AELRÈDE/ENFANT-JÉSUS
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TRAITÉ D'AELRÈDE, ABBÉ DE RIEUVAL, SUR L'ENFANT-JÉSUS ÂGÉ DE DOUZE ANS. Sur l'Évangile du Seigneur, dans l'Octave de l'Épiphanie: Quand Jésus eut douze ans (Luc. 2).

1. Vous voulez, très-cher Fils, que du passage de l'Évangile, relatif à l'enfant Jésus, âgé de douze ans, je tire quelques sujets de pieuses méditations, aliments du saint amour, et que je vous les adresse remises sous l'écorce de la lettre, d'où vous aurez soin de les tirer. Votre envoyé parlait encore, et de suite, j'ai senti dans la moëlle de mon coeur, avec quel grand sentiment d'affection votre fraternité m'adressait cette demande. Soudain je me suis rappelé le lieu où j'étais, et les impressions que produisirent sur moi les paroles de ce passage, lorsqu'on le lisait ou lorsqu'on le chantait. Je me suis retourné, malheureux que je suis, et j'ai vu à quelle grande distance j'avais laissé derrière-moi ces jours heureux et ces moments fortunés. Comme le poids des occupations et des sollicitudes m’a entraîné loin de ces heures délicieuses. J'en suis à un tel point que, dans mon angoisse, je me nourris de ce qu'alors mon âme ne voulait pas toucher. Je m'en suis souvenu, et j'ai répandu mon âme en moi; quand, étendue sur ma tête, la main du Seigneur a touché mon coeur, et l'a oint de l'huile de sa miséricorde. Par la manière dont vous m'interrogez, vous montrez ce que votre affection fait briller en moi de lumière et d'éclat, vous voulez que je vous marque où se trouvait l'enfant Jésus, durant les trois jours pendant lesquels sa mère le cherchait; qui lui donnait l'hospitalité, comment il se nourrissait, en compagnie de qui il se trouvait, à quelles occupations il se livrait ? Je sens, mon Fils, avec quelle familiarité, quelle affection et quelles larmes, dans vos saintes oraisons, vous adressez ces questions à Jésus lui-même, lorsque la douce image de ce suave enfant, d'un tendre Père, se place devant les yeux de votre coeur ; lorsque vous vous dépeignez, par une sorte d'imagination spirituelle, ce très-beau visage; lorsque vous sentez que ces yeux très-doux et très-suaves vous lancent des regards plus délicieux. Alors, il me semble que vous vous, écriez : O tendre enfant, où étiez-vous ? où vous teniez-vous caché ? qui vous donnait l'hospitalité? quelle était votre société? Étiez-vous au ciel ou sur la terre ? Dans cet intervalle de temps, restiez-vous dans quelque maison, on bien, retiré en quelque lieu avec les enfants de votre âge, leur expliquiez-vous les secrets de vos mystères, selon votre parole renfermée dans l'Evangile : » Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les écartez point (Matth XIX, 14). » Heureuses, s'il en fat ainsi, heureuses ces créatures privilégiées à qui, durant tant de jours, vous avez montré votre présence avec tant de familiarité.

2. Mais d'où vient, mon doux Seigneur, que vous ne montriez point de compatissance à votre très-sainte Mère, qui vous cherchait, qui gémissait et soupirait. Elle et votre Père marchaient sur vos traces avec inquiétude. Et vous, ô notre très-douce maîtresse, pourquoi étiez-vous à la recherche d'un enfant que vous saviez être Dieu ? Redoutiez-vous qu'il fût en proie à la faim, au froid, ou exposé aux attaques de quelqu'enfant de sou âge ? N'est-ce pas lui qui nourrit toutes les créatures, et qui donne des habits plus beaux que ceux de Salomon, ou « l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et que demain l'on met au four (Matth. VI, 30) ? » Et même, ô ma souveraine, laissez-moi vous le dire, pourquoi avez-vous perdu si facilement votre très-cher Fils, pourquoi l'avez-vous gardé avec si peu de soin, et avez-vous remarqué si tard, qu'il manquait? Que Jésus daigne m'inspirer lui-même ce qu'il a répondu en paroles intérieures et spirituelles à ces demandes et à cette ardeur, afin qu'après avoir connu ses réponses, je vous les écrive, et vous les exprime à mon tour.

3. Voyons cependant, si cela vous plaît, pourquoi le Seigneur Jésus, né à Bethléem, se cache en Égypte, est nourri à Nazareth, et monte de là, âgé de douze ans, au temple et à la ville principale, non pas seul, mais dans la conduite de ses parents. Pourquoi tous ces détails? Assurément, parce que Jésus est mon chef, mon médecin et mon maître. Comme notre chef, « il s'est élancé, semblable à un géant, pour fournir sa carrière, parce que son point de départ est du haut des cieux (Psal. XVIII, 6), » et il descend jusqu'à Bethléem. C'est là, qu'exhalant des parfums célestes, il plaça son refuge dans les ténèbres, c'est-à-dire dans l'Égypte. Et après avoir répandu la lumière de la grâce céleste, sur les hommes assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, il illustra aussi Nazareth de sa présence. Et ainsi, devenu Nazaréen, il entre dans le temple comme un enfant qui apprend, et non comme un maître qui enseigne, écoutant et questionnant, et en cela, ne s'émancipant nullement de la conduite de ses parents. Ainsi, Seigneur, vous précédez les malheureux, vous guérissez les malades, montrant cette échelle aux hommes, pour les faire monter, et aux exilés cette voie de retour. Qui me donnera, ô bon Jésus, de m'attacher à vos vestiges et de courir après vous, de telle sorte, que je vous saisisse enfin? Je suis ce fils prodigue qui ait pris devers moi ma fortune. Ne voulant point conserver ma force pour votre service, je suis allé dans une région éloignée, région bien différente, je suis devenu semblable aux animaux sans raison. Là, j'ai dissipé tous mes biens, par ma conduite mauvaise, et j'ai éprouvé le besoin. Pauvreté bien grande, qui n'avait pas un morceau de pain, et que la nourriture des pourceaux ne soulagea pas! Suivant les animaux les plus immondes, j'ai erré dans la solitude, dans une région desséchée, ne trouvant pas la trace d'une habitation. Dans ce malheur, mon âme altérée et affamée a défailli, et s'est écriée : « Que de mercenaires, dans la maison de mon Père, ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim (Luc. XV, 17) ! » Quand j'ai crié de la sorte vers le Seigneur, j'ai été exaucé, et il m'a conduit par un droit chemin, vers une maison d'habitation; et quelle est cette maison, sinon celle qui est remplie de pain, et qu'on appelle « maison de pain, » c'est-à-dire Bethléem ? Que vos miséricordes vous glorifient, Seigneur, parce que vous avez rassasié l'âme qui était dans l'indigence, et l'avez remplie de biens dans sa faim, lui donnant ce pain qui est descendu du ciel, et, placé dans une crèche, vous êtes devenu la nourriture des animaux spirituels.

4. Le commencement de la conversion, et comme le début d'une sorte de naissance spirituelle, pour devenir conforme au divin enfant de Bethléem, c'est de porter les livrées de la pauvreté, c'est de devenir comme un animal devant vous, Seigneur, afin de jouir des délices de votre présence. Mais parce qu'il est écrit : « Mon Fils, vous vous êtes mis au service de Dieu,» tenez ferme, « et préparez votre âme à la tentation (Eccl. II, 1). » Le Seigneur Jésus nous dérobe sa face momentanément, non pour se retirer, mais pour se voiler. C'est alors l'Égypte, alors les ténèbres, alors le trouble. Assis dans les ténèbres, et à l'ombre de la mort, tristement privés de la joie que nous avions goûtée, liés et enchaînés dans le fer, c'est-à-dire par la dureté de notre propre coeur, il faut que dans notre tribulation, nous criions vers le Seigneur et qu'il nous délivre de nos nécessités. Dissipant à la lumière de la consolation les obscurités de cette épreuve, et rompant par la grâce de la componction les chaînes de notre dureté intérieure, d'un visage plus serein, il nous précède à Nazareth, afin de nous faire goûter douze années de délices, nourris au milieu des fleurs, des Ecritures et des fruits des vertus. De même qu'en nous est conçu et naît le Seigneur Jésus, de même il croit et est nourri dans nos coeurs, jusqu'à ce que nous arrivions tous à l'âge de l'homme parfait et à la mesure de l'âge de plénitude du Christ (Eph. IV, 13).

