GEOFFROY II
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LETTRE DU MÊME GEOFFROY A AUBIN, CARDINAL ÉVÊQUE D'ALBANO ET DE LA CONDAMNATION DES ERREURS DE GILBERT DE LA PORRÉE.

1 . A son très-cher père et seigneur A., par la grâce de Dieu évêque d'Albano, vicaire de monseigneur le pape, le frère Geoffroy de Clairvaux, l'hommage de son néant. Votre Paternité avait enjoint à notre vénérable frère, votre dévoué fils Augustin, de me charger de votre part, de vous faire connaître exactement par une lettre, ce qui s'est fait, le jugement qui a été porté, et enfin la manière dont il a été porté, dans le concile que le seigneur pape Eugène III, d'heureuse mémoire, a célébré à Reims, sur certains chapitres trouvés et repris dans l'exposition de l'évêque de Poitiers, maître Gilbert. Que Votre Sérénité ne soit point étonnée si j'ai paru tarder à lui obéir, car jusqu'à la veille de la fête de la Toussaint, je n'ai pas entendu un seul mot, ni grand ni petit, sur cette affaire. C’est ce jour-là seulement que j'ai pris mes tablettes et mon pinceau, et que j'ai commencé à écrire cette lettre que j'aurais voulu vous envoyer plutôt; si je l'avais pu.

2. L'année où le susdit pape Eugène s'est assis sur la chaire de l'Église Romaine, son élévation, dès qu'elle fut connue, n'inspire pas une petite crainte aux méchants qui en eurent connaissance, en même temps que, d'un autre côté, elle donna une grande confiance à tous les honnêtes gens. Un grand homme, digne de vivre dans la mémoire de tous les gens de bien, Arnaud, surnommé Qui-ne-rit, remplissait les fonctions d'archidiacre dans l'église de Poitiers du susdit évêque, qui ne l'avait pas nommé à ce poste, mais qui l'y avait trouvé placé par son prédécesseur. Il eût été, en effet, difficile à un tel arbre de produire un pareil fruit. Il arriva donc que cet archidiacre, aussi plein de foi que l’éloquence, commença par avertir amicalement, comme je le pense, l’évêque sur quelques points de foi. L'évêque ne s'étant pas rendu à ses observations, Arnaud lui reprocha publiquement ses erreurs dans l'église. On appela à l'Église de Rome, et la question fut portée devant le pape que j'ai nommé plus haut. Comme il se proposait de venir en France, il ordonna girafe les deux partis se présentassent à lui, aux fêtes de Pâques, à Paris; car tous les intérêts du Christ reposaient sur lui partout où il se trouvait, comme étant proprement son affaire à lui : sur ce point tout le monde est d'accord. On fit donc une enquête sur le livre de l'Exposition de Boëce, dont nous avons parlé plus haut. On le demanda à l'évêque Gilbert, qui répondit ne l'avoir plus à sa disposition. Toutefois on en retrouva, entre les mains de quelques écoliers, un fragment, où, entre autre chose, on lisait ces paroles : « Si un homme qui ne peut subsister sans le concours de diverses formes, par suite de la prédominance d'une de ces formes sur l'autre, par exemple, de la sagesse, est appelé la sagesse même, et que, d'après ce principe, quelque grand que vous soyez, vous n'êtes rien que sagesse, à plus forte raison, Dieu, qui n'a pas besoin de formes diverses pour subsister, est-il appelé sa sagesse, sa bonté, etc. » On cita donc ce texte, et saint Bernard éleva la discussion contre l'évêque, en disant qu'il lui semblait que c'était avancer un mot bien grave et même une énormité, que de dire que Dieu peut subsister sans le concours de diverses formes comme s'il ne subsistait que par une. Il ajoutait que la similitude de cette locution emphatique était loin de convenir à Dieu, et que, il n'en est pas de lui comme de tout homme dont on dit qu'il est la sagesse, mais que c'est en vérité et substantiellement qu'on dit de Dieu qu'il est sa sagesse, son essence, sa divinité, et non pas au sens qu'on dit en parlant de Davus, que c'est le crime en personne. Quant à l'évêque, on disait qu'il n'avait ni cru, ni enseigné, ni écrit que la divinité n'est pas Dieu, et qu'il y avait en Dieu une forme ou une essence qui ne fût pas Dieu ; il fit plus encore, et prit ses propres disciples, c'est-à-dire l'évêque d'Évreux, homme de naissance distinguée, qui devint plus tard archevêque de Rouen et qui est connu sous le nom de Rotold, puis maître Yves de Chartres, à témoin qu'il n'avait ni professé, ni cru ce dogme; mais il n'invoqua leur témoignage que malgré lui, ainsi qu il nous a été facile de le remarquer, et contraint par les instances de ses amis, en présence du texte de son livre que nous avons rapporté plus haut. Mais, comme les uns affirmaient une chose et les autres en affirmaient une autre, le souverain pontife lui enjoignit de lui envoyer son livre, avant le concile qu'il se proposait de célébrer à Reims,la même année, pour l'examiner avec soin, et de se tenir prêt à répondre à toutes les objections qui lui seraient faites dans ce concile.

