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VIE DE SAINT BERNARD PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX. LI VRE VI, COMPRENANT LES. MIRACLES OPÉRÉS PAR LUI EN L'ANNÉE 1146, DANS L'ALLEMAGNE, LA BELGIQUE ET LA FRANCE, ET DIVISÉS EN TROIS PARTIES, AYANT CHACUNE UN AUTEUR DIFFÉRENT.

AU LECTEUR, PRÉFACE DE HORSTIUS SUR LE LIVRE SUIVANT DES MIRACLES DE SAINT BERNARD.

PRÉFACE DE PHILIPPE DE CLAIRVAUX SUR LE LIVRE DES MIRACLES DE SAINT BERNARD A SAMSON, ARCHEVÊQUE DE REIMS.

PREMIÈRE PARTIE, PAR PHILIPPE, RELIGIEUX DE CLAIRVAUX.

CHAPITRE PREMIER. Bernard va à Constance. Noms et qualités de ceux qui ont été les témoins oculaires des miracles qu'il a opérés.

CHAPITRE II. Miracles opérés par saint Bernard à Fribourg, à Bâle et dans les lieux voisins de ces deux villes.

CHAPITRE III. Miracles opérés par saint Bernard, tant à Constance que dans les environs de cette ville.

CHAPITRE IV. Saint Bernard arrive à Spire la veille de Noël pour le congrès de l'empereur et des princes. Miracles qu'il opère en celte ville.

CHAPITRE V. Autres miracles de saint Bernard à Spire.

SECONDE PARTIE DES MIRACLES DE SAINT BERNARD.

CHAPITRE VI. Lettre des moines de Clairvaux et des compagnons de saint Bernard aux clercs de l'église de Cologne.

CHAPITRE VII. Miracles de saint Bernard durant son voyage de Spire à Cologne.

CHAPITRE VIII. Divers miracles de saint Bernard à Cologne.

CHAPITRE IX. Miracles de saint Bernard opérés pendant son voyage de Cologne à Liège, c'est-à-dire à Juliers, à Aix-la-Chapelle et à Utrech.

TROISIÈME PARTIE. PAR GEOFFROY, MOINE DE CLAIRVAUX.

CHAPITRE X. Lettre de Geoffroy, moine de Clairvaux, à Hermann évêque de Constance.

CHAPITRE XI. Miracles de saint Bernard à Liège, à Gembloux, à Villers, à Mons, à Valencienne et dans d'autres lieux.

CHAPITRE XII. Miracles de saint Bernard d Cambrai.

CHAPITRE XIII. Miracles de saint Bernard, pendant son voyage pour retourner à Clermont.

CHAPITRE XIV. Miracles de saint Bernard à Clairvaux, à Troyes, à Étampes, à Sens et dans tous les environs.

CHAPITRE XV. Miracles de saint Bernard à Auxerre, à Molesme et en d'autres lieux.

CHAPITRE XVI. Miracles de saint Bernard à Trèves, à Rutila et à Francfort.

CHAPITRE XVII. Miracles de saint Bernard à Toul.

LETTRE DU MOINE GEOFFROY DE CLAIRVAUX. Où se trouve rapportés plusieurs miracles de saint Bernard.

AU LECTEUR, PRÉFACE DE HORSTIUS SUR LE LIVRE SUIVANT DES MIRACLES DE SAINT BERNARD.

1. Parmi tous les saints que leurs miracles ont rendus célèbres, saint Bernard me semble occuper un des pruniers rangs, sinon le premier. Il y a là de quoi fermer la bouche de tous ceux qui disent des choses injustes et qui révoquent en doute les miracles des derniers temps. Il ne manque pas, en effet, de Pharaons qui endurcissent leur coeur à la vue et au récit de tant d'insignes merveilles, pour ne pas être contraints de reconnaître que Dieu est admirable dans ses saints; oui, on rencontre encore de ces serpents et de ces aspics qui se rendent sourds en se bouchant les oreilles afin de ne point entendre les paroles du sage enchanteur. Bien plus on trouve, même de nos jours, de ces pharisiens aveugles et opiniâtres ou même pires que cela encore, qui ne font aucune difficulté d'attribuer ces miracles au pouvoir de Satan. Ils regardent les miracles comme superflus depuis que l'Évangile prêché par tout le monde y répand sa lumière, aussi tous ceux que les hommes les plus dignes de foi nous racontent comme s'étant accomplis depuis lors, bien qu'ils se soient passés au su et au vu de l'univers entier, ils les rangent au nombre des fables et des inventions ou les expliquent même par des tours d'adresse. O hommes aveugles et misérables, qui voyez et ne discernez point, qui entendez et ne comprenez point! Non, le bras du Seigneur n'est point raccourci, et aujourd'hui encore il peut faire par ses fidèles serviteurs des choses qui surpassent les sens des hommes et les forces de la nature, si la nécessité s'en fait sentir. Nous n'avons point à prouver cette thèse, c'est à celui qui a tout fait avec poids et mesure, à celui dis-je, dont la « sagesse atteint avec force d'un bout jusqu'à l'autre et dispose tout avec douceur, » d'en montrer la vérité. Il y aurait témérité, impiété même, à fixer sur ce point des lois et des limites à. la puissance et à la providence de Dieu. Jetez seulement les veux sur cette vie de saint Bernard,vous qui en voulez à la gloire du saint, et vous verrez que sa sainteté tout à fait exceptionnelle est attestée, je ne dis pas seulement par ses écrits, et encore par ses oeuvres, mais aussi par tant et de si irrécusables témoignages que la calomnie n'oserait même pas se permettre de l'atteindre, et qu'elle est telle qu'elle commande le respect même à ses ennemis les plus déclarés. Quant aux miracles, bien que par eux-mêmes, ils ne soient pas des preuves indubitables et irréfragables de sainteté, cependant en Bernard, la sainteté de la vie et le don des miracles sont si étroitement liés qu'il faudrait être ou insensé ou impie pour essayer de les séparer. l'un de l'autre dans ce saint homme.

II. Aussi, que les uns fassent son éloge d'une manière et les autres d'une autre, pour moi j'applaudis de tout mon coeur à leurs efforts, parce que je ne trouve aucun éloge qui soit à la hauteur de ce qu'il mérite. Cependant, je ne puis pas ne point lui donner par excellence, le nom de thaumaturge, en voyant tous les miracles qu'il a faits, et la manière aussi admirable que familière dont la puissance de Dieu s'est montrée en lui. Je veux bien qu'il n'y ait pas de saint qui puisse depuis bien longtemps revendiquer ce titre, on ne saurait pourtant se refuser à reconnaître que saint Bernard peut réclamer pour lui le double honneur de la sainteté et du pouvoir de faire des miracles, bien qu'on ne voie pas de saints ardents à ambitionner pour eux l'honneur et la gloire. Après tout, il est certain que Bernard s'est toujours tout particulièrement appliqué à repousser la gloire loin de lui, pour l'attribuer à celui qui « seul fait tout en tout et seul fait des miracles. » Mais nous, nous devons malgré cela louer Dieu dans ses saints et nous rappeler d'autant plus soigneusement les miracles que, par la vertu de Dieu, ils sont faits, soit pour faire éclater la gloire de Dieu, soit pour confirmer la foi, soit enfin pour assurer le salut du peuple chrétien si nous ne voulons point les priver de la fin pour laquelle ils ont été faits, ce qui ne manquerait pas d'arriver si nous les négligions à dessein et si nous n'en parlions point, par indifférence ou plutôt par irréligion. Or, la fin principale des miracles, c'est de faire éclater la gloire de Dieu, de montrer sa puissance, d'établir surtout l'orthodoxe vérité de la foi, de confondre les incrédules, ou enfin d'affermir les fidèles dans leur croyance. Enfin, pour ne point parler des miracles des autres saints, je trouve que ceux de Bernard seul fournissent de si nombreux et de si éclatants appuis à la foi, que tout chrétien peut dire avec Richard de Saint-Victor, s'il se sent pressé par le démon du doute : « Seigneur, si je me trompe, mon erreur vient de vous. Car toutes ces vérités se trouvent confirmées à nos yeux par des signes et des prodiges et par des merveilles tels qu'ils ne peuvent venir que de vous. Certaine ment, elles nous ont été transmises par des hommes d'une suprême sainteté, et se sont trouvées appuyées sur des preuves décisives et authentiques par vous-même, qui avez coopéré avec eux et qui avez confirmé leurs paroles, par les merveilles dont vous les avez fait suivre. » C'est en ces termes que s'exprimait Richard. Je crains de pousser trop loin mes remarques, et. pourtant, je ne puis me défendre de rapporter ici les paroles de saint Grégoire le Grand, tant elles trouvent ici naturellement leur place. Après avoir comparé les miracles des saints à des remparts, et leurs vertus à des boucliers dont les chrétiens se servent pour se défendre et se mettre à couvert, il continue en ces termes: « Ce qui prouve la vérité de ce que les saints nous ont dit de Dieu, ce sont les miracles qu'ils ont. faits, attendu qu'ils n'auraient pu en opérer de pareils par son intervention, si ce qu'ils nous disaient de sa part n'eût point été la vérité. Ce qui nous montre aussi combien ils étaient pieux, humbles et bons, ce sont les oeuvres qu'ils ont accomplies. Si donc nous avons quelques tentations contre la foi que nous tenons de leur prédication, jetons un regard sur les miracles qui ont accompagné leur parole, et nous nous sentirons raffermis dans la foi que nous avons reçue d'eux. Que faut-il voir dans leurs miracles, sinon les remparts de notre foi ? Car nous pouvons par eux nous abriter contre les camps des ennemis, et pourtant nous ne les tenons point dans la main de notre libre arbitre. En effet, nous ne salirions en faire de pareils, etc. » Il m'a semblé que je devais m'arrêter ainsi un peu plus longuement sur ce sujet, à cause de ceux qui n'ont qu'une foi médiocre aux miracles, ne leur accordent pas toute l'importance qu'ils ont, déchirent l'auréole de gloire des saints et n'honorent point ceux que Dieu a voulu honorer par ces merveilles. J'espère donc que ce qui précède n'aura été ni désagréable, ni inutile au lecteur. Ce dont je suis sûr, c'est que nul admirateur de saint Bernard ne me blâmera de l'avoir écrit.

III. A ces paroles de Horstius, qu'il nous soit permis d'ajouter que les miracles de saint Bernard ont paru si éclatants de son vivant, et même avant la prédication de la seconde croisade dont il sera parlé dans le livre suivant, que Bérenger même, le disciple et le défenseur d'Abélard, ne fait aucune difficulté dans son Apologie pour son maître, de les regarder comme indubitables, malgré son hostilité contre saint Bernard. Voici, en effet, en quels termes il s'adresse à saint Bernard lui-même : « Depuis longtemps, la renommée, au vol rapide, a répondu par tout l'univers et préconisé vos vertus, raconté vos miracles. Nous déclarions bienheureux les siècles modernes que l'éclat d'un astre si brillant a illustrés, et nous pensions que ce n'est que grâce à vos vertus que ce monde, depuis longtemps destiné à périr, était encore debout. Nous espérions que votre langue serait l'arbitre qui déciderait de la clémence de l'air, de la tempérie des saisons, de la fertilité de la terre et de la bénédiction des moissons. Votre tête touchait aux nues, et, comme on dit vulgairement, vos rameaux dépassaient l'ombre des montagnes. C'est dans cet état que vous avez longtemps vécu, et que vous avez doté l'Église d'établissements si purs, qu'à la vue seulement de la ceinture de vos reins il nous semblait entendre les démons rugir, et que nous nous félicitions d'avoir dans notre bassesse un si grand protecteur. » C'est ainsi qu'il parlait, rendant de cette manière, même malgré lui, témoignage à la vérité ; ce qui ne l'a pas empêché de citer plus loin Bernard au tribunal de l'opinion publique, pour avoir attaqué Abélard. (Note de Mabillon.)

VIE DE SAINT BERNARD PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX. LI VRE VI, COMPRENANT LES. MIRACLES OPÉRÉS PAR LUI EN L'ANNÉE 1146, DANS L'ALLEMAGNE, LA BELGIQUE ET LA FRANCE, ET DIVISÉS EN TROIS PARTIES, AYANT CHACUNE UN AUTEUR DIFFÉRENT.

Herbert (a), abbé de Mores, raconte comment le livre des miracles de saint Bernard s'est trouvé miraculeusement conservé.

Dernièrement, pendant une visite que le vénérable Pierre, abbé de Clairvaux, faisait à ses monastères b, qui fleurissent d'une manière admirable dans la province de Reims, par un effet de la grâce du Saint-Esprit, nous arrivâmes avec lui au monastère de Valleroy. Nous y trouvâmes ultc multitude incroyable de miracles de saint Bernard, que la crainte de fatiguer le lecteur ne permit pas d'insérer dans l'histoire de sa vie, attendu que, si on les avait rapportés tous, il y aurait eu de quoi en composer plusieurs volumes. Nous empruntâmes et apportâmes avec nous ce livre de miracles, qu'il se trouvait que nous ne possédions point à Clairvaux, afin de le faire copier. On l'avait placé dans une valise avec sept autres livres, dont les uns étaient plus, les autres moins volumineux. Or, à notre arrivée, au monastère de Longpont, on conduisit à l'abreuvoir avec les autres chevaux celui qui portait ces livres; mais on eut l'imprudence de lui lâcher la bride sur le cou au moment où il s'engageait dans le gué, il tomba dans un trou, et, pendant l'espace d'une heure, il flotta et nagea un peu au hasard et dans un danger de se perdre. Tous ceux qui étaient là criaient qu'un cheval chargé de livres et de vêtements était sur le point de se noyer avec le garçon qui le montait. On accourut de tous côtés pour lui porter secours. Cependant la bête et son cavalier avaient disparu sous l'eau, et on ne voyait plus que leurs bouches paraître un peu à la. surface. Un jeune homme se dépouilla de ses vêtements, et pendant assez longtemps essaya de leur porter secours, il fit tous ses efforts pour les tirer de danger, mais le cheval lui échappa et il ne put y réussir. Enfin

a Herbert devint plus tard archevêque de Turin, en Sardaigne. Il a écrit trois livres sur les miracles de saint Bernard et d'autres saints, ses disciples, dent il sera parlé plus loin.

b Il s'agit ici ici des abbayes de Foigny, de Bonnefontaine et de Ligny.

on arriva avec un petit bateau qu'on était allé prendre fort loin de là, et, par la grâce de. Dieu, on put tirer du danger et ramener à terre le jeune garçon et son cheval, non-seulement pleins de vie l'un et l'autre, mais complètement sains et saufs; quant à la valise où se trouvaient les livres, on la recueillit aussi, mais toute pleine et gonflée d'eau comme une outre. On eut la négligence de la laisser très-longtemps sans l'ouvrir, et, lorsque enfin on l'ouvrit, il se trouva que tous les livres, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, avaient été tellement mouillés qu'ils étaient effacés comme s'ils avaient passé bien longtemps au fond de l'eau. Toutefois, le livre des miracles, qui était avec tous les autres que l'eau avait atteints et complètement mouillés, se trouva si sec et si intact, si beau et si frais, qu'on n'aurait jamais pu croire qu'il sortait de l'eau, on aurait plutôt dit qu'on venait de le prendre sur les tablettes d'une bibliothèque. En effet, comme on peut le voir encore aujourd'hui, l'eau n'avait pas altéré la moindre lettre, ni grande ni petite ; bien plus, elle ne l'avait pas même mouillé, tandis que tous les autres, comme je l'ai dit, avaient tellement souffert de leur séjour dans l'eau, qu'ils étaient redevenus comme du parchemin qu'on vient de préparer, et se trouvaient tout à fait impropres à quelque usage que ce fût. Pleins d'admiration à la vue de cette merveille et transportés de joie, nous nous mîmes à rendre grâces à Dieu, qui avait voulu glorifier par ce miracle les mérites vénérés de Bernard son bien-aimé. Amplement consolés par là, nous avons supporté la perte que nous avions faite des autres livres, non-seulement frès-facilement mais même très-gaiement, d'autant plus que, dans cette heureuse pêche qui nous rendait ce livre, nous avions rapporté du fond des eaux un tel et si grand miracle. Nous avions deux motifs de nous sentir pleins d'allégresse, d'abord l'éclat même des miracles racontés dans ce livre, don le présent miracle nous rendait encore plus sûrs; en second lieu, la vie du jeune garçon qui s'était sauvé par ce moyen, et dont nous ne pouvons attribuer le salut à autre chose qu'aux prières et aux mérites de notre très-saint confesseur.

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PRÉFACE DE PHILIPPE DE CLAIRVAUX SUR LE LIVRE DES MIRACLES DE SAINT BERNARD A SAMSON, ARCHEVÊQUE DE REIMS.

Au très-cher père et Seigneur, char la grâce de Dieu, archevêque de Reims, le frère Philippe de Clairvaux, salut et voeu qu'il s'avance de clarté en clarté comme poussé par l'esprit du Seigneur.

