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VIE DE SAINT BERNARD ABBÉ DE CLAIRVAUX. LIVRE V. PAR GEOFFROY, MOINE DE CLAIRVAUX

CHAPITRE I. Saint Bernard rétablit la paix entre la ville de Metz et quelques princes voisins. Miracles qu'il fit à cette occasion.

CHAPITRE II. Mort du saint, très-Heureuse pour lui, mais bien triste pour ses frères.

CHAPITRE III. Diverses révélations arrivées après la mort du saint abbé.

CHAPITRE I. Saint Bernard rétablit la paix entre la ville de Metz et quelques princes voisins. Miracles qu'il fit à cette occasion.

1. Quand le Seigneur se disposait à donner à son bien-aimé serviteur Bernard, abbé de Clairvaux, le sommeil d'une pieuse mort auquel il aspirait depuis si longtemps, et à le faire entrer dans son propre repos, après tant de sueurs et de si nombreux travaux, on vit l'esprit se montrer en lui de plus en plus actif, à mesure que la chair affaiblie baissait davantage. Le saint homme, en effet, connaissant que le prix de la course qu'il était en train de fournir approchait, courait avec plus d'ardeur que de coutume, et, sentant que sa demeure terrestre marchait à une ruine imminente, il soupirait plus ardemment après la demeure du ciel, après cette habitation éternelle que Dieu seul a faite et à laquelle la main des hommes n'a point travaillé. La flamme de ce saint désir, ne pouvant se renfermer dans son coeur si pur, éclatait souvent au dehors par des signes certains, et ses paroles de feu décelaient vivement la violence de l'incendie qui dévorait son coeur; il en était de lui comme des animaux sacrés dont parle le prophète, dont s'élançaient des étincelles embrasées comme il en jaillit de l'airain en feu (Ezech. I, 7). Son corps étendu sur un petit lit était éprouvé par mille infirmités; mais son esprit n'en était ni moins libre ni moins puissant ; il s'exerçait, sans se laisser abattre, à toutes les choses (le Dieu, et, au milieu de ses plus grandes douleurs, il ne cessait de méditer ou de dicter sur quelque sujet sacré, de prier avec le plus tendre amour, et de prodiguer, avec le cèle le plus pieux, ses exhortations à ses religieux. Dans l'oblation de l'hostie du salut, qu'il omit à peine quelquefois de faire jusqu'à son dernier jour, son esprit seul, par sa vigueur, soutenait ses membres qui semblaient ne plus tenir ensemble, et il s'offrait ainsi lui-même comme une victime d'une agréable odeur, que Dieu devait avoir pour acceptable. C'est vers ce temps que, dans une lettre adressée à son oncle André, chevalier du Temple, que l'on regardait comme la plus grande colonne du royaume de Jérusalem, il lui disait entre autres choses: « Je m'affaiblis beaucoup et je ne crois pas que mon pèlerinage se continue désormais bien longtemps sur la terre (Epist, CCLXXXVIII, 2). »

2. Sur ces entrefaites, il survint une affaire qui nécessita l'envoi d'un religieux dans les contrées éloignées de l'Allemagne, pour y traiter de certaines choses. Ce fut le frère Henri qu'on chargea de cette mission ; c'était un religieux que, six ans auparavant, notre saint abbé avait ramené, avec plusieurs autres, du diocèse de Constance. Au moment de partir, ce frère redoutait les dangers d'un long voyage, car on était en hiver; mais, ce qu'il appréhendait plus que tout le reste, c'était que le saint abbé ne quittât cette terre avant qu'il fût lui-même de retour, et de se voir ainsi privé, par son éloignement, de sa dernière bénédiction. Bernard lui dit en le bénissant : « N'ayez aucune inquiétude, vous reviendrez sain et sauf, et vous me retrouverez encore, comme vous le désirez. » Il le renvoya donc tout consolé par ces paroles. Ce frère se mit donc en route, et, arrivé à Strasbourg, il traversait le fleuve que le froid avait fait prendre, quand tout à coup la glace se rompt sous les pieds de la mule qui le portait; il enfonce, et se voit entraîné sous la glace par la violence du courant. Que faire ainsi sous l'eau et enfermé sous la glace? Il se rappelle le souvenir de son saint abbé, et la promesse qu'il en a reçue, laquelle ne pouvait être vaine. En effet, à l'instant même, comme il nous l'a conté, il lui sembla voir le saint abbé se présenter à lui, et cette vue le pénétra, d'un si grand bien-être, qu'il ne sentit plus ni la violence du courant, ni le piquant du froid, ni la moindre difficulté à respirer, ni aucune autre incommodité, ni la moindre appréhension. Bientôt après, entraîné par une force toute divine, et sans qu'il s'aidât lui-même du moindre effort, il se trouva ramené contre le courant, à l'ouverture même du trou par où il était tombé dans l'eau ; alors, il s'accroche aux bords de la glace, soit de l'eau sans crainte, se tire de ce danger sans aucun mal, et revient sain et sauf de son voyage après avoir rempli sa mission; et, trouvant toutes choses à son retour comme le saint le lui avait promis, il en rendit à Dieu de vives actions de grâces. Aussi le voit-on encore aujourd'hui prier constamment avec d'autant plus de dévotion sur son tombeau, qu'il sait qu'il a été lui-même, par le mérite de Bernard, tiré d'un tombeau encore plus horrible que celui où il repose. Mais je ne veux point m'étendre en longs discours sur ce sujet. Que d'autres rapprochent de ces miracles, si cela leur plaît, les miracles d'autrefois, et disent que ce religieux n'a pas été moins miraculeusement sauvé du danger, que ne le fut le jeune Placide par notre père saint Benoît, que ceux mêmes qui ont vu ce religieux vomi par le fleuve glacé, le comparent à celui que la baleine a rejeté de son sein, pour nous, nous nous en tiendrons à ce court et simple récit.

3. Pendant que le saint abbé, dans son monastère de Clairvaux, étendis sur son modeste lit, terminait courageusement sa vie, une grande plaie vint affliger les habitants de Metz. Comme ils étaient sortis en nombre imposant contre les princes leurs voisins, par lesquels cette ville importante souffrait avec indignation de se voir molestée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, ils tombèrent en grand nombre aux mains d'une poignée d'ennemis. Enfermés entre les gorges de Froidmont, comme on les appelle, et la Moselle, et, se blessant mutuellement de leurs propres armes, ils virent, à ce qu'on dit, en moins d'une heure, plus de deux mille d'entre eux périr les uns par le fer, les autres clans les flots. Saisie d'une violente indignation, cette noble cité se préparait de toutes ses forces à tirer vengeance de l'ennemi, que d'un autre côté un butin abondant avait rendu plus fort, en même temps que le succès avait augmenté son audace. Toute la province se voyait menacée d'une dévastation certaine, lorsque leur vénérable métropolitain, Illin, archevêque de Trèves, le coeur brisé par les derniers événements, plein d'appréhension d'en voir bientôt de plus terribles encore, et, animé d'une pieuse sollicitude pour ses enfants, eut recours à l'unique refuge qui lui restait en pareille occurrence, et sollicita le secours de l'homme de Dieu. Etant donc venu à Clairvaux, il se prosterna avec une entière humilité aux pieds du saint abbé et de tous les religieux, en les priant et les suppliant de vouloir bien s'opposer à de si grands maux, auxquels personne autre ne semblait en état de mettre un terme. Le Seigneur, qui avait toujours dirigé les voies de son fidèle serviteur, et qui s'en était servi dans des circonstances difficiles, comme d'un excellent instrument, avait, peu de jours auparavant, donné quelque relâche aux souffrances corporelles de Bernard. C'est à cette époque que, répondant au vénérable Hugues, évêque d'Ostie, il lui disait . « On ne vous a rien dit de trop, j'ai été malade à la dernière extrémité; j'en suis revenu; mais je sens que je n'irai pas loin (Epist. CCCVII, 2.) » Il regardait cette vie mortelle plutôt comme une mort que comme une vie, et il se plaignait d'être rappelé non de la mort mais à la vie, quand il se sentait arraché au trépas quoiqu'il sentit bien que sa fin ne serait pas longtemps différée.