5. « Jésus donc ayant atteint douze ans, ses parents montant à Jérusalem, selon la coutume du jour de fête, à leur retour il resta à Jérusalem. » D'abord ne négligeons pas de goûter l'étonnante suavité de ce récit. Il faut savoir que la coutume des Juifs, lorsqu' ils montaient au temple pour le jour de fête, était de marcher, hommes et femmes séparés, pour éviter toute souillure, la loi du Seigneur prescrivant que ceux-là seuls assistassent aux solennités qui étaient purs. Aussi il est croyable que l'enfant Jésus, durant ce trajet, ménagea la douce jouissance de sa société tantôt à son Père et à ceux qui voyageaient avec lui, tantôt à sa mère et aux femmes qui l'accompagnaient. Pensons donc combien grande fut leur félicité en considérant durant tant de jours sa face, et en entendant ses paroles plus douces que le miel ; en voyant éclater dans cet homme et cet enfant, des signes d'une vertu céleste, et se montrer dans les entretiens qu'on avait avec lui la profondeur d'une sagesse salutaire. Les vieillards s'extasient, les jeunes gens sont dans l'admiration et les enfants de son âge sont effrayés par la gravité de sa conduite et le poids de son langage. Je crois que sur son très-beau visage, s'épanouit avec un si grand charme la grâce céleste, qu'il attirait les regards de tous, provoquait leur attention, et excitait leur affection. Voyez, je vous en prie, comment chacun le prend, comment chacun l'attire. Les vieillards l'embrassent, les jeunes gens l'étreignent, les enfants le suivent. Quelles larmes versent ces derniers, lorsque les hommes le retiennent plus longtemps ? Quelles plaintes font entendre les saintes femmes lorsqu'il reste un peu plus avec son Père et ses compagnons de route ? Je crois que chacun s'écrie au fond de son coeur : « Qu'il me baise d'un . baiser de sa bouche (Cant. I. 1) ! Et à ces enfants avides de sa présence, mais n'osant pas pénétrer dans la réunion des vieillards, s'applique facilement cette parole : « Qui me donnera, mon frère, qui sucez les mamelles de ma mère de vous rencontrer dehors et de vous embrasser ? »

6. Tous ces pèlerins se dirigeant vers la cité sainte dans les sentiments d'une telle joie, contemplez, je vous en supplie, la pieuse et admirable jalousie qui existait entre chaque famille, toutes réclamant à la fois la douce présence de l'enfant-Dieu. Heureuse celle qui l'emporta. C'est peut-être pour ce motif que lorsqu'on revenait, tout étant achevé, « l'enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses parents ne le connurent pas. » Chacun pensait qu'il se trouvait avec d'autres, car tous l'aimaient beaucoup, tous le voulaient. Ses parents ne s'aperçurent point de son absence, jusqu'à ce qu'ayant fait un jour de voyage , ils le cherchèrent parmi leurs parents; et leurs amis dans toutes les familles qui étaient venues avec eux. Et ne l'ayant point

trouvé, ils revinrent à Jérusalem . or après trois jours ils le rencontrèrent dans le temple. Pendant ce laps de temps, où étiez-vous; ô bon Jésus. Qui vous donna à boire et à manger ? Qui prépara votre couche ? Qui ôta votre chaussure ? Qui oignit et baigna vos jeunes membres ? Je sais assurément que comme vous avez volontairement pris notre infirmité, de même quand vous le voulez vous déployiez votre propre vertu; et que, lorsque cela vous plaisait, vous n'avez eu nul besoin que l'on vous rendît ces services? Où étiez-vous donc, ô Seigneur Jésus? On peut avoir à ce sujet des pensées, former des conjectures, hasarder des opinions ; il n'est permis à personne d'avancer des affirmations téméraires. Que dirai-je, ô mon Dieu ? Est-ce que pour vous conformer en tout à notre pauvreté et supporter en votre personne les misères de la nature humaine, comme un indigent, vous mendiiez votre existence de porte en porte ? Qui me donnera de prendre part à ces morceaux de pain quêtés de la sorte, ou du moins de m'engraisser des restes de ce repas?

7. Mais, pour nous élever à des secrets plus profonds, peut-être le premier jour se présenta-t-il devant la face de son Père, non pour s'y asseoir, mais pour y consulter la volonté divine, selon l'ordre de la nature qu'il avait prise. Ce sentiment n'a rien d'absurde, si l'on prend garde que le Fils de Dieu, dans la nature divine co-égal et consubstantiel au Père et au Saint-Esprit, avait arrêté à cet égard des résolutions communes avec eux; mais que dans la forme de serviteur qu'il avait prise, l'homme consultait le Dieu, le petit recourait au grand, non pour apprendre, ce que selon la forme de Dieu il avait connu de toute éternité avec le Père, mais afin d'offrir en toutes choses à son Père l'obéissance et l'humilité. C'est là, dans cette retraite cachée du Père qu'il est question de recevoir le baptême, de choisir les disciples, d'établir l'Evangile, d'opérer des miracles, et enfin de souffrir la passion et de ressusciter dans la gloire. Tout étant disposé selon le bon plaisir divin, le jour suivant il admit les anges et les archanges à contempler la douceur de son visage, et en leur rapportant que les brèches faites à l'antique société des habitants des cieux seraient bientôt réparées, il réjouit toute la cité de Dieu. Le troisième jour, se mêlant au choeur des patriarches et des prophètes, il leur fit voir dans l'éclat de sa présence tout ce qu'ils avaient entendu dire au saint vieillard Siméon. Et de la sorte il calmait leur impatience par la promesse de la rédemption prochaine, et les rendait tous et plus joyeux et plus calmes.

8. Avec raison donc, après trois jours, on le trouve au milieu des docteurs et des vieillards, afin que comme, autant qu'il nous le semble, il avait dévoilé aux anges et aux saints dépouillés de la chair la pensée de la bonté de son Père pour la restauration des hommes, de même il commença à révéler dans le temple de Jérusalem le lieu le plus sacré de tous, et à ceux d'abord qui y conservaient ; dans les Saintes-Ecritures, le trésor très-précieux de cette promesse, en écoutant et en questionnant, et ensuite en découvrant les mystères les plus sacrés. « Tous étaient émerveillés de sa prudence et de sa réponse. » Cette leçon d'humilité et de respect a été donnée aux enfants et aux jeunes gens pour leur apprendre à se taire au milieu des anciens, à écouter, à interroger et à s'instruire. Indiquez-moi, ô maîtresse très-chérie; mère de mon Seigneur, quelles furent vos pensées, quels votre saisissement et votre joie, lorsque vous trouvâtes votre Fils, non parmi les enfants, mais dans l'assemblée des docteurs ; lorsque vous aperceviez tous les yeux ouverts sur lui, toutes les oreilles tendues pour saisir ses réponses : alors que tous, petits et grands, savants et ignorants, s'entretenaient de sa sagesse et de ses répliques. « J'ai rencontré, dit-elle, celui que chérit mon âme ; je le tiendrai et je ne le laisserai point aller. » Saisissez, ô mon aimable souveraine, saisissez celui que vous aimez, précipitez-vous à son cou, étreignez-le, embrassez-le, et dédommagez-vous, par vos caresses multipliées, de son absence de trois jours. « Mon Fils, que veut dire que vous ayez agi de la sorte ? Voici que votre Père et moi tout contristés nous vous cherchions (Luc. II. 48).» Je vous le demande encore, ô Notre-Dame, pourquoi êtes-vous attristée? Je crois bien que vous ne redoutiez ni la faim, ni la soif, ni la détresse pour cet enfant que vous saviez être Dieu ; seulement, vous vous plaigniez de ce que, même pour peu de temps, les ineffables délices de sa présence vous avaient été enlevées. Le Seigneur Jésus est, en effet, si doux pour ceux qui le goûtent ; il est si ravissant pour ceux qui le voient si suave à ceux qui l'embrassent, que la moindre de ses absences est le sujet d'une très-vive douleur.

