AELRED-AVENT
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SERMONS DIVERS POUR CERTAINS DIMANCHES ET FÊTES DE L'ANNÉE.

SERMON AELRED, ABBÉ DE RIEUVAL, DE L'ORDRE DE CÎTEAUX, EN ANGLETERRE.

POUR L'AVENT. Sur les onze charges d'Isaïe.

1. Il est temps, rues très-chers frères, de chanter au Seigneur la miséricorde et le jugement. Voici l'avent du Seigneur, de celui qui est venu et qui viendra tout-puissant. (Ap. I. 14.) Mais comment viendra-t-il, où est-il venu ? C'est lui qui a dit : « Je remplis le ciel et la terre (Jerem. XXIII. 24). » Comment vient-il au ciel ou à la terre, celui qui remplit le ciel et la terre ? Ecoutez l'Evangile : « Il était dans le monde et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu ( Joan. I. 11). » Il était donc présent et absent. Présent, car il se trouvait dans le monde ; absent, car le monde ne l'a pas connu. « Il n'est pas loin de chacun de nous », dit saint Paul. Car, «en lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes (Act. XVII. 27). » Et cependant « le salut est loin des pécheurs. (Psal. CXVIII, 155). » 11 est donc proche par absence et loin par la grâce. N'était-il pas loin, en effet, ce Dieu qui n'était pas connu, eu qui on ne croyait pas, qu'on ne craignait et qu'on n'aimait pas? Loin des pécheurs : il ne les ramenait pas de leurs égarements; renversés à terre, il ne les relevait pas, captifs, il ne les délivrait pas; morts, il ne leur rendait pas la vie. Il était loin, dis-je, en ces jours où il ne donnait, par un juste jugement, ni aux justes la récompense céleste, ni aux impies la damnation éternelle. Il vient donc pour être connu, lui qui était caché, pour qu'on crût en lui, lui à qui on ne pensait pas; pour être craint, lui qu'on ne redoutait nullement; pour être aimé, lui pour qui on n'éprouvait aucun sentiment de ce genre. Etant déjà présent par essence, il vint dans sa miséricorde, pour reconnaître son humanité, croire sa divinité, craindre sa puissance et aimer sa bonté. Son humanité s'est montrée dans la faiblesse qu'il a prise, sa divinité, dans les miracles qu'il a opérés, sa puissance dans les humiliations qu'il a fait sentir au démon, sa bonté dans l'accueil qu'il faisait aux pécheurs. A raison de son humanité, il eut faim ; à raison de sa divinité, de cinq pains il rassasia cinq mille hommes, à raison de son humilité, il dormit sur la mer ; à raison de sa divinité, il commanda à la mer et aux. flots; à cause de l'une, il souffrit la mort; à cause de l'autre il ressuscita les morts. Ce fut par un acte de sa puissance qu'il chassa les Pharisiens du temple ; par un acte de sa bonté, il accueillit à sa table les publicains et les pécheurs. Par sa puissance, il effraya les démons, par sa bonté il pardonna à la femme adultère. Enfin, par sa puissance, il renversa ceux qui étaient venus pour le prendre ; par sa bonté, il rétablit à sa place et guérit l’oreille de l'un d'entre eux. Et tout ceci, appartenant au premier avènement, doit être attribué à la miséricorde.

2. Considérez donc ce qu'est Dieu, et voyez comment il abaisse une si haute majesté, anéantit une si grande puissance, affaiblit une force si prodigieuse, humilie une grandeur si élevée et rend, comme insensée, une sagesse si parfaite. Est-ce la justice de l'homme? assurément non. « Tous ont dévié, tous sont devenus inutiles, il n'en est pas un seul qui fasse le bien (Psal. XIII. 3). » Quoi donc? Etait-il poussé par quelque besoin ? Nullement. « La terre lui appartient dans toute sa plénitude (Psal. XXIII. 1). » Avait-il besoin de nous en quelque chose ? Pas le moins du monde. Car il est mon Dieu « Et il n'a que faire de ce qui est à moi (Psal. XV. 2). » Quoi donc ? Oui, Seigneur, ce n'est pas ma justice, c'est votre miséricorde ; ce n'est pas votre besoin, c'est ma nécessité qui vous fait descendre. Vous l'avez dit: « La miséricorde sera édifiée dans les cieux (Psal. LXXXVIII. 3). » Il en est ainsi: la misère couvrait la terre, aussi en votre premier avènement, je vous chanterai la miséricorde. Ce fut, en effet, par un acte de miséricorde, que, devenu homme et fils de Dieu, il prit en lui nos infirmités, et qu'il établit par des miracles la foi en sa divinité. Par un effet de sa miséricorde, il découvrit les piéges du démon et détruisit pleur pouvoir, qu'il n'eut pas horreur d'être touché par une pécheresse dont il approuva la dévotion. S'il se montra humble dans son humanité, puissant par ses miracles, fort pour vaincre le démon, doux à accueillir les pécheurs, tout cela vint de la source de la miséricorde et du sein de sa bonté. Aussi, en ce premier avènement, je vous chanterai, Seigneur, la miséricorde (Psal. C. 1). Et avec raison, car la terre est remplie de votre miséricorde (Psal. XXXII. 2).

