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A LA LOUANGE DE LA VIE ET DES MOEURS DE SAINT BERNARD ABBÉ DE CLAIRVAUX, PAR LE MOINE PHILOTHÉE.

PROLOGUE.

CHAPITRE I. Prière du divin Benoît à Dieu pour la restauration de la vie monastique: promesse que Dieu lui fait à ce sujet.

CHAPITRE II. Bernard fait partager ses sentiments à quatre de ses frères et conçoit le projet d'entrer en religion.

CHAPITRE III. Bernard prend l'habit religieux à Cîteaux avec plus de trente de ses compagnons; il y fait en peu de temps de rares progrès dans la sainteté.

CHAPITRE IV. Bernard défend avec succès le souverain pontife Innocent contre le schisme de Pierre de Léon, et le rétablit d'une façon merveilleuse sur le siège des Apôtres.

CHAPITRE V. Bernard, après avoir rendu la paix à l'Église de Rome, revient en France comblé d'honneur. Il rend au Seigneur sa très-sainte âme.

CHAPITRE VI. C'est à bon droit qu'on place saint Bernard au-dessus, non-seulement des héros des anciens temps, mais encore des martyrs chrétiens eux-mêmes.

CHAPITRE VII. Bel éloge des écrits et des livres de saint Bernard.

PROLOGUE.

Entreprendre de chanter ou plutôt de murmurer doucement des actions insignes qu'on ne doit chanter que sur le ton du poète de Méonie, n'est-ce pas tenter de faire refluer les flots de Trinacrie vers le rivage, ou de les enfermer dans de modiques vaisseaux? Que sais-je, en effet? A peine articuler un langage sans art, et gratter les cordes d'une lyre champêtre. Et j'irais chanter les titres de gloire d'un prince d'eti haut, qui dépassent toute louange, et ses saintes actions? Qui pourrait supporter que des faits diurnes de la muse de Sophocle, un Codrus la raconte sur les pipeaux de l'exilé? N'est-ce point vouloir ajouter des rayons à la face de Phébus et se préparer un tonnerre de sifflets moqueurs ? Il ne saurait donc m'être permis, ô Bernard, de chanter vos louanges, ou de les murmurer sur ma lyre tremblante. Que les poètes qui ont moissonné des lauriers fassent des vers pour vous, quant à nous, dans notre indigence, nous nous contentons de vous donner notre esprit et notre coeur et de vous adresser nos voeux. Telles étaient les pensées qui assiégeaient mon esprit en présence de nos tablettes délaissées, mes péchés même reprochaient â mon faible génie son entreprise, lorsque un doux sommeil vint appesantir mes yeux vaincus par son pouvoir, et régner en paix sur mes membres accablés de fatigue. Alors, il me sembla que la Vierge divine à qui la terre et les cieux obéissent, me faisait entendre ces accents : « Insensé, pourquoi me refuser tes chants? Pourquoi refuser à mon prêtre les doux présents de ta muse? Mets-toi donc à l'oeuvre et apprends, si fil l'ignores, que la gloire de Bernard est la mienne. Tout ce qui coule par ce canal vient de moi, et Jean lui-même ne me fut jamais plus cher que lui, Jean qui m'a été donné pour être le gardien et le compagnon de ma vie. Sans doute, il a passé avec moi de nombreuses années, il a joui longtemps de la vue et des entretiens de la Vierge mère, mais Bernard, quand déjà je tenais le sceptre dans les cieux, a mérité souvent de contempler mon visage. Le premier n'était que le gardien de mon corps virginal, mais le second, a pris un soin constant de mon nom. Mais qu'ai-je besoin d'en dire davantage? Tous les deux me sont également chers par, le coeur, l'un ne m'est pas moins agréable que l'autre. Tous deux ont également vécu loin des coupables autels de Vénus, la virginité de leur âme est égale. Dieu leur a donné (les trônes semblables au haut des cieux, et les a placés à mes côtés. A l'œuvre donc; que ce père reçoive aujourd'hui les honneurs qu'il m'a rendus, et qu'il soit payé de retour après les louanges qu'il m'a adressées. Vois-tu ces petits traités qu'il a écrits avec tant d'art, et dans lesquels il porte mon nom jusques aux nues ? L'esprit malin a effacé sur le parchemin ces écrits qui devaient être si utiles aux âmes, et dans lesquels sont chantées mes gloires; à la place du doux Jésus, il a mis l'Iliade et les Grecs, voilà comment il a dérobé aux hommes les chants mystiques de mon vieux poète, et, pendant que les malheureux mortels dévorent de vaines inventions, c'est à peine si ses oeuvres sont écrites quelque part. La puissance du sceptre souverain en est offensée, elle ne peut souffrir qu'il en soit ainsi, et qu'un ennemi perfide s'empare de nos richesses. C'est moi qui, par une inspiration secrète, ai porté quelqu'un que je m'étais attaché par une faveur particulière à recueillir, avec un soin pieux, ses opuscules dispersés et ses écrits, où il avait enseigné la voie qui mène aux cieux, et à veiller à ce que la dent des siècles ne les fit point disparaître, à les imprimer en les accompagnant de courtes remarques. Mais comme le texte s'en était altéré par un long séjour dans les rayons des bibliothèques, je lui ai suggéré la pensée de commencer par les rétablir selon ses lumières. Ce travail considérable, c'est moi qui fui engagé à le mène à bonne fin; c'est moi aussi qui t'excite à te mettre à l'oeuvre de vers faciles. Tu crains peut-être que la mordante envie ne ronge, de sa dent rouillée, des vers écrits par un auteur chaussé du cothurne agreste, et que, d'un sourcil contracté, elle ne dédaigne tes efforts et ne prétende que ce genre de composition ne convient qu'à des esprits superficiels et légers, qu'elle ne souffre point qu'un moine retourne au culte de ces filles d'Aonie qu'il a jadis repoussées loin de lui d'un pied dédaigneux. Mais, prends courage; le porte qui m'est attaché par un durable amour peut braver leurs vains aboiements, surtout quand à des vêtements sombres comme la rouille, il en ajoute de blancs comme la neige, et porte l'éclatant habit du Carmel. Celui qui, dans un vers harmonieux, s'est plu à célébrer ma vie,et à chanter les roues stridentes d'airain du gardien farouche, celui-là fera souffler un vent favorable dans tes voiles, te conduira sûrement au port et te fera passer sans danger devant les chiens de Scylla. Vois-tu comme il confond ces insensés de l'éclat de la raison, et comme de sa main il ferme leur bouche bruyante. Rappelé du tourbillon du monde, il applaudit maintenant à ma gloire, et,de ses lèvres, d'où découle l'harmonie, il célèbre ma gloire. Élève donc la voix; allons, qui peut-on préférer pour le combler de grâces, de gloire et d'honneur, à mon poète? S'il est permis de le comparer à Maron au sublime langage, parce que tous les deux s'expriment en vers semblables,l'un pourtant l'emporte autant par ses vertus éternelles sur l’autre, que le doux éclat du jour l'emporte sur les nuits. En effet, de quelles faveurs n'ai-je, pas comblé mon protégé, à qui peut-on le trouver inférieur en gloire? Si on se demande à qui on peut le comparer pour l'éclat de la parole, c'est citer Aristocle et le poète de Méonie. Si on lui cherche un point de comparaison pour l'innocence et la sainteté, c'est Élie sur son char de feu. Il a enseigné à monter au comble de difficile accès de la vertu, et à mettre un terme rapproché au vice. Rien en lui que ne pourraient louer de rigides Catons, pas un mot sur ses lèvres sacrées qui ne soit le nom du Christ. Pendant qu'il célèbre mes louanges dans un chant fameux, il m'attache des milliers d'hommes par un éternel amour. Pour ses poèmes renommés, je lui ai élevé un siège dans les cieux, et lui ai prodigué les joies suprêmes de mon royaume. Cela n'empêche pas un Bavius de le poursuivre de sa haine sans fin, quoique, par son génie, il se soit élevé jusques aux célestes lambris. Est-ce que vous avez vu que celui que le Christ n'a point doué d'un langage fleuri, soulève jamais les malveillants murmures de ce chien enragé? Il était trop élevé pour ne point dédaigner les applaudissements des hommes et pour ambitionner d'autre récompense que les rayons de la lumière éternelle. A son exemple, ne tiens aucun compte des vains bavardages; d'ailleurs, plus la vertu est éprouvée, plus elle jette d'éclat. Vous trouverez toujours que les hommes d'une gloire florissante ont reflété les rayons de l'envie qui tombaient sur eux. Quant à toi, sois heureux de voir de quel honneur je te comble, en promettant que l'amour que tu as pour nous soit pour toi une cause de critiques. Commence donc sous les auspices de ce stratagème, quoique Apollon, au vain langage, ne t'aie point fait présent d'une lyre. Notre étoile favorisera ouvertement ta course et te conduira doucement au terme de ta carrière. Tu n'as point reçu, je l'avoue, non tu n'as point reçu une langue éloquente, mais ce qui plait à Dieu, ce n'est point un beau langage, c'est un coeur pieux. Si les troupeaux paissent dans la prairie, si les cigales se nourrissent de rosée, si le tigre boit le sang des animaux, c'est du coeur que Dieu se nourrit. Délie donc ta barque légère du rivage qui va fuir derrière elle, le souffle des vents que je vais t'envoyer dirigera ta course. u Elle dit, et déjà elle s'était évanouie dans les airs, quand mes sens commencèrent à s'éveiller. C'est une grande entreprise que celle que je vais tenter, soyez-moi indulgent, car j'obéis à des ordres qui me sont donnés. Ma muse est contrainte à courir quand elle ne peut marcher que d'un pas qui se traîne. Après les jeux que ma Calliopée s'est permis jadis sous le voile de l'épigramme, il faut qu'elle s'avance à présent d'un pas plus grave. Pourtant, je ne veux

