GUIGUES
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QUELQUES LETTRES DE GUIGUES, CINQUIÈME PRIEUR DE LA GRANDE CHARTREUSE. A AIMERIC, CARDINAL ET CHANCELIER.

AVERTISSEMENT SUR LES LETTRES SUIVANTES DE GUIGUES.

LETTRE PREMIÈRE. Il l'avertit qu'il y a deux ennemis contre lesquels il faut lutter surtout, et qu'on doit employer contre les ennemis de l'Église, non les armes corporelles, mais l'humilité et la pénitence.

A HUGUE , PRIEUR DE LA SAINTE MILICE DU TEMPLE. LETTRE SECONDE. Comment on doit faire la guerre spirituelle.

AU PAPE INNOCENT II. LETTRE TROISIÈME. Il console le souverain pontife des ennuis que lui cause le schisme.

AUX RELIGIEUX DE DURBUY. LETTRE QUATRIÈME. Au sujet des lettres supposées de saint Jérôme.

AVERTISSEMENT SUR LES LETTRES SUIVANTES DE GUIGUES.

Horstius a placé dans cet appendice les trois lettres suivantes de Guigues, parce que Guigues avait eu de grandes relations avec saint Bernard, comme on le voit surtout par la lettre XI qu'il lui adressa. A ces trois lettres, nous en ajoutons une quatrième, tirée du tome premier de nos Analecta. Notre pensée était de placer aussi en cet endroit, les méditations du même Guigues qui se trouvent dans la bibliothèque des Pères, et les premières règles des Chartreux, qu'il avait écrites. Ce qui nous a détourné de ce dessein, c'est la masse déjà trop considérable d'ouvrages étrangers que nous avons ajoutés. Vous trouverez d'autres détails sur Guigues à la lettre XI de saint Bernard.

QUELQUES LETTRES DE GUIGUES, CINQUIÈME PRIEUR DE LA GRANDE CHARTREUSE. A AIMERIC, CARDINAL ET CHANCELIER.

LETTRE PREMIÈRE. Il l'avertit qu'il y a deux ennemis contre lesquels il faut lutter surtout, et qu'on doit employer contre les ennemis de l'Église, non les armes corporelles, mais l'humilité et la pénitence.

A son seigneur et ami très-vénéré dans le Christ, Aymeric, chancelier da siège apostolique, les Chartreux ses amis (s'il leur est permis de s'intituler ainsi), et ses frères : Mépriser les biens de la terre et aimer ceux du ciel.

1. Nous nous rappelons avec bonheur la joie que nous avons ressentie en vous voyant; aussi, nous vous en supplions, faites en sorte que lorsque vous aurez passé des jours présents qui, selon l'Apôtre, sont mauvais, et, selon le Psalmiste, s'évanouissent comme l'ombre, aux jours heureux et aux années éternelles, vous vous réjouissiez, non point de notre société (que sommes-nous ou que serons-nous, en effet ? ) mais de la compagnie de tous les saints et de la vue de celui pour l'amour de qui votre Grandeur n'a pas dédaigné de connaître notre obscurité, de soulager notre misère, et, ce que nous regardons comme beaucoup plus précieux, de vous dérober aux graves affaires ecclésiastiques qui ne cessent de vous assaillir, pour vous rendre avec humilité et fatigue dans notre demeure retirée, pour nous voir et nous parler face à face. Ce qui nous sépare de ce bien souverain, c'est-à-dire de la société et de la vue du Seigneur, ce n'est point la distance des temps ou des lieux (car il est toujours présent en tout lieu, en lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes), mais ce sont nos péchés, ainsi qu'il est écrit : « La main du Seigneur n'est point raccourcie, elle peut toujours sauver; son oreille n'est point paralysée, elle peut entendre ; mais ce sont vos péchés qui ont établi une muraille de division entre Dieu et vous (Isa. LIX, 1). » Et ces péchés proviennent presque tous de l'orgueil de l'âme ou de la volupté de la chair; le second de ces sentiments nous est commun avec les bêtes, et nous partageons le premier avec les anges, mais avec les anges réprouvés; il faut s'efforcer avec énergie de réprimer l'orgueil par l'humilité, et la luxure par la sobriété. De là cet avertissement que nous donne le Seigneur : « Veillez à ce que vos coeurs ne soient point appesantis par la crapule et l'ivresse et les soucis de cette vie (Luc. XXI, 34). » Et encore : « Apprenez de moi, que je suis doux et humble de coeur (Matth. XI, 29). »