Ce serait à moi une grande présomption, si ce n'était l'effet d'une très-grande affection, d'oser écrire à Votre Sublimité. Que peut-il y avoir de commun, en effet, entre le serviteur et son seigneur, entre le disciple et son maître, entre un moine et un évêque. Non, il n'y a rien de commun entre Votre Sublimité et moi, puisque d'un côté se trouve une dignité suprême et de l'autre un abaissement profond. Celui qui est Lino fois enseveli pour le monde ne doit plus être rappelé dans le monde, et quand on a imposé silence à ses lèvres, on ne doit plus rentrer dans les luttes de la parole et poursuivre la gloire de l'éloquence. Vous savez bien, mon seigneur et père, qu'un moine ne connaît point l'art d'écrire, qu'un ignorant n'a rien de ce qu'il faut pour l'exercer, et qu'un pénitent ne doit point placer dans cet art ses affections. D'ailleurs, il m'est dur et pénible, quand tous les autres religieux vaquent à la prière et voient combien le Seigneur est doux, de manier le stylet et les tablettes, et vous savez que ce qui devrait être mon partage, c'est le martyre d'une rude pénitence. J'ai appris que, en vérité, il n'y a rien de plus efficace pour mériter des richesses de la grâce du Seigneur, que de demeurer en silence et de partager les sentiments des hommes humbles. L'humilité est la- reine des vertus, et son fils aîné est le silence; c'est en cela et de cela que dépend- le culte de la justice, selon ce que nous assure un juste, qui a dit : « Le culte de la justice, c'est le silence (Isa. XXXII, 17.) » Mais je m'avance beaucoup trop loin et je dois interrompre la marche de mon discours. C'est bien mal commencer, en effet, que de contraindre à se fixer trop longtemps sur ces lignes des regards que vous devez à tant d'autres que moi. Mais, après tout, la bassesse, le néant de votre serviteur aurait-il osé se permettre de le faire, si l'humilité de Votre Grandeur ou plutôt la grandeur de votre humilité, très-aimable père, ne m'eût prévenu et ne fût intervenu entre vous et moi? Vous m'avez demandé, en effet, de vous écrire tout ce que je pourrais découvrir touchant les miracles de notre père, votre ami, de celui qui vous a aimé non point en parole et du bout des lèvres, mais en oeuvre et en vérité. Ces miracles réclamaient une critique plus habile et un critique plus entendu, bien que, à vrai dire, je me sois contenté de les recueillir plutôt que de les décrire. Ce dont je suis certain, c'est que j'ai tout entendu de mes oreilles ou vu de mes yeux; j'en excepte pourtant ce qu'il a fait dans son voyage pour aller au concile d'Étampes et pour en revenir; cela je ne l'ai ni vu ni entendu, mais d'autres que moi, à qui je crois comme à mes propres yeux, l'ont vu et entendu et me l'ont rapporté. C'est à cette époque, en effet; que je suis entré à l'école du Christ et que j'ai dit adieu au siècle, pour les siècles des siècles. J'ai résolu de confier le récit de tous ces miracles et de ce qui s'est passé durant le cours du voyage d'Étampes, et qu'on a fidèlement recueilli, à un homme doué d'une plume élégante et religieuse, qui sache mettre en lumière ces oeuvres de lumière avec toute la puissance du style. Pour vous, quand vous recevrez cette lettre, priez pour votre Philippe, qui toute sa vie sera vôtre dans les entrailles de Jésus-Christ.

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PREMIÈRE PARTIE, PAR PHILIPPE, RELIGIEUX DE CLAIRVAUX.

CHAPITRE PREMIER. Bernard va à Constance. Noms et qualités de ceux qui ont été les témoins oculaires des miracles qu'il a opérés.

1. Pendant que le serviteur de la croix prêchait la croisade dans le royaume Teutonique, il se vit obligé d'aller trouver le roi Conrad, pour négocier une paix. Il le rencontra à Francfort, château-fort situé sur le Mein, dans le territoire de Mayence, et tirant sou nom de ce qu'il y avait eu cet endroit un passage appelé le gué des Francs. L'évêque de Constance, Hermann, homme religieux, s'y trouva aussi pour le prier de vouloir bien lui faire l'honneur de monter jusque dans son pays. Bien des choses s'opposaient à ce que Bernard accédât à ce désir. La première et la plus importante de toutes, c'était sa sollicitude profonde, son amour extrême pour ses chers enfants de Clairvaux, qu'il avait hâte d'aller rejoindre, car une mère ne saurait oublier le fruit de ses entrailles, et il souffrait de se voir séparé de ses enfants depuis près d'une année. Cependant les instances de monseigneur l'évêque de Constance triomphèrent de ses résistances, car il agit auprès de liai à temps et à contretemps, par lui-même, par le roi et par les évêques, pour obtenir son consentement, qu'il donna enfin, tant il en coûtait à sou extrême bonté de voir toutes ces personnes en suspens et contristées par son fait. Cependant, la crainte du Seigneur l'emporta et soli esprit lui ouvrit la porte toute grande à ce voyage. Car il avait pour règle de conduite et pour habitude, quel que fût le penchant de son coeur, de ne rien accorder à son propre attrait dans la délibération des choses qui se présentaient à faire et de ne s'inquiéter que de connaître la volonté de Dieu. Il consentit donc à accompagner l'évêque de Constance, et; le premier dimanche de l'Avent, il arriva sur les terres de son évêché, dans une villa nommée Kentzigen, dont les habitants le reçurent avec une grande dévotion. A partir de ce moment on rit se produire des prodiges et des miracles, que les pierres mêmes se chargeraient de publier si nous les passions sous silence. Comme je me trouvais présent sur les lieux mêmes, j'ai jugé à propos d'en tenir note, afin d'éviter toute confusion et d'ôter tout prétexte au doute. En effet, j'ai tenu compte des noms de chacun, et tous tant que nous sommes qui étions présents quand ces miracles se sont opérés, nous en attestons la vérité de toutes nos forces. Or, ceux qui se trouvaient avec Bernard étaient, sans me compter, Hermann, évêque de Constance, Eberhard, son chapelain, deux abbés, Baudouin et Frowin (a), deux moines, Gérard et Geoffroy, trois clercs, Philippe, archidiacre de Liège, Otton et Francon. A ces personnes s'ajouta, pendant le voyage, Alexandre de Cologne, qui se rendait à Rome; mais, en voyant les oeuvres de la puissance divine qu'opérait notre. père, et en entendant ses fréquentes exhortations, il se sentit touché de repentir et se convertit. On trouvera chaque personnage indiqué par la première lettre de son nom.

CHAPITRE II. Miracles opérés par saint Bernard à Fribourg, à Bâle et dans les lieux voisins de ces deux villes.

2. L'évêque Hermann. Un prêtre de la villa appelée Herenheim, que j'avais mandé exprès, indiqua un homme qui était aveugle depuis déjà dix ans; il était de sa maison, il se croisa au passage du saint, le premier jour de l'Avent, et à peine était-il rentré chez lui qu'il voyait clair. J'avais déjà entendu rapporter ce miracle auparavant et il n'est rien de plus certain que ce fait dans toute la contrée.

Eberhard. Deux hommes honorables, l'un prêtre et l'autre moine, m'ont rapporté que, dans la ville de Lapenheime, deux aveugles, qui s'étaient croisés le même jour, recouvrèrent la vue.

Philippe. Le lundi, en ma présence, un vieillard aveugle fut amené à l'église; le saint lui imposa les mains, comme vous l'avez tous entendu raconter, et tout le peuple s'écria que l'aveugle voyait clair.

L'abbé Frowin. J'ai vu cet homme, il avait recouvré la vue, et le frère Geoffroy le vit comme moi.

Francon. Le mardi, à Fribourg, une mère présenta le matin son enfant qui était aveugle à la maison où Bernard recevait l'hospitalité, elle le remportait après qu'il lui eût imposé les mains; le père nous ordonna de demander à l'enfant s'il voyait clair; je suivis cette femme et, quand j'eus interrogé l'enfant, il me répondit qu'il voyait, ce qu'il nous prouva de plusieurs manières.

Geoffroy. A peine étions nous entrés dans l'église, qu'un jeune homme

a Frowin était moine dans l'abbaye d'Einsiedel, quand il devint abbé de Mont-Angel, en Suisse Il écrivit avec talent plusieurs opuscules que nous trouvons dans la bibliothèque d'Einsiedel.

qui était boiteux, se finit à marcher droit dès qu'il eut pris sur lui le signe de vie.

L'évêque. Tous, nous, l'avons vu devant l'autel, au moment où tout le peuple se mit à chanter les louanges de Dieu.

Eberhard. Le même jour je vis trois autres boiteux guéris.

Francon. Vous avez tous vu une femme aveugle, qui recouvra la vue en entrant dans l'église et qu'on a montrée ensuite au peuple.

Geoffroy. Et la jeune fille à la main desséchée, dont la guérison fut célébrée par des chants pendant l'offrande.

Gérard. Le même jour j'ai vu, moi, un jeune enfant aveugle recouvrer la lumière.

Otton. Le mercredi, quand le père, après la célébration de la messe retournait à l'église, il toucha les mains d'une femme; elles étaient desséchées, il les rendit, peu d'instants après, à la santé. Vous avez entendu les chants du peuple; Francon et moi nous avons vu les mains de cette femme.

Geoffroy. La même chose arriva à un enfant à qui le saint, en sortant du bourg, rendit sous nos yeux l'usage de la main. Il .y eut aussi une femme boiteuse, que, sur l'ordre du père, notre cher Henri était allé chercher et avait rapportée sur son cheval, parce qu'elle ne pouvait point nous suivre; elle put marcher sous nos yeux et à la place même où une enfant boiteuse dès le ventre de sa mère avait commencé aussi à marcher elle-même, et toutes les deux pouvaient courir.

Francon. Pendant le voyage, une jeune fille recouvra l'usage de sa main qui était desséchée. je lui présentai le bâton de l'abbé et elle le serrait très-fort.

3. L'évêque. Pourquoi donc avez-vous omis de raconter que, le premier jour de son arrivée à Fribourg, il ordonna de faire une prière pour les riches, afin que Dieu fît tomber de devant leurs yeux le voile qui les aveuglait ; car, tandis que les pauvres venaient recevoir la croix, ils hésitaient à le faire? Cette prière ne fut pourtant point inutile, car, comme vous le savez fort bien, les plus riches et même parmi eux les plus mauvais habitants du bourg se croisèrent.

Philippe. Vous n'avez point oublié sans doute cet aveugle-né qui se croisa à notre passage, et vous vous rappelez comment le saint abbé sentit qu'une vertu était sortie, non pas de lui, mais d'une parole de vertu et du signe de vie. En effet, à peine l'avions-nous dépassé de quelques pas, que le saint envoya voir s'il avait recouvré la vue, et on trouva qu'il voyait.

Geoffroy. Bernard nous a lui-même secrètement avoué qu'il lui arrivait bien souvent de pressentir les grâces qui devaient un jour être accordées à ceux à qui il donnait la croix. Pour ce qui est des deux femmes sourdes qui, le même jour, recouvrèrent devant nous la faculté d'entendre, le même jour que nous avons passé par la villa de Crocingen, en touchant la première des deux, je le tiens de lui-même, il s'adressa à Dieu, parce qu'il n'avait pas connaissance d'un seul cas de sourd qui eût obtenu sa guérison, puis il les toucha sans hésiter.

Eberhard. Eh bien ! moi, j'ai vu aussi avec ces deus femmes un jeune homme qui vit clair à l'instant même.

L'évêque. Le mercredi matin, à Herzeretheim, après la célébration de la messe, j'ai amené à Bernard une jeune fille à qui il rendit l'usage de l'une de ses mains.

Philippe. Et moi je lui ai présenté un enfant sourd-muet de naissance, qui, à l'instant même, a entendu et parlé distinctement comme vous l'avez vu.

4. L'évêque. J'ai même adressé la parole à cet enfant dès qu'il se fut croisé, et il m'a sur le champ répondu sans difficulté; aussi vous avez vu comme tout le monde s'est mis à pousser des cris de joie.

Geoffroy. Mais comment pouvait-il prononcer des mots qu'il n'avait jamais entendu articuler?

L'évêque. Ce pouvoir lui venait de celui qui rend la langue des enfants même éloquente.

Gérard. C'est ce que ce père nous avait répondu lui-même le soir précédent, dans un entretien intime que nous avions avec lui, en nous disant qu'il n'avait pas encore vu de sa vie un muet parler; d'autant plus, ajouta-t-il un peu après, que ceux qui sont muets de naissance, sont ordinairement sourds aussi. Je serais donc bien étonné, si on parvenait à les guérir, qu'ils pussent tout à coup entendre et parler une langue qui leur était parfaitement étrangère jusque-là.

Philippe. Nous avons vu tous cette jeune fille boiteuse qu'il a redressée au même endroit et à qui il a rendu la faculté de marcher, ainsi que l'enfant aveugle à qui il rendit la vue.

L'abbé Frowin. Une mère avait apporté son tout petit enfant qui était aveugle; à peine eut-il repu la croix, qu'il recouvra la vue, mais la mère ne s'en aperçut que lorsque j'offris un fruit à l'enfant qui étendit la main et le prit, ce qui montra bien qu'il voyait clair.

Eberhard. Comme on reconduisait le saint, ou plutôt comme on l'emportait de l'église, il remit la croix en ma présence et sous mes yeux à un boiteux qui se trouvait à la porte et lui prit son bâton; le boiteux se nuit à marcher et à sauter.

Philippe. Il y eut un enfant aveugle de naissance à qui le saint rendit 1a vue, au moment où nous sortions. Je l'ai vu de mes propres .yeux, ainsi qu'une multitude de gens qui se trouvaient là, ou plutôt nous en avons presque tous été témoins. De même, un bomme qui se trouvait paralysé de la moitié du corps, que le saint embrassa après lui avoir donné la croix, se trouva guéri à l'instant même sous nos yeux; déjà auparavant Bernard lui avait rendu saine une de ses mains qu'il avait desséchée. Dans la villa appelée Stieng, une femme qui était atteinte de cécité depuis quatorze ans se trouva guérie au moment même où le saint passait l'eau, ainsi que nous l'avons vu presque tous.

Gérard. Eh bien, moi, pendant le. même, voyage, j'ai vu une petite fille dont la main, qui était desséchée, fut guérie à la vue d'une foule ;de,gens qui se mirent à applaudir.

5. L’évêque. A Bâle, le vendredi, après le sermon et la distribution des croix, on présenta à l'homme de Dieu une femme muette, dont la langue se délia dès qu'il l'eut touchée, en sorte qu'elle parlait comme il faut. Je l'ai vue de mes yeux, je lui ai même adressé la parole; mais qui n'a pas vu avant elle un boiteux dont la guérison excita de si grands applaudissements parmi le peuple ?

Otton. Nous l'avons tous vu.

Eberhard. Ce même vendredi, les chevaliers de mon seigneur et moi, nous avons vu un enfant que sa mère avait amené aveugle à la demeure du saint, et qu'elle remmenait voyant clair.

Gérard. Il s'est fait ce jour-là beaucoup d'autres miracles que l'agitation de la boule nous a empêchés de voir ; j'ai appris, en effet, de quelqu'un que le saint avait touché ce même jour des aveugles qu'il croyait tout à fait guéris ou du moins qui ne tarderaient point à l'être.

L'évêque. Le samedi, près du château de Rinvel, un enfant boiteux se trouva redressé; en entendant les cris qu'on poussait derrière moi, car je marchais devant, je revins sur mes pas et je vis ce boiteux marcher droit au milieu de la foule en délire.

Eberhard. Le soir de ce samedi-1à, au moment où l'homme de Dieu sortait de l'église de Secking, on lui présente un enfant dont les nerfs du cou étaient raidis et qui ne pouvait ni lever ni tourner la tête ; à peine eut-il reçu la croix qu'il revint les nerfs détendus, il pouvait lever la tête et la tourner dans tous les sens. Mon domestique, qui a passé la nuit dans la même maison que le saint et qui a vu cet enfant, m'a raconté ce fait ainsi qu'à mes autres compagnons.

6. Geoffroy. Dans cette même ville, le dimanche matin, un enfant recouvra l'usage d'une main, un autre, qui était. boiteux de naissance, l'usage de sa jambe; deux autres personnes, un homme et une femme, qui boitaient tous les deux, se trouvèrent guéris en quittant la ville, et, rejetant loin d'eux le bâton sur lequel ils s'appuyaient, ils se mirent à marcher sans aucune difficulté en louant le Seigneur. A peine avions-nous fait quelques pas, qu'une femme qui avait une main impotente ayant reçu la croix se trouva guérie. Nous avons tous vu ces choses-là, de grands cris et un vrai délire de bonheur les ont accueillies. Il s'est trouvé aussi un homme qui n'avait plus l'esprit à lui, le père lui remit la croix dans cette ville, et nous l'avons vu à l’instant même redevenir calme, parler sainement et rendre grâce à Dieu. Depuis nous avons appris que sa guérison ne s'était pas démentie. En revenant près de cette ville, nous avons parlé à un prêtre qui nous a nommé tous ceux qui, ce jour-là, s'étaient certainement trouvés redressés ou rendus à l'usage de la vue. Le soir même, au moment où le duc Conrad arriva, un enfant boiteux recouvra l'usage de ses jambes en présence du prince, de tous ses chevaliers et sous nos yeux à tous.

L'évêque. Dans ce même endroit, il arriva encore une chose que je ne vous ai pas dite tout à l'heure, mais que je voudrais vous voir relater en son lieu.

Eberhard. Ce jour-là, en entrant dans l'église de Domingen, nous avons vu un autre boiteux redressé et marchant droit. Le lundi matin, un boiteux de naissance recouvra, en ma présence et sous mes yeux, l'usage régulier de ses jambes en entrant dans la même église. Il y eut aussi un enfant muet, que nous avions vu le matin à notre hôtellerie, qui se mit à parler devant nous. Notre hôtesse nous assura même que sa petite fille qui, depuis l'àge de quatre ans, avait perdu la vue, la recouvra ce même jour, après en avoir été privée pendant quarante ans.