9. « Pourquoi me cherchiez-vous? Ne savez-vous pas qu'il faut que je me trouve en ce qui regarde mon Père ? » Par ces paroles, il commence à découvrir le secret des mystères célestes dans lesquels il avait vécu durant ces trois jours. Pour donner un exemple plus formel et plus excellent d'humilité, d'obéissance, d'abnégation de sa volonté propre et de soumission à la volonté des anciens, négligeant des entretiens si élevés, si utiles et si nécessaires, il s'incline devant leurs désirs, et, comme l'Evangéliste le dit. « il descendit avec eux et il leur était soumis. Mais que veut dire ce qu'ajoute le même auteur sacré, « qu'ils ne comprirent pas la parole qui venait d'être dite ? » Je ne crois pas que ceci concerne Marie, qui par là-même que l'esprit vient en elle et que la vertu du Très-Haut la couvre de son ombre ne peut ignorer aucun des projets de son fils mais qu'ils ne sussent ou ne comprissent rien à sa parole. Marie qui en savait et en comprenait le sens, « les conservait toutes et les repassait en son cœur. » Elle les conservait dans sa mémoire, elles les ruminait en son esprit et les rapprochait de tout le reste qu'elle avait vu ou entendu de son divin Fils. Ainsi cette très-heureuse vierge, dans sa miséricorde, pourvoyait à ses besoins, et veillait à ce que des paroles si douces, si salutaires, si nécessaires ne se perdissent point, par quelque négligence, et ne lussent ainsi ni écrites ni prêchées, au grand détriment des générations futures qui ainsi auraient été privés d'une manne spirituelle si délicieuse. Vierge très-fervente, elle conserva donc tout avec fidélité, se tut avec pudeur, le révéla au moment opportun et le confia, pour être prêché, aux saints apôtres et aux disciples.

10. Quant aux paroles qui suivent: « Jésus progressant en âge, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes, » on a émis à ce propos, bien des sentiments, il ne nous appartient pas de les juger. Les uns ont pensé que l'âme de Jésus-Christ, depuis qu'elle a été créée et élevée vers Dieu, a eu une sagesse égale à celle de Dieu. Les autres, comme s'ils craignaient d'égaler la créature au Créateur, ont dit qu'il avançait aussi bien en sagesse qu'en âge : ils se fondent sur l'autorité de l'Evangile, qui assure que « Jésus progressait en âge, en sagesse et en grâce.» Il n'est pas étonnant, ajoutent-ils, qu'on assure qu'il est d'une sagesse moindre, lorsqu'avec beaucoup de raison on proclame qu'il fut mortel et passible et, conséquemment d'une béatitude moins parfaite. Que chacun pense de ces sentiments ce qu'il voudra, pour moi, il me suffit de savoir et de croire, que le Seigneur Jésus, depuis qu'il ne forma avec Dieu qu'une seule personne, fut un Dieu complet, et que par suite il fut une souveraine sagesse, une souveraine justice, une béatitude souveraine, et une puissance achevée, et que tout ce que l'on peut dire substantiellement de Dieu, on le put dire de Jésus-Christ, même lorsqu'il était dans le sein de sa mère, ceci n'est le sujet d'aucun doute. Ce n'est pas à dire qu'avant la résurrection, nous lui enlevions d'être mortel ou passible, car nous reconnaissons qu'il fut homme réellement, et non d'une manière fantastique, et qu'il posséda véritablement la nature humaine selon laquelle il grandissait en âge. Grandit-il en sagesse? que le décident ceux qui se disputent à ce sujet.

11. Pour vous, mon fils, ce que vous cherchez, ce ne sont pas les questions, c'est la dévotion. ce n'est pas ce qui occupe la langue, mais ce qui excite l'âme. Aussi, négligeant ce qui appartient à l'histoire, attachons-nous à découvrir le sens spirituel comme daignera nous le donner celui dont nous parlons. Le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu: il ne peut varier, il ne peut changer, comme ledit David: « Vous êtes toujours le même et vos années ne s'épuiseront jamais (Psalm. CI. 27 ) Ce Dieu éternel, affranchi du temps, immuable, est devenu selon notre nature muable et soumis au temps, afin d'ouvrir une voie aux créatures changeantes vers l'éternité et l'immortalité, au moyen de la nature changeante qu'il a prise pour nous, en sorte que, dans le souvenir, se trouvât et la voie pour vous élever, et la vie vers laquelle nous aurons à tendre, et la vérité qui serait l'objet de nos délices, ainsi qu'il le dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie (Joan. XIV. 6). » Ce grand Dieu qui subsistait donc toujours dans sa propre nature, est né petit enfant selon la chair; il progressa dans certains espace de temps, et il crût, selon la chair, afin que nous petits enfants par la raison, plus que cela, presque des riens, nous naquissions spirituellement et par des raisons spirituelles nous fissions des progrès, et subissions des accroissement. Son progrès corporel est donc notre avancement spirituel; et ce qu'il fit à tous les âges, ainsi que les Ecritures nous le marquent, se trouve spirituellement pratiqué à chaque sorte de progrès par ceux qui avancent régulièrement. Que sa nativité corporelle soit donc l'exemple de notre naissance spirituelle, c'est-à-dire d'une sainte conduite ; que la persécution qu'Hérode lui fit souffrir soit l'image de la tentation qu'au début de notre conversion le démon nous fait supporter : que son éducation à Nazareth exprime notre progrès dans la vertu. Dans le premier de ces mystères l'enfant prodigue, mourant de faim, est invité à la maison du pain, du pain cuit sous la cendre et non de pure farine, pour lui apprendre à manger la cendre avec son pain, et à mêler ses larmes à sa boisson. Car le pain de vrai froment, pur, sans cendre, sans azyme, sans paille, c'est celui dont il est dit: «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu (Joan. I. 1). »

12. Mais qui est propre à cela ? c'est le pain des anges : les raisins verts n'ont pas altéré leur palais; aussi ils goûtent et voient parfaitement combien le Seigneur est doux. Mais afin que l'homme mangeât le pain des anges, prenant les pailles de notre pauvreté, les cendres de notre mortalité, le ferment de notre infirmité, le pain des anges s'est fait homme, celui qui est grand est devenu petit, le riche s'est fait pauvre; afin que vous deveniez petits, par l'humilité, vous qui êtes grands à vos yeux ; que vous deveniez pauvres en renonçant à vos biens, vous qui êtes riches en désirs cupides ; pour que vous n'ayez point de placé dans l'hôtellerie pour naître spirituellement, en ne vous appuyant point sur votre propre volonté, sur votre sentiment, sur votre science ou votre industrie, mais sur le jugement d'autrui. Vous mangerez votre pain avec la cendre lorsque « le Seigneur vous nourrira du pain des larmes et vous donnera pour boisson une mesure de larmes ( Psalm. LXXIX. 6). » Comme vous naissez en Jésus-Christ, ainsi Jésus-Christ naît en vous. Hérode, c'est-à-dire le démon, se trouble de ce que Jésus-Christ envahit son empire; il ne voit pas d'un oeil indifférent son domicile devenu le séjour du Christ. Il agite le glaive, il tend l'arc, et, par cet instrument; prépare des moyens de mort, afin de percer de ses flèches dans l'obscurité celui dont le coeur est droit. Il enflamme la chair par ses aiguillons naturels, il agite l'esprit de pensées nuisibles, il fait périr, sous ses tentations nombreuses, les pensées des enfants qui, auparavant, suçaient le lait avec suavité. Alors Jésus paraît s'être dérobé à vous, jusqu'à ce qu'Hérode étant mort, non par vos efforts mais par l'effet de la miséricorde divine, il revient en plus grande tranquillité et attend votre arrivée à Nazareth pour vous y rencontrer. Car après la tentation, il faut que vous vous appliquiez à gravir avec allégresse d'esprit la carrière de la vertu et des exercices spirituels, allant comme vers Nazareth, qui veut dire fleur; parce que, comme la fleur n'est pas le fruit, mais est le principe qui le produit, de même ces exercices ne sont point de pures vertus, quoique avec le secours dé Dieu, ils procurent de véritables vertus. De là il faut monter à Jérusalem, de la manière convenable et en temps opportun.

13. Jésus, en effet, âgé de douze ans, alla à Jérusalem. Selon le langage allégorique, Jésus alla de Nazareth à Jérusalem, quand, abandonnant la Synagogue, il montra dans sa beauté, sa face à l'Église des nations. Il avait, par une belle analogie, douze ans alors; venu non pour détruire la loi, mais pour l'accomplir, il avait accru le nombre dix, qui représente la loi, du nombre deux, qui figure la perfection évangélique : parole abrégée, mais perfectionnant et rendant parfait sur la terre, et contenant la loi et les prophètes dans le double précepte de la charité.

