CANTIQUE DE MARIE
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Sap. VII, 30
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SAINT NICOLAS
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SALVE REGINA II
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SYNODE
CONCILE
IMPURETÉ
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SEPT DONS
DOUZE PORTES
CANTIQUE DE MARIE
Tout quitté
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MICHÉE
PENSÉES
DIALOGUE
SOLILOQUE
ENSEIGNEMENTS
OPUSCULE
BIEN VIVRE
CHANTS
PRIÈRES
GUERRIC
MARIE MADELEINE
GUIGUES

SERMON (a) SUR LE CANTIQUE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.

1. « Mon âme glorifie le Seigneur. » Elle le glorifie de la voix, par les oeuvres et par l'affection. Elle le glorifie en le louant, en l'aimant, en le prêchant. Elle le glorifie en donnant tout à la fois la matière et la forme de la louange, de l'amour et de la glorification. « Mon âme glorifie le Seigneur, » parce qu'elle a été glorieusement glorifiée par le Seigneur de gloire. Dans le principe, mon âme a été merveilleusement créée par le Seigneur à l'image et à la ressemblance de Dieu, mais elle fut ensuite, misérablement déformée dans Adam: elle a été renouvelée par son divin auteur avec plus de grandeur et de magnificence. « Mon âme glorifie le Seigneur. » Toute créature l'exalte, mais mon âme le fait plus que toute autre créature. Car dans tout ce qu'il a créé, Dieu n'a rien fait avec tant de splendeur que mon âme. Mais il est le maître : et ce qu'il a voulu a été fait. «Mon âme glorifie le Seigneur. » Exalte-le, ne t'exalte point toi-même. Celui qui s'est glorifié lui-même, a déshonoré Dieu, autant qu'il a été en lui : aussi ne s'est-il pas élevé, il s'est précipité dans les abîmes. A toi de t'humilier, et au Seigneur de t'exalter.

2. « Et mon esprit a tressailli dans le Dieu qui est mon salut. » Voyez quel ordre se fait remarquer ici. Elle a joué d'abord de la lyre, puis elle prend le psaltérion ; elle a parlé d'abord de l'âme, elle parle ensuite de l'esprit : Ce n'est pas le spirituel qui a commencé mais c'est ce qui est animal ; le spirituel ne vient que le second. « Et mon esprit a tressailli, » dans l'immensité de sa joie, il a bondi au dessus de toute créature, et même au dessus de lui-même. En qui? Non pas en moi, mais en Dieu, mon créateur, parce qu'il était enflammé de sa connaissance et de son amour : et cela, non par mes propres forces, mais par le moyen et la grâce sanctifiante de « mon salut, » de mon Fils Jésus, qui est particulièrement mien. Il est mon Dieu, il est mon créateur, il est mon Fils. Il est mon créateur et celui de tous les hommes, mais il est exclusivement mon fils, et, par moi, il est le salut de tous les hommes. « Parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante. » Sa servante. n'oserait pas même lever les yeux vers lui, s'il n'avait pas daigné abaisser lui-même ses regards le premier sur elle. C'est lui qui, tout d'abord, nous a regardés dans sa miséricorde, parce que notre misère nous avait rendus trop méprisables. Mais il m'a considérée entre tous, moi à qui il a accordé un privilège singulier. Et remarquez, Marie ne se contente pas de dire, il « m'a regardée, » ou, il a regardé sa servante, ou il a regardé mon humilité, mais elle s'abaisse grandement et place des fondements très-solides, pour recevoir et conserver fortement

a Horstius a tiré ce sermon d'un manuscrit du monastère de Marie-Gard de l'ordre de Citeaux, qui lui donne S. Bernard pour auteur comme le fait celui de Jumièges d'où nous le tirons mieux corrigé: il n'atteint point cependant tout-à-fait au genre du saint Docteur.