Gérard. Le même jour, de mon côté et dans le même hôtel, j'ai vu un enfant aveugle à qui la vue avait été rendue.

Philippe. Et moi j'ai vu une jeune fille privée de la vue, qui en recouvra l'usage près de la villa, et beaucoup des nôtres ainsi qu'une grande partie du peuple l'ont vue aussi.

7. Geoffroy. Nous avons vu ce jour-là encore beaucoup de choses dont nous ne pouvons nous souvenir; pourtant il m'en revient une en mémoire en me rappelant la grandeur de la joie qu'elle a causée. Je veux parler d'une femme qui était boiteuse, et que nous avons tous vue guérie dans une villa par où nous passions.

Eberhard. J'ai fait, avec les chevaliers de mon seigneur, le compte de tous les miracles qu'eux et moi nous avons vus ce jour-là, et il se trouve que leur nombre s'élève à trente-six, qui se décompose: ainsi: onze aveugles qui ont recouvré la vue , dix-huit boiteux qui ont retrouvé l'usage de leurs jambes, onze infirmes dont les mains sont revenues dans leur état normal, et un sourd qui fut guéri de sa surdité. Si la somme des guérisons dépasse le nombre trente-six, cela vient de ce que j'avais d'abord commencé par noter le nombre des personnes, et que, ensuite, j'ai fait le compte des miracles opérés en leur faveur. En effet, nous en trouvons plusieurs accomplis pour une seule petite fille, qui se trouvait en même temps aveugle, boiteuse des deux pieds, muette et estropiée d'un bras. Nous avons entendu le peuple qui nous suivait faire entendre des chants de joie à l'occasion d'autres miracles, mais, comme nous n'avons pas pu revenir sur nos pas, nous ne les avons point vus de nos propres yeux.

8. Philippe. Le mardi, à Schaffouse, nous avons perdu beaucoup de miracles à cause du tumulte qui était grand. Ce fut au point que le père fut contraint de s'abstenir de bénir les malades et même de fuir; la foule était si grande qu'on s'écrasait les uns les antres.

Eberhard. Et même au pied de l'autel je le conjurais de toutes mes forces de n'imposer les mains à personne, car je ne voyais pas comment il pourrait se dégager de la foule.

Philippe. Pourtant, en entrant à l'église, une boiteuse se trouva guérie; j'étais présent au miracle, et vous avez tous entendu les chants que le peuple fit entendre alors. Nous avons encore vu une autre boiteuse, qui, au moment on nous sortions de la villa, reçut la croix, au haut de la côte, et qui, sentant à l'instant même les nerfs se détendre, se mit à marcher, sans aucune difficulté.

Eberhard. J'ai vu aussi, dans la même villa, un sourd recouvrer l'ouïe, et une femme qui boitait des deux pieds se mettre à marcher droit. De plus, j'ai appris d'un chevalier de mon seigneur, qui, au milieu de la foule, protégeait le saint du Seigneur et ne le quittait pas d'une minute, qu'il y eut encore un bras aride rendu à son état sain et un jambe de boiteux redressée.

L'évêque. Le mercredi, en entrant à l'église, j'ai vu, en ma présence et sous les yeux du peuple et de nos frères, un homme boiteux des deux pieds, qui de plus avait une main desséchée, guéri de ses deux infirmités, marcher Sans aucune difficulté et remuer librement sa main.

Philippe. Et moi j'ai vu, au même endroit, un enfant aveugle recouvrer la vue.

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CHAPITRE III. Miracles opérés par saint Bernard, tant à Constance que dans les environs de cette ville.

9. L'abbé Baudouin. A peine eûmes-nous passé le Rhin, que les chants que vous avez entendus, vous autres qui étiez restés sur la rive opposée parce que la foule s'était emparée de toutes les barques, étaient pour célébrer la guérison d'un enfant boiteux; je l'ai vu se redresser sur sa jambe de mes propres yeux.

Geoffroy. Et moi, j'ai vu un vieillard aveugle, au moment où nous traversions la villa, et une femme boiteuse depuis bien longtemps déjà, qui se mit à sauter après avoir reçu la bénédiction du saint. Tous ceux qui la connaissaient auparavant la félicitaient en la voyant s'en retourner à pied après s'être fait amener en voiture.

Philippe. Le père donna la croix à un enfant estropié des deux bras. Il en étendit un à l'instant, et, comme un des chevaliers présents se préparait à présenter l'autre au père, tout le monde vit cet enfant l'étendre également.

Geoffroy. Vous avez vu tous les transports de joie de cette femme à la vue de la lumière du jour dont elle n'avait jamais joui, et qui lui fut rendue sur le bord même du lac.

L'évêque. Nos chevaliers nous ont affirmé qu'ils avaient vu un enfant dont la moitié du corps était paralysée, parfaitement guéri, dès qu'il eut reçu la croix. Il y eut aussi un enfant d'un chevalier, qui avait une main aride, il me semblait âgé à peu près de douze ans ; j'étais là quand on l'amena. Au même instant j'ai entendu des chants de joie éclater, j'en ai demandé la cause; un chevalier me répondit que la main de l'enfant de son seigneur était guérie.

Alexandre. Je l'ai vu, il était guéri.

Geoffroy. Et moi j'en ai vu un autre, c'était un enfant aussi, mais pauvre; il avait aussi la main desséchée, il fut guéri dans la villa qui se trouve près de Constance.

10. L'abbé Frowin. A Constance, le tumulte était tel que bien peu de monde put voir les miracles qui s'y sont opérés; pourtant, j'ai vu de mes yeux, le jeudi, un aveugle qui fut guéri au pied de l'autel. L'abbé de Weiman l'avait fait approcher, c'était un mendiant de cette ville. Un enfant de notre hôtel, que j'avais fait amener aussi, reçut la croix le même jour; il était boiteux, il recouvra l'usage de sa jambe. Il se fit encore trois autres miracles à l'église, qui furent célébrés par des chants de joie et le son des cloches, mais aucun de nous ne put voir ce qui s'était passé.

Geoffroy. Nulle part, nous n'avons été, comme à Constance, dans l'impossibilité de savoir ce qui s'est passé, attendu que personne de nous n'a osé se jeter dans la foule. Or, nous nous sommes proposé de ne parler ici que de ce que nous avons vu. Ainsi, je ne crois pas qu'il y en ait un seul parmi nous qui ait vu les miracles opérés le vendredi. Seulement, le samedi, dès le matin, au milieu du saint sacrifice, nous avons vu un enfant qui rendait, avec beaucoup de dévotion , de grandes actions de grâces au père, dont la prière lui avait obtenu, la veille? qui était le vendredi, la faculté de marcher qu'il avait perdue. Envoyant la piété de cet enfant, le saint se tourna de mon côté et me dit : « Il ne s'en est pas trouvé d'autre que cet enfant qui revint pour rendre gloire à Dieu. » Un peu auparavant, pendant le sacrifice même de la messe, un jeune homme qui était sourd depuis douze ans, à ce qu'il nous dit, avait à peine reçu la bénédiction du saint que, sentant le bien qu'elle lui faisait, il s'écria, avec des transports de joie et de bonheur, qu'il avait recouvré l'ouïe. Nous l'avons tous vu, et plusieurs d'entre nous lui ont même parlé. Nous avons vu aussi une femme boiteuse qui fut guérie au même endroit, ainsi qu'une jeune fille également boiteuse dans la jambe se redressa. Une autre fille, sourde, recouvra l'ouïe. Tous ces miracles, comme vous le savez, se sont opérés le samedi dans la chapelle de monseigneur l'évêque de Constance.

11. Philippe. Sur le seuil même de la porte, au moment où Bernard se disposait à sortir, une femme qui avait la main impotente, se trouva guérie; nous l'avons vue tous.

L'abbé Baudouin. Moi, au moment même où le peuple faisait éclater la joie par des cris, j'ai adressé la parole au jeune homme qui avait recouvré l'ouïe au sortir de la ville.

Philippe. Le samedi soir, à l'hôtel, près de Winterthur, vous avez vu une jeune fille muette, que sa mère amenait; vous savez tous qu'elle revint parlant, elle répondit, en effet, avec facilité à toutes les questions qu'on lui adressait. Le lendemain matin, qui était le dimanche, le tumulte de la foule vous fit sortir de l'église et vous n'avez pu connaître ce qui s'était fait, bien que vous entendissiez les cris du peuple à l'intérieur. Quant à moi, j'ai vu un enfant paralysé de la moitié du corps, ne pouvant se servir de ce côté-là ni du bras, ni de la main, ni de la jambe, ni du pied, qui,recouvra la santé par la grâce de Dieu, en recevant la bénédiction du père. Il y eut aussi deux femmes, dont l'une boitait d'un pied et l'autre des deux, qui recouvrèrent la faculté de marcher droit; je les ai vues de mes propres yeux.

Alexandre. Le même jour, pendant la route, nous vîmes un enfant boiteux qui se mit à marcher, et une jeune femme sourde à qui l'ouïe fait rendue. Près de Zurich, en présence d'un grand concours de monde, un boiteux fut redressé.

Geoffroy. A Zurich même, le lendemain de notre arrivée, dès le matin, une femme aveugle recouvra la vue dans l'église. Je l'ai vue quand on l'a amenée, j'étais là aussi quand Bernard lui imposa les mains, et à l'instant même nous vîmes que la vite lui était rendue.

Francon. Dans la même église, une petite fille qui était boiteuse, recouvra la faculté de marcher droit, et un muet celle de parler; nous étions tous là présents et nous les avons vus.

Philippe. Il y eut aussi une enfant aveugle qui vit clair; la foule, qui se pressait de tous côtés, nous a empêchés de voir beaucoup d'autres miracles encore qui se sont accomplis en cet endroit.

12. Gérard. A l'endroit où nous avons passé la Limma, sur les bords de laquelle s'élève Zurich, à moins d'un demi-mille de distance, deux enfants infirmes des bras recouvrèrent l'usage de leurs mains, un muet parla, un sourd entendit, un vieillard aveugle vit clair, en notre présence. Tous ces miracles, nous les avons vus et nous les avons vérifiés avec la plus grande attention et reconnus avec la plus entière certitude aux acclamations avec lesquelles le peuple qui accompagnait le saint du Seigneur les accueillait les uns après les autres, avec des transports de joie et de bonheur.

Philippe. Pondant ce même trajet, une femme boiteuse eut la jambe redressée; on la portait sur les épaules, le saint lui donna la croix, la fit mettre à terre et lui ordonna de marcher. Ses voisines et toutes les femmes qui la connaissaient la félicitaient. Le même jour, un sourd recouvra l'ouïe en notre présence, tout près d'un hameau que nous venions de traverser.

Gérard. Le mardi, nous quittâmes de boit matin le petit village appelé Birbovermesdorff, mais avant de passer la Reuss, nous vîmes deux femmes boiteuses qui furent guéries sur la route même. Le père n'eut point de peine à reconnaître de quel côté chacune d'elle boitait, car, s'étant arrêté, il les fit mettre à terre, et aussitôt elles se mirent à marcher sans difficulté et à rendre gloire à Dieu.

Alexandre. Le même jour, non loin d'un petit village, un enfant dont le cou était raide et tourné, fut guéri sous nos yeux et se mit à remuer la tête sans peine.

Eberhard. Vous oubliez nu miracle encore que j'ai vu de mes yeux, comme le virent aussi tous les habitants de la villa appelée Frichen. Vous ne l'avez point vu parce que vous alliez tous un peu en avant. Dans cet endroit donc, un clerc de la villa nommée Seckingen, vint prier avec toute sorte d'instances le saint homme du Seigneur, au moment où il entrait dans la villa, de vouloir bien faire un miracle, attendu que les habitants de cet endroit avaient le coeur bien dur. Au même instant on lui présenta une femme qui était boiteuse depuis vingt ans. A peine le père lui eut-il donné la croix et Peut-il fait mettre à terre, qu'elle se mit à marcher sans aucune difficulté.

13. Alexandre. Le mercredi matin, près du château-fort de Rinvelt, où nous avions passé la nuit, sous le porche même de l'église et avant d'y entrer, le saint homme guérit un enfant qui avait le cou tordu, et rendit saine la main infirme d'une jeune fille.

Geoffroy. Et dans l'église, après la célébration de la messe,nous lui avons présenté une jeune fille qui était aveugle dès le ventre de sa mère; c'est à peine si elle pouvait reconnaître la lumière du soleil ; pour le reste, elle était hors d'état de rien discerner. Le saint abbé lui mouilla les yeux avec de la salive, et à l'instant même elle vit clair et distingua très-bien tous les objets. Au même endroit, un sourd recouvra l'ouïe et un aveugle la vue.

Alexandre. Il y eut aussi un autre enfant dont les nerfs du cou s'étaient retirés et raidis, au point qu'il ne pouvait tourner la tête ; il fut guéri dans l'église à l'heure même. Pendant le trajet, une femme toute ramassée sur elle-même et complètement impotente. qu'on avait apportée dans un van sur le passage de saint homme, eût à peine reçu le signe de la croix qu'il fit sur elle, qu'elle sauta à bas du van en poussant un cri, et une grande joie se répandit dans le peuple. Près de Bâle, un homme qui entendait dur recouvra une ouïe claire et distincte.

14. Le jeudi, nous partîmes avant le jour pour nous rendre en toute hâte à Rouascle. Pendant le trajet. un sourd recouvra l'ouïe, un enfant borgne vit aussi bien du second oeil que de l'autre. Le père n'ignorait point qu'il en était ainsi, cependant, quand nous eûmes fait quelques pas et dépassé ces gens, il envoya l'un de nous s'assurer de ce qu'il en était,

et il se trouva que les choses étaient arrivées comme je viens de le dire.

Eberhard s'adressant à Alexandre. Pendant qu'il vous envoyait ainsi pour voir si l'enfant avait recouvré la vue, le père me dit, car je marchais alors à côté de lui: « Le Seigneur a ouvert les yeux à cet aveugle.» Le vendredi, dans l'église de Ronascle, où le père était entré, on lui présenta un enfant qui était complètement privé de l'usage de l'un de ses yeux et voyait à peine de l'autre; sur le champ il vit clair de ses deux yeux. Nous l'avons tous vu. Au même moment, un autre miracle excita des cris de joie, on disait qu'un aveugle venait de recouvrer la vue, mais le tumulte nous a empêché de le voir.

Francon. Après le sermon fait au peuple, j'ai vu dans l'église un enfant boiteux redressé, aux cris de joie des assistants; il s'est mis sous mes yeux à marcher droit au milieu de la foule qui l'acclamait. L'évêque. Le samedi, dans l'église de Berche, après la messe, un clerc, qui avait perdu un oeil depuis cinq ans, recouvra la vue; je l'ai vu rendre grâces à Dieu et sauter de joie.

Otton. Un peu auparavant, dans la même église, un enfant qui avait le cou de travers fut à peine touché par le père qu'il sentit ses nerfs craquer et se détendre ; son père et cet enfant lui-même étaient dans un bonheur incroyable. Vous avez tous entendu les chants du peuple et moi j'ai vu cet enfant de mes yeux.

Gérard. Nous avons vu tous aussi un jeune homme dont la main et le bras tout entier étaient desséchés, guéri au même endroit. Nous avons vu aussi une jeune fille qui, le quatrième dimanche de l’Avent, fut redressée dans l'église de Strasbourg, après la célébration de la messe. Et la joie de son père n'était pas plus grande que celle de tout le peuple, qui la témoigna par ses cris.

Philippe. Le même jour, avant de monter en bateau, un enfant boiteux fut redressé et se mit à marcher librement devant tout le peuple, Tous les assistants, comme vous l'avez entendu, se mirent à pousser des cris de joie. Le lundi, nous partîmes en bateau et les malades ne purent approcher du père. Mais le soir, à Bagenback, à l'hôtel, une femme boiteuse fut redressée.

Gérard. A l'heure même où cette femme survint, nous nous plaignions les uns aux autres de n'avoir point vu de miracle ce jour-là; c'est à ce moment-là même que cette femme, rejetant son bâton, se mit à marcher, toute heureuse et rendant gloire à Dieu.

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CHAPITRE IV. Saint Bernard arrive à Spire la veille de Noël pour le congrès de l'empereur et des princes. Miracles qu'il opère en celte ville.