point raconter la vie du saint pas à pas ; la richesse des merveilles est comble, je n'en puiserai que quelques-unes pour les placer dans mon récit. Mais, en attendant, ô père vénérable, jette un regard favorable sur mon entreprise, et sois-moi propice, toi qui as donné des leçons du saint amour.

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CHAPITRE I. Prière du divin Benoît à Dieu pour la restauration de la vie monastique: promesse que Dieu lui fait à ce sujet.

Les astres dans leur cours rapide avaient d'un pas accéléré roulé dix siècles et vingt lustres depuis le jour où, coupant dans sa racine la contagion d'un mal qui portait la mort, le Christ était né d'une Vierge immaculée. Le genre humain avait fait disparaître toutes traces de bien ici bas, et les mortels s'étaient fait une divinité des plus honteux plaisirs. Partout la mordante envie, la cruauté, la discorde et les procès, la peste, les guerres, la famine et la crainte de l'ennemi dominaient. Partout sur la terre le respect dit au ciel, l'honneur et l'amour de l'antique religion avaient disparu. Bien plus, ton pauvre troupeau, ô grand saint Benoît, errait au milieu des rochers, la bride sur le cou, et c'est à peine si on voyait passer encore quelques moines sans demeure fixe; il rien était plus qui s'acquittât des voeux qui le liaient à son auteur. C'est alors que, les entrailles émues de pitié sur ses brebis, Benoît s'adressa en ces termes, dit-on, au roi de l'Olympe. « Grand roi, à qui la terre et la mer obéissent, et qui donnez et gouvernez toutes choses à votre gré, vous voyez combien la probité est tristement glacée depuis longtemps, combien le crime lève la tête dans le monde entier. Vous voyez sur quels flots contraires toute vie religieuse se trouve maintenant agitée; faute d'un champion qui la soutienne, elle ne peut que périr. Où s'en est allé l'honneur de ce genre de vie antique que j'avais si bien cultivé jadis dès mes plus tendres années? Dites, Seigneur, qu'est devenue aujourd'hui la ferveur de l'ordre que j'ai fondé, et dont mes yeux en mourant contemplaient au loin la fortune? Désormais, si vous tardez à jeter sur ma race du haut du ciel un regard favorable, c'en est fait d'elle sur la terre. Allons, Seigneur, levez-vous ; ayez enfin pitié du triste sort des hommes, arrachez mes chers rejetons aux. maux si grands qui les environnent. » Il avait dit, et, du haut des cieux, celui qui gouverne le monde entier reprend aussitôt en ces termes. « Excellent général, toi qui remplis mon ciel de nombreux soldats, et qui fus naguère la première partie de mon navire, cesse, ô Benoît, cesse tes pieuses appréhensions, car tes enfants doivent encore par leur mort relever mes remparts, pour les chefs que j'y ai posés, ces remparts, dis-je, qui sont l'objet de si ardents et furieux assauts, ces remparts enfin dont la main de Pierre a posé les fondements. Regarde ce jeune enfant que sa mère m'a offert dès ses plus tendres années, et à qui la France a donné le jour. Le Saint-Esprit, qui rayonne dans son coeur et le remplit tout entier, le rendra semblable à Moïse, en religion. Vois-tu comme déjà, pressé par les aiguillons de mon amour, i1 foule souvent de son pied mes sacres parvis? Vois-tu comme la vertu brille d'un vif éclat dans son cœur? Vois comme tout en lui présage l'oeuvre à laquelle il est destiné. Sous sa bannière, des troupes de moines semblables à ceux que le Nil a vus sur ses bords, rempliront tes cloîtres, dans des jours heureux. Quand il aura tout rempli de ses phalanges angéliques, et qu'il aura fini de relever ta demeure, alors il fera naviguer calme et tranquille la barque aujourd'hui si agitée de Pierre. A lui seul, ce moine tiendra dans ses mains les rênes du inonde entier et il donnera des ordres jusque sous les pôles. Là où tu vois les hommes gonflés de colère se précipiter les uns contre les autres, les armes à la main, il viendra par son crédit rétablir la paix. On verra alors l'âge d'or des mœurs pacifiques se lever, et ma grâce tomber plus abondante sur les habitants de la terre. Bien plus, alors que la bonté du siècle qui finit aura sombré, et que la foi aura fui du monde entier, un rejeton d'or jaillira de ta souche et un délicieux nectar en sortira pour rafraîchir les lèvres desséchées. Padoue donnera naissance à cet illustre rejeton, et enverra ses joyeux essaims à mon secours : Il produira des fruits si abondants, que tu seras contraint d'avouer qu'il n'a paseu besoin de ton aide. Eh bien donc, n'aie plus l'ombre de crainte maintenant que ta race illustre vienne jamais à périr.» C'est ainsi que parla le Tout-Puissant, et aussitôt du haut des cieux il envoie le Paraclet et enflamme Bernard de son feu dévorant.

