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LIVRE SECOND DE LA VIE DE SAINT BERNARD ABBÉ DE CLAIRVAUX, PAR ERNALD, ABBÉ DE BONNEVAL AU PAYS CHARTRAIN.

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

CHAPITRE PREMIER. Pontificat d'Innocent II; saint Bernard le fait triompher avec autant de force que de bonheur. Ce pontife vient en Gaule ; il abaisse l'empereur.

CHAPITRE II. Synode de Pise célébré par le pape Innocent. Bernard réconcilie les Milanais avec l'Eglise. Il guérit plusieurs énergumènes.

CHAPITRE III. Bernard chasse les démons de plusieurs possédés, soit par la vertu de l'Eucharistie, du pain ou de l'eau bénite, soit par le signe de la croix. Il opère également plusieurs guérisons miraculeuses.

CHAPITRE IV. Démoniaques guéris. Humilité admirable de saint Bernard, qui continue à n'avoir de soi, au milieu de tant de merveilles, que des sentiments de modestie.

CHAPITRE V. Bernard revient d'Italie. Le monastère de Clairvaux est transféré, dans un endroit plus vaste.

CHAPITRE VI. Le schisme d'Aquitaine est terminé par les soins de Bernard. Femme miraculeusement délivrée d'un démon incube.

CHAPITRE VII. Cause du schisme de Rome. Succès de saint Bernard auprès de Roger, roi de Sicile.

CHAPITRE VIII. Prélats donnés à l'Église par l'abbaye de Clairvaux, piété, insigne du comte de Thibaut, ses tribulations, elles sont grandes.

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

La plupart des écrivains ont élevé, par leurs louanges, les actions des hommes illustres, les ont célébrées par des récits solennels de toutes les forces de l'excellence de leur génie et de l'éloquence de leur plume. Quand d'écrivain et son sujet se trouvent étroitement unis et embrassés, et que ni le génie, ni l'éloquence ne manquent pour traiter convenablement le sujet, tout va bien, et le récit marche comme il faut et avec ordre. sans se. détourner de la droite voie, au port du repos et de la tranquillité. Mais, lorsque la sublimité de l'entreprise vient se briser et faire naufrage contre les rochers, sous un pilote inhabile; que la faiblesse de son esprit succombe et que sa présomption se fatigue, il songe à se corriger, mais sil est trop tard; son oeuvre, déjà répandue en beaucoup de mains, ne peut plus revenir à la voix qui la rappelle, ni se soumettre à la correction ; il vaudrait mieux effacer l'ouvrage, où le style ne répond point au sujet, que de le corriger. En faisant ces réflexions, et en me disant tout cela à moi-même, je me prends à craindre que, de même que j'ai coutume de m'indigner de l'imprudence de cette foule d'auteurs, qui, manquant de savoir et de stylé, se mettent à écrire et se mouchent jusqu'au sang; ainsi je ne m'expose à la risée du monde, si j'entreprends quelque chose qui est au-dessus de mes forces. Qui suis-je, en effet, pour oser me permettre d'écrire les actions d'un homme d'une aussi grande sainteté que Bernard, abbé de Clairvaux, qui a jeté un si grand éclat sur notre siècle, par sa piété singulière et par sa doctrine? d'un homme dont la bonne odeur, en, s'exhalant, a rempli l'Église entière, et dont la grâce s'est manifestée, Dieu aidant, par des merveilles et des miracles. Que d'hommes de lettres, que de rhéteurs, que de philosophes les écoles du monde ont envoyés dans ce monastère, qui fut le sien, pour s'y façonner à la théorie de ce genre de vie et à ces pratiques divines? Quel genre de savoir n'a pas fleuri là, où se trouvent de vrais essaims de maîtres et de disciples d'une intelligence cultivée et remarquable, qui s'y livrent à l'étude des choses de Dieu, s'instruisent et s'enflamment mutuellement, par un grand concours de grâces. — D'un coeur unanime, ils chantent tous ensemble le cantique des degrés, et montant avec Jacob au haut de l'échelle, ils voient Dieu, dans sa beauté; brillant de l'éclat de sa couronne. — Ce sont ces hommes-là qui auraient dû, puisqu'il ne leur manque aucune grâce pour cela, entreprendre ce travail et buriner l'histoire du vénérable abbé, et la page qu'ils auraient écrite, avec le zèle qui les anime, aurait été pleine de charmes; ils l'auraient donnée, toute vivante, à lire à ses disciples, si je puis parler ainsi, et c'eût été, pour eux, une consolation continuelle auprès des restes de son corps sacré et de sa sainte parole. Mais, l'humilité de Clairvaux aime à s'occuper des choses éloignées et qui n'attirent point les regards des hommes; ces religieux pleins de noblesse rougissent de se signaler à l'attention publique par quoi que ce soit qui fasse pense à eux; ils trouvent un plus grand repos dans le mépris et l'abjection que dans l'offre des dignités, où l'humilité, dont ils font profession, semble exposée à quelque péril. Pour toutes ces cause, ils se renferment dans le silence, et préfèrent le sac du désert au socque du palais; ils ne mettent plus leur gloire dans la plume, mais dans la croix. Aussi, en toutes ces choses, comme en beaucoup d’autres encore, se déchargent-ils volontiers du fardeau de leurs propres affaires sur les autres. Voilà comment il se fait aujourd'hui que, dom Guillaume, de vénérable mémoire, leur étant enlevé par la mort, après avoir mis par écrit, avec autant de fidélité que de dévotion, les glorieux commencements du saint homme, on demande à mon néant de continuer son oeuvre, et la charité d'une communauté que j'aime m'a chargé de faire cuire le repas des enfants du prophète. S'il m'échappe, par mégarde, d'y mêler quelques coloquintes (IV Reg., IV, 38), j'espère qu'un Élisée y remédiera, en y jetant un peu de sa farine, et que le fait de mou obéissance excusera l'excès de ma folie.

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CHAPITRE PREMIER. Pontificat d'Innocent II; saint Bernard le fait triompher avec autant de force que de bonheur. Ce pontife vient en Gaule ; il abaisse l'empereur.

1. A cette époque, le pape Honurius venait de passer par la voie que suit toute chair. Aussitôt les cardinaux se divisent dans le choix de son successeur, et l'Église est partagée; ceux qui l'emportent par le nombre, qui sont en même temps les plus sains d'esprit, et d'une vie plus régulier, tous les hommes de bien, des prêtres, des diacres et des évêques élisent Innocent, dont la vie, la réputation, l'âge et; le savoir semblaient dignes du souverain pontifical. Mais l'autre parti, de son côté, appuyant son infâme audace, non par la raison, mais par la violence, nomme à la hâte, à l'aide de machinations frauduleuses, pierre de Léon, sous le nom d'Anaclet, et, en dépit de l'opposition des premiers, l'ordonne pape. Le parti catholique fit solennellement l'ordination de celui qu'il avait élu, le plaça dans la chaire de Pierre, le conduisit partout où les pontifes romains, d'après un antique usage, ont l'habitude de siéger, et lui rendit tous les honneurs apostoliques, autant que les temps le permettaient. Or, tous ceux de ce parti se trouvaient alors dans les environs du palais de Latran, et il commençait à n'être plus sûr pour eux de demeurer dans des maisons particulières, à cause des satellites de Pierre de Léon qui les serraient de près. Comme ils ne pouvaient tenir longtemps dans cette position, ils se réfugièrent pendant quelque temps dans des tours occupées par quelques nobles romains de leur parti. Mais là encore ils ne trouvèrent point dans leurs hôtes une fidélité inébranlable; car, en peu. de temps, la violence, la crainte d'une multitude que rien ne contenait, et l'argent multiplièrent les défections parmi eux. En effet, Pierre de Léon, par sa famille, non moins que par le nombre de ceux qui y étaient alliés, comptait une telle multitude de partisans que la ville de Rome presque. tort entière marchait sous ses drapeaux, où elle était retenue soit par l'argent, soin, par d'autres avantages. Il avait amassé des richesses innombrables, non-seulement dans les exactions de la cour, mais encore dans le trafic des légations et il se les était réservées pour acheter des partisans dans cette circonstance sur laquelle il comptait. Ajoutez à cela les trésors considérables qui lui venaient de son père, qu'il avait tenus en réserve jusqu'à ce moment, et qu'il distribua alors au peuple pour acheter et armer une populace vénale prête à le servir per fas et nefas. Après avoir épuisé toutes ces ressources, il dépouilla les autels mêmes des dons des rois; mais comme les chrétiens de son parti, tout profanes qu'ils étaient, n'osaient mettre en pièces les calices et les crucifix d'or, ou avaient honte d'une pareille action, il fit venir, à ce qu'on dit, des juifs qui mirent audacieusement en morceaux les vases sacrés et les images consacrées à Dieu. Voilà comment les hommes de ce parti, payés, chacun à sa manière, pour le crime, vendirent publiquement leurs voix à Pierre, et se lièrent à lui par des serments généraux, se montrant disposés à trempes leurs mains et leurs armes dans le sang, et poursuivant de leurs attaques journalières, de leurs malédictions, et même de leurs arrhes ceux qui tenaient pour le parti d'Innocent.

2. Les serviteurs de Dieu tinrent conseil, et comme ils n'avaient point assez de monde pour se défendre, ils prirent le parti de céder, et s'étant procuré secrètement des barques, ils s'échappèrent de la gueule du lion et des mains de cette bête cruelle, par le Tibre, et par la mer de Toscane ; poussés par un vent favorable, ils abordèrent heureusement à Pise. A la nouvelle de l'arrivée de tels personnages, et du motif qui les avait forcés à quitter Rome, Pise s'estima heureuse de voir que la gloire du nom romain se réfugiait chez elle, et que, pendant due les habitants de cette ville se notaient d'une éternelle infamie, ils lui préparaient un nom éternel et une réputation sans fin. Les hommes les plus honorables et les consuls de la ville accourent donc au devant des fugitifs, el, se prosternant aux pieds glu pape, le remercient de les avoir jugés dignes d'un tel honneur et d'avoir fait choix de leur ville pour l'honorer de sa présence. « Cette ville est à vous, lui dirent, ils, et ce peuple est votre peuple; nous pourvoirons à vos besoins à nos frais, et la république met à votre disposition tout ce qu'elle possède. Vous ne trouverez aucune duplicité chez les Pisans; vous ne les verrez point s'attacher aujourd'hui à vous pour vous abandonner demain. C'est un peuple qui n'a aucun goût pour les rapines domestiques, ni pour les divisions intestines. Notre population n'est point remplie d'audace à l'intérieur et de bassesse au dehors. Nous ne sommes ni des esclaves ni des maîtres, mais des concitoyens, un peuple de frères, qui aimons à nous prévenir les uns les auires par des sentiments pleins de déférence, bien loin de nous provoquer mutuellement par une audace séditieuse. Chez nous, nous sommes remplis de douceur, mais les étrangers ont pu souvent éprouver notre force. Après avoir soumis les Carthaginois, subjugué les Baléares et purgé la terre et la mer des pirates et des ennemis de l'ordre, nous avons amené à Pise leurs rois chargés de chaînes. Ce sont leurs dépouilles et leurs riches ameublements qui ornent à votre arrivée les places et les carrefours, et qui font la couronne dont Pise se pare dans son bonheur. » Après «,discours, tout le peuple s'avance à la rencontre du Pontife, et la multitude était si considérable, que les rues pouvaient à peine livrer passage au cortège pontifical. Mais, comme les cardinaux s'avançaient à pied, il fut facile aux dames, aux jeunes filles et aux enfants qui étaient aux fenêtres pour regarder le cortège, de le voir à leur aise. Le seigneur pape avec sa suite s'avançait, en donnant des bénédictions à gauche et à droite, jusqu'à l'église canonique de la bienheureuse vierge Marie, où-il fut reçu avec de grands honneurs.

3. Avant de quitter Rome, le seigneur pape avait envoyé des nonces en Gaule, pour informer l'Église gallicane des divisions et du schisme dont pierre de Léon était cause, et pour engager les évêques de ce pays à se lever pour punir cet excès d'audace et souscrire ensuite à l'unité de l'Église, après avoir éteint le schisme. Toute cette affaire n'étant pas encore connue dans tous ses détails par les évêques, aucun d'eux ne voulut s'engager individuellement pour l'un ou l'autre parti, et on résolut de convoquer une assemblée générale à Étampes, où on déciderait lequel des deux on accepterait et lequel on condamnerait. Car, pendant que toutes les autres contrées étaient portées au schisme, la France n'avait point voulu naguère encore se souiller par de, semblables factions, ni se ranger au parti de l'erreur et de la malignité, en élevant une idole dans l'Église et en vénérant un monstre dans la chaire de Pierre. Jamais on ne vit, dans de semblables occurrences, les évêques de ce pays trembler à certains édits fameux, ni préférer leurs propres avantages au bien général, ou, dans une conduite pleine de partialité, tenir compte plutôt des personnes que de la bonté d'une cause. Bien plus, lorsqu'il le fallait, on les vit s'exposer à la persécution même, et n'avoir peur ni des pertes ni de l'exil. Un concile fut donc convoqué à Étampes, et le saint abbé de Clairvaux, Bernard, y fut appelé particulièrement, par ordre du roi même de France, et par les principaux évêques. Il a avoué depuis qu'il ne s'était point rendu, sans ressentir une vive crainte et sans trembler, à cet appel, car il n'ignorait pas le danger et le poids de cette affaire. Mais Dieu le consola pendant qu'il était en routé, en lui montrant une nuit, dans Mme vision, la grande Église louant Dieu d'une voix unanime, ce qui pour lui, indiquait que la paix serait indubitablement rendue à l'Église. Quand on fut arrivé à l'endroit désigné pour la tenue du concile, on commença par faire plusieurs jours de jeûne et par adresser à Dieu des prières, et, lorsque le roi de France et tous les évêques présents se furent réunis pour traiter la question du moment, tous les avis et tous les esprits tombèrent d'accord de confier au serviteur de Dieu une affaire qui était l'affaire de Dieu même, et d'en remettre la décision à son jugement. Bernard acquiesça, non sans crainte et sans tremblement, au voeu de ces hommes fidèles et se chargea, en effet, de cette affaire, et, après avoir examiné avec soin la manière dont l'élection s'était faite, les mérites des électeurs, ainsi que la vie et la réputation du premier élu, il ouvrit la bouche et le Saint-Esprit la remplit. Parlant donc seul au nom de tous, il dit qu'on devait recevoir Innocent pour souverain pontife. Tous ratifièrent sa déclaration, et, après avoir chanté les louanges de Dieu selon la coutume, chacun promit obéissance au pape Innocent et souscrivit à son élection.

4. Pendant ce temps-là, le seigneur pape ayant commencé par déposer, en vertu de son pouvoir, beaucoup d'évêques dans le pays pisan, en Toscane et dans plusieurs autres provinces, prit congé des Pisans et, après les avoir remerciés de leur accueil, il fit voile pour la Provence, d'où, en passant par Bordeaux, il se rendit à Orléans, où il se vit reçu avec de grands témoignages de joie et de grands honneurs par tous les évêques qui s'étaient rendus dans cette ville et par le très-pieux Louis, roi de France. De là, il se rendit à Chartres, sous la conduite de Geoffroy, évêque de cette ville homme de grandes vertus. C'est là que le glorieux roi d'Angleterre, Henri, vint à sa rencontre avec un très-grand concours de grands et d'évêques. Notre vénérable abbé avait été envoyé d'avance à ce roi pour l'amener au-devant d'Innocent, qu'il eut bien de la peine à lui faire recevoir comme pape, parce qu'il en était fortement dissuadé par les évêques d'Angleterre. Comme il se récusait devant cette reconnaissance et refusait de toutes les manières possibles de la faire, Bernard lui dit : « Que craignez-vous ? Avez-vous peur de faire un péché, si vous obéissez à Innocent ? Songez seulement à répandre à Dieu pour; tous vos autres péchés et rejetez celui-là sur moi, je me charge de ce pêché-là. » A ces mots, ce puissant roi se sentit persuadé, et il vint loin de son propre pays, au-devant d'Innocent, jusqu'à Chartres. — Dans cette entrevue, on dit et fit beaucoup de choses, on traita d'une foule d'affaires tant séculières que ecclésiastiques.