3. Voilà l'huile au contact de laquelle s'est pourri le joug de notre captivité, ainsi que le chante le saint prophète Isaïe : « En ce jour, le fardeau sera enlevé de dessus vos épaules, et le jour sera ôté de dessus votre cou, et l’huile le fera pourrir (Isa. X. 27), quel est ce jour, quelle est cette chargé, quel est ce joug? Ecoutez ce que le même prophète dit auparavant : « Le Seigneur suscitera sur lui, c'est-à-dire sur le roi des Assyriens, le fléau auprès de la plage de Madian, au rocher d'Oreb; et sa verge sur la mer, et il la lèvera dans le chemin de l'Égypte. Après avoir frappé et flagellé le démon, « qui est le roi de tous les enfants de l'orgueil (Job. XLl 25), le Seigneur a levé sa verge sur la mer, et l'a étendue dans le chemin de l'Égypte. La mer, c'est le siècle ; la verge, c'est la croix; le chemin de l'Égypte, ce chemin large et spacieux qui conduit à la mort. Grâces vous soient rendues, Seigneur Jésus, vous qui avez exalté votre verge sur la mer, renversant aux pieds de votre croix l'orgueil du siècle, et lui soumettant les principautés et les puissances. Oui, Seigneur,votre croix foule les flots du siècle; elle apaise les tempêtes, elle adoucit les ouragans des persécutions et des tentations. Vous l'avez levée aussi dans la route de l'Égypte, afin de fermer cette voie large qui mène à la perdition et de montrer le sentier étroit qui conduit à la vie. Ne le savez-vouspas? Ne le sentez-vous pas, ne l'éprouvez-vous pas? Le feu de la concupiscence brûle dans la chair, parfois la colère s'enflamme dans l'âme, les paroles d'indignation et d'amertume arrivent à gros bouillons, et tout l'intérieur de l'homme s'agite comme une mer tourmentée par des vents violents; mais quand Jésus lève sa croix sur cet océan orageux, tout se calme et s'apaise.

4. En outre, mes très-chers frères, qui vous a fait entrer dans cette route et en ce sentier étroit du salut, sinon l'exemple de la passion et le signe de la croix, que le Seigneur a élevé dans le chemin de l'Égypte? C'est donc bien aujourd'hui, en ce temps de grâce, de miséricorde, où la croix est dressée, où le monde est subjugué et le prince de ce monde jeté dehors, c'est donc bien en ce jour que le fardeau sera enlevé de dessus vos épaules. Quel fardeau? Nous en trouvons plusieurs espèces dans l'Écriture. Isaïe nous en disait onze dans son style prophétique. 1. Fardeau de Babylone. 2. Fardeau des Philistins. 3. Fardeau de Moab. 4. Fardeau de Damas. 5. Fardeau de la mer déserte. 6. Fardeau de l'Égypte. 7. Fardeau de Duma. 8. Fardeau en Arabie. 9. Fardeau de la vallée de la vision. 41. Fardeau de Tyr. Il. Fardeau des chevaux de l'Auster (Isa. XIII et Seq.). Et qu'est-ce que ce fardeau, sinon une charge qui pèse sur l'âme et l'incline à terre, lui faisant regarder les choses d'en bas, et négliger celles d'en haut ? La délectation que nous trouvons dans le monde nous fait parfois sentir un tel fardeau, et «c'est le fardeau de Babylone: » quelquefois c'est l'influence des mauvais esprits, et « c'est le fardeau des Philistins ; » parfois c'est une nécessité inévitable, et c'est le « fardeau de Moab; » d'autres fois ce sont les ténèbres de l'ignorance, et c'est le « fardeau de l'Égypte; » tantôt c'est notre faiblesse innée, et c'est le « fardeau de Damas ; » tantôt, la persécution des méchants, et c'est le « fardeau de la mer déserte; » tantôt c'est une souffrance cachée de l'âme, et c'est le « fardeau de Duma ; » tantôt c'est la crainte de la mort, et c'est le « fardeau de Tyr ; » ailleurs, c'est la charité qui nous fait désirer d'être utile aux autres, et « c'est le fardeau des chevaux de l'Auster.