3. Or il arriva que le dit seigneur Eugène remit l'Exposition de Gilbert, quand il l’eut reçue des mains de cet évêque, à un vénérable abbé de Prémontré nommé Godescalc, du monastère de Mont-Saint-Eloi, qui devint plus tard évêque d'Arras, avec mission de l'étudier soigneusement. Cet abbé, homme fort instruit, nota avec soin certains chapitres, en marge desquels il écrivit quelques textes tirés des livres des saints pères, et manifestement contraires à la doctrine du livre, et, en arrivant au concile, il présenta au seigneur pape, ces notes avec le livre de l'évêque de Poitiers. Or, cette année là, le Seigneur avait appelé à lui une des grandes colonnes de l'Église, dom Aubry, évêque d'Ostie. Cet homme, dont on doit parler avec le plus grand respect, avait rempli les fonctions de légat en Aquitaine, où il avait appris, sur la vie et les doctrines de Gilbert, tant de choses, que l'évêque de Poitiers, à qui sa conscience était loin de rendre le témoignage qu'il aurait fallu, tremblait bien plus à la pensée du zèle plein de ferveur de cet évêque d'Ostie, qu'à celle de tous les autres cardinaux de cette époque. Il ne manque pas de personnes pour croire que, si ce cardinal eût encore vécu, l'évêque de Poitiers n'aurait jamais eu l'audace de soutenir en sa présence les doctrines qu'il osa professer, On en vint à la discussion des chapitres que le susdit abbé Godescale avait notés; mais comme ce dernier n'avait pas la parole facile, le seigneur pape remit le livre de Gilbert, avec les textes des saints pères qui lui étaient contraires, à Bernard, notre saint abbé de Clairvaux. Il y avait là présents plusieurs grands hommes fort instruits dans les lettres; c'étaient Geoffroy de l'Oratoire, archevêque de Bordeaux, dont l'évêque de Poitiers était suffragant; Milon, évêque des Morins, assez distingué par sa science et sa piété; Josselin, évêque de Soissons, aussi versé dans la science des lettres profanes que dans celle des lettres sacrées; Suger, abbé de saint Denis, à qui le roi de France Louis, en partant pour la Terre sainte, avait confié l'administration de son royaume. Ces hommes et plusieurs autres attaquèrent, avec saint Bernard, les susdits chapitres par des arguments tirés également de la raison et de l'Écriture sainte. Toutefois l'évêque Geoffroy que nous avons nommé plus haut, parlait moins que les autres, pour épargner Gilbert, se réservant de s'expliquer au moment ou on prononcerait le jugement, ainsi qu'il l'a humblement confessé lui-même; il s'en repentit ensuite, quand il apprit que les seigneurs cardinaux, dont on savait que les principaux inclinaient du côté du coupable et même se montraient évidemment favorables à sa cause, avaient promis, en entendant les objections, de condamner Gilbert.