les ornements de son immense grandeur et de son incroyable beauté. « Le Seigneur a regardé, » s'écrie-t-elle, « la bassesse de sa servante. » Chacune de ces paroles demande à être pesée. Il y a, en effet, des servantes, mais elles ne sont pas humbles. Agar était une servante, mais elle était orgueilleuse (Gen. XVI, 4), elle méprisa sa maîtresse. Il y a assez de femmes humbles, mais cela ne va pas jusqu'à faire des servantes: il y a aussi beaucoup de servantes humbles, mais qui ne sont pas servantes du Seigneur. L'humilité fait donc éclater le mépris de soi-même, et rehausse son service par son dévouement. « Il a regardé l'humilité de sa servante. » En jetant les yeux sur moi par sa grâce, il m'a rendue humble et m'a faite sa servante. Sa servante, dis-je, la sienne, lui qui de moi et en moi a fait son oeuvre à lui.

3. «Car voici que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse. » O coeur dilaté . De quels yeux brillants avez-vous soudainement aperçu à la fois toutes les créatures qui doivent avoir part à la véritable béatitude ! « Voici, » dit elle. Cette parole est celle d'une personne qui aperçoit et qui fait voir. J'aperçois, en effet, ce qui sera fait de moi, quel fruit sortira de mes entrailles, combien de grands bienfaits arriveront par mon intermédiaire non-seulement à moi, mais à toutes les générations. « Toutes les générations me proclameront bienheureuse. » Elles ne le feraient point, si elles ne recevaient quelque chose du bonheur que je possède. Si on n'a pas mangé, comment la nourriture reviendrait-elle à la bouche ? « Il me proclamera bienheureuse, » celui du bien de qui toutes les générations recueilleront du fruit. Toutes seront bénies par le fruit que je produirai : et, étant comblées de bénédictions, toutes me proclameront singulièrement bienheureuse. Toutes les générations, dis-je, les générations du ciel, les générations de la terre, tous les anges et tous les élus. Car parmi les anges aussi il y a des générations. De là vient que Dieu est appelé le Père des esprits, celui de qui toute paternité dans le ciel et sur la terre tire son nom (Eph. III, 15). Parmi les esprits bienheureux, les uns sont les Pères des autres, ils leur commandent dans une charité paternelle ; en eux ils engendrent et expriment toute l'affection d'un Père. Car c'est du souverain Père que toute leur paternité tire son nom. Et, de même que le ?ère suprême et véritable chérit, instruit et régit paternellement toutes les créatures, ainsi en est-il des Anges et, selon le don de paternité qu'ils ont reçue, ils aiment, enseignent et conduisent avec paternité les autres esprits qui leur sont soumis. De même aussi les bons pères qui sont sur la terre, reçoivent, de ce Père suréminent, la fonction de paternité qu'ils remplissent, à raison de laquelle ils se rapprochent plus ou moins de la connaissance et de l'amour de la première de toutes les paternités. « Toutes les nations me proclameront bienheureuse. » Le nombre des générations angéliques sera rétabli par celui que j'ai engendré : et, maudite dans Adam, la race des hommes sera régénérée et recevra la bénédiction éternelle par le moyen du fruit béni de mes entrailles. C'est ainsi et au dessus de toutes ces générations, que « toutes les générations » elles-mêmes a me proclameront bienheureuse. » Oui, c'est à juste titre, ô notre Souveraine, qu'elles vous exalteront, parce que, pour toutes, vous avez produit la joie véritable et éternelle.