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CHAPITRE II. Bernard fait partager ses sentiments à quatre de ses frères et conçoit le projet d'entrer en religion.

Bernard était tout rempli de Dieu. Sur sa figure et dans ses moeurs; on voyait briller la pudeur ; son coeur fuyait tout mauvais sentiment. Il n'était encore qu'un tout petit enfant, que déjà dans sa jeune âme il possédait Dieu ; sa figure était douée d'une exquise beauté. Quelqu'un qui le vit d'un oeil expérimenté, s'écria : cet enfant a le dehors et la conduite d'une vierge; sur son visage brillent en même temps les lis et les roses; sa gaieté est tempérée par une douce gravité. Dès sa plus tendre jeunesse il avait l'esprit adonné aux graves pensées, quand cet âge est si facile à se laisser aller aux jeux et aux ris. Il avait le regard baissé; son rire était simple et sans éclats, toutes choses qui dénotaient en lui la réserve et la pudeur. Son âme goûtait un calme plein de douceur, et souvent, dans ses promenades solitaires, encore enfant, il exhalait en ces termes les plaintes de son coeur, « O mon âme, pourquoi, dans les tristes soucis d'une courte existence, vas-tu prendre en main les flambeaux agités de la vie du monde ? Quand donc, après avoir déposé le fardeau de mille labeurs divers, ta vie saura-t-elle s'envoler vers son auteur ? Si j'aspire à contempler le sommet élevé des cieux, par suite de ta première origine tu baisses la tête. Mon père, ma mère, mes amis si chers à mon coeur, me détournent de cette pensée, une bluette captive tes sens. Mais Dieu même me montre la route que je dois suivre, et ouvre devant moi la voie sacrée de la vie religieuse. Il est une humble maison qu'abrite un pauvre toit, une maison sainte, une maison exempte de toute ambition; quelques Cisterciens y ont fixé leur demeure, pour y vivre selon tes lois, ô Benoît. C'est là, dans ce céleste séjour que je fixerai ma tente, c'est là seulement que je trouverai le repos de toutes mes fatigues. Si nos champs se couvraient de constructions étrangères, si tout ce que l'univers renferme était à moi, je n'en serais pas moins honteux de leur comparer les triomphes de l'éternité, les joies et un bonheur qui ne doivent point connaître de fin. Que tardé-je tant, ô insensé? Pourquoi perdre le temps qui m'est donné ? Un seul jour ajoute mille fautes à celles que j'ai déjà commises. » Telles étaient les pensées qu'il roulait dans son coeur qu'un feu consumait, et dans lesquelles il avait fait le premier pas de sa résolution, lorsque le jeune Bernard, à la pensée de ses frères, se mit à pleurer et à dire: c'est un butin que je dois emporter. Il dit et il pousse ses frères vers les royaumes d'en haut,et, en même temps, il se redit les joies nées au fond de son coeur. « Naguère, pauvre naufragé, j'errais sur les ondes contraires ; mais aujourd'hui j'ai trouvé le but céleste de ma vie ; oui, j'ai trouvé le terme qui ouvre devant moi les loisirs de la vie monastique et les voies pleines de sécurité de la vie religieuse, hâtez-vous donc d'y entrer vous-mêmes avec moi d'un pas rapide, et de partager un si grana bien. C'est Dieu, c'est le ciel que nous nous proposons d'acquérir par là, une telle récompense rend la peine légère. Faut-il être insensé pour se faire l'esclave de richesses périssables, quand on est appelé de Dieu à régner heureusement dans les cieux! Pourquoi donc, mes frères, pourquoi les choses de la terre vous arrêtent-elles encore? Secouez le joug qui pèse sur vos coeurs, »Bref, par ces accents entraînants,il décide ses frères à embrasser son projet, et à quitter leur demeure. Alors le feu qui avait longtemps couvé sous la cendre, éclate soudain, embrase les habitations voisines, et de sa bouche il attise au loin l'incendie. En effet, pour se chercher des compagnons qui partagent son sort, et pour peupler les célestes royaumes d'un troupeau plus nombreux à sa suite, ce jeune homme, d'une grâce remarquable, qui faisait la gloire de tous les siens, ne recule pas devant la pensée de prêcher jusque sur la place publique et de parler aux hommes qui l'écoutent des célestes triomphes, on de leur remettre en mémoire les terribles royaumes de Cerbère. Il entraînait par les artifices de sa parole, d'innombrables populations à sa Fuite, il ne leur montrait qu'un camp à remplir, le camp du souverain capitaine. Partout où il portait ses pieds désirés des hommes, il recrutait de nombreux bataillons. On vit alors la phalange de ses compagnons, que le nombre rendait illustre, s'attacher à sa personne et s'unir à lui par une étroite alliance ; ils se montrent disposés à le suivre des pieds et du coeur, dans quelque bonne couvre de religion qu'il lui plaise de les conduire. Une. ferveur égale ne fait de toutes les volontés de la troupe qu'une seule volonté, et les confondait en un seul et même troupeau. Tous n'avaient qu'une seule et même maison, qu'une seule et même table, et leur vie était également remplie de la crainte de Dieu. Comme on voit le gladiateur froid encore, en se rendant dans l'arène essayer ses armes dans des coups à blanc, ainsi ces jeunes gens brandissent d'un bras vigoureux les armes des moines et se préparent à livrer de rudes combats aux vices. Voilà comment, avant même d'avoir dépouillé leurs vêtements de pourpre, ils se sont déjà écartés de leurs anciennes voies.

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CHAPITRE III. Bernard prend l'habit religieux à Cîteaux avec plus de trente de ses compagnons; il y fait en peu de temps de rares progrès dans la sainteté.