5. Les légats que le seigneur pape avait envoyés en Germanie en rapportèrent, à leur retour, le consentement et des lettres, tant des évêques que du roi de cette contrée, avec prière, de la part de tout le monde. au pape de passer dans ce pays et d'en honorer les habitants de sa présence désirée. Il n'avait pas été difficile de persuader à ces peuples de recevoir le pape, que les autres peuples avaient déjà reçu. Mais l'amour et le dévouement de l'Église gallicane le retinrent en France, où chacun sollicitait de lui l'honneur de sa visite apostolique. Après avoir parcouru la France tout entière, le pape Innocent convoqua à Reims un concile, où, après avoir fait plusieurs choses a la gloire de Dieu, il couronna roi de France, du vivant de son père, le roi Louis, à la place de Philippe, son frère. Dans toutes ces choses, le seigneur pape ne voulut pas entendre parler de laisser l’abbé s'éloigner de lui ; il prenait même part avec les cardinaux à la conduite des choses publiques. Ce qui n'empêchait pas que quiconque avait quelque affaire ne consultât encore en secret l'homme de Dieu. Pour lui, il rapportait à la cour ce qu'il apprenait et se montrait le défenseur des opprimés. Après la clôture du Concile (a) le seigneur pape alla à Liège, au devant du roi des Romains, qui lui fit accueil avec, beaucoup d'honneur, mais ses bonnes dispositions ne tardèrent pas à s'assombrir. En effet, ce roi, trouvant l'occasion favorable, insista pour se faire rendre les investitures des évêques, que l'Église romaine avait retirées à son prédécesseur Henri, après des peines et avec des dangers infinis. A cette nouvelle, tous les Romains furent saisis d'appréhension et, pâles de crainte, ils pensèrent qu'ils étaient venus à Liège au devant d'un danger plus grand crue celui qu'ils fuyaient en s'éloignant de Rome. On ne savait quel parti prendre, quand le saint abbé vint s'opposer comme nu mur à ces prétentions. En effet, résistant hardiment an roi, il loi reprocha ses prétentions coupables avec une étonnante liberté et les combattit avec une force merveilleuse.

6. A son retour de Liège, le seigneur pape voulut visiter de sa personne le monastère de Clairvaux. Il y fut reçu par les pauvres du Christ, qui étaient loin d'être parés de la pourpre et du lin et de se présenter avec des évangiles on lettres d'or; leur troupe couverte de baillons portait une croix de bois grossièrement équarri, ne faisait point retentir le tonnerre de trompettes bruyantes, ne poussait point des cris de joie, mais le reçut sans bruit, sinon sans la plus vive affection. Les évêques versaient des larmes, le souverain pontife lui-même pleurait. Tout le monde admirait la gravité de cette communauté, qui, dans une circonstance aussi heureuse et aussi solennelle, n'en tenait pas moins les yeux fixés à terre, sans leur permettre de se porter de tous côtés pour satisfaire leur curiosité. Les paupières baissées, ils ne voyaient personne et tout le monde les voyait. Dans cette maison religieuse, le romain ne vit rien qui pût exciter ses désirs, pas un meuble qui attirât les yeux, et, dans l'oratoire, ses regards ne virent que les quatre murailles toutes nues. Tout ce qui pouvait exciter son ambition, ce n'étaient que les moeurs de ses habitants, mais on pouvait les piller de ce côté-là sans leur faire de tort, car il était impossible de réduire davantage leur genre de vie religieuse. Tous se réjouissaient dans le Seigneur, et ce jour de fête, ils ne le célébraient point par la bonne chère, mais seulement par leurs vertus. Leur pain de griot était du pain de son, et leur vin fin, (le lit piquette; pour turbot ils avaient les herbes du potager et pour petits plats lie douceur, des farineux. Si par hasard on

a On a vu dans la préface du premier volume que le voyage du pape Innocent à Liège a eu lieu avant le concile de Reims.

put se procurer du poisson, ce fut pour la table du pape, non pour la communauté.

7. Le diable fut jaloux des serviteurs de Dieu, et, ne pouvant supporter la gloire dont les comblait la présence d'un tel hôte, il profita du moment ou on chantait au choeur avec autant de bonheur que de dévotion, en présence même de plusieurs cardinaux qui prenaient plaisir à voir et à entendre ces religieux, pour en agiter plusieurs d'entre eux d'une frayeur horrible. En effet, l'un d'eux, plus dominé que les autres par le démon, se mit à prononcer des blasphèmes et à s'écrier: « Dites que je suis le Christ; » alors, plusieurs autres, tort effrayés et tout tremblants, se précipitèrent sur les pas du saint abbé, qui, se retournant vers le reste de la communauté, lui dit: « Priez; » puis après cela, il lit sortir tous ceux qui paraissaient troublés et les calma. Voilà comment ce méchant ennemi, qui avait voulu transformer un pieux couvent, en théâtre, une école d'innocence en une assemblée ridicule, ne put, comme il le pensait, nuire à la bonne opinion qu'on avait de ces religieux, et ne réussit qu'à se trahir lui-même et à se convaincre de la faiblesse de ses efforts. En effet, tout fut si vite apaisé que les personnes mêmes qui se trouvaient les plus rapprochées de l'endroit où les choses se passaient, ne surent pas ce qui était arrivé, et l'esprit malin se vit si vivement repris, que non-seulement il ne put occasionner le scandale qu'il méditait, mais ne réussit pas même à le faire remorquer aux assistants. Mais cet événement fit que dés ce moment-là les religieux se tinrent davantage sur leurs gardes, et que la maison de Clairvaux s'accrut en vertu, en nombre et même en biens temporels, au point de couvrir presque toute l'étendue de terre qui porte ce vont, et, à partir de ce moment-là, le saint abbé fit des prodiges et des miracles plus grands encore qu'il n'en avait fait jusqu'alors.

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CHAPITRE II. Synode de Pise célébré par le pape Innocent. Bernard réconcilie les Milanais avec l'Eglise. Il guérit plusieurs énergumènes.

8. Le seigneur pape ne luit faire un long séjour en Gaule, mais, comme il en était convenu avec le roi Lothaire, il alla au devant de lui à Rome, où la force de ses armes le remit en possession du palais de Latran. Un grand nombre de nobles romains et les fidèles de l'Église le reçurent avec honneur. Quant à Pierre de Léon, comme il ne comptait pas avoir Dieu pour soutien, et qu'il avait plus de confiance dans la. malice de ses partisans, il se tint renfermé dans des tours élevées et fortifiées, et rendit inutile le courage de Lothaire, en défendant à ses satellites toute attaque publique, en ne s'exposant jamais lui-même au danger et en ne fournissant à l'ennemi aucune occasion de conflit, mais, en même temps. en nuisant à la liberté de ses mouvements, par ses machines de guerre qu'il avait placées sur le haut des tours et par divers obstacles. Il évita avec la même obstination toute entrevue avec l'empereur, et, sans se laisser ébranler ni par les menaces ni par les caresses, il n'admit le conseil de qui que ce fût dans ce qui concernait son état. Après avoir laissé Innocent à Rome, l'empereur partit pour d'autres contrées. Pierre, de son côté, profitant de son éloignement, se mit à faire de nombreuses sorties dans la ville, et ne chercha qu'à massacrer les vrais fidèles. Comprenant donc que son séjour à Rome en pareille conjoncture ne pouvait lui être d'aucun avantage, et ne voulant point exaspérer davantage par sa présence la rage de cette bête féroce, Innocent retourne à Pise, où il rassemble tous les évêques de l'Occident et d'autres personnes religieuses, et célèbre un synode d'un grand renom. Le saint abbé se trouva et prit part à tout, aux conseils, aux jugements et à toutes les définitions; tout le monde lui témoignait le plus grand respect, et des prêtres mêmes couchaient à sa porte, non pas que chez lui le faste les empêchât de parvenir jusqu'à sa personne, mais la multitude de ceux qui assiégeaient sa demeure en interdisait l'accès. Quand les premiers sortaient, d'autres entraient, en sorte qu'on aurait pu croire que cet homme plein d'humilité, qui ne s'attribuait rien de tous ces hommes, était là moins pour partager les soucis de tout le monde que pour jouir de la plénitude de la puissance. Il serait trop long de raconter toutes les actions du concile, dont la principale est l’excommunication de Pierre et le rejet sans retour de ses fauteurs, sentence qui a encore aujourd'hui toute sa force.

9. Le concile terminé, le seigneur pape envoya aux Milanais, pour les réconcilier avec l'Église, l'abbé de Clairvaux, qu'ils lui avaient demandé avec toutes sortes d'instances, Guy, évêque de Pise, et Mathieu, évêque d'Albano, ayant le titre de légat a latere, avec mission d'effacer les derniers vestiges du schisme élevé dans cette ville par Anselme, et de ramener les esprits égarés à l'unité de l'Église. Aux deux collègues que le seigneur pape lui avait donnés, notre abbé joignit, d'un commun accord avec eux, et après en avoir délibéré ensemble, le vénérable évêque de Chartres, Geoffroy, dont il avait pu reconnaître, en plusieurs circonstances, la sainteté et la droiture. Les cardinaux trouvèrent également bon qu'il recherchât, dans une affaire de cette importance, l'appui d'un tel homme. Ils passèrent donc les Apennins. A la nouvelle que l'abbé tant désiré s'approchait de leur ville, les Milanais se portent en masse au devant de lui, jusqu'à sept milles de distance. Nobles et roturiers, les uns à cheval, les autres à pied, une foule de gens de petite condition et de pauvres quittent leurs maisons, comme s'ils émigraient dans un autre pays, et, se formant par troupes distinctes, reçoivent l'homme de Dieu avec des témoignages de vénération incroyables. Tous se font un bonheur de le voir, et on s'estime heureux quand on a pu entendre sa voix. On lui baise les pieds, et, bien qu'il en éprouvât de la contrariété, il n'y eut ni raison ni défense qui pussent les empêcher de se prosterner ainsi, et de lui témoigner leur respect par ces baisers. On alla même jusqu'à arracher tous les poils qu'on put de ses vêtements, et à en déchirer des morceaux pour chasser les maladies; on regardait comme saint tout ce qu'il avait touché, et on pensait se sanctifier par le contact on l'usage de ces objets. Tout le peuple, tant ceux qui marchaient devant que ceux qui venaient après lui , faisaient retentir les airs de leurs joyeuses acclamations en l'honneur de notre abbé, qu'ils entouraient de leurs épais bataillons, et qu'ils finirent par conduire à l'endroit où on lui avait préparé une hospitalité solennelle. Lorsqu'il fut question, devant tout le peuple, du but que l'homme de Dieu et les cardinaux qui l'accompagnaient s'étaient proposé d'atteindre en venant à Milan, toute la ville oubliant sa force et sa fierté, se soumit si bien à l'abbé de Clairvaux, que celui-ci aurait pu appliquer à leur obéissance ce vers d'un poëte.

Obéir à ta voix, je le veux, je le puis.

10. Quand tous les esprits furent pacifiés, que l’Église de Milan fut réconciliée, et que les promesses de concorde eurent été échangées entre tous les habitants, on vit surgir d'autres affaires; il fallut opposer l'étendard du Christ aux excès du diable, qui se mit à faire des siennes dans le corps de quelques possédés. Mais, à la voix menaçante de l'homme de Dieu, les démons tremblants et frappés d'effroi devant une force plus grande que la leur, s'enfuirent des demeures qu'ils s'étaient faites. On vit alors un nouveau genre d'ambassade, qui ne venait point apporter une pragmatique sanction de Rome, mais la pragmatique sanction de la foi écrite en caractères divins. On montra à tous les yeux une lettre écrite avec le sang de Jésus-Christ, et scellée du sceau de la croix, qui, par son autorité abaisse et courbe devant elle tout ce qu'il y a sur la terre et dans les enfers. Jamais on n'a ouï parler, de nos jours, d'une telle foi dans un peuple, et d'une telle vertu dans un homme : ils luttaient, l'un et l'autre, de sentiments religieux. Notre abbé attribuait toute la gloire des miracles qu'il opérait à la foi du peuple, et le peuple, de son côté, était convaincu que c'était par lui qu'il obtenait de Dieu tout ce qu'il lui demandait. On lui amène donc, sans hésiter, une femme bien connue de tout le monde, pour être, depuis sept ans, possédée du démon et on le prie instamment d'ordonner, au nom du Seigneur, au démon de fuir de cette femme, et de lui rendre la santé. La foi de ce peuple ne mettait pas l'homme de Dieu dans un petit embarras; dans son humilité, il n'osait tenter une chose aussi nouvelle pour lui; et, d'un autre côté, les instances du peuple lui faisaient appréhender de résister trop fortement à la charité de ceux qui le pressaient. Il lui semblait que sa défiance aurait jeté un voile sur la toute-puissance de Dieu et l'aurait offensé, si sa propre oi ne s'était pas montrée en cette circonstance égale à celle du peuple. Il était donc dans une grande perplexité, et, tout en leur disant que les miracles n'étaient pas faits pour les fidèles, mais pour les infidèles, il remet son audace entre les mains du Saint-Esprit, se prosterne, prie, et, avec une vertu qui lui venait du ciel, il s'adresse à satan avec force, le gourmande, le chasse et rend au peuple la femme guérie et calmée. Tous les assistants sont dans la joie, ils lèvent les mains au ciel et rendent grâce à Dieu qui les a visités d'en haut. Cet événement fut connu, le bruit s'en répandit, et bientôt, dans toute la ville, dans les églises, dans les prétoires, et jusque dans les carrefours, il ne fut plus question que de cela. Partout on ne parle que du serviteur de Dieu, on dit hautement qu'il n'y a rien d'impossible pour lui s'il le demande à Dieu, et que Dieu a les oreilles ouvertes à ses prières; on le dit, on le croit, on le publie, on l'affirme; aussi, ne peut-on se lasser ni de le voir ni de l'entendre. Les uns se précipitent sur son passage dès qu'il paraît, les autres attendent à sa porte qu'il sorte de chez lui. Les offices et les arts sont suspendus, la ville est toute entière à ce spectacle. On accourt, ou demande sa bénédiction, et quiconque le touche se croit sauvé.

11. Le troisième jour après son arrivée à Milan, le serviteur de Dieu se rendit à l’église de saint Ambroise pour y célébrer les divins mystères. Là une multitude innombrable de peuple l’attendait, et, pendant la célébration de la messe, au milieu des chants du clergé, et, comme notre abbé se tenait assis près de l'autel, on lui présente une toute petite fille que le diable possédait cruellement, on le prie d'avoir pitié d'elle et de chasser de son corps le démon qui la possédait. En entendant la prière des assistants et en voyant cette enfant grincer des dents et rugir d'une façon qui faisait horreur à ceux qui en étaient témoins, il eut pitié de son âge et prit une vive hart à sa douleur, et, prenant la patène avec laquelle il allait offrir le saint sacrifice, y dépose quelques gouttes d'eau avec ses doigts, prie Dieu en silence, et, plein de confiance dans la vertu du Seigneur, il approche ce breuvage salutaire des lèvres de l'enfant et en fait entrer dans sa bouche des gouttes qui devaient la guérir. En effet, à l’instant même, comme si Satan se fût senti au milieu des flammes, ne pouvant supporter la vertu de ce breuvage et pressé au dehors par l'antidote de la croix, il sort en toute hâte et s'échappe tremblant dans un horrible vomissement. En voyant cette enfant ainsi guérie, le diable confondu et mis en fuite, toute l'assemblée éclata en actions de grâces à Dieu, comme il n'était que trop juste, et, après avoir fait entendre des cris de joie et de bonheur, elle rentra dans le calme et, le silence jusqu'à ce que les saints mystères fussent achevés. Les parents de la petite fille la remmenèrent chez eux guérie, aux yens de tout le monde, et ce n'est qu'à grand' peine que l'homme de Dieu put s'arracher à la foule et rentrer à suit hôtel.

12. Dieu, par un jugement à lui, permit qu'à cette époque, on vit s'accomplir ces paroles d'Isaïe, « les satyres pousseront des cris les uns contre les autres, les démons et les onocentaures se rencontreront (Isa., XXXIV, 14), » car ils infestaient une foule de gens dans leurs courses effrénées, et il n'y avait personne qui luit résister à leur insolence, depuis que, pendant le long schisme d'Anselme, partisan de Pierre de Léon, qui avait occupé la chaire de Milan, les gémissements des prêtres, la désolation des vierges, les saintes pratiques changées en malédiction et la profanation des autels avaient attiré la colère de Dieu sur ce peuple. Mais, à l'arrivée de l'homme de Dieu, tous les prestiges d'Anselme se trouvant détruits et cette Église étant rentrée sous l'obéissance du siège apostolique, en se soumettant au pape Innocent, la licence des démons trouva un terme; tous les jours Satan perdait du terrain et fuyait chassé par les prières de l'homme de Dieu. S'il lui arrivait parfois d'oser lui opposer quelque résistance, la lutte ne donnait au saint qu'une nouvelle occasion de triompher avec plus de gloire en le terrassant.

