EMMAÜS
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LUNDI DE PAQUE. DES DEUX DISCIPLES ALLANT A EMMAÜS. (LUC. XXIV.) SERMON.

Deux des disciples de Jésus allaient à un bourg, nommé Emmaüs qui était à soixante stades de Jérusalem. Et ils parlaient entre eux de tous les événements qui venaient d'avoir lieu. Et le reste (Luc. XXIV. 43).

1. Tourne-toi, mon âme, vers ton repos, parce que Jésus-Christ, qui forme les prémices de ceux qui sont morts, est sorti du tombeau. Au souvenir d'une si grande douceur, apaise un peu l'amertume des pleurs que tu répands, afin d'offrir au divin ressuscité un rayon de miel avec un poisson rôti, et tempère, par la suavité de l'agneau Pascal, ce qu'ont d'âpre les laitues sauvages. Choisissez ce qui vous plait davantage, de voir Jésus sous l'apparence d'un jardinier comme le vit Marie Madeleine, ou de le voir sous l'extérieur d'un pèlerin comme le virent les deux disciples. Ces deux manières de l'apercevoir et de s'entretenir avec lui sont la joie et le bonheur de la conscience fidèle. Celle qui est relative aux doux disciples semble offrir plus de douceur. Cette page de l'Evangile est un rayon de miel pour la bouche, une joie pour le, coeur et un sujet de ravissement pour l'âme dévote. Sa suavité surpasse toute éloquence, remplit, en l'absorbant, toute la conscience; elle lui fait sentir une impression de la joie d'en haut qui la transforme et lui donne un sentiment nouveau des délices du ciel. La merveilleuse tendresse qu'elle renferme pénètre dans toute la moëlle des os. De chacun des versets qui le composent on sent s'échapper un feu; ce feu, si on le renferme dans son sein, dévore dans l'intérieur jusqu'aux derniers recoins de la conscience de celui qui aime le Seigneur. S'il produit au dehors ses étincelles, il brille avec plus d'éclat que le soleil. « Deux disciples s'acheminaient. » Quelle fut la cause qui provoqua ce voyage, le texte évangélique se tait à cet égard : je pense que ce fut là un effet ménagé par la providence, afin que désolés à un si haut point de la mort du Seigneur, ces disciples reçussent dans le chemin qu'ils parcouraient la consolation de sa très-douce vision. Et peut-être étaient-ils deux afin d'adoucir leur chagrin par une conversation réciproque, et de ramener à l'espérance leurs coeurs livrés au désespoir. Aussi il est dit qu'ils partaient pour Emmaüs, mot qui veut dire «désir du conseil. » Ils désiraient en effet redresser par conseil salutaire leur âme chancelante et plongée pour cela dans l'amertume.

2. Mais pour tirer du miel du rayon, et afin de placer dans l'or brillant des diamants qui lancent des flammes, attachons-nous à rechercher ce qui se cache de plus doux au fond de ce récit. Ces deux disciples, ainsi qu’il me semble, peuvent être appelés « l'oraison et la méditation, » choses qui sont réunies entre elles par une connexion nécessaire. La méditation est éclairée par la prière, et dans la méditation, la prière s'enflamme. Toutes les fois donc que nous sommes ravis dans la contemplation de la passion du Seigneur, nous sommes pénétrés, dans la prière, du souvenir d'un spectacle si admirable. La méditation repasse dans l'esprit les meurtrissures des plaies, les trous des clous, la lance et le vinaigre, la rage des persécuteurs, la fuite des apôtres, la mort ignominieuse et la sépulture. L'oraison pousse des soupirs, elle fait goûter les aromates d'une pieuse dévotion, elle se résout tout entière en plaintes. « Et il arriva, tandis qu'ils causaient et s'entretenaient ensemble, que Jésus, s'approchant, marchait avec eux. Leurs yeux étaient tenus pour qu'ils ne le reconnussent pas. » Jésus s'approche de ceux qui parlent ainsi. Qu’est Jésus sinon la vie et le salut ? C'est dans les entretiens de ce genre qu'il est la vie et le salut de l'âme et c'est d'eux qu'on dit qu'il se rapproche: parce que « Le Seigneur est proche de tous ceux dont le cœur est dans la tribulation (Psal. XXXIII. 19). » Leurs yeux étaient tenus afin qu'ils ne pussent point le connaître : parce que, bien qu'ils soient justes et sages, et que leurs œuvres se trouvent entre les mains de Dieu, l'homme ne sait néanmoins pas s'il est digne d'amour ou de haine (Eccle. IX. 1). « Si je dis, » s'écrie Job, « ma petite couche me consolera et je me relèverai parlant en moi-même sur mon lit, il m'effraiera par des songes et par l'horreur que j'éprouverai dans les visions (Job. VII. 13). » Le lit marque la méditation tranquille, et la couche sur laquelle il parle après s'être relevé, indique la vertu de l'oraison, parce qu'en ces deux endroits, ceux qui ont le cœur dans la tribulation trouvent le repos de la consolation véritable. Mais lorsque nous cherchons au-dedans le rafraîchissement sous leurs ailes argentées, et qu'à notre imagination se représente combien sera sévère la sentence du Seigneur au jugement dernier, alors nous rencontrons la tristesse là où nous cherchions la consolation.

3. Quant à ce qu'on ajoute que Jésus « se joignant » à eux, marchait en leur compagnie, on ne peut rien indiquer de plus agréable. Ce mouvement qui le rapprochait, marque ce léger sifflement qu'Éliphas se glorifie d'avoir entendu tandis que les autres dormaient (Job. IV. 16); celui aussi par lequel le Seigneur vient vers Élisée, assis à l'entrée de la caverne (III Reg. XIX. 12), car il semble passer « dans la commotion , » non « en esprit, » mais dans « le sifflement d'un léger souffle. C'est là le rayon très-suave de la contemplation par lequel l'âme est élevée par les boucles des cheveux de la tête; quand la méditation s'échauffe et quand l'oraison scintille, il naît au cœur une certaine joie, un sourire suave de l'âme, que nul ne connaît que celui qui a senti, et encore pas même, celui qui l'a senti, parce qu'il passe vite. Ceux qui l'ont éprouvé savent ce que je dis, eux qui ont appris ce mystère par l'expérience de la douceur intérieure. Lorsque dans la ferveur de la prière, se mêle l'ardeur de la méditation, du milieu d'elles s'approche ce rayon de la contemplation, comme une espèce d'électricité, c'est-à-dire du milieu du feu, et ces étincelles comparables à celles de l'airain embrasé, c'est-à-dire, les soupirs de la conscience qui se livre à la joie.