2. Que notre attention ne s'égare donc point sur plusieurs objets. Il n'y a que deux maux contre lesquels nous ayons à lutter de toutes nos forces ; l'orgueil dans l'âme, la volupté dans le corps. Ces deux ennemis terrassés, il ne nous restera rien à vaincre, rien à craindre. La convoitise des biens extérieurs ne s'enflamme que pour servir de facilité en toute manière à ces deux passions. Si nous sentons que, pour bien résister, ce n'est pas assez de notre énergie, implorons le secours divin ; mais implorons-le humblement, avec dévotion, de coeur, de bouche, par actes et avec constance. Il fut dit, en effet, au peuple d'Israël, après qu'il eut péché : « Dépose maintenant tes ornements. Ils les déposèrent donc à la montagne d'Oreb (Exod. XXXIII, 5).» Le peuple pleura et nul ne se para. De même, le roi païen des Ninivites; à la voix d'un homme inconnu et échappé au naufrage, « descendit de son trône, se dépouilla de ses vêtements, se revêtit d'un sac, s'assit dans la poussière et cria vers le Seigneur (Joan. III, 6), » contraignant non-seulement les personnes de tout âge et de tout sexe, mais encore les animaux à pratiquer les mêmes austérités. Et cette division cruelle qui sépare le corps du Seigneur, qui est l'Église, division provoquée par nos crimes, ne la regardons point, les yeux secs, le coeur insensible. Dans cette dis position, ornés d'habits précieux , réchauffés par l'hermine et les fourrures sombres, nourris à des tables chargés de plats succulents et nombreux, étendus cu plutôt plongés, comme Sardanapale, sur des couches de tendres plumes, comment pensons-nous apaiser par nos prières l'indignation divine? Ne craignons-nous point plutôt, qu'on ne nous adresse les invectives du Prophète, et qu'on nous dise : « Malheur à vous qui êtes opulents dans Sion et qui vous appuyez sur le mont de Samarie, princes, chefs des peuples, qui entrez avec pompe dans la maison d'Israël ! qui mangez l'agneau du troupeau et les veaux du milieu du troupeau, qui dormez sur des lits d'ivoire, et vous livrez à vos passions sur votre couche (Am. VI, 1). » Personnages malheureux, dont on dit pour toute conclusion : « Et ils n'éprouvaient rien à la vue des malheurs de Joseph. »

3. Rougissons, très-doux Seigneur, connu trop tard, vu trop peu de . temps, trop promptement ravi à nos coeurs, que les yeux de nos corps ne reverront peut-être jamais plus, qu'aucun événement, qu'aucun jour n'arrachera aux étreintes de notre affection. Rougissons à ce sujet, et si nous le pouvons, pleurons sur nous-mêmes, en voyant que nous avons été plus insensibles que les Juifs et les païens; ils calment le courroux du ciel en mangeant des aliments vils et repoussants, et nous, plongés dans les péchés et entourés de périls, nous ne mettons de terme ni à notre orgueil, ni à nos délices. Nous ne prenons plus seulement l'agneau de la bergerie ou les veaux du milieu du troupeau, nous absorbons des bergeries et des troupeaux entiers. A la façon d'Amalech, arrivant dans les communautés, avec une quantité innombrable d'hommes et de chevaux, nous remplissons tout, noies dévastons tout ce que nous touchons; non contents de ces excès, nous enlevons les tableaux, les croix, les calices et les saintes images. Et dans quel but? Est-ce pour soulager les pauvres, construire des monastères et racheter des captifs ? Nullement; c'est pour égorger des chrétiens, c'est pour louer des arbalétriers, des conducteurs de balistes, des cavaliers et des lanciers; c'est pour arracher la vie et la fortune à ceux pour qui on aurait livrer la sienne propre. O douleur! Les souverains pontifes presque partout l'univers, et à l'exemple du siège apostolique, le frère contre son frère, le chrétien contre le chrétien, rassemblent l'argent sacré et s'arment; et l'Église, qui est une mère, se réjouit de pareils triomphes, et, après de tels carnages, la conscience souillée de sang, on va offrir l'adorable sacrifice. S'il faut souffrir ces excès, qu'y aura-t-il à reprendre ?