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CHAPITRE III. Bernard chasse les démons de plusieurs possédés, soit par la vertu de l'Eucharistie, du pain ou de l'eau bénite, soit par le signe de la croix. Il opère également plusieurs guérisons miraculeuses.

13. Or, parmi les gens tourmentés du démon, il se trouvait une très vieille femme, originaire de Milan, et qui avait autrefois été une des grandes dames de la ville. Quand le saint fut arrivé, plusieurs personne, réunirent leurs efforts pour la traîner jusqu'à l'église élu bienheureux Ambroise; il y avait déjà bien des années que le diable avait établi sa demeure sur la poitrine de cette femme et l'étouffait au point de lui ôter l'usage de la vite, de l'ouïe et de la parole. Elle grinçait des dents et tirait la langue en avant comme un trompe d'éléphant, on aurait plutôt dit un monstre qu'une femme. Son extérieur sordide, son visage terrible, son haleine empestée, tout annonçait en elle la présence de Satan. A la première vue, l'homme de Dieu reconnut que le diable la possédait tout entière et la tenait comme avec de la glu. Il vit bien qu'il ne serait pas facile de le chasser d'une demeure qu'il occupait depuis si longtemps. Se tournant donc du côté du peuple qui se tenait là, en grand nombre, il lui dit de prier avec beaucoup d'attention, et il fait remettre en même temps cette femme entre les mains des clercs et des moines qui se tenaient avec lui à l'autel. Mais elle, luttant avec une force diabolique plutôt que naturelle, se débat avec violence, et, après avoir fait du mal à plusieurs personnes, elle donne un coup de pied même à notre abbé. Bernard, sans sortir de; sa douceur, méprise; cet excès d'audace du démon, et il prie Dieu de l'aider à le chasser, non point avec l'indignation de la colère, mais d'un accent plein de calme et d'humilité; puis, il se prépara à offrir le saint sacrifice. Cependant, toutes les fois qu'il fait le signe de la croix sur la sainte hostie, il se retourne du côté de cette femme, et, d'un pareil signe de croix, il lutte en vigoureux athlète contre l'esprit malin. De son côté, celui-ci, toutes les fois qu'un signe de croix est fait de son côté, montrait qu'il était atteint, en sévissant avec plus de fureur, et en regimbant contre l'aiguillon, et faisait voir ainsi, bien malgré lui, ce qu'il souffrait.

14. A la fin de l'Oraison dominicale, le bienheureux attaque l'ennemi plus efficacement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Il dépose sur la patène du calice le corps sacré du Seigneur, et, la plaçant sur la tête de la femme, il s'exprime ainsi : « Esprit mauvais, voici ton juge, voici la souveraine. puissance; à présent, résiste si tu peux. Voici celui qui, étant sur le point de souffrir pour notre salut, a dit, c'est à présent que le prince de ce monde va être mis dehors (Jean XII, 31). — Voici le corps qu'il a pris dans le sein d'une Vierge, qui a été attaché au bois de la croix, qui a été mis au tombeau, qui est ressuscité d'entre les morts et qui s'est élevé dans le ciel à la vue de ses disciples. Eh bien donc, esprit malin, au nom de sa terrible majesté, je t'ordonne de sortir de sa servante et de ne plus jamais avoir la présomption de la toucher. » Comme il ne s'éloignait d'elle qu'à regret, et parce qu'il ne pouvait plus demeurer en elle davantage, il la tourmenta atrocement, et montra que sa rage était aussi grande que le temps qui lui restait à la posséder était court. Le saint abbé retourne à l'autel et continue les rites de la fraction de l'hostie du salut, puis il donne au servant le baiser de paix porter au peuple; à l'instant même la paix et la santé furent rendues cette femme. Voilà comment l'esprit mauvais fut contraint de proclamer sinon de vive voix, du moins par sa retraite, l'efficacité et la vertu des divins mystères. Délivrée du diable qui avait pris la fuite, la femme que ce cruel bourreau avait si longtemps agitée de mille tourments rentra en possession de soi-même et recouvra l'usage de sa raison, avec celui de ses membres. Sa langue reprit sa place dans sa bouche, et, rendant grâce et gloire à Dieu, elle arrêta les yeux sur celui qui l'avait guérie et se jeta ensuite à ses pieds. L'Église retentit alors d'un cri immense, tout âge est dans l'allégresse et bénit Dieu; l’airain est mis en branle, la vénération pour le saint dépasse toute limite, et la ville entière, dans l'effusion de la charité, voit plus qu'un homme, si je puis parler ainsi, dans le serviteur de Dieu, qu'elle comble de ses témoignages de respect.

15. La nouvelle des choses qui se passaient à Milan répandit par toute l'Italie la réputation du serviteur de Dieu; partout on allait répétant qu'un grand prophète avait paru, un prophète puissant en oeuvre et en parole qui n'avait qu'à invoquer le nom du Christ pour guérir les malades délivrer les possédés du démon. Il avait, en effet, reçu au plus haut point le don de la guérison des maladies, mais il avait plus d'occasions de chasser les démons, parce qu'on lui amenait plus de possédés que de malades comme à celui dont l'expérience avait montré qu'on pouvait attendre du secours; d'ailleurs, ces délivrances, par leur éclat, laissaient un peu dans l'ombre les effets plus petits de vertus non moins grandes. Bientôt la foule assiégea ses portes du matin jusqu'au soir, et notre Saint, ne pouvant à cause de la faiblesse de sa constitution, se sentir pressé par une telle foule, se montrait au peuple à la fenêtre de son appartement; puis, levant la main, il les bénissait. On apportait aussi avec soin du pain et du qu'on lui faisait bénir et qu'on remportait ensuite comme des objets sacramentels qui portaient bonheur. Des châteaux, des bourgs et des villes des environs, on venait en foule, et tout le monde à Milan, habitants de la ville et étrangers, n'avait qu'un désir, s'approcher du Saint, lui demander sa bénédiction; entendre un mot de lui, voir un signe de sa main et tous étaient heureux au delà de toute croyance de l'entendre prêcher et de lui voir opérer des miracles.

16. Dans le nombre, se trouvait un habitant des faubourgs, qui avait amené aussi son enfant possédé du démon. Or on vit cet enfant, au signe de la croix que le saint homme fit, tomber aux yeux de tout le monde des bras de celui qui le portait et demeurer tout meurtri par terre, insensible et privé de mouvement, comme s'il était mort. Il ne proférait pas un cri, il ne respirait plus, seulement on apercevait une petite vapeur qui flottait au dessus de son cœur. On fait place à celui qui le portait pour qu’il pût s'avancer jusqu'à l'homme de Dieu, avec l'enfant à demi mort. La foule étonnée attendait l'issue de ce malheureux événement. Le porteur s'approche donc de l'homme de Dieu, dépose à ses pieds l’enfant inanimé et privé de sentiment, et lui dit: Cet enfant, seigneur abbé, que vous voyez à vos pieds, est tourmenté par le démon déjà depuis trois ans, et, toutes les fois qu'il entre dans une église et qu'il est touché par le sel des exorcismes, qu'on fait le signe de la croix sur lui, qu'il est contraint d'entendre l'Évangile, ou qu'il assiste aux saints mystères, le démon qui la possède s'en irrite, et le tourmente d'une manière atroce. Et tout à l'heure, quand je me tenais avec tout le monde à la porte de l'église en attendant, vous eûtes à peine fait le signe de la croix et étendu la main vers le peuple, que le démon, exaspéré par la vertu de ces signes sacramentels, se mit à tourmenter l’enfant avec plue de fureur encore qu'il n'avait coutume de le faire, s'emparant de tout son corps, et lui ôtant presque la respiration. Quant à l'enfant, lorsque le bruit du don que vous tenez de Dieu se répandit chez nous, il se prit, à la nouvelle des guérisons que vous opériez, à espérer que vous le guéririez aussi, et il m'a prié de vous l'amener. Je vous prie donc, par la miséricorde de Dieu, d'avoir pitié de mes peines, car c'est moi qui ai la charge aussi pénible que dangereuse de le garder, et de sa misère dont vous voyez par vous-même toute la grandeur; ne souffrez pas qu'il soit plus longtemps exposé à la rage du démon. Ce disant, il pleurait, et les larmes dont son visage était inondé touchaient les assistants eux-mêmes, qui se mirent à unir leurs instances aux siennes.

17. Alors l'homme de Dieu les engage à mettre toute leur confiance dans la miséricorde de Dieu, et touche légèrement le cou de l'enfant avec le bâton sur lequel il se tenait appuyé. Gérard, son frère, voulant de son côté s'assurer de la vérité de ce qui avait été dit par le porteur de l'enfant, fit, sans que personne le vît, le signe de la croix derrière lui, et l'on vit cet enfant, qui jusqu'à ce moment était demeuré, sans rien voir et rien sentir, longtemps étendu sur le pavé aux pieds de l'abbé, frémir au contact du bâton et au signe de la croix, et s'agiter et pousser un gémissement blessé. L'abbé le fit porter sur son propre lit, mais lui, comme s’il eût été blessée de cela, se rejeta sur le pavé, en grinçant des dents et en mordant celui qui le soignait. Puis, s'attachant avec les mains aux cheveux de ceux qui étaient près de lui, il essayait de s'arracher de leurs mains par tous les efforts imaginables, et c'est à grand'peine qu'on pouvait se rendre maître de lui. Alors l'abbé leur dit: « Replacez-le sur mon lit. » Puis il se mit en prière avec les autres religieux qui s'étaient prosternés ; cependant le diable, comme si le lit de paille où il était étendu se fût trouvé tout en flammes, témoignait par ses cris les tourments qu'il souffrait par une vertu divine dont il se sentait touché. Le saint fait apporter de l'eau bénite et en fait verser dans la bouche du patient, mais celui-ci serre les lèvres et les dents pour n'en point laisser entrer une goutte; il fallut lui desserrer les mâchoires avec un coin, et lui en faire pénétrer bon gré mal gré dans la bouche et dans la gorge. Dès que cette eau sanctifiée descendit dans ses entrailles, elle produisit l'effet d’un contre-poison et paralysa la force du malin esprit, qui, se roulant aussitôt, sortit du corps du possédé avec une grande honte. A l'instant, l'enfant qui avait semblé mort revint à la vie, et descendant calme et guéri du lit de l'abbé, il jette ses bras au cou de celui qui avait soin de lui, en s'écriant: « Grâce à Dieu, je suis guéri. » Tout le monde rend en même temps aussi grâce à Dieu, et des larmes de joie succèdent aux larmes de la compassion. Un cri retentit au dehors, le bruit de cette merveille se répand sur les toits, toute la ville accourt pour en être témoin,. on loue Dieu, le peuple est dans l'allégresse, et tous les cœurs se portent vers l'abbé qui a été l'instrument d'un pareil miracle.

18. Il y avait aussi beaucoup de fiévreux; le saint les guérit en leur imposant les mains et en leur faisant boire de l'eau bénite; il touchait seulement les mains desséchées et les membres frappés de paralysie, et à l'instant ils recouvraient la muté. il y eut même des aveugles, au dire de plusieurs témoins, à qui, dans cette même ville de Milan, par un signe de croix fait sur eux Bernard rendit la vue par la vertu du Père des lumières. À la même époque, comme le saint se trouvait dans l’hôtel de l'évêque d'Albano, que le seigneur pape lui avait adjoint comme collègue dans cette ambassade, pour causer d'affaires avec lui, et qu'ils s'entretenaient de ce qui faisait l'objet de leur mission, tout à coup un jeune homme dont une main était desséchée et repliée sur son bras, se précipite vers eux, se roule aux pieds de Bernard, et le supplie de le guérir. Celui-ci, occupé à autre chose, le bénit et lui dit de se retirer, et lui enjoint même, en termes un peu plus sévères qu'il n'avait coutume d'en employer, de ne point l'importuner davantage. Il s'éloigne, en effet, mais sans avoir obtenu la guérison qu'il était venu chercher. Alors la vénérable évêque s'empressa de lui dire de revenir sur ses pas, et, le prenant par la main, il le présente lui-même à l'abbé, en lui disant, il vous obéissait et s'en allait sans avoir obtenu la grâce qu'il demandait, ne fermez pas pour lui les entrailles de votre miséricorde; hâtes mieux, obéissez vous-même, et, en vertu de l'obéissance, sur mon ordre, faites ce qu'il vous demande ; accordez-lui la grâce qu'il sollicite, et, plein de confiance en celui an nom de qui il demande la santé, demandez-la pour lui et vous l'obtiendrez ; nous nous réjouirons ainsi, nous, de la grâce que Dieu vous fait, et lui, de la guérison qu’il sollicite.

19. Sur l’ordre de l’évêque, notre abbé prit la main de l'enfant et invoqua le Seigneur qui exauça sa prière, aussi, dès qu'il eût fait un signe de croix, les nerfs qui s'étaient raidis, se détendirent, et la chair, que depuis longtemps la maladie avait glacée, en recouvrant son état de santé normal devint mobile et flexible, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, le membre entier recouvra la santé. L'évêque d'Albano, en voyant cet effet soudain de la vertu du saint, fut frappé d'étonnement et se sentit pénétré d'une plus grande vénération encore, depuis ce jour-là, pour l'homme de Dieu des miracles de qui il fut le témoin et le narrateur. Il força le saint à souper chez lui ce soir-là. Il ne le décida à le faire qu'avec beaucoup de peine et en lui faisant valoir, pour raison déterminante, qu'une foule immense de peuple attendait qu'il sortit, ce qu'il ne semblait point pouvoir faire sans péril. Pendant la repas, il remit à un serviteur intime une assiette dans laquelle l'abbé avait mangé, avec ordre de la garder et de la serrer à part, avec tout le soin possible. Quelques jours après, il se sentit pris lui-même d'un violent accès de fièvre, et, en se ressouvenant de l'homme de Dieu, il mande auprès de lui ce serviteur intime, et lui dit : apportez-moi bien vite l'assiette que je vous ai donnée dernièrement à serrer. Le serviteur la lui apporte et la lui remet; versez-y, dit l'évêque, un peu d'eau et émiettez-y quelques bouchées de pain; cela étant fait, l'évêque plein de confiance dans le Seigneur, et se recommandant aux prières du saint, mange et boit ce qu’il y avait dans l’assiette, et à l'instant même il se trouve guéri.

20. Le nombre des visiteurs augmentait, et les plus étonnantes merveilles attiraient une foule immense de monde vers l'homme de Dieu, qui ne pouvait trouver de repos nulle part, tandis que lui-même en procurait à tout le monde. Quand les premiers s'en allaient, d'autres survenaient, et les visiteurs se succédaient, en lui demandant quelque grâce. Dans le nombre se trouva un soldat qui présenta, dans ses bras, une toute petite fille à l'homme de Dieu; elle souffrit tellement de la lumière du jour, qu’elle ne cessait de tenir ses yeux fermés et y appliquait même les bras, de peur que, par quelque moyen que ce pût être, il n'y pénétrât quelque rayon de lumière si petit qu'il fût. Quelquefois on lui écartait les bras avec violence, mais dès que la lumière du jour parvenait à ses yeux, elle criait et pleurait, car pour elle un supplice, et les rayons de la lumière du jour étaient pour elle comme autant de dards qui lui perçaient le cerveau. L'homme de Dieu bénit cette petite fille, et la renvoya plus calme après avoir fait le signe de croix sur elle. En chemin, pour retourner dans sa demeure, elle ouvrit les yeux d'elle-même, et revint seule, à pied, au logis, sans le secours de personne pour guider ses pas. À la même place, notre saint obtint du Père des miséricordes, en présence d'une foule d'assistants, le retour de la santé pour une femme qui était tourmentée du démon.

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CHAPITRE IV. Démoniaques guéris. Humilité admirable de saint Bernard, qui continue à n'avoir de soi, au milieu de tant de merveilles, que des sentiments de modestie.