4. En entrant au consistoire, le premier jour, nous trouvâmes que l'évêque de Poitiers avait fait apporter par ses clercs une masse de volumes, tandis que nous n'avions, nous autres, que quelques textes des pères de l'Église, sur une seule feuille de papier. Quand la discussion fut engagée, les partisans de cet homme nous calomnièrent en disant que nous citions des textes tronqués, tandis que lui mettait sous les yeux des volumes entiers, où on pouvait voir les rapports des propositions citées avec celles qui les précédaient ou qui les suivaient. Cependant, on cita un chapitre extrait de son livre, conçu en ces termes: « Quand on dit Dieu, ce mot a rapport à la substance qui n'est pas Dieu, mais par laquelle Dieu est Dieu. » A ces mots, comme les uns et les autres se récrient, ou accusent l'auteur, et lui reprochent, non sans raison, ses tergiversations, saint Bernard lui dit: « Qu'est-il besoin de nous arrêter davantage à ces expressions; toute la cause du scandale vient de ce que la plupart sont persuadés que vous croyez et que vous enseignez que l'essence ou la nature de Dieu, que sa divinité, sa sagesse, sa bonté, sa grandeur, ne sont pas Dieu, mais des formes par lesquelles Dieu est. Est-ce là ce que vous croyez ? Répondez oui ou non clairement. » Il osa dire: « La forme de Dieu et la divinité par laquelle il est Dieu, n'est pas elle-même Dieu.» Alors saint Bernard s'écria: «Nous avons ce que nous cherchions ; qu'on mette cet aveu par écrit. » Le souverain pontife ordonna qu'on le fit, et dom Henri de Pise, alors sous-diacre de l'Église de Rome, et qui plus tard devait être moine à Clairvaux, puis abbé de saint Anastase et enfin cardinal prêtre du titre des saints Nérée et Achillée, sur l'ordre du pape, apporta du papier, une plume et de l'encre. Pendant qu'il écrivait l'aveu de Gilbert, cet évêque dit à saint Bernard: « Et vous aussi, écrivez que la divinité est Dieu. » Et l'abbé, sans s'émouvoir, répondit : « Oui, qu'on écrive, avec un stylet de fer, sur un ongle d'aimant, ou plutôt qu'on grave sur la pierre, que l'essence de Dieu, sa forme, sa nature, sa déité, sa bonté, sa sagesse, sa vertu, sa puissance, sa grandeur sont vraiment Dieu. »

5. On discuta ensuite sur le même chapitre, et on en vint au point que le saint s'écria : « Si cette forme n'est pas Dieu, elle est meilleure que Dieu, puisque c'est à elle que Dieu doit d'être Dieu, tandis que, pour elle, ait contraire, elle n'est pas de Dieu. et ne reçoit rien de lui. » Il m'a semblé que je devais rapporter cela, surtout par ce motif particulier que, après la discussion, étant allé à la bibliothèque de l'église de Reims, j'y pris plusieurs manuscrits, cil je trouvai entre autres textes, dans un livre de saint Augustin sur la Trinité, à peu près les mêmes paroles que celles dont s'était servi saint Bernard. Saint Augustin s'exprime, en effet, ainsi: « Si Dieu est grand, ce n'est que par la grandeur, laquelle n'est autre que lui-même, autrement cette grandeur serait plus grande que Dieu.» D'ailleurs comme on discutait, le premier jour,sur le premier chapitre, je fis remarquer moi-même à l'évêque, ainsi que tout le monde l'entendit, qu'il avait nié catégoriquement, même année, à Paris, devant le seigneur pape, et devant la plus grande partie des personnes importantes qui étaient là présentes, les propres expressions qu'il venait d'employer, et qu'il avait produit des témoins pour prouver qu'il n'avait jamais ni cru, ni enseigné rien de tel. Mais lui, Plein d'une confiance très-grande, plus grande peut-être qu'il ne l'aurait voulu plus tard, attendu qu'il ne pouvait nier qu'il avait désavoué ces expressions, s'écria: « Quoi que j'aie dit alors, voilà ce que je dis aujourd'hui.» Pour moi, j'ai poussé un profond soupir, en voyant que, en présence de tels juges, on pouvait presque impunément porter l'audace aussi loin, et je lui dis. « Vous êtes donc comme le roi, et vous avez votre dit et votre dédit? »