4. «Parce que celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses et son nom est saint.» Si toutes les générations chantent mon bonheur, je suis loin de me l'attribuer, je ne le rapporte point à mes mérites, mais- à celui qui a fait pour moi de grandes choses. Car, si je suis proclamée bienheureuse par toutes les générations, c'est parce que j'ai été faite bienheureuse par lui, et qu'il m'a placée devant les yeux de tous les hommes comme un miroir de béatitude. «Car il a fait de grandes choses en moi. » Il n'en a pas fait qu'en moi ; mais il en a fait beaucoup et de grandes. C'est une grande chose que je sois Vierge, c'en est une grande, que je sois mère, et c'en est encore une grande que, tout à la fois, je sois et Vierge et mère, et mère de quel Fils? Du Fils unique de Dieu, du créateur et du Sauveur de tous les hommes. « Il a fait en moi de grandes choses. » La grandeur et la multitude des biens dont il m'a comblée ne se peuvent redire. Et qui est celui qui a produit en vous des choses si considérables ? C'est « celui qui est puissant et dont le nom est saint. » Ne vous étonnez pas, ne dites point comment tout cela se peut-il faire? Celui qui l'a réalisé est puissant; que dis-je? il est tout-puissant. Remarquez, en effet, sa puissance : Il peut tout ce qu'il veut. Grandes sont les choses que vous apercevez en moi : mais grande aussi est la puissance qui m'a fait de si grandes choses. Par les grandes et merveilleuses choses qu'il a faites en moi, concluez la grandeur de son admirable puissance. Mais pourquoi a-t-il fait en vous de grandes choses? Parce que « son nom est saint. » C'est pour son nom, ce n'est point à cause de mon mérite qu'il les a faites : Il a voulu montrer en moi, que son nom est admirable, saint et ineffable. Quel est ce nom? Bon. Personne, en effet, n'est bon, si ce n'est Dieu. C'est donc à cause de sa seule bonté qu'il m'a fait de si grandes choses : il a voulu montrer ainsi en moi sa puissance et sa bonté : son nom est, en effet, singulièrement puissant et saint. Mais il est saint en lui-même, il faut le sanctifier en nous : et si, de toute éternité, il est prédestiné en lui-même, de même que ce nom se remplisse en nous.

5. «Et sa miséricorde s'étend de génération en génération sur ceux qui le craignent. » Ainsi son nom est « la miséricorde. » Où donc est-il appelé ainsi? «De génération en génération. » De la Judée jusque dans toutes les nations: ou bien depuis le commencement du siècle jusqu'à la fin, non point çà et là, mais sur ceux qui le craignent. Dieu ne fait acception de personne. Juif et Grec, Barbare et Scythe, esclave et libre, homme ou femme, en toutes nations, en toutes races, quiconque craint Dieu et opère la justice, est agréable au Seigneur. « Sa miséricorde est sur ceux qui le craignent. » On commence par la crainte pour arriver à l'amour, que ceux qui craignent encore pour leurs péchés ne désespèrent point, sa miséricorde s'étend sur ceux qui le craignent. Sa miséricorde remet leurs péchés à ceux qui le craignent; la rémission des péchés nourrit l'amour de ceux qui soupirent après lui : et ceux qui chérissent, connaissent son nom. L'amour, c'est la connaissance (S. Grego.). Mais plus nous sommes loin de le connaître, plus nous sommes loin de l'aimer. Si nous ne pouvons encore l'aimer parfaitement, c'est que nous ne le connaissons point parfaitement ou que la crainte se mêle à notre amour. Celui qui craint sans amour, n'est point fils, mais esclave, et cette crainte a le châtiment pour partage, non la connaissance.

6. «Il a fait éclater la force de son bras. » Par la nature, nous étions enfants de colère, mais par la rédemption de Jésus-Christ, nous sommes devenus enfants de miséricorde : parce que « il a montré la puissance de son bras, » en attachant le fort armé, et lui enlevant ses dépouilles, si le Fils ne nous avait pas délivrés et ne nous avait point réconciliés avec ceux, par sa mort, ceux qui le craignent ne seraient point placés sous les caresses de sa miséricorde, mais sous le coup de sa justice vengeresse. « Parce qu'il a dispersé ceux qui sont orgueilleux dans la pensée de leur coeur. » C'est donc parce que toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité que, de même qu'il a montré d'abord la miséricorde par laquelle il a racheté les humbles, de même à présent il fait voir la justice par laquelle il juge les orgueilleux : et, en traitant ainsi les uns et les autres, il élève comme une double muraille. « Il a dispersé ceux qui sont orgueilleux dans la justice de leur coeur. » Dès le commencement du monde les anges et les hommes orgueilleux ont été dispersés. Du haut du ciel Satan le grand Dragon a été précipité, et il a été précipité au milieu des ténèbres, parce qu'il n'a pas voulu se tenir dans l'unité de la vérité. Quiconque ne se tient pas recueilli dans la vérité de Dieu, est dispersé dans sa vanité. Les architectes superbes, qui élevaient la Tour de Babel ont été dispersés, parce que l'unité de leur langage a été brisée au sein de leur multitude. Tout orgueilleux, par le fait qu'il est orgueilleux, est dispersé. Qu'est-ce, en effet, que l'orgueil sinon de la poussière jetée en l'air et dispersée par le vent? « Il a dispersé ceux qui sont orgueilleux dans la pensée de leur coeur. » C'est-à-dire ceux qui s'enorgueillissent dans les pensées de leur âme, avec quelle netteté il a ouvert les retraites cachées de leur détestable orgueil.