15. Le mardi, veille de Noël, nous arrivâmes par eau à Spire. Le roi Conrad y célébra la fête de la naissance du Sauveur, et y fut couronné ; c'est là aussi que se tint le congrès des évêques et des princes. Notre saint abbé y arriva avec la pensée de travailler à rétablir la paix entre plusieurs princes qui se trouvaient empêchés de prendre part à la croisade par leurs guerres personnelles. Ces sortes de congrès ne sont point ordinairement signalés par de nombreux miracles, et Dieu n'aime guère, dans une telle foule, à révéler sa gloire. Pourtant l'arrivée du saint abbé ne fut point sans porter ses fruits; car il se fit en cet endroit ce qu'on peut appeler le miracle des miracles, pour me servir des expressions même de saint Bernard. En effet, le roi se croisa contre l'attente de tous ceux qui s'étaient rendus à cette réunion. Cette nouvelle se répandit comme une parole pleine de vie et d'efficacité, et on reconnut par là la vérité de ce mot, que le coeur des rois est dans la main de Dieu. En effet, quelque temps auparavant, à Francfort, le saint homme était allé trouver le roi, polir l'engager à penser à son salut pendant qu'on était dans des jours si pleins de miséricorde. Le roi lui ayant répondu qu'il n'avait aucune intention de prendre part à cette expédition, le très-doux abbé avait gardé le silence, en se contentant de dire qu'il ne convenait pas à un homme d'aussi peu d'importance que lui de presser sa majesté avec un excès d'importunité. A Spire, dans le second sermon qu'il fit au peuple, après avoir engagé publiquement le roi, comme il l'avait fait auparavant, à s'enrôler pour la guerre sainte, il alla le trouver en secret avec sa douceur ordinaire, le troisième jour de Noël, fête de Saint Jean, et le pressa de ne point laisser perdre une pénitence légère, courte, honorable et salutaire que la divine providence avait imaginée pour sauver les pécheurs. Il en reçut enfin cette réponse, qu'il y réfléchirait, prendrait conseil des siens, et lui rendrait réponse à ce sujet le lendemain. Cependant, au milieu même du saint sacrifice de la messe, l'esprit de Dieu pressa l'esprit de notre saint abbé d'adresser, contre la coutume et quoique personne ne l'en priât, la parole aux assistants et de ne point laisser passer la journée sans faire un sermon. Bref, il parla, et quand il eût fini il alla trouver le roi en toute liberté, non pas comme roi mais comme homme. Il lui représente le jugement dernier,-et le peint à ses yeux, lui simple mortel, debout au tribunal de Jésus-Christ, et ce dernier prenant la parole sur le ton d'un maître qui commande, et lui disant: « O homme, qu'ai-je du faire pour toi que je n'aie point fait? » Puis il lui montre l'un après l'autre, le souverain pouvoir royal, ses richesses, ses conseils, cette âme virile, et sa force corporelle. Ces paroles et d'autres semblables touchent l'homme au point que, pendant que Bernard lui parlait encore, il s'écrie en versant des larmes: «Je reconnais, oui, je reconnais torrs les dans de la grâce divine, et désormais, moyennant son secours, je ne veux plus agir en ingrat. Me voici tout disposé à le servir puisque je suis engagé vivement de sa part à le faire.» A peine avait-il parlé ainsi, que le peuple, recueillant la parole qui venait de sortir de la bouche du roi, éclate en actions de grâces à Dieu, la terre résonne du bruit de leurs voix. A l'instant même le roi prit la croix (a) et reçut au pied de l'autel l'étendard que lui remit le père et qu'il devait porter lui-même à la main dans l'armée du Seigneur. Son petit-fils, le duc Frédéric le jeune, prit la croix avec lui, ainsi qu'un nombre considérable de seigneurs. Ce jour-là, près de la chapelle on le saint avait célébré la messe, je vis un enfant boiteux, qui venait d'être redressé.

16. Eberhard. Le samedi matin, jour des saints Innocents, comme ce saint abbé quittait son hôtel, je me présentai à lui, conduisant un chevalier qui voulait se croiser, et au même instant, apercevant dans la foule un enfant aveugle, dit: « Que demande cet enfant? » Comme je rie comprenais pas bien ce qu'il me disait parce qu'il parlait en latin, il reprit: « Amenez-moi cet enfant. » Je fis ce qu'il demandait, et, au montent titi il remit la croix à l'enfant, cet enfant se trouva guéri, et j'ai pu m'assurer par de nombreuses expériences qu'il voyait bien clair,

Gérard. Après la messe on amena l'homme de Dieu dans la chapelle qui touche au dortoir des chanoines ; il donna la croix à un homme borgne, qui recouvra à l'instant même l'usage de son oeil. Or, on s'assura avec beaucoup de soin qu'il était d'abord privé de l'usage de cet oeil et qu'il en voyait très-bien ensuite. Comme il revenait de l'église, il rendit l’ouïe à un sourd sur qui il fit le signe de la croix et à qui il mit le doigt clans les oreilles. Ce miracle nous l'avons vu et constaté.

a Otton de Freinsingen, dans le livre I des Faits et Gestes de Frédéric, chapitre XXXIX, parle de ce fait et rapporte que saint Bernard, pour qui d'ailleurs il ne montre guère de partialité, « fit plusieurs miracles tant en public qu'en particulier. » Il ajoute que Rudolphe ou Radulphe, le moine qui prêchait hautement le massacre des Juifs, comme on le voit par la lettre trois cent vingt-deuxième de saint Bernard, fut mandé par ce dernier, puis chassé d'Allemagne, avec défense de prêcher dans la suite, et obligé de se renfermer dans son monastère, au grand mécontentement du peuple, qui fut sur le point de se révolter. Enfin il ajoute, dans les chapitres suivants, qu'une lettre de saint Bernard, lue par Conrad dans le congrès de Ratisbonne, a déterminé une multitude de gens à prendre la croix.

L'évêque. C'est comme pour cet aveugle qui recouvra la vue le dimanche, au pied de l'autel, pendant qu'on chantait le graduel, c'est moi qui le présentai au père.

Eberhard. Je crois qu'il se fit en cet endroit beaucoup de miracles que nous n'avons pu voir; car nous avons bien souvent entendu le peuple faire éclater des chants d'action de grâces, mais aucun de nous ne put percer la foule pour aller voir ce qui se passait. Pourtant j'ai vu, car c'est moi qui l'ai présenté au père, un sourd qui recouvra l'ouïe en cet endroit.

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CHAPITRE V. Autres miracles de saint Bernard à Spire.

17. Philippe. Le même jour, le congrès s'assembla et le Saint-Esprit y donna des preuves manifestes de sa présence dont personne ne put douter. En effet, le roi y convoqua tous les princes et les chevaliers qui avaient pris la croix, et, tout le monde étant réuni, le saint abbé fit entendre à l'assemblée des paroles plutôt divines qu'humaines. Comme nous sortions, et que le roi en personne avec les princes conduisait le saint homme de Dieu, pour qu'il ne fût pas écrasé par la foule, on lui amena un enfant boiteux en présence du roi. Bernard fait un signe de croix, redresse l'enfant et lui ordonne de marcher aux yeux de tout le monde. Impossible de décrire avec quels transports de joie et d'allégresse on reconduisit cet enfant chez lui. Le saint, se tournant alors vers le roi, lui dit : « C'est pour vous que j'ai fait ce miracle, c'est afin que vous sachiez bien que Dieu est véritablement avec vous, et que votre entreprise lui est agréable. » Au moment où nous allions sortir de l'hôtel, une jeune fille boiteuse fut redressée, et une femme aveugle recouvra la vue.

Eberhard. Le lundi matin, en se rendant à l'église, le saint et nous, nous ne pouvions passer à cause de la multitude des malades, nous leur dîmes d'avancer. A l'instant même, un boiteux se trouva redressé devant l'autel; je ne sais pas s'il avait la croix, mais je l'ai vu marcher et j'ai vu sa jambe de bois suspendue dans l'église.

Otton. Dans la chapelle du roi, en présence même de ce dernier, un enfant boiteux dès le ventre de sa mère recouvra l'usage de sa jambe.

Eberhard. Le même jour, deux autres enfants, dont l'un était boiteux, et l'autre courbé en deux, se redressèrent, et j'ai vu tout le peuple les conduire à l'église principale, et vous avez tous entendu les cris de la foule et le son des cloches. A peine étais-je de retour à la maison, que de nouveaux cris se tirent entendre, et qu'une autre volée de cloches retentit dans les airs. Je courus à l'église, on y avait amené deux autres boiteux qui s'étaient trouvés redressés à l'instant même.

18. Gérard. Le soir, comme le père revenait de la cour du roi, il trouva sa porte assiégée par une multitude de malades. Nous les fîmes asseoir en rang, puis il les toucha tous les uns après les autres et les guérit. Là, il se trouva un enfant boiteux dès le ventre de sa mère, qui reçut la faculté de marcher droit; il y en eut un autre qui était borgne, il recouvra la vue, et un boiteux de dix ans se redressa. Ceux-là, je les ai vus tous guéris à l'instant même où le saint étendit la main pour le guérir. Un de nos frères nous a rapporté qu'il avait vu un autre sourd recouvrer l'ouïe, et une femme qui rendait grâce à Dieu d'avoir été guérie d'une douleur de tête.

Eberhard. Le mardi, il y eut un enfant aveugle qui vit clair, je l'ai vu moi-même.

Philippe. Le même jour, en présence du roi et des princes, un homme recouvra l'usage d'un oeil. Ce miracle eut lieu dans un endroit qui lui valut bien des félicitations, attendu qu'un des Grecs envoyé par l'empereur de Constantinople, se trouvait présent quand il s'accomplit. Cet ambassadeur s'entretenait dans la chapelle du roi avec notre père, quand on vint présenter à ce dernier une femme aveugle ; à peine eut-elle reçu la croix devant lui, qu'elle recouvra la vue; cet ambassadeur fut ému jusqu'au fond de l'âme à la vue de ce miracle. Vers le soir encore, et en présence du prince, du duc et de plusieurs seigneurs, on amena un enfant boiteux. L'homme de la foi lui adresse la parole avec confiance, tout le monde l'écoutait, et lui dit : «Au nom de Jésus-Christ, je te l'ordonne, lève-toi et marche. » Cette parole de puissance retentit aux oreilles de cet enfant, et l'effet ne s'en fit pas attendre : à l'instant il se lève et se met à marcher sans difficulté; il est vrai que d'abord ses membres et ses jambes tremblaient quand il se mit à marcher, mais peu à peu, aux yeux de tout le monde, ils se raffermirent.

19. Gérard. Anselme, (a) évêque de Havelberg, souffrait si cruellement du front et de la gorge, qu'il ne pouvait presque rien prendre ni rien dire. S'adressant donc au saint homme, il lui dit : « Vous devriez bien me guérir. » Bernard lui répondit en riant: «Si vous aviez autant de foi que les bonnes femmes, peut-être vous serait-elle utile.» « Mais si je n'ai pas la foi, repartit l'évêque, que la vôtre du moins me sauve. » Le père fit enfin le signe de la croix sur lui et le toucha ; à l'instant même, l'enflure disparut, et toute douleur disparut avec elle.

Philippe. Notre curiosité s'est trouvée vaincue, car il ne se passait point de jours qu'il n'y eût de nombreux miracles. Le jour de l'octave de la Nativité de la Sainte Vierge, pendant que nous nous rendions à l'église, un enfant boiteux se trouva redressé dans le cloître des chanoines et se mit à marcher, avec des transports de joie, devant notre abbé.

Gérard. Pendant la célébration de la messe, un enfant qui était tout courbé fut redressé; je l'ai vu au moment où sa mère le conduisait bien portant à l'autel pour y faire brûler une chandelle, en reconnaissance de la santé qui lui était rendue.

Otton. Après la célébration de la messe, une femme qui était boiteuse se vit redressée, et nous l'avons tous vue marcher droit.

a Cet Anselme, évêque de Havelberg, est le même que l'auteur de trois dialogues contre les Grecs, édités dans le tome XIII du Spicilège. Le pape Eugène fait mention de lui dans Otton de Freisingen, livre I, des faits et Gestes de Frédéric.

Gérard. Le roi lui-même vit, ce jour-là et le jour suivant, bien des grâces accordées à des personnes malades; la cour et la ville de Spire tout entière, qui ne pourra jamais en perdre le souvenir, les virent avec lui. Le papier sur lequel nous avions noté tous ces miracles s'est trouvé perdu par la négligence d'un frère, que Dieu le lui pardonne. Il m'en revient trois en mémoire, le temps me manque pour rechercher les autres. Le jeudi, deux enfants borgnes recouvrèrent l'usage de leur oeil, à l'hôtel même du saint, et un paralytique qu'on y avait apporté sur un lit obtint aussi sa guérison.

Philippe. Dans la chapelle du roi, pendant que le saint mettait la dernière main à l'œuvre de réconciliation qui l'avait amené, il fit le signe de la croix sur un homme dont la tête tremblait sans cesse, et cet homme fut guéri à l’heure même; à la même heure et dans le même endroit, un enfant boiteux fut également guéri.

Gérard. Le soir, à l'hôtel, nous avons vu deux aveugles guéris. Le vendredi matin, un aveugle encore recouvra la vue en notre présence.

20. Mais il nous faut partir, et celui qui doit emporter ce récit a lui-même hâte de se mettre en route, nous prions donc le seigneur évêque de nous dire ce qu'il a réservé.

L'évêque. Vous avez bien fait de me rappeler à l'ordre, car, je l'avoue, cela m'était sorti de la mémoire. Un archer, au service du due Conrad, au moment où le due vint à notre rencontre, parlait mal de la prédication de la croisade et de notre saint seigneur, en disant : Il ne fait pas plus de miracles que moi. Lors donc que le père s'arrêta pour imposer les mains à des malades, cet homme s'approcha et il vit à quel saint il avait manqué, tomba sans connaissance et demeura longtemps dans cet état.

Alexandre. Je me trouvais tout près de lui quand il tomba, son cheval demeura sur ses pieds, immobile. Quant à cet homme inique, frappé tout-à-coup par la puissance de Dieu, il tomba à la renverse. Nous fûmes tous stupéfaits; nous avons appelé le père, et le malheureux archer ne put se relever qu'après que Bernard fût descendu de cheval et eût prié pour qu'il pût se relever. Voilà comment il connut par sa propre expérience la vertu à laquelle il avait d'abord insulté dans son incrédulité. Le lendemain, il prit la croix sur l'ordre que lui en donna notre abbé, et se tint prêt à aller rejoindre l'armée du seigneur.

L'évêque. En tout la bonté de Dieu est bénie, mais elle l'est surtout en ce qu'elle a montré à cette génération au moins un saint comme on en avait vu autrefois, afin que, semblable à une lampe bien ardente, il pût sanctifier les ténèbres de ce siècle par sa vie, sa doctrine et ses miracles. Heureux êtes-vous, vous autres qui vivez pleins d'espérance à l'abri de ses ailes, et qui vous rassasiez de ses abondantes consolations! Heureuse la congrégation qui a eu le bonheur de posséder un tel père, dont nous autres aussi, quoique dans le siècle, nous nous glorifions cependant encore un peu!

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SECONDE PARTIE DES MIRACLES DE SAINT BERNARD.

CHAPITRE VI. Lettre des moines de Clairvaux et des compagnons de saint Bernard aux clercs de l'église de Cologne.

21. A leurs seigneurs et amis, les clercs de l'église de Cologne, Salut de la part de leurs frères et amis Everbard, Gérard et Geoffroy, moines indignes, Philippe de Liège, Volmare de Constance, et autres recrues de la milice spirituelle que le saint homme a levée au sein de Babylone. Mais avant tout, nous devons du fond du coeur vous rendre grâce, à vous, Seigneur notre Dieu, car vous avez multiplié parmi nous la preuve de votre miséricorde et fait de grandes choses au milieu de nous; oubliant toutes nos iniquités que l'enfer même n'aurait pas suffi à punir. D'où nous est venu cette faveur, à nous les pires des pécheurs, à nous, dis-je, que, par le fait de votre patience, la terre supporte malgré elle? D'où nous vient ce bonheur de respirer sous le patronage d'une telle sainteté? O comble vraiment admirable de miséricorde 1 ô abîme incompréhensible de la bonté divine! Elle a accumulé les présents de sa grâce sur l'homme qu'elle a choisi, afin de grouper les pécheurs les plus désespérés autour de lui, en qui ils pussent trouver, avec une entière sécurité, la sainteté mise comme en dépôt. Pour vous, mes chers amis, jusques à quand aurez-vous le coeur appesanti? Est-ce que si les miracles qui ont été faits parmi vous pendant les jours qui viennent de s'écouler, avaient été opérés au sein de Tyr et de Sydon, ces villes n'auraient pas fait pénitence dans la cendre et le silice? Nous lisons que, autrefois, un miracle a suffi pour convertir une multitude d'hommes qui appartenaient à un peuple à la tête dure; trois mille hommes, dis-je, à la vue d'un boiteux qui mendiait à la porte du temple et que Pierre guérit d'un mot plein de puissance. Quel nombre de boiteux Cologne ne vit-elle point redressés en quelques jours? Il est vrai qu'un certain nombre de ses habitants se convertirent, comme ils étaient conviés à le faire, et reçurent avec une grande dévotion l'indulgence qui leur était offerte par le souverain pontife, et firent pénitence comme il leur était dit.