4. « Or, leurs yeux étaient retenus, afin qu'ils ne le reconnussent pas. » Convaincue de sa faiblesse, la conscience humaine frémit devant la gloire ineffable d'une telle douceur. De là vient qu'Élie couvre son visage (III. Reg. XIX. 13). Éliphas frémit dans tout son corps (Job. IV. 14), Moïse n'osa pas porter ses regards sur le Seigneur (Exod. III. 6.) « Et s'il vient à moi, » dit Job, « je ne le verrai point. (Job. IX, 11). » « Leurs yeux étaient retentis. » O s'ils connaissaient que c'est le Seigneur, comme ils se réjouiraient! combien nous nous livrerions à la joie nous aussi, si nous le voyions de plus près dans sa beauté propre! Qui ne s'approcherait, plus que cela, qui ne courrait et ne saisirait ses pieds! Mais Joseph parle encore à ses frères par interprète: il diffère encore de nous faire goûter sa très-douce vision. Quoi donc? Nous sommes mortels, nous vivons dans l'exil, nous ne pouvons saisir, à cause de la grandeur de la gloire qu'elle renferme, la joie bienheureuse de cette vision parfaite. Qui pourrait, en effet, respirer au milieu des joies de l’allégresse surabondante qui sera donnée dans la patrie, lorsque même une goutte de la douceur qui en tombe dans notre âme durant le chemin, en une région étrangère, enivre notre âme tout entière, et trouve l'étendue de notre coeur trop étroite pour les nouvelles délices qu'elle procure? Aussi leurs yeux étaient tenus, parce que le Seigneur avait l'extérieur d'un étranger. Et nous,, lorsque chaque jour, nous l'apercevons à l'autel sous l'apparence du pain et du vin, il habite avec nous, sous l'aspect d'un étranger. Par les « yeux » ne pouvons-nous pas entendre « l'amour » et le désir? Car nous aimons Dieu et le prochain : nous désirons le roi et le royaume. Mais parce que, ainsi que l'enseigne le bienheureux Grégoire, tant que nous sommes dans le corps, nous ne savons au juste combien nous aimons Dieu et le prochain, et quand sortant de cet exil, nous allons prendre possession du royaume et voir le Seigneur, nous souffrons la cécité. Aussi il est dit dans Ezéchiel que la porte et le lit ont un toit. (Ezech. XL).

5. Il ne faut point passer sous silence que tout en parlant ils vont vers «le bourg» d'Emmaüs qui se trouvait distant de Jérusalem de soixante stades. » Doux entretien et heureuse conversation lorsque la prière conduit la méditation. Elles ont le miel et le lait sous la langue. Leurs lèvres sont une bandelette de pourpre quand l'une de ces deux choses invite au mépris du monde, et l'autre excite à l'amour de Dieu. Aussi on dit qu'ils vont « à Emmaüs, » mot qui signifie « le désir du conseil. » Marcheraient-ils deux ensemble, si cela ne leur convenait point? O heureuse convention, que conspirent réciproquement à former la prière et la méditation. Ils désirent se tendre au bourg d’Emmaüs qui se trouve distant de soixante stades de Jérusalem. Le nombre soixante se compose de six et de dix, parce que six fois dix ou dix fois six donnent soixante. Le stade est le lieu où l'on court. Dix représente le décalogue, il renferme la série des dix préceptes. Six, figure le renoncement au monde et le changement des moeurs : la répudiation de la volonté propre, opérée sans la moindre dissimulation : la garde du cœur et la circonspection dans le langage, c'est dans ces stades qu'il faut courir, afin que lorsque le Seigneur aura dilaté notre coeur, nous courions dans la voie de ses commandements, et qu'ensuite nous avancions dans le chemin que nous avons à parcourir : et dans ces routes le Seigneur s'approchant, viendra avec nous, ainsi qu'il est écrit de la sagesse (Sap. VI. 14,) « elle va à la rencontre de ceux qui la désirent, elle se montre joyeusement à eux dans les chemins, et leur parait en toute prévoyance. » Et Jésus leur dit

6. « Quels sont ces propos que vous échangez ensemble en cheminant, et pourquoi êtes-vous tristes? Cette demande renferme de quoi enflammer l'amour, et elle tombe comme l'huile sur le feu. Quand cet étranger leur demande ce dont ils parlent avec tristesse, il leur rappelle le souvenir de celui qu'ils avaient tant aimé et qu'ils chérissent encore; leur douleur tendre s'augmente, et l'amour à demi-mort, s'échappant d'un petit foyer pour tomber dans une fournaise, s'enflamme davantage dans leur coeur. « Quels sont ces propos, etc. » Pensez-vous que dans cette interpellation du pèlerin, ils ne sentirent pas quelque douceur de l'amour divin? Bien plus, dans leurs entrailles se réveilla et fleurit tout l'amour qu'ils avaient éprouvé pour Jésus-Christ. « Quels sont ces entretiens, etc.» Dieu, Dieu, quelles grandes jubilations produisirent ces tristesses, que de suaves retours ils ont, et quels doux soupirs leur traversent le cœur ! Tendre Jésus, par quels doux accents vous consolez ceux que vous voyez contrastés de votre absence! Avec quelle facilité vous vous rendes présent à ceux qui vous prient, et vous assistez ceux qui gémissent, regardant par les fenêtres, jetant les yeux à travers les grillages. Avec quelle joie vous vous cachez derrière notre muraille, pour écouter la voix de ceux qui vous prient ; que les douleurs de ceux qui vous chérissent vous paraissent douces, et que les souffrances des innocents vous arrachent des sourires de joie.

7. « Et l'un d'eux, nommé Cléophas, lui répondant, dit : Vous êtes seul étranger à Jérusalem, et vous ignorez ce qui s'y est passé ces jours-ci? » Cléophas, mot qui signifie « réprimandant de bouche, » paraît exprimer la forme de la prière qui déroule son jugement devant Dieu, et remplit sa bouche de reproches, accusant tantôt la dureté, tantôt l'inconstance de son cœur que le froid de la torpeur resserre un jour, et qu'une vaine joie dissipe demain. « Vous êtes seul étranger? » Le cœur de ceux qui aiment tendrement est d'ordinaire pénétré de douleur quand ils voient tant de personnes, avoir en goût les saintes applications de la piété, par suite de ces impressions, et n'en garder que dans l'extérieur seulement l'apparence, leur âme ne sentant plus que faiblement le désir de la céleste patrie. C'est donc Cléophas qui répond toutes les fois que, souffrant au fond du coeur de la perte de ces malheureux, les amis du Seigneur, exhalent ces plaintes dans leurs prières: Seigneur, vous qui êtes demeuré seul au temps de votre passion, alors que Pierre vous reniait, que le disciple bien-aimé, oubliant votre tendresse singulière prenait la fuite, et que les autres aussi vous abandonnaient. Mais, hélas! au temps de votre passion qui a lieu aujourd'hui, nous voyons des religieux qui, non-seulement ne prennent point part à votre passion, en compatissant à vos douleurs, qui ne fuient. point ou ne vous renient point à l'occasion. de, quelque, tentation soudaine; mais dont l'iniquité sort comme de la graisse; et ils en ont fait l'affection de leur coeur. En commettant l'iniquité, ils ne craignent pas s'ajouter à la souffrance de vos blessures, eux qui auraient dû, avec les saintes femmes, les adoucir par les aromates d'une tendre dévotion. « Vous êtes le seul étranger à Jérusalem? » Tous vos amis vous ont quitté, ceux qui vous connaissaient, se sont éloignés de vous; il vous, ont placé comme un signe «abomination peur eux. Tous cherchent leurs intérêts, ils s'aiment tous eux-mêmes : de l'exil ils ont fait la patrie ; par leur conduite, ils protestent qu'ils ne sont pas étrangers sur la terre. « Etes-vous le seul étranger à Jérusalem? Nous qui, par le privilège plus relevé de notre profession, sommes regardés comme reproduisant plus vivement l'image de l'humilité de votre pèlerinage, semblables aux morts du siècle, nous avons été placés dans un lieu obscur. Mais nous sommes plus habiles s'il s’agit d'augmenter nos possessions, plus glorieux, s'il faut élever des édifices, et plus habiles, s'il est question de ramasser de l'argent. On en trouve un petit nombre qui marche fidèlement dans les sentiers de la vérité. « Etes-vous le seul étranger? Déjà Béhémoth, ne s’étonne plus que le fleuve ait été absorbé, parce que la plus grande partie du Jourdain coule dans sa bouche (Job. XL. 18), il a abaissé la force et fait pâlir les étoiles, il a considéré l'or comme de la boue et sous ses pieds sont les rayons du soleil.