14. « L'enfant Jésus demeura donc à Jérusalem, et ses parents ne le connurent pas.» Le Christ est encore dans l'Église, et les Juifs, c'est-à-dire ses parents selon la chair, l'ignorent. Joseph se trouve encore dans l'Égypte, la langue des Égyptiens et non celle des Juifs le nomme Sauveur du monde, il distribue aux Égyptiens, c'est-à-dire aux gentils, le froment de la sagesse, et ses frères, au milieu des Chananéens, c'est-à-dire des esprits immondes, meurent de faim. « Ils le croyaient dans le cortège. » Qu'est-ce que ceci? Encore, ô Juifs, vous croyez que le Christ est dans vos rangs, quand déjà, selon votre prophète Jérémie (Jerem. XII. 7), il a quitté la maison, abandonné son héritage : parce que cet héritage est devenu pour lui, comme une caverne de lionnes. Par quelles marques, par quels mystères, par quels sacrements, est-il dans votre assemblée? Où est le temple, où le sacrifice perpétuel, où le sacerdoce, où est cet autel qu'il ne vous était permis d'établir que dans Jérusalem seulement? où est ce feu toujours brûlant qui, en s'éteignant, faisait cesser tons les holocaustes, qui ne devaient point brûler d'une flamme étrangère? Vous n'avez donc rien de tout cela, ou bien si vous avez la prétention de l'avoir, vous ne l'avez point selon le précepte de Dieu, et par conséquent vous n'avez point le Christ. En tout cela, selon les mystères prophétiques, vous aviez jadis le Christ : mais à la venue de celui que ces mystères figuraient, les images ont été enlevées, et c'est en vain qu'après son arrivée, vous fondez en elles quelque espérance. O étonnante perversité ! ô prodigieux aveuglement! Ne remarquant rien de ceci, les Juifs croient encore le Sauveur dans leur cortège, et ils le cherchent parmi leurs parents et leurs amis. Qui cherchez-vous, ô Juifs, qui cherchez-vous ? Déjà « la pierre s'est détachée de la montagne sans mains d'homme (Dan. XII. 45), » elle a rempli toute la terre et vous la cherchez encore? Voilà que, dispersés par tout l'univers, vous heurtez le Christ en tous lieux et vous le cherchez encore ? Au milieu de toutes les nations, résonne votre « amen, » retentit votre « alleluia, » se répète votre « hosanna, » et vous cherchez encore? « Il a placé sa demeure dans le soleil, personne ne se dérobe à sa chaleur (Psalm. XVIII. 6), et vous cherchez encore? Vous le cherchez parmi vos parents et vos connaissances. Vous le cherchez dans Isaïe, et, comme il le dit lui-même « le boeuf a connu celui à qui il appartient, et l'âne, l'étable de son maître, Israël ne m'a pas connu : mon peuple ne m'a pas compris (Isa. I. 3); » aussi vous ne le trouvez pas. Vous le cherchez dans les psaumes de David, mais, selon ce prophète, votre table est devenue un piège pour vous, aussi vous ne le trouvez pas. « Vos yeux sont voilés afin qu'ils ne voient pas, et vos dos sont courbés (Psal. LXVIII, 24). » Vous le cherchez en Jérémie, mais, à son témoignage, les «prêtres ignorent la loi, ils ne connaissent pas le voyant (Jer. II. 8). » Aussi vous ne le trouverez point. Vous le cherchez en Moïse, mais jusques à ce jour, quand vous le lisez, vous avez un voile placé sur votre coeur; aussi vous ne le trouvez pas.

15. « Revenez donc, ô Sunamite, revenez » à Jérusalem et vous le trouverez. On annonce à Jésus, que sa mère et ses soeurs sont à la porte, le demandant : est-ce qu'il sort? Mais vous, entrez plu!ôt et vous le rencontrerez. « Et étant revenus, dit le texte sacré, ils le trouvèrent après trois jours dans le temple. » Quand même les enfants d'Israël seraient nombreux comme le sable de la mer, le reste se convertira; ce qui restera encore de Jacob retournera au Dieu fort. Quand ? Après trois jours. O temps désirable, où ;Israël connaîtra son Dieu et sera saisi de frayeur devant David son roi; heureuse époque ou gentilité et judaïsme ne formeront qu'un peuple qui montera de la terre ? (Ose. III. 4.) Quand se réalisera cet événement, ô bon Jésus, quand regarderez-vous votre chair, ceux qui, dans votre pays ont dans les veines le même sang que vous, car personne n a sa chair en haine? Rompez, Seigneur, à ces âmes affamées votre pain, et réunissez en votre maison tant d'indigents et de vagabonds. Combien de temps le malheureux Caïn se ra-t-il errant et banni sur la terre qui ouvrit son sein, et reçut votre sang, ô véritable Abel, que versèrent ses mains ! Ne lui avez-vous pas rendu sept fois le châtiment de son crime, puisque partout le plus grand sert au plus jeune; puisque partout un joug écrase et un glaive épouvante, et nul ne rachète ou ne délivre ? Je sais qu'enfin ils se convertiront, et qu'ils éprouveront la faim comme des chiens, mais ce sera le soir. Car, après trois jours ils le trouvèrent dans le temple.

16. Le premier jour, où Notre Seigneur Jésus-Christ, entré dans na notre Jérusalem, se cacha de la Sygnagogue sa mère et des Juifs ses frères, fut la prédication des apôtres parmi les Gentils, comme saint Paul le dit aux Juifs eux-mêmes : « Parce que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici que nous allons vers la gentilité (Act. XIII. 46). » En ce temps, la lumière céleste brilla dans les coeurs jusqu'alors ténébreux des infidèles, et chassant ces obscurités sombrement épaisses, la splendeur de la foi, fit pénétrer les rayons de la clarté dans ces âmes perdues. Mais l'éclat très-agréable de cette journée fut interrompu par la nuit d'une persécution cruelle, alors que les princes, sévissant contre les chrétiens, firent préparer pour les exterminer, les croix, les bêtes féroces, les chevalets, les peignes de fer, les chaudières brûlantes et mille sortes de tourments ; bien qu'une très-grande partie des fidèles triomphât par la force de la foi de ces horribles tortures, un nombre néanmoins trop considérable, cédant aux bourreaux, plongea les saints dans une amère tristesse. Cette nuit fit place au jour, jour éclairé de la lumière de la bonté divine: alors les rois sont convertis au Christ, les temples des païens sont renversés, les repaires des démons deviennent les mémoires des martyrs, la vérité gagne peu à peu les coeurs des mortels, et la nuit confuse de la perfidie est repoussée. Mais une fois encore, la nuit de l'hérésie perverse obscurcit ce jour éclatant, jusqu'à ce que l'erreur, découverte par les travaux des saints docteurs, s'enfuit de l'âme des fidèles; et en ce jour, la foi, longtemps examinée et prouvée par beaucoup de raisons, ramena le soleil de justice au monde, menacé du péril de le perdre. Et voici que maintenant le soir se fait et que le jour baisse. O temps dangereux! La conduite mauvaise des faux chrétiens obscurcit la lumière de ce troisième jour, et ramène pour la terre vieillie la nuit d'une iniquité qui déborde. Nous attendons le jour, où la prédication d'Hénoch et d'Élie, la Synagogue mère de Jésus, entrée dans le temple, c'est-à-dire dans l'Église, y retrouve le Fils qu'elle a perdu : sanctuaire sacré où, au milieu des vieillards et des docteurs, siège le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme-Dieu, écoutant dans les enfants, cherchant dans les jeunes gens, instruisant dans les vieillards.

17. Un air d'allégresse et de bonheur éclatera alors dans les tentes de Jacob, quand, à la fin du monde, le véritable Joseph, reconnu par ses frères, le peuple Juif, sera connu, proclamé vivant par ceux qui diront à son père . « Joseph, votre fils, est en vie, c'est lui qui domine dans toute la terre d'Égypte (Gen. XLV, 26 ). » «Mon fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous? Voici que votre père et moi, en proie à la douleur, nous vous cherchions. » Qu'avez-vous fait, ô Joseph? Votre mère meurt, votre père est plongé dans des larmes et dans un deuil qui ne cessent pas, vos frères sont en danger, toute la maison paternelle languit, et, négligeant les vôtres, vous vous occupez du salut des Egyptiens ? « Mon fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous ? » Vos frères vont en Egypte et en reviennent : ils vous voient maître de la terre et ne vous reconnaissent pas : et ce beau visage, que l'Egypte admire, n'est caché que pour vos proches selon la chair. « Mon fils, pourquoi nous avez-vous traités de la sorte? » Vous regardez les vôtres comme des étrangers, vous leur supposez des crimes, vous les menacez de supplices, et vous, que ceux du dehors trouvent très-doux, les vôtres vous trouvent très-rude. «Mon fils, pourquoi nous avez-vous traités ainsi? » Votre fils prodigue (Luc. XV), qui a dépensé toute sa fortune avec les prostituées, qui a commis la fornication avec le bois et la pierre (Jer. III, 9), qui a changé la gloire de Dieu incorruptible en l'image de l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents (Rom. I, 23), introduit dans votre maison, engraissé depuis tant d'années de la chair du veau gras et enivré du sang très-généreux de la vigne, s'est réjoui dans la symphonie et la danse, goûtant les délices de notre David; et nous, nous à qui appartenaient le testament, la loi, l'hommage et la promesse, dont les pères sont ceux qui vous ont donné la vie, nous sommes restés dehors comme des étrangers. « Mon fils, pourquoi nous avoir traités ainsi? Voici que votre père et moi nous étions à votre recherche pleins de douleur. » Nous pensons que par un nouveau miracle, le temple sera rétabli, le sacerdoce restauré, Israël dispersé, rappelé dans sa cité chérie de Jérusalem, et qu'ainsi, Jésus, que nous trouvons maintenant dans les campagnes des bois, se trouvait dans les frontières de la Judée.