21. Quand il arriva à Pavie, le bruit de ses vertus l’y avait devancé; aussi cette ville pleine de joie reçut-elle un homme si remarquable avec tous les témoignages d'allégresse possibles, et avec toute la distinction due à un pareil visiteur. Les habitants de Pavie, qui avaient le plus grand désir de voir le saint opérer parmi eux quelques miracles pareils à ceux qu'ils savaient que Bernard avait faits à Milan, ne furent pas longtemps sans voir leurs désirs satisfaits. En effet, à peine Bernard était-il arrivé, qu’un paysan qui l'avait suivi de Milan lui présenta sa femme, qui était possédée du démon, et, en la plaçant aux pieds du saint, il témoignait par de lamentables accents toutes les angoisses de son âme. En même temps, pour couvrir l'abbé de honte par la bouche de cette malheureuse femme, le démon qui l'inspirait, se mit à se moquer du serviteur de Dieu, en disant: « Ce mangeur de choux et de poireaux ne me chassera jamais de cette chienne, qui est à moi. » Il se permit plusieurs plaisanteries de ce genre contre l'homme de Dieu, afin de le provoquer par ses blasphèmes, espérant que, supportant impatiemment ces injures, il serait confus de se voir, en présence de tout le monde, attaqué en ces termes indignes. Mais l'homme de Dieu comprit sa ruse et railla son railleur, et, sans vouloir se venger lui-même, il remit sa vengeance entre les mains de Dieu et fit conduire la démoniaque à l'église de saint Syrus. Il voulait rapporter à ce martyr toute la gloire de cette guérison, et mettre sur le compte de sa vertu les prémices de ses miracles. Mais, saint Syrus en renvoya tout l'honneur à son hôte et, sans rien faire pour lui dans sa propre église, il voulut que toute cette affaire retournât intacte à l'abbé. On ramène donc la femme à l'hôtel du saint, non sans que le diable murmure par sa bouche, et dise: non, non, ce n'est pas ce diminutif de Syrus, ce Bernardule, qui me chassera. A ces discours, le serviteur de Dieu répondit: « Non ce n'est ni Syrus ni Bernard qui te chassera, mais ce sera le Seigneur Jésus-Christ. » Et se mettant aussitôt en prière, il supplie Dieu de rendre la santé à cette femme. Alors l'esprit malin, comme s'il avait,dépouillé sa première perversité, s'écrie: « Avec quel plaisir je sortirais de cette chienne-là, tant je m'y trouve mal à l'aise, oh oui, avec quel bonheur je la laisserais-là! Mais je ne puis. » Comme on lui en demande la cause,: « c'est, répond-il, parce que le grand Seigneur ne le veut pas. » Alors le saint répond: « Quel est ce grand Seigneur? — C'est Jésus de Nazareth, dit-il, » et l'homme de Dieu reprenant la parole, lui demande d'où il connaît Jésus et s'il l'a jamais vu. « Je l'ai vu, » répond- il. « Où l'as-tu vu? — Dans la gloire. — Et toi, as- tu été aussi dans la gloire ? — Oui, j'y ai été. — Comment donc en es-tu sorti ? — Avec Lucifer, dit-il, car nous sommes tombés en grand nombre avec lui. » Or il disait tout cela par la bouche de la vieille femme, et d'un ton lugubre ; tout le monde pouvait l'entendre. Le saint abbé reprit. « Est-ce que tu ne voudrais point rentrer dans cette gloire et retrouver ton premier bonheur? » A ces mots, il change de voix et se mettant à rire d'une manière étrange, «pour cela, dit-il, ce n'est qu'une question de temps. » Il n'ajouta pas un mot de plus. L'homme de Dieu pria avec plus d'attention encore, et le, mauvais esprit, vaincu enfin, s'en alla ; quant à la femme, rendue à elle-, même, elle rendit à Dieu toutes les actions de grâces qu'elle put.

22. Le mari de cette femme retourne donc avec elle chez lui, et se réjouit ainsi qu'elle tout le long du chemin de la santé qui lui a été rendue, et rentre enfin dans sa demeure, où tous ses amis l'attendaient. Tous ceux qui eurent connaissance de la manière dont les choses s'étaient arrivées, partageaient leur bonheur, mais tout à coup tant de joie se change en tristesse, car à peine, cette femme a-t-elle, franchi le seuil de sa porte, que le diable reprend de nouveau possession d'elle, et tourmente la malheureuse avec plus de fureur encore qu'il ne l'avait fait auparavant. Le pauvre mari ne savait plus que faire, ni à quel parti se décider. Il lui était bien pénible de partager la demeure d'une démoniaque, et il lui semblait que c'était un manque de piété conjugale que de l'abandonner. Il se lève donc, et, prenant sa femme avec lui, il retourne à Pavie. N'y trouvant plus l'homme de Dieu, qui était parti de cette ville pour se rendre à Crémone, il le suit jusque dans cette ville. Il lui apprend ce qui est arrivé et il le supplie, en versant un torrent de larmes, de lui venir en aide. La compassion de l'abbé l'incline à écouter la pieuse demande de cet homme, et il lui dit d'aller à l'église de la ville, et là, devant les corps des saints confesseurs, de l'attendre en priant Dieu, jusqu'à ce qu'il l'aille rejoindre. A la nuit, se, rappelant sa promesse, pendant que tout le monde allait se coucher, Bernard se rend suivi d'un seul compagnon à l'église, et là, vaquant à la prière la nuit tout entière, il finit par obtenir du Seigneur ce qu'il demandait; il rend la santé à cette femme et lui dit de retourner sans crainte dans ses foyers. Mais, comme elle redoutait que le démon ne revînt en elle comme il l'avait déjà fait, il lui mit au cou un papier sur lequel il avait écrit ces mots: « An nom de Jésus-Christ, je te défends, ô démon, d'oser toucher à cette femme désormais. » Le diable respecta si bien cet ordre, que jamais depuis lors il n'osa s'approcher de cette femme une fois qu'elle fat rentrée chez elle.

23. Il y avait aussi dans cette ville un démoniaque, dont l'état excitait le rire chez bien des personnes, tandis que, pour bien des gens d'un caractère plus sérieux, il inspirait une charitable compassion. il aboyait si bien, que, si on l'entendait sans le voir, on croyait que c'était un chien. On le présenta à l'homme de Dieu, qui poussa un gémissement en l'entendant aboyer. Les aboiements de cet homme ressemblaient à ceux que pousse un chien quand on le frappe ou quand on marche sur lui, et qu'il s'irrite ou gronde contre celui qui le frappe. Quand il fut en présence de l'homme de Dieu, il devint tout haletant, se mit à aboyer, et se trouva plus agité que de coutume. Menacé au nom de Jésus-Christ, le diable sort de cet homme, à qui Bernard ordonne de parler. Il était guéri: il entre dans l'église, assiste aux saints Mystères, se signe lui-même, entend la lecture des Évangiles, loue et prie Dieu, s'acquitte enfin de tous les devoirs d'un esprit sain envers Dieu.

24. Le saint abbé étant revenu une seconde fois à Milan cette même année, on lui présenta une femme possédée du démon; elle s'était trouvée absente la première fois que l'homme de Dieu avait honoré Milan de sa présence. Elle était possédée par un démon, qui la faisait parler tantôt italien et tantôt espagnol. On ne sait pas bien d'ailleurs si c'était un démon diglotte, ou si elle était possédée par deux démons à la fois qui parlaient chacun une langue. Quoiqu'il en soit, elle parlait si bien ces deux langues tour à tour, qu'on aurait dit que c'était tantôt un Lombard qui parlait, et tantôt un Espagnol. De plus, elle était affligée d'une douleur de genoux et tremblait sur ses jambes. Amenée à l'homme de Dieu, elle sauta avec une incroyable rapidité par dessus l'escabeau où le père s’asseyait. Ramenée au saint et interrogée sur ce que signifiaient ce saut et sa fuite, et d'où lui venaient une pareille vigueur et une telle légèreté avec son âge et ses souffrances, elle répondit que cette agilité lui venait de la présence du diable, qui lui permettait d'atteindre les chevaux à la conne et de leur sauter sur le dos sans aucune aide. Le lendemain, comme elle assistait dans l'église aux saints mystères que le père célébrait, elle fut tourmentée du démon aux yeux de tout le monde plus cruellement et plus longtemps qu'elle ne l'avait jamais été. L'abbé fut touché de compassion pour cette femme; comme il avait déjà bien souvent en de pareilles circonstances éprouvé la bonté de Dieu, il ordonne au démon de se retirer. À la voix du serviteur de Dieu, le diable tremblant disparaît dans les airs, et cette femme se vit à l'instant même guérie, non-seulement de ses tourments, mais encore dé son tremblement nerveux. C'est pendant le séjour qu'il fit au-delà des Alpes, que, l'homme de Dieu fit tous ces miracles et beaucoup d'autres encore; il soulageait tous ceux qui souffraient dans tous les lieux où il passait, rendait la vue aux aveugles, la force aux personnes débiles et la santé aux fiévreux; mais ce sont surtout les possédés du démon qu'il délivrait avec un soin tout particulier, rendant

ainsi de dignes temples de Dieu les cœurs que l'esprit mauvais avait souillés de sa présence.

25. Il fit encore beaucoup d’autres choses dignes d'être rapportées et louées. D’autres peuvent avoir admire sa science, sa manière de vivre ou ses miracles; je me plais, moi aussi, à mêler mon admiration à la leur pour toutes ces choses ; mais, pour ce qui me concerne, je place bien au dessus de tout cela et je dis bien haut que, pendant qu'il montrait à tous les yeux dans sa personne un vase d'élection et qu’il portait avec intrépidité devant les peuples et les rois le nom de Jésus-Christ, quand les princes du monde lui obéissaient et que les évêques de tous les pays se rangeaient à sa volonté; lorsque l'Église romaine elle-même, par un privilège unique, recevait ses conseils avec respect, et lui avait soumis, par une sorte de délégation générale, tous les peuples et tous les royaumes ; enfin, ce qui semble plus glorieux encore, pendant que ses paroles étaient confirmée par des miracles, il ne cessa jamais d'avoir d'humbles sentiments de personne ; loin de se croire l’auteur de tout ce qui était de nature à lui concilier les respects des hommes, il ne s'en regardait que comme l’instrument, et, tandis qu'au jugement de tout le monde il était le plus grand des hommes, à son propre jugement il en était le plus humble. Il rapportait à Dieu seul tout ce qu'il faisait; bien plus, il était convaincu et répétait qu'il ne pouvait ni faire ni même vouloir quelque bien que ce fût si ce n'est par l'inspiration et avec la grâce de Dieu. Mais, à l'heure propice, aux jours de salut, la force de Dieu venait séparer pour son Évangile son serviteur dont l'humilité avait attiré sur elle les regards du Tout-Puissant, et dont le Saint-Esprit avait orné l'âme. Comme la duplicité ne vint jamais altérer sa sincérité, et qu'aucune teinte de fausseté ne jetait sur ses oeuvres un vernis mensonger, l'esprit de Dieu demeurait constamment en lui comme dans le lieu qu'il s'était choisi.

26. Peur qu'il fût plus pur et plus brillant, il était tous les jours éprouvé dans la fournaise : la rouille ne pouvait ternir ce métal; car il ne cessait d'être soumis aux coups du marteau sur l'enclume; les fléaux et les épreuves ne l'épargnaient point, non pas pour le punir de fautes, mais pour jeter du lustre sur sa vertu. Jamais l'aiguillon de la maladie ne lui laissa un moment de répit. Et, comme il savait que c'est dans la faiblesse que la force se perfectionne (II Cor. XII, 10), il reconnaissait qu'il avait une grâce en ce que la lime de cette affliction da tous les jours rongeait en lui tous les mouvements de la nature, si légers qu'ils fussent. Mais si la chair en lui était faible, l'esprit était prompt, et moins il trouvait de jouissance dans le corps, plus il en trouvait dam le Seigneur; aussi était-il d'autant plus insensible au coups de l'ambition du siècle qu'il n'aspirait qu'aux choses du ciel. — Que d'églises veuves de leurs pasteurs l'ont élu évêque ! Ainsi dans son propre pays, les églises de Langres et de Châlons-sur-Marne la demandèrent pour évêque. En Italie, celles de Gênes et de Milan, la métropole de la Ligurie, voulurent l’avoir pour pasteur et pour maître. Reims même, la plus noble cité de France, la capitale de la Belgique Seconde, ambitionna d'être gouvernée par lui. Sourd à tous ces appels, il fut insensible à l'attrait des honneurs qu'on lui offrait, et il ne fit pas un pas pour s'élever à ces postes glorieux; pour lui, la mitre et l'anneau n'avaient pas plus de charmes que le sarcloir et le rateau.

27. A ceux qui le demandaient pour évêque, il n'opposait point un refus insolent ou dédaigneux, il disait seulement qu'il ne s'appartenait point et qu'il était engagé au service des autres. Quand on rapportait ces paroles à ses frères, ils répondaient: « Après avoir vendu tout ce que nous possédions, ayant trouvé une pierre précieuse, nous l'avons achetée ; nous ne saurions plus désormais retourner en possession du patrimoine que nous avons abandonné. Si maintenant il faut que nous perdions le prix que nous avons donné pour cette perle et cette perle elle-même, nous perdons tout en même temps, et nos biens et la perle qui les remplace. Que deviennent alors toutes nos espérances? Elles s'évanouissent, s'il faut qu'après avoir répandu notre huile, nous allions mendier au portes comme des insensés. » D’ailleurs les plus saints parmi les frères avaient eu le soin de prendre leurs précautions, et avaient obtenu de l'autorité du seigneur pape qu'on ne pourrait point leur ravir leur joie, ni leur enlever celui qui faisait leur consolation et leur richesse, pour consoler et enrichir les autres à leurs dépens. Par ces raisons et par d'autres encore, ils avaient réussi à évincer les solliciteurs, et c'était enfin une opinion généralement répandue, que le saint abbé se trouvait établi de Dieu même dans l'Église, comme Moïse au milieu des Hébreux; en effet, ce chef, sans être pontife, oignit pourtant et sacra Aaron, en qualité de pontife, et c'est à ces règlements que, dans la suite des temps, toute la tribu de Lévi obéit.

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CHAPITRE V. Bernard revient d'Italie. Le monastère de Clairvaux est transféré, dans un endroit plus vaste.

28. Quand Bernard se mit à repasser les Alpes, les pâtres de ces contrées descendirent de leurs rochers au devant de lui; tous ces hommes préposés à la garde des troupeaux, population rustique, lui demandaient sa bénédiction, en criant tous à la fois, d’aussi loin qu'ils le voyaient; et après l'avoir reçue ils gravissaient les gorges des montagnes et retournaient à leurs étables, en s'entretenant ensemble et en se félicitant mutuellement de ce qu'ils avaient vu le saint du Seigneur et qu'ils avaient reçu, sa bénédiction de sa propre main étendue sur leurs têtes. Enfin il arriva à Besançon, d'où il fut accompagné avec honneur jusqu'à Langres. Comme, il approchait de cette ville, ses frères de Clairvaux vinrent à sa rencontre, se précipitèrent à ses pieds d’où ils ne se relevèrent que pour se jeter dans ses bras, puis ils le ramenèrent avec bonheur à Clairvaux en s'entretenant avec lui. Tous les religieux étaient réunis et firent à leur père bien aimé une admirable réception. La joie, pour être au comble, n'en demeura pas moins calme et grave. Sans doute les figures, plus épanouies que de, coutume, ne pouvaient dissimuler l'allégresse des coeurs; mais toutes les démonstrations extérieures, toutes les paroles étaient retenues dans de justes bornes qu'elles ne dépassaient point, les sentiments de chacun se contenaient pour ne point se traduire en actes qui pussent blesser la gravité religieuse par une apparence de dissipation. Pendant le long espace de temps que l'abbé avait été absent de Clairvaux, le diable ne put rien faire dans cette abbaye, pas même réussir à ternir de quelques traces de, rouille la pureté des âmes; en aucun point cette maison de Dieu, qui était, assise sur la pierre, ne se vit ébranlée. Voilà comment le serviteur de Dieu, présent d'esprit dans son monastère, s'il en était absent de corps, parvenait par ses instantes prières à le protéger et à le consolider, au point que dans un pareil édifice on ne vit pas se produire la moindre crevasse. Il ne trouva à son arrivée aucun procès pendant, point de haines qui vinssent! se dénoncer à son tribunal. Les plus jeunes religieux n'eurent point à lui faire entendre de plaintes sur l'austérité et la dureté des plus anciens, de même que ces derniers n'eurent aucuns reproches à adresser aux jeunes pour leur dissipation on leur relâchement. Chacun s'était bien conservé, la concorde n'avait cessé de régner entre tous, l'union était parfaite: tous ne faisaient qu'un coeur dans la maison de Dieu, et se trouvaient, au retour de Bernard, dans la paix et la sainteté, gravissant les échelons de l'échelle de Jacob et s'élevant d'un pas léger vers la vision de Dieu, qui leur apparaissait au haut comme un point de vue délicieux. Aussi l'abbé en se rappelant les paroles de celui qui a dit: « Je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre (Luc. X, 18), » s'humiliait d'autant plus et se soumettait d'autant mieux à Dieu, qu'il comprenait à quel point le Seigneur s'était montré propice à ses voeux. Il ne se glorifiait donc point lui-même, de ce que les démons lui étaient soumis; tout au contraire, il rendait gloire à Dieu de ce qu'il voyait écrit dans le ciel les noms de ses frères, dont le parfait accord se gardait des atteintes du siècle.