Enfin, le jour appelé de tous leurs voeux, où leur coeur uni par la sainteté devait renaître, avait lui. Alors ce jeune homme, suivi d'une nombreuse troupe d'hommes de coeur, au chant mélodieux dont les cieux retentissaient, s'enferme dans le cloître, dépouille son vêtement d'autrefois et revêt enfin les livrées de la sainte rusticité. Une petite cellule abrite les premiers temps de sa vie nouvelle, mais cette cellule ne cessa plus désormais d'être chère à son coeur. C'est là qu'il devint habile à pénétrer jusqu'au sommet des cieux, c'est là qu'il apprit ces discours qui tombaient toujours soignés de ses lèvres, c'est là enfin qu'il s'instruisit à guérir les maladies avec un onguent nouveau,et seul qu'il devint habile â ranimer la foi éteinte. Voilà, en effet, de quel don cette douce cellule bien gardée, enrichit, en peu d'années, son habitant qui l'aimait. O vous, qui d'un pas avide parcourez les rues, dites-nous quels avantages vous avez rapportés du bruyant forum? Ce n'est pas lui qu'on vit écraser son esprit par des problèmes variés, ni l'enchaîner par des passions nouvelles. Son premier soin fut de dompter les aiguillons passionnes de Vénus et de régler tous les mouvements de son coeur. Sa première occupation fut d'effacer ses péchés dans les tristes larmes de la pénitence, plutôt que de laisser son coeur s'enfler d'une vaine science. Son premier souci fut de revêtir son coeur de la blanche robe des anges et de mortifier ses sens. Mais pour cela le Christ combla son client de tant d'honneur qu'il lui accorda souvent la grâce de lui faire contempler les choeurs célestes. Comment dire le nombre de fois que la Reine du théâtre suprême lui sembla faire entendre pour lui des chants aussi délicieux que le nectar? Souvent la Vierge vénérée visitait son serviteur, souvent elle lui faisait goûter les douceurs de l'ambroisie. Mais poursuivons et disons quelle force se développait dans son coeur pendant la méditation; c'est ce que je veux raconter en peu de mots. Les genoux courbés devant l'image salutaire du Christ, il répandait à ses pieds ses larmes, ses voeux et ses prières; il contemplait ses pieds percés d'une blessure cruelle, et comptait ses os disloqués. Alors, poussant un soupir, il exhalait d'une voix tremblante ses plaintes, et proférait ces paroles capables d'émouvoir même les bêtes sauvages qui vivent dans les montagnes: « O Christ, notre gloire, le soulagement de nos douleurs! ô salut qui m'a été assuré par un si pénible labeur! que je m'estimerais heureux s'il m'était permis de me charger de toutes tes souffrances et de pouvoir mourir! Oui, j'oserais mordre dans ces fruits non encore mûrs, dont tes dents, ô Christ, se sont trouvées si agacées. Cieux, terre, mer ayez pitié de votre Seigneur; pleurez mes malheurs, terre, mer et cieux.» Pendant qu'il s'exprime ainsi, l'image du Seigneur en croix détache ses bras cloués au gibet pour l'étreindre dans ses embrassements. Telle était la vertu qui régnait dans ce prince élevé, telle était la ferveur qui dévorait son coeur ardent. Voilà comment ce nouveau soldat s'enivrait d'un nectar intérieur, voilà comment la chaleur d'un feu éternel pénétrait jusqu'à la moëlle de ses os; il n'avait plus aucun goût pour rien de mortel, et, ne cessant de désapprendre les choses de la terre, il était ravi par l'amour de Jésus-Christ. Les nuits étaient arrosées des torrents de larmes qui coulaient de ses yeux, il sévissait avec rigueur contre les moindres de ses fautes. Il ne faisait point usage de viande non plus que de la chair des poissons au large ventre, l'eau pure était la boisson qui étanchait sa soif; voilà par quels moyens, jeune encore, il passait d'heureux jours et s'élevait au faîte des vertus. Il avait ainsi passé, loin de la gloire, de bien douces années, et des moments remplis d'un vrai calme, quand Dieu, qui dispose tout avec une volonté pleine de bonté, vint tirer lui-même Bernard de son humble place. Une vallée claire de nom, mais plus claire encore par ses destinées, se trouvait dans une région non éloignée de Cîteaux. C'est là que cet excellent père fut envoyé pour y porter les arts qui font les saints, et qu'il fonda un monastère qui devait obéir à ses lois. C'est là que les coeurs perfides et ceux que le poids de leurs crimes accable, accourent en foule, se déchargent de leurs péchés et vivent en sûreté. Ceux qui avaient porté des vêtements teints de la pourpre étrangère, venaient apprendre en ce lieu à se revêtir des plus pauvres habits. Là, point de fausse honte, ils se mettaient à remuer les champs avec le hoyau recourbé, et à conduire les boeufs qui marchent le cou soumis au joug. C'est là que régnaient la véritable espérance, la foi, la probité, le respect et le culte; là, que reflorissait l'antique vie religieuse. Les vêtements étaient grossiers, la nourriture légère, le travail pénible; là, on voyait le cloître s'élever auprès de la demeure des bêtes sauvages. C'est à peine si, fatigué sans cesse par le soc de la charrue, le sol donnait quelques produits, tant il était stérile et maigre, aussi, n'est-ce pas seulement un abri comme il en donne aux malheureux, mais encore leurs plus doux repos que les religieux de Clairvaux demandaient aux arbres de la foret. Tout ce peuple de moines allait répandant partout autour de lui l'odeur de la vertu, heureux de soumettre un cou docile au joug. Mais à présent, il faut que je chante les miracles que ce saint, caché dans son cloître, a faits, et dont les peuples ont parlé. Non loin de là, un homme se sentait dévoré par les ardeurs de la fièvre et se croyait arrivé à son dernier jour. Ni les potions du médecin d'Émonie, ni la main de l'art n'avaient réussi à lui rendre la santé, c'est au séjour vénéré du soldat du ciel qu'il a recours et qu'il demande humblement un charitable secours. Bernard s'avance et répand devant Dieu ses prières et ses larmes, afin d'obtenir à cet homme un prompt secours, car il s'en va mourir. A l'instant même, on le voit sauter à bas de son lit de douleur, et s'avancer du pas assuré d'un homme en santé. Dès lors le nom de Bernard commence à se répandre dans le monde entier et à devenir de jour en jour plus célèbre. Toutes les villes des environs se remplissent du bruit de sa renommée, et chacun admire l'oeuvre d'un nouveau genre de salut. La Germanie même en entend parler, et d'un pas joyeux elle accourt; les colons même de la Bétique accourent aussi. L'uu apporte, au saint, sa mère privée de la vue, cet autre lui amène son père; tous les malheureux accourent à lui du bout du monde. Quiconque est tourmenté par les sombres fureurs du démon accourt aussi en toute hâte, et s'en retourne délivré de son cruel ennemi.0n vif. des estropiés de toute sorte apportés dans une litière venir demander an toucher charitable de la main de Bernard le redressement de la nature; d'autres ne faisaient que placer sur leur poitrine le signe de la croix, et par ce simple moyen ils recouvraient la santé, objet de tous leurs voeux. Aussi ne voyait-on plus un malade recourir alors à l'art d'un Apollon ou d'un docte Machaon, tant le saint exerçait d'empire par un mot de sa bouche, et ramenait promptement la santé par une parole tombée de ses lèvres.