6. Pendant que les personnes qui étaient présentes discutaient sur ce premier chapitre, il arriva qu'on en vint à toucher su second, quand l'évêque de Poitiers avança que « Ni un seul Dieu, ni quoi que ce soit d'un, ne sont trois personnes, quoique les trois personnes soient un seul Dieu, c'est à dire soient d'une seule divinité, et sont un, c'est à dire d'un.» Et on disputa longtemps sur ce chapitre, jusqu'à ce que saint Bernard suggéra la pensée, et que le seigneur pape ordonna de le mettre par écrit avec le premier. A cette proposition, on opposa l'autorité assez évidente de saint Athanase, qui s'exprime en ces termes: « Les chants des Vertus célestes confirment qu'un est trois, et que trois sont un.» Le lendemain, nous apportâmes une telle masse de cahiers pour la dispute, que les partisans de l'évoque en furent tout stupéfaits, en nous entendant dira que nous n'avions pris aucune note. L'évêque faisait citer des livres de saint Hilaire, et du corps des canons contenus dans les lettres de quelques Grecs, des textes tout à fait inintelligibles, avec une extrême rapidité et en quantité très-considérable. Et i1 ne manquait pas de gens qui se faisaient les défenseurs de son opinion, bien qu'ils la comprissent peu. Le même jour on ajouta deux chapitres aux deux premiers, et on les consigna par écrit; c'étaient que cet évêque avançait que les propriétés des personnes et l'immense multitude des choses éternelles étaient véritablement sacs commencement, et que cependant aucune d'elles n'était Dieu, aucune n'était de Dieu.

7. Le quatrième chapitre était que la nature divine n'a pas pris la nature humaine, mais que c'est la personne du Fils qui l'a prise, contrairement à ces paroles de saint Grégoire. « La divinité est venue à nous chaussée de l'humanité, » et à ce texte de saint Augustin dans son premier livre de la Trinité: « D'où il suit que, puisque la forme de Dieu a pris la forme de l'esclave, il est en même temps Dieu et homme, » de même qu'à ces paroles du même père dans son soixante quinzième traité sur l'Évangile de saint Jean : « Il s'est anéanti lui-même, et s'est fait homme, etc... qui a fait cela ? si ce n'est pas Jésus-Christ lui-même. Mais, Jésus-Christ c'est tout cela en même temps, c'est le Verbe en la forme de Dieu, laquelle a reçu la forme de l'esclave, c'est l'âme et la chair dans la forme de l'esclave, laquelle a été reçue par la forme de Dieu,» et à ces expressions du pape saint Léon . « Cette nature nous a pris de telle sorte que ce qui lui est propre n'a point été absorbé par ce qui nous est propre, ni ce qui nous est propre par ce qui lui est propre. » Après qu'on eut bien longtemps discuté, on leva la séance, et nos seigneurs les cardinaux résumèrent le tout en disant : « Nous avons entendu les propositions, à présent il nous reste à juger comment on doit les définir. Cette parole fit une telle impression sur l'esprit de plusieurs, que, le lendemain, dix archevêques et une grande multitude d'évêques, d'abbés et de docteurs, se réunirent chez saint Bernard. Et, comme on savait que presque tous ceux qui semblaient se réserver ainsi le jugement de l'affaire étaient favorables, sinon à l'erreur, du moins à l'errant, tous furent d'avis qu'il y avait nécessité de leur envoyer le symbole de leur foi, au sujet de ces chapitres de l'évêque Gilbert, afin qu'ils fussent plus complètement en état de formuler leur jugement. Ils écrivirent donc autant de propositions que Gilbert en avait émis, avec le plus de précision qu'ils purent, dans lesquelles se trouvait exprimée leur confession de foi, contraire aux paroles de l'évêque, en tout et pour tout, et, après l'avoir. rédigée d'un commun accord et avec mûre délibération, ils décidèrent de la communiquer à ceux qui s'étaient réservé le jugement de cette affaire. Ce n'est pas cependant qu'ils craignissent que les cardinaux définissent rien de contraire; mais ils croyaient que plusieurs parmi eux inclinaient à dissoudre le concile sans rien définir. Voilà pourquoi l'écrit que nous vous avons dernièrement envoyé, porte, au bas, la signature de tous les archevêques, évêques, abbés et docteurs qui étaient présents et qui ont souscrit d'un commun accord et consentement.