29. Il était assisté dans les conseils par ses vénérables frères, par Geoffroy, prieur de Clairvaux, son parent selon la chair et selon l'esprit un homme sage et constant, qui devint plus tard, à cause de sa religion et de sa prudence, évêque de Langres, où il n'a cessé, jusqu'à ce jour, de mériter toute espèce de louanges, en sachant allier dans la chaire épiscopale les saintes habitudes de la vie religieuse avec les convenances de sa position élevée. Ce religieux, et quelques autres également sages et prudents, qui avaient l'œil de la sollicitude ouvert sur les intérêts de la communauté, forçaient donc l'homme de Dieu à descendre quelquefois des cieux où il vivait, et lui faisaient part des besoins de la maison. Ils lui firent comprendre que l'endroit où ils s'étaient fixés était trop resserré et trop peu commode pour la multitude qui y était accourue, et, comme tous les jours, on venait à Clairvaux en troupes plus nombreuses, on ne pouvait recevoir les arrivants dans les bâtiments qu'on avait construits; c'est à peine s'il y avait assez de place dans la chapelle même, seulement pour les moines. Ils lui dirent, de plus, qu'ils avaient jeté les yeux un peu plus bas, sur une plaine convenable qui descendait jusqu'à la rivière, dont elle était baignée à sa partie inférieure, et qui offrait un emplacement suffisamment spacieux, où on pourrait pourvoir à tout ce qu'exige un monastère, à l'établissement de prairies, de colonies, de halliers et de vignobles, et que, s'il n'y avait pas moyen de la clore par une haie, on pourrait y suppléer sans peine par des murs de pierres, puisqu'il y en avait en quantité dans cet endroit. D'abord l'homme de Dieu ne goûta point ce conseil. « Vous voyez, répondit-il, quelles dépenses on a faites, et le mal qu'on s'est donné pour terminer ces constructions en pierres et ce qu'il nous en a coûté pour conduire l'eau dans tous les ateliers. Si nous détruisons tout cela, les gens du monde pourront concevoir de nous de mauvaises pensées, et nous regarder comme des hommes légers et changeants, et croire que ce sont les richesses, que pourtant nous n'avons point, qui nous tournent la tête. D'ailleurs vous savez bien que nous n'avons point d'argent; or, pour vous parler le langage de l'Evangile, je vous dirai que l'homme qui se propose de bâtir une tour doit commencer par supputer ce qu'il lui en coûtera, autrement il s'expose, s'il commence sans pouvoir achever, à ce qu'on dise de lui : Cet homme est un insensé, il a commencé à bâtir, mais il n'a pu achever (Luc. XIV, 30). »

30. A cela les religieux répondaient: « Si, dès l'instant où l'établissement du monastère a été terminé, Dieu avait cessé d'y envoyer de nouveaux habitants, ce que vous dites serait fondé, et la raison même voudrait qu'on s'abstint de nouvelles constructions. Mais, nous voyons, au contraire, tous les jours Dieu grossir son troupeau; il faut donc, ou renvoyer ceux qu'il nous adresse, ou pourvoir au moyen de les recevoir et de les loger. D'ailleurs, on ne peut douter que celui qui nous envoie de nouveaux habitants, ne nous donne les moyens d'élever de nouvelles habitations, Dieu nous garde du blâme dont vous nous menacez et d'hésiter à commencer les dépenses à faire, faute de confiance en lui. » En les entendant parler ainsi, l'abbé se réjouit de leur esprit de foi et de charité, et finit par se ranger à leur avis. Mais il ne le fit point sans avoir auparavant répandu son âme en de nombreuses prières devant Dieu, et sans en avoir reçu plusieurs révélations à ce sujet. Tous les religieux furent dans la joie quand ces projets leur furent annoncées.

31. Le très-noble Thibaut, prince de noble mémoire, ayant eu connaissance de ces desseins, donna beaucoup de choses pour contribuer à la dépense, et promit des secours plus abondante encore. Les évêques des contrées voisines, les nobles des environs, les marchands du pays, à cette nouvelle contribuèrent d'eux-mêmes abondamment, avec bonheur et est contrainte, à l'œuvre de Dieu. Les ressources se trouvaient donc abondantes; on réunit les ouvriers sans aucun retard, et tous les religieux se mirent à l'œuvre partout à la fois. Les uns coupaient le bois nécessaire, — les autres taillaient les pierres, élevaient les murs, — et d'autres encore barraient la rivière et faisaient des chutes d'eau pour faire tourner les moulins. Tous ceux qui travaillaient la laine, la farine, le cuir, le bois et le fer, établissaient les machines propres à leur emploi, et on voyait bouillonner et jaillir partout où besoin était, dans toutes les demeures, par des canaux souterrains, des ruisseaux d'eau vive, qui, après avoir servi dans tous les ateliers à l'usage auquel ils sont destinés, retournaient, en emportant les immondices de la maison, à la rivière, d'où ils avaient été dérivés, et lui rendaient ce qu'on lui avait emprunté. Les murs s'élevèrent avec une rapidité extrême, et entourèrent entièrement le vaste espace destiné au monastère. La maison s'éleva aussi, et, comme si ce monastère, qui ne faisait que de naître, avait eu une âme vivante et agissante, il ne tarda point à s'accroître et à s'agrandir.

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CHAPITRE VI. Le schisme d'Aquitaine est terminé par les soins de Bernard. Femme miraculeusement délivrée d'un démon incube.

32. A cette époque, toute l'Église de Bordeaux était déchirée par la schisme, et il ne se trouvait, dans l'Aquitaine entière, personne qui osât résister au prince de cette contrée, dont Dieu avait endurci, la cœur. A l’instigation de Gérard, évêque d’Angoulême, qui fomentait dans son cœur les germes de la discorde, il se fit l'auteur et le soutien d'un schisme.

            Quiconque ne souscrivait point à l'élection de Pierre de Léon, était exposé à la persécution; les uns étaient frappés d'amendes, et les autres de proscription; quelques-uns même furent contraints de s'éloigner de leur siège. Il sifflait sans relâche, aux oreilles de ce comte, ses méchants conseils comme l'antique serpent, ce vieil évêque qui avait longtemps porté, dans ces pays-là, le titre de légat du Saint-Siège, et qui, se voyant alors dépourvu de ses éminentes fonctions, ne pouvait se consoler de n'être plus que l'évêque d'une seule Église, après s'être trouvé le premier évêque et le maître de toute l’Aquitaine. Il rougissait de redevenir évêque comme devant, lui qui avait vu soumises à son autorité la Touraine, le Bordelais, l'Aunis et tous les pays compris entre la Loire, les monts Ibériens et l'Océan. Habitué à rançonner ces provinces et à faire argent, sous prétexte de justice rendue, de toutes les causes qui surgissaient dans ces contrées, il s'était amassé des trésors infinis, qui étaient pour lui des idoles et des emblèmes d’apostasie. Lorsqu'il vit qu'il avait perdu tout pouvoir de commettre des exactions, et qu'il ne lui restait plus que sa demeure, naguère encore pleine de clameurs sans nombre, et alors sans ressources pécuniaires, il ne put supporter la pensée de ne plus remplir ses mains de présents, et cet homme, doué de la ruse du serpent, se hâta de dépêcher un messager à Pierre de Léon, pour lui demander de lui accorder le titre de légat, en lui jurant fidélité en échange, et en lui promettant de plus de rallier à son parti le souverain de la contrée qu'il habitait et le plus de partisans possible. L'homme de perdition se sentit transporté de joie, en voyant qu'il trouvait un pays où il pût étendre sa malice; il accéda avec empressement, à la demande de Gérard, et lui envoya, en toute hâte, et de son propre mouvement, pour sanctionner l'erreur, Gilon, cardinal, évêque de Frascati, le seul de tous les cardinaux romains, avec Pierre, évêque de Porto, qui eût embrassé son parti.

33. Aussi, Gérard, qui avait eu la douleur de se voir amoindri, reprit-il courage, et dès ce moment il se montra plus sûr et plus audacieux. En effet, chose qu'il n'avait pas encore osé faire jusqu'alors, il se montra en publie, la mitre en tête, pour se concilier davantage le respect des peuples par le port des insignes de son titre sacré. Il gagne le comte d'Aquitaine par ses Immenses largesses, fait le siège de son âme avec des raisons empoisonnées, et finit bientôt par séduire et par corrompre cet homme facile à gagner. Son premier exploit fût de chasser violemment de son siège, Guillaume, évêque de Poitiers, homme d'honneur et de sentiments catholiques, qui demeurait ferme dans la société et la défense de l'Église universelle. Gérard et le cardinal son complice. le condamnèrent, parce qu'il refusait de suivre le parti de Pierre de Léon. Il y avait encore beaucoup d'autres motifs particuliers, pour lesquels, depuis longtemps, le comte était irrité contre lui, et pour lesquels, puisque l'occasion favorable ne présentait, il se déclara très-volontiers contre lui et le persécuta. Il parut important, à Gérard et au comte, pour fortifier leur parti, de faire, sans perdre de temps, un évêque de Poitiers. Ils trouvèrent un homme ambitieux, noble de naissance, il est vrai, mais bien dégénéré pour la foi. Ils l'élurent, du consentement de plusieurs membres du clergé, pour gagner, en même temps, sa famille avec lui à leur cause; puis, lui imposant leurs mains profanes, ils souillèrent, car on ne peut pas dire qu'ils oignirent, sa tête exécrable. Ils placèrent un monstre pareil à celui-là dans la chaire de Limoges. Cet intrus se nommait Ramnulfe et était abbé de Dorat; il n'attendit pas longtemps l'effet de la vengeance divine; en effet, dans un chemin parfaitement uni, où il n'y avait qu'une seule pierre laissée là pour être l'instrument des vengeances divines, il tombe à la renverse du haut de son cheval; sa tête porte sur cette pierre unique, et il meurt le crâne brisé.

34. En apprenant ces nouvelles et plusieurs autres de même nature, le vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, que le pape Innocent avait chargé des fonctions de légat en Aquitaine, en ressentit une vive douleur, et résolut devenir, sans aucun retard et toute autre chose cessant, au secours de cette Église en péril. Il demande donc, avec instances, à l'abbé de Clairvaux de lui prêter son concours pour faire cesser de si grands maux. L'homme de Dieu se rend à ses vœux, et lui annonce qu'il a l'intention de conduire une colonie de religieux (a) en Bretagne à l'endroit, près de Nantes, que la comtesse Ermengarde leur avait préparé, et lui promet de partir avec lui pour l'Aquitaine, dès qu'il aura installé cette maison, selon son genre et son espèce. Ils firent donc route ensemble, et, pour abréger tous les détails, ils arrivèrent ensemble à Nantes. Or, il y avait dans ce pays, une pauvre femme qui était tourmentée par un démon incube. — Ce démon lascif lui apparut sous la forme d'un soldat, d'une grande beauté, et tandis que intérieurement il l'excitait à avoir de l'amour pour lui par ses suggestions, il l'y poussait extérieurement par ses fausses et flatteuses paroles. S'étant assuré de son consentement, il étendit les bras, posa les pieds de cette femme sur une de ses mains, tandis que de l'autre il lui couvrait la tète et se l'unit en mariage par ce signe d'alliance. — Or, cette femme avait pour mari un militaire, plein de bravoure, mais qui n'avait aucune connaissance de cet abominable commerce. Le démon abusait donc de cette femme dans le lit même et aux côtés de son propre mari, par un invisible et extrêmement impur adultère, et la souillait de ses incroyables débauches.

35. Un tel mal demeura secret pendant six ans entiers, sans que la malheureuse femme fit connaître la honte d'un. tel crime. Mais la septième année, ayant honte d'elle-même, et touchée de la souillure d'une si longue turpitude en même temps que de la crainte de Dieu, au jugement de qui elle appréhendait tous les jours de se voir traînée et condamnée, elle va trouver des prêtres et leur avoue sa faute. Elle parcourt les lieux saints et implore le suffrage des bienheureux; mais il n'y a ni confession, ni prière, ni aumônes qui la soulagent. Tous les jours, comme auparavant et avec plus d'importunité encore, elle se sent tourmentée par le démon. Enfin, ce crime affreux arrive à la connaissance de tout le monde. En l'apprenant, son mari a horreur de la seule pensée de partager encore sa couche. Sur ces entrefaites, l'homme de Dieu arrive en cet endroit avec sa suite. La malheureuse femme l'apprend et va se jeter toute tremblante à ses pieds, et, avec un torrent de larmes, lui découvre son horrible souffrance et ses longs outrages, en ajoutant que ce que les prêtres lui avaient prescrit ne lui avait jusqu'alors servi à rien. Elle ajoute que son oppresseur lui a prédit son arrivée, en lui interdisant avec menaces de jamais se présenter devant lui, parce que, cela ne lui servirait de rien, et en ajoutant qu'après avoir été son amant passionné, il deviendrait, après le départ du père, son persécuteur le plus

a On peut voir sur ce monastère parmi les notes de la fin du premier volume, celles de la lettre cent seize.

cruel. En l'entendant parler ainsi l'homme de Dieu, console cette femme par de douces paroles, lui promet le secours du ciel et lui ordonne de revenir, pleine de confiance en Dieu, le voir le lendemain, attendu que la nuit était proche. Elle revint en effet le matin suivant, et rapporta à l'homme de Dieu les blasphèmes et les menaces qu'elle avait entendu son démon incube proférer pendant la nuit. L'homme de Dieu lui répondit: « Ne vous mettez point en peine de ses menaces, emportez mon bâton que voici avec vous, et après cela, s'il a quelque pouvoir qu'il le montre. » La femme fit ce que le saint abbé lui avait ordonné et, en se mettant au lit, elle se munit du signe de la croix, et plaça le bâton du serviteur de Dieu à ses côtés. A l'instant même le démon arrive, mais il n,ose recommencer son œuvre de tous les jours, ni même s'approcher du lit, mais il la menace terriblement de revenir la tourmenter une fois que l'homme de Dieu sera parti. Le dimanche approchait, et l'homme de Dieu voulut rassembler tout le peuple à l'église par un édit de l’évêque, et, le jour venu, comme on se trouvait réuni en foule à, l'église, au milieu de la messe solennelle, Bernard monte au jubé accompagné des évêques de Chartres et de Nantes, Geoffroy et Brictius, et ordonne à tous les assistants de tenir des cierges allumés pendant qu'il va leur parler: il en prend un aussi lui-même. ainsi que les évêques et le clergé qui étaient avec lui, et il découvre publiquement l'audace inouïe du démon, et dénonce cet esprit de fornication, qui se répandait en si horribles souillures en dépit même de sa nature, et il l'anathématise d'un commun accord avec tous les fidèles présents; en même temps il lui interdit, au nom de Jésus-Christ, d'oser désormais se permettre de semblables excès envers quelque femme que ce soit. On éteignit ensuite les cierges sacramentels et à partir de ce jour, s'éteignit aussi la puissance du diable; la femme communia après s'être confessée et jamais depuis lors le démon ne se montra à elle; il s'était enfui, chassé sans retour.