18. « Nous vous cherchions pleins de douleur. » Ce qui causait notre souffrance, c'était de regarder les miracles interrompus, de ne plus entendre les oracles des prophètes, de ne plus avoir de chef sorti de la race de Jacob, de voir taire l'onction des rois et des pontifes, et quand tout cela démontrait votre arrivée, nous n'avons pas cru que, nous abandonnant, vous eussiez choisi une autre demeure : « Aussi, nous vous cherchions pleins de douleur. » Nous ne pensions pas que celui qu'on nous avait promis et qui vient de nous être rendu, eût quitté, pour sauver des nations rivales, ceux qu'il avait engendrés, et négligé ceux qu'il avait tant caressés, et qu'il eût préféré les peuples impurs de la gentilité à la race choisie que la mer respecta, que le ciel nourrit, que le rocher désaltéra, pour qui l'eau se dressa comme un mur, comme une mer qui lui livrait passage, à qui le soleil obéit et pour qui la lune s'arrêta. «Aussi, pleins de tristesse, nous étions à votre recherche. » Et parfois, bien des indices nous marquaient votre arrivée, mais nous désespérions de vous voir venir, en considérant la vocation des gentils et notre propre délaissement. « Aussi, nous vous cherchions pleins de douleur. » Et Jésus: « Pourquoi, me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous point qu'il faut que je me trouve en ce qui touche à mon Père? ô insensés et durs de coeur pour croire tout ce que les Prophètes ont dit! N'est-ce pas ainsi qu'il a fallu que le Christ souffrît et qu'il entrât de cette façon dans sa gloire, et. qu'en son nom, on prêchât la pénitence au milieu des nations? (Luc. XXIX, 25). » N'avez-vous pas entendu par la bouche de David, le Père dire à son Fils : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage et toute la terre pour ta possession (Psalm. II, 8). » Pourquoi me cherchiez-vous et ne me trouviez-vous pas parmi les nations? Ne fut-il pas dit à Abraham : « En ta race seront bénies toutes les tribus de la terre (Gen. XXII, 18) ? » « Ne saviez-vous pas qu'il faut que je me trouve en ce qui touche les intérêts de mon Père ? » Entendez mon Père me parlant par Isaïe : « C'est peu que tu sois mon serviteur pour exciter les tribus de Jacob et convertir la lie d'Israël. Je t'ai placé pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. » Ne suis-je pas pour le patriarche Jacob « l'attente des nations » et pour Malachie, « celui qu'elles désirent, » et comme le dit le même Prophète : « Depuis le lever du soleil jusqu'à son couchant, mon nom est grand parmi les nations (Isa. XLIX, 6). » Mes présents vous ont enflés, vous avez été jaloux de mes entrailles, et parce que l'œil méchant a été contristé du retour du pécheur pénitent, aveuglé par ce bas sentiment, il n'a pu voir l'auteur de son propre salut. Ainsi je n'ai point fait grâce aux branches naturelles, mais, après les avoir coupées de la racine de l'olivier naturel, je les ai remplacées par des branches étrangères. Mais à présent je me lèverai en prenant pitié de Sion, parce que le temps est venu d'avoir compassion d'elle (Psal. CI, 14). Je rappelle ceux que j'avais repoussés, je réunis ceux que j'avais dispersés, j'accueille ceux que j'avais écartés, et « voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVII, 20). » Assez de ce langage allégorique qui est suffisant du reste.

19. Il faut maintenant en revenir à vous, mon très-cher Fils, qui comptez devenir conforme à Jésus-Christ, et suivre plus fortement ses vestiges, et tâcher, si je le puis, de vous expliquer, d'après ce passage de l'Évangile, votre propre progrès, et de vous faire lire dans ces pages, ce que vous éprouvez au dedans de vous, avec plus de suavité. Je suis persuadé, en effet, que de la pauvreté de Bethléem, vous en êtes venu aux richesses de Nazareth , et que, des fleurs de ce village, vous en êtes arrivé, effet de l'âge de douze ans, aux fruits de Jérusalem: état heureux dans lequel vous pourrez lire ces mystères, non tant dans les livres que dans vos propres mains. Car, de même que Bethléem, où Jésus-Christ liait pauvre et petit, est le commencement de la bonne vie, de même que Nazareth, où il est nourri en l'exercice des vertus ; ainsi Jérusalem, où il monte à l'âge de douze ans, est la contemplation des mystères célestes. A Bethléem l'âme s'appauvrit, à Nazareth elle s'enrichit, à Jérusalem elle est remplie de délices. Elle s'appauvrit en renonçant parfaitement au monde, elle s'enrichit par la perfection des vertus, et elle est inondée de la douceur des délices spirituelles. Car de la vallée de ]armés, au milieu des aspérités des tentations, par les chemins unis des exercices spirituels, il faut monter sur les hauteurs de la contemplation lumineuse. A Bethléem, débute l'enfance. d'une vie nouvelle, enfance qui, ne suivant pas les instincts de la raison, ne blesse, ne trompe personne; dégagée de cupidité, dépourvue de volonté propre, elle ne juge personne, ne dit du mal de personne, ne désire rien ; sans anxiété pour le présent, sans inquiétude pour l'avenir, elle ne se repose que sur le jugement d'autrui. C'est cette enfance que nous recommande l'Apôtre, vase d'élection, quand il dit : « Si quelqu'un veut devenir sage parmi vous, qu'il devienne insensé pour être sage (I Cor. III, 18). » Et le Seigneur dans l'Évangile dit « Si vous ne changez pas et ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (Matth. XVIII, 3). »

20 Initiée à cette enfance, n'importe quelle âme, après les persécutions d'Hérode, si les fleurs des vertus commencent à pulluler en elle, comme dans un champ très-fertile, habitant, comme durant un espace de sept ans, Nazareth qui veut dire fleur, attendra heureusement la douzième année. D'abord, il faut que le champ de notre coeur soit comme engraissé par le souvenir de nos péchés et la considération de notre misère ; ensuite, qu'il soit labouré par les tentations nombreuses, comme par une charrue, afin que, par ce moyen, les semences des vertus produisent les fleurs des exercices spirituels. Regardez donc, comme un enfant d'un an, le chrétien, en qui « l'esprit de crainte » a déjà retranché les vices vieillis et les cupidités invétérées. Que si « l'esprit de piété » le rend doux et obéis, saut, considérez-le comme ayant atteint l'âge de deux ans dans la vie spirituelle. Que si encore « l'esprit de science » a versé en lui, la connaissance de son infirmité, et le désir du secours céleste, ne faites point difficulté de croire qu'il est arrivé à la troisième année. Si « l'esprit de force » l'a rendu. robuste et inébranlable contre toutes les tentations et contre les délectations charnelles qui combattent l'âme, admirez en lui un enfant de quatre ans. Vienne « l'esprit de conseil, » et, par la vertu de discernement, il lui donnera sa cinquième année. Si « l'esprit d'intelligence » lui accorde de méditer la loi sacrée, cet heureux progrès le conduira à sa sixième année. « L'esprit de sagesse » apporte la septième et met dans l'âme qui progresse, les quatre vertus comme la lumière de quatre années, ainsi qu'il est écrit de la Sagesse : «Elle apprend la sobriété, la prudence, la justice et la force, rien n'est plus utile (Sag. V, 7). » Elles modèrent les vertus, dont nous venons de parler ; sans elles, ces vertus ne peuvent être possédées comme il convient, ni gardées constamment. En effet, la « sobriété, » qui, sous une autre dénomination est appelée tempérance, empêche les autres vertus de s'étendre d'une façon immodérée ; « la prudence », de se confondre sans règle; la « justice, » fait qu'on ne se livre pas à leur pratique d'une manière désordonnée, et « la force » les fait aimer constamment. Vient la douzième année, c'est-à-dire la lumière de la contemplation qui élève l'âme brûlante vers la Jérusalem céleste, ouvre le ciel et les portes du paradis, et elle fait voir au regard pur de l'âme, l’Époux lui-même le plus beau des enfants des hommes, regardant à travers les grilles, afi n qu'elle mérite d'entendre cette parole très-douce «Vous êtes toute belle, ô ma bien-aimée, et il n'y a pas de tache en vous(Cant. IV, 7). Purifiée des souillures des péchés et des passions, s'échappant des préoccupations de la terre comme d'un filet rompu, le souvenir du passé étant perdu, les images des choses extérieures, s'évanouissant, elle dresse la belle face de son cœur avec une avidité extrême, pour voir celui qu'elle aime. Aussi il entend ces paroles qui sont sa récompense : « Vous êtes toute balle, ô ma bien-aimée; en vous il n'y a pas de tache. Vos lèvres sont comme un rayon qui distille le miel. L'hiver s'en est allé, la pluie a cessé, les fleurs ont paru sur notre terre. » Ce sont des fleurs embaumées, ce sont des vertus encore tendres qui, après l'hiver des persécutions et les pluies des tentations, se montrent heureusement dans le champ du cœur, prospérant dans le bien. Ravi de leur éclat et de leur odeur , le Christ invite l'âme à s'élever vers des raisons supérieures. L'hiver est passé » dit-il, « la pluie a cessé et s'est relevée. Les fleurs ont paru sur notre terre. »Et comme par le gémissement de la componction, commence la vie de la contemplation, il ajoute : « La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans notre terre. »