8. On choisit trois personnes qui furent chargées d'aller présenter cet écrit au seigneur pape et aux cardinaux; c'étaient les deux très-révérends évêques d'Auxerre et des Morins, Hugues et Milon,et l'abbé de saint Denis, Suger ; ils avaient mission de dire au pape et aux cardinaux: « Nous avons souffert des discours peu en harmonie avec le respect qui vous est dû, jusqu'à ce que nous vous ayons entendu dire que vous vouliez prononcer le jugement qu'il y aurait à en porter. Nous venons donc vous offrir, nous aussi, notre confession, afin que vous ne jugiez pas seulement une des deux parties, mais les deux parties à la fois. Vous avez par écrit la confession de cet homme, il convient que vous ayez aussi la nôtre. Toutefois, il vous a donné la sienne avec ce correctif qu'il était prêt à la corriger, si votre sentiment différait du sien en quelque chose; pour nous, au contraire, rejetant complètement une pareille condition, nous voulons que vous sachiez en vous présentant notre profession de foi que nous sommes dans ces sentiments, que nous y persévérerons, et que nous n'y changerons absolument rien.» Le seigneur pape leur répondit à l'instant même, et leur ordonna de rapporter à ceux qui les avaient envoyés, que « l'Église romaine n'avait pas d'autres sentiments que ceux qu'ils exprimaient dans leur confession, et que si quelques-uns avaient paru se montrer favorables à la personne de Gilbert, aucun ne tenait pour sa doctrine. » A la suite de cela, toute l'assemble se réunit dans le beau palais appelé Thau. On interrogea l'évêque de Poitiers, qui renonça librement à tous ses chapitres, et qui ajouta de plus ces paroles : « Si vous croyez autrement, je le crois aussi; si vous vous exprimez d'une autre manière, je m'exprime de même, et si vous souscrivez différemment, je souscris comme vous. » Alors le seigneur pape, en vertu de son autorité apostolique, et de l'assentiment de toute l'assemblée qui se trouvait réunie là, condamna les chapitres,et défendit expressément à qui que ce fût d'avoir l'audace de lire ce livre ainsi condamné, et de le copier, avant que l'Église romaine l'eût corrigé. Et,comme l'évêque répondait : « Je le corrigerai comme il vous plaira.» Le pape lui dit : « Non, cette correction ne vous sera pas confiée. »