4. Mais, dit-on, c'est là l'affaire des rois, ce mal sort du palais de l'empereur. Nous n'en disconvenons point. Et, plût au ciel, que ces maux fussent restés dans ce palais, qu'ils n'eussent point envahi les lieux saints, où, pour mieux dire, qu’ils ne se trouvassent ni dans le palais ni dans les lieux sacrés ! Combien vaudrait-il mieux que les églises donnassent la loi aux palais,n'est-ce pas plutôt les palais qui doivent recevoir les enseignements de l'Église ? Les palais ont-il donné le Christ aux églises, ne sont-ce pas les églises qui l'ont donné aux palais? Il vaudrait bien mieux voir les rois nous emprunter les cilices, que nous leur prendre leur pourpre ! il était plus utile qu'ils nous prissent notre pauvreté, nos jeûnes, notre humilité, que nous leur avarice, leurs délices et leur orgueil? Si on essaye de reprendre quelqu'un de ces excès dans les églises ou dans les personnes ecclésiastiques, on voies répliquera aussitôt : que faites-vous? Pourquoi, contrairement à la sentence de l'Evangile, voulez-vous me rendre meilleur que mes maîtres. Est-ce que dans l'Église Romaine on n'use pas à profusion de ces fourrures bizarres, grises, blanches, de peaux de martres, de braies courtes et réduites, et de ces habits de soie? Le disciple n'est pas au dessus du maître, l'apôtre n'est pas plus grand que celui qui l'a envoyé . la perfection pour tout homme est de ressembler à son maître. Que répondra-t-on à cette observation? Vous voyez comme nous nous trouvons serrés. Nous sommes contraints, ou d'appeler bien ce qui est mal, ce que nous ne ferons jamais tant que Dieu sera notre maître, ou de réprimander (et qui oserait se permettre cette liberté) le siège apostolique; or, ce qui est peut-être le parti le plus sûr, de garder un silence absolu. O temps très-malheureux des apôtres, durant lesquels on n'avait accès au royaume de Dieu que par la faim et la soif, par le froid et la nudité. O hommes enveloppés des. ténèbres de l'ignorance et bien dignes de toute sorte de compassion! pour arriver à la vie à cause des paroles tombées des lèvres du Seigneur, ils marchaient dans des voies si rudes et ils ignoraient nos facilités qui abrègent toutes les difficultés.

5. Nous parlons ainsi, non avec l'autorité d'un docteur ou d'un censeur, mais avec la douleur d'un homme qui souffre et se plaint, sous l'influence du zèle qui dévore nos entrailles pour la maison du Seigneur dont nous aimons la beauté. vous suppliant et vous conjurant de leur faire porter des fruits en vous, si elles n'en produisent pas dans les autres. Oui, si ceux avec qui vous vivez ne prennent point, ne prennent que très-peu de soin, ou qu'un soin insuffisant de leur salut, pour vous, ne vous oubliant pas vous-même, ne négligez point votre âme. Il est écrit, en effet : «Gardez-vous vous-même et gardez votre âme avec sollicitude (Dact. IV, 9) » Et encore : «Ayez pitié de votre âme, en plaisant à Dieu (Eccli. XXX, 24).» et ailleurs : « Veillez en toute attention sur votre coeur (Prov. IV, 23). » Et le Seigneur a fait entendre cet oracle : « Que sert à l'homme de gagner-le monde entier s'il vient à perdre son âme (Luc. IX, 23)? » Que rien donc ne vous distraie de ce soin, ni la faveur des princes, ni la beauté des ornements, ni la multitude des affaires, ni l'éclat des pompes, ni les délices des repas, ni la quantité des présents, Quelque considérables qu'ils soient. Partout et toujours ayez dans votre esprit cette pensée, que vous ignorez avec qui vous vous trouverez au redoutable jugement du Christ. Sera-ce avec ceux à qui il sera dit : » Retirez-vous maudits,» ou bien avec ceux qui entendront ces paroles : « Venez les bénis de mon Père. » Portez-vous bien. Que Dieu le Père, qui a arraché à la mort le grand pasteur des brebis, dans le sang du Testament éternel, Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous rende apte à tout bien, et accomplissez en vous ce qui est agréable à ses yeux, par Jésus-Christ, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles, Amen. Que ce même Dieu tout-puissant prenne aussi pitié de nous, grâce à vos prières, à vos saintes oeuvres et à celles de toute l'Église Romaine, et réjouisse nos coeurs par les parfums très-salutaires et très-embaumés de votre bonne renommée, et par de continuels progrès dans la vertu. Adieu encore. Saluez les vénérables pères, les évêques d'Albanoet d'Ostie et les autres qu'il vous semblera bon. Adieu, pour la troisième fois. Ayez, nous vous en prions, cette maison dans votre coeur, comme elle vous porte dans le sien.