22. Mais il est certain que si votre justice n'est pas plus abondante que la leur, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Les laïcs sont du monde, et il leur est permis d'avoir les pensées que l'on a dans le monde. Mais aux apôtres, il a été dit: «Pour vous, vous n'êtes point du monde, car je vous ai choisis du monde (Joan. VIII ). » Or, vous tenez aujourd'hui leur place, vous vivez de leurs revenus, vous avez en main leur puissance, vous êtes investis de leur autorité, vous avez hérité de leur rang et, si vous me permettez de le dire, vous partagez tout avec eux, tout, excepté leur conversion et leur manière de vivre, excepté leurs oeuvres et leur volonté, excepté leur vie enfin, et leur opinion. Qui s'étonnera de voir en vous des pasteurs? Mais y voir comme maintenant des pasteurs courbés vers la terre, soupirant après les biens de la terre, recherchant les choses d'en bas; n'est-ce point ridicule. n'est-ce point un grand abus? « Et maintenant, ô Sydon, rougissez, dit la mer (Ita. XXIII, 4), les publicains et les pécheurs auront une plus belle place que vous dans le royaume des cieux ( Matt. XXI, 31 ). » Hélas ! hélas! nous voyons le poison versé dans la coupe de l'Église, selon ce qui a été dit de Louis, surnommé le pieux, qui a enrichi tant d'églises. En effet, nous lisons dans son histoire qu'il entendit une voix qui lui disait (a) : « Tu as versé du poison dans la coupe de l'Église. » Ne vous semble-t-il pas étrange que le poison dont il est question là, ce soient les richesses ! Jésus-Christ lui-même, dans son Évangile, les appelle des épines (Marc. IV, 18, ) et l'Apôtre les définit, « le filet du diable (I Tim. VI, 9). » En effet, il dit : « Quiconque veut devenir riche en ce monde, tombe dans la tentation et le filet du diable. » Qu'ils s'en échappent donc, ceux qui veulent devenir pauvres, et ils chanteront ensuite en pleine sécurité: « Le filet s'est rompu et nous avons été délivrés (Psal. CXXIII, 7). » Entendez une bonne parole, vous qui vous êtes échappés de ce filet, je veux parler de ceux de vos frères qui ne sont encore parmi vous que de corps, car, le discours du Seigneur aux clercs n'a point été perdu, et ceux qui persévèrent encore dans les voies de la perdition n'en sont que plus inexcusables; que dis-je, les autres seront plus facilement tirés par le triple lien qui ne se rompt pas aisément, je veux parler du lien formé par la prédication et les miracles auxquels s'ajoute le lien du bon exemple. Vous le voyez, l'abondance du sujet et l'ardent désir que nous éprouvons en Jésus-Christ de vous voir devenir nos compagnons, nous font prolonger cette lettre, mais il faut en demeurer là, d'autant plus que notre père abbé vous a annoncé toutes ces choses avec plus d'abondance et d'efficacité que nous, le Seigneur appuyant les paroles par les miracles dont elles étaient suivies. Il y en a plusieurs parmi vous qui ont lu le petit livre que nous avons adressé à l'illustre Henri (b), dont l'esprit plus encore que le sang a quelque chose de royal, et dans lequel nous avons relaté tous les miracles dont nous avons été témoins depuis le premier dimanche de l'Avent, jusqu'à notre départ de Spire qui a eu lieu dernièrement. Bien des personnes nous demandent encore de ne pas négliger de faire suivre ce récit de celui des miracles qui se sont passés parmi vous, attendu que nous avons toujours une plus grande prédilection polir ce que nous avons vu arriver sous nos yeux. Trois raisons nous ont porté à le faire : la première. pour réchauffer un peu le zèle de ceux de nos nouveaux frères qui sont restés dans le monde pour terminer leurs affaires; la seconde, pour donner aux autres frères l'occasion de penser quelle faute ils commettent, en différant de confier, comme Dieu les y convie,

a Certains auteurs rapportent cette anecdote à Constantin. V. Bossée, ser. IV de la première semaine de carême.

b Il s'agit ici du frère de Louis le jeune, roi de France.

leur âme à un tel père, que Dieu ne leur aura pas plutôt ravi qu'ils le pleureront de toutes les larmes de leurs yeux, et qui refusent de le faire, parce que leurs passions les attirent ailleurs, ou tremblent de le faire parce que la pusillanimité retient leur coeur. Enfin, c'est pour donner, comme il n'est que trop juste, à la noble église de Cologne, un memento éternel des événements dont l'accomplissement dans son sein a exalté sa gloire. Notre pensée n'a pas été de faire un livre qui dût se conserver, mais de fournir la matière d'un livre plus brillant et plus digne à ceux qui ont le don d'écrire, et qui peuvent donner leurs soins à cet art. Nous ne doutons pas qu'il a éclaté parmi vous et dans ce voyage, beaucoup d'autres miracles que ceux qu'il nous a été possible de connaître et que nous sommes capables de nous rappeler. Nous nous sommes contentés de citer les plus certains et les mieux prouvés, et nous nous proposons, de plus, d'en faire suivre le récit de tous ceux que, tous les jours, la vertu du Tout-Puissant opère encore par les mains de son fidèle et dévot serviteur. Nous avons également jugé à propos d'ajouter à notre récit les miracles que nous avons vus se produire depuis Spire jusqu'à Cologne, pour relier par là cette relation à la première. Nous avons rapporté sous les noms de Thierri, (a) et Herwin, vénérables abbés de Campen et de Steinfeld, ceux dont ils ont été témoins, tels que nous les avons recueillis de leur bouche.

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CHAPITRE VII. Miracles de saint Bernard durant son voyage de Spire à Cologne.

23. Puisque le révérend évêque de Constance nous manque, ce sera un de ses clercs, notre frère Wolkemare, qui le remplacera dans notre récit; il parlera même le premier.

Wolkemare. Plaise à Dieu que mon nom soit inscrit parmi les noms des saints! Je m'estimerais heureux, grâce aux prières et aux mérites de Bernard, à la louange de qui, avant tout, il a plu à votre sainteté de faire ce récit, s'il se trouvait même le dernier. Le vendredi donc, selon ce qui est dit à la fin du livre précédent, la cour quitta Spire et nous nous mîmes en marche pour aller à Worms, où notre saint abbé, malgré les instantes prières qui lui furent faites, ne voulut pas séjourner, il disait : « Il faut que j'évangélise dans d'autres contrées. » Il avait passé par cette ville, deux mois environ auparavant, et, à la suite d'un sermon qu'il avait fait au peuple, il avait donné la croix à une multitude de personnes. Cependant, avant de sortir de la ville, c'était le samedi, il toucha les malades qui se trouvaient réunis; parmi eux il se trouva deux sourds que je présentai moi-même au père, et qui, en présence du peuple qui nous entourait et qui poussa des cris de joie, s'écrièrent avec le plus grand bonheur que l'ouïe leur était rendue.

a Thierry fut élu abbé de Campen en 1136. Quant à Herwin, qui devint abbé de Steinfeld, il en fut d'abord prévost; c'est de lui qu'il sera parlé plus loin, au n. 26. Il écrivit à saint Bernard une lettre qui se trouve placée avant le soixante-cinquième sermon sur le Cantique des Cantiques ; on l'appelle aussi Evervin.

Philippe. Pendant la route, un enfant boiteux fut redressé, et il n'est personne de vous qui ne l'ait vu.

Geoffroy. Le lundi, fête de l'Epiphanie, au château de Cruzenach , comme il revenait de l'église, le bienheureux abbé toucha et redressa un enfant que ses parents disaient être boiteux depuis six ans, ce que tout le peuple, qui l'entourait et le connaissait, attestait unanimement. Nous l'avons vu tous marcher sur le champ, et retourner à l'église au milieu des chants d'action de grâces proférés par tout le monde.

Wolkemare. Le mardi, à Pickenbach, c'est le nom qu'on donne au petit bourg où nous avons passé la nuit, le jour même de l'Apparition, au matin, produisirent trois miracles que j'ai vus de mes propres yeux. Ainsi, en entrant dans l'église, un sourd fut présenté au saint, et le saint homme de Dieu le guérit à l'instant même de sa surdité en le touchant de ses doigts sacrés. Au même moment et sur le seuil de la porte, une jeune fille qui boitait d'un pied recouvra la faculté de marcher. Le saint n'était pas encore sorti de cette villa, qu'on lui présenta un paralytique couché sur son lit; cet homme, en apprenant les guérisons miraculeuses du saint, s'était fait apporter en voiture d'un grand bourg situé sur le Rhin et appelé Bobard. Il lui donna la croix, le toucha, le redressa et le renvoya complètement guéri chez lui.

24. Geoffroy. Dans la paroisse de Trèves se trouve un bourg fameux, au confluent du Rhin et de la Moselle, et qui a pris de là le nom de Coblentz. Il se fit là beaucoup de miracles en présence de tout le peuple, mais ils ont tous échappé à ma mémoire. Cependant je me rappelle avoir vu dans l'église de Saint-Florin, après la célébration de la messe, un jeune homme boiteux redressé. Notre Frédéric, qui est de ce bourg, et qui a suivi le saint du Seigneur avec un excellent jeune homme appelé Adolphe, nous assure aussi de son côté qu'il y a eu un aveugle qui recouvra la vue. Cet Adolphe passa la Moselle avec nous à l'insu de ses proches et de ses amis, revêtu seulement d'un surplis, tel qu'il était en venant de l'église de Saint Castor, où il était chanoine. Nouveau Joseph, il laissa son manteau entre les mains de l'adultère, s'échappa des mains des Égyptiens et s'enfuit. Dans le même voyage, comme nous avions déjà fait un peu de chemin, un boiteux, très-connu dans toute la contrée, se présenta monté sur un cheval. Le nerf de sa cuisse s'était tellement desséché, que son genou s'était replié de la mesure d'une palme, et la jambe malade semblait plus courte que l'autre. Le saint lui donna la croix, et, ne doutant point de l'effet miraculeux, le fit descendre et lui dit de marcher. Le boiteux ne put obéir, peut-être parce que quelques assistants eurent moins de confiance, ou peut-être aussi parce qu'il ne comprirent pas l'idiôme du père. Celui-ci se tut donc, mais la voix de la vertu miraculeuse ne garda pas le même silence, car, à l'instant même, cet homme s'écria qu'il sentait ses nerfs se détendre et son genou s'allonger le long du cheval qu'il montait. Etant donc descendu à l'instant, il se mit à marcher sans difficulté en louant Dieu, et toute la journée il suivit celui qui l'avait guéri. Il y en eut encore un autre dont le nerf fémoral s'était aussi desséché, au point que c'est à peine si du pied malade il pouvait toucher la terre de l'extrémité des doigts : il fut guéri pendant la même route, si bien qu'il pouvait, sans difficulté, appuyer le talon et marcher sans bâton.

Wolkemare. Le jeudi, près du petit bourg de Romagne, le matin avant de partir, je vis en ma présence un enfant recouvrer la faculté de marcher, après en avoir été privé pendant six ans, selon ce que ses parents même m'ont dit. Au même endroit, il y eut aussi une femme sourde et un homme aveugle, ou plutôt borgne d'un oeil, et voyant si mal de l’autre qu'il ne lui servait presque à rien, qui recouvrèrent l'un l'ouïe et l'autre la vue.

25. Geoffroy. Que la ville de Cologne se souvienne à jamais du jour où elle a eu le bonheur de recevoir le saint homme qu'elle avait toujours désiré posséder dans son sein. Comme il arriva sans être attendu, le peuple fut peu nombreux sur son passage. D'ailleurs, notre saint foulait tellement aux pieds la gloire des réceptions solennelles, qu'il les évitait autant qu'il était en lui, et qu'il préférait, par goût, entrer en secret dans les villes. Cependant, ses voeux ne pouvaient que rarement être exaucés, d'autant plus que la gloire vient plus abondante à ceux qui la repoussent. Le vendredi matin, avant d'aller dans l'église, lorsque nous étions encore à notre hôtel, une femme, qui avait perdu un oeil depuis dix ans, recouvra la vue sous nos yeux au simple attouchement de la main du saint. Elle alla aussitôt se présenter au clergé dans l'église, et demeura longtemps prosternée à terre devant l'autel, en rendant grâce à Dieu. En même temps un enfant aveugle fut également guéri, toujours dans notre hôtel. Quand le saint abbé fut entré dans l'église, il se dirigea vers l'autel de la Vierge, qui se trouve placé à l'orient de l'église, il y dit la messe. A peine eut-il fini que, en présence de tout le peuple, une jeune fille aveugle recouvra la vue ; en même temps, une dame de la ville, riche et bien connue, dont les jambes étaient desséchées depuis trois ans et ne pouvaient plus s'étendre, sentit ses nerfs se délier au seul signe de la croix, et à l'instant même elle se tint debout sans aucune difficulté. Comme Bernard se tenait au pupitre pour adresser la.parole au peuple, un vieillard aveugle recouvra la vue. Il se fit, le même jour, beaucoup d'autres miracles encore que des cris de bonheur saluaient à chaque instant, mais personne de nous n'eut la curiosité de chercher à les connaître. Le samedi, nous en vîmes beaucoup aussi opérés à l'hôtel, et nous avons eu connaissance de tous; mais comme nous avons omis de les noter à cause de la multitude de ceux qui se faisaient, nous les avons complètement oubliés. Les paroles qu'il adressa au clergé, car il ne voulut pas sortir ce jour-là, et par lesquelles il montra combien la règle de vie des clercs, si toutefois on peut appeler cela une règle de vie, est contraire à tous les témoignages des Saintes-Écritures, sont encore présentes, je le pense, à tous les esprits. « C'est vous, disait-il, que le prophète voulait désigner, quand il disait: « Ils ne participent point aux travaux et aux fatigues des hommes, et ils n'éprouvent point les fléaux dont les autres sont atteints; c'est ce qui les rend superbes (Psal. LXXII, 5 et 6). » C'est de vous encore, continuait-il, que le prophète Isaïe, sinon Dieu lui-même par sa bouche, disait dans un même esprit : « Faisons grâce à l’impie, il n'apprendra point à être juste; il a fait des injustices dans la terre même des justes, et il ne verra point la gloire du Seigneur (Isa. XXVI, 10). » Enfin, c'est de vous encore qu'un autre prophète a dit, avec plus d'énergie et en vous nommant : « Les princes de mon peuple seront chassés de leurs maisons de délices à cause de leurs détestables volontés, et leurs partages ne leur serviront point. » Mais revenons à notre récit.

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CHAPITRE VIII. Divers miracles de saint Bernard à Cologne.

26. Le dimanche, avant la messe, un aveugle recouvra la vue par le signe de la lumière et de la vie, et fut conduit au pied de l'autel, car, ce jour-là, il s'était réuni pour le sermon annoncé une telle foule de monde, que les clercs disaient n'en avoir jamais vu une pareille jusqu'alors. Le saint abbé célébra la messe à l'autel de saint Pierre, qui se trouve du côté occidental de l’église et qui est le maître-autel. Là, après la messe il arriva une multitude de miracles sous les yeux même de la foule. Une femme de distinction, très-connue dans la ville, privée d'un oeil depuis cinq ans entiers, et qui disait qu'elle avait dépensé beaucoup d'argent sans succès en médecins, recouvra la vue au simple toucher de la main du saint. Il y en eut une autre encore qui vit clair également.

L'abbé de Campen. De tous les miracles que j'ai vus en cet endroit, deux seulement me reviennent en mémoire. Une jeune fille sourde et muette entendit et parla sur le champ, et un jeune homme qui boitait vit sa jambe redressée par la vertu d'en haut à la prière du serviteur de Dieu.

Herwin, abbé de Steinfeld. Sur la place, où le saint fit un sermon, parce que l'église ne pouvait contenir tous les habitants, un aveugle recouvra la vue devant nous, et un manchot d'un bras vit sa main, qui était desséchée, rendue à son état de santé.

L'abbé de Campen. Comme nous retournions à l'hôtel après le sermon, le saint n'avait pas encore franchi le seuil de la porte extérieure, qu'il redressa en ma présence tin enfant qui était courbé, rendit la raison à une femme qui l'avait perdue, fit marcher une boiteuse et rendit l'usage de son œil à une dame qui était borgne.

Gérard. C'est d'elle que l'un de nos frères disait avec humeur qu'elle avait obtenu sa guérison si vite parce qu'elle était riche, et de fait elle avait été d'une rapidité extrême, car elle semblait n'avoir pas encore reçu la croix que déjà elle s'écriait qu'elle voyait clair.

27. Eberhard. Après le dîner, les miracles ne nous ont plus manqué de la journée. Nous les avons tous vus avec certitude et examinés avec soin. Le saint se tenait à la fenêtre et on venait lui présenter des malades à l'aide d'une échelle, car personne n'osait ouvrir la porte de la maison, tant le peuple se pressait et le tumulte était grand. Là, on vit la fille d'un homme riche, bien connu dans la ville, recouvrer l'ouïe qu'elle avait complètement perdue depuis plusieurs années. Les parents l'avaient auparavant placée dans un cloître, mais les religieuses la leur avaient rendue parce qu'elle était devenue tout à fait sourde. Elle était restée bien longtemps en cet état sans rien entendre, lorsque, au simple toucher du saint, Dieu lui ouvrit les oreilles; peu de temps après une femme qui était courbée en deux se redressa et se mit à marcher.

Gérard. Vous avez vu tous cet enfant contrefait qui fut redressé ce même jour et ces nombreux aveugles qui recouvrèrent la vue. Wolkemare. Quant à moi, parmi tous ceux que j'ai vus, et dont je me souviens, j'en ai compté cinq, dont les uns étaient borgnes et les autres aveugles.

L'abbé de Campen. Vers le soir une femme recouvra la vue, après être restée deux ou trois heures encore aveugle même après l'imposition des mains du saint. Voulant enfin se retirer et n'ayant personne pour la conduire, elle touchait tristement la muraille, en pleurant et en sanglotant. Nous avions tous pitié d'elle, mais bientôt nous n'eûmes plus qu'à la féliciter, car tout à coup elle s'écria qu'elle voyait clair, nous accourûmes à elle et nous pûmes constater de plusieurs manières qu'en effet, elle voyait.

28. Gérard. Pendant que tout cela se passait à l'intérieur, moi je me tenais dehors et je ne pouvais parvenir à entrer. Depuis la neuvième heure jusqu'au soir je restai ainsi avec quelques-uns de nos frères, sans pouvoir même approcher de la porte ni de l'échelle, tant la foule était grande. Je ne pus entrer qu'à minuit, lorsque la multitude eut fini par se retirer, et nous avons vu en entrant un sourd recouvrer l'ouïe. Après le souper, comme le nombre des malades était grand, nous avons prié le père de sortir pour leur faire le signe de la croix ; et à l'instant nous avons vu le Seigneur rendre la parole par le simple toucher de la main sacrée de son serviteur à deux jeunes sourdes-muettes.