4. La divine Providence, qui tenait son âme dans ses mains et en disposait à son gré, disposa souvent les choses, à l'égard de notre saint, de manière que, à la grande admiration de tout le monde, toutes les fois que quelque circonstance importante l'exigeait, son esprit triomphait de tout, les forces même du corps lui revenaient et il supportait la fatigue mieux que les hommes les plus robustes. Mais une fois les choses terminées, il semblait revenir à son état naturel, et retombait dans ses nombreuses infirmités, en sorte que, rendu au repos, tout ce qu'il pouvait faire, et même à grand peine, c'était de vivre, lui qui, au milieu des occupations, ne connaissait point la défaillance. Dans cette dernière occasion, il fut si manifestement et si merveilleusement soutenu par une vertu d'en haut, qu'on aurait dit qu'il puisait des forces nouvelles dans la fatigue même. Or, au moment où les deux partis se tenaient campés chacun sur une rive de la Moselle, il arriva que le fidèle médiateur, les ayant priés tous les deux pour les amener à faire la paix, celui que le carnage qu'il avait fait des ennemis remplissait de fierté, refusait avec opiniâtreté d'accorder ce qu'on lui demandait. A la fin, tous ceux de ce parti se retirèrent comme s'ils étaient en proie aux furies, sans saluer l'homme de Dieu, et ne laissant plus à leurs adversaires aucun espoir de conclure la paix. Cependant, ce n'est pas par un sentiment de mépris, mais de respect pour le saint qu'if prirent ainsi le parti de la retraite; car ils craignaient, s'ils restaient là en présence du saint, qu'il ne réussit facilement à les toucher, quelque mal disposés qu'ils fussent: ils oubliaient en cela ce qu'il pouvait sur les absents même, par le moyen de celui qui n'est absent nulle part. Déjà la conférence se séparait dans une grande agitation, déjà même de part et d'autre on ne songeait plus qu'à en appeler aux armes, et on ne formait que de sinistres projets, quand l'homme de Dieu consola les frères qui l'avaient accompagné, en leur disant: « Ne vous troublez point, car la paix tant désirée se fera, quoique avec bien des difficultés. » Il leur apprit ensuite comment il le savait: « J'ai eu, leur dit-il, un songe où il me semblait que je célébrais la messe; en terminant la première oraison, je me souvins que le cantique des anges, Gloria in excelsis Deo, aurait dû la précéder, selon la coutume; je rougis, j'entonnai ce cantique que j'avais omis par oubli, et je le continuai jusqu'à latin avec vous. » Déjà la moitié de la nuit s'était écoulée, lorsque le saint homme reçut une députation chargée de lui témoigner le repentir des chefs dont il a été parlé plus haut. Alors, se tournant plein de joie vers les siens, il leur dit: « Vous voyez que nous devons nous préparer à chanter, selon la promesse qui m'en a été faite, le cantique de gloire et de paix. » Cependant, on rappelle les deux partis, et, pendant plusieurs jours, on traite de la paix, non sans désespérer souvent du succès, à cause des difficultés qui surgissaient des deux côtés. Mais ce qui consolait tout le monde, c'est qu'on savait que le saint abbé avait promis que certainement la paix se ferait. Le retard que la conclusion de cette paix éprouva, ne servit pas peu à ceux surtout qui, affligés de diverses maladies, venaient chercher auprès de Bernard des remèdes à leurs maux, et à ceux qui, en voyant le saint homme, en étaient édifiés clans leur foi. Leur concours était si grand, que toutes ces gens par leur multitude et leur importunité mettaient des empêchements presque insurmontables à ce qu'on pût conclure la paix. On finit par choisir une île située au milieu de la rivière, où des principaux personnages de chaque parti se rendirent en barque. Là, tout se conclut selon que le régla le fidèle arbitre, on se donna la main et le baiser de paix en signe de réconciliation.

5. De toutes les guérisons que Dieu opéra en cet endroit par les mains de son serviteur, la plus célèbre fut celle d'une femme qu'une cruelle maladie tourmentait depuis huit ans; tous ses membres étaient agités d'un violent tremblement et s'entrechoquaient dans des mouvements convulsifs. Au moment où il semblait que les plus grands obstacles s'élevaient contre la paix et avaient presque fait évanouir tout espoir de la voir se conclure, cette femme, dont tout le corps était agité par un grand tremblement, qui ne la rendait pas moins horrible à voir que digne de pitié, vint, par un effet de la permission de Dieu, trouver le serviteur de Dieu. Tout le monde accourut pour être témoin de ce qui allait se passer. Le serviteur de Dieu se mit en prière, et peu à peu, au vu de tout le monde, le tremblement s'apaisa, et cette femme infortunée revint incontinent à la santé. Cet événement remplit de tant d'admiration les coeurs mêmes les plus durs, que tous les assistants, se frappant la poitrine, furent environ une demi-heure à pousser des acclamations et à répandre des larmes. A la fin, l'empressement et le concours de tous ceux qui venaient se précipiter aux pieds du saint et baiser les traces de ses pas, furent tels, qu'il eût été presque étouffé par la foule, si les religieux ne l'eussent enlevé pour le placer dans une petite barque afin de l'éloigner un peu du rivage. Les chefs des deux partis s'approchèrent alors de lui, et comme il les suppliait, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de donner la paix à la ville de Metz, ils lui dirent en soupirant: « Il faut bien que nous écoutions favorablement un homme que nous voyons si aimé et si écouté de Dieu même. Et quand nous l'aurons écouté, nous devons faire beaucoup pour celui pour qui Dieu même a tout fait sous nos yeux. » A cela, le saint homme qui était toujours prêt à décliner avec juste raison une semblable gloire, répondait: « Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que le Très-Haut opère ces merveilles. »

6. Le même jour, par un miracle pareil et arrivé dans un moment non moins favorable, le Seigneur inclina vers la paix le coeur des gens de Metz. En effet, le saint étant entré dans leur ville, pressait vivement l'évêque et le peuple d'en venir à un accommodement. Mais le souvenir de l'échec qu'ils avaient subi leur était d'autant plus pénible qu'ils s'étaient vus dans la nécessité, malgré qu'ils en eussent. de céder à ceux à qui ils avaient espéré pouvoir résister assez vigoureusement. Dans ce moment même, une femme paralytique de la ville fut présentée au saint qui lui imposa les mains, pria pour elle, daigna même étendre sur elle le petit manteau dont il se servait, et, le donnant à tenir à l'évêque qui se trouvait près de lui, il se mit lui-même dessous avec cette femme et toucha ses membres affaiblis. A peine eut-il terminé sa prière et donné sa bénédiction, que cette femme se leva, et, à l'admiration générale, se mit à marcher dans les rangs do ceux qui l'avaient apportée sur son lit. Comme il était dans une petite barque, sur la Moselle, pour éviter d'être étouffé par la foule intolérable de ceux qui accouraient de toutes parts, un de ceux qui voulaient être guéris de la cécité, criait sur la rive qu'on le menât au saint. Mais comme Bernard était passé, l'aveugle, en entendant un pêcheur qui naviguait dans une autre barque à la suite de l'homme de Dieu, détacha le manteau dont il était couvert, et offrit de le lui donner s'il voulait le recevoir dans son bateau. La proposition fut acceptée, et dès que l'aveugle fut arrivé auprès du saint, il recouvra la vue par la seule imposition des mains de Bernard, et avec une rapidité égale à la grandeur de la foi qu'il avait montrée. Alors il s'écrie, plein d'admiration, qu'il voit les collines, les hommes, les arbres et tous les autres objets.