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CHAPITRE IV. Bernard défend avec succès le souverain pontife Innocent contre le schisme de Pierre de Léon, et le rétablit d'une façon merveilleuse sur le siège des Apôtres.

Cependant les villes du Latium entendent le cliquetis des armes. que brandit dans leur sein nue fureur sortie des flots du Styx. Rome même, agitée par les serpents du Tartare, frémit et se laisse aller à tous les excès insensés de la sédition. Ce qui battait ainsi en brèche le temple du Dieu qu'on adore. en tous lieux, c'est lg schisme de Pierre de Léon; cet Homme, enflé d'orgueil par les titres et la gloire de ses aïeux, aspire à gravir les degrés du souverain pontificat. Un autre concurrent, réunissant pour lui les voix du sacré sénat des grands, aurait dû, ô Christ, s'asseoir à ta place; lui renversant tout de son glaive cruel, rendait vains tous les droits de ton temple. Déjà il avait expulsé de la ville les prêtres que leurs éclatantes vertus rendaient respectables, et dominait seul dans la cité sainte. Hélas! tous ceux qui refusèrent de suivre le parti Léonien, périrent sous le tranchant du glaive. Le glaive brille, en effet, aux mains de sa troupe enorgueillie, on livre au pillage les entrailles du Christ et les richesses de Rome. Mais la fureur du schisme ne borne point les ravages de la guerre à l'enceinte de la ville, le venin de la Gorgone se répand dans l'univers entier. En effet, le pasteur qui seul avait légitimement en main les rênes du pouvoir, donnait à des hommes de mérite le gouvernement de beaucoup d'églises; mais, de son côté, le perfide Léon, foulant aux pieds toutes les lois, ordonna à ses prêtres à lui, de s'emparer de ces temples. Voilà comment la guerre déchirait la cité chrétienne, chacun voulant n'obéir qu'au supérieur de son choix. Voilà comment la barque de Pierre errait au gré du souffle incertain de la tempête; le père de la vraie foi, le maître même du troupeau, pouvait à peine demeurer caché dans sa propre maison. Que faire! Ira-t-il d'une rame timide reprendre le chemin du port, et le pilote luttera-t-il contre les flots soulevés? et, nouveau Palinure, abandonnera-t-il la barque au milieu des ondes? Son amour pour la sainte religion s'y oppose. Cependant, harcelé sans relâche par les attaques enragées de Léon, il s'éloigne, il fuit emporté sur les flots du fleuve de l'Étrurie. Au milieu des larmes qui s'échappent de ses yeux, il adresse en ces termes la parole à ceux que le Christ lui avait donnés pour compagnons de fuite dans le vaisseau qui l'emporte: « O mes compagnons, mes adversités seront pour vous une cause de bonheur, pourvu que les paroles de notre maître céleste ne soient point vaines. Confiance, à moins que toute espérance ne soit vaine, un secours céleste nous viendra d'en haut dans les saintes fatigues. Ce grand abbé, la gloire du royaume de France, dont le nom brille déjà dans l'univers entier, voilà celui qui pourra soutenir nos intérêts chancelants. Lui seul nous fera jouir, enfin, du repos après de longs malheurs. Qui ne sait, en effet, que cet homme puissant en vertus et en miracles, tient les royaumes dans sa main? C'est là que je placerai ma nef sous un astre plein de sécurité pour elle. C'est là que dans une anse tranquille elle pourra se cacher en toute sûreté ». Aussitôt, il fend, d'un proue écumante, les flots de la mer de Toscane, et la terre de France reçoit son guide fugitif. Après avoir parcouru les contrées de la France, le souverain pasteur se dirige à travers les forêts vers d'innocentes retraites. Les pères de Clairvaux vont à sa rencontre en longue file, portant devant eux le signe de la croix du Christ, et, du chant pieux des psaumes, frappant la voûte des cieux; telle était la pompe qui éclatait dans cette humble milice. Les chevaliers romains, en les voyant passer leurs jours dans une paix si profonde, les proclament mille et mille fois heureux. Ils louent tantôt le silence qui règne sous ces cloîtres sans fin,et tantôt les richesses de l'illustre Parthenium. Il n'y avait là rien qui pût tenter l'ardente convoitise des nouveaux arrivés, rien, si ce n'est la pureté d'un amour extrême. Du pain, des fruits, des noix, des herbes du jardin, des légumes, tels sont les délices qui furent servis à ces visiteurs. Cependant, le pontife suprême du Christ expose ses destinées, cause du long voyage qu'il a entrepris. Le père, plein de respect pour les ordres de son maître, reçoit la charge de veiller au salut de sa nef errante. Je n'ai pas la pensée de retracer dans des vers sans fin, tout ce qu'il a enduré pendant sept années entières, Je ne dirai pas non plus les longues fatigues qu'il a supportées pendant qu'il s'efforçait de recoudre ensemble les lambeaux de la foi. Je ne ferai qu'effleurer cette entreprise célèbre et me contenterai d'en consigner l'issue sur rues tablettes. A l'époque de ce grand déchirement, Lothaire tenait en main les rênes de l'empire romain. Il comble le saint abbé d'honneur mérité, et se réjouit de l'avoir constamment à ses côtés. Le vieux pontife va le trouver et le prie de vouloir bien, de ses armes puissantes, rendre à sa patrie, ses dieux et ses sacrifices. Lothaire y consent, et, rassemblant ses vaillants bataillons, il prend la route que la sainte foi lui montre. D'un côté, le père Bernard soutient le pape de ses prières et des subsides de ses vertus; de l'autre, Lothaire l'appuie de ses armes. C'est ainsi que le souverain prêtre reprend la route de Rome, protégé à la fois par ce double soutien. On était arrivé aux temples fameux du souverain maître du tonnerre; je ne dirai rien que de vrai, bien que ce soit trop lourd à porter pour une foi peu robuste. Il ne fut pas nécessaire de faire retentir le clairon, ni de faire avancer les camps, ni de faire la guerre, ni d'en venir aux mains dans les combats. La présence d'un seul moine, ô bonheur, suffit pour jeter la terreur dans le coeur de guerriers audacieux, dont les bras brandissaient des armes cruelles. Celui qui avait été l'auteur d'un si grand trouble entendit, l'âme pleine de tristesse, ces paroles sortir de la bouche de ce moine: « Pierre, j'aurais pu, à l'instant, trancher le fil de ta vie et te plonger dans le Phlégéton ; cependant, pour que, par un gémissement amer, tu puisses obtenir ton pardon, je te le permets, prends trois jours, pour régler une si grande affaire. » Les faits répondirent aux paroles. Déjà pour la troisième fois le soleil faisait briller sa lumière, et Pierre voyait se clore son dernier jour. A l'instant, les portes de la bergerie s'ouvrent toutes grandes, les brebis se répandent dans les pâturages et recouvrent la santé. Ce que, dans sa rage, Léon avait établi dans la grande Rome, le souverain pontife le réduit à néant, en prenant possession de sa chaire. Enfin, les citoyens pouvaient gaiement vaquer à leurs affaires, et le laboureur retourner, du soc de sa charrue, la terre endurcie. Tout étant donc ainsi rentré dans la paix et le calme, le saint revint dans ses foyers.