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A HUGUE , PRIEUR DE LA SAINTE MILICE DU TEMPLE. LETTRE SECONDE. Comment on doit faire la guerre spirituelle.

A nos seigneurs et amis très-aimés et très-vénérés dans le Christ. Hugue, prieur de la sainte milice, et à tous ceux qui sont conduits par ses avis, les frères de la Chartreuse, leurs serviteurs et amis, souhaitent pleine victoire sur les ennemis spirituels et corporels de la religion chrétienne et la paix par le Christ Notre-Seigneur.

1. Comme, ni à votre retour ni à votre départ, nous n'avons pu jouir du plaisir de vous entretenir de vive voix, il nous a paru bon de vous adresser au moins quelques paroles par lettres. Nous ne voulons nullement exhorter votre charité aux combats visibles et à la guerre qui attaque les corps ; nous désirons , bien que ne nous ne soyons pas apte, vous donner au moins des avis concernant les luttes spirituelles auxquelles nous sommes exposés chaque jour. C'est en vain que nous attaquons les ennemis du dehors, si, auparavant, nous ne terrassons ceux du dedans. C'est chose tout à fait honteuse et in digne que de vouloir nous soumettre n'importe qu'elle armée, si d'abord nos corps ne vous sont point soumis. Qui supporterait, en effet, que nous voulussions étendre au loin notre domination, et que nous souffrissions l'esclavage sous la tyrannie des vices, dans un petit coin de terre, c'est-à-dire dans nos corps? C'est pourquoi, frères bien-aimés, faisons la conquête de nous-mêmes, afin d'aller sûrement ensuite attaquer les autres, purifions nos âmes des vices d'abord, et ensuite purgeons la terre des barbares qui la souillent.

2. Que le péché ne règne donc point en notre corps, pour nous faire obéir à ses désirs, ne montrons point nos membres comme des armes d'iniquité pour servir au mal, montrons-nous au Seigneur, comme vivants après avoir été morts, et faisons de nos membres des instruments de justice pour honorer Dieu, bien que la chair convoite contre l'esprit, sans pouvoir être domptée. « Ces deux principes, » dit l'Apôtre, « sont en lutte entre eux : ne faites pas tout ce qui vous plait. » Nous voudrions, en effet, si cela pouvait se faire, être exempts de toute concupiscence. Mais si, en cette vie, qui est une excitation continuelle, nous ne pouvons en être totalement affranchis, du moins ne soyons pas leurs esclaves. Pour obtenir ce résultat, parce que nous n'avons point les forces suffisantes, fortifions-nous dans le Seigneur et, en la puissance de sa force, revêtons l'armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux piéges du démon. « Car, » poursuit le texte sacré « nous n'avons point à lutter contre. la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les conducteurs des ténèbres de ce monde : contre les puissances spirituelles de la malice dans les hauteurs, » c'est-à-dire, contre les vices et contre les mauvais esprits qui nous y excitent. S'ils ne dominent pas sur nous, (comme David le demande au Seigneur,) nous serons sans tache et purifiés des plus grands excès.