7. A quelques milles de là est un monastère de saint Benoît, où se trouvait un jeune garçon boiteux, entièrement privé de l'usage de ses membres depuis les reins jusqu'en bas, et qui ne se remuait qu'à l'aide de ses mains et de ses reins, en traînant après lui ses pieds paralysés. Son père l'avait amené là de Bourgogne, quatre ans auparavant, et l'avait laissé dans ce monastère, où il vivait depuis lors des aumônes des religieux. Quand le bruit se répandit dans toute la contrée de l'arrivée du saint abbé et des miracles que Dieu opérait par ses mains, les religieux de ce monastère placèrent cet enfant sur une charrette et l'amenèrent à saint Bernard, en le priant de vouloir bien venir à son secours avec sa charité, accoutumée. Bernard acquiesça à leur demande, lui imposa les mains, fit une prière, et à l'instant même le guérit, le remit sur ses pieds et le fit marcher sans broncher. Enfin, selon ce que l'abbé de ce même monastère nous a certifié, aujourd'hui encore, ce garçon conduit et garde les troupeaux, et si on veut savoir son nom, il s'appelle Jean. Il se trouvait encore un autre boiteux dans le voisinage de ce même monastère, qui fut guéri après avoir reçu la bénédiction du saint abbé, et qui marche depuis lors. Non loin de Toul, au lieu qu'on nomme Gondreville, le même homme de Dieu rendit la vue à une femme qui en était privée, en présence de beaucoup de gens accourus de toute la contrée voisine. Au surplus, il serait bien difficile, cru même tout à fait impossible de rapporter ici tous les prodiges accomplis dans ce voyage. D'ailleurs, nous n'avons point le dessein de l'entreprendre et nous ne nous proposons point de consacrer notre travail à relater tous les miracles qu'il a faits. Ce voyage, ô Père bien-aimé, fut le terme de vos courses, et marque la fin de, vos travaux. Celui qui n'a cessé de vous glorifier dans vos oeuvres, et qui maintenant vous glorifie dans son nom, et glorifie son nom en vous, le roi de gloire, le Seigneur votre Dieu a glorieusement couronné vos travaux dans ce voyage que vous avez entrepris, pour l'oeuvre non moins utile que difficile, mais non moins désespérée que nécessaire, de la paix.

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CHAPITRE II. Mort du saint, très-Heureuse pour lui, mais bien triste pour ses frères.

8. Dès que le saint abbé eut terminé la réconciliation des gens de Metz avec les princes voisins, il revint à son monastère, de plus en plus affaibli par la gravité des infirmités dont il était atteint; il s'approchait chaque jour de sa fin avec; cette joie du coeur et cette satisfaction de l'esprit, que montrerait un nautonier,qui, sur le point d'entrer au port, baisserait peu à peu les voiles. Il s'adressait en ces termes précis à ses religieux. «Je vous disais, l'hiver dernier, quand j'étais malade. ne craignez rien encore; si je m'en crois moi-même, c'est l'été prochain que mon corps est menacé de dissolution. » Comme nous avons ressenti par notre propre expérience ce que les saints évangiles rapportent des apôtres, quand ils nous disent due lorsque le Seigneur leur prédisait sa passion, ses paroles étaient pour eux un mystère qu'ils ne pouvaient comprendre, notre coeur ne pouvait se décider à croire ce qu'il redoutait le plus, d'autant moins que Bernard, pour ménager la douleur de ses enfants, s'abstenait de revenir sur ces paroles. Mais ses actions semblaient en quelque façon nous crier: « J'ai terminé les oeuvres que mon Père m'avait données à faire. » En effet, on le vit de plus en plus cesser d'agir, se détacher de toute affection, se, concentrer profondément dans les liens de ses saints désirs pour s'attacher plus fortement au rivage et aborder plus sûrement. Aussi, lorsque le vénérable évêque de Langres, Geoffroi, se pressait de s'occuper encore de quelques affaires importantes à régler, et s'étonnait qu'il n'y donnât aucune attention, il lui disait: « N'en soyez pas surpris, car je ne suis déjà plus de ce monde. »

9. Cependant, notre saint abbé qui avait des entrailles toutes de compassion et de miséricorde, en voyant ses frères et ses enfants bien-aimés, maigrir et se dessécher misérablement dans la crainte et dans l'attente de l'affreuse désolation et de la perte lamentable dont ils étaient menacés, cherchait à les ranimer par de douces paroles de consolation; il leur recommandait de jeter dans le sein de la divine clémence, comme dans un port sûr, l'ancre de la foi et de l'espérance, par le moyen d'une inébranlable charité, et leur promettait de ne les point abandonner plus tard. Il s'efforça encore avec plus d'ardeur que mes paroles ne pourraient le rendre, par ses prières et ses recommandations entrecoupées de sanglots, d'imprimer dans nos âmes la crainte de Dieu et l'amour de la sainte chasteté et de toutes les perfections; il nous conjurait et nous pressait avec larmes de tâcher, si jamais il nous avait, par ses exemples et par ses discours, inspiré le goût de quelque vertu, de persévérer avec fermeté dans cette voie, et d'y faire des progrès. En un mot, il nous disait en d'autres termes, mais dans le même esprit que l'Apôtre ; «Je vous supplie et vous conjure en Notre Seigneur Jésus, puisque vous avez appris de nous comment vous devez marcher dans la voie de Dieu pour lui plaire, d'y marcher de telle sorte que vous y avanciez tous les jours davantage (l Thess. IV, 1). » Et plût à Dieu que ses avis eussent été aussi efficaces pour nous que ses paroles étaient affectueuses. Si on veut connaître combien il était malade, il existe à ce sujet une lettre qu'il écrivît à un de ses amis peu de jours avant sa sainte séparation d'avec nous. Nous nous sommes décidé à l'insérer dans notre récit, bien qu'elle soit étrangère à ce que nous rapportons de ce saint homme, parce que nous trouvons un plaisir extrême dans les paroles qui lui échappent sur lui-même.

10. « J'ai reçu les marques de votre affection avec reconnaissance, je ne saurais dire avec bonheur , mes souffrances sont trop grandes pour cela; encore ce que j'endure me semble-t-il tolérable en comparaison de ce que je ressens quand je suis obligé de prendre quelque chose. Je ne connais plus le sommeil, de sorte que je souffre sans relâche. Tout mon mal se résume dans une grande faiblesse d'estomac, qui a besoin jour et nuit d'être un peu remonté par quelques boissons; il n'est plus en état de supporter rien de solide; encore n'est-ce pas sans des souffrances excessives qu'il reçoit le peu qu'on lui donne. Il est certain que le mal ne pourrait que s'aggraver davantage, si je ne prenais plus rien, mais, une goutte de trop me cause des douleurs incroyables. Mes pieds et mes jambes sont enflées comme si j'étais hydropique, et, au milieu de tout cela, car je ne dois pas vous laisser ignorer l'état d'un ami auquel vous vous intéressez, je vous avouerai, à ma honte, que, dans l'homme intérieur, l'esprit est prompt encore, quoique la chair soit accablée d'infirmités. Priez notre Sauveur, qui ne veut pas la mort du pécheur, de ne pas différer de m'appeler à lui, car il est temps qu'il le fasse, et de me soutenir dans ce passage. Protégez par vos prières, les pieds d'un ami qui s'avance nu de tout mérite; empêchez l'ennemi qui tend des piéges sous mes pas de me mordre au talon et de me faire une blessure mortelle. J'ai voulu, malgré l'état -où je suis, vous écrire moi-même cette lettre, afin que vous jugiez, en voyant les caractères que j'ai tracés de ma main, combien je vous aime (Epit. CCCX). »