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CHAPITRE V. Bernard, après avoir rendu la paix à l'Église de Rome, revient en France comblé d'honneur. Il rend au Seigneur sa très-sainte âme.

Je passe sous silence les miracles du glorieux abbé, ces miracles qui remplirent les longues années de sa vie. Car heureux, mille fois heureux furent ceux qui ont donné l'hospitalité à cet homme illustre. Toutes les populations qu'il traversait auraient voulu retenir chez eile ce saint père, et allaient à sa rencontre à de longues distances loin des murs de leurs villes. Les hommes et les enfants montrent leur joie en accourant dans leurs plus beaux habits, au devant du pieux vieillard; le deuil a disparu, l'air retentit de concerts joyeux, et ceux qui le reçoivent, suspendant leurs travaux, se mettent en fête. Partout on répand sur ses pas dans les places publiques des fleurs empourprées, partout s'élève la fumée de l'encens sur les feux sacrés. Les rues sont jonchées devant lui, par les enfants, de rameaux verdoyants, et des feux de joie s'allument sur toutes les places. Ainsi jadis Jérusalem faisait accueil et envoyait ses foules joyeuses au-devant du Dieu pauvre, qui venait à elle monté sur un ânon. A peine a-t-il touché le seuil de la porte qui a le bonheur de s'ouvrir pour lui donner l'hospitalité, que de toutes parts, la foule se précipite en faisant entendre des cris de joie : de tous côtés elle se porte en masse et en tumulte, en sorte qu'il ne peut mettre le pied dehors. Qu'on lui présente des troupes d'infortunés atteints de maladies presque incurables, sa main va les toucher et leur rendre la santé. A peine s'il peut goûter quelques instants d'un rapide sommeil, et prendre à la hâte les mets qui lui sont préparés. Après avoir parcouru ainsi une partie de la Gaule, il arrive enfin à son bienheureux monastère. Tel on voit un enfant courir à sa mère qu'il n'a point vue depuis longtemps et recueillir avec bonheur ses baisers, tels les moines pleins de joie tressaillent de bonheur à la vue de leur père, lui prodiguent leurs baisers et reçoivent les siens en retour. Mais alors il faut voir cet homme naguère élevé jusqu'aux astres par les titres qu'on lui prodiguait, ce saint que les grands capitaines aspiraient à voir, déposer la houlette pastorale et armer ses mains sacrées du sarcloir, et celui dont les épaules venaient de soutenir l'univers fatigué, porter de la terre à son bras dans des corbeilles d'osier. C'était par centaines que les bataillons que ce bon père avait recrutés dans le monde entier, chantaient les louanges du roi des cieux. Ils jouissaient d'une telle faveur parmi les peuples de la terre, tous, jeunes et vieux, avaient une telle vénération pour le troupeau sacré de Bernard, que l'univers entier aspirait au bonheur . de voir, à sa tête, un pasteur de son choix. On vit alors le peuple de Rome appeler Eugène d'une de ses humbles demeures, pour le placer à la tête de ses temples. Alors aussi, dans toutes les parties du monde, on vit des villes sans nombre mettre à leur tête des pasteurs formés par lui. C'est conduite par de tels hommes, que la sainte barque de l'Église voguait en sûreté sur les flots mobiles, loin des bouches de Charybde. C'était les siècles de l'âge d'or. Tout faste avait disparu et ces jours n'étaient obscurcis par aucun mal. Alors, toutes les places publiques retentissaient des louanges de Dieu, la terre et la mer faisaient entendre le chant des anges, mais de toutes les vallées, de beaucoup la plus célèbre, c'était celle que cultivait le chef et le père de ce grand troupeau. Déjà dix lustres rapides s'étaient écoulés et avaient amené sur leurs pas la vieillesse au dos recourbé; ses membres tremblaient sous son corps chargé d'ans, un labeur continu les avait brisés sous son poids. Toutefois, son austère vieillesse ne rendait pas les rênes et, en arrivant au haut, on ne la vit pas ralentir la marche de son char. Au contraire, comme dans sa verte jeunesse, on le voyait hâter sa marche, tel qu'un coursier rapide qui s'élance pour remporter le prix. De même que le cygne fait entendre, d'une voix harmonieuse, des chants plus doux à mesure qu'il s'approche davantage des portes de la mort, ainsi il fit entendre au seuil du trépas de doux chants, et, dans sa vieillesse épuisée, il dicta d'admirables ouvrages. En effet, ce père accablé d'années commente les amours de l'éternité et ses baisers sacrés. Mais, quand il sent l'approche des joies de la vie du ciel, il laisse tomber ses membres languissants sur son humble couche; son cher troupeau pousse des gémissements, il l'entoure et, dans son anxiété, il fait entendre ces murmures: « O vénérable père, aurez-vous le courage d'abandonner vos malheureux enfants au milieu de la mer? Quel pasteur maintenant les consolera dans leurs tristesses, qui les soulagera dans leurs maux, qui les pressera enfin de l'aiguillon de l'amour céleste ? O père, qui protégera désormais vos agneaux dans leurs frayeurs et dans leur dénuement, qui empêchera les loups de leur déchirer les entrailles d'une dent avide ? Qui leur dénouera les liens cachés de la loi, qui leur fera entendre le langage mystique de la parole de Dieu? Quelle main douce et légère viendra désormais panser nos blessures, qui réveillera nos esprits assoupis et réchauffera nos coeurs glacés? O que les années de votre vie se sont donc hâtées vers leur terme! ô que vos destinées mortelles se montrent donc sévères! Que nous sert-il maintenant d'avoir jadis fatigué de nos cris et gagné le père qui porte les clefs du ciel à notre cause? et d'avoir obtenu que nul peuple ne pourrait nous enlever notre chef par de saints stratagèmes, afin de le mettre à sa tête, puisque l'odieuse Parque, non contente de semer la dévastation dans nos travaux, ose encore nous enlever notre honoré chef ? Mais toi, du moins, toi qui, d'un signe obéi, fais rouler les astres sur nos têtes, renoue de nouveau le fil rompu de la trame de sa vie, afin que, affermie davantage par ton secours, cette maison voie d'un oeil moins triste son père s'envoler vers toi.» Le vieillard se sentait ému par ces paroles, et, levant un peu les yeux, il repartit d'une voix expirante: « Voici venir enfin pour moi le souverain repos, voici qu'il se prépare de joyeuses récompenses; enfin l'heure si douce du trépas va sonner pour moi! Mais vous, pourquoi ces gémissements et ces larmes dignes de femmes, quel plaisir avez-vous donc à retenir parmi vous un vieillard qui n'a rien fait pour cela? Ne vous ai-je donc point souvent prédit ma mort, afin que vous ne soyez point accablés par elle d'une douleur subite? Le Christ, quand je serai entré dans l'Olympe, fera descendre sur vous, à ma voix, des grâces plus abondantes. Maintenant, mon âme est enveloppée d'un amas de boue, qui l'empêche même de contempler ses trésors. Pour vous, ce que je vous demande, c'est de bien observer les commandements de votre père des cieux, et de marcher droit dans les sentiers de la vie religieuse où vous vous êtes engagés: Que l'appât des honneurs, que les épines du travail, que rien de ce qui s'étale dans ce monde ne vous détourne de votre voie. Que m'aurait-il servi de passer joyeusement les années de ma vie, au milieu des instruments de musique et des chants voluptueux, due me reviendrait-il aujourd'hui des joies et d'un faste passés, si j'étais obligé d'endurer désormais les torches embrasées du Styx? Enfin, le Christ appelle son craintif client dans son royaume et il veut que je me hâte maintenant de m'éloigner de cette terre. Pour vous, mes frères, mes fils et mes pères, adieu, et conservez mes paroles fidèlement gravées dans votre mémoire. » A peine avait-il fait ces courtes recommandations, et soulagé son coeur du chagrin qui l'oppressait, que son Aune, blanche comme la neige, quitte le corps méprisable qu'elle avait habité, et s'élève dans les cieux au milieu des larmes et des gémissements de ses frères. On vit alors la Vierge elle-même, dans son éclatante blancheur, conduire les chœurs des anges au milieu des airs, placer au haut de l'Empyrée cette âme de pourpre et la faire asseoir à ses côtés.