Eberhard. A la même place un enfant et une dame de la ville qui boitaient tous les deux furent redressés.

Philippe. Le lundi de très-bonne heure, un sourd recouvra l'ouïe et une jeune aveugle, la vue. peu de temps après une femme aveugle vit clair, et il se fit alors un si grand concours de peuple et un tel tumulte qu'on eut toutes les peines du monde à faire rentrer le saint dans l'hôtel, et je ne sais si le plus grand miracle qu'il ait fait n'est pas celui de s'être tiré sain et sauf d'une pareille cohue.

Gérard. Vers la troisième heure, une multitude de malades invoquaient le saint avec des instances d'autant plus importunes qu'ils semblaient n'avoir plus beaucoup de temps à le posséder. Il sortit donc sur la place et donna la croix successivement à tous ceux qui s'y trouvaient déposés, et, aux yeux de tout le monde, à l'instant même, quatorze furent guéris ; il y avait sept boiteux, cinq sourds, un enfant manchot et une femme aveugle : chacun reçut le bienfait qu'il désirait. A chaque miracle le peuple poussait des cris et ces mots éclataient comme un tonnerre à la louange de Dieu: Christ uns genade, Kyrie eleison, die Heiligenalle heissen uns (a).

a C'est-à-dire: Christ, ayez pitié de nous, Seigneur, écoutez-nous, tous les saints, secourez-nous.

29. Or, l'archevêque de la ville se tenait aussi dans l'hôtel, et en sa présence le saint abbé à peine sorti rendit la vue à un enfant aveugle.

L'abbé de Campen. A partir de ce moment, la foule était excessive, personne ne pouvait plus sortir de l'hôtel. On résolut donc d'aller dans la maison de l'archevêque, d'où il serait plus facile de sortir. Là, un enfant de bonne maison, fils de la soeur de l'avocat de Cologne, qui, depuis longtemps, n'entendait et ne parlait plus, recouvra, en présence de nous tous, l'ouïe et la parole, par l'imposition des mains de Bernard. Il y eut aussi un aveugle qui recouvra la vue, et un homme qui avait une jambe desséchée et dont il ne pouvait se servir, se vit guéri. Une jeune fille, dont la langue s'était attachée au palais, et qui ne parlait qu'avec de grandes difficultés, eut aussi, à l'instant même, sa langue déliée. Nous avons tous été témoins de ces miracles, et la ville de Cologne les a vus comme nous. Ils ne se sont point accomplis dans quelque coin, mais en public, afin que Dieu fût glorifié par tout le monde, lui qui est glorieux dans ses saints. Si, par hasard, il se trouve quelque incrédule ou quelque curieux, il pourra facilement acquérir la preuve de ces miracles, surtout de ceux qui ont été opérés en faveur de personnes de distinction et connues.

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CHAPITRE IX. Miracles de saint Bernard opérés pendant son voyage de Cologne à Liège, c'est-à-dire à Juliers, à Aix-la-Chapelle et à Utrech.

30. Nous quittâmes enfin Cologne, non sans peine, et nous arrivâmes à Bronvyler, monastère qui se trouve à deux milles de cette ville. Dans le trajet, en présence de tout le peuple de Cologne, qui suivait le saint avec la dévotion qui convenait, deux sourds lui furent présentés, dont le Seigneur ouvrit les oreilles, lorsque le bienheureux père leur eut mis les doigts dans les oreilles et leur eût soufflé l'ouïe de sa bouche sacrée.

Eberhard. Le mardi matin, dans l'église de Saint-Nicolas, car le monastère de Bronvyler, qui signifie la villa noire, est dédié à ce saint, un enfant aveugle fut guéri au pied du maître-autel, où il fut présenté au saint par le seigneur abbé de Campen. A peine les cris de joie du peuple s'étaient-ils apaisés, qu'un sourd-muet recouvra l'ouïe et la parole.

Wolkemare. Un autre sourd recouvra aussi l'ouïe devant nous.

L'abbé de Campen. Le premier miracle que nous vîmes ce jour-là, pendant que nous étions en marche, ce fut la guérison d'un bras et d'une main desséchés.

Gérard. Nous avons vu bien des miracles ce jour-là, car la ville était pleine de monde, et la campagne était comme la ville, sur notre passage. Si je ne me trompe, le second miracle fut la guérison instantanée d'un borgne. Au même endroit arriva un autre miracle, qui nous jeta tous dans la plus grande admiration. En effet, une femme vint présenter au saint sa fille déjà grande, qu'elle disait sourde-muette de naissance, et parmi les assistants un grand nombre de personnes attestaient qu'il en était ainsi. Or, par la seule imposition des mains, elle se trouva guérie sur le champ entendit et parla sans difficulté devant nous. Nous avions fait à peine quelques pas qu'un sourd recouvra l'ouïe.

Geoffroy. Jusqu'à ces miracles, je marchai en avant, mais en entendant retentir à chaque instant les chants d'actions de grâce de la foule, je m'arrêtai et j'examinai dès lors, avec le plus grand soin,tous les miracles qui arrivèrent pendant le trajet. Une femme sourde et aveugle vit et entendit distinctement; trois sourds recouvrèrent l'ouïe, une boiteuse marcha droit; cinq aveugles virent clair, les uns parmi eux n'étaient privés de l'usage que d'un oeil, les autres des deux. Il y eut aussi un enfant qui était tout à fait aveugle, dont nous sommes sûrs que le saint abbé connut en esprit la guérison. Il s'arrêta, en effet, et se tournant vers lui, il nous dit de nous assurer s'il voyait clair.

31. L'abbé de Campen. Il avait agi de la même manière auparavant avec un autre aveugle, et, après avoir fait quelques pas,il m'avait envoyé pour m'assurer desaguérison. Comme je revenais en lui annonçant qu'il voyait clair, il me dit: «Je l'avais senti. » Le soir, nous arrivâmes à Juliers, château-fort construit par Jules César, qui lui a donné son nom. Là, étant entré dans l'église, le saint abbé jeta les yeux sur une femme boiteuse couchée devant l'autel, et la regarda avec une ferveur nouvelle pour nous, et, à notre grand étonnement, il la prit par la main et la fit lever avec une facilité aussi grande qu'était grande sa foi. De même, sous le porche de l'église, comme il entrait, il avait, sous nos yeux et en présence de tout le peuple, rendu la lumière à un aveugle.

Gérard. Le matin, dans l'église, après la célébration de la messe, un enfant aveugle recouvra la vue, et un homme sourd l'ouïe ; une femme de distinction, nièce du comte de Juliers, qui depuis cinq ans était privée complètement d'un oeil et presque entièrement de Vautre, au point de voir à peine pour se conduire, n'eut pas plutôt reçu la croix, qu'elle vit distinctement de ses deux yeux. L'avocat de ce château-fort, qui depuis vingt ans était aveugle, recouvra aussi la vue ce jour-là. Il se fit encore beaucoup d'autres miracles, et à chaque instant le peuple faisait entendre son chant habituel. Christ uns genade, aussi bien dans le château que le long de la route, mais, le peu que nous en avons cité dans le nombre suffit.

Eberhard. Pendant le trajet, voici ceux dont je me souviens . un enfant sourd recouvra l'ouïe; une femme aveugle, la vue; une autre, qui était boiteuse, marcha droit devant nous. Aix-la-Chapelle est un séjour très-célèbre et très-agréable, non moins charmant, au point de vue des plaisirs du corps que dangereux pour le salut des âmes, s'il est vrai que la prospérité des sots est leur mort et que l'infortune attend toute maison d'où la discipline est bannie. Ce que je dis n'est point pour qu'on détruise cette ville, mais que ces mots tombent sous les yeux de celui qui peut remédier au mal; plaise à Dieu aussi que quelques-uns de ses habitants rentrent en eux-mêmes, se convertissent et vivent. Là donc, dans la chapelle du roi, à l'autel de la Sainte-Vierge, une jeune fille aveugle recouvra la vue. En ce moment, j'assistais le saint abbé; mais le tumulte fut si grand que je fus obligé de m'éloigner de lui.

Philippe. Un vieillard boiteux se trouva guéri dans le même endroit et aussitôt on suspendit ses béquilles dans l'église en témoignage de sa guérison. Je l'avais longtemps écarté parce que je ne savais pas pourquoi il voulait s'approcher, ni ce qu'il demandait.

Eberhard. Deux femmes qui avaient les mains desséchées se trouvèrent guéries dans le même lieu et à la même heure.

32. L'abbé de Campen. Le saint abbé étendit de sa propre main la main de l'une de ces femmes ; quant à l'autre femme, elle ne se trouva guérie que par le contact de la frange de son vêtement. En effet, elle se tenait derrière lui, et se plaignait de ne pouvoir approcher de la main du saint. Je lui dis alors: Touchez son vêtement de la main si cela vous est possible; elle suivit mes conseils, et aussitôt elle se mit à tenir la cuculle du père ; en même temps, ses doigts se détendirent et elle se trouva guérie.

Gérard. Nulle part le père ne s'est trouvé pressé, pendant ce voyage, comme il le fut dans cette chapelle qui était fort étroite et vers laquelle les flots de la foule se pressaient les uns les autres comme ceux de la mer, aussi, ignorons-nous plusieurs des miracles qui s'y sont opérés. Notre cher Gérard, qui était alors chanoine de cette église et qui, ce jour-là même; renonça en même temps et à sa prébende et au monde, nous assure avoir vu, dans cette chapelle, cinq aveugles recouvrer la vue.

Wolkemare. Dans un endroit appelé Utrecht, où autrefois se trouvait le siège épiscopal de Liège, qui y avait été transféré de la ville de Tongres par le bienheureux confesseur Servat, nous avons passé la nuit du mercredi dans l'église de la sainte Vierge. Le jeudi matin, après la célébration de la messe, nous avons conduit le père dans un lieu élevé, afin qu'il pût guérir les malades sans être écrasé par la foule. J'étais tout prêt de lui, j'ai parfaitement vu tout ce qui s'est passé, et je l'ai soumis à un examen fort attentif. Il y eut cinq aveugles qui recouvrèrent la vue, un sourd qui entendit et un muet qui parla. Il y eut aussi un autre sourd qui recouvra l'ouïe et des estropiés dont les mains furent guéries.

Gérard. Le même jour à l'hôtel, on présenta au saint un enfant qui était sourd-muet; pendant que le saint abbé lui donna la croix, un jeune homme de distinction, nommé Conrad, chanoine de Cologne, renonçait au siècle et se remettait entre ses mains. Bernard se leva pour le recevoir et, à l'instant même, l'enfant parla et entendit. Tout le peuple attendait dehors et lorsque l'enfant fut remis entendant et parlant à sa famille, ce furent des transports de joie universels, car cet enfant étant fort connu dans la ville, sa guérison fit grand bruit dans le peuple. Une femme qui boitait recouvra l'usage de ses jambes, trois aveugles virent clair et furent reconduits un à un dans la foule avec de grands témoignages de joie et de bonheur.

33. Philippe. En sortant d'Utrecht, le saint homme se détourna de sa route pour visiter l'église de Saint-Servat; il y était conduit par une affaire concernant le frère Norbert, chanoine de cette église, mais ce dernier renonça à l'instant même à sa prébende et au monde. pendant la route, un enfant boiteux fut redressé sous nos yeux, et, dans l'église de Saint-Servat, on présenta à notre abbé un homme qui boitait en le priant de lui imposer les mains. Bernard répondit: «Je ne sais pas si saint Servat verra d'un bon oeil que nous nous permettions cela dans sa maison. Tout le monde s'écria en disant: «Non, Seigneur, » il ne le verra pas d'un mauvais a3il.» Alors Bernard dit: « Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et de saint Servat, levez-vous et tenez-vous sur vos pieds.» Il se leva, en effet, à l'instant même et sans hésiter, la joie fut extrême dans le peuple. C'est hier que ces choses se passaient à Utrecht. Aujourd'hui, tout le clergé de Liège s'était réuni, or il est très-nombreux dans cette ville, et vint attendre le père dans la demeure de l'évêque dans la pensée que le saint lui adresserait la parole. Mais voilà que le Seigneur les prévint par une parole pleine de force; en effet, un clerc qui boitait et qui était tellement déhanché qu'il ne pouvait pas se tenir sur ses pieds, fut amené à l'homme de Dieu. Le saint fit le signe de la croix sur ses membres débiles, les toucha et lui dit: « Au nom de Jésus-Christ, marchez. » A l'instant même, cet homme, raffermi sur ses jambes, s'e mit à marcher. Le bruit de ce miracle se répandit dans tout le clergé et on entendit ces exclamations: « Christ, voilà vos oeuvres à vous qui glorifiez ainsi vos saints. » Que la gloire et l'empire soient à ce Christ, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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TROISIÈME PARTIE. PAR GEOFFROY, MOINE DE CLAIRVAUX.

CHAPITRE X. Lettre de Geoffroy, moine de Clairvaux, à Hermann évêque de Constance.

34. A mon bien-aimé Seigneur et très-révérend père Hermann, par la grâce de Dieu évêque de Constance, un enfant de sa sainteté, Geoffroy, moine indigne de Clairvaux, salut et prière qu'il se souvienne de ses fils dans ses oraisons. Nous avons vu et nous connaissons les miracles qui se sont faits depuis Spire jusqu'à Liège, nous en avons envoyé au clergé de Cologne la relation écrite dans le genre adopté pour le récit des premiers miracles. Nous les avons racontés sous forme de dialogue, chacun de nous rapportant ceux dont il avait été le témoin. Comme je pense, mon bien heureux père, qu'un exemplaire de ce récit ne peut manquer d'être remis entre les mains de Votre Diligence, j'ai résolu d'écrire le reste et d'en destiner le récit à Votre Sainteté. Il est bien certain qu'un grand nombre des premiers miracles nous a échappé, car il n'est personne qui aurait pu les recueillir tous en passant. Mais ce qui a nui le plus au recueil de ces faits miraculeux, c'est que, une fois sortis du pays des Teutons, on n'entendait plus les gens crier dans votre langue : Christ uns genade. Personne ne le proférait plus, car, dans vos pays, le peuple qui parle le latin n'a point de ces chants particuliers par lesquels à chaque miracle il puisse rendre grâce à Dieu. Aussi, s'en est-il trouvé un grand nombre qui, cachés par le silence ne parvinrent point à notre connaissance, et, d'un autre côté, dans la quantité de ceux dont j'ai eu une connaissance bien certaine, j'en ai omis sciemment un grand nombre, dans la crainte que peut-être le récit n'en devint fatiguant même pour ceux qui sont le plus désireux de l'entendre. Ce n'est certainement pas pour vous que je parle ainsi, car je sais combien vous êtes porté à les croire, mais c'est pour les autres, c'est pour ceux entre les mains de qui ce récit peut tomber; je n'ai rien écrit que je n'aie vu de mes yeux ou appris de quelques-uns de nos frères, témoins oculaires et dont le récit pour moi est d'une complète certitude.

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CHAPITRE XI. Miracles de saint Bernard à Liège, à Gembloux, à Villers, à Mons, à Valencienne et dans d'autres lieux.

35. Le dimanche après l'octave de l'Épiphanie et le lundi suivant, nous restâmes k Liège, pendant que notre cher Philippe terminait les affaires qui le retenaient encore dans le monde. Le dimanche donc,' au moment où notre saint abbé finissait de célébrer la sainte messe à l'autel de la bienheureuse Vierge, en présence de tout le peuple, dans l'église principale de la ville, on lui présenta un enfant boiteux, dit-on, dès le ventre de sa mère. A peine eut-il fait le signe de la croix sur ses jambes et touché ses reins, que, lui prenant la main, il le fit à l'instant tenir debout sur ses pieds, et marcher devant lui. Tout le clergé se mit aussitôt à chanter le Te Deum; mais les pleurs et les sanglots étouffèrent ces chants de louanges. Le peuple qui ne savait pas chanter versait des larmes au lieu de faire entendre des chants. Le saint toucha et guérit de même deux mains arides, qui recouvrèrent en même temps la sensibilité et le mouvement. Il ne s'était pas encore éloigné de l'autel, qu'il guérit un vieillard aveugle en lui faisant le signe de la croix sur les yeux: il fit aussi marcher, en présence de tous les fidèles qui s'étaient réunis là, un autre vieillard qui était boiteux. Le lundi matin, dans la demeure de l'évêque, après la célébration de la messe, un jeune homme, qui avait perdu l'usage d'un oeil, vit clair de cet oeil au simple toucher de la main du saint, et, pendant que ce dernier faisait un signe de croix sur lui, il se mit à sauter de joie en s'écriant qu'il voyait clair. Au même instant, on lui amène un tout jeune homme privé de l'u. sage de ses deux yeux, et à l'instant même il recouvrait la vue. L'évêque de la ville était présent et examinait avec soin tous les miracles que Bernard opérait; en entendant parler le jeune homme qui avait été guéri et s'é crier plein de joie qu'il voyait clair, il s'approcha pour s'en assurer; il fit une foule de questions auxquelles le jeune aveugle répondit sans hésiter. Le même jour, vers la sixième heure, le saint abbé sortit pour faire le signe de la croix sur les malades, et à l'instant un boiteux recouvra l'usage de sa jambe. Lorsqu'on apprit que Bernard s'était rendu dans une maison spacieuse pour guérir les malades, il en vint à lui un nombre beaucoup plus grand que précédemment. Vers la neuvième heure, le saint abbé se présenta à eux et fit sur eux le signe de la croix dans l'ordre où ils se trouvaient; à l'instant même, parmi ceux dont la guérison est pour nous certaine, nous avons compté cinq aveugles qui recouvraient l'usage des yeux et trois boiteuses l'usage de leurs jambes, à la grande admiration de tout le monde. Le soir du même jour, dans la chapelle de l'évêque, un sourd recouvrait l'ouïe. Le mardi, avant de partir, trois boiteux furent guéris dans la maison même de l'évêque; c'étaient deux femmes et un enfant. Il lit encore beaucoup d'autres miracles à Liège et pendant la route, mais il suffit d'en avoir cité quelques-uns dans le nombre.