36. Après cela, l'abbé et le légat du saint-siège entrèrent en Aquitaine. Cependant, Gérard, avec l'assentiment du comte, s'était mis en possession de l'archevêché de Bordeaux, et se trouvait ainsi, en même temps, à la tête des deux Églises de Bordeaux et d'Angoulême. Mais, à mesure que l'argent dont il avait payé ses partisans s'épuisait dans leurs mains, et que la vérité était connue davantage, les subsides des princes se détournaient de lui, et ceux-ci craignaient d’être les soutiens de la perfidie. Il demeurait donc seulement dans les endroits où il se croyait plus en sûreté et il ne se rendait plus aussi facilement aux assemblées publiques. Mais reprenons en quelques mots les choses de plus haut. Dès que le bruit se répandit que ce Gérard tramait quelque chose contre l'Église de Dieu, le Pape Innocent, qui était encore en Gaule à ce moment-là, envoya notre abbé de Clairvaux et Josselin, le vénérable évêque de Soissons, qui se rendirent à Poitiers pour s'aboucher tant avec Gérard qu'avec ledit prince d'Aquitaine. Mais l'évêque d'Angoulême, après avoir fait partager son sentiment au comte, se mit avec impudence à décocher des traits mordants contre l'Église catholique dont il se séparait, et à refuser à Innocent l'obéissance qu'il avait commencé par lui promettre. Il proclame Anaclet, son élu à lui, le plus digne des deux, déclare ceux qui ne se soumettent point à son obédience dans l'erreur, et les appelle acéphales. Aussi, arriva-t-il, à partir de ce moment-là, que les clercs animés d’une vraie fureur, qui leur mit les armes à la main, se ruèrent publiquement, sur les catholiques et les persécutèrent. Cependant, avant qu'ils se fussent ainsi retranchés eux-mêmes de l'unité, le saint abbé avait offert le sacrifice de la messe à Dieu. dans leur église. Quand il fut parti, le doyen de cette église vint briser avec impiété, sinon avec impunité, l'autel sur lequel Bernard avait célébré les mystères divins. Peu de temps après, ce doyen fut frappé de Dieu, et, au moment où il rendit l'âme, il vit la maison où il expirait pleine de démons, et, tout en criant qu'il était étranglé par le démon, il demandait un couteau aux assistants pour se le plonger dans le cou et en retirer le diable et revenir à la vie. Mais le démon à qui il avait été livré, le fit expirer an moment où il prononçait ces paroles, et plongea son âme pestilente dans l'enfer. Un archiprêtre qui avait annoncé le synode de Pierre, l’évêque intrus de Poitiers, fut également saisi du démon sous les yeux même de ceux qu'il invitait à cette assemblée perfide. Il y en eut beaucoup d'autres encore, de ceux. qui se montrèrent les plus dévoués au schisme, sur qui la main de Dieu exerça une vengeance manifeste. C'est pour toutes ces choses et pour plusieurs autres semblables, que Gérard commençait à se sentir confondu, et, dans la crainte de s'entendre opposer des choses auxquelles il n'avait rien à répondre, évitait toute réunion publique.

37. Cependant, le comte fut informé par quelques hommes illustres, qui osaient s'approcher de sa personne, que l'abbé de Clairvaux, l'évêque de Chartres, d'autres évêques et des religieux lui demandaient une audience, dans l'intention de traiter avec lui de la pair de l'Église et de s’entendre sur les moyens de mettre un terme au mal. On lui fit comprendre qu'il ne pouvait se dispenser de recevoir des hommes de cette importance ; il pouvait se faire en effet, qu’en les écoutant, ce qui avait semblé difficile fût facile, et que ce qui avait paru impossible devint possible par un soudain retour. On se donne donc rendez-vous de part et d'autre à Parthenay. Les serviteurs de Dieu commencèrent par remontrer au comte, de plusieurs manières et à plusieurs titres, que la division de l'Église et l'obstination du schisme s'étaient abattues de ce côté-ci des Alpes sur la seule Aquitaine, comme un nuage qui portait la peste dans ses flancs; que l’Église est une, et que tout ce qui est en dehors d’elle ne peut que sombrer et périr au jugement de Dieu, comme il est arrivé à tout. ce qui était placé hors de l'arche de Noé. On rappela aussi l'exemple de Dathân et d'Abiron, que la terre a dévorés tout vivants en punition de leur schisme ( Num. XXVI), et que jamais Dieu n'a manqué de punir un péché comme celui-là. En entendant cela, le comte obéissant en partie à de sage conseils, répondit qu'il pourrait consentir à reconnaître innocent pour pape, mais que pour ce qui était de rétablir sur leurs sièges les évêques qu'il en avait chassés, il n'y avait point de considération qui pût le décider à le faire, attendu qu’ils l'avaient offensé de manière à ce qu'il ne l’oubliât jamais, et que lui-même avait fait le serment de ne point recevoir leur paix. On parlementa encore longtemps par messagers; mais, pendant que de part et d'autre on en était aux paroles, l'homme de Dieu avait recours de son côté à des armes plus efficaces, et se rendait à l'autel pour y prier et y offrir le saint sacrifice. Tous ceux à qui il était permis d’assister aux saints mystères étaient entrés dans l'église, le comte se tenait à la porte.

38. La consécration terminée, la paix donnée et portée au peuple, l'homme de Dieu, ne se conduisant plus en simple mortel, dépose le corps du Seigneur sur la patène et le prend avec lui, et, la face en feu, les yeux en flamme, il sort de l'église, non plus la prière, mais la menace aux lèvres, et adresse ces terribles paroles au duc : « Nous vous avons adressé des prières, et vous nous avez méprisé. Dans une autre rencontre que nous avons eue avec vous, les serviteurs de Dieu rassemblés en grand nombre devant vous, vous ont fait entendre leurs supplications, et vous n'en avez point tenu compte. Voici maintenant le fils même de la Vierge, Notre-Seigneur, le chef de l'Église que vous persécutez, qui vient à vous. Voici dans nies mains votre juge, celui au nom de qui tout genou fléchit dans le ciel, sur la terre et dans les enfers; voici votre juge, dis-je, celui dans les mains de qui votre âme tombera un jour. N'aurez-vous pour lui aussi que du mépris, et ne tiendrez-vous pas plus de compte de lui que de ses serviteurs ? » Tous les assistants fondaient en larmes, et attendaient en priant l'issue de cette démarche. Tout le monde était en suspens et je ne sais quelle espérance on avait de quelque coup du ciel. Le comte en voyant venir à lui l'abbé dans un esprit de force, et porter dans les mains le très-saint corps de Notre-Seigneur, se sentit vivement impressionné; un froid glacial le paralyse, il tremble de tous ses membres, la crainte l'anéantit, il tombe presque fou à terre. Ses gens le relèvent, mais il tombe de nouveau la face coutre terre, sans pouvoir proférer une seule parole, ni lever les yeux sur personne; la salive lui coule sur la barbe, il pousse de profonds soupirs, il suffoque, on aurait dit un épileptique. Alors, l'homme de Dieu s'approchant de lui davantage et le touchant du pied pendant qu'il était étendu à terre, lui ordonne de se lever et de se tenir debout, afin d’entendre la sentence de Dieu. « L’évêque de Poitiers que vous avez chassé de son siège est là présent, allez faire votre réconciliation avec lui, scellez-la par le baiser de paix, et reconduisez-le sur son siège. Vous satisferez à Dieu, en lui rendant autant d'honneur que vous l'avez abreuvé d'humiliations; enfin, rappelez à l’union de la charité tous les peuples soumis à votre domination et qui maintenant sont déchirés par les divisions et les discordes. Soumettez-vous au pape innocent comme le fait l'Église entière, et obéissez comme les autres à ce pontife élu de Dieu même. » En entendant le saint parler ainsi, le comte se sentait vaincu par l'autorité du Saint-Esprit et par la présente des saints sacrements, et il n'osait ni ne pouvait répondre aussitôt il se rendit, reçut l'évêque de Poitiers au baiser de paix et le rétablit sur son siège à la joie de toute la ville, de la même main qu'il l'en avait fait descendre. Dans la suite, le saint abbé s'entretenant doucement et familièrement avec le comte, lui recommanda d’un ton paternel de ne plus se laisser aller désormais à ces excès impies et téméraires, de ne point rendre nulle par de si grands forfaits la patience de Dieu, et de ne plus violer en quoi que ce fût la paix qui venait de se faire.

39. Toute l'Église d'Aquitaine était pacifiée, Gérard seul persévérait dans le mal. Mais peu après, le jour de colère se leva pour lui, et il mourut misérablement dans la démence. Et, comme l'a dit l'Écriture: « Il y a un péché qui va à la mort, ce n'est pas pour ce péché-là que je dis qu'il faut prier (I Joan. V, 16). » Cet homme mourut subitement dans son impénitence, sans confession, sans viatique, et remit ainsi son âme au sortir de son corps, entre les mains de celui dont il avait été le ministre jusqu'à la fin. Ses neveux, qu'il avait comblés des honneurs ecclésiastiques, trouvère son corps étendu mort dans son lit; il était énormément enflé. Ils l'inhumèrent dans une basilique: mais dans la suite, Geoffroy, évêque de Chartres et légat du Saint-Siège, le fit exhumer et jeter ailleurs. Quant à neveux, ils furent aussi chassés de cette église. Dans la suite, toute cette race et ses rejetons se virent ainsi coupés par le pied, et, dispersés par l’exil en différents pays, ils allèrent porter partout les plaintes et les gémissements que leur arrachait un pareil jugement. Le schisme de Gérard étant réduit en cendres, et tout le mal qu'il faisait ayant ainsi disparu, l'homme de Dieu reprit avec bonheur le chemin de Clairvaux. Tous les religieux accoururent au devant de lui et se précipitèrent à ses pieds, en rendant grâce à Dieu d'avoir donné une bonne fin à d'excellents commencements, et d'avoir élevé et glorifié en tous lieux l'humilité de son serviteur.

40. L'homme de Dieu, après quelques jours de repos, s'occupa d'autres affaires et, retiré dans une petite cabane faite avec des rinceaux de pois, il vaqua seul à la méditation et à la pensée de Dieu. Mais voilà que tout à coup son humble retraite, comme une autre étable du Seigneur, retentit de chants d'amour, et se remplit de festins de noces. Il lève les yeux, et il est saisi d'étonnement en voyant que l'Époux qui est le plus beau des enfants des hommes et que les anges même brûlent du désir de contempler, s'est épris d'amour pour une femme au teint hâlé , à la peau brûlée par le soleil, et qu'il lui prodigue des louanges au point de dire qu'elle est toute belle, et qu'il n'y a point une seule tache en elle. Il voit aussi avec étonnement que cette épouse languit également d'amour et il se demande quel est cet amour de femme, dont les baisers sont plus doux que le vin, et tels que l'âme soupire avec impatience après eux brûle du désir de s'y désaltérer. Mais si l'Époux la comble de louange toutefois il ne se livre pas tout à fait à elle et il ne va point jusqu'à combler entièrement ses désirs. Il se fait chercher quelquefois sans se laisser trouver par elle, et quand elle l'a trouvé après bien des pas et des démarches, il lui permet de l'étreindre pour ne plus le laisser aller. Pendant longtemps il répandit son âme dans ces méditations. Il fit de nombreux commentaires sur ce sujet, et chacun peut voir bien clairement en les lisant, car il a rempli des corbeilles d'écriture des restes de ces repas délicieux, quels progrès il faisait à cette table où il s'asseyait tous les jours et quel profit nous en tirions nous-mêmes.

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CHAPITRE VII. Cause du schisme de Rome. Succès de saint Bernard auprès de Roger, roi de Sicile.

41. Cependant des lettres apostoliques appellent l'homme de Dieu à Rome et les cardinaux le supplient de venir en aide à l'Église au milieu de ses épreuves. Il interrompit ses études et ne les reprit plus dans la suite qu'à différents intervalles. Il n'avait aucun repos, il priait où il méditait, il lisait ou prêchait. Voyant donc que toute excuse de sa part était inutile, — et qu'il lui fallait obéir aux ordres qu'il recevait, — il appelle auprès de lui les frères de beaucoup d'endroits à la fois, et, après de longs et profonds soupirs, il leur adresse la parole en ces termes. « Vous voyez, mes frères, dans quelles tribulations se trouve l'Église. Le parti de Pierre de Léon, grâce à Dieu, est anéanti en Italie et en Aquitaine, on ne petit pas dire qu'il enfante, il a avorté. Les fauteurs du schisme sont dispersés dans toutes ces contrées. A Rome, la majeure partie de la noblesse, tient pour Innocent, et une foule de fidèles sont pour lui. Mais la crainte d'être en butte aux attaques d'une multitude audacieuse les empêche de faire adhésion publique au parti d'Innocent. Pierre a pour partisans des hommes perdus. qu'il a achetés à prix d'argent, et, maître des lieux qu'il occupe, il rappelle non la foi de Simon Pierre, mais les prestiges de Simon le Magicien. L'occident entier maintenant est soumis, il n'y a plus de lutte que contre un seul peuple. Priez et veillez et Jéricho s'écroulera; si vous levez les mains vers Dieu avec Moïse, Amalec sera vaincu et prendra la fuite. Josué combat et, afin de prolonger le jour assez longtemps pour la victoire, il ordonne au soleil, au lieu de le prier, de s'arrêter, et sa foi mérite d'un côté que le soleil lui obéisse, et de l'autre que l'ennemi taillé en pièces lui laisse la victoire entre les mains. Pendant que nous combattrons, de votre côté, venez à notre aide et implorez le secours du ciel par vos prières. Faites ce que vous faites et restez au poste que vous occupez. Et, quand même votre conscience ne vous reprocherait rien, ne vous regardez point comme étant justes pour cela : c'est à Dieu seul qui justifie, qu'il appartient de juger, et les hommes les plus parfaits ignorent la sévérité des jugements de Dieu. Ne vous mettez pas beaucoup en peine da jugement des hommes et, sans vous arrêter à leur jugement non plus qu'au vôtre, tenez-vous si bien dans la crainte de Dieu que vous n'osiez vous élever vous-mêmes jusqu'à juger les autres, ou descendre à des bagatelles dans la préoccupation du jugement que les autres portent de vous. Enfin, après avoir fait chacun ce qui vous regarde, réputez-vous des serviteurs inutiles. Pour nous, nous devons aller là où l'obéissance nous appelle; quant à cette maison de frères et à votre garde, nous les remettons et les abandonnons, avec une grande confiance, dans les mains de celui pour qui nous acceptons cette fatigue. »

42. Ayant ainsi parlé, il les bénit et s'éloigna d'eux, en les laissant dans les larmes. Partout, dans son voyage, il fut reçu avec de grandes démonstrations de respect, et il arriva ainsi à Rome. Le seigneur pape et ses frères ressentirent une grande joie à son arrivée. Après s'être entendu avec eux, l'abbé crut que pour le succès de son entreprise et eu égard l'état des choses, il devait procéder autrement qu'on ne l'avait fait ; ne plaçant donc ses espérances ni dans les chars de guerre ni dans le nombre de chevaux, il cherche à s'aboucher avec certaines personnes, et s'informe des ressources des adversaires et des partisans les plus zélés du parti de Pierre; il cherche s'ils ont été entraînés à ce parti par erreur, où si c'est par suite de leurs mauvaises dispositions qu'ils prolongent et font un si grand crime. Il s'aperçut que le clerc qui remplissait auprès de Pierre de Léon les fonctions de secrétaire n'était pas rassuré sur son état, qu'il comprenait son péché, mais n'osait revenir au bien, de peur que, frappé d'une tache indélébile, il ne fût toujours mal vu parmi les autres. Il préférait donc, en attendant, rester tel qu'il était, dans une condition qui avait quelques dehors honorables, que de se voir chassé des postes qu'il occupait, et exposé à la nécessité de mendier pour vivre. Quant à ceux qui étaient de la famille de Pierre, leur réponse était qu'on ne pourrait plus avoir confiance en eux, s'ils divisaient eux-mêmes leur propre famille et s'ils abandonnaient celui qui en état en même temps le chef et le seigneur. D'autres excusaient leur perfidie par le serment de fidélité qu'ils avaient fait, enfin il n'y avait dans ce parti-là personne qui s'y trouvât en une bonne conscience. Aussi, l'abbé leur disait-il hautement que « leur alliance impie et sacrilège, leurs conspirations profanes, condamnées par les lois et les canons, ne pouvaient être l'objet d'un serment obligatoire, attendu que les serments de la vérité ne doivent ni ne peuvent donner des forces au mensonge. Il faut être fou, disait-il, pour croire qu'on peut appuyer une chose illicite par la vertu du serment, quand, au contraire, toute convention contraire au bien, de quelque serment qu'elle soit sanctionnée, est nécessairement nulle, et le lien qu'elle établit rompu en vertu même de l'autorité de Dieu. » En entendant l'homme de Dieu tenir ces discours et d'autres semblables, tous les jours des partisans de Pierre le quittaient, et les liens qui. les retenaient les uns aux autres se rompaient. Pierre lui-même sentait son courage s'abattre, en voyant que son parti diminuait et que celui d'Innocent augmentait. L'argent lui manquait, il avait été obligé de réduire sa cour, et les ministères de sa maison étaient vides. Il ne voyait plus qu'à de rares intervalles quelque convive venir s'asseoir à sa table ; ses délices s'étaient changées en aliments donnés au peuple, la livrée de ses gens étaient fanée et tombait de vétusté, ses soudards — maigres et efflanqués — étaient criblés de dettes, sa maison avait une triste apparence, tout de ce côté annonçait une dissolution imminente.