8. Vous êtes le seul étranger à Jérusalem, » c'est-à-dire: dans l’Eglise qui milite au service de Dieu, « et qui ne possède pas encore la paix; et vous ne savez pas ce qui s'y est passé ces jours derniers ?» Ces jours-ci, vous avez, répandu; votre sang pour le genre humain, vous avez souffert tant d'opprobres et de douleurs, et à la fin vous avez enduré le suppliée de la croix ; et après avoir tant souffert pour le monde et promis d'attirer tout à, vous si vous étiez élevé de terre, voici que vous avez été élevé au-dessus des. cieux. Pourquoi donc n'arrachez-vous pas ceux qu'on traîne à la mort ; pourquoi ne vous tournez-vous pas de Basan ; pourquoi n'attirez-vous pas tous les hommes; pourquoi dans une grande foule. n'en choisir qu'un petit, nombre, comme si vous aviez perdu le souvenir de votre passion? « Ne connaissez vous pas ce qui s'est passé à Jérusalem ces jours derniers? » Ces jours derniers on vous a égorgé à Jérusalem, vous le Très- Haut, vous admirable, vous avec qui s'entretenaient Moïse et Elie dans la très-belle vision de votre Transfiguration (Matth. XVII, 3). Nous avez véritablement, Seigneur, commis un grand excès, lorsque, splendeur de la gloire du Père et la figure de sa substance, Seigneur de majesté, en présence des éléments qui tremblaient, des luminaires des cieux qui s'obscurcissaient et des anges qui étaient dans la stupeur, vous avez daigné subir le supplice le plus abject. Oui, ce fut un excès lorsque vous livrâtes votre visage à ceux qui le déchiraient, lorsque vous n'avez pas détourné votre face de ceux qui la couvraient d'insultes et de crachats, lorsque vous fûtes mis au rang des scélérats (Is. 4, 6). « Etes-vous le seul étranger à Jérusalem ?» Pourquoi ne nous attirez vous pas après vous, nous faisant courir à l'odeur de vos parfums ? Pourquoi donner votre honneur aux autres, quand pour nous vous avez détruit votre corps et votre chair? Pourquoi ne vous souvenez-vous pas du trône de votre gloire sur lequel vous avez jugé le prince de ce monde? Pourquoi ne répandez-vous point sur nous l'esprit de grâce et de prières, afin que, reconnaissant non-seulement de langue mais encore en œuvres et vérité, qu'en cette terre nous sommes exilés et étrangers, nous nous abstenions des désirs charnels et que nous soyons tirés à, vous par les liens d'Adam, par les liens de la charité ?

9. Tandis que Cléophas s'exprime de la sorte dans la tribulation de son esprit et l'amertume de son âme, combien pensez-vous que ses paroles remplirent le cœur de celui qui l'interrogeait? Jésus leur dit : « Quelles sont ces choses? » Ce n'est point là la demande de quelqu'un qui ne sait pas, mais de quelqu'un qui se joué auprès d'eux, C'est comme un écho de la douleur qu'ils éprouvent. Et ils disent: « Ce qui a eu lieu relativement à Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et tout le peuple : comment les souverains prêtres et nos principaux le livrèrent pour le faire condamner à mort, le crucifièrent. » On lit que Cléophas seul répondit d'abord. Maintenant avec lui parle l'autre disciple dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Par-là même, il semble exprimer la forme de la méditation, que nous avons coutume de désigner par les soins de pensée ou de contemplation comme par une désignation propre. Selon le bienheureux pape Grégoire, quelques-uns ont cru que ce disciple fut saint Luc, dont l'apôtre nous apprend qu'il fut médecin, (Col. IV, 14) qui signifie « se levant » ou « levant, » représenté par le sens renfermé dans son nom, l'espèce de méditation qui sert de remède à l'esprit troublé et à la conscience malade. Semblable au lézard, elle grimpe sur ses pattes pour demeurer dans le palais des rois, et s'élevant d'en bas pour descendre en haut, son séjour, elle abandonne les choses passagères et monte vers celles du ciel. La méditation s'unit donc à la prière, afin que dans la réponse des deux disciples, le baume d'une mélodie plus douce porte ses délicieuses impressions aux oreilles de l’étranger.

10. « Relativement à Jésus de Nazareth, » disent-ils. Son nom est une huile répandue. Une huile répandue, un parfum d'aromates, la joie des cœurs, « Jésus de Nazareth, » mais que l'albâtre se brise, que l'auster souffle dans le jardin des parfums; que la myrrhe donne son odeur, que les ruisseaux de baume se mettent à couler : que le crucifié soit dans la mémoire, que les insultes qu'il a subies, que les opprobres qu'il a soufferts, que son infatigable charité revienne dans la pensée. Que tout ce qui est en nous parle de Jésus de Nazareth qui nous a lavés dans son sang de tous nos péchés, afin que nous devenions puissants en oeuvres et en paroles. Quelques-uns sont puissants en œuvres mais non en paroles. Quelques-uns le sont en œuvres et en paroles. Celui qui est vaillant en ce qui regarde les exercices du corps, n'omet point de pratiquer le bien qu'il peut accomplir. On peut proclamer puissant en œuvres celui qui est patient dans la tribulation et qui se réjouit dans la pratique de l'obéissance. Que si l'assiduité à l'oraison lui cause moins de plaisir, s'il n'est pas dévotement animé d'une pieuse sollicitude dans les veilles, ou si par cas il n'a pas le don de la prédication, il est puissant en œuvres mais non en paroles. Vous trouveriez fréquemment un personnage dévot dans la prière, dont les yeux sont des piscines en Hésebon à cause de la quantité de larmes qu'ils répandent (Cant. VII, 4), mais il refuse de porter le joug de l'obéissance, il pense accomplir son vœu en offrant une victime ayant une oreille coupée; il plaint la sienne dans la prière : il renonce à l'orgueil, mais l'heure de la componction passée, il est fier comme auparavant. Ou bien, s'il est léger en sa conduite, après une prière fervente, il retombe dans la même légèreté, ses os se remplissent des vices de sa jeunesse, en sorte qu’i1 n'a jamais de gravité dans sa manière d’agir, bien que pour un moment à l’heure de la prière il soit dévot; c'est bien la voix de Jacob, mais ce sont les mains d'Esaü (Gen. XXVII, 22). Ces personnages sont puissants en paroles, mais non en œuvres. Ils sont puissants en oeuvres et en paroles ceux qui ont de l'humilité dans les moeurs, de la vertu dans leurs actions, de la science dans leurs discours, de la dévotion dans leurs prières assidues, de la gravité dans la conduite, de la persévérance dans l’amour. Car la prière dévote est le lieu où se repose la pieuse activité de l'âme et l'exercice d'une oraison fervente donne de la force aux bonnes oeuvres. C'est tout à fait la componction salutaire, que recommande la latitude de la conscience. Après avoir donné à Salomon la sagesse et les richesses, le Seigneur lui donna la largeur de cœur (III Reg. IV, 29) : parce que la sagesse n'est rien, les richesses ne sont rien, si dans le cœur ne coule le fleuve de la charité qui ne peut être franchi. Le Seigneur ne fait pas grâce aux paroles puissantes et composées avec artifice, pour supplier.