5. Le premier fardeau est donc celui de Babylone; il faut qu'il soit enlevé de dessus nos épaules. Babylone signifie «le monde, » dont l'amour constitue la cupidité; c'est un fardeau qui pèse sur beaucoup d'âmes et les incline en bas. Elle pèse d'une triple façon sur les malheureux qui le portent, par le travail, par la crainte, par la douleur. L'homme arrive par le travail à ce qu'il désire, il le possède avec crainte, et le perd avec douleur. Quel est celui d'entre les rois, mes frères, qui n'obtient pas avec travail ce qu'il veut ? Lequel est assez en sûreté pour ne rien craindre? assez heureux pour ne pas perdre avec douleur ce qui lui est enlevé? Mais appliquons-nous cette pensée. Nul de nous lie gémit-il point sous le poids de ce fardeau ? Aucune délectation mondaine ne s'est-elle arrêtée en notre âme ? Comment ceux qui ont abandonné leurs biens ne craignent-ils pas de rechercher celui des autres ? Pour l'obtenir, ils se livrent à des travaux fatigants, ils sont déchirés de douleurs, et agités de frayeurs. Est-il déchargé de ce fardeau, celui qui, n'ayant rien ou presque rien apporté dans la monastère, néanmoins ne cesse, pour donner aux autres, d'enlever tout ce qu'il y peut prendre ; qui ne se lasse pas d'adresser des demandes importunes ; qui se met en colère si on ne l'écoute pas ; qui souffre si on le réprimande, qui se livre à des sévices, s'il est publiquement dévoilé ? Que dire de ceux que l'amour des parents possède à un tel point que, pour eux, ils lie font pas difficulté de subir de graves travaux, et de perdre la religion, passant, dans cette idée fixe, des jours vides et des nuits sans sommeil? Et ceux qui désirent les honneurs, quels fardeaux ne soutiennent-ils pas ? Tantôt ils flattent, tantôt ils mordent, tantôt la promotion des autres les met en fureur, tantôt, trompés dans leur attente, ils profèrent des malédictions contre leurs frères. C'est pourquoi, mes frères, tous ces malheureux se conforment à ce siècle. Aussi il faut les ranger au nombre de ces infortunés qui, sous le nom de Babylone, seront tristement accablés sous le poids des peines que le Prophète décrit comme devant tomber sur cette ville coupable.

6. Vient le « fardeau des Philistins, » qui veut dire, « renversés par la potion, » et signifie ceux qui enivrés d'orgueil tombèrent du haut du ciel. Ce fardeau se fait sentir tantôt par la tentation, tantôt par l'affliction. Ces Philistins chargèrent les Egyptiens de plaies cruelles, comme vous le lisez dans le psaume. « Il envoya contre eux le courroux de sa colère, son indignation et sa fureur et la tribulation, fléaux envoyés parles mauvais anges (Psal. LXXVII. 49). » Ils blessèrent le coeur de Judas des traits de l'avarice, celui des Pharisiens de ceux de l'envie, celui de Pilate de ceux de la folie. Ils font subir aux fidèles de nombreuses tentations; ils insultent l'âme qui y consent et lui disent : « Courbe-toi pour que nous passions.

7. S'ajoute le « fardeau de Moab, » qui veut dire « du Père. » Il exprime des besoins naturels que, par la génération, le Père met en son enfant, besoin inévitable de manger, de boire, de dormir et de vaquer aux autres soins que le corps réclame. Quel est ce fardeau, mes très-chers frères, qui, après les splendeurs du soleil, nous contraint de descendre aux soins du corps comme à un cadavre fétide, et, après avoir goûté la nourriture spirituelle de l'âme, nous force à nous occuper de celle qui charge le ventre? Quel est ce fardeau qui, chaque jour, réclame de nous le tribut d'une misérable servitude? Nous avons aujourd'hui rempli l'estomac, et demain il faudra le remplir derechef? Dirai-je quel fardeau de soins et d'inquiétudes impose aux malheureux mortels cette nécessité toujours renaissante : c'est au point que plusieurs hommes font un Dieu de leur ventre, et à cause, je ne dirai pas de la délectation, mais de la servitude qu'il fait peser sur eux, ils tiennent pour vénales la justice et la doctrine du Seigneur ? Ces malheureux, comme l'Apôtre le dit, ne servent pas Notre Seigneur Jésus-Christ, ils ne servent que leur ventre. Et en outre quelle servitude pour eux dans la variété des mets: ils désirent ceux-ci, ils rejettent ceux-là; les uns leur fatiguent les entrailles, les autres chargent la tète, ceux-ci irritent la poitrine, ceux-là engendrent des humeurs puantes qui font souffrir. Que dirai-je de ceux que cette même nécessité contraint soit de murmurer, soit de déchirer en paroles, soit encore de plaider? Ils sont contrariés, si la nourriture est plus grossière, si le breuvage qu'on leur présente est moins agréable, si le repas est en retard, ou s'il est moins soigné. Mes frères, les personnes de ce genre qui vivent selon la génération charnelle, peuvent recevoir le nom de Moab. Ces hommes seront chargés du poids de la peine que le Prophète rappelle dans le fardeau de Moab.