43. Sur ces entrefaites, Roger, roi de Sicile, le seul prince qui refusât encore de reconnaître le pape Innocent, députe à ce dernier des messagers pour le prier de lui envoyer Aimery, son chancelier, et l'abbé de Clairvaux; il demandait, il est vrai en même temps à Pierre, de lui envoyer Pierre de Pise, avec le titre de légat a latere. il disait qu'il voulait connaître l'origine d'une division qui durait depuis trop longtemps, et se montrait décidé, une fois la vérité connue de lui, ou à revenir de son erreur ou à demeurer plus ferme que jamais dans son sentiment. Mais ce n'émit qu'une ruse de sa part; car il savait que Pierre de Pise était très éloquent et qu'il n'avait pas son pareil pour la connaissance des lois et des canons, et il pensait que, dans mue assemblée publique, s'il venait à prendre la parole, il réussirait à écraser par son éloquence la simplicité de Bernard, et lui imposer silence par la force de sa parole et le poids de ses raisons. Bref, les deux partis se réunirent à Salerne. Mais la vengeance du ciel avait déjà agi, et prévenu les conséquences d'une machination si criminelle. En effet, comme il tenait une armée innombrable prête à marcher contre le duc Rannouphe, il mit ses troupes en campagne, mais, à la vue du duc qui marchait résolument contre lui, Roger fut saisi de frayeur et prit la fuite, son armée fut taillée en pièces ou mise en déroute, pillée et massacrée; une multitude sans nombre de soldats furent pris ou tués, et, sans le vouloir, il augment les richesses du duc et sa gloire. Or tout cela lui avait été prédit par l'homme de Dieu, car, étant arrivé le premier de ceux que le roi avait mandés auprès de lui, il l'avait rejoint dans son camp, et il avait empêché pendant plusieurs jours que les deux armées qui étaient en présence n'en vinssent aux mains, et il avait dit au roi, que s'il engageait le combat il serait vaincu et honteusement mis en fuite. Mais enfin comme le roi avait reçu des renforts très-considérables, et qu'il ignorait que, l'issue de la guerre ne dépendait point du nombre des combattants, il ne voulut pas écouter davantage le saint homme de Dieu, qui ne lui faisait entendre que des paroles de paix.

44. D'un autre côté il avait encouragé le duc Baunoulphe et ses troupes, qui étaient une armée catholique, et leur avait promis la victoire et le triomphe, comme il avait annoncé au roi Roger sa défaite. S'étant donc retiré dans une petite ferme du voisinage, où il vaquait à la prière, il entend tout à coup les cris tant de ceux qui fuyaient, que de ceux qui poursuivaient les fuyards. Car le duc Rannoulphe passait tout près de là à la poursuite de l'armée du roi qui était en déroute. Un des religieux qui étaient avec Bernard sortit et rencontra un soldat à qui il demanda ce qui était arrivé. Celui-ci, en homme qui savait son Ecriture-sainte, lui répondit : « J'ai vu l'impie extrêmement élevé, il égalait même les cèdres du Liban en hauteur : je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus (Psalm. XXXVI, 37). » A peine avait-il achevé ces mots, due le duc vint à passer et en apercevant un religieux, quoiqu'il fût sous les armes, il descend de cheval, se prosterne à ses pieds et s'écrie: « Je rends grâce à Dieu et à sou fidèle serviteur, car ce n'est pas à nos forces mais à sa foi que nous devons cette victoire. » Puis, remontant à cheval, il continue la poursuite des ennemis.

45. Toutefois, ce châtiment du ciel ne corrigea point l'esprit du roi, et 1a tempête due l'orgueil de son âme perverse avait soulevée ne s'apaisa point pour cela. Au contraire, ayant rallié ceux des siens qui avaient échappé par la fuite, il feignit d'être satisfait, il se montra au milieu d'un appareil royal, et, entouré d'une cour nombreuse, il fit venir devant lui les représentants de deux partis qu'il avait mandés. Après avoir mis Pierre de Pise au courant de tout, et avoir enflammé son zèle par l'appas de nombreuses promesses, il lui ordonna d'exposer les raisons de son parti. Pierre entreprit donc d'abord de prouver que l'élection de son maître était canonique, et cita une foule de textes de canons et de lois à l'appui de son dire. Quant à l'homme de Dieu, comme il comprenait que le royaume de Dieu n'est pas dans le beau langage mais dans la vertu, il s'exprima ainsi : « Je sais bien, Pierre, que, vous êtes un homme sage et lettré; mais combien je regrette que ce ne soit ni le meilleur parti, ni les meilleures affaires qui vous aient décidé! Plût au ciel que vous vous fussiez établi l'avocat de la cause la plus juste et la plus heureuse! Sans doute alors il n'est pas d'éloquence qui pût tenir contre vous, quand vous auriez appuyé votre sentiment sur de bonnes raisons. Pour moi, qui ne connais que les champs, et qui suis beaucoup moins habitué à manier les arguments des hommes de loi que le hoyau, je n'aurais qu'à garder le silence qui convient à ma profession. Mais à présent la charité me force à élever la voix, parce que un Pierre de Léon déchire, lacère de ses mains la tunique du Seigneur que, le Seigneur lui-même le voulant ainsi, ni le païen au jour de la passion, ni le juif lui-même n'ont osé mettre en pièces. Il n'y a qu'une foi, qu'un Seigneur, qu'un baptême, et je ne connais ni deux seigneurs, ni une double foi, ni un double baptême. Et, pour reprendre les choses dès les anciens temps. il n'y eut qu'une seule arche aux jours du déluge; dans cette arche il n'y eut que huit âmes de sauvées pendant que toutes les autres périssaient, ainsi que tout ce qui se trouvait hors de l'arche. Or, il n'y a personne qui ne sache que l'arche de Noé est l'image de l'Eglise. Or, on vient de construire une seconde arche, et, comme il y en a deux maintenant, il s'en suit que l'une des deux est la mauvaise et doit périr dans les flots. Si donc l'arche de Pierre est l'arche de Dieu, il s'ensuit que l'arche d'Innocent est destinée à périr. Mais alors on verra donc périr l'Eglise d'Orient tout entière et celle d'Occident avec elle. On verra périr la France et la Germanie; les Espagnols et les Anglais, avec tous les royaumes de barbarie, vont donc sombrer au sein de la mer. Les Camaldules et les Chartreux, les religieux de Cluny et ceux de Grandmont, ceux de Cîteaux et ceux de Prémontré, et une foule innombrable d'autres congrégations de serviteurs et de servantes de Dieu n'ont donc plus d'autre espérance à avoir que celle d'être entraînés ensemble par un coup de vent au fond de l'abîme. La mer attend pour les dévorer les évêques et les abbés, et tous les autres princes de l'Église qui vont s'enfoncer dans son sein avec une meule de moulin au cou. De tous les princes du monde il n'y a que Roger qui sera entré dans l’arche de Pierre, que lui qui sera sauvé quand tous les autres périront! A Dieu ne plaise que la religion du monde entier périsse et que l'ambition de Pierre, dont la vie est connue de tout le monde, entre dans le royaume des cieux. »

46. A ces mots, ceux qui se trouvaient présents à l'entretien, ne pouvant plus se contenir davantage, anathématisèrent la vie et la cause de Pierre. L'abbé prit alors la main de Pierre de Pise, le fit lever, se leva avec lui, et lui dit : «Si vous m'en croyez, nous entrerons ensemble dans l'arche la plus sûre. » Puis, comme il en avait conçu depuis longtemps la pensée dans son âme, il lui prodigua des avis salutaires, et, avec la grâce de Dieu, il lui persuada d'aller se réconcilier avec le pape Innocent, dès qu'il sera de retour à Rome. On leva la séance, mais le roi ne voulut pas encore se. rendre, parce qu'il s'était emparé, avec avidité, d'un patrimoine de saint Pierre très-considérable, situé dans la province de Casinum et dans celle de Bénévent, et il pensait, en temporisant, pouvoir extorquer aux Romains, quelques privilèges qui lui permissent d'affermir, pour la suite, sa possession sur le droit. Voilà comment Hérode vit le Sauveur et le méprisa et n'eut que des dédains pour lui présent quand il avait désiré le voir lorsqu'il était absent. Voilà comment le Dieu tout-puissant a donné aux hommes l'éclat qu'il tenait de son père, et comment il couvre de confusion ceux qui le méprisent et élève bien haut ceux qui s'humilient. Il y avait alors à Salerne un malade d'une noble extraction, bien connu à Salerne, dont l'état était désespéré de tous les médecins, et l'en sait que c'est dans cette ville surtout que l'étude et l'art de la médecine sont en grand renom; or, pendant une nuit, il eut en songe une apparition qui lui apprit qu'il venait d'arriver à Salerne un saint, puissant en guérisons miraculeuses, et lui ordonna de le chercher et de boire de l'eau. dans laquelle il se serait lavé les mains. Il chercha ce saint personnage, il le trouva, il lui demanda de l'eau, en but et fut guéri. Le bruit s'en répandit dans toute la ville et parvint aux oreilles du roi et de ses courtisans. L'abbé revint à Rome, après s'être concilié la faveur de tout le monde; il n'y eut que le roi qui persista dans ses mauvaises dispositions. Quant à Pierre de Pise dont nous avons parlé plus haut, et à plusieurs autres encore, il les réconcilia avec l'Église et les fit entrer dans l'obédience du pape Innocent.

47. Le temps étant venu, où la malice de l'Amorrhéen étant comble, l'ange passait en brandissant le glaive et en frappant il épargnait les maisons sur le seuil desquelles se trouvait le sang de l'agneau; niais, arrivé à la maison de, Pierre de Léon, il ne la trouva point marquée du signe du salut. Il frappa donc ce malheureux, qui ne mourut pourtant pas sur le coup; il eut encore trois jours pour faire pénitence. Mais, ayant abusé de la patience de Dieu, il mourut en désespéré, dans son péché. On l'enterra sans pompe comme un malheureux, au milieu des ténèbres, et, jusqu'à ce jour, les catholiques ignorent en quel endroit on a déposé son corps. Toutefois, son parti établit un autre pape, Victor, après lui, moins pour perpétuer le schisme, que dans le but de se donner le temps d'attendre une occasion favorable pour faire sa réconciliation avec le pape Innocent, occasion que Jésus-Christ ne tarda pas beaucoup à faire naître par les mains de son serviteur. En effet, le ridicule pontife qui avait succédé à Pierre de Léon vint trouver l'homme de Dieu pendant la nuit, Bernard lui fit dépouiller les insignes du pontificat qu'il avait usurpés, et le conduisit ensuite aux pieds du seigneur innocent. Quand crla fut fait, toute la villa se laissa aller à des transports de joie, Innocent avait recouvré son Église, et le peuple de Rome révéra en lui son pasteur et son seigneur. L'abbé de Clairvaux est traité avec un respect extraordinaire, tous le regardent comme l'auteur de la paix, et lui donnent le nom de père de la patrie. Il ne peut sortir, qu'une troupe de nobles ne l'accompagne, le peuple l'acclame sur son passage, les danses marchent à sa suite, et tout le monde s'empresse à lui être agréable. Mais, lui, combien de temps supporta-t-il ces honneurs? Combien de temps jouit-il du repos après tant de fatigues ? Il n'en prit même pas un jour pour une année de travail. Une fois le calme et la pais rétablis, c'est à peine si on put le retenir cinq jours encore, après sept années et plus de peines passées à raccommoder les déchirements du schisme. Quand il partit, Rome entière se précipita sur ses pas : le clergé lui fit la conduite, le peuple l'entourait et la noblesse l'accompagnait. Son départ fut un deuil général, parce qu'il était l'objet de l'affection de toute le monde. — On pleurait derrière lui, on lui demandait sa bénédiction, et on se recommandait avec tonte la dévotion possible à ses prières.

48. Ainsi donc, la pais étant consolidée, l'homme de Dieu prit congé d'Innocent et partit de Rome; son retour causa une joie immense aux siens, qui le reçurent avec dévotion et actions de grâces. Cependant, à Rome, Innocent règle tout avec plein pouvoir. On vient de toutes parts visiter la ville éternelle ; les uns y viennent conduits par les affaires, les autres pour y partager la joie commune. On fait des processions solennelles d'une église à l'autre, et, depuis qu'on amis bas les armes, le peuple entier accourt pour entendre la parole de Dieu; aussi ne tarde-t-on pas à revoir régner l'opulence dans cette villa ait la misère avait été si grande, la pais ramène et fait revenir ce que la discorde avait éloigné. On laboure les plaines qui avaient été abandonnées, on fertilise les déserts, chacun a sa vigne et son figuier à l'ombre desquels il se repose. On n'entend plus le pas des patrouilles de nuit, les portes restent ouvertes, la crainte ne règne plus nulle part. Avec le temps, Innocent relève les églises de leurs ruines, rappelle les exilés, rétablit les anciennes servitudes des églises, et rend à ceux qui en avaient été chassés leurs colonies dévastées, puis il ajoute à tout cela des dons en rapport avec les besoins. Il établit un monastère aux Trois-Fontaines (a), en l'honneur du saint martyr Anastase; il existait bien auparavant, mais à cette époque il ne s'y trouvait plus de communauté réunie. Le pape fit donc construire des cellules monacales, réforma la communauté et lui assigna pour la faire subsister des maisons des champs et; des vignes, puis il demanda à l'abbé de Clairvaux de lui envoyer quelques nus de sus religieux, ce qu'il obtint. En effet l'abbé de Clairvaux lui envoya Bernard, qui avait été vidame de l'Église de Pise, et plusieurs religieux pour servir le Seigneur sous sa conduite et selon la régie de saint Benoit. Cette colonie prospéra rapidement et, par l'adjonction

a Honorius I avait été élevé dans un monastère dans cet endroit en 626.

de plusieurs hommes du pays, elle vit le nombre de ses membres s'accroître; de bons pâturages ne tardèrent pas à y faire régner une grande aisance.

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CHAPITRE VIII. Prélats donnés à l'Église par l'abbaye de Clairvaux, piété, insigne du comte de Thibaut, ses tribulations, elles sont grandes.

49. De retour chez lui, le saint abbé reprit son cher épithalame. En même temps, des religieux, attirés par la bonne odeur de sainteté que. répand partout la maison de Clairvaux, se sentent portés dans tout le pays à fonder de nouveaux monastères. Ceux qui sont déjà fondés et établis se soumettent; là Clairvaux et embrassent son genre de vie plus sévère. En même temps, les villes épiscopales de diverses contrées envient le bonheur d'avoir des évêques tirés de cet ordre. Au premier rang on peut citer Reine même, qui en reçut un souverain. pontife, Palestrine en eut un évêque plein de modestie, nommé Étienne; Ostie, un grand homme, nommé Hugues. La Cour de Rome. compta deux de ses membres tirés de la même source, Henri et Bernard, l'un cardinal diacre et l'autre cardinal prêtre. Près de Ronce, le siège de Nepa refleurit sous Humbert. En Toscane, on vit briller une des grandes lumières de l'Église, Baudoin, évêque de Pise, son pays natal, dont il fit la gloire. En deça des Alpes, Lausanne eut Amédée pour évoque, Lyon eut Garin; Langres, Geoffroy; Autun, Alain; Nantas, Bernard; Beauvais, Henri; Tournai, Giraud; Evreux, Henri. L'Irlande compta aussi deux évêques de cet ordre, deux évêques chrétiens de nom et de vie. En Allemagne, on vit, à Coire, Algot, évêque aussi vénérable pour sa sagesse que pour son âge et sa grâce. Toutes ces lumières titrent tirées de Clairvaux, pour aller briller de leur pur éclat dans les villes que nous venons de citer, et jeter un lustre admirable sur les fonctions épiscopales, car tous ces hommes devinrent des modèles de vie et de doctrine pour les autres et ne cessèrent de se montrer plein, d'humilité dans leur élévation.