3. Ayons donc les reins ceints de la vérité, et les pieds chaussés dans la préparation de l'Évangile de la paix ; prenant en toutes choses le bouclier de la foi, au moyen duquel nous pourrons éteindre tous les traits enflammés de l'esprit pervers, portant sur la tête le cas que et tenant à la main droite le glaive du salut. Courrons, non comme au hasard; combattons, non comme si nous frappions l'air mais châtions notre corps et réduisons-le en servitude, car c'est là l'état le plus régulier de l'homme créé à l'image de Dieu, lorsque la chair est soumise à l'esprit, et l'esprit au Créateur. En ce combat, celui-là sera plus robuste, il remportera, sous la conduite et la protection de Dieu, un triomphe d'autant plus glorieux sur ses ennemis abattus en grand nombre à ses pieds, qu'il se sera efforcé davantage d'être le plus humble de tons : au contraire, il sera plus faible et plus inconstant en tout bien, qu'il aura voulu être plus superbe et élevé, Dieu, en effet, résiste aux orgueilleux. Il n'est donc point nécessaire que l'on cherche ailleurs un autre adversaire pour combattre ceux contre qui Dieu s'élève. David dit contre eux : « Le Seigneur garde ceux qui sont petits. » Et après en avoir fait l'expérience en lui, il ajoute : « J'ai été humilié et il m'a délivré. » Imitons donc cet exemple, si nous voulons profiter d'un semblable remède. Imitons sa conduite, si nous avons envie du bien qu'il a reçu : humilions-nous, afin d'être délivrés de tous les maux. L'Apôtre dit ainsi de Notre Seigneur Jésus-Christ . « Il s'est humilié lui-même en se rendant obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. » Ce n'a point été en vain. En effet, a raison de cela, poursuit l'écrivain sacré, « Dieu l'a exaltée et lui a donné un nom qui est au dessus de tout nom, en sorte qu'au nom de Jésus, tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers, et toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père. » De ce modèle surtout, tirons de quoi nous exciter à imiter cet abaissement, si nous soupirons après la récompense. Faisons ce qu'a fait Jésus-Christ, afin de le suivre au lieu où il nous a précédés. Suivons la route d'une humilité si considérable, afin de parvenir à la gloire de Dieu le Père. « Car quiconque s'humilie sera élevé et celui qui s'exalte, sera humilié,» au témoignage du même Jésus-Christ Notre Seigneur qui, avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen. Que la miséricorde toute puissante et que la toute-puissance très-miséricordieuse de Dieu, vous fasse combattre très-heureusement et triompher très-glorieusement dans les combats soit spirituels soit corporels. Nous vous désirons excellente une santé, nous vous demandons, frères très-chers, très-remarquables et fort remplis de mérites, de faire mémoire de nous dans vos prières aux saints lieux que vous protégez. Nous vous ferons passer ces lettres par des envoyés différents, de crainte (ce qu'à Dieu ne plaise) qu'un obstacle ne les empêche de parvenir jusqu'à vous : nous vous demandons de les communiquer à vos frères.

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AU PAPE INNOCENT II. LETTRE TROISIÈME. Il console le souverain pontife des ennuis que lui cause le schisme.

A leur seigneur et père très-cher et au très-vénérable pontife du siége apostolique, Innocent, ses serviteurs et fils les pauvres de la Chartreuse, souhaitent cette paix que le monde ne peut donner, se proclament les serviteurs dévoués de sa paternité, et lui offrent les services dont elle n'a nul besoin.