8. Vient après la prophétie relative « au fardeau de Damas. » Damas signifie « répandant le sang, » et indique la corruption innée en nous, qui en une certaine manière nous entraîne malgré nous vers le péché; c'est cette loi qui dans nos membres, répugne à la loi de notre esprit, et nous tient captif sous la loi du péché qui vit dans nos membres. Dans le corps, tout sentiment vital vient du sang : dans l'âme, tout sentiment vital vient de la raison. Et vous savez combien l'entraînement naturel du péché absorbe parfois la force elle-même de la raison, de la délectation, comme dans un gouffre, et lui enlève pour ainsi dire soir sang, c'est-à-dire sa force. Mais il en est qui sentent et ne consentent pas ; qui sont attaqués mais non vaincus, chargés mais non renversés. Cette charge ils la reçoivent de Damas, mais ils né sont pas Damas. Quant à celui qui consent et qui fait de ses membres des armes d'iniquité pour le péché, il est certainement Damas, répandant son propre sang et se tuant de ses propres mains. Qu'il sache qu'il sera accablé sous le poids de la peine qui est décrite comme devant être le fardeau de Damas.

9. Vient le « fardeau de l'Égypte. » Égypte signifie « ténèbres. » Il y a des ténèbres d'ignorance et des ténèbres d'iniquité. Ah ! mes frères, il n'est pas léger ce fardeau de l'aveuglement de notre ignorance, que nous portons, ne sachant pas dans une foule de choses ce qu'il y a d'expédient, ce qu'il faut louer, ce qu'il faut blâmer, en sorte que souvent nous appelons bien le mal, et mal le bien (Isa. V, 20). Même nous ne savons point prier comme il est prescrit (Rom. VIII, 26), et dans la lumière des Ecritures nous marchons à tâtons comme dans la nuit. Ceux qui se trouvent dans cet état, sont chargés par l'Égypte, mais ils ne sont pas chargés avec l'Égypte ; je veux dire avec ceux qui sont en Égypte sont ténèbres et enfants des ténèbres. C'est d'eux que le Seigneur dit dans l'Évangile . « Quiconque fait le mal, hait la lumière (Joan. III, 20).» Et l'Apôtre : « Ceux qui dorment, dorment la nuit, et ceux qui sont dans l'ivresse sont ivres dans la nuit (Thess. V, 7). » Ils sont soumis au châtiment auquel le Prophète assure que l'Égypte sera soumise.

10. On y joint le « fardeau de la mer déserte. » La mer déserte est le grand nombre des réprouvés qui, abandonnés du Seigneur et séparés du nombre des saints, écrasent la sainte Église sous le poids des persécutions, pour être punis eux-mêmes ensuite des châtiments que le Prophétie marque dans ce fardeau. Cette mer est encore l'ensemble de ceux qui sont agités par les attaques variées des passions et des vices toujours en mouvement, toujours agitée, jamais stables, jamais dans le même état : tantôt enflés d'orgueil, tantôt enflammés de colère, maintenant tristes, plus tard joyeux, aujourd'hui plongés dans le silence, livrés demain à un rire immodéré, ils transgressent les préceptes des anciens et troublent la paix qui règne entre les frères. Cependant tant qu'ils craignent, tant qu'ils souffrent, tant qu'ils reçoivent les réprimandes et ne refusent point de satisfaire, ils ne sont pas la mer déserte. Que si, tombés dans l'abîme du mal, ils en viennent à mépriser ; si réprimandés, ils répliquent, ne répondent rien d'honnête, de calme et de convenable ; si enflés et surexcités, ils s'élèvent avec des paroles d'indignation contre celui qui les reprend, de sorte que force est de les abandonner à eux-mêmes, ne craignez pas de les appeler mer déserte. Malheur à ceux qui, rejetés de Dieu et des hommes, sont livrés aux désirs de leurs coeurs et se laissent aller à toutes leurs fantaisies (Psal. LXXX, 13). Le Seigneur leur dit par son Prophète : « J'enlèverai mon zèle de dessus vous, et je ne m'irriterai plus (Ezech. XVI, 42). » Vous savez, mes frères, quel lourd fardeau font peser sur les épaules des saints ceux qui sont dans cet état. C'est sous cette charge que gémissait le Prophète lorsqu'il disait . « Les pécheurs ont battu sur mon dos (Psal. CXXVIII, 3). » Ils battent sur notre dos, ils nous chargent de leurs excès quotidiens, ils ajoutent péché à péché, mépris à mépris, moqueurs, orgueilleux, mordants, odieux au Seigneur, n'obéissant pas aux anciens, ne frayant pas avec leurs égaux. Sachent ces âmes qu'elles auront à porter le poids du sable renfermé dans le fardeau de la mer déserte.