9. Il y avait encore d'autres choses que, dit-on, l'évêque Gilbert avait souvent enseignées dans ses écoles et que ses disciples avaient entendu et sur lesquelles nous fermions les yeux. Cependant, à cause de la multitude des écoliers qui affirmaient les lui avoir entendu souvent professer, on déchira de son livre et on mit en pièces, devant tout le monde, les feuilles où on disait que ces propositions se trouvaient écrites. Comme on demandait du feu pour les brûler, quelques-uns répondirent qu'il suffi;ait de les déchirer. Je ne me mis pas en peine à cette époque de connaître quels étaient ces chapitres, mais je le sais aujourd'hui. D'ailleurs, pour ce qui est des autres chapitres, au sujet desquels vous m'avez fait l'honneur de me donner vos ordres, en recherchant avec soin dans le livre des Gloses du Psautier, que le même Gilbert de la Porrée a écrites sur ce verset : Adorez l'escabeau de ses pieds, voici ce que j'ai trouvé : « La chair est de la terre, et le Christ a pris son corps de la chair de Marie. Ce corps est adoré par nous sans impiété, attendu que personne ne mange la chair de Jésus-Christ spirituellement, qu'il ne l'ait d'abord adorée. » Jusque-là ce ne sont que les propres expressions de saint Augustin; mais tout de suite après Gilbert ajoute cette explication qui en est comme le complément : « Nous ne l'adorons pas de ce genre d'adoration qu'on appelle culte de latrie, qu'on ne rend qu'au Créateur, mais de cette adoration qui consiste tout entière dans le culte de dulie, attendu que le culte de dulie est une adoration qui convient également à la créature; elle est de deux sortes, l'une se rapporte indifféremment à tous les hommes, l'autre ne convient qu'à l'humanité de Jésus-Christ. » Dans le livre de ses Gloses sur l'Épître de saint Paul, voici de quel commentaire il accompagne ce verset: C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom: « Quelques-uns pensent que ce nom a été donné à l'homme, ce qui ne s'appuie sur aucune raison. En effet, il leur semble que ce nom a l'office de Dieu même, que ce nom est Dieu même, qu'il est au dessus de tout nom, non par la seule appellation, mais par nature, et qu'il l'a reçu non pas après sa passion, mais plutôt après sa génération du Père de qui il tient tout. Par conséquent, ce nom n'a pas été donné à l'homme, à moins peut-être qu'on ne dise que tout lui est donné par l'adoption; mais on ne fléchit pas le genou à un dieu adoptif, car un tel dieu n'est pas dans la gloire du Père, il n'y a qu'à un Dieu né de Dieu, que cela convienne. Cependant l'Apôtre dit : Il lui a donné un nom, etc. Si je dis cela, c'est parce que ce n'est que par sa naissance qu'il s'est trouvé en état d'être manifesté par la croix, tel qu'il a reçu l'être du Père, entant qu'il a été engendré. » Or, à l'époque du concile nous n'avions entendu parler d'aucun de ces chapitres, nous ne les connaissions aucunement.

10. Cette doctrine parait contraire à la doctrine suivante, qui se trouve dans les écrits de saint Léon, pape, dont l'autorité, comme le sait très-bien Votre Discrétion, a été confirmée par les saints canons. En effet, voici comment il s'exprime dans son sermon pour la fête de Pâques : «La créature n'a pas été prise par le Créateur qui se l'est associée, de telle sorte qu'il habitât en elle et qu'elle ne fût que sa demeure; mais créature et Créateur sont, l'une et l'autre, Dieu, par la puissance de celui qui s'est associé la créature; l'une et l'autre sont homme, par la bassesse de celle qui a été prise pour associée. Par conséquent, dans l'une et dans l'autre nature, c'est le même Fils de Dieu, et il n'y a rien dans l'une ni dans l'autre, qui ne soit de l'un et de l'autre en même temps. » Ailleurs, il dit encore : « Nous ne séparons aucunement le visible de l'invisible, le corporel de l'incorporel, et, dans le Christ, nous adorons le Verbe homme, et dans le Verbe nous adorons le Christ.» Plus bas, il dit : «Croyez fidèlement l'un et l'autre, et adorez-les l'un et l'autre fidèlement; qu'il n'y ait aucune division dans l'unité du Verbe et de la chair. » Le même pape, dans son sermon pour la fête de Noël, s'exprime ainsi : « A partir du moment où le Verbe s'est fait chair, il n'est pas permis de penser que le Dieu est sans l'homme, ni l'homme sans le Dieu, attendu qu'il ne manque rien de la divinité à celui qui a été pris par elle, ni rien de l'humanité au Dieu qui l'a prise. En effet, ce qui est de l'homme ne préjudicie en rien à ce qui est du Dieu, non plus que ce qui est du Dieu ne préjudicie à ce qui est de l'homme. Celui qui est chair est le même que celui qui est le Verbe. » Le même pape écrivait à l'évêque Flavien : « C'est une pensée de l'évangéliste et apôtre saint Jean que celui qui détruit Jésus-Christ n'est point de Dieu, C'est un antéchrist (I Joan, IV, 13). Or qu'est-ce que détruire Jésus-Christ, sinon Séparer la nature humaine du Verbe?» Saint Augustin, dans ses définitions des dogmes de l'Église dit: « L'Homousion au Père et à l'homme est adoré par les anges et par toute créature, comme le Père et le Saint-Esprit, non pas l'homme à cause de Dieu, ou le Christ avec Dieu, mais l'homme en Dieu et Dieu en l'homme. » Le même saint, en parlant de la prédestination des saints, dit : « Où cet homme a-t-il mérité d'être pris par le Verbe en l'unité de personne pour être le Fils unique de Dieu? car nous tenons de l'apôtre, que le Seigneur de gloire, en tant que l'homme a été fait Fils de Dieu, a été prédestiné. Par suite de cette prédestination, l'élévation de la nature humaine est si grande,.si haute, si suprême, qu'elle ne saurait être élevée plus haut. » Saint Jérôme, dans son Bréviaire des psaumes, à ce verset, Adorez l'escabeau de ses pieds, dit . « Quoique l'homme ait été pris par Dieu, et que, en comparaison de Dieu, toute créature n'est que l'escabeau de ses pieds, cependant cet escabeau même se trouve associé à Dieu. Et voyez ce que j'ose dire de son trône : j'adore son escabeau comme son trône. Je ne comprends pas que celui qui soit assis est une chose et que l'escabeau en soit une autre; mais tout en Jésus-Christ, est le trône de Dieu. Je ne sais pas comment cela est, et cependant je crois que c'est. Il me suffit de savoir que ce que je crois est écrit : Nous sommes appelés des hommes de foi, non des hommes de raison. »