1. Nous nous disposions à porter aux oreilles sacrées de votre apostolat de grandes prières et d'instantes supplications en faveur de l'Église de Grenoble, engagés à cette démarche par les clercs de cette Église et surtout par notre très-cher et très-vénérable père et évêque, Hugues, ce que nous ne pouvons écrire sans verserdes larmes : accablé de maladies et de vieillesse, il pourrait être rangé parmi les morts en ce qui regarde les fonctions épiscopales; mais la miséricorde divine, nous le croyons, a permis que, dans l'intervalle, Hugues, abbé de Pontigny, homme recommandable et très-attaché à votre obédience, vint visiter notre exiguïté : nous lui avons communiqué toutes nos idées, afin qu'il les exposât en présence de Votre Sainteté avec plus de force et de développements. Et, parce que, n'étant qu'un néant, nous avons commencé, non sans quelque péril de présomption, à parler à Notre Seigneur, nous vous prions et vous conjurons, nous trouvant hors d'état d'avertir ou d'exhorter, de ne vous effrayer nullement de ce que l'Église romaine souffre ou fait dans les jours de votre pontificat; mais bien plutôt de vous fortifier dans le Seigneur et dans la puissance de sa force, en vous munissant des armes invincibles que le bienheureux Apôtre tire des arsenaux de son roi pour les offrir à ses compagnons, je veux dire, du bouclier de la foi, du casque du salut, et du glaive de l'Esprit qui coupe, non les membres, mais les erreurs et les vices.

2. Car présentement , il faut combattre où nous avons combattu, non-seulement contre la chair et le sang qui ne posséderont pas le royaume de Dieu, mais contre les chefs des ténèbres et contre les mauvaises puissances spirituelles. Car, quel autre principe a si violemment excité la dureté de Pierre et la rage de Léon qui s'élève contre le vicaire du prince des apôtres et leur fait la guerre, sinon la malice du démon et le souffle envenimé du serpent? Qui a poussé ce vétéran des jours mauvais, Gérard d'Angoulême,, à marcher avec tant d'imprudence et d'opiniâtreté, contre la paix et la vérité catholiques, sinon sa cupidité excessive et son ambition inspirée par les esprits infernaux? Quelle autre cause que la ruse du serpent, a profité de l'ouverture que lui donnait pour nuire, la mobilité humaine, et a réuni aux lamentables auteurs de ce schisme détestable, un grand nombre d'hommes dont la science et la foi avaient fait concevoir de meilleures espérances? Mais tous ces maux doivent d'autant moins ébranler et effrayer les âmes religieuses et fondées sur la vérité catholique, que le Seigneur les a annoncés plus longtemps d'avance, qu'ils ont été terrassés plus souvent par les ministres d'iniquité, et plus fréquemment et plus heureusement vaincus par les partisans de la justice. Qui pourrait compter, en effet, combien de fois, la doctrine et la constance de la chaire apostolique, qui doit, non-seulement ne jamais faillir, mais encore confirmer les autres, d'après la prédiction de celui qui l'a établie, prédiction qui emportait avec elle la force nécessaire à cet effet; qui, dis-je, pourrait compter, combien de fois elle a été attaquée par la violence des puissances de ce siècle et par les fraudes et les perfidies des schismatiques et des hérétiques ? Mais pourquoi ont-ils reçu, de celui sans l'ordre ou la permission de qui rien n'arrive, de pouvoir quelque chose contre elle; sinon afin que les faibles fussent ébranlés, les forts exercés, les ignorants instruits, les sages manifestés, et, généralement, pour que les bons fussent couronnés et les mauvais condamnés?

3. Mais puisque nous avons retenu plus qu'il ne convenait, par des faibles paroles, l'attention de votre coeur sacré en la détournant d'occupations meilleures et plus divines, prosternés aux pieds de votre majesté, nous vous adressons des prières pour tous les ordres religieux, mais surtout pour les plus récents, pour ceux de Cîteaux et de Fontevrault, et pour tout l'univers, dont l'ensemble et non une partie seulement, forme comme votre diocèse. Car, comme il y a un seul Dieu, un seul médiateur, un seul monde, un seul soleil, et, pour ne parler que des êtres inférieurs, comme dans tous les animaux il y a une seule tête; de même, le vicaire du bienheureux Pierre, c'est-à-dire le Pape, doit être unique. Vous devez donc à l'univers la pratique rigoureuse de la discipline, la rectitude de la justice, la lumière de la

science, et les exemples de cette innocence que vous portez jusque dans votre nom. Car, de même qu'en ce monde visible, la lumière est opposée aux ténèbres et la chaleur au froid; ainsi, votre sainteté est contraire aux péchés de tout l'univers, votre sagesse aux erreurs, votre tempérance aux excès, votre tolérance aux adversités, votre justice aux vices, en sorte que lorsqu'un seul homme, c'est-à-dire le vicaire de Pierre, triomphe du monde sans le secours d'un grand nombre d'aides, la victoire ainsi remportée est plus glorieuse et plus honorable pour Dieu à qui appartiennent toute gloire et tout honneur, par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, vit et règne Dieu dans les siècles infinis des siècles. Amen.

