le coeur, l'illumine, l'enflamme et le fortifie. Elle le purifie des souillures du péché, elle l'illumine pour ]ni faire comprendre les choses, elle l'enflamme pour aimer, elle le fortifie pour opérer le bien, et l'y faire persévérer. Elle est la vie des paroles et des pensées, la vie des vertus et des œuvres, parce que tous ces biens, s'ils ne sortent pas de la racine de la charité, sont morts. Elle est aussi la vie des âmes bienheureuses, la vie aussi des anges, parce que les anges et les âmes ne trouvent d'aliments que dans l'amour de Dieu. Elle est la mort des crimes, la force de ceux qui combattent, la palme des vainqueurs. La foi la conçoit, l'espoir court à elle, toutes les bonnes oeuvres concourent à son progrès. La charité n'est pas complète si, avec l'amour de Dieu, on n'a pas au coeur l'amour de ses frères; qui se sépare de la société de ses frères se prive de l'amour de Dieu. Jésus-Christ est Dieu et homme, et qui a de la haine pour l’homme, n'aime pas Jésus-Christ. Quelques-uns semblent avoir la foi, et la pratique des bonnes oeuvres, mais privés qu'ils sont de la charité fraternelle, ils ne font aucun progrès dans la vertu. Car, ainsi que l'Apôtre le dit : « Quand même je parlerais les langues des hommes et des anges, sans avoir la charité, je suis comme un airain sonore ou une cymbale retentissante. Quand j'aurais l'esprit de prophétie, connaissant tous les mystères et possédant toute la science, quand j'aurais toute la foi au point de transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et si je distribuais pour nourrir les pauvres tous mes biens, si je livrais mon corps pour être brûlé, sans la charité, tout ne me sert de rien (I Cor. XIII, 1). La charité occupe la principale place parmi toutes les vertus, aussi on l'appelle « lieu de perfection (Coloss. III, 4), » parce que c'est elle qui relie toutes les vertus. O que bienheureuse est cette vertu; c'est elle qui embrasse tous les hommes, les chérit, et les favorise tous, qui détruit les péchés, nourrit les vertus, et, comme il est écrit, qui réprime la colère, exclut les haines, chasse l'avarice, étouffe les rixes et met en fuite tous les vices. Au milieu des opprobres elle est tranquille, calme au milieu des colères, bienfaisante en face de la haine, solidement attachée à la vérité. Les méchants l'attaquent sans l'enlever, les voleurs ne la dérobent pas, les incendies ne la consument pas, l'hérésie ne la divise pas ; elle est toujours la même, elle subsiste invincible, elle persévère inébranlable, elle se réjouit à l'abri de toute corruption. Elle est la concorde, le mérite et la société des élus. « Elle est patiente (I Cor. XIII, 4), » l'adversité ne la brise pas; « elle est bénigne, » parce qu'elle pratique les oeuvres de miséricorde, soit envers les amis, soit envers les ennemis; « elle n'est pas jalouse, car elle aime le bien d'autrui comme le sien propre; « elle n'agit pas à la légère, » attendu qu'elle ne se dirige jamais vers les actes mauvais ; « elle ne s'enfle pas, » aucune prospérité ne l'élève ; « elle n'est pas ambitieuse, » elle ne veut pas être placée au dessus des autres, « elle ne cherche pas ses propres intérêts, » elle met les intérêts communs avec les siens propres; « elle ne s'irrite pas, » elle n'est pas provoquée à la colère; non-seulement elle ne nuit point par des actes, mais la pensée de faire du mal ne lui vient pas. « Elle ne se réjouit pas de l'iniquité, elle se réjouit de la vérité ; «elle souffre tout» en action pour la vérité, « elle croit » tout ce que la vérité persuade, « elle espère » tout ce que la vérité promet, « elle supporte tout, » en son chef lui-même qui est Jésus-Christ. « Elle ne défaille jamais, » bien que ses oeuvres cessent, elle ne finira ni en ce siècle, ni dans le siècle à venir. Ou bien encore, la charité ne cesse pas dans les élus, parce que si l'un d'entre eux commet quelque faute mortelle, elle ne cesse point de manière à ne plus revenir dans son coeur. Qui observe cette vertu dans ses actions obtient la bénédiction, comme l'affirme l'Écriture qui parle ainsi au peuple d'Israël : « Si vous entendez et observez tous les commandements, le Seigneur fera de vous le plus grand des peuples qui vivent sur la terre. Vous serez béni dans les champs, et béni dans la ville ; le fruit de votre sein sera béni aussi bien que le fruit de votre terre (Deut XXVI, 19). » Le Seigneur enverra la bénédiction sur votre demeure, et sur toutes les couvres de vos mains.

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