11. Si vous êtes aussi puissant en œuvres et en paroles, soyez-le devant Dieu et devant le peuple. Qu'aux yeux du Seigneur la pureté d'intention vous recommande, et que l’utilité de votre ministère vous rende précieux au peuple ; que les reins de votre âme soient ceints et qu'une lampe ardente brille dans vos mains. Et que ce soit bien a à tout le peuple : n parce que la charité ne tonnait pas les coins, elle n'aime pas ce qui est particulier, elle désire être utile à tout le monde. C'est en vertu de ce sentiment que l'Apôtre se glorifie devant la conscience de tout homme, de chercher ce qui est bien, non-seulement en présence de Dieu, mais aussi en présence de tous les mortels, afin d'être agréable tant à Dieu qu'au peuple (II Cor. VIII, 21). Mais que personne n'ose se comparer à ce très-heureux Apôtre. Autant l'occident est éloigné du levant, autant ses voies furent éloignées des nôtres, et les sentiers qu'il suivit au-dessus de ceux que nous suivons nous-mêmes : parce que, comme le dit Isaïe, « tous, nous sommes devenus impurs, toutes nos justices sont comme un linge souillé (Is. LXIV, 6). Nous ne sommes pas puissants en œuvres : et nous ne savons pas prier comme il faut (Rom. VIII, 26). Seul, le plus beau des enfants des hommes (Ps. XLIV, 3), par un privilège singulier, fut prophète; puissant en couvres et en paroles, il opéra vigoureusement notre salut au milieu de la terre. Il fut puissant en paroles, quand il créa tout; « quand il dit, et tout fut fait, quand il commanda et tout fut réalisé (Ps. CXLVIII, 5). Il fut puissant en oeuvres, lorsqu'il répara l'homme, et lorsque, selon l'oracle d'Isaïe, pour faire son travail, il fit sa propre besogne de la besogne d'autrui (Is. XXVIII, 21). Ce fut vraiment une action étrangère, si vous considérez comment les prêtres le livrèrent et le firent crucifier. Seigneur, j'ai entendu parler de vous et j'ai craint : j'ai considéré vos œuvres, et vos voies et j'ai été saisi d'épouvante (Hab. III). Ils vous ont tourné en dérision, ils ont grincé des dents contre vous : ils se sont réjouis et rassemblés contre vous, les prêtres et les principaux de. la nation vous ont livré. Eux qui devaient conduise le troupeau dans le chemin du salut, ils sont devenus un. piège et une cause de damnation. De leurs entrailles s'est échappée la flamme de l'envie; parce que, ainsi que nous le lisons dans job. a le feu est tombé du ciel, et il a détruit les brebis et les bergers (Job. XI, 16).

12. Nous donc qui cherchons le crucifié, portons notre attention sur le, mystère de la croix. C'est là la balance du corps de Jésus-Christ, balance que réclamait le. personnage qui s'écriait : « Plût au ciel que fussent mis dans une balance les péchés qui m'ont fait mériter la colère et les maux que je souffre (Job. VI, 2). La croix est devenue la balance du corps de Jésus-Christ qui est l'Église. Lorsque ce divin Sauveur était crucifié, avec lui furent placées. sur le bois de son supplice les fautes que nous avons commises, le malheur qui pèse sur nous. Il était innocent, sans souillure, séparé des pécheurs, et la sainteté de sa vie était plus élevée que les cieux: il n'avait jamais commis l'iniquité, et la ruse ne s'était jamais trouvée dans sa bouche. Etant si grand et si saint, il daigna supporter, sur la croix des traitements si indignes, les calamités commencèrent à l'emporter et nos crimes furent corrigés. Tant qu'il était dressé sur ce gibet, la balance paraissait vaciller, on ne reconnaissait point parfaitement de quel coté elle devait tomber, lorsque le Seigneur, ayant incliné la tête, rendit l'esprit, en sorte que le mal l'emportait et paraissait être plus lourd, semblable qu’il était au sable de la mer. Les peuples ont été réputés comme le mouvement d'une balance. En effet, ils sont tombés dans une balance, parce que nos ennemis ont perdu la cédule de notre condamnation. Moab a été trituré sous le Seigneur, il a étendu sur lui les mains pour nager, pour n'être point englouti dans la profondeur des eaux. et pour nous élever dans les hauteurs il a étendu ses ailes, il nous a pris et nous a portés sur ses ailes, comme un aigle qui excite ses petits à voler (Deut. XXXII, 11). Et se transportant de la sorte au-dessus de tous les cieux, il a envoyé un feu dans nos os afin que nous goûtions les choses d'en haut et que notre vie soit sur leurs cimes divines. « Il fut puissant devant Dieu et devant tout le peuple : » parce qu’il fut l'ange qui parla pour nous et intercéda afin de réconcilier le genre humain avec son Père : seul il peul s'adresser à l'un et à l'autre et mettre la mains de chaque côté.

13. « Et comment les souverains prêtres et les chefs le firent crucifier.» C'est en effet d'après l'instigation des prêtres que le peuple réclama à grands cris que Barabbas fût délivré et Jésus attaché à la croix, et Pilate y consentit : C'est par leurs langues et non par leurs mains qu'ils le crucifièrent. Aussi David dit « qu'ils aiguisèrent leurs langues comme un glaive (Ps. LXIII. 4). » Moins blâmables en cela que ceux qui lui donnent la mort par les mains et les paroles: qui font périr celui qui est immortel, et crucifient enfin celui qui ne peut plus être attaché à la croix. Il serait honteux de redire leurs actions cachées ou publiques. Je crains de placer ma langue dans le ciel, pour ne point dire dans la boue, et de tuer Saül incliné pour soulager la nature: qu’il suffise de couper le bord de son manteau avec le glaive de Jérémie, puisque le Seigneur dit, par l'organe de Malachie: « Vous me percez, » c'est-à-dire, « toute la nation (Mal. III, 9). » Jérémie indique comment les prêtres et les principaux du peuple le crucifièrent plus cruellement. « J'irai, dit-il, vers les premiers et je leur parlerai : car ils ont connu la voie du Seigneur et le jugement de leur Dieu. Et voici que ce sont eux qui ont rompu davantage dans leur accord le joug, brisé les liens, et tous, depuis le Prophète jusqu'au prêtre, tous pratiquent la ruse (Jer. V, 5). » Voilà comment les principaux prêtres et les premiers de la contrée le crucifièrent.

14. « Pour nous, nous espérions qu'il rachèterait Israël. » Israël signifie « voyant Dieu. » Ce mot désigne les hommes instruits et religieux qui, par leur intelligence et leur affection, doivent voir le Seigneur plus spécialement que les autres. Et ce n'est pas là une cause médiocre de tristesse pour vous : ceux qui sont éclairés et qui paraissent religieux sont semblables aux animaux et sont devenus plus immondes qu'eux. Non-seulement ils crucifient le Seigneur par les épines de leurs péchés, mais ils deviennent un proverbe et un exemple pour les autres. « Pour nous, nous espérions qu'il délivrerait Israël. » Il n'y aurait point de quoi souffrir, ce ne serait pas chose si étonnante, que le peuple seul, ignorant la loi, tombât dans l'erreur: ses écarts pourraient être rectifiés par la sagesse des personnes instruites et religieuses, si elles n'avaient pas été les premières à causer la ruine des autres: « Nous espérions qu'il serait le libérateur d'Israël. » Car si l'apostat dit qu'il est conduit, et s'il appelle des chefs impies, s'il supplante les grands et estime les petits comme plus vils; et si, en effet, ils ne sont peut-être pas lettrés et ignorent la loi du Seigneur, ce sont des enfants de la défiance et nous n'éprouvons pas de surprise à leur endroit: mais ce qui nous étonne, ce sont ceux qui sont éclairés et qui ont l'habitude de la vie religieuse, qui ont goûté la bonne parole de Dieu, le don céleste, et les vertus du siècle à venir, et voici qu'ils sont devenus comme les vaches grasses de Samarie, des arbres d'automne, déracinés, deux fois morts, et devenus des ennemis placés à la tète, eux qui auraient dû enseigner la route de la vie. « Pour nous, nous espérions qu'il délivrerait Israël. »