11. Ensuite le texte du Prophète décrit le fardeau de Duma. Duma veut dire « silence. Vous savez, mes frères, que plusieurs ont le silence à charge, le repos les ennuie : s'ils se taisent et sont dans le calme, tout leur est à charge : la tête leur fait mal, leur ventre grouille, leurs yeux se couvrent de brouillards et leurs reins sont presque brisés. Que s'ils courent de coté et d'autre et bavardent, tout leur sourit, les douleurs sont oubliées, et chacun de leurs membres reprend ses fonctions naturelles. O puissance étonnante de la langue, elle rend les yeux sereine, elle soulage la tête, et fortifie les genoux chancelants. Elle rend intrépide au travail celui qui était infirme; par elle, il devient patient dans les injures, prêt à se mettre en route, prompt à obéir. Si vous voyez un moine, demeurant dans le cloître, regarder d'un côté et d'autre, bâiller fréquemment, distendre ses bras et ses jambes, poser un livre, le reprendre ensuite, passer, comme s'il était piqué d'aiguillons, d'un lieu dans un autre, courir d'une salle dans l'autre, ne balancez point à penser qu'il gémit sous le fardeau de Duma. Il y a en outre un autre silence qui fait porter à plusieurs comme le poids d'une peine éternelle. C'est le silence venant de la honte et de la crainte, qui empêche la confession des péchés ou en éloigne la rémission: la plainte du Prophète ne laisse pas ignorer quelle peine lourde mérite un tel silence.

12. Le Prophète ajoute : « le fardeau dans l'Arabie. Arabie veut dire « soir, » le soir est la fin du jour et le commencement de la nuit, il marque facilement l'heure de la mort, cette mort qui fait peser sur presque tous les hommes le poids d'une grande frayeur. Qui d'entre eux évitera ce fardeau que le Seigneur, pour nous donner l'exemple, a volontairement accepté ? Car, aux approches de sa fin, comme l'Évangile le dit, « il se mit à avoir peur et à s'ennuyer (Marc. XIV, 33). Tout le. genre humain vit sous le poids de cette crainte : à moins qu'il ne s'Agisse d'une âme privilégiée ayant la certitude de posséder, de suite après son passage, la vie bienheureuse, dont le désir ardent lui empêche de sentir l'amertume de la mort. Le soir, fin du jour, comme nous l'avons dit, et commencement de la nuit, exprime aussi: la chute de celui qui, après les oeuvres de lumières, commence les actions de ténèbres, homme malheureux dont la fin est pire que le commencement et qui est accablé sous le poids renfermé dans ce fardeau de l'Arabie.

13. Vient le fardeau « de la vallée de la vision. » La vision se rapporte à la contemplation, la vallée à l'humilité on au rebut. La contemplation de quelques-uns est humble, celle de quelques autres est rejetée. Celle des saints est humble, celle des philosophes est abjecte. Les saints, plus ils progressent, plus ils gémissent sous le fardeau de la vanité : et ainsi, ils s'élèvent à de plus grandes hauteurs, et de là parfois ils sont entraînés malgré eux vers les régions inférieures. Si la vertu augmente, l'humilité est conservée; si elle pèse, c'est vanité. Vous savez, mes frères, quelle lutte a à soutenir l'esprit de celui qui fait des progrès dans le bien, pour que la louange humaine ne se glisse pas agréablement dans son âme, pour que l'adulation ne le corrompe jamais et que son coeur ne se gonfle point. Mais pour ces sages qui ont su ce qui est connu de Dieu, qui, par les choses visibles, voient les réalités invisibles de Dieu, ils se sont évanouis dans leurs pensées, leur coeur insensé est tombé dans les ténèbres. et du mont de la contemplation, ils ont roulé dans la vallée de l'erreur. « Aussi, ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l'image de l'homme corruptible, et des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents (Rom. I, 23). » Et si vous voulez savoir de quel fardeau ils méritent d'être écrasés, écoutez la suite : « C''est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leur coeur, aux passions d’ignominie et au sens réprouvé. » Quant à ceux, qui, dans une intention qui n'est pas droite, pour obtenir les louanges des hommes, par exemple, ou en vue d'un gain temporel, abusent de la science des Ecritures ou de la doctrine céleste, ils appartiennent à la vallée de la vision, parce que la science représente la vision, et la vallée figure l'intention. Les charges réservées à toutes ces âmes, le passage du Prophète les indique suffisamment.