21. Rappelez-vous, mon Fils, comment vous avez coutume de soupirer dans les lieux retirés ; comment, semblable à la tourterelle, oiseau très-chaste, solitaire et gémissant, vous cherchez le désert, et, bien que vivant au milieu d'une nombreuse compagnie, vous vous bâtissez une solitude de tous les jours; comment vous gémissez, comment vous êtes embrasé, avec quelle ardeur vous cherchez celui qu'aime votre âme, et, consumé d'amour, vous désirez jouir de sa présence ; comment, tantôt vous le caressez, tantôt vous vous laissez aller à la douce indignation qu'excite en vous, votre désir qui s'enflamme davantage encore. Tantôt vous vous plaignez du retard, tantôt vous dites que l'on vous méprise ; une fois vous avouez que vous êtes indigne d'être visité, et en une autre occasion, la bonté dont vous avez fait l'expérience si souvent vous donne une sainte hardiesse. Ne pouvant plus maintenant attendre davantage, vous vous efforcez de vaincre le bien-aimé qui retarde trop, en luttant ou en plaidant pour ainsi dire avec lui. Quelles sont alors vos larmes? quels sont vos gémissements? quels vos soupirs? quels vos accents ? Tantôt vos yeux, chargés de pleurs, se lèvent vers le ciel, avec des lamentations parties du fond du coeur, tantôt vos bras et vos mains s'étendent vers ce séjour chéri, tantôt, en frappant votre poitrine, vous accusez la pesanteur de votre âme. Vous proférez en cet état des paroles qui n'ont pas de commencement ou pas de fin, qui n'ont pas d'enchaînement ou de liaison égale, qui ne suivent pas les règles de quelque langage particulier; quelquefois la voix répond à l'affection, et l'amour vient une fois encore interrompre la parole. Certes, l'aimable Jésus se réjouit d'être vaincu dans un combat semblable, et, tout heureux des instances d'une âme si aimante, il se glorifie devant les anges qui l'entourent. « La voix de la tourterelle a été entendue dans notre terre. » C'est dans la terre des vivants que la voix de l'âme embrasée se fait ouïr, et le parfum très-agréable d'un désir si ardent qui la consume embaume toute la cité de Dieu. Aussi pour vous, dans votre retraite, comme dans la caverne d'Élie, passe d'abord l'esprit grand et fort qui renverse les montagnes et brise les rochers, mais « le Seigneur n'est pas dans cet esprit. Et après l'esprit la commotion, mais le Seigneur n'est pas dans la commotion. Et après la commotion le feu, mais le Seigneur n'est pas dans le feu. Et après le feu, le souffle d'une faible haleine : là se trouve le Seigneur » (Reg XIX, 11). Voilà les degrés, par lesquels l'âme, saisie de componction, s'élève dans l'oraison, comme une colonne de fumée, produite par la myrrhe et fer cens, et les poudres de toutes sortes fabriquées par les parfumeurs.

22. Je vous livre toutes ces pensées, non pour que vous les sentiez, mais afin que vous les regardiez dans votre prière. Remarquez donc, avec attention, avec quelle difficulté d'abord, vous entrez parfois dans la retraite de votre poitrine, pour y trouver comme une grotte, afin de vous y ensevelir avec tout ce qui est du monde, et d'y prier en secret votre Père des cieux. Il semble par moments que le coeur est devenu dur comme le roc. Il semble qu'une montagne, s'interposant, empêche votre regard intérieur de parvenir aux choses spirituelles, jusqu'à ce qu'un souffle puissant enlève les hauteurs, et brise les rochers en la présence du Seigneur. Le trouble suit ce souffle, lorsque l'âme est pénétrée de componction et quand émue contre elle-même d'une contrition intérieure, elle lave par ces larmes toutes les souillures qu'elle sent en elle. L'espérance se produit alors, le feu d'un désir ineffable s'enflamme, et l'âme commence une lutte singulière avec Dieu, jusqu'à ce que le souffle d'une douce haleine, touchant tendrement l'affection en pénétrant dans le coeur,impose silence à toutes les pensées, à tous les mouvements, à toutes les occupations qui le distendent à toutes les paroles jusqu'à ce qu'il élève jusqu'aux portes de la Jérusalem céleste l'âme contemplative; alors le bien-aimé si longtemps cherché, si souvent prié, si ardemment désiré, le plus beau des enfants des hommes, regardant comme à travers des grilles, l'invite à venir recevoir ses baisers. et Levez-vous, dit-il, hâtez-vous, ma bien-aimée, et venez (Cant. 11, 13). » Alors, entrant à Jérusalem, l'âme passe jusqu'au lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, elle enchante sa joie et les louanges du Seigneur. Alors les étreintes, alors les baisers, alors elle s'écrie: « J'ai trouvé celui qu'aime mon coeur : je l'ai saisi et je ne le quitterai point (Ibid. III, 4). » Alors elle est inondée de délices en Jérusalem, elle jouit de toutes sortes de biens, et célèbre avec joie un jour de fête.

23. Je vous en conjure donc, ô mon très-cher Fils, souvenez-vous de moi au jour de la prospérité; dites à votre bien-aimé, à votre roi, qui est dans le séjour des saints, qu'il me délivre de cette prison, de ces ténèbres, de ces liens, et me fasse enfin respirer dans la liberté de ma première joie. Que je sente, moi aussi, combien grande est la douceur qu'il a cachée pour ceux qu'il aime. Mais, hélas ! moment rare et de courte durée ! Heureux qui pourra passer trois jours dans ces délices ! Par ces trois jours, j'entends, non sans quelque raison, une triple lumière de contemplation, parce que tout ce que l'âme éclairée pourra sentir de Dieu, se rapporte ou à sa puissance, ou à sa sagesse, ou à sa bonté. Le Seigneur Jésus se montre parfois fort et terrible dans le combat, afin de vous apprendre que, si vous l'aimez, sa droite vous protégera contre le monde, contre le démon, contre toute puissance et toute principauté : maître souverain à qui personne ne peut résister, sous lequel plient ceux qui portent le monde : s'il retient les eaux, tout se desséchera, et s'il leur laisse la liberté, elles bouleverseront la terre.