15. Et après tout cela, voici le troisième jour que ces événements ont eu lieu. Le premier jour, où Jésus-Christ a été crucifié, représente l'époque, dans laquelle les persécuteurs et les hérétiques ont fait souffrir des supplices à l'Église primitive, qui est le corps du Seigneur. Le second, où il fut enseveli, figure le temps des hypocrites, qui regardent Jésus-Christ comme caché dans la terre, et qui soupirent après les honneurs et les avantages terrestres, n'attendant, en retour de leurs travaux, que la félicité de la terre. Après cela, vient le troisième jour, dans lequel nous devons faire attention à un péril plus grand, c'est-à-dire aux faux frères. Et en ce troisième jour, Jésus-Christ aurait dû ressusciter, parce que nous pensions qu'alors la vertu de la vraie foi, se répandrait en tous lieux, et les rayons de la charité inonderaient les contrées religieuses, en sorte qu'après les Orions et les Hyades, apparaîtrait l'intérieur de l'Auster. Mais, parce que presque toutes les âmes ont dévié, et crucifient encore Jésus-Christ par leurs iniquités, nous sommes saisis de douleur à la vue de tous ces maux, parce que voici le troisième jour depuis que se sont accomplis tous ces mystères.

16. « Mais certaines femmes parmi nous, nous ont effrayés : allées au sépulcre avant le jour, et n'ayant pas trouvé le corps, elles sont venues disant qu'elles ont vu des anges qui assurent qu'il est en vie. » Les femmes pieuses sont les pensées. Par le sépulcre, on peut entendre le cloître des religieux, retraite en laquelle nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ, par la mortification des jouissances temporelles et le lien de la sainte profession. Les femmes vont au tombeau chercher le Seigneur, lorsque nous recherchons par la pensée, si au moins, même dans les cloîtres, il se trouve un religieux, cherchant et aimant le Seigneur. Elles vinrent avant le jour, et elles trouvèrent son corps. O qu’il est doux de se lever avant la lumière, pour chercher le bien-aimé. Il est doux pour celui qui se met à sa poursuite. « Dans mon petit lit, j'ai cherché durant les nuits celui qu'aime mon âme : Je l'ai cherché et ne l'ai point trouvé (Cant. III, 1). » Il me reste donc d'aller au sépulcre, c'est-à-dire dans le cloître des religieux. aux veilles des monastères, là je le rencontrerai, bien que ce ne soit pas selon le corps. « Car si nous avons connu le Christ, selon la chair, nous ne le connaissons plus de cette sorte. Les sentinelles gardent la cité ; ce sont les anges, dont les femmes assurent avoir eu une apparition, elles disent qu'il est en vie, et par la ferveur de leur amour véritable, elles font voir que le Christ habite dans leurs cœurs. Ce sont les gardes faisant en tout temps les veilles du Seigneur. Ils sont placés à la porte du tabernacle, ils sont les Orions et les Hyades et le centre de l'Auster. Qu'il est agréable d'assister à ces veilles! Ces sentinelles se lèvent dans la nuit, au commencement de leurs veilles, afin de répandre leurs cœurs, devant le Seigneur, et leurs vœux en présence du Très-Haut. Là, au milieu des jeunes filles qui jouent des instruments de musique, les princes se joignent à ceux qui chantent : là, le jeune Benjamin est ravi en Esprit ; là, résonne un concert céleste (Psal. LXVII, 26). Là, se trouvent les Séraphins, criant : saint, saint, saint ; et les Chérubins qui se regardent en tournant leurs visages les uns vers les autres sur le propitiatoire. Là, tressaillent tous les enfants de Dieu, et les astres du matin chantent les louanges du Seigneur. Là, les âmes sont vraiment semblables aux anges, en imitant la vie de ces esprits bienheureux. C'est à eux qu'est confiée la garde du tombeau, c'est-à-dire les observances régulières du cloître. Le Christ n'abandonne pas ce monument, il a promis d'être avec nous, jusqu'à la consommation du siècle; et alors nous serons avec lui, lorsqu'il nous aura pris en sa société. Les femmes assurent qu'elles ne l'ont point vu, mais qu'elles ont eu une vision d'anges, assurant qu'il est en vie. Toutes les fois que nous roulons ces pensées en notre esprit, parce que bien qu'elles soient vraiment semblables aux anges, qui, de jour en jour, et durant la nuit, chantent sur la terre,les louanges du Seigneur, comme ils les chantent eux-mêmes dans les cieux, elles ne possèdent néanmoins pas la gloire de la béatitude éternelle, par la consommation d'une sainteté parfaite. « Après les avoir un peu dépassés, » s'écrie l'Epouse, « j'ai trouvé celui que mon coeur aime (Cant. III, 4). » Mais que signifie ce mot, « elles nous ont effrayés ? » Ce n'est pas une frayeur qui produise une sorte d'horreur, c'est une nouvelle qui enfante une nouvelle joie ou admiration pour le cœur. En effet, lorsque nous examinons les délices heureuses qui abondent dans le cloître, notre cœur est tout saisi, et par un mouvement de doux respect, il change de place.

17. Et quelques-uns d'entre nous sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé toutes choses comme avaient dit les saintes femmes; quant à lui, elles ne l'ont pas rencontré. Quelques-uns d'entre nous sont allés. Ce sont là les affections d'une âme religieuse, qui trouvent tout, comme le trouvèrent les saintes femmes, mais qui ne reviennent point, ainsi qu'il est dit à leur sujet. Car, lorsque nous traitons en nos coeurs, par les pensées seules de l'amour de la vie religieuse, ce sont les femmes qui vont au tombeau et qui en reviennent. Mais lorsque les affections de l'âme se tournent vers le désir de la conversion, ce ne sont pas seulement les femmes, mais bien quelques-uns d'entre nous, qui vont au sépulcre ; ils ne reviennent pas, ils ne retrouvent pas non plus le Seigneur. Par cette expérience, nous connaissons, que lorsque novices, nous prenons avec ferveur le parti de nous convertir, nous pensons trouver Jésus de ce côté, parce que nous espérons goûter la joie de la sainteté et d'une tranquillité parfaite. Mais lorsque, par la suite des temps, nous éprouvons les misères de la fragilité humaine, nous reconnaissons alors, que nous n'avons point trouvé le Seigneur; cependant nous avons une vision d'anges, les exemples des moines fervents.