7. Il existe un orgueil brut et vil, qui se montre à découvert dans tout homme dépourvu de sens et qui réside surtout dans la volupté des sens comme serait de se glorifier de la beauté corporelle, de l'éclat de vêtements, du plaisir de satisfaire son goût dans le boire, et autres immondes désirs. Il en est une autre espèce qui parait plus belle à ses propres yeux et qui est cependant de beaucoup plus honteuse, c'est, par exemple, l'orgueil qui fait qu'on s'élève au dessus des autres et qu'on les regarde, au prix de soi, comme des animaux, tant on s'enfle de sa science, de sa puissance ou de la pénétration de son esprit; cet orgueil est d'ordinaire le partage des hommes brillants selon le siècle. Il en est une troisième sorte pire que les autres, c'est de se glorifier en soi-même des vertus, des miracles, de l'intelligence, du langage des Anges ou des mystères célestes. Voilà quels sont ceux qui s'enorgueillissent dans l'esprit de leur coeur. L'esprit est la subtilité de l'intelligence : le coeur. l'affection de la vaine gloire. Marie ajoute avec raison : de leur coeur car si ces hommes tiennent la science de Dieu, ils tirent néanmoins leur suffisance orgueilleuse de leur propre fonds. Le Seigneur a donc dispersé les superbes de toute espèce, les troupeaux de la campagne, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer. Car les poissons qui déchirent les filets, qui méditent des pensées subtiles, qui paraissent humbles aux fidèles comme des poissons au sein des eaux, ne sont pas des poissons d'eau douce, ils vivent dans les flots amers, ce sont des poissons de mer. Aussi parcourent-ils les sentiers de l'Océan, non ceux du ciel. Car s'ils poursuivent quelque chose du ciel comme en bondissant dans les airs, ils engloutissent tout avec eux dans le fond des abîmes. Mais ceux qui, pour une gloire temporelle, semblent toucher les astres de leur tête, ne s'élèvent-ils pas, comme des oiseaux, par un mouvement d'orgueil manifeste ? Tel fut Antiochus selon la description qu'en donne l'histoire sainte, tel Hérode, tels aujourd'hui, ces personnages dont nous ne lisons pas, mais dont nous voyons et pleurons la conduite. Les troupeaux, c'est-à-dire les hommes livrés uniquement à la gourmandise et à la luxure, se dégagent plus facilement des lacets du démon, que ceux qui sont prudents à leurs propres yeux. Le Seigneur a donc dispersé les hommes superbes dans la pensée de leur cœur ; en ce que, dans toutes les classes d'orgueilleux, il en brise quelques-uns qu'il laisse périr éternellement, et il en humilie d'autres pour qu'ils reviennent à la vie.

8. « Il a fait descendre les puissants de leur siège, et il a exalté les humbles. » Il a brisé d'abord la force des démons, des princes des ténèbres qui étaient puissants par les effets de leur malice ; puis, exterminant le Jébuséen de Jérusalem, il a placé en cette cité le trône de son royaume. « Il a fait descendre les puissants de leurs sièges, » quand sa parole arriva au roi de Ninive, c'est-à-dire aux rois du monde et quand ce prince descendit de son trône revêtu d'un sac, couvert de cendre et s'humilia pour échapper à la colère de Dieu (Jon. III, 6). Il a déposé Saül et élevé David (II Reg. VI,). Il a déposé aussi le superbe Achab comme il le dit à son prophète: « N'as-tu point vu Achab, humilié devant moi (II Reg. XXI. 29) ? » Mais parce qu'il ne persévéra pas dans l'humilité, il ne l'exalta pas humble, mais le condamna superbe. Tous les jours aussi il dépose les puissants du monde, pour plonger les uns dans les supplices éternels, pour élever les autres au royaume de l'humilité. Car il tient à la main sa balance et, « il a pitié de qui il veut, et il endurcit qui il lui plaît (Rom. IX, 18). » Pourquoi damne-t-il celui-ci qu'il a renversé, et sauve-t-il celui-là qu'il a relevé ? c'est le secret qu'il garde dans les trésors de sa sagesse. Mais s'il est une chose que nous avons à tenir pour assurée, c'est que, si nous ne nous humilions pas, il n'y a point de salut pour nous.