14. Au lieu suivant se place « le fardeau de Tyr, » mot qui signifie « angoisses : » ce fardeau consiste dans l'amertume de la pénitence, dans la fatigue de la continence, dans les souffrances du corps. Quoi donc? N'y a-t-il rien à souffrir dans ces exercices du corps, ou dans l'observance de la discipline régulière ? Et dans la continence ? Quoi de plus laborieux ? Quoi de plus difficile ? Quel bien conserve-t-on avec plus de périls, perd-on avec plus de facilité ? Il y a aussi une certaine angoisse de coeur, qui produit l'amour de soi : angoisse à laquelle est opposée la dilatation du coeur causée par l'amour de Dieu et du prochain. L'amour de soi procède de la propre volonté. Qui aime sa propre volonté a à charge la volonté d'autrui : aussi cherche-t-il ses intérêts et non ceux des autres. Fortement porté vers tout ce qui plait à son propre esprit, il est paresseux et lent pour tout ce qu'on lui prescrit. C'est de ces personnes que parle l'Apôtre : « Il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes (II Tim. III. 2) » Ils n'échapperont pas au poids de châtiment qui est marqué dans le fardeau de Tyr.

15. Le dernier fardeau est celui « des chevaux de l'Austen » L'Auster qui est un vent chaud, signifie le Saint-Esprit, comme vous le voyez au Cantique des cantiques. «Que l'Aquilon s'en aille, Auster, viens, souffle sur mon jardin ( Cant. IV. 16.) » Heureuse l'âme qui est la bête de somme de ce vent; qui est modérée par son frein, qui est soumise en tout à sa volonté. Oui, très-heureuse l'âme en qui règne le Saint-Esprit et dont il dirige toutes les actions, dont il règleles pensées, gouverne les mouvements et dispose les moeurs. C'est de ces âmes qu'il est écrit . « où était l'impulsion de l'esprit, là elles se dirigeaient lorsqu'elles marchaient. (Ezech. I. 12.) Le Prophète a dit : « Vous avez ouvert une voie à vos chevaux dans la mer. (Hab. III, 15) » Saint Paul était sur des chevaux de cet Auster, lui qui disait: « Nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui est de Dieu, afin que nous sachions ce que le Seigneur nous a donné (I. Cor. II. 12) » Et remarquez comment ce cheval de l'Auster est toujours conduit par le frein de l'esprit qui le gouverne. Cet esprit l'empêche d'aller prêcher en Asie; (Act. XVI. 7) il l'avertit de visiter la Macédoine ( Act. XX ). Il est excité à aller porter l'Évangile aux Athéniens, (Ibid. XVII), lié par ce même esprit, il se hâte vers Jérusalem. Vous voyez comme il est assis sur lui comme sur une monture pour ainsi parler, le retenant tantôt pour qu'il n'aille pas où il veut, tantôt le poussant afin qu'il se porte où veut l'Esprit. Que pensons-nous, mes frères? Ces animaux ne portent-ils aucune charge ? Ils sont les chevaux de l'Auster, ils sont donc chargés par l'Auster. De quel fardeau, demandez-vous? Entendez l'Apôtre : « La charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. (Rom. V. 5). » Quel poids l'Apôtre supporta-t-il en cette charité? Qu'il nous l'explique lui-même : « Qui est infirme sans que je sois avec lui ? qui est scandalisé sans que je sois brûlé (II. Cor. XI. 29). » Et encore : « J'ai une grande tristesse, et une douleur continuelle ronge mon cœur,à cause de mes frères suivant la chair ( Rom. IX ). » Celui qui est le cheval de l'Auster, est chargé de l'infirmité d'autrui, de l'inégalité, de la nécessité et de la perversité des hommes. Le besoin du pauvre, l'oppression de l'indigent, la misère de celui qui est malade, les tentations de celui qui a fait des progrès, les causes qui font tomber les âmes en défaillance, sont un véritable fardeau. C'était une charge pour l'Apôtre, que la tribulation du peuple, la désolation des orphelins, le gémissement des veuves, l'affliction des captifs. N'est-ce pas ce poids qui pesait sur le bienheureux Paul et le faisait descendre du secret des cieux au chevet des infirmes ? Et vous aussi, mes frères, qui avez fui de l'Aquilon du milieu de Babylone et habitez déjà la terre de l'Auster, « supportez mutuellement votre fardeau, et ainsi, » comme un cheval de l'Auster, « vous accomplirez la loi de Jésus-Christ (Gal. VI. 2. ) » Il n'est assurément pas un cheval de l'Auster, celui qui néglige de porter le fardeau de son frère, les infirmités morales et physiques que nous avons rappelées, comme nous l'avons pu dans ces fardeaux.