11. Cette lettre, le saint père abbé l'écrivit, comme nous l'avons dit et comme ses propres paroles le montrent, au moment où la mort était suspendue sur sa tête. Un lecteur attentif peut y reconnaître, du moins en partie, combien était saint le coeur de Bernard, jusqu'où allaient, au milieu même de la destruction de son corps, la tranquillité de son esprit, la sérénité de son âme et la douceur de ses pensées, et comme il avait jusque dans l'excès de sa confiance une humilité profonde. Il lui sera possible aussi d'apprécier et de se représenter jusqu'à un certain point l'étendue de notre inconsolable chagrin dans un si cruel malheur. S'il est doué de quelque sensibilité, il se peindra facilement la pâleur des enfants du saint homme ; leurs figures décomposées, leurs visages abattus, leurs joues inondées de larmes, les sanglots et les soupirs qui soulevaient leurs poitrines. — Quels n'étaient pas, en effet, le tumulte de nos penses, et le naufrage de nos âmes, quand nous nous voyions ravir à notre face, sous nos yeux, un si aimable trésor, et qu'il ne nous restait plus d'espoir de le retenir au milieu de nous ni moyen de le suivre! C'était un père qui semblait sur le point de nous quitter, et quel père ! Nous le possédions en propre, si je puis parler ainsi, mais véritablement il appartenait à tout le monde; il était, en effet, si bien un sujet de gloire pour tous les gens de bien, et de crainte pour les méchants, qu'il ne semble pas déplacé de lui appliquer ces paroles du Psalmiste : « Les justes le verront et seront remplis de joie, les méchants auront la bouche close (Psal. CVI, 42). » En sa présence, tout homme saint se sentait dans la joie, les présomptueux se modéraient et les coeurs durs s'attendrissaient. Etait-il là, il n'y avait plus de réunion si considérable qu'elle fût, qui ne semblât éclairée d'un soleil resplendissant de lumière ; manquait-il, elle retombait dans les ténèbres et le silence, si je puis ainsi parler. Avec quels sentiments de dévotion et de piété chacun de nous ne doit-il pas s'écrier encore aujourd'hui : « Mon père, mon père, vous étiez le char d'Israël et son conducteur (IV, Reg. II, 12)! » Vous étiez le port pour les hommes que ballottent les flots, le bouclier des opprimés, et, comme Job le disait de lui-même, vous avez été l'œil de l'aveugle, et le pied du boiteux. En vous se trouvaient le modèle de la perfection, le type de la vertu, le miroir de la sainteté. Vous étiez la gloire d'Israël et la joie de Jérusalem, vous étiez les délices de votre siècle et l'unique ornement de votre temps. Olivier chargé de fruits, vigne abondante, palmier fleuri, cèdre riche en rejetons, platane élevé, vous étiez tout cela, vous étiez un vase d'or massif enrichi de toute sorte de pierres précieuses, un vase de foi et de sainteté massif, qu'ont orné des grâces diverses comme autant de perles fines. Vous avez été une des colonnes de l'Eglise, la plus forte et la plus brillante, vous étiez la trompette puissante de Dieu, le très-doux organe du Saint-Esprit, encourageant les âmes pieuses, excitant les coeurs languissants, et soutenant les faibles. Votre main et votre langue étaient comme deux médecins qui guérissaient les maladies du corps et celles de l'âme. Vos manières et votre extérieur étaient simples, votre physionomie douce, votre aspect gracieux. Enfin, vous avez eu une vie utile, et votre mort a été précieuse, car si Jésus-Christ fut pour vous une vie, la mort fut un gain. La première fut peut-être plus avantageuse pour nous, mais la seconde le fut bien davantage pour vous. Aussi, ce qui vous a été si utile ne peut-il que nous être agréable. Après tout, s'il est pieux à nous, père bien-aimé, de nous réjouir avec vous de ce que vous êtes entré dans la joie de votre Seigneur, cependant nous pouvons bien aussi, sans impiété, pleurer sur nous, que votre départ laisse en proie plus cruellement que précédemment à un double sentiment de peine, puisque maintenant la vie nous est un ennui et la mort un objet de terreur. Si la piété veut que nous nous félicitions avec vous de ce que, par un heureux passage de la vie à la mort, vous vous êtes approché du torrent de délices après lequel vous soupiriez ardemment; elle ne nous défend pourtant pas de pleurer sur notre sort, à nous à qui tout le bonheur de la vie a été enlevé, sans qu'une assurance de bien mourir nous ait été donnée. S'il est pieux à nous de vous féliciter, heureuse âme qui tressaillez maintenant de bonheur au sein de la lumière, elles n'ont pourtant rien d'impies nos lamentations d'enfants abandonnés. Après la merveilleuse clarté où nous avons eu le bonheur de vivre jusqu'à ce jour, nous ne pouvons, sans un sentiment d'horreur, retomber dans les ténèbres; après l'âge d'or dont nous jouissions, il n'y a que peu de temps encore, il nous semble bien dur d'avoir à supporter cet âge de fer qui a succédé au premier. Mais revenons à la suite de notre récit et payons, autant que nous le pouvons, nu juste tribut d'hommage à la fin de notre patron, fin si triste pour nous, mais si triomphante pour lui.

12. Peu de jours donc avant la mort de notre père, les enfants qu'il avait engendrés par l'Évangile s'approchèrent de lui, ils remuèrent puissamment son âme si pleine de charité, par leurs larmes et leurs supplications, en lui adressant ces paroles et d'autres analogues : « Père, n'aurez-vous donc point pitié de ce monastère ? Ne vous laisserez-vous point toucher de compassion pour nous, que vous avez nourris du lait de votre sein maternel, avec de tels sentiments d'amour et que vous avez portés et consolés dans vos bras paternels ? Comment pouvez-vous consentir à exposer à tant de dangers le fruit de tant de travaux que vous avez accomplis en ces lieux ? Comment abandonnez-vous ainsi des fils que vous avez tant chéris jusqu'à ce jour? » Bernard alors, pleurant avec eux, levant au ciel ses yeux où brillait la douceur de la colombe, et se sentant l'âme toute pénétrée de l'esprit même de l'Apôtre, s'écriait qu'il se sentait fortement attiré des deux côtés à la fois, et que, ne sachant pas ce qu'il devait préférer dans son choix, il remettait le tout entre les mains de la bonté divine. En effet, d'un côté son amour de père le pressait de se rendre aux voeux de ses enfants et de rester parmi eux, et de l'autre le désir d'être avec Jésus-Christ le portait à quitter la terre. Cependant, l'humilité, si profondément et depuis si longtemps enracinée dans son âme, l'avait toujours porté à dire avec la plus intime conviction du cœur, qu'il n'était qu'un serviteur inutile, et à se regarder comme un arbre stérile qui de sa vie ne pouvait porter un fruit avantageux pour lui ni pour qui que ce fût. Il disait ordinairement, en effet, dans ses entretiens intimes: «Qu'il ne pouvait se persuader que les hommes le crussent aussi utile qu'ils le disaient; il assurait même qu'il avait eu à soutenir en soi à ce sujet de bien grandes luttes de pensées, parce que, ne pouvant croire que tant d'hommes véridiques eussent voulu le tromper, ni que tant d'hommes sages pussent se tromper ainsi, tandis que de son côté pourtant il ne savait comment ne point les trouver dans l'erreur. » Tout le monde l'admirait ; il n'y avait que lui, ce qui le rendait plus admirable encore, qui ne vît point la splendeur de ses oeuvres et de ses conseils; il ressemblait par là à cet homme simple et droit, qui disait « qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu le soleil dans tout son éclat ni la lune dans toute sa splendeur (Job, XXXI, 26). »