11. Au chapitre quatre, melon que nous l'avons dit plus haut, est opposé le sentiment du pape Léon, écrivant en ces termes à l'évêque Flavien : « L'Apôtre a dit : Soyez dans les mêmes sentiments, etc.... jusqu'à ces mots : dans la gloire du Père (Philipp, II, 3 à 11). C'est de l'élévation de celui qui est pris, non de celui qui prend, qu'il, est question là. C'est Dieu qui exalte celui qui, est pris. Et sachant bien que l'éternelle déité du Fils n'a reçu dans le Père aucun accroissement, remarquez prudemment que celui à qui il a été dit : Tu es terre, et tu retourneras en terre, n'est pas le même que celui à qui il est dit en Jésus-Christ : Asseyez-vous à ma droite. » Le même pape, dans sa lettre aux habitants de Constantinople, parle ainsi : « Que les adversaires de la vérité disent quand, ou selon quelle nature, le Père tout-puissant a élevé le Fils au dessus de tout, ou à quelle substance il a soumis toutes choses. En effet, la déité du Verbe est égale en toutes choses et consubstantielle au Père; mais celui qui a reçu de l'accroissement était plus petit que celui qui le lui donnait. Il a reçu du Père, dans la nature de l'homme, ce que lui-même a donné dans la nature de la déité. » Le même pape, en s'adressant à Léon Auguste et aux Palestiniens, s'exprime ainsi : « Pour ce qui est de l'élévation par laquelle Dieu l'a élevé, et lui a donné un nom au dessus de tous les noms, nous comprenons qu'elle se rapporte à la forme qui devait être enrichie par l'exaltation d'une telle glorification. » Ailleurs, il dit encore : « Tout ce qu'il a reçu, il l'a reçu dans le temps comme un homme à qui on donne ce qu'il n'a pas. Quant à sa forme d'esclave, elle a été élevée dans la gloire de la puissance divine; il n'importe pas sous quelle substance le Christ est nommé ou adoré. » Saut Jérôme, dans son Bréviaire sur l'épître aux Philippiens, a dit : « Si l'homme ainsi pris, a daigné s'humilier, c'est avec raison que la divinité, qui ne petit s'humilier, a exalté celui qui s'est humilié. Mais il lui a été donné un nom qu'il n'avait pas auparavant. D'où il suit que ce passage peut être légitimement entendu de la nature humaine. » Le même auteur, sur ces mots : Le Seigneur a dit à mon seigneur, s'exprime ainsi : « Le Sauveur a expliqué ce passage dans l'Évangile, en disant : Si le Christ est fils de David, comment celui-ci l'appelle-t-il en esprit son Seigneur ? Et quel seigneur est ce Seigneur à qui il est ordonné de s'asseoir? En effet, Dieu ne s'asseoit pas, il ne s'asseoit que par le corps qu'il a pris. Celui à qui il est ordonné de s'asseoir, c'est l'homme qui a été pris. » Saint Augustin, contre Maxime, dit, au sujet de ces paroles, il lui a donné un nom, etc. : « C'est à l'homme qu'il a donné ce nom, ce n'est pas au Dieu. Et ensuite, la forme dans laquelle il a été crucifié, a été exalté, c'est à elle qu'a été donné un nom au-dessus de tout nom, c'est à l'homme Christ qui est mort, qui est ressuscité, qui est monté aux cieux selon la chair; car le nom qui lui est donné est un nom au-dessus de tous les noms. »