16. En outre, mes frères, nous pouvons trouver que par les chevaux de l'Auster, sont exprimés ceux qui reçoivent les dons du Saint-Esprit, non à cause de leur mérite, mais pour le ministère qu'ils ont à remplir comme sont les dons de prophétie, de guérisons, etc. Ceux qu'ils ordonnent sont ordonnés, ceux qu'ils maudissent sont maudits, et bénis ceux qu'ils bénissent, liés ceux qu'ils lient, absous ceux qu'ils absolvent : si pourtant tout cela se fait selon les règles de l'Eglise et non selon les saillies de l'humeur particulière. C'est ainsi que Balaam bénit le peuple de Dieu (Num. XXIV.), que l'impie Caïphe prophétisa, (Joan. XII) que l'exécrable Judas opéra des miracles comme les autres apôtres (Math.) De la vient que beaucoup se lèveront au jour du jugement et diront: « N'avons-nous point prophétisé en votre nom, et opéré beaucoup de miracles? et alors je leur déclarerai, » dit le Seigneur, « je ne vous connais pas (Math. VII. 22). » Ces personnes, il ne faut pas les appeler des hommes, mais bien des animaux; elles ne servent pas Notre Seigneur Jésus-Christ, elles ne sont esclaves que de leur ventre : elles désirent les biens de la terre et méprisent ceux du ciel. Elles seront punies misérablement par ce fardeau, dont Isaïe menace terriblement les chevaux de l'Auster.

17. Nous avons rompu, dans la mesure de nos forces, ce pain d'orge; mais parce que nous nous sommes pressés en le rompant, plusieurs morceaux sont tombés. Vous qui avez des loisirs, vous que le Christ a mis et gardés à l'abri des occupations qui absorbent, recueillez ces fragments, de crainte qu'ils ne se perdent, Que chacun s'examine lui-même, qu'il considère quel fardeau il porte, et craint de porter dans l'avenir. S'il gémit sous le « fardeau de Babylone, » qu'il le déteste et le rejette; de peur que s'il se conforme à ses oeuvres, il ne partage son châtiment. Placé sous le joug des « Philistins, » qu'il veille à ne pas s'enivrer de leurs potions, et à ne pas imiter la faute qu'il fait commettre pouf échapper à la punition qu'il attire. Qui se sent accablé sous le « fardeau de Moab, » satisfasse aux nécessités du corps, de sorte que Nabuzardam ne détruise pas Jérusalem (IV Reg. XV), et qu'il ne contente pas la chair au point de brûler éternellement avec elle. Mais si le « poids de Damas» fait courber ses épaules, qu'il prenne garde de ne pas porter les mains sur lui, et, semant dans la chair, d'en récolter la corruption. Si le « joug de l'Égypte » lui fait sentir son poids, qu'il rejette les oeuvres de ténèbres, et se revête des armes de la lumière, dans la crainte que, s'il se livre de gré aux ténèbres intérieures, il soit tourmenté, contre son désir, dans les ténèbres du dehors. Si le joug « de la mer déserte, » l'afflige de ses persécutions mauvaises, qu'il ne défaille ni ne s'abatte, et qu'il ne souffre point, à cause de son impatience, ce que les ennemis lui auront fait subir par malice. Que si le fardeau « de Duma, » c'est-à-dire du silence, le rend inquiet, ou si la honte et la confusion l'empêchent d'avouer ses fautes, qu'il redoute le poids du châtiment dont le Prophète menace ceux qui gardent un silence si coupable. Mais si, écrasé sous le « fardeau de l'Arabie, » il craint la mort, qu'il suive en cela l'instinct de la nature, mais qu'il ne la redoute point à cause de l'état de sa conscience, pour n'être lias soumis au joug de l'Arabie et écrasé avec elle, sous le poids de la damnation éternelle. Que si gémissant sous le fardeau « de la vallée de la vision, » il combat contre la vanité, qu'il prenne garde à ne pas tomber du mont de la contemplation dans la vallée de l'erreur, pour y être anéanti du poids que le Prophète décrit dans la charge de cette même vallée. Que si courbé sous le «fardeau de Tyr, » à cause des travaux et des douleurs présents, il tombe dans le désespoir, qu'il prenne garde avant tout à l'étroitesse de la volonté propre, mais que, le coeur dilaté, il marche avec reconnaissance dans les sentiers étroits de cette vie, et évite ainsi le poids éternel de misère dont Tyr est menacé Enfin, si, accablé de chagrin, il succombe sous « le fardeau des chevaux de l'Auster, » qu'il pense et sache que s'il repousse le fardeau de la charité, il portera à juste titre le fardeau de la damnation.