9. « Ceux qui étaient affamés, il les a remplis de biens, et il a renvoyé les riches manquant de tout. » Il a d'abord humilié, puis il a nourri. C'est ici l'esprit de prophétie qui parle : il raconte, comme déjà passées, les choses à venir : car ceux qui sont dans le besoin n'ont pas encore été remplis de biens; en effet, s'ils étaient remplis de biens, comment seraient-ils dans le besoin? et s'ils sont dans le besoin, comment se fait-il qu'ils soient remplis de biens? à moins que nous n'entendions cette parole dans le même sens que celle-ci : « Dieu, sur le visage de qui les anges désirent fixer leurs regards (I Pet. I, 11), ces esprits qui voient toujours la face du Père céleste ressentent le besoin et sont remplis de biens, ils éprouvent le désir dans la satiété, et la satiété dans le désir, mais cette satiété est sans dégoût, et ce besoin est sans souffrance; bien plus, c'est cette heureuse avidité qui les rassasie toujours. Mais il n'en est pas dans la voie comme dans la patrie. Dans la route, on a faim et soif de la justice; dans la patrie, on sera satisfait, quand se manifestera la gloire du Seigneur : en attendant sa vue, ici-bas, durant le chemin, les indigents sont comblés de biens, parce que Dieu leur distribue la nourriture au temps opportun. Ils sont remplis de biens, vidés de malice, remplis de biens, c'est-à-dire du Saint-Esprit. Ce sont ceux qui sentent le besoin non pas ceux qui n'éprouvent que du dégoût qui sont comblés de biens, ce sont les pauvres qui sont rassasiés: quant aux riches, il les a laissés vides et dépourvus de tout. Esaü était riche, aussi se mit-il peu en peine des présents de son frère (Gen. XXXIII, 11). « Je ne manque de rien, » dit-il « garde ce qui t'appartient, » Le prêtre Jéthro, le beau-père de Moïse, était également riche, aussi ne voulut-il point aller avec lui à la poursuite des biens que le Seigneur avait promis à Israël (Num. X, 30). Hiram, roi de Tyr, était riche (III Reg. IX, 13), aussi fit-il peu de cas des villes que Salomon lui réservait. Ne soyez donc jamais riche et opulent à vos yeux, de peur d'être renvoyé vide et dépouillé. Dites toujours an Seigneur votre Dieu : « Je suis pauvre et indigent (Psal. LXIX, 6). » En vos mains Seigneur, se trouvent le pain et le vêtement de mon âme. Si vous me donne du pain pour manger et des habits pour me couvrir, vous serez mon Dieu et cette pierre sera un témoignage (Gen. XXXIII, 22); mais si nous donnons la main à l'Égypte et aux Assyriens, pour nous rassasier de pain, dès lors nous étendons nos mains vers un Dieu étranger. Notre Dieu nous donne le vivre et le vêtement pendant la route, et remplit ceux qui sont affamés de ses bonnes et douces consolations, afin que nous devenions enfin des Israël, c'est-à-dire des contemplatifs.