18. « Et il leur dit : O insensés et lents de cœur à croire tout ce que les prophètes ont dit. Ne fallait-il pas que le Christ souffrit tout cela et entrât ainsi dans sa gloire? « Ces expressions paraissent déborder de l'amour le plus tendre, c'est comme un vin nouveau qui rompt les vases nouveaux et qui jaillit des entrailles d'un cœur aimant. Le Seigneur donne à sa voix l'expression de la force, afin que ses paroles fument comme le feu et comme le marteau qui brise la pierre; au témoignage de Jérémie, ses paroles sont comme le feu et le marteau, afin que du feu s'élève une colonne de fumée, composée d'aromates et de la poudre du parfumeur, et que le marteau brise et broie (Jerem. XXIII, 29). Nous nous plaisons à arrêter un peu les yeux de notre âme sur ce tableau délicieux. Pendant que le Seigneur interprète les Écritures, tandis qu'il explique Moïse et les prophètes, une suavité merveilleuse, jaillissant de sa bouche, refait les âmes des disciples accablés de chagrin et de tristesse; une élégance inexprimable se répandait sur ses lèvres, plus douce que le miel et son rayon, sa conversation l'emportait sur tous les aromates. Assurément il connaissait l'ordre du ciel, et il plaçait son explication sur la terre. Le deuil se changeant en tristesse, le, entrailles des disciples se remplissent de joie. Déjà. dans leur conscience brille la résurrection du Seigneur. Ils commencent à se réjouir davantage avec Jésus ressuscité qu'avec Jésus crucifié. De là vient « qu'ils s'approchèrent du bourg où ils se rendaient, parce que le désir du conseil qu'ils cherchaient commençait à être satisfait. « Et il feignit d'aller plus loin, » afin qu'en paraissant vouloir les quitter, ils fussent embrasés, d'une manière plus merveilleuse, du feu dont ils commençaient d'être agréablement enflammés. Quels sentiments pensez-vous qu'ils éprouvaient lorsqu'il feignait d'aller plus loin ? Je pense qu'ils lui adressèrent des plaintes semblables : Ne vous retirez pas, ô très-cher compagnon, ne nous quittez point; mais parlez-nous encore de Jésus de Nazareth. Parlez-nous, nous vous en conjurons, de la joie de la résurrection. Restez avec nous, « parce que le soir se fait, et le jour baisse, » mais nous passerons la nuit en veilles. Le jour ne nous suffit pas pour entendre parler du très-doux Jésus. « Et ils le contraignirent. » Parce que la violence de l'amour ne se pouvait retenir.

19. Revenons, à présent, aux délices de la mortalité. « O insensés et lents à croire tout ce qu'ont dit les Prophètes! ne fallait-il pas que le Christ souffrit tout cela et entrât ainsi dans sa gloire? » Alors s'accomplit le temps dont le Seigneur a dit en l'Évangile : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je me trouve au milieu d'eux. (Matt. XVIII, 20). » En son nom deux choses furent réunies, la prière et la méditation, semblables à la tourterelle et à la colombe, elles murmurent de tendres plaintes dans le trou de la pierre, dans l'ouverture de la muraille, gémissant sur la passion du Seigneur. Mais au contraire, ces murmures, ces gémissements dévots sont si agréables aux yeux de celui qui sonde les coeurs et les reins, qu'il ne peut longtemps laisser voilée la grandeur et la douceur qu'il a cachée pour ceux qui le craignent et qui l'aiment : mais souvent par une inspiration secrète, d'autres fois par la lecture de la sainte Écriture, il a coutume de convertir en allégresse une tristesse pareille. « 0 insensés et lents à croire! » Quand je réfléchis à la douceur de ce reproche, je préfère pleurer que de parler; parce qu'un baume, d'une senteur merveilleuse, remplit le vase de mon âme. Je désire disputer avec Dieu : lion en me posant avec lui d'égal à égal, mais en exposant la fragilité de la conscience humaine. Seigneur, toutes les fois que nous repassons en nos cœurs l'amertume de votre passion, toujours nous sommes saisis de stupeur à cause de nous, parce que vous avez fait signe à ceux qui vous redoutent qu’ils aient à fuir devant votre arc. En effet, si vous êtes parti de ce monde pour aller vers votre Père au milieu de si grands supplices, que sera-ce de nous pécheurs? « Si le bois vert est ainsi traité, comment le bois sec le sera-t-il (Luc. XXIII, 31). » Tandis que nous répandons dans la prière des plaintes semblables, cette charité véritable et souveraine nous console en nous gourmandant doucement, soit par l'autorité des Écritures, soit par des inspirations secrètes. Pourquoi êtes-vous si tristes au sujet de ma passion? « Ne craignez point, petit troupeau, » j'ai souffert afin de vous procurer de la joie. Je vous ai rassasié des trésors de joie, par ce que les parents doivent entasser en vue de leurs enfants ; j'ai opéré pour vous toutes vos œuvres, je suis ressuscité pour vous combler d'allégresse. Je vous le dis, pourquoi ne croyez-vous point ?

20. « Commençant par Moïse et les prophètes, il leur expliquait toutes les Écritures qui se rapportaient à lui. » Heureux ceux qui ont connu, par une douce expérience, avec quelle douceur et quelle merveilleuse opération le Seigneur daigne révéler dans la méditation et la prière le sens des Écritures. Il est le Seigneur des sciences : il peut les distribuer à son gré. « Commençant par Moïse et les prophètes, il leur expliquait toutes les Écritures qui se rapportaient à lui. » Il le fait quand il éclaire nos cœurs des feux de la charité. Qui pratique la charité tient ce qu'il y a de caché et d'ouvert dans les paroles du Seigneur. La charité renferme Moïse et les prophètes (Mailh. XXII, 40). Nous nous rapprochons alors du bourg où nous allons, parce que, par la charité, nous avons obtenu le conseil de vie que nous désirions. « Il feignit d'aller plus avant. J'ai dit: Je deviendrai sage et la sagesse s'est retirée davantage de moi (Eccli. VII, 24). » A qui débute, les voies du Seigneur paraissent difficiles, mais on y court lorsque le coeur aura été dilaté. Aussi ils le contraignirent. On n'atteint pas légèrement au sommet de la perfection, mais peu à peu par les degrés des vertus, on arrive par la violence au faite de la charité.

21. « Ils le contraignirent. » Ne soyez pas surpris que le royaume des cieux souffre violence lorsque le Seigneur leur maître la souffre lui aussi. Si donc vous sentez votre cœur indévot à cause d'une sorte de dureté naturelle, appliquez-vous à la prière, livrez-vous à la méditation, courez du côté où se porte l'impétuosité de l'esprit, ne donnez aucun assentiment à la chair, adonnez-vous aux veilles, par la force de vos larmes triomphez du Seigneur de majesté et dites-lui : « Restez avec nous, Seigneur, parce que le soir se fait et le jour baisse. » Nous pouvons comprendre cette parole de plusieurs manières et y trouver bien des délices. « Demeurez avec nous parce que le soir se fait. » Quand nous faisons des progrès dans la vertu, nous sommes dans le jour : quand les angoisses des tribulations nous entourent, le soir commence d'arriver pour nous : quand la tristesse nous accable, le soir se fait. Et parce que nous avons recours à vous, qui seul considérez le travail et la douleur . « Demeurez avec nous, parce que le soir se fait. » Déjà les eaux pénètrent jusqu'à l'âme, déjà les délices de la dévotion se changent en misère, déjà le vent de la tentation ébranle tous les coins de notre âme : « Restez avec nous, parce que le soir est venu. » Vous êtes le seul rafraîchissement, le seul refuge, la seule consolation des cœurs affligés : à vous la puissance, à vous l'empire. Vers vous se dirigent tous les yeux, l'âme altérée ne soupire qu'après vous : « Demeurez avec nous, parce que le soir se fait. «Sans vous nous ne pouvons rien faire. Vous seul fournissez des chants pour la nuit : vous êtes une tour puissante contre celui qui vous attaque. L'œil de votre bonté regarde ce qui est sous le ciel : « Demeurez avec nous, parce que le soir se fait. » Par vous se lève vers le soir l'éclat du midi, et nous nous sentons comme Lucifer, quand nous nous croyons consumés ; qui se confie cri vous n'est jamais confondu: « Demeurez avec nous, car le soir se fait. » Le jour baisse déjà, les soirées sont devenues plus longues, parce qu'aux approches de la fin du monde l'iniquité s'accroit et la charité se refroidit. Que notre flambeau ne s'éteigne pas durant la nuit : « Restez avec nous, car le soir se fait. » Au déclin du soir du monde et du soleil de justice, le froid du péché gagne le genre humain. La nuit de la perfidie couvre tous les hommes, la lumière de la vérité disparaît. Ne défaillons pas avec ceux qui défaillent : pour cela, « Demeurez avec nous parce que le soir se fait. » Le soir de ma vie arrive, une violente maladie consume mon corps; déjà la cruelle mort me menace, la frayeur et la crainte ébranlent toute ma conscience, elle redoute la terrible sentence du jugement. Mais vous, Seigneur, à qui le Père a donné tout jugement. « Demeurez avec nous, parce que le soir se fait.» Je remets mon esprit entre vos mains. Ne livrez pas aux puissances des ténèbres l'âme qui se confie en vous. En vous seul est notre salut; sur vous se tournent nos yeux, vous suppliant de ne nous point laisser périr. Mon âme tire sa confiance de la grandeur de votre miséricorde : « Demeurez avec nous parce que le soir se fait. » Ou bien par soir nous pouvons entendre le rafraîchissement d'un esprit fatigué, en sorte que le feu de la tribulation cessant de se faire sentir, la prière et la méditation lui préparent au sein de Dieu une douce hospitalité, le contraignant à rester et l'invitant à souper, selon ce qui est écrit : « Si quelqu'un m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi (Apoc. III, 20). » Jésus fut donc un voyageur qui se détourne pour demeurer ; aussi entra-t-il avec eux.