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CHAPITRE VI. C'est à bon droit qu'on place saint Bernard au-dessus, non-seulement des héros des anciens temps, mais encore des martyrs chrétiens eux-mêmes.

Jusqu'à présent je n'admirai que les faisceaux de ce grand César, à qui Rome, la fille de Mars, a décerné les honneurs des cieux; je n'admirai que cet Annibal à la maux cruellement teinte de sang romain, je n'eus des yeux que pour les superbes gestes de l'illustre roi de Macédoine; je ne voyais que les Scipions, que les Décius, que les graves Emiles avec leur amour ardent pour la patrie; je n'avais aussi des louanges que pour ce Scévola qui, d'un mouvement rapide, plaça sa main sur un brasier ardent, que pour ce guerrier dont le nom, déjà fameux par ses pères, s'augmenta de celui d'Africain, et sous le consulat duquel Home fut heureuse. Celui qui de sa poitrine lit aux siens un rempart à la tête du Pont de bois et se précipita ensuite dans les eaux rapides du Tibre, ce Quirite qui, laissant la charrue, alla moissonner des triomphes sur ses ennemis terrassés, et cet autre qui, monté sur son coursier, s'est allé précipiter, avec ses armes brillantes, dans le gouffre entrouvert au milieu du forum, puis ce guerrier qui rougit les flots de l'Ionie du sang tyrien, dans un combat antique au milieu des fers, captivaient mon admiration. Je recardais aussi comme un mortel élevé plus haut que les cieux, par ses titres de gloire, celui qui tint les Phrygiens assiégés dans leurs murs, et, parmi les chefs d'Ilion, ce chef glorieux que ses succès guerriers rendaient fier et qui fut traîné derrière le char d'un fils d'Émonie, et ce héros, dont la force pareille à celle des géants, domptait les monstres, et moissonnait la dépouille du lion de Molorque; oui, tous ces héros me semblaient, à moi, mille et mille fois heureux, pour avoir d'une main puissante porté leurs noms jusqu'aux cieux. Dans ma simple et naïve enfance, je les avais tous en singulier honneur, lorsque j'arrêtais mes jeunes regards sur les écrits légers du poète. Mais, aujourd'hui, si je compare à Bernard ces antiques favoris de la renommée, si je mets leurs grandes actions en face de ceux du vieillard que je chante, ce qui m'avait semblé digne d'être célébré par le chantre de la Thrace, me semble à peine mériter à présent d'être chanté par de faibles enfants. Que l'antique renommée garde le silence, que les triomphes des anciens s'effacent, en présence des mérites d'un chrétien à célébrer. En effet, chez tous ces héros, il n'y eut jamais qu'une ombre de la vertu; chez Bernard c'est la vertu même, à plein coeur. Tel héros n'a offert à Mars ou à Phébus que de froides libations au milieu des rochers; mais Bernard, c'est un coeur pur qu'il offrit à Dieu. Tous ces demi-dieux out renversé les remparts de villes barbares par des guerres terribles, et se sont contentés de renverser de superbes palais sous les coups de leurs mains puissantes; mais lui, Bernard, a dompté dans le Tartare les flots dit Phlégéton, et soumis à ses ordres tous les choeurs des anges. Tous ces guerriers ont accompli avec des peines nombreuses des guerres devenues célèbres, ils trouvaient beau de mourir pour leur patrie. Bernard a enduré mille souffrances sous les étreintes glacées d'une mort presque quotidienne, pour recoudre les lambeaux de la foi. Pour eux un faux honneur, et la vaine gloire de la renommée, tel était le but de leurs travaux ; pour lui, l'amour seul du Christ était le mobile de ses peines. Peut-être les premiers, après avoir vaincu les peuples, ont-ils rapporté de riches trésors dans leur patrie, mais lui, en mourant, laisse à sa misérable postérité des richesses qui rte périront jamais; des présents qui ramenèrent la pudeur dans les moeurs, voilà le legs qu'il a laissé aux siens de sa main sacrée. Mais, qu'ai je à comparer dans mes vers un Hercule avec des Pygmées, et de pauvres petits ruisseaux au fleuve de Pharos? Je veux dire, sur un ton meilleur, tes belles louanges, ô mon père, et te chanter par de plus belles comparaisons. En effet, pourquoi te comparer les vains Quirites, à toi qui as été un saint plus grand que les martyrs. Sans doute, il était grand de périr sous le glaive, d'expirer dans les flammes plutôt que de renier une toi éternelle ; mais il est beau aussi de s'être vu placé à la tête des affaires et pourtant de n'avoir senti son coeur envahi par aucune ambition. Oui, c'est une plus grande chose d'avoir tenu dans sa main les grandeurs de la vie et de n'avoir jamais éloigné ses pas du sentier de la vie religieuse; d'avoir, d'un coeur plein de force, bravé les traits et les assauts des esprits malins. Que d'autres admirent les arcs qui décochent des traits rapides comme la foudre sur le martyr, et ces brasiers dont Laurent dévore les ardeurs avec avidité ; qu'on parle des blessures de Chrysogone, des chaînes dont Paul fut chargé et des membres d'une Euphémie, tranchés d'une main cruelle ; qu'on s'étonne aux tourments affreux où les saints ont trouvé la mort, ces persécutions, ces croix, ces glaives, ces coups, ces traits et ces torches embrasées; pour moi, dussé-je être seul à le faire, je ne me lasserai point d'admirer les fatigues que notre père, emporté par l'amour, a supportées, car si on, met ensemble la mort, les tourments et les fatigues des chrétiens, et le sang glorieux qu'ils ont répandu dans le martyre, tout cela le cédera au bienheureux fardeau que ce père a supporté, pour soutenir la maison de l'Église qui allait s'écrouler. En effet, les uns n'ont ressenti la douleur que dans leur chair déchirée, mais lui l'a endurée au fond même de son cœur. Ainsi donc, autant l'àme l'emporte sur tous les membres du corps, autant il s'élève lui-même au dessus des martyrs.