24. Si donc l'esprit ayant puissance s'élève contre vous, s'il excite l'aiguillon de la paresse, s'il enflamme les passions diverses, s'il soulève le monde contre vous, s'il allume les persécutions, si vous avez peur, si vous tremblez à chaque moment d'être vaincu, et si, dans cet état, vous courez tout inquiet à Jésus, lui exposant vos périls, sollicitant son recours: celui que vous aimez s'attache à vous, sous la forme du monarque très-puissant, et comme le demandait le saint roi David, il prendra les armes et le bouclier, et il se lèvera pour vous protéger (Psal. XXXIV. 2), et vous entendrez ces paroles : « Ne crains rien d'eux, parce que je suis avec toi (Jerem. I. 8). » Mais si vous voulez connaître des choses secrètes, ou trouver la solution de quelque question ; si, troublé, vous êtes étonné des causes et des raisons de la confusion qui règne dans le monde; si vos pieds sont ébranlés, parce que vous voyez en paix les pécheurs qui ne sont pas dans le travail des hommes, et ne sont point flagellés avec eux, vous cherchez une retraite pour vous y entretenir seul avec Jésus seul, vous criez avec Jérémie. « Vous êtes juste, Seigneur, si je dispute avec vous. Cependant je vous adresserai des paroles équitables. Pourquoi les entreprises des pécheurs prospèrent elles (Jer. XII. 1) ? » Quand vous adressez ces demandes, se présentera à vous ce Maître qui seul apprend la science à l'homme, qui a éclairé nos yeux, pour vous faire apercevoir les merveilles de sa loi, qui possède la clef de la sagesse, qui ouvre, et personne ne ferme, qui ferme, et personne n'ouvre. Il se présentera sous l'extérieur d'un docteur très-suave, en la droite duquel se trouve la loi de feu, pour vous éclairer par la connaissance de ses préceptes, et vous enflammer, de la charité que produit sa méditation. Or, en sa gauche est le sceptre de la justice, le sceptre de son règne pour châtier la présomption de celui qui saute trop, et corriger sa curiosité téméraire. Que si enfin vous dédaignez ces biens, quelque grands, quelque splendides, quelque sublimes qu'ils soient, leur préférant un baiser de ses lèvres très-suaves, et si vous vous plaignez avec le Prophète : « J'ai recherché, Seigneur, votre visage, je le rechercherai encore (Psal. XXVI. 8), » et encore : « Qui me donnera, mon frère, qui sucez les mamelles de ma mère, de vous rencontrer dehors et de vous embrasser (Cant. VIII. 1) ?» Il viendra certainement, attiré par l'odeur de vos parfums, et imprimant ainsi dans votre âme une sorte de baiser céleste et divin, il remplira vos entrailles d'une allégresse ineffable qui vous fera crier avec bonheur : « La grâce est répandue sur vos lèvres (Psal. XLIV. 3). Quand vous lisez la loi et les prophètes, faites bien attention, et vous trouverez ces mêmes apparitions et ces contemplations plusieurs fois écrites dans les énigmes et les figures.

25. Il existe un grand nombre de contemplations et de visions spirituelles; toutes cependant, je le crois ainsi du moins, se rapportent ou à la puissance ou à la sagesse ou à la bonté de Dieu Car si l'on considère que Dieu, cause de tout, donne l'être à certaines créatures, qu'à d'autres il donne d'être raisonnables et partant capables de raison, à d'autres d'être bien: le premier de ces dons se rapporte à la puissance, le second à la sagesse, le troisième à la bonté. A la puissance, il appartient que, sans Dieu, aucune créature n'existe ; à la sagesse, que sans lui aucune doctrine n'instruit ; à la bonté, que sans lui l'usage d'aucune chose n'est expédient. En lui tout est en sûreté, car il n'existe aucune force qui puisse ébranler sa puissance. En lui tout est certain, sa sagesse ne se peut tromper. En lui tout est droit ; aucune malice ne peut altérer sa bonté. La création donc nous montre sa puissance, sa sagesse parait dans la forme des êtres, sa bonté se goûte dans l'usage que l'on en fait. Que si vous préférez contempler Dieu dans les actions qu'il accomplit revêtu de notre chair, vous retrouverez facilement l'éclat de cette lumière de trois jours. Voyez-le des yeux d'une âme éclairée, couché dans la crèche, vagissant dans les bras de sa mère, suspendu à son sein : admirez les oeuvres de sa bonté. Si cela vous plaît, contemplez son visage en feu, le fouet de cordes qu'il fit, entendez sa voix terrible lorsqu'il chassa ceux qui trafiquaient dans le temple, renversa les tables des changeurs et répandit à terre leur argent ; étonnez-vous à la vue de la puissance qu'il déploie (Luc. XIX. 46). S'il vous est agréable d'arrêter la vue sur les embûches si souvent découvertes des Scribes et des Pharisiens, sur leurs objections subtiles réfutées par la prudence, vous verrez éclater avec plus de force la lumière de sa sagesse. Ce fut par sa puissance qu'il chassa les démons, nourrit les multitudes, marcha sur les mers, tira Lazare du sépulcre; ce fut par une sagesse égale, que, pour faire tomber en erreur les princes de ce monde, il souffrit, au milieu de tant de miracles, d'être tenté par le démon, qu'il éprouva la détresse et la faim, qu'il dormit dans le navire, et qu'il monta sur la croix pour y mourir.

26. Mais comme vous vous arrêtez avec plus de complaisance à méditer sa bonté, entrez, je vous prie, dans la maison de Simon le Pharisien : examinez attentivement avec quel visage pieux, suave, agréable et indulgent, il regarde la pécheresse prosternée à terre, avec quelle compatissante il présente à cette pénitente ses pieds sacrés pour qu'elle les arrose de ses larmes, pour qu'elle les essuie de ses cheveux jusqu'alors consacrés à l'orgueil et au péché, et pour qu'elle les baise doucement de ses lèvres souillées de tant de crimes. Baise, baise, ô bienheureuse pécheresse, ces pieds si doux, si agréables, si beaux, qui écrasent la tête du serpent, devant lesquels sort et fuit l'antique ennemi, pieds qui foulent les vices, écrasent toute la gloire de ce monde, et font courber le cou des orgueilleux et des superbes. Baise, dis-je, et lèche, de tes lèvres fortunées, les vestiges de ses pieds, qu'après toi aucun pécheur n'ait horreur de le faire, que nul, quelque criminel qu'il soit, n'en ait répugnance ou crainte. Baise, embrasse, saisis ces pieds adorables aux anges et aux hommes, inonde-les du parfum de la pénitence et de la louange, afin que toute la maison soit remplie de cette odeur. Malheur, malheur à toi, Pharisien, pour qui cette senteur est une odeur de mort, toi qui crains d'être souillé des péchés d'autrui, alors que ta propre suffisance te souille , d'une manière bien plus triste. Tu ignores combien embaume la misère de cette malheureuse pécheresse, confessée à celui qui est la miséricorde même : quel goût agréable, l'aveu de la faute fait sentir à celui qui est la piété en personne : combien la contrition du coeur est pour lui un agréable sacrifice, avec quelle rapidité la charité ardente consume le mal. « Beaucoup de péchés lui ont été pardonnés parce qu'elle a beaucoup aimé. (Luc. VII. 49). »

27. Grâces vous soient rendues, ô très-heureuse pécheresse : vous avez montré au monde un endroit bien sûr pour recevoir les pécheurs, c'est-à-dire les pieds de Jésus qui ne méprisent, ne rejettent, ne repoussent personne, accueillant, recevant tout le monde. Là l'Ethiopienne change la couleur de sa peau : là le léopard quitte sa bigarure, là le Pharisien seul ne vomit pas son orgueil. Que fais-tu, mon âme, ô ma malheureuse, ô nia pécheresse? Tu as assurément une place à arroser de tes larmes, un lieu pour purifier par de saints baisers les baisers impurs que tu as donnés, une maison pour répandre en assurance, sans aucune atteinte de vice, tout le parfum de ton affection. Pourquoi dissimuler ? Coulez, ô douces larmes, ouvrez-vous un cours, que rien ne vous empêche. Arrosez les pieds saints de mon Seigneur, de mon Sauveur, de mon refuge. Je n'ai point souci si quelque Pharisien murmure, s'il croit que je doive être écarté de cet endroit, s'il me répute indigne de toucher la frange des vêtements du Sauveur : qu'il se moque, qu'il sourie, qu'il détourne les yeux, qu'il se ferme les oreilles, je n'en resterai pas moins attaché à vos pieds, ô bon Jésus, je les serrerai dans mes mains, j'y collerai mes lèvres, je ne cesserai de les arroser de mes larmes et de les couvrir de mes baisers que lorsque j'entendrai : « Beaucoup de péchés lui ont été remis, parce qu'il a beaucoup aimé. »