22. « Or, il arriva tandis qu'il était à table avec eux, qu'il prit du, pain, le bénit, le rompit et le leur distribua : leurs yeux furent ouverts et ils le connurent. » Ce pain, c'est le pain de la grâce. Il reçoit lui-même par lui-même ce pain, parce que Jésus, n'étant pas l'inférieur, mais l'égal de son Père, reçut autant qu'il voulut, et non en mesure, les dons de la grâce. Il bénit le pain, lorsque le législateur nous donne sa vertu, afin que nous marchions de vertu en vertu. Il le rompt et le leur présente, parce que ce n'est pas l'effet de la volonté ou des efforts de l'homme, mais de la miséricorde de Dieu. Il ne présente pas le pain entier mais mis à morceaux, parce qu'il existe des divisions de grâces; mais c'est toujours le même Seigneur qui envoie sa grâce comme des bouchées. Et qu'est-ce qu'on ajoute : « Leurs yeux furent ouverts et ils le connurent à la fraction du pain. » Dans la fraction du pain, il se produit quelque diminution et quelque anéantissement. Dans cette fraction, comprenez la vertu d'humilité, par laquelle Jésus se brisa lui-même, se diminua et s'anéantit lui qui est le pain de vie. Et parce qu'il s'anéantit, il nous donna sa pensée. C'est là le pain enviable que Daniel reste bien des jours sans manger (Daniel X. 3) : parce que beaucoup de justes et de prophètes ont voulu voir et n'ont point vu la sagesse du Père incarné. Beaucoup furent enflammés du désir de voir le Fils de l'homme, mais il était caché dans le sein du Père. Les petits enfants demandèrent du pain, il ne se trouvait personne pour le leur rompre (Lam. IV. 4). La sagesse du Père cachée est un trésor entier et enfoui. Quelle utilité en ces deux choses? Rompez, Seigneur, votre pain à celui qui est dans le besoin, pain qui est vous-même, afin que les yeux de l'homme s'ouvrent et qu'on ne lui impute plus à péché, s'il veut être comme vous, sachant le bien et le mal. Qu'il vous reconnaisse à la fraction du pain, lui qui dès le commencement, voulut attaquer ou toucher votre intégrité. Rompez-vous, afin qu'il apprenne à se briser, parce qu'on ne vous reconnaît qu'à la fraction du pain. Balaam entendit les discours de Dieu, et il vit les visions du tout-puissant (Nomb. XXIV) : mais il tombait les yeux couverts parce qu'il ne connaissait pas le Seigneur à la fraction du pain. Pareillement vous voyez aujourd'hui beaucoup de personnes étudier les Ecritures, enseigner dans les chaires, prêcher dans les églises : mais leurs œuvres ne s'accordent point avec leurs paroles. Par leurs paroles, ils avouent qu'ils connaissent Dieu, ils le nient par leurs actes: parce qu'on ne le connaît qu'à la fraction. Et le Seigneur est devenu un pain pour nous, et nous sommes son pain. Il a daigné manger son pain à la sueur de son front, afin que nous mangeassions le nôtre dans la joie. Si vous voulez avoir sa connaissance, brisez-vous comme il s'est brisé : parce que « celui qui prétend demeurer en Jésus-Christ doit se conduire comme il s'est conduit (1 Joan. II. 6). » Brisez-vous donc pour le travail de l'obéissance et l'humilité de la pénitence. Portez en votre corps les stigmates de Jésus-Christ, ayant l'extérieur d'un esclave et non le faste d'un prélat, et quand vous vous serez anéanti et brisé, alors, vous connaîtrez le Seigneur à la fraction du pain.

23. Mais puisque nous avons commencé de parler du pain de la grâce, quand il est rompu, les yeux s'ouvrent et le Seigneur est connu ; parce que la vertu d'humilité est infuse dans l'âme avec les autres dons de la grâce. Nous le connaissons en cet instant parce que, par l'influence de ces dons, nous nous soumettons humblement à lui, lorsque nous leur rapportons tout ce que nous avons reçu de bien. Le Sage atteste que Dieu est honoré par les humbles (Eccle. II). Voyez comment le bienheureux Grégoire s'accorde avec ce que nous disons. (Moral. L. XXXV. C. X). Qui ramasse, dit ce docteur, les autres vertus sans l'humilité, c'est comme s'il portait de la poussière en plein vent : en sorte que parce qu’il a du porter quelque chose, il s'en est suivi quelque chose de pire. La véritable humilité ouvre donc les yeux, quand elle brise et diminue les autres vertus, par lesquelles le vent de l'orgueil la pouvait aveugler, et quand l'homme voit qu'il n'est rien par lui-même. Et plus on décroît en se méprisant soi-même, plus on grandit dans la connaissance de Dieu. Donc, que l'homme brise les vertus qu'il peut avoir en lui, qu'il brise sa volonté propre, afin de connaître le Seigneur à la fraction du pain, imitant celui qui, pour l'amour de nous, s'est rendu obéissant jusqu'à la mort de la croix. « Et il s'évanouit de leurs yeux. » Chose étonnante ! Quand le maître commence de se faire goûter au cœur, il s'enfuit, afin de nous faire souffrir doucement de son absence. Telles sont les délices de l'amour, les yeux de l'affection le font partir. « Fuyez, mon bien-aimé, soyez semblable à la chèvre, et au faon des cerfs, sur la montagne des cerfs, sur la montagne des aromates. » Montez sur les chérubins, marchez sur l'aile des vents. Soyez cependant semblable à la chèvre et au faon des cerfs, afin de ne pas détourner de nous les regards de votre tendresse, bien que vous vous dérobiez à nous, vous qui regardez les choses humbles, et ne voyez que de loin celles qui sont élevées.