18. Je crois aussi que l'ordre qui harmonise entre eux ces divers fardeaux n'est pas sans mystère; ce n'est pas sans raison,'qu'en premier lieu se trouve le fardeau de Babylone, qu'à la seconde place est celui des Philistins, et ainsi des autres. En effet, si la cupidité, fardeau de Babylone, et racine de tous les maux (Tim. VI, 10), n'est d'abord expulsée de nos cœurs, d'aucune façon nous ne pourrons évier ou surmonter les autres fardeaux, ni parvenir au sommet de la vertu. Et cette expulsion se réalise ou dans ceux qui renoncent pleinement au siècle, ou dans ceux qui usent du monde, comme s'ils n'en usaient pas, ou qui vivent comme n'ayant .rien, et possédant tout. Ce premier ennemi vaincu, ou chassé, « nous n'avons plus à lutter contre la chair et le sang, mais contre les gouverneurs du monde de ces ténèbres, contre les esprits de malice, répandus dans les cieux (Eph. VI, 12). » Mais jusqu'à ce que « celui qui ne souffre pas que nous soyons tentés au dessus de nos forces, mais qui, avec la tentation, nous fait trouver du progrès, afin que nous puissions la soutenir ( I Cor. X, 13), » ait enlevé ou affaibli ce fardeau, la nécessité de ce corps charnel nous appesantira, nécessité dont il est aussi impossible d'observer les bornes, que difficile de les connaître. Il est donc nécessaire, qu'après avoir pris feu, nos aiguillons naturels nous fatiguent, et si on ne leur résiste, qu'ils nous entraînent à des choses illicites. Que si les Philistins réprimés, la nécessité corporelle, comme à Moab, est ramenée à la mesure et à la tempérance, et l'aiguillon de la chair, vaincu comme Damas; aussitôt les erreurs et les blasphèmes, semblables aux ténèbres d'Égypte se répandront sur les yeux de la chair, jusqu'à ce qu'elles disparaissent devant les éclats de la lumière de la sagesse, et que de suite arrive la mer déserte, c'est-à-dire l'envie de la malice des pervers. Quand ces attaques cessent, comme tout paraît tranquille pour l'âme, le repos lui-même ne peut être à l'abri de l'esprit de paresse, comme venant du fardeau de Duma. Après l'avoir chassé par le travail, la prière et par la lecture, arrive le fardeau de l'Arabie, c'est-à-dire la crainte de la mort. Cette frayeur, surmontée par la vertu de la foi, et le sentiment de la bonne conscience, la vanité chargera le fidèle arrivant à la perfection. La vanité, vaincue par une profonde humilité, il ne lui restera plus que d'être chargée, comme les chevaux de l'Auster, des nécessités d'autrui.

19. Que ce que nous venons de dire de ces fardeaux suffise. En ce temps de grâce, Notre Seigneur en a enlevé quelques-uns de dessus nos épaules, il en adoucit, il en diminue, il en arrange d'autres. Tout cela, il l'opère selon l'abondance de sa miséricorde, dont la présence comme celle de l'huile fait pourrir le joug de la domination du démon. Qui néglige les jours de la miséricorde, doit redouter le temps du jugement, parce que celui qui nous a rachetés dans sa miséricorde, nous jugera dans sa justice. C'est pourquoi, mes frères, chantons au Seigneur la miséricorde et le jugement. C'est-à-dire la miséricorde que notes éprouvons, et le jugement que nous attendons. Embrassons l'une, redoutons l'autre, afin que dévots ici, nous soyons en sûreté devant le tribunal suprême, avec le secours de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen.

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