13. Enfin, quand tous les liens de sa demeure visible, se brisant de toutes parts, laissaient un libre essor à cette âme désireuse de partir, quand brilla ce grand jour qui vit se lever pour Bernard le jour éternel, les évêques du voisinage et une foule d'abbés et de religieux se réunirent pour assister à sa mort. Vers la troisième heure du jour, celui qui avait été le flambeau unique de son siècle, le saint et vraiment bienheureux abbé Bernard, passa heureusement, sous la conduite du Christ, de ce corps de mort dans la terre des vivants; du milieu de ses enfants qui l'entouraient en chantant en choeur des psaumes mêlés de larmes abondantes et de sanglots suffocants, il alla rejoindre la troupe joyeuse de ceux qu'il avait envoyés devant lui dans ce ciel, et les bataillons des saints empressés à le féliciter, et les phalanges d'esprits angéliques qui s'avançaient à sa rencontre. O âme bienheureuse, c'étaient vos éclatants mérites qui vous élevaient ainsi, tandis que les voeux de vos enfants que vous laissiez sur la terre vous suivaient pieusement dans les cieux et que les saints désirs des habitants du ciel vous attiraient à eux. Oui, ce fut pour lui un jour vraiment serein que celui où le Christ a brillé à ses yeux dans l'éclat d'un soleil à son midi! Ce jour, il l'attendait tous les jours de sa vie avec les plus impatients désirs, il l'appelait de tous ses voeux, il en faisait le sujet de toutes ses méditations, et s'y préparait par ses prières. Heureux passage du travail au repos, de l'attente à la récompense, de la lutte au triomphe, de la mort à la vie, de la foi à la pleine connaissance, de l'exil à la patrie, de ce monde à celui qui en est le père! Nous savons que bien des personnes ont eu des apparitions dignes d'être rapportées, au sujet de la mort de ce saint homme; mais il serait trop difficile de les examiner chacune en particulier, et beaucoup trop long de les décrire. Jusqu'à présent c'est de bien des manières que son amour de père pour ses enfants, amour qui vit véritablement et est plein de force maintenant, que dis-je, qui n'a jamais été plus vivant et plus fort, daigne par de nombreuses révélations sécher leurs larmes, dissiper leur chagrin, et leur apprendre à se réjouir avec plus de douceur de son sort et à gémir avec moins d'amertume du leur. Cependant si le lecteur désire connaître quelques-unes des merveilles qu'il a opérées, et en particulier celles qui ne demanderont point un trop long récit, nous le renverrons à un chapitre spécial, que nous croyons devoir réserver pour la fin et consacrer tout particulièrement à ce récit.

14. Cependant, tout en poursuivant notre récit, faisons-nous toute la violence possible pour détourner notre âme des gémissements, des rugissements profonds que fit entendre votre malheureux troupeau, quand notre pasteur quitta cette vie. Épargnons ces pages, et, autant qu'il nous sera possible, commandons à nos yeux, secouons de nos paupières les larmes dont notre vallée fut inondée, quand celui qui en était la lumière s'est éloigné d'elle. Elle devait épancher le calice de sa douleur sur cette Église même, sur qui jusqu'à présent elle n'avait fait que répandre la rosée dit bonheur, verser des torrents de joie, couler des fleuves de consolations. Tandis que Bernard, ce ministre et ce prêtre fidèle du Très-Haut, entrait heureusement dans le sanctuaire de son admirable tabernacle, pour offrir, sur l'autel de Dieu, la sainte et agréable hostie de son âme, son corps, paré et orné selon l'usage de ses habits sacerdotaux, est déposé dans la chapelle de la bienheureuse Mère de Dieu. De nombreuses troupes de nobles et de gens du commun accoururent aussitôt de tous les environs, et remplirent la vallée tout entière de gémissements, de pleurs et de cris déchirants. Aux portes du couvent, le sexe sensible, les femmes, pleurait d'autant plus amèrement que la règle (a) de notre ordre lui interdisait rigoureusement l'entrée du monastère, tandis qu'il était permis aux hommes d'approcher des restes bienheureux du saint. Le pasteur mort demeura deux jours entiers au milieu de son troupeau, et la grâce pleine de douceur que respirait autrefois son visage, bien loin de diminuer, était plutôt augmentée, et attirait les regards de tous les assistants, charmait leurs cœurs, et entraînait leurs sentiments jusque dans le tombeau où Bernard allait descendre. Cependant la foule qui de toutes parts se précipitait dans le couvent augmentait sans mesure, déjà même on était embarrassé de l'empressement et du concours de tons ces hommes qui aspiraient à embrasser ses pieds, à baiser ses mains, à lui faire toucher des pains, des baudriers, de l'argent et d'autres objets qu'ils voulaient conserver comme autant de sources de bénédictions et de secours dans une foule de nécessités. C'est

a Cette règle était en vigueur à Clairvaux comme à Cîteaux, où cite ne souffrait d'exception que le jour de la tète de la Dédicace; ce jour-là, en effet, les femmes pouvaient entrer dans les églises de l'ordre.

surtout pour le troisième jour de sa mort qu'on se préparait en bien plus grand nombre encore dans les environs pour attendre l'heure de l'inhumation de son saint corps. Mais déjà le second jour, vers midi, la multitude rassemblée à Clairvaux se pressa en si grand nombre autour du corps du saint avec une pieuse ardeur, qu'on ne pût obtenir d'elle presque aucun égard pour les évêques, aucun même pour les religieux. Aussi, dans la crainte qu'il n'arrivât quelque chose de semblable ou même de pis, le troisième jour, on devança l'heure de l'enterrement et on célébra dès le matin le service divin, selon les rites en usage, comme les deux jours précédents on avait fait pour les messes et la psalmodie, puis on déposa ce baume si pur dans le vase destiné à le recevoir, et on plaça dans un cercueil de pierre cette pierre précieuse, cette perle incomparable.

15. Après avoir consommé heureusement le temps de sa vie, à l'âge d'environ soixante-deux ans accomplis, l'ami du Seigneur, Bernard, premier abbé de Clairvaux, père (a) de plus de cent soixante autres monastères, s'endormit le vingt d'août en Jésus-Christ, dans les bras de ses enfants. Il fut enterré le vingt-deux du même mois, devant le saint autel de la bienheureuse Vierge Mère, dont il s'était toujours montré un prêtre très-dévot. Dans son tombeau et sur son coeur on plaça une petite boîte contenant des reliques du bienheureux apôtre Thaddée, qui lui avaient été envoyées de Jérusalem cette année-là même, et qu'il avait demandé qu'on plaçât sur son corps. C'était évidemment dans cette pensée de foi et cette espérance, qu'à la résurrection générale il demeurerait attaché au saint apôtre. — Toutefois, avant que le très-saint corps fût déposé dans le sépulcre, un des frères, qui, depuis des années, était tourmenté par de graves accès de mal caduc, s'approcha du saint avec une foi entière, pour implorer son secours. Nous le connaissons, il vit encore à présent, et, à partir de ce moment, il n'a ressenti aucune atteinte de son ancienne maladie.

16. Tout cela eut lieu l'année même oit notre bienheureux père Eugène III, un des enfants de notre saint abbé dans la vie religieuse, passa de cette lumière, ou plutôt de nos ténèbres à la lumière, après avoir, par ses vertus, jeté un vif éclat par les miracles qu'il opéra dans la ville même ou il avait si glorieusement occupé le premier rang. Cette année-là, la onze cent cinquante-troisième depuis l'incarnation de Notre Seigneur, Anastase, successeur d'Eugène, occupait le Saint-Siège, l'empire romain était gouverné par l'illustre Frédéric, et en France régnait le très-pieux Louis, fils de Louis. Le sceptre de l'Église universelle et l'empire sur toute créature visible ou invisible étaient entre les mains de Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu lui-même, vivant et régnant avec son Père et le SaintEsprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

a Il en était le pète, soit parce qu'il les avait lui-même fondés, soit parce que c'étaient des abbayes qui s'étaient soumises à Clairvaux. Quant aux abbayes fondées directement ou adoptées par saint Bernard; elles ne sont qu'au nombre de soixante-douze environ, dont trente-cinq en France, onze en Espagne, six en Belgique, cinq en Angleterre, cinq en Savoie et en Irlande, quatre en Italie, deux en Allemagne, deux en Suède, une en Hongrie et une autre en Danemark, d'après notre chronologie.

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CHAPITRE III. Diverses révélations arrivées après la mort du saint abbé.