28. Le « premier jour, » est donc celui où l'âme, altérée de Dieu, s'arrête dans les agréments de la spéculation connue dans Jérusalem, c'est la contemplation de la puissance divine. Le « second », c'est l'admiration de sa sagesse. Le « troisième », l'avant-goût de sa bonté et de sa douceur. Au premier, appartient la justice : au second, la science : au troisième, la miséricorde. La justice effraie, la science instruit, la miséricorde ranime. « J'entrerai », dit le Prophète, «dans les puissances du Seigneur. Seigneur, votre justice seule restera gravée dans mon souvenir ( Psalm. LXX. 15 ). » Voilà la justice. « Vous m'avez manifesté », poursuit-il » « les secrets cachés et incertains de votre sagesse (Psalm. L. 8, ). » Voilà la science. « Parce que votre miséricorde vaut mieux que plusieurs vies (Psalm. LXII. 4). » Voilà la miséricorde. Et au premier jour, la crainte, qui procède de la considération de la justice, purifie l'âme ; au second, la sagesse l'éclaire quand elle a été purifiée ; au troisième, lorsqu'elle a été illuminée, la bonté la récompense en versant en elle les trésors de sa douceur. Vous voyez ( si je ne m'abuse) combien il est nécessaire et utile, au milieu des exercices des bonnes oeuvres, durant ces trois jours, de se livrer aux délices de Jérusalem : la crainte y donne le pain de la douleur, la science, la vie de l'allégresse, la bonté, le lait de la consolation. Je sais que vous n'êtes pas étonné que j'aie donné le nom de délices à des impressions que j'ai dites mêlées de douleurs. Bien des fois vous l'avez éprouvé, l'âme préfère à toutes les délices du monde, la douleur qui vient de la crainte chaste. Voilà ce que j'avais à dire, d'après la mesure de mon expérience. Des hommes d'un mérite plus grand, d'un génie plus étendu, d'une âme plus purifiée, trouveront en ces trois jours des idées plus subtiles et plus profondes. Je veux dire, dans la puissance de Dieu, les jugements profonds du Seigneur; dans la sagesse, ses conseils secrets ; dans la bonté, les dons ineffables de sa miséricorde. Entré dans les puissances du Seigneur, effrayé à la vue de l'abîme insondable de ses jugements, saint Paul s'écrie : « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? La boue dit-elle à celui qui l'a façonnée : Pourquoi m'avez vous donné une telle forme ? » Étonné en voyant les riches trésors de sa sagesse, il s'écrie : « O profondeur des richesses de sa sagesse et de la science de Dieu (Rom. IX. 20 ) ! » « Oh ! que ses jugements sont incompréhensibles et que ses voies sont insondables ?» Il fait aussi mention des richesses de sa bonté : « Est-ce que vous méprisez,» dit-il, «les richesses de sa bonté ( Ibid. II ) ? »

29. Après trois jours, on le trouve donc dans le temple : nul doute que ce fut Marie et Joseph, l'une sa mère, l'autre son père nourricier. Le véritable contemplateur des choses spirituelles se rencontre donc, non dans le premier lieu venu, mais dans le temple. Car Jérusalem a le parvis, les portes et le temple. Le parvis est ouvert même aux ennemis ; les portes ne s'ouvrent que pour les amis ; l'entrée du temple n'est accordée qu'à ceux. qui sont parfaits. Que celui donc qui, dans les choses temporelles, peut voir les éternelles, celles du ciel dans celles de la terre, les divines dans les humaines, c'est-à-dire le créateur dans la créature, qu'il tressaille, comme introduit dans les parvis de la Jérusalem céleste. Les philosophes, semblables à des ennemis, pouvaient pénétrer jusque dans ce parvis par la force de leur intelligence, comme le dit l'Apôtre : «Car ce qui est connu de Dieu, est manifesté en elle. Car les réalités invisibles de Dieu comprises sont vues par le moyen de ce qui a été créé, et aussi sa puissance éternelle et sa divinité ( Rom. I. ) » Celui-là pourra se glorifier d'être entré dans les forts de Jérusalem, qui aura pu contempler dans les saintes Écritures, après en avoir ôté le voile, la gloire du Seigneur à découvert. Mais, si sur l'autel du coeur, la flamme du céleste désir a embrasé, comme une graisse sainte, votre affection intime, et fait ainsi monter une fumée de vapeurs embaumées du parfum de votre prière, si enfin l'œil de votre âme a plongé dans le secret du ciel, tandis que le saint amour de Dieu a touché doucement le palais de votre coeur, alors vous êtes entré dans le temple de Jérusalem et y avez offert un holocauste très-agréable à Dieu.

30. Mais tandis que l'âme sainte s'attarde dans la jouissance de ces délices, la mère et le père nourricier souffrent, se plaignent et cherchent ; après avoir trouvé Jésus, lui avoir adressé un léger re proche, ils le ramenèrent à Nazareth. Circonstances qui conviennent surtout aux hommes spirituels à qui est confiée la dispensation de la parole de Dieu ou la charge de soigner les âmes. Nul n'est plus notre père nourricier que le Saint-Esprit, le titre de mère ne convient à rien autre mieux qu'à la charité. Le Saint-Esprit et la charité nous raniment et nous excitent, nous nourrissent et nous refont du lait d'un double amour, c'est-à-dire de l'amour de Dieu et du prochain. Ils nous tiennent et nous fortifient dans les saints exercices, comme dans un Nazareth : ils nous consolent dans la tristesse, nous conseillent dans nos doutes; ils fortifient ceux qui sont fatigués, guérissent les coeurs contrits et attachent leurs blessures. Par leur secours, nous passons de Nazareth à Jérusalem, du travail au repos, du fruit de la bonne action au secret de la contemplation. Ils nous prescrivent, par une loi éternelle, de ne pas négliger entièrement la contemplation de Dieu pour le soin du prochain, ou d'omettre l'assistance de nos semblables pour les délices de la contemplation. Aussi lorsque nous nous livrons plus qu'il ne faut au repos, la charité fraternelle se plaint avec raison de nous, et n'a point pour agréable notre séjour à Jérusalem, si elle voit que ce repos cause du mal à ceux qui sont confiés à notre sollicitude. Car bien souvent, négligeant toute action et livrés aux méditations réitérées ou aux oraisons secrètes, si sous l'influence du Saint-Esprit et de la charité nous nous oublions plus qu'il ne faudrait pour les âmes confiées à nos soins, au sein des délices spirituelles tout-à-coup nous vient à l'esprit la pensée des pauvres coeurs infirmes, nous voyons celui-ci tout contristé attendre la consolation de nos entrailles paternelles, celui-là tenté de chercher quand son père paraissant en public lui apportera de la force par ses exhortations ; un autre tout agité de remords, n'ayant pas où déposer par une confession salutaire le poison qu'il a avalé, murmurer contre son père ; un autre dominé par l'esprit de paresse, errer de côté et d'autre pour trouver à qui parler, qui consulter. Nous entendons la charité, comme une tendre mère, adresser ces reproches sortis d'un cœur plein de tendresse : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous ? Votre père et moi nous vous cherchions pleins de tristesse.» Il n'y a rien d'injurieux à dire que dans les saints, moins parfaits encore, le Saint Esprit ou la charité souffre et se plaint, puisque le Saint-Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables, et a coutume de parler, et de s'attrister et de produire dans les saints d'autres effets semblables.

31. Que si en face de nécessités pareilles, l'ami du repos murmure dans les affections des saintes âmes et dit: « Ne faut-il point que je me trouve là où sont les intérêts de mon Père ? » Néanmoins cette âme raisonnable, considérant que Jésus-Christ est mort afin que celui qui vit ne vive pas pour lui, descend avec ceux qui le réclament, et se met à leur obéir. Il descend en toute assurance à la suite d'un tel père nourricier, et avec une mère comme la charité. Oui, il descend heureusement celui qui, poussé par l'Esprit de Dieu ou par cette vertu, condescend à ses inférieurs. Avec de tels guides, volontiers je descendrai même en Égypte; seulement s'ils m'y entraînent, qu'ils me fassent remonter. De grand coeur, je serai soumis à de tels maîtres, de bon gré je courberai les épaules sous les fardeaux dont ils voudront me charger; bien volontiers, je me soumettrai au joug qu'il leur plaira de m'imposer, assuré que leur joug est suave et leur fardeau léger. Et pour vous aussi, mon Fils (bien qu'encore le Christ vous cache sous ses ailes) il est expédient, de peur que vos compagnons ne se scandalisent, de pourvoir à ce,que les prélats ont la charge de faire, pour que leurs sujets ne courent pas de danger. Souvent ils préfèrent les besoins des âmes aux délices de la contemplation : ne préférez pas ces délices à l'unité et à la paix de la congrégation. Surtout ne soyez jamais à discerner par vous même, c'est-à-dire par votre propre volonté, les diverses époques de ces nécessités religieuses, je veux dire quand il faut descendre à Nazareth ou monter à Jérusalem; recourez toujours, pour les avoir sûrement, au conseil des vieillards.

32. Voilà, mon très-cher Fils, ce que vous m'avez demandé, ce n'est rien de digne de votre désir, de votre affection ; c'est néanmoins (si je ne me trompe), une marque de ma bonne volonté et de quelque travail. Sachez donc que je me suis proposé, non point tant d'exposer ce passage de l'Evangile, que d'en tirer, ainsi que vous l'avez voulu, quelques sujets de méditations, et de ce texte j'ai composé quelques pages qui exciteront le lecteur à la dévotion, avec le secours de la grâce de celui dont l'enfance nous a occupés, qui est plein de vertu, de grâce et de sagesse, Jésus-Christ, Notre Seigneur qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen.

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