10. C'est alors, en effet, je veux dire, c'est dans la contemplation que «le Seigneur a reçu et accueilli Israël son enfant.» Tant qu'il est appelé Jacob: il sue dans les travaux, il sert, mais avec fidélité, chez un autre. Mais, lorsqu'il revient chez son père, avec sa fortune, il reçoit un autre nom, le nom «d'Israël, » parce que «Dieu a accueilli Israël son enfant. » Il le reçut quand il revenait de la Mésopotamie de Syrie, accablé de fatigues et de chagrins, soupirant après le bonheur de revoir le visage de son père. Il le reçut pour le nourrir, pour le conduire, pour l'amener jusqu'à la contemplation de sa face. » Il a accueilli Israël son enfant. » Enfant humble, non superbe, à la peau douce, non couverte de poils; pasteur, non-chasseur. Et pourquoi l'a-t-il accueilli? «Parce qu'il s'est souvenu de sa miséricorde, » en voilà l'unique cause, c'était pour montrer les richesses de sa grâce sur les vases de miséricorde qu'il a préparés pour la gloire. Il semblait que Dieu avait oublié de faire voir sa pitié, quand il différait jusqu'à-la fin des siècles d'envoyer son fils : mais il s'est souvenu de ce qu'il n'avait jamais perdu de vue, afin que nous gardions toujours le souvenir de ses bienfaits et que nous chantions perpétuellement ses miséricordes. « Il a accueilli Israël son enfant. » Il a pris sa nature, il s'est chargé de sa cause, il a pris en main ses affaires, père, il a fait bon accueil à sons fils : en ce fils, il a accueilli son enfant, c'est-à-dire tout son corps, depuis le premier juste jusques au dernier. Il l'a accepté, comme un sacrifice du soir, en odeur de suavité : il l'a reçu dans l'héritage que rien ne flétrira, que rien ne souillera et qui se conserve dans les cieux. Remarquez que la miséricorde est le mot du dernier verset de ce cantique. Il commence par la miséricorde, il finit par la miséricorde, et tout entier il roule sur la miséricorde.

11. « Comme il a parlé à nos pères, à Abraham et à sa race, le long des siècles.» Voilà le dernier verset qui parachève le décalogue, qui entoure le sanctuaire de dix eaux. Dans ce verset, on trouve établies la vérité des promesses faites par le Seigneur, l'autorité des deux testaments et l'unité de tous les saints. Il s'harmonise très-bien, en général et en particulier, avec tout ce qui a été dit plus haut ; c'est comme si Marie disait : voilà ce qu'a fait en moi celui qui est puissant, miséricordieux, ce juste en toutes ses paroles " et en toutes ses œuvres. Voilà, dis-je, comment il a achevé toutes choses : «comme il l'avait dit à nos pères. » Dieu, qui a créé toutes choses, n'a parlé qu'une fois, mais ce qui a en lieu éternellement en lui, n'a pu être indiqué en un seul coup, par les desseins qu'il a décidés et exécutés dans le temps. Aussi a-t-il parlé, en diverses façons et à diverses époques à nos pères, et néanmoins peu d'entre eux ont entendu cette parole et ils ne l'ont entendue que d'une façon obscure et incertaine jusqu'à ce qu'il eût parlé dernièrement en son fils, qui s'est révélé d'une manière plus expresse lui-même. Cette parole n'est encore comprise que comme si on la voyait dans un miroir et en énigme, jusqu'à ce que finalement le Fils, sorti du sein du père, dans les splendeurs des saints, avant l'aube du jour, soit connu des élus. Dès le commencement donc le Seigneur a dit à nos pères ce qu'il a découvert à la fin des siècles, en sorte qu'une seule et même prière reliât en l'unité de la même foi et de la même charité les fils anciens et les nouveaux et qu'il n'y eût qu'une seule colombe, et une seule bien-aimée qui crût en Jésus-Christ à venir, et qui l'accueillit à sa venue. Parmi tous ces pères, le plus remarquable et le principal et le plus grand, fut Abraham, dont la race comprend tous les fidèles : Dieu ne leur parle point dans la colonne des nuées, dans le jour et dans la colonne de feu, durant la nuit, il leur parle pour les siècles à venir, non dans un miroir, une vision ou un songe, mais par lui même, une fois et dans tous, face à face, après avoir livré le règne à Dieu son Père et lorsque Dieu sera tout dans tous. ( I Cor. XX, 28).

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