17. Puisque je me propose maintenant de dire quelques mots des révélations dont il a été parlé plus haut, je vais commencer par un fait qui a été prédit sept ans avant qu'il arrivât. Il y avait dans le monastère deux frères qui s'entretenaient ensemble de sa sainte vie et du succès de ses entreprises. L'un d'eux, qui, depuis les premières années de son adolescence, avait été élevé dans le monastère, dit à l'autre : « Savez-vous combien d'années notre bienheureux père a encore à vivre? Je ne sais répondit l'autre. — Eh bien moi, reprit le premier, je sais qu'il n'a plus que six ou sept ans à vivre dans son enveloppe charnelle. » Comment ce religieux savait-il cela ? c'est ce que nous n'avons jamais pu pénétrer, car il ne le dit pas quand il parla ainsi, et il mourut lui-même avant le père. Quant au discours qu'il a tenu. nous l'avons appris de celui qui l'a entendu et qui vit encore, et qui fut d'autant plus étonné de ce qu'il entendit alors, qu'il voit maintenant ces choses arriver comme on le lui avait annoncé. Or, ce religieux est un homme tel, que nous n'élevons pas le moindre cloute sur la véracité de son témoignage, et que nous sommes convaincu que quiconque le tonnait, a en lui la même confiance. Au reste, ce n'est pas seulement l'époque de la mort de Bernard, mais encore, ce qui ne semble pas moins surprenant, le nom et la personne de son successeur qu'il déclare avoir connu alors par les révélations du même religieux. En effet, dans le même moment, celui-ci lui annonça que dom Robert, qui était alors abbé des Dunes, serait abbé de Clairvaux après notre saint père. Quant aux expressions dubitatives de six ou sept ans, qu'il disait due saint Bernard avait encore à vivre, elles semblent avoir été employées pour indiquer que sa mort arriverait après la sixième année, mais avant la fin de septième.

18. Le terme fatal approchait, et notre saint abbé avançait rapidement vers le but. En effet, le mal faisait des progrès, comme je l'ai dit au commencement de ce livre, mais il semblait que les souffrances perfectionnaient sa vertu et annonçaient une fin prochaine. Les frères, cependant, ne cessaient d'adresser à Dieu des prières et des supplications aussi pressantes qu'ils le pouvaient. Le saint ayant éprouvé pendant quelque temps un peu de mieux selon le corps, et voyant que leurs prières retardaient l'accomplissement de ses voeux, les rassembla tous et leur parla en ces termes: «Pourquoi retenez-vous ici-bas un pauvre homme comme moi? Vous êtes les plus forts et vous en profitez. Épargnez-moi, je vous en conjure, et laissez-moi partir. » Déjà auparavant, comme tous les frères, frappés de crainte à l'idée du cruel malheur qui les menaçait, humiliaient leurs âmes dans ta prière, un d'eux eut une vision. Il lui semblait voir une multitude innombrable accourir avec de grands transports de joie au devant de l'homme de Dieu, en dehors de la clôture du monastère, mais dans le nombre il ne reconnut que les quatre personnes qui marchaient en tête; c'étaient Geoffroy de Chartres, cet homme qui aimait autant le saint qu'il en était aimé lui-même, et dont Bernard a parlé dans son quatrième livre de la Considération; puis Hubert, qui avait été le premier abbé du monastère d'Igny, et enfin Gui et Gérard, frères du bienheureux. Accueilli de tous avec respect , le bienheureux et saint abbé, après le baiser de paix, s'entretint avec eux comme un ami avec des amis, et demeura longtemps avec eux quatre, pendant que le reste de la foule attendait à l'écart. Enfin les quatre personnages dont nous venons de parler saluèrent Bernard, en disant qu'ils étaient obligés de se retirer. Il pâlit à ces mots, la tristesse répandue sur son visage trahit le chagrin qu'il ressentait intérieurement, et il s'écria : « Pourquoi donc voulez-vous vous en aller sans moi? » Mais eux lui répondirent : « Vos désirs et les nôtres ne peuvent être accomplis qu'à l'époque des choses nouvelles. » Par cette époque des choses nouvelles ils voulaient parler dé l'époque où on recueille les fruits nouveaux, ainsi que l'événement le prouva clairement dans la suite, puisque Bernard mourut au mois d'août. Le lendemain matin, le frère qui avait eu cette vision, raconta ce qu'il avait vu et entendu, et consola les autres religieux qui regardaient la mort du père comme imminente, car on était encore en hiver.

19. Vers le même temps, une autre vision vint confirmer fa précédente, en sorte que la complète exactitude de l'une et de l'autre montrât jusqu'à la dernière évidence que le Seigneur avait clairement indiqué dans ces deux visions ce qui devait arriver. En effet, voici la vision qu'eut un certain frère. Le bienheureux se préparait à se rendre à Jérusalem, et déjà même il était sur point de se mettre en route. Alors le vénérable Eudes, qui, depuis ses premières années, avait embrassé, avec un courage digne d'éloges, la vie religieuse dans le monastère de Clairvaux et remplaçait ordinairement les religieux chargés d'emplois quand ils étaient absents , s'approcha avec respect de Bernard et lui dit qu'il allait le devancer. On vit l'accomplissement de cette vision dans le fait que ce saint homme si agréable à Dieu, après s'être acquitté heureusement de sa mission sur la terre, précéda, dans la Jérusalem céleste ou règne la vraie vision de la paix, notre saint abbé, qui était lui-même sur son départ et qui devait le suivre peu de temps après.

20. Peu de jours encore avant celui où notre père eut le bonheur de quitter cette terre, un abbé du voisinage, qui lui était bien affectueusement dévoué, le vit en songe, revêtu des ornements sacerdotaux, resplendissant d'une gloire éclatante, et conduit à l’autel en grande pompe. A son entrée, l'église qui était grande, retentit des accents d'une multitude de vois fortes, qui criaient : « Un enfant nous est né ! » Bernard, en effet, était un véritable enfant, doux et humble de coeur,et qui recevait, comme l'enfant qui vient de naître, le royaume de Dieu. Charmée des mérites dont il était enrichi en naissant, la foule des anges et toute l'assemblée des saints se félicitaient qu'il naquit pour elles au moment même où, pour nous il semblait mourir; en le voyant arriver au terme de sa carrière, elles se mirent à témoigner leur joie, sinon par des sons retentissants, du moins par des voeux unanimes. Car, si à la pénitence d'un seul pécheur toute la cour célesta est dans la joie, de quelle allégresse ne se sentit-elle point inondée quand elle vit paraître celui par qui elle avait eu si souvent à se réjouir de la conversion et de la pénitence d'un si grand nombre de pécheurs. Qui pourrait supputer, en effet, combien de gens, qui ne quittèrent cependant ni les vêtements ni la vie du siècle, combien d'hommes et de femmes qui avaient passé du monde dans différentes congrégations, combien d'âmes, enfin, le Seigneur conduisit par son ministère à la pénitence et au salut? Enfin, qui pourrait dire le nombre de ceux qui, sous sa conduite, dans cent soixante monastères, furent dirigés par la bonté de Dieu dans les voies de la pénitence? Sans compter, en effet, ceux qui avaient heureusement achevé le cours de leur vie, ni ceux qui s'étaient répandus au loin, le jour où notre saint abbé eut le bonheur de quitter Clairvaux pour aller habiter une plus brillante colline, il laissa, en ne faisant mention que de ceux qui semblaient être plus spécialement ses enfants et qui habitaient son monastère, environ sept cents (a) âmes dévouées au service de Dieu. Faut-il s'étonner, après cela, qu'on le croie cher à la cour céleste, agréable au grand Roi, accueilli avec des témoignages de joie et d'allégresse? En qui la grâce de Dieu tutelle plus féconde ? Il a, plus que tous ceux de son temps et des temps passés, travaillé avec bonheur et succès. Qui a fait produire ait talent qu'il avait reçu des profits aussi abondants? Quia recueilli tant d'avantages de sou négoce ? Mais c'en est assez sur ce sujet, arrêtons-nous là, de peur qu'on ne nous accuse de sortir des bornes où nous avons promis de nous enfermer.

21. Bernard apparut au prieur du monastère de l'abbé dont nous venons tic parler, qui avait si bien prévu sa naissance dans le ciel, la dernière nuit que notre saint abbé passa avec nous, et lui fit ses adieux en lui disant : « Sachez que je vais partir, je ne dois pas rester plus longtemps ici-bas. » Celui-ci rapporta sur le champ sa vision à son abbé, qui partit en toute hâte pour Clairvaux et il se trouva que c'est précisément ce jour-là même que le saint abbé était passé de cette vie dans l'autre, selon ce qu'il avait annoncé.