12. Du reste, pour terminer cette lettre, s'il plaît à Votre Discrétion d'être pleinement édifiée sur les quatre premiers chapitres, il y a dans les sermons de saint Bernard sur le Cantique des cantiques, une discussion très soignée sur ce sujet. Je. désire, et je demande à Dieu que Votre Paternité se porte toujours bien dans le Seigneur. Je vous recommande nos frères de Fosse-Nove. Je serais très-heureux d'apprendre que vous allez bien et que l'état de la sainte Église est satisfaisant.

13. Cette lettre était à peine terminée par celui à qui je l'avais donnée à écrire, que, au même moment, la volonté du Seigneur fut que je trouvasse ce que je désirai;. En effet, avant qu'on me remît cette lettre, un autre frère m'apporta un écrit que je cherchais depuis longtemps et que je désespérais complètement de retrouver. Je l'ai composé au sujet des mêmes chapitres, il y a environ quarante ans, en même temps que la profession de foi qui fut présentée par les personnes dont j'ai parlé plus haut au seigneur pape et à l'Église romaine, de la part de dix archevêques et de presque tous les évêques qui se trouvaient alors à. Reims, ainsi que de nombreux et très-grands abbés et de maîtres d'école, qui l'avaient tous signée. Aussi, quelle ne fut pas ma joie? J'ai ajouté cet écrit à cette lettre, et je vous envoie l'un et l'autre avec une piété toute filiale, comme à mon très-cher Seigneur.

14. J'ai appris également que Votre Diligence désirait connaître plus complètement aussi la vérité, en ce qui concerne la condamnation d'Abélard, dont le pape Innocent II, de pieuse mémoire, fit brûler les livres à Rome dans l'église du bienheureux Pierre, en les déclarant hérétiques, en vertu de son autorité apostolique. Plusieurs années auparavant, un vénérable cardinal et légat de l'Église romaine, nommé Conon, ancien chanoine régulier de l'église de saint Nicolas d'Aroaise, avait de même condamné au feu sa théologie au concile de Soissons, qu'il présidait, après avoir reproché à Pierre lui-même qui était présent, ses erreurs, l'avoir convaincu de sa perversité hérétique, et l'avoir condamné. Si donc il vous plaît, il sera satisfait à vos désirs par le petit livre de la Vie de saint Bernard, et par les lettres que cet abbé a écrites à la cour de Rome sur ce sujet. Cependant, j'ai trouvé à Clairvaux un petit lige composé par un abbé des moines noirs, où se trouvent notées toutes les erreurs de Pierre, de me rappelle parfaitement l'avoir vu autrefois, mais, depuis plusieurs années, au rapport des conservateurs de la bibliothèque, on a recherché avec soin le manuscrit de cet ouvrage , sans pouvoir le retrouver depuis quatre ans. Aussi me proposé je d'envoyer quelqu'un au monastère dont l'auteur de ce livre était abbé, et, si je puis me le procurer, je le ferai copier tout entier et je vous l'enverrai. D'ailleurs, je crois qu'il doit suffire à vos recherches de savoir quels ont été les points condamnés, comment et pourquoi ils l'ont été.

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