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AUX RELIGIEUX DE DURBUY. LETTRE QUATRIÈME. Au sujet des lettres supposées de saint Jérôme.

A ses amis et frères très chéris dans le Christ, Lazare, prieur de Durbuy et des autres serviteurs de Dieu, habitant le même désert, Guigues prieur de la Chartreuse, souhaite le salut éternel de la part du Seigneur.

1. Entre autres ouvrages d'écrivains catholiques, ayant travaillé à l'instruction des fidèles, que nous sommes attachés, selon nos faibles moyens, de rassembler ou de corriger, se trouvent les lettres de saint Jérôme; nous les avons recherchées de tous côtés, autant que la chose nous a été possible, et nous les avons réunies en un grand- volume, après les avoir corrigées, selon que Dieu nous en a donné la lumière. Nous en avons retranché quelques-unes que nous avons trouvées indignes d'un si grand homme, soit d'après les ouvrages des autres docteurs, soit à raison de la différence du style et des pensées : parmi elles se trouve celle qui est adressée « à Démétriade, » et qui commence ainsi : « Si j'avais un grand génie et une science égale. » Saint Augustin, dans son traité « de la Grâce du Christ et du péché originel, » contre Pélage, dit qu'elle est l'oeuvre de cet hérétique : et il en cite et réfute des extraits. Il faut y ajouter les suivantes : « celle à Titatius, » au sujet de « la mort de sa fille, » débutant par ces paroles : « J'ai reçu les écrits de votre charité. » La lettre de consolation adressée à « Océanus, » et commençant ainsi : « Les opprobres venant de diverses personnes sont des tribulations multipliées. » L'Epitre « à une veuve, » dont les premières paroles sont : « c'est une grande hardiesse à notre humilité d'écrire. » Celle qui est adressée « à une vierge ou à la fille de Maurice, » car elle porte un double titre , ayant ces mots pour exorde : « La grande béatitude dans les régions célestes. » De même, celle qui est sur « la chute d'une vierge ou sur la pénitence, à Suzanne; » (car on trouve l'un et l'autre dans les manuscrits), et elle porte tant de titres chez les différents auteurs,qu'elle ne doit être désignée par aucun d'eux. En quelques livres, elle commence ainsi : « Je regarde comme un crime léger ; » en d'autres : « Que fais-tu, mon âme ? quelles pensées t'échauffent? » Celle qu'il adresse « à Didier, sur les XII lectures, » composée par je ne sais qui, dans le but de se moquer des docteurs. Celle « à Celantia, » dont la première phrase est: « C'est une sentence célèbre de l'ancienne Ecriture. » Elle est écrite plus noblement , mais elle est indigne néanmoins du bienheureux Jérôme. La dernière est une « discussion sur l'origine de l'Ame » qui semblerait avoir existée entre saint Jérôme et saint Augustin : quoiqu'il y ait beaucoup d'extraits de leurs ouvrages, elle est fausse néanmoins, soit parce que ces docteurs n'ont eu jamais de conférence de vive voix entre eux, soit parce que cette question ne put jusqu'alors être pleinement élucidée ni entre eux, ni parmi les autres sectateurs de la foi catholique. Voici les termes qui ouvrent cette discussion : « Comme chez vous se trouve l'éloquence de la très-pure fontaine du ciel. » Mais pour que les ignorants ne croient pas que le nombre des lettres de ce saint Docteur a été diminué sans motif raisonnable, mettez en tête du volume la lettre que vous adresse notre exiguïté. Portez-vous bien. Priez pour nous.

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