22. Le frère Guillaume, de Montpellier, dont nous avons fait mention plus haut, avait jeté autrefois un certain éclat dans le siècle et en avait jeté un bien plus grand dans la manière dont il avait fui le siècle. S'étant fait moine dans le monastère de Grandselve, il vint faire une visite avec la plus vive piété à notre saint père abbé. Au moment de repartir pour son monastère, il se plaignait avec larmes de ce qu'il n'aurait plus le bonheur de le voir. L'homme de Dieu lui dit: « Ne craignez rien, vous me reverrez certainement encore. » Le pieux Guillaume, attendait l'effet de cette promesse, quand la nuit même où notre bienheureux père quitta cette

a pour le nombre des novices, on peut voir ce qui est dit plus loin, au livre VII, chapitres XII et XIX.

vie, il eut le bonheur de le voir lui apparaître dans son monastère de Grandselve et de l'entendre lui dire : « Frère Guillaume? » Il lui répondit: «Me voici, Seigneur. » «Venez avec moi, » repartit Bernard, et ils marchèrent ensemble et parvinrent à une montagne très-élevée. Le saint demanda à son compagnon s'il savait où ils étaient arrivés; Guillaume répondit qu'il l'ignorait; alors Bernard reprit: « Nous sommes au pied du mont Liban; pour vous, demeurez ici, quant à moi je vais gravir la montagne. » Guillaume lui ayant demandé pourquoi il voulait ainsi monter sur la montagne : « Je veux m'instruire. » Guillaume étonné lui dit : « Et de quoi voulez-vous donc vous instruire, père, vous qui, je crois, n'avez point aujourd'hui votre égal en science? » Le saint lui repartit : « Ici bas il n'y a ni science, ni connaissance de la vérité. C'est en haut que se trouve la plénitude, la vraie science de la vérité. A ces mots il le quitte et s'élève à ses yeux an plus haut de la montagne. Pendant qu'il le regardait s'élevant ainsi, il se réveilla, et la première pensée qui se présenta à son esprit fut celle qui descendit en ces termes des cieux à l'oreille de saint Jean. Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Le, lendemain matin, en racontant ces choses à son abbé et à ses frères, il leur dit que notre saint père avait quitté cette vie. On nota le jour et les informations, qu'on prit ensuite avec tout le soin possible, firent connaître que les choses étaient arrivées ainsi que Guillaume l'avait: dit. Ainsi donc, ô saint abbé, vous qui, dans cette vallée de larmes, vous êtes préparé des degrés pour vous élever, dans votre coeur, vous voilà maintenant, de la vallée de Clairvaux, arrivé heureusement sur les hauteurs du Liban, de la montagne de la candeur, du séjour de la lumière, du comble de la clarté. Les mains innocentes et le coeur pur, vous vous êtes élevé jusque sur la montagne du Seigneur, jusqu'aux riches sources du salut, aux trésors de science et de sagesse, où, d'un exil pur, vous contemplez la vérité pure, où avec tous les saints vous n'avez plus qu'un maître. qui est Jésus-Christ, où vous ne recevez plus tous ensemble que les leçons de Dieu. Attirez-nous à vous, nous vous en prions, et du haut de cette montagne jetez un regard de compassion sur votre chère vallée. Assistez-nous dans nos travaux, secourez-nous dans nos périls, tendez-nous la main pour nous aider à monter après vous. Ce qui nous inspire quelque confiance, c'est votre bonté connue de nous depuis longtemps et qui n'a fait que s'accroître, bien loin de s'éteindre dans le néant. Il y a plus, la vision que nous allons rapporter fortifie encore notre confiance.

23. La nuit qui suivit le jour où le corps sacré du saint fut confié à la terre, notre saint abbé manifesta clairement quelle sollicitude il conservait encore pour ses enfants, et qu'il aimerait jusqu'à la fin ceux qu'il avait aimés clans le monde. En effet, il apparut à un frère, environné de gloire, dans un vêtement éclatant et avec un visage brillant de lumière. Ce religieux voulait le retenir, mais lui, passant outre sans s'arrêter, lui dit : « Je ne suis venu que pour un frère à l'âme bien simple. » Au récit de cette apparition, tout le monde fut dans l'admiration, mais vers les trois heures, on reconnut le sens de cette vision. En effet, il mourut un frère bien connu par sa simplicité d'esprit, et, comme cela est tout à fait croyable, Bernard, qui avait annoncé qu'il ne venait que pour ce frère, emmena avec lui au ciel son âme heureuse de s'y présenter en compagnie d'un tel guide. Quelques jours après, Bernard se montra encore dans un appareil magnifique à un autre religieux, se plaignit à lui de la douleur que nous avions témoignée à son départ du milieu de nous, et, après lui avoir fait entendre des paroles de consolation, et lui avoir donné des promesses d'une éternelle félicité pour ceux qui persévéreraient dans la soumission à sa règle et dans sa doctrine, il ajouta: « Sachez de plus et dites à nos frères, que dans la chapelle se trouve le corps d'un saint dont je porte l'habit. » Il voulait parler de l'évêque Malachie. Il avait conservé la tunique dans laquelle ce saint était mort, il s'en servait pour célébrer la sainte messe et avait demandé qu'on l'ensevelît dans cette tunique; comme il avait enseveli Malachie dans la sienne. Or ce fait était demeuré jusque alors complètement ignoré du moine dont il s'agit et de plusieurs autres. Heureux le pontife dont notre saint abbé a de. son vivant et après sa mort même tant célébré les vertus. Quelle gloire pour ces deux pères, de n'avoir point. été séparés dans la mort après s'être tant aimés pendant leur vie!

24. Environ quarante jours plus tard, un abbé de la Grande Bretagne eut le bonheur d'éprouver par lui-même la vertu de leur sainte amitié. En effet, à l'époque dont nous parlons, il se rendait avec d'autres abbés ses collègues, selon l’usage, à Cîteaux; il resta à Clairvaux où il fut atteint en même temps de deux maladies qui le mirent dans un état désespéré; c'était une pleurésie accompagnée d'une fièvre quotidienne. Déjà même la longueur du mal l'avait tellement affaibli, que les frères, qui ne l'avaient pas quitté un instant, n'attendaient plus que le moment où son âme allait s'envoler. Cependant, comme il était tourmenté non pas tant de regret de quitter la vie, que de la pensée de la désolation que ressentiraient ses enfants absents s'il mourait en pays étranger, il demanda avec instance qu'on le portât au tombeau du saint abbé. Après y avoir prié avec toute la dévotion possible, il conçut la pensée de visiter aussi le tombeau de l'évêque Malachie, qui se trouvait dans le côté nord de la chapelle, et d'y implorer son secours; mais, comme il craignait la fatigue qui devait en résulter pour lui, et comme il était déjà presque assuré de sa guérison, il ne donna pas suite à sa pensée. Le lendemain, il rappelle les prêtres et les prie de l'aider à se rendre à la chapelle. Sur les observations qu'ils lui tirent, car ils craignaient pour lui quelque danger dans ce déplacement, il faut, dit-il, à tout prix, que j'aille au tombeau de Malachie, car, la nuit dernière, après un demi-sommeil que j'ai eu, je me suis trouvé tout à coup éveillé, et j'entendis une voix qui me disait : Maintenant que vous êtes guéri de l'une de vos deux maladies, si vous voulez obtenir la guérison de la seconde, adressez-vous à l'évêque Malachie. On se rendit à ses voeux ; et à l'instant même il lui fut fait selon ce qui lui avait été promis. Guéri le jour même, il se remit en voyage peu de jours après et revint très-bien portant parmi les siens.

25. En cela, très-doux père, nous reconnaissons votre zèle et la considération que vous aviez pour Malachie. C'est bien là votre manière de faire, c'est là votre déférence pour votre collègue, vous avez partagé cet honneur et cet amour avec lui et vous vous trouvez par là plus véritablement et plus heureusement glorifié dans les cieux parce que vous êtes avec lui, ou plutôt, ô mon Dieu, ce sont là vos oeuvres et vos dons à vous. Car, dès le commencement du monde, vous avez rempli la terre entière de la présence de votre divinité, et vous devez un jour la remplir tout entière de la gloire de votre majesté; mais, en attendant ce jour, vous en visitez plus particulièrement quelques parties et certains endroits qui sont l'objet de vos éternelles préférences, et vous les remplissez de la grâce spéciale de la sainteté, Seigneur, faites que toujours les fruits abondent dans notre vallée que vous avez voulu rendre claire de fait plus encore que de nom, quand vous l'avez honorée par la présence de ces deux astres d'un si parfait éclat. Gardez la maison où se garde pour vous ce double dépôt, faites enfin que pour nous, selon cette parole, là où est votre trésor, là aussi soit votre coeur, là votre grâce et votre miséricorde, là soit ouvert l'œil de votre continuelle bonté sur tous ceux qui s'y trouvent rassemblés en votre nom, qui est au-dessus de tout autre nom, de même que vous êtes par dessus tout le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il (a).