50. A la mort du pape Innocent, Célestin et Luce se succédèrent rapidement dans la chaire de Pierre, qu'ils laissèrent à Bernard, que nous avons vu plus haut ordonné abbé de Saint-Anastase, et qui, devenu pape, prit le nom d'Eugène III. Une sédition s'étant élevée dans le peuple, il secoua sur les révoltés la poussière de ses pieds, s'éloigna d'eux et vint en France, attendre au sein de la paix que, après s’être mordus, déchirés et consumés les uns les autres, fatigués de leurs luttes continuelles, et abattus par le mal qu'ils se faisaient, ils regrettassent son absence et le rappelassent parmi eux. Dans l'intervalle il célébra un concile à Reims, fit une humble visite à Clairvaux, et donna aux pauvres religieux qui y étaient assemblés le spectacle de la pompe du pontificat romain. Tous admirèrent une aussi constante humilité dans un pareil degré d'élévation, et la force avec laquelle il conserva son premier genre de vie au comble des dignités, sachant allier, au dehors, l'éclat d'une grande humilité dans ses fonctions à la grandeur du rang, sans rien perdre de sa force au dedans. Il portait sur la peau une tunique de laine (a) et, ni le jour, ni la nuit, en marche ou au lit, il ne quittait la coule. Dans l'intérieur de ses appartements il portait toujours l'habit religieux, dehors il montrait qu'il était pape par sa mise et par ses moeurs, conciliant ainsi deux choses bien difficiles, la manière d'être de deux états bien différents dans un même homme. Les coussins dont il était entouré étaient recouverts de carreaux de broderie, son lit était couvert d'un couvre-pieds et entouré de rideaux de pourpre, mais, si on les écartait, on trouvait sous la laine des nattes et une paillasse. L'homme ne voit que le dehors, Dieu seul voit les cœurs, il avait donc soin que ce qu'il faisait fût également bien aux yeux des hommes et à ceux de Dieu. Il adressa la parole aux religieux, mais non point sans verser des larmes, et, entrecoupant ses discours de soupirs tirés du fond de son coeur, il les exhorta et les consola, il se montra parmi eux comme un frère et un compagnon, non point comme un seigneur ou un maître. Le nombre considérable de gens qui composaient sa suite ne lui permettant pas de demeurer plus longtemps à Clairvaux, il prit congé des frères et se sépara d'eux pour reprendre le chemin de l'Italie et retourner à Rome.

51. Le saint écrivit pour le même pape un livre d'une grande profondeur, où, après avoir passé en revue avec un très-grand soin et une grande pénétration les choses qui entourent le souverain pontife et celles qui sont placées au dessous de lui, il s'élève ensuite à celles qui sont au dessus de lui et parle de la nature divine, en termes tels qu'il semblerait qu'il a été ravi jusqu'au troisième ciel, où il aurait entendu un langage qu'il n'est pas donné à l'homme. de reproduire et vu le Roi de gloire dans toute sa splendeur. Parmi les choses qui sont autour du pontife et au-dessous de lui, il distingue le rapport des mœurs, l'égalité de la nature, la distance des offices, la considération des mérites, le discernement des honneurs et il recommande en chaque genre de se bien connaître soi-même. Parmi les choses qui sont au dessus de l'homme, il considère les cieux, non pas à la manière des anges qui sont constamment attachés à Dieu, mais à la manière dont un homme d'une âme pure et d'une conscience irréprochable peut toucher aux choses de Dieu, et que le sacerdoce temporel peut se rapprocher de la hiérarchie céleste. Car, s'il est constant que, dans la milice du ciel, il y a des esprits qui sont les princes des autres et qu'il y en a d'autres qui sont chargés d'un ministère, pour être délégués à différents offices au gré des puissances supérieures, que ceux qui sont plus près de Dieu reçoivent de sa bouche les choses qu'ils doivent signifier ou faire faire aux autres, et que l'homme exige qu'on respecte sa prééminence, il faut tout rapporter à l'honneur de la puissance suprême. En effet, si l'homme doit être soumis à l'homme et les esprits aux esprits, il faut à plus forte raison se soumettre à Dieu, de qui vient cette prélature et dont les leçons ont appris à l'homme non-seulement à se connaître, mais

a Admirez l’esprit religieux dans un souverain pontife; ce n'est pas une chemise, mais une tunique de laine qu'il porte sur la peau, et il ne quittait pas sa coule même au lit pendant la nuit. Il ne portait point le scapulaire, ce qui n'était pas permis alors, au témoignage de Herbert, dans le livre Il des Merveilles de Cîteaux, chapitre XXXV. On permit à saint Bernard, à cause de ses infirmités, de se servir de chemises et de bonnets de laine. Voir plus loin, Livre III, n. 5.

encore lui ont enseigné dans une certaine mesure les moyens d'arriver par la foi et l'espérance à la contemplation de Dieu. L'homme de Dieu, pour ne point perdre les inspirations qui lui venaient du ciel, les dictait ordinairement; quelquefois aussi il les écrivait sur des tablettes de cire — auxquelles il rendait leur miel et même un miel plus doux que celui qu'elles avaient renfermé d'abord — Il apaisait les différends qui s'élevaient entre les maisons religieuses, et, s'il arrivait à quelques membres du clergé de faire les uns contre les autres des appels hors de propos, il arrangeait tout avec de douces et bonnes paroles. Quelquefois aussi il prenait le ton sévère de la réprimande et ramenait ainsi le calme, apaisait les tempêtes, en sorte que ceux qui dans le principe étaient venus à lui pleins d'animation, la bile allumée et la menace à la bouche, s'en retournaient tout pacifiques.

52. On vit entre autres grands personnages, le comté Thibaut s'attacher à lui et lui témoigner son affection par des œuvres, car il consacra au service de Clairvaux sa personne et ses biens, remit son âme entre les mains de l'abbé, et descendant du rang princier il se montra, non le maître mais le compagnon des serviteurs de Dieu, au point d'obéir à tout ce que les derniers même de cette maison demandaient de lui. Il achetait donc des fonds de terre, construisait des maisons, fournissait aux dépenses des nouvelles abbayes et semait l'argent partout où les religieux jetaient de nouvelles racines. Il ne se contenta pas comme Salomon à Jérusalem d'élever une seule maison à Dieu, mais partout où des membres de cette congrégation s'établissaient, il avait soin de pourvoir à leurs besoins; il lui semblait que c'était à Jésus-Christ même, présent sur la terre, qu'il donnait une demeure. il s'était même mis à la discrétion de l'homme de Dieu, qui n'avait qu'un mot à dire pour qu'il fournit à quiconque en avait besoin les ressources nécessaires pour les œuvres de Dieu. Aussi l'abbé, en voyant les bonnes dispositions de son coeur, enflammait sa piété : il s'efforça de le rendre particulièrement favorable aux domestiques de la foi, lui conseilla d'élever des temples immortels et de dispenser si bien ses aumônes, qu'elles produisissent de nouvelles ressources pour en faire d'autres, comme si elles renaissaient d'elles-mêmes. Ensuite, il lui apprit à venir charitablement en aide par tous les moyens possibles à ces pauvres que les aiguillons de la pauvreté, comme des guêpes piquantes, forçaient à se répandre çà et là il l'engagea à procurer aux uns des vêtements, et aux autres de quoi subsister; il lui donna la pensée de visiter par lui-même les hôpitaux et de ne point craindre la vue de la souffrance, car il y avait pour lui un double mérite à la voir et à la secourir, à consoler les malades et à les rendre à la santé. Il lui apprit aussi à humilier l'oppresseur du pauvre, à défendre la veuve et l'orphelin , à compatir et à prêter aux malheureux, à régler ses paroles avec jugement, à pourvoir au repos de l'Église, et à comprendre que la raison du glaive était la moindre prérogative de son rang, dont la plus belle était l'obligation, à cause de son titre de prince, de travailler à honorer les bons et à punir les méchants.

53. C'est en écoutant ces avis salutaires, et beaucoup d'autres du même genre, que ce prince raisonnable remplaça le luxe de sa cour et le faste de la grandeur par l'humilité et la simplicité. Personne n'osait en sa présence dire ou faire quelque chose qui ne fût pas convenable; au contraire, tous ses gens cherchant à lui faire leur cour par ce moyen, s'évertuaient à faire, soit par calcul, soit de bon coeur, tout ce qu'ils savaient de nature à plaire à leur seigneur. Aussi, amenaient-ils auprès de sa personne, pour lui parler familièrement, des pauvres victimes de la calomnie; s'il y avait quelques malades étendus dans les places publiques , ils allaient l'en informer, ils lui faisaient connaître tous ceux qui se trouvaient dans l'infortune ou la misère, et lui, de son côté, se montrait heureux de l'occasion qui lui était donnée de faire des oeuvres de charité, et il comblait de ses bienfaits d'une manière toute particulière ceux qu'il voyait plus portés à ces sortes de choses. — Comme l'homme de Dieu ne voulut jamais permettre qu'aucun de ses religieux habitât à la cour de ce prince, même pour y travailler à cette sorte de bien, — le comte avait préposé à ses aumônes deux religieux de l'ordre de Prémontré, qui avaient pour emploi de parcourir les castels et les bourgs où il habitait, et de porter aux lépreux. et aux malades de ces endroits, tant qu'il y restait., de. grandes quantités d'aliments pris sur sa propre table, pour leur redonner des forces. Il faisait aussi par leurs mains aux autres pauvres des aumônes abondantes et proportionnées à chacun, soit en vivres, soit en vêtements. Pour cela il leur donna, dans son propre palais, une telle autorité, qu'ils pouvaient ordonner ce qu'ils voulaient à ceux de ses gens qui étaient chargés de la cave, de la boulangerie, de la cuisine, et d'autres emplois, et prendre eux-mêmes ce qu'ils jugeaient à propos. Personne n'aurait osé les empêcher de faire ce qu'ils voulaient, ni faire entendre an comte qu'il les trouvait un peu trop prodigues de son bien. D'ailleurs ces religieux étaient des hommes craignant Dieu et non moins désireux de plaire à Dieu qu'au comte; mais ils se seraient reproché de mettre eux-mêmes des bornes à la munificence du prince, quand il leur enjoignait lui-même de faire; pleinement la charité avec ses biens. Ils ne voulaient point non plus se montrer ingrats envers Dieu, en faisant les choses à demi, avec parcimonie, lorsque Dieu même voulait qu'ils fussent des administrateurs aussi larges qu'empressés et que la bonté du prince pouvait suffire à ces largesses. Ces deux religieux avaient encore pour emploi de veiller à la bonne réception des moines et des religieux, que diverses affaires pouvaient amener à la cour du prince, et de pourvoir à leurs besoins de l'office et du grenier du comte. Pendant les grands froids de l'Hiver, ils parcouraient la campagne avec des ballots d'effets et distribuaient aux pauvres habitants des villages des vêtements, des fourrures, des casaques de bure, des chaussures et même de la graisse de porc. Dans ce comté, il n'y avait point d'oeuvre de miséricorde qu'on ne fit, et tous les naufrages de la fortune trouvaient un refuge assuré dans ce port. Aux époques de famine, le comte ne vendait pas le blé au peuple comme un autre Pharaon, et n'achetait point au prix des vivres qu'il cédait la liberté de l'Égypte, pour la réduire en servitude, mais, sur les conseils du saint, du divin abbé, qui était pour lui un autre Joseph, il, ouvrait ses greniers ans pauvres pour rien; il n'enlevait donc point au peuple l'argent qu'il avait, il n'avait pas recours à la ruse pour profiter de sa détresse, et, après avoir accaparé toute la fortune publique, il n'accumulait point clans la terre ses trésors particuliers. Au contraire, il aimait bien mieux se faire des trésors dans le ciel, par ses inépuisables largesses et ses distributions empressées de secours en argent et en nature.

54. Toutefois, cet homme dont toutes les aspirations étaient pour le ciel, ne fut pas épargné par les épreuves; il en eut même une bien grande et bien horrible. Le roi de France et les grands du royaume vinrent l'attaquer ; tout le pays fut ému et dans la consternation. On aurait dit que Dieu était irrité contre lui, tant les envahisseurs de ses états promenèrent presque partout le ravage et l'incendie. L'armée, du roi se répandit dans tout le pays et sema la dévastation partout sur son passage. Il n'était pas sûr pour le comte de tenter d'opposer quelque résistance, ou d'arrêter la marche des envahisseur, car ses propres sujets, ou l'avaient abandonné et s'étaient ouvertement déclarés contre lui, ou n'étaient demeurés auprès de lui que pour lui tendre des piéges, plutôt que pour le défendre. De tous côtés, il n'y avait pour lui que des embûches également à craindre; car il ne pouvait pourvoir à sa sûreté chez lui, ni à ce que demandaient les circonstances au dehors, attendu qu'il ne savait pas sur qui compter, et qu'il ne redoutait pas moins la perfidie des transfuges que la duplicité de ses propres gens. Au milieu de ces angoisses, il se tourna vers le Seigneur et chercha du secours au ciel. Il manda donc auprès de lui l'homme de Dieu, à qui surtout il aimait à demander conseil, et, plein d'espérance en la miséricorde de Dieu, il recul du saint cette réponse: « Dieu châtie le fils qu'il accueille (Prov. III, 12 ), et ces châtiments purifient ou éprouvent l'âme. Job fut plus glorieux sur son fumier (Job. II), qu'il ne l'aurait été sur un trône, plein de santé et environné d'une troupe de gardes. Le Saint lui montra comment Salomon devint pécheur au sein du repos, et comment il abusa du bien de la paix pour tomber dans le vice, tandis que David, son père, poursuivi par son fils Absalon et par Israël tout entier soulevé contre lui, était demeuré dans la grâce de Dieu. Il lui rappela aussi que Satan avait souffleté l'Apôtre et que ce dernier, en demeurant inébranlable dans l'épreuve, mérita d'entendre ces paroles, la force se perfectionne dans la faiblesse, car la prospérité anoblit l'homme et l'adversité le fait mettre sur ses gardes. »

55. En entendant ce langage, le vénérable comte, poussé par un mouvement de magnificence, se fit apporter aussitôt deus vases d'or d'un poids considérable et d'un travail admirable, où l'on voyait enchâssées des pierres précieuses du plus grand pris. Son oncle, le roi d'Angleterre, Henri, avait coutume de les faire déposer devant lui sur sa table, pour donner une idée de sa gloire et de ses richesses, le jour où il célébrait la fête de son couronnement. Déracinant de son coeur son attachement à ces objets, il fait retirer les pierres précieuses a de leur place, et briser les vases pour les vendre, avec la pensée d'élever au Seigneur, avec le prix qu'il en tirerait, des tabernacles qui fussent plus chers au cœur de Dieu que l'or et la topaze. Cependant, Amalech ne cessait point d'attaquer Israël, mais Moïse, les mains élevées au ciel, finit par obtenir la victoire; les ennemis se retirèrent, et le saint abbé, qui les suivait avec sollicitude, pendant que ses frères adressaient leurs vœux au Seigneur et pleuraient à la maison, se précipita au milieu des bataillons, et devint l'instrument de la réconciliation au milieu des fureurs déchaînées. Il invoqua le nom de Dieu; alors, la tempête se calma, la paix se rétablit entre le prince et le roi, et on vit refleurir la paix au visage serein, si longtemps regrettée.

a Peut-être s’agit-il ici des deux pierres précieuses que Suger avait achetées à deux abbés de l'ordre de Cîteaux, et dont il est parlé au livre de son Administration, chapitre XXXII. Le même auteur rapporte que le comte Thibaut fit présent de deux hyacinthes rouges à l'abbaye de Saint. Denis, pour le jour de la dédicace de l’église de ce monastère, ainsi qu'il est dit dans Duchesne, t. IV, page 366.

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