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CHAPITRE VII. Bel éloge des écrits et des livres de saint Bernard.

La Vierge sainte avait dépassé les pôles du monde, les cercles du dixième ciel et les neuf choeurs des. anges, et, puissante reine, aux yeux de ses compagnons qui contemplent la citadelle éthérée, elle arrive dans leur royaume qui ne doit jamais périr. Elle n'a jamais fait défaut à nos prières, non plus qu'à l'heure de notre salut, jamais on ne l'a vue mépriser nos demeures de boue. Au contraire, elle s'est employée à tempérer la colère du souverain Roi, et à détourner les traits que sa main allait lancer contre nos pénates. On l'a vue prêter son secours aux plus affreux criminels, et souvent aussi réconcilier avec le ciel des coupables humiliés. Elle a obtenu le pardon pour de malheureux pécheurs, et, de ses douces lèvres, tombe sur l'univers entier la rosée de ses grâces. Des populations nombreuses traînent-elles avec peine leurs corps décharnés par la famine, elle leur envoie des subsistances à profusion. La peste vient-elle à ravager misérablement les villes du Latium, c'est elle qui guérit les ulcères vomies par les marais du Styx. Notre chère Brescia est témoin de tant de biens, elle, qui a si souvent éprouvé ses faveurs désirées; Brescia, dont le corps jadis déchiré par des peuples méchants, était enflé et ne pouvait supporter l'approche même du médecin; Brescia, dont les ulcères rongeaient la moitié de la tête, des ulcères qui furent cause de sa mort subite. Maintenant, aidée des prières de Marie, elle triomphe et jouit au milieu de choeurs joyeux d'un doux repos. Elle a élevé à Marie un temple superbe, qui atteste le secours insigne qu'elle en a reçu. C'est un monument d'un marbre aussi blanc que celui de Paros. Voilà les biens, j'en pourrais citer beaucoup d'autres encore, que la très-sainte Mère du Christ nous a prodigués, dans le bienveillant accueil qu'elle fit à nos cris de détresse. Cependant, qu'on me pardonne d'avoir rappelé cela sur mon présomptueux chalumeau, et d'avoir ainsi exprimé les sentiments de mon cœur, jamais la Vierge Mère n'a accordé au genre humain et à notre gloire autant de bonheur que sa grâce nous en a fait goûter dans ces courts écrits que nous donnons au lecteur. C'est elle, en effet, qui nous a fait éprouver ce bonheur, car c'est elle, la divine Vierge, qui a ordonné à son client de rechercher les oeuvres de notre illustre vieillard. Elle l'a ordonné, et voilà que ses écrits, qui avaient été dispersés jusque dans le nouveau monde, si vous le voulez, vous pouvez les lire dans un seul volume. Ces écrits, qui ouvrent les portes triomphales du ciel, ces écrits, dis-je, que toute main doit accueillir. En effet, tout âge, tout sexe peut en jouir; pourvu qu'il ne soit pas ignorant de la langue du Latium, ils leur sont livrés. Qui que tu sois, ô lecteur, si toutefois tu as quelque souci de ton salut, ces ouvrages seront de grands présents pour ton âme. Si tu désires t'engager dans les liens du mariage pour y trouver des enfants chéris, si tu aspires à courber ton front sous le joug d'un mari, tu peux cueillir dans ces ouvrages de beaux fruits de morale, qui feront appeler tes fils d'un nom bien rare. Si c'est au contraire la gloire du beau langage que tu ambitionnes, dans ces oeuvres, tu ne trouveras pas un orateur inférieur à Cicéron; mais si par hasard tu veux t'adonner à de pieux labeurs , et enseigner à des peuples grossiers les volontés du Christ, va moissonner dans ces oeuvres les instructions que tu pourras semer au milieu des villes, c'est là que tes recherches découvriront les meilleures. Quand il le voulait, il savait faire descendre dans le coeur de doux et paisibles sentiments. Quand il le voulait, il savait, d'une bouche sévère, faire trembler les pécheurs. Si vous aimez à contempler les cieux, où, d'une marche plus sûre, aller vous cacher dans votre humble cellule, cet auteur est toujours digne de vos plus singuliers honneurs, toujours digne, de votre part, d'un amour paternel; relisez-le, et sur ses pas vous vous égarerez joyeusement au plus haut des cieux, ou bien vous descendrez tristement jusqu'au marais du Styx. Il peindra, sous vos yeux, la naissance de notre prince, et vous fera voir la divinité naissant dans la demeure des bergers. A chaque page, à chaque ligne, il répète harmonieusement le doux nom de Jésus, et redit, en d'illustres accents, celui de Marie. Il enseigne l'art d'élever de blancs trophées après la défaite de l'ennemi infernal, il enseigne également à mettre en pièces la tête du serpent. Il nous découvre les ruses auxquelles l'hôte des enfers a recours pouf tromper les malheureux mortels et les artifices dont se sert le serpent infernal, pour égarer le troupeau qui paît dans les champs sacrés. Quiconque le lit, ne saurait se lasser, plus il le,lit, plus il veut le lire; il n'a qu'un chagrin, c'est de voir arriver l'heure du repas habituel. Les écrits des autres auteurs enflent l'esprit, si on les lit ils font rayonner un orgueil excessif autour de notre tête. Ait contraire, les écrits de Bernard font descendre le Paraclet dans les coeurs purs, et allument une ardeur nouvelle dans les cœurs glacés. Es-tu de marbre ? ils feront couler de tes yeux des larmes pleines de douceur et remplies da souveraines délices pour ton âme. Enfin, en ce seul livre, par un art admirable, se trouve renfermée la substance de l'ancien et du nouveau Testament. Aussi, ô moine, hâtez le pas de toutes vos forces pour en saisir un exemplaire, et renfermez-le en silence dans votre coeur; il vous fera monter plus haut que les astres, et conduire des cours dans le royaume dés cieux. Et vous aussi, enfants du Christ, race immortelle, gravez au fond de vos coeurs les oeuvres de ce vieillard demeuré vierge, il éteindra les funestes colères qui séparent la terre et les cieux, et il ouvrira les portes sublimes du ciel qui étaient fermées.

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