26. Le juste dont le Seigneur a voulu que le souvenir fut éternel n'a pas perdu de son côté le souvenir de ses enfants, car, après sa mort, il a fait et accompli pour eux, par ses miracles, ce qu'il leur avait prédit de son vivant. Dans les oeuvres de sa puissance, on retrouve sa parole pleine de vie et d'efficacité, et le testament digne de foi qu'il avait laissé à ses enfants bien-aimés, quand il leur avait dit : « Je prendrai un soin assidu de ma famille de Clairvaux, je ne cesserai d'arroser de ma bénédiction cette plantation de ma main, et je lui ferai sentir ma présence par mes bienfaits, en sorte qu'il ne semblera pas que je l'aie quittée. » Et, en effet, partout il nous cherche des motifs de consolation : à tel point que, naguère encore, on l'a vu s'occuper jusque dans les pays d'outre-mer, de venir à notre secours. Il arriva, en effet, plusieurs années après la mort de notre saint, que les signes de sa sainteté ont brillé d'un vif éclat par l'étendard même de la croix, et que celui qui a donné à cet instrument toute sa vertu, a montré avec quelle pieuse ardeur il avait ambitionné pour nous le secours de la croix de vie. En effet, Sarracon, chef des Turcs, se disposant à fondre sur la ville d'Alexandrie et sur la province d'Egypte qui y est adjacente, pour la soumettre à son empire, le roi de Jérusalem, le très-chrétien Amaury, à la demande des Sarrasins d'Égypte, vola au secours de cette contrée, dont il tirait des tributs. Mais, en homme qui sait se précautionner contre l'avenir, il craignait que, si les Turcs parvenaient à s'établir en Egypte, ils ne fussent une source de grands

a Dans le manuscrit du Vatican, portant le n. 676, ce livre ne compte que vingt-trois alinéas, dont le dernier fait défaut dans les éditions qui ont paru de ce manuscrit. Or ce dernier alinéa se termine ainsi.

alors un dommages pour les Chrétiens, à cause du voisinage des deux pays, et qu'ils ne le privassent lui-même des sommes qu'il percevait en Égypte à titre de tribut. Ayant donc rassemblé quelques chevaliers et levé quelques troupes, il se met en marche; Sarracon s'avance à sa rencontre, et arrive jusque auprès du Nil qui, après avoir pris sa source dans le paradis terrestre, féconde les déserts de l'Égypte. Arrivé sur les bords du fleuve, Amaury s'en ouvre le passage au moyen d'un pont de bateaux, laisse, un fort détachement d'infanterie pour la garde des deux têtes du pont, et se met de sa personne, avec trois cents chevaliers, à la poursuite de Sarracon qui avait pris la fuite, et le presse vivement lui et son armée qui était fort considérable, puisqu'elle comptait quatorze mille Turcs et trois mille combattants Arabes. Après avoir fui l'espace d'un jour entier devant le roi Amaury, il ne manquait pas d'arriver aux deux armées des messagers qui venaient des pays situés entre elles, dont les uns disaient au roi qu'il n'avait qu'à fondre sur cette multitude déjà épuisée par la faim et la fatigue pour l'exterminer en un instant, et les autres engageaient, au contraire, les Turcs à s'arrêter, en leur disant qu'il leur se rait bien facile, nombreux comme ils l'étaient , d'envelopper la poignée d'hommes qui les poursuivait. L'armée de Sarracon fait donc volte-face, elle attend le roi de pied ferme pour lui livrer bataille, après avoir commencé par se laisser emporter par une fuite précipitée. Comme la nuit approchait, on campa près d'un cours d'eau fort étroit, qui séparait seul les deux armées. Comme le roi, couché dans le creux de son bon clier, prenait quelque repos, il vit tout à coup, au milieu de son sommeil, saint Bernard lui apparaître, lui rappelant et lui reprochant ses péchés et lui disant qu'il n'était pas digne de porter dans ce combat le fragment de la, croix vivifiante qu'il avait, selon la coutume, pendu à son cou. Aussitôt ce roi, saisi de trouble et de terreur, demande pardon, et confesse ,avec larmes ses péchés au saint qui venait de lui parler. Alors, le Bienheureux Bernard, approchant la main, s'empare de la croix qui pendait au cou du roi, et, le bénissant trois fois avec la croix sainte, il le console en lui disant : « Roi, ayez confiance, vous vaincrez par ce signe, et vous échapperez sain et sauf à vos ennemis dru milieu du plus grand péril auquel vous ayez jamais été exposé.» A ces mots, il sembla à Amaury qu'il voulait se retirer, en emportant avec lui la croix qu'il avait détachée de son cou; mais le monarque le retenant, lui dit: « Je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez rendu ma croix. » Le saint lui repartit « Non, non, prince, car j'ai encore d'autres enfants à qui je dois avec cette croix procurer les bénédictions du ciel.» A ces mots, le roi se réveille, l'Aurore paraît, le soleil répand à flots son éclatante lumière et les deux armées s'avancent pour en venir aux mains. La petite troupe du roi fond sur la multitude des ennemis. Au milieu de tette foule, le roi paraît comme englouti au sein des flots de la mer; cependant, par la vertu du sine de la foi, il fait mordre la poussière aux ennemis de la croix du Christ Il en tombe mille à sa gauche et des milliers à sa droite et les chrétiens portent partout la victoire au nom du Christ; mais, pendant que les uns sont occupés à combattre d'un côté et les autres de l'autre, le roi reste seul sur un tertre de sable amoncelé, d'autant plus près de la mort et de l'extermination, qu'il est plus loin de siens et plus privé de tout espoir de secours. Du haut de l'éminence qu'il occupait, il voyait les Turcs accourir de tous côtés, déjà même il n'attendait plus que la mort qui le menaçait de toutes parts, et n'avait plus d'espérance de. salut que dans ce qu'il savait qu'il n'était pas connu des ennemis. Se rappelant alors la vision qu'il avait eue, il fit un voeu au dedans de lui, et promit à Dieu et à saint Bernard, s'il échappait vivant aux mains des ennemis, de donner aux religieux de Clairvaux la croix que leur père lui avait demandée pour eux. Tout à coup, trente chevaliers, qui ont de loin reconnu leur roi, fondent vigoureusement sur les Turcs pour détourner leurs efforts contre eux-mêmes, en sorte que, tout l'effort du combat se concentrant sur eux, les ennemis ne reconnussent point le roi, et cessassent, de le presser. A cette vue, quinze autres chevaliers de la saints milice du Christ s'élancent au plus épais de la mêlée et, selon ce qui est écrit, « Dans ces milliers d'ennemis, on voit un seul homme en mettre mille en fuite et on en voit deux en mettre des milliers en déroute. » Ces quinze chevaliers, réunis aux trente autres, dispersent ou massacrent tout ce qui se présente, rejoignent leur roi, tout joyeux de la victoire qu'ils viennent de remporter. Voilà comment il arriva que ce prince, suivant la parole de notre saint abbé, obtint la protection de la croix par les mérites de ce saint père. Ce même prince fit ensuite le récit détaillé de la vision qu'il avait eue à Bicher, abbé du Saint-Sépulcre, qui l'a ensuite fidèlement racontée en Gaule. C'était un homme jouissant d'une grande considération, d'une vie sainte et autant au dessus de tout soupçon de mensonge, qu'il était, par la grâce de Dieu, étranger aux corruptions du monde. Ainsi soit-il.

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