36. Le mercredi, nous partîmes d'une ville appelée Huy, pour nous rendre à un monastère qu'on nomme Gembloux. Pendant la route, un vieillard qui était borgne et un jeune homme atteint de la même infirmité recouvraient l'un et l'autre l'usage de leur oeil. Le jeudi au matin, dans le dit monastère de Gembloux, on présenta à l'homme de Dieu un enfant boiteux, sur lequel il fit le signe de la, croix et qui, sur le champ, recouvra l'usage de sa jambe et se mit à marcher devant tout le monde. Peu de temps après, comme il entrait dans les rues de Gembloux, un autre enfant, qui avait les pieds et les mains retournés sur eux-mêmes, recouvra, sous les yeux de tout le monde, l'usage de ses membres parfaitement redressés. A peine le saint avait-il fait quelques pas, qu'on lui présenta, au milieu de la route, un muet de naissance; il fit aussi sur lui le signe de la croix et le guérit; aussitôt sa langue se trouva déliée et, il se mit à parler sans aucune difficulté. Pendant qu'il marchait, on lui présenta deux sourds, et, de même qu'il avait rendu la parole à un muet, il rendit l'ouïe à ces deux sourds. On construit dans cette contrée un monastère appelé Villiers, où le saint abbé avait envoyé peu de temps auparavant une congrégation de moines. Il voulut donc, puisqu'il passait par là, visiter cette nouvelle plantation, et consoler ceux de ses enfants qu'il y avait envoyés. Comme il approchait du monastère, il toucha une femme boiteuse, fit sur elle le signe de la croix, la redressa et lui ordonna de marcher comme tout le monde. Arrivé au monastère, il rendit l'usage de leurs jambes à deux autres femmes boiteuses, et l'usage d'un oeil à un jeune homme qui était borgne. Tout cela se passa devant les religieux et devant une foule d'autres personnes qui s'étaient rassemblés là.

37. Bernard partit aussitôt petit se tendre à une petite ville appelée Fontaine, où notre cher Philippe avait prié le saint de vouloir bien accepter l'hospitalité chez des personnes de sa famille. Pendant le voyage, on lui présenta un aveugle de naissance qui ne pouvait même pas ouvrir les paupières. Ceux mêmes qui avaient vu un grand nombre de très-grands miracles opérés par notre saint, désespéraient de lui voir opérer celui-ci; mais lui, après avoir imposé, sans retard, les mains sur cet enfant, et fait, selon sa coutume, une très-courte prière, lui toucha les paupières avec ses doigts, et lui demanda s'il voyait clair. L'enfant lui répondit: «Oui, seigneur, je vois vous, et tous les hommes avec leurs longs cheveux.» Puis, dans un transport de joie et de bonheur excessifs, il se mit à crier: « Mon Dieu, mon Dieu, je ne heurterai plus jamais mes pieds contre les pierres.» Le vendredi, avant de sortir de Fontaine, une jeune fille, qui avait une main retournée et desséchée, la vit se redresser; elle était guérie. En chemin, près d'un petit village, un enfant boiteux recouvra l'usage de ses jambes. Nous arrivâmes ensuite à un château appelé Pins, d'où une si grande foule vint au devant de nous, que le peuple couvrait la plaine entière. On présenta en cet endroit à l'homme de Dieu un enfant boiteux, qu'on avait apporté sur les épaules; le saint, après avoir fait le signe de la croix sur lui, le fit mettre à terre pour qu'il pût marcher. La foule était si compacte et la presse si grande, qu'on eut toute les peines du monde à faire faire à cet enfant un peu de place pour exercer ses jambes. On le déposa cependant à terre, et il se mit à marcher au milieu de tout le monde. On le conduisit dans un endroit de la campagne où la foule était moins grande; beaucoup de monde marchait sur ses pas. En effet, il était suivi de sa mère, de ses proches et d'une foule de gens qui le connaissaient, et qui tous attestaient la vérité du miracle par les transports de leur joie. Pendant ce temps-là, comme une bonne partie du peuple s'était retirée avec l'enfant, un nouveau sujet de joie fut donné à la foule; car un autre enfant, également boiteux, recouvra l'usage de ses jambes de la même manière. Un troisième boiteux, c'était un homme, eut sa jambe redressée à la même place que les deux autres, et se mit à marcher devant tout le monde, et à courir plein de joie et de bonheur et en louant Dieu. Près du même château, un aveugle vit clair, deux sourds recouvrèrent l'ouïe à l'endroit même où le saint s'était arrêté pour bénir le peuple et le congédier. Le premier château qu'on rencontre dans le Hainaut est Mons; nous y passâmes la nuit du vendredi. Là, le samedi matin, avant notre départ, un vieillard d'une villa voisine, bien connu de beaucoup de ceux qui se trouvaient là et en particulier de notre cher Philippe, recouvra l'usage de ses yeux qu'il avait perdus depuis bien des années. Un jeune enfant de l'école, qui était borgne, recouvra l'usage de son oeil, avec une telle rapidité que le saint abbé n'avait point encore retiré sa main que l'enfant s'écriait, au grand étonnement de tout le monde: Je vois clair, seigneur.

38. Tout cela se fit à l'hôtel, en présence du vénérable évêque de Cambrai, Nicolas, de ses clercs et d'une multitude de religieux qui, de tous les points de la province, étaient venus au devant de l'homme de Dieu. En présence de tout ce monde, comme nous sortions de ce château, le saint guérit une femme qui avait une main desséchée; il rendit à un boiteux l'usage de sa jambe; le même jour, il fit beaucoup d'autres miracles , en si grand nombre, que j'en ai oublié beaucoup. Cependant il y en a quelques-uns dont je me souviens parfaitement. Deux femmes sourdes recouvrèrent l'ouïe, en chemin, et un enfant borgne, l'usage de son oeil. A peine avait-on fait quelques pas dans la campagne, qu'une femme qui avait perdu l'usage de l'oeil depuis fort longtemps le recouvra. Le long du chemin, environ à deux milles du château dont nous avons parlé, se trouve une petite chapelle, où s'était réunie une foule considérable de gens qui voulaient voir le vénérable serviteur de Dieu et recevoir sa bénédiction. Le Seigneur ne frustra pas son peuple dans sa pieuse espérance, et lui montra les preuves merveilleuses de sa puissance qu'il désirait voir. En effet, dans cet endroit même, et en présence de tout le monde, un vieillard, aveugle depuis vingt ans, m'a-t-on dit, recouvra la vue, et une femme qui était sourde entendit distinctement, à la grande joie d'elle et du peuple. Dans un autre endroit, comme nous nous étions arrêtés, on présenta au saint deux enfants borgnes et une femme sourde. On ne laissa pas Bernard s'éloigner avant qu'il eût rendu la vue aux deux enfants et l'ouïe à la femme. Pendant le même voyage, près du torrent appelé Huns, au moment où nous allions le traverser; un jeune enfant aveugle recouvra la vue, et, quand nous l'eûmes passé, deux femmes sourdes recouvrèrent l'ouïe. Comme nous approchions de l'hôtel, le saint imposa les mains sur une femme boiteuse et la fit marcher, en présence d'une foule immense de peuple qui était venue au devant du saint abbé de toute la contrée voisine. Il y eut encore une foule de gens faibles ou malades qui reçurent le soulagement qu'ils étaient venus chercher, mais il serait trop long de rapporter tous ces miracles en détails. Nous passâmes la nuit à Valencienne, qui est une ville grande et populeuse. A la porte même de notre hôtel, avant d'y entrer, le saint abbé fit le signe de la croix sur une femme boiteuse, bien connue de la ville entière; il la redressa et la fit marcher devant tout le monde. Nous quittâmes cette ville et nous arrivâmes le dimanche à Cambrai.

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CHAPITRE XII. Miracles de saint Bernard d Cambrai.

39. Il fit beaucoup de miracles dans ce château et pendant le trajet qui nous y conduisit; je n'en citerai que quelques-uns dans ce livre. Dans l'église de saint Jean, après la célébration de la messe, un enfant sourd-muet de naissance entendit et parla; tout le monde fut dans l'admiration. Ce sourd-muet s'était assis à côté de moi, c'est devant moi qu'on le présenta au saint; il entendit et parla à l'instant même. Les cris de joie de tout le clergé avaient à peine cessé, qu'un vieillard boiteux se trouva redressé et se mit à marcher. Mais il arriva en cet endroit encore un autre miracle qui nous a beaucoup plus étonnés. C'était un enfant aveugle de naissance, dont les yeux, si tant est qu'on puisse donner ce nom à un endroit de la tête qui n'avait ni la couleur, ni la fonction, ni la cavité même des yeux, étaient couverts d'une taie, recouvra la vue à l'imposition des mains du saint. Nous nous sommes assurés de ce miracle par de nombreuses épreuves, tant nous avions de peine à nous en rapporter an témoignage de nos yeux, et à croire qu'on pût rendre la vue à de pareils organes. Dans le même endroit, une femme qui avait la main desséchée recouvra la santé. Alors, comme la foule accablait le saint, on le conduisit avec beaucoup de peine dans la demeure des chanoines réguliers, où il guérit encore une multitude de malades; nous ne nous rappelons que la guérison de deux boiteux, d'un enfant et d'une femme aveugles.

40. Le lundi, à Cambrai, dans l'église de la sainte Vierge, le saint abbé célébra la messe solennelle au maître-autel, afin que de cet endroit élevé il pût être vu du peuple sans être écrasé. Parmi la foule qui se présentait à l'offrande, se trouva un enfant sourd-muet de naissance. Comme il était d'un village voisin,beaucoup des assistants le connaissaient. Ceux qui le conduisaient se mirent à supplier le saint de vouloir bien imposer les mains à cet enfant. Mais, comme nous craignions que le saint abbé ne fût accablé par la foule, nous les éloignions en leur disant de ramener l'enfant après la messe. Mais le miracle ne souffrit point de retard, car l'enfant, en passant à l'offrande, baisa, comme c'est la coutume, la main du saint et passa outre. Au même instant, un des officiers du susdit évêque dit à l'enfant : « Oz-tu? » Ce qui veut dire : entends-tu? A l'instant même l'enfant lui répondit : « Oz-tu. » Car, comme il était sourd de naissance, il ne répétait que les mots qu'il avait entendu prononcer à celui qui l'avait interrogé. L'officier se mit donc à lui parler et lui apprit à invoquer Dieu et à prononcer le nom de la sainte Vierge, etc. Comme l'enfant répétait tout sans hésiter, les clercs qui se tenaient le plus près de lui se réunirent, et, s'étant assurés de la vérité du miracle, ils élevèrent la voix pour louer Dieu qui a donné un si grand pouvoir aux hommes. L'enfant élevé dans les bras salue le peuple; toute la ville de Cambrai est dans des transports d'allégresse, en entendant parler un enfant qui n'avait jamais ni entendu ni parlé dès le ventre de sa mère. Le même jour, dans la maison de l'évêque, qui avait reçu le saint avec une grande dévotion, une jeune fille qui avait une main infirme se trouva guérie au simple contact du saint aimé, et sa main s'étendit; le soir, un père vint présenter à l'homme de Dieu sa fille qui était boiteuse depuis bien longtemps, et il eut la joie de la remmener guérie chez lui. Parti le mardi, Bernard guérit deux mains desséchées, et une femme qui était boiteuse éprouva que le don de guérir les maladies résidait dans la main de Bernard; il y eut aussi un enfant aveugle qui recouvra la vue à la porte de la ville au moment où le saint en sortait. Lorsqu'il fut dans la campagne, il rendit l'ouïe à un jeune homme qui était sourd, et la parole à un muet, en présence du clergé et du peuple de la ville.

41. A trois mille de Cambrai, se trouve un monastère appelé Vauchelles, que notre saint abbé avait fondé autrefois avec des religieux envoyés de Clairvaux. C'est là que le mardi il passa la nuit, parce qu'il ne voulait pas priver ses enfants de la vue et de la consolation de leur père. Le mercredi matin, avant de quitter ce monastère, il guérit, par la vertu d'une bénédiction, un chevalier de ce pays-là, qui depuis bien longtemps était atteint d'une telle faiblesse de pieds et de jambes qu'il ne pouvait marcher, et il le renvoya louant Dieu de sa guérison qui était complète. Pendant la route, un homme qui était sourd d'une oreille, recouvra l'ouïe. Dans la ville de Gom, au monastère des chanoines réguliers qu'on appelle le Mont-Saint-Martin, on présenta au nouveau Martin de notre siècle une jeune fille qui était boiteuse. Bernard fit sur elle un signe de croix en disant : « Allez, au nom de Jésus-Christ. » On la déposa aussitôt à terre, et elle se mit à sauter, à marcher et à courir, en louant Dieu. Le jeudi, au monastère d'Humblières, un père présenta à l'homme de Dieu sa fille paralysée de la moitié du corps. Cette enfant, par la force de la maladie, avait perdu l'usage du bras, de la jambe, du pied et même de la langue. A peine le saint abbé eut-il fait sur elle le signe de la croix, qu'elle fut guérie, se mit à parler et à marcher devant tout le monde, et remua facilement les mains. Le même jour, nous arrivâmes à Laon, où, le vendredi, un homme sourd recouvra l'ouïe, en présence de tout le monde, dans le monastère de Saint-Jean , où Bernard logeait. Le samedi, à Reims, comme nous nous préparions à nous mettre en route, le saint abbé rendit la vue, par un signe de croix, à un enfant qui était borgne, et cela en présence d'une grande multitude de clercs et d'habitants.

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CHAPITRE XIII. Miracles de saint Bernard, pendant son voyage pour retourner à Clermont.

42. Le dimanche, fête de la Purification de la sainte Vierge, le roi de France Louis, prince très-dévot et très chrétien, vint à la rencontre de l'homme de Dieu à Châlons-sur-Marne. Là, plusieurs princes des deux royaumes, les ambassadeurs du roi des Romains, et de l'insigne duc Wolfon s'étaient donné rendez-vous, pour traiter en commun la question de l'expédition de Jérusalem. L'homme de Dieu fut retenu dans ce conseil pendant les deux jours qui suivirent son arrivée, ce qui l'empêcha de se montrer au peuple malgré l'ardent désir que celui-ci avait de le voir. Il devait, en effet, préférer le bien public aux voeux des particuliers. Mais le mardi, comme ils sortaient, une femme qui avait une main desséchée se présenta à lui, en le priant de la guérir. Il lui fut fait selon ce qu'elle avait cru, à l'heure même elle fut guérie ; Bernard fit ce miracle au milieu de ses voisins et d'une population qui le connaissait, en sorte qu'on ne pouvait lui dire comme dans l'Évangile: a Faites en votre pays, d'aussi grandes choses que celles que nous 'avons entendu dire que vous avez faites à Capharnaüm (Luc. IV, 23).» En effet, il y avait là présent le vénérable évêque de Langres, Geoffroi, qui avait été autrefois le fils du saint, par sa profession religieuse, et qui en était devenu le père, par la dignité de sa charge. Il y avait aussi là en grand nombre, des princes et des chevaliers de notre pays. Le mercredi, comme notre abbé bien-aimé s'approchait de plus en plus de son bien-aimé Clairvaux, les miracles se multiplièrent; et, pour qu'il fût évident qu'il était plus que prophète, le don de prophétie ne lui fit point défaut dans sa patrie. En effet, le même jour, dans un village de Champagne, appelé Davamant, il célébra la messe solennelle en l'honneur de sainte Agathe, dont c'était la fête: il n'était pas encore descendu de l'autel, lorsqu'un homme vint lui présenter son fils qui était aveugle : il lui frotta les yeux avec de la salive, et il le fit voir clair à l'instant même.

43. A Rosnay, on lui amena sur un chariot un homme languissant et très-faible, qui semblait n'avoir plus d'autre perspective que le tombeau. Il lui imposa les mains devant toutle peuple, et, en présence d'un grand nombre de chevaliers, il le fit marcher à l'instant même. Tout le monde le vit avec étonnement suivre à pied et parfaitement guéri le chariot sur lequel on l'avait apporté. De même, il fit le signe de la croix au moment où il quittait la ville sur un enfant qui, depuis bien longtemps, ne pouvait plus faire un pas, et cet enfant se mit à l'instant à marcher sans aucune difficulté. Sur la même route se trouve un autre château que les habitants du pays appellent Brienne. Comme l'homme de Dieu passait par là , qu'il guérit par une prière et une bénédiction une jeune fille boiteuse. A sa sortie de Brienne une pauvresse aveugle lui demanda l'aumône. L'homme de Dieu la regarda d'un air de compassion, et lui dit: « Vous me demandez de l'argent, mais Dieu vous rend la vue.» A ces mots il s'approche d'elle, lui fait un signe de croix, et la guérit à l'instant même. Il lui demanda depuis combien de temps elle était aveugle. Elle lui répondit « Il y a onze ans que je ne vois absolument plus rien.» Voilà comment cet homme apostolique, imitant l'exemple des apôtres, dépassa de beaucoup, par sa pieuse libéralité, la demande et l'espérance de cette mendiante. Il avait fait à peine quelques pas, lorsque un enfant qui était borgne vint lui demander de vouloir bien le bénir et le toucher. Que pouvait-il lui refuser, lui qui avait donné à une. mendiante ce qu'elle ne lui demandait pas? Sans retard il lui fit donc un signe de croix sur l'œil dont il ne voyait pas, et, lui fermant avec la main l'œil dont il voyait auparavant, il remua un doigt devant lui en lui demandant ce qu'il faisait. Des voyageurs, en apprenant que l'homme de Dieu passait, lui présentèrent un de leurs compagnons qui était sourd, et le prièrent pour lui. Bernard lui frotta les oreilles avec de la salive, et, y introduisant ses doigts, il lui rendit l'ouïe à l'instant même. Quelques temps après, ayant fait quelques pas, il vit cet homme venir à lui, en lui rendant grâce; il reçut le signe de la croix de ses mains pour s'enrôler dans l'armée du Seigneur.

44. Le même jour, nous arrivâmes à Bar-sur-Aube, ville très connue, à trois milles de Clairvaux. Le jeudi, le saint célébra la messe solennelle dans l'église de Saint-Nicolas. C'est là que les habitants de Bar virent avec étonnement de nouvelles merveilles de la puissance de Dieu; le Seigneur voulut encore grandir son serviteur, et, par sa main, il ouvrit les yeux d'un enfant aveugle-né. Dans la même basilique, après la célébration de la messe, une jeune fille contrefaite, dont les talons étaient appliqués sur les reins, se trouva redressée et se mit à marcher sans peine. Une autre fille encore, qui ne pouvait pas non plus se tenir sur ses jambes, recouvra la santé au même endroit. Une femme boiteuse retrouva aussi l'usage de ses jambes, et n'eut pas plutôt reçu le signe de la croix, qu'elle en sentit la vertu, et fit sonner les cloches comme on avait coutume de le faire à chaque miracle. Dans le même endroit, deux sourds-muets de naissance recouvrèrent l'ouïe en même temps que la parole. L'un d'eux n'était encore qu'un enfant, l'autre était un jeune homme bien connu de la ville. Il y eut encore un sourd qui recouvra l'ouïe, et une jeune fille impotente des mains, dès le ventre de sa mère, qui fut guérie à l'instant même. Une autre, qui avait une main desséchée, recouvra la santé devant la porte d'une maison de charité, au moment où le saint en sortait. Le même jour, ce bon dispensateur des nombreuses grâces de Dieu rentra à Clairvaux, rapportant avec lui les germes d'une précieuse moisson: il revenait, comme le patriarche Jacob, à la tête de deux grandes troupes. En effet, il ramenait avec lui trente hommes, et il en attendait à peu près autant, qui avaient promis de venir un jour fixé. Que dire après cela? Heureux mille fois celui dont la prière est si bien exaucée, dont le toucher est si salutaire, dont la parole se trouve si vive et si efficace! Heureuse l'âme que le Seigneur a comblée de l'huile de sa grâce, plus que toutes celles qu'il a admises à partager son bonheur. Heureuse la langue qui sait appliquer un remède salutaire sur les blessures désespérées de tant d'âmes! Heureuse la main qui est pleine de grâces de guérison et qui abonde en tant de signes miraculeux!

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CHAPITRE XIV. Miracles de saint Bernard à Clairvaux, à Troyes, à Étampes, à Sens et dans tous les environs.

45. Pendant quelques jours seulement que le saint abbé passa à Clairvaux, il défendit, dans l'intérêt 1e I,, pair de ses religieux, qu'on fit entrer des malades dans le monastère. Cependant, le jour où il devait en sortir, notre vénérable évêque lui amena de Langres un jeune homme qui, depuis plusieurs années, avait l'oreille un peu dure. A l'instant même, ce jeune homme entendit distinctement et rendit grâce au père de sa prompte guérison. Comme le saint sortait du monastère, il trouva une multitude de gens atteints de maladie, d'aveugles, de boiteux et de personnes ayant des membres desséchés; beaucoup d'entre eux au milieu de la foule recouvrèrent la santé qu'ils désiraient, sous la main du saint qui leur donnait sa bénédiction. Lorsqu'il fut arrivé sur le haut de la montagne, il rencontra un enfant sourd-muet, qui avait passé plusieurs jours avec nos frères à Fontarcie; il ne parlait que par signes. Bernard lui toucha la langue avec sa salive, lui mit les doigts dans les oreilles, et ordonna à l'enfant d'articuler le nom de Dieu: l'enfant commença à parler peu à peu; mais la parole , expirait encore sur ses lèvres. Un de nos pères le remarqua, et ramena l'enfant vers le saint abbé, en le priant de lui imposer les mains sur le cou. Aussitôt il parla distinctement, et rendit grâces à Dieu en versant lin torrent de larmes. Il avait été si longtemps sourd et muet qu'il avait perdu le souvenir même de son propre nom, et ne se rappelait comment il se nommait; c'est à peine même s'il se souvenait de sa ville natale, il se disait de Paris. Dans le même trajet, un autre sourd entendit, deux enfants boiteux marchèrent, et, près de Meurville, c'est ainsi qu'on appelle un petit village à deux milles environ du monastère. un vieillard paralytique fut guéri en notre présence et aux cris d'admiration de la foule. Nous passâmes la nuit ce jour-là à Arnaville; le lendemain matin, après la messe dans la basilique, un jeune homme qui avait une jambe repliée sur elle-même eut à peine reçu le signe de la croix que l'homme de Dieu fit sur lui, que le nerf de sa cuisse se détendit, et qu'il se mit à marcher plein d'allégresse en présence de tout le peuple. Dans le même endroit, étant entré à l'hôtel, il vit la foule se précipiter vers lui, et, avec sa bénédiction habituelle, il guérit un enfant qui était borgne et une jeune fille qui était muette de naissance. L'enfant vit clair et la jeune fille se mit à parler en présence de la foule qui l'entendit avec admiration. Sur la place où le peuple l'empêchait de passer, comme il sortait de l'hôtel, il guérit deux hommes estropiés des bras; l'un d'eux recouvra de plus l'usage d'un oeil qu'il avait perdu, et à ce double bienfait il ressentit une double joie.

46. Le même jour, prés du château de Bar, dont la Seine baigne le pied, en présence d'une immense multitude de peuple qui s'était rassemblée là de toute la contrée voisine, Bernard guérit tin enfant et un homme aveugles, une jeune fille estropiée, et un vieillard paralytique. Ce dernier avait été amené dans un chariot; il était tellement malade depuis six ans, à ce que l'on disait, qu'il ne pouvait ni se mettre sur son séant, ni même changer de côté, sans le secours d'un autre. En entrant dans une villa nommée Barjols, un enfant qui était boiteux de naissance eut la jambe redressée, et, au sortir de cette villa, une femme qui, depuis quatre ans, ne pouvait plus marcher se trouva guérie. Nous n'avions pas encore fait beaucoup de chemin, lorsque nous vîmes accourir derrière nous une femme qui avait perdu un oeil. A peine fut-elle arrivée près de l'homme de Dieu que celui-ci lui fit un signe de croix, lui rendit la vue et la renvoya pleine de joie et louant Dieu. En arrivant star le diocèse de Troyes, dans un bourg appelé Fouchères, le peuple présenta au saint un enfant qui était sourd et muet de naissance, et qui se trouva à l'instant même guéri de sa double infirmité. Pendant ce voyage encore, en quittant le diocèse de Troyes, une jeune fille qui avait une main desséchée et contournée, la vit s'étendre au toucher de la main bénie de Bernard, comme si elle eut été de cire. Elle fut guérie à l'instant même, si bien qu'elle retint avec force un bâton que nous lui présentâmes. Tous ceux qui accompagnèrent l'homme de Dieu étalent dans l'admiration, étaient des nobles et de seigneurs de la contrée. Mais, où ils furent plus émerveillés encore, c'est auprès d'un bourg appelé Wanda, quand ils virent une jeune fille boiteuse et muette dès le sein de sa mère, marcher droit après avoir reçu la bénédiction du saint, et quand ils l'entendirent parler.

47. Un autre jour, dans l'église de Troyes, une foule innombrable de peuple s'était rassemblée pour entendre le saint annoncer la parole de Diu. litais là foule fut si grande, et la presse si considérable, qu'on craignit que le saint ne fût étouffé, il ne sortit pas; lorsqu'il se fut retiré dans la demeure de l'évêque, il y fut suivi d'un grand nombre de malades qui attendaient à la porte de la maison. Une jeune fille boiteuse entra, le saint fit sur elle le signe de la croix, elle fut guérie sous nos yeux et marcha sans difficulté. — Cette jeune fille était bien connue dans la ville, et elle se trouvait en ce moment accompagnée de plusieurs de ses parents. Peu de temps après, un jeune enfant borgne recouvra l'usage de son oeil. Deux autres personnes qui avaient les mains desséchées, furent également guéries, à l'admiration et à la joie de tout le monde. Le soir, le saint fit placer tous les malades qui attendaient, près d'une fenêtre grillée de l'église, il sortit et fit sur chacun d'eux, en particulier, le signe de la croix; or, il y avait là présents deux vénérables évêques, Geoffroy, évêque de Langres, qui fut témoin oculaire de presque tous les miracles que nous décrivons, et Henri, évêque de Troyes. Il s'y trouvait aussi des clercs et beaucoup de laïques de la ville. En présence de tout ce monde, on présenta au saint une jeune fille boiteuse et muette. A peine Bernard eut-il fait le signe de la croix sur elle, et l'eut-il prise par la main, qu'elle se mit à parler, et dit: « Je ne puis pas marcher, seigneur.» Nous fûmes tous surpris. Nous le priâmes de faire sur elle une seconde fois le signe de la crois, et aussitôt elle put marcher. Au même endroit, il mouilla, avec de la salive, l'oeil d'un enfant borgne, à qui il en rendit l'usage. Il y avait une femme boiteuse depuis quinze ans, que les religieuses de Sainte-Marie nourrissaient dans leur monastère.; il fit le signe de la croix sur elle, la prit par la main, elle était guérie, et pouvait s'asseoir et marcher sans aucune difficulté, ce qu'elle n'aurait pu faire auparavant. Dans les transports de sa joie qui était grande, elle prit les béquilles dont elle se servait auparavant, pour les suspendre dans l’église de saint Pierre. De même, un jeune employé de cette église, qui avait perdu l'ouïe depuis quinze ans, la recouvra. Voici quelques miracles encore, arrivés dans la même ville de Troyes. Un artisan, qu'une longue maladie avait rendu boiteux et qui ne pouvait marcher sans le secours d'un bâton, eut à peine reçu le signe de la crois que le père fit sur lui, qu'il retourna tout joyeux dans sa demeure en se servant de ses jambes. Après cela, une femme présenta au saint abbé sa fille épileptique, qui, par suie de son mal, avait perdu la parole. Le saint lui imposa les mains, fit le signe de la croix sur elle, et elle fut guérie à l'instant même sous nos yeux.

48. Le matin, en sortant de Troyes, comme le saint passait par une villa qu'on appelle Prunet, on lui présenta un enfant dont les nerfs du pied étaient tellement retirés, que ce membre se trouvait retourné en sens contraire, en sorte qu'il ne. pouvait pas faire un pas. Tous ceux qui se trouvaient réunis là poussaient de grands cris et levaient les mains vers le ciel, pendant que l’homme de Dieu touchait l’enfant. Le saint fit à l'instant le signe de la croix sur ce pied, le remit à sa place, fit déposer l'enfant à terre, et tout le monde put le voir marcher; il était guéri. Dans la ville appelée Trainel, c'était un vendredi après la messe, on amena au pied de l'autel, en présence de tout le monde, une femme aveugle de ce château-fort. A peine le saint lui eut-il imposé les mains, qu'elle répondit à tous ceux qui lui demandaient si elle voyait clair : « Je vais voir tout à l'heure. » Quelques instants après, elle s'écria : « Je vois clair, je vous vois tons, béni-soit Dieu qui m'a traitée avec miséricorde. » Une autre femme qui était aveugle depuis quinze ans, recouvra aussi la vue. A la même place, une femme boiteuse recouvrait l'usage de la jambe, un muet l'usage de la parole. Tout le monde poussait de grands cris; surtout les habitants de ce château qui n'avaient jamais rien vu de semblable jusqu'alors. Le même jour, en passant près du château de Braie (ce mot dans la langue du pays signifie boue), le saint rencontra un homme qui portait sa fille sur ses épaules. Cette enfant n'avait jamais pu ni parler, ni même se tenir sur ses jambes. Elle se trouva guérie à l'instant même, sous les yeux de tout le monde, de sa double infirmité.

49. A Montereau-Faut-Yonne, à l'endroit où l'Yonne se jette dans la Seine, en présence du comte Thibaut et d'un grand nombre de nobles et de roturiers, trois femmes recouvrèrent la santé; l'une était sourde, la seconde borgne depuis quinze ans, et la troisième paralytique. Cette dernière même avait été apportée à l'église sur un lit. A peine le saint eut-il fait le signe de la croix sur elle, et lui eut-il ordonné de se tenir sur ses pieds, qu'elle se mit debout, en présence de tout le monde : elle était guérie, elle laissa là son lit et regagna toute joyeuse sa demeure. Le même jour, à Moret, près de la léproserie, on lui présenta un enfant sourd-muet de naissance. A l'instant même, ses oreilles s'ouvrirent et sa langue se délia. En sortant du château, nous traversâmes le Loing, et nous trouvâmes, sur la rive opposée, une foule innombrable de peuples, accourue au-devant de l'homme de Dieu. On lui présenta en cet endroit un enfant connu de tous les assistants : il avait perdu l'usage de la parole, le saint le bénit et le lui rendit.

A. A Étampes, où la question de l'expédition de Jérusalem et celle du royaume de France avaient réu ni un grand nombre de personnages parmi lesquels se trouvait le saint, il rendit l'ouïe à un sourd, un esprit sain à un frénétique qu'on lui avait amené garrotté, la vue à deux femmes, dont l'une était borgne et l'autre aveugle. En se retirant, lorsque le concile fut terminé, il rendit la vue, par un signe de croix, à une jeune fille aveugle. Au petit village de Maisse, éloigné d'Étampes de trois milles, en présence de tout le peuple qui s'était assemblé, il s'était guéri deux sourds, un homme et une vieille femme. Le même jour, en passant par Milly, on lui présenta une femme tombée en langueur, et si faible qu'elle ne pouvait faire un pas, ni même se tenir sur ses pieds. Il fit le signe de la croix sur elle et la guérit. Elle retourna sur ses jambes à sa maison, d'où elle était venue sur les jambes d'autrui. Au même endroit, un clerc qui avait perdu l'usage d'un oeil, le recouvra, et un enfant boiteux marcha. De même à Moret, un homme qui était borgne s'étant rencontré sur le passage du saint, comme il sortait de cette ville, se trouva guéri par une bénédiction qu'il en reçut. A Sens, jadis une des plus grandes villes de France, en présence du clergé qui s'était réuni pour le recevoir, le saint imposa les mains à une femme sourde et aveugle, et lui rendit l'ouïe Il fit encore beaucoup d'autres miracles que nous passons sous silence, de crainte d'être trop longs. Comme il entrait à Joigny, ou lui présenta une femme aveugle, dont l'infirmité fut guérie tout à coup, et d'aveugle qu'elle était, elle devint voyante. Depuis, ce miracle se répandit dans le peuple. et partout on entendit ses paroles retentir : « Anne voit clair; » car tout le monde la connaissait. Comme nous sortions de la ville, la joie du peuple fut doublée. En effet, sous les yeux de tout le monde, un enfant borgne de naissance recouvra la vue, et, par le bienfait de la grâce, son oeil retrouva ce que la nature lui avait refusé.

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CHAPITRE XV. Miracles de saint Bernard à Auxerre, à Molesme et en d'autres lieux.

51. En arrivant à Auxerre, le très saint abbé entra, pour faire sa prière, dans une église de religieux où se trouve le précieux trésor du très saint corps du glorieux Germain. En sortant de cette église, une femme boiteuse, qui ne pouvait marcher qu'en se traînant sur ses genoux et sur ses mains, se présenta au saint sous le porche et s'attacha à ses pas: elle s'efforçait, par ses cris lamentables, d'exciter sa commisération. L'homme de Dieu lui fit un signe de croix sur les reins et sur les genoux, la toucha de sa main, la fit lever au nom du Seigneur, et l'envoya à l'autel du très-saint confesseur, où elle se rendit en marchant sur ses pieds. Tout le peuple qui était présent avait invoqué le nom de saint Germain pendant que cette femme se levait. Ce miracle fut bien connu dans toute cette ville oit il fit grand bruit; en effet cette femme était connue de tout le monde, et depuis trois ans on la voyait porter sur un lit. Le saint logeait dans la demeure de l'évêque, où, sous les yeux de beaucoup de monde, il étendit sans peine la main desséchée d'une femme et la guérit. De même, le matin comme il sortait, il procura de sa main bénie le même bienfait à une autre femme atteinte de la même infirmité. Le même jour, comme il passait à Châbly, on lui présenta un enfant boiteux, qu'il guérit à l'instant et qu'on conduisit à l'église de saint Martin. Cette église et ce bourg se trouvent, en effet