24. « Et ils se dirent l'un à l'autre . n'est-ce pas que notre cœur était brûlant dans nos poitrines, lorsqu'en route, il nous parlait de Jésus et nous expliquait les Écritures ? » Ce passage n'a pas besoin d'exposition, il n’y a qu'a le savourer. Toutes les fois que notre âme se flétrit en nous-mêmes, que les joies de l'affection envahissent notre cœur, et que nous sommes blessés des traits de l'ennemi et de la tentation, approchons de notre mémoire ce que, par les mouvements, nous avons senti dans l'oraison, ce que nous avons goûté dans la méditation, comment le Seigneur nous a parlé, dans les mouvements heureux où nous entrions dans les délices de la contemplation. « Notre cœur n'était-il pas brûlant en nous, touchant Jésus ! » O douce ardeur, ô douce splendeur, ô doux amour ! ardeur qui fortifie, splendeur qui allume, amour qui enivre. Avec quelle douceur vous brûlez, de quel merveilleux éclat vous resplendissez, avec quelle plénitude vous remplissez le coeur de l'homme ! Qui de nous pourra habiter avec un feu dévorant, avec les flammes éternelles, quand il ne s'agira plus de feu dans Sion, mais de la fournaise dans Jérusalem, dans les splendeurs de l'éternité. Alors nous nous souviendrons de ce petit feu que nous sentons dans la vallée de larmes, nous chanterons, nous psalmodierons, nous nous dirons réciproquement : « N'est-ce pas que notre cœur était brûlant au sujet de Jésus? » Quand nous vivions sous la pauvreté de la milice religieuse, quand nous nous livrions pour chanter les heures dans les veilles de la nuit, quand après les vigiles nous nous levions en secret à l'oraison dans ces bienheureux intervalles, combien grande dans nos cœur était l'abondance de la douceur! «N'est-il pas vrai que notre cœur était brûlant de Jésus ! » Cette nuit n'était-elle pas l'éclat qui illuminait nos délicieuses jouissances ? Notre coeur ne brûlait-il pas en nos poitrines, lorsque, dans le cloître, nous méditions en silence, lorsque Dieu était dans le secret de notre tabernacle, lorsque notre cœur montait sur Jérusalem, pensant aux délices de la patrie, et sentant retentir dans notre conscience les concerts du ciel? « N'est-ce pas que notre cœur était brûlant en nous, au sujet de Jésus : » lorsque nous repassions notre âme de la douceur des divines Ecritures, y trouvant des délices merveilleuses qui l'emportaient sur toutes les richesses? L'onction de Jésus-Christ ne nous apprenait-elle pas alors, répandant les délices jusque dans la moële de nos os ? « N'est-ce pas que notre cœur était brûlant en nous, au sujet de Jésus, lorsqu'il nous parlait en route? »

25. «Et se levant à l'instant même, ils revinrent à Jérusalem, et ils trouvèrent réunis les onze, et ceux qui étaient avec eux, qui dirent : Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il s'est fait voir à Simon.» C'est avec raison que l'on dit qu'à l'heure même ils se levèrent, parce que de telles jouissances ne peuvent se goûter qu'une heure, et pas même une heure entière ! elles passent, s'en vont et s'évanouissent bien vite. Elles disparaissent afin de nous faire désirer, avec plu-, de ferveur, leur plénitude qui se trouve dans la patrie : elles allèchent et enflamment l'âme afin de nous faire lever, de nous empêcher de descendre vers Jéricho. Là, on tend des embûches pour dépouiller ou massacrer ceux qui font ce voyage malheureux. L'âme habituée aux délices du ciel, doit mépriser dans un noble orgueil, ces biens temporels qui sont variables comme l'astre des nuits. La prière et la méditation se levant donc, reviennent à Jérusalem, lorsqu'après le rassasiement, produit par les délices spirituelles, elles possèdent le repos de la paix intérieure. Ces onze personnages qui sont rassemblés à Jérusalem, peuvent représenter les dons de l'Esprit septiforme et quatre vertus cardinales. Ceux qui se trouvent avec eux, sont la foi, l'espérance et la charité, et les autres dons de la grâce qui peuvent se rencontrer en ce lieu. La prière et la méditation les trouvent réunis, elles ne les réunissent pas : parce que, bien que de toutes nos forces, nous nous appliquions à rassembler les vertus, nous ne pouvons rien sans le Père des lumières qui opère en nous le pouvoir et le parfaire. Quand la prière et la méditation sont ensemble, ils crient à ceux qui arrivent, le Seigneur est vraiment ressuscité , lorsque, dans la conscience aimante résonne la joie de la résurrection du Seigneur.

26. Mais que signifie ce qu'on ajoute, « il s'est fait voir à Simon ? » Voyez si cette parole n'est pas dite pour nous, qui sommes spécialement les enfants de l'obéissance, qui sommes débiteurs envers les sages et les insensés, sans proférer un mot de contradiction, sans éprouver la moindre aigreur de murmure. C'est une proposition exacte et digne d'être acceptée entièrement qui produit en ceux qui y sont obéissants une grande somme de joie, que le Seigneur s'est fait voir à Simon, et à lui seul par une préférence particulière. O si nous considérions dans la mémoire d'une âme dévote, combien douce est l'apparition que fait le Seigneur aux enfants d'obéissance à l'agonie terrible, à l'heure redoutable où l'âme est contrainte de se séparer du corps ! N'entreprenons point ce que nous ne pouvons exprimer : néanmoins, dans nos pieuses imaginations, nous pouvons penser quelque chose de semblable. Peut-être qu'alors Jésus-Christ se montre à plusieurs, ayant en main l'étendard de l'obéissance, et dans cette angoisse, il réjouit l'âme obéissante en lui faisant éprouver une allégresse ineffable, et peut la consoler en ces termes : Ne crains pas, fils de l'obéissance, ne crains pas de regarder ces mains attachées à la croix par l'obéissance, considère ces pieds percés de clous, et ce côté ouvert par la lance ; vois avec attention que je suis mort par l'obéissance : et si à côté de la fragilité de la condition humaine, ton obéissance a quelque chose de moins parfait, que la plénitude de la mienne soit le supplément de ce qui manque du côté de la tienne. Quoi de plus suave à cette heure, qu'une consolation semblable ? Que peut ressentir le cœur humain de plus délicieux ? Mettez ces pensées dans votre cœur, ô enfant de l'obéissance, réjouissez-vous et tressaillez, parce que le Seigneur est véritablement ressuscité et s'est montré à Simon.

27. « Et eux racontaient ce qui s'était passé en route, et comment ils le reconnurent à la fraction du pain. » Nous pouvons rapporter ce dernier passage aux joies du repos bienheureux où chacun sera assis sous sa vigne et son figuier dans le bonheur de la paix, dans les tabernacles de la confiance, dans un riche repos : les places de Jérusalem seront pavées d'or et dans tous les carrefours de la cité sainte, retentira « l'alléluia » et toute ses rues se rempliront d'enfants et de filles en habits blancs, suivant l'Agneau partout où il ira. Nous raconterons alors ce qui s'est passé dans la route, comment nous avons reconnu le Seigneur à la fraction du pain, avec quelle bonté il nous humilie dans le lieu de l'affliction, pour trouver ses délices dans nos cœurs, qui cache ses secrets aux sages et aux prudents et les révèle aux petits. Nous nous souviendrons en ce temps-là, des dangers que nous courons, des tribulations qui nous affligent, des misères qui nous entourent. et nous nous réjouirons merveilleusement, parce que tout cela aura passé comme l'ombre et dans l'allégresse où nous serons plongés, nos ossements germeront la joie. Alors nous planterons des vignes sur le mont de Samarie, et nous entendrons la voix de la réjouissance et de la joie, la voix de l'Époux et de l'Épouse, et nous verrons la splendeur du roi et la beauté de la reine. Alors la Vierge se réjouira dans les chœurs formés portant sur la tète le diadème du royaume, et nous montrera le fruit de ses entrailles très-sacrées. En notre humanité nous contemplerons le Seigneur de majesté. Alors notre cœur considèrera, il abondera, il s'étonnera et il se dilatera, ensemble nous chanterons les louanges du Seigneur : parce que nous le verrons œil à œil, regard à regard, nous le connaîtrons face à face, nous lui parlerons bouche à bouche, disant : A vous Seigneur la puissance et le pouvoir, à vous l'honneur et la gloire, que tout esprit vous loue aux siècles des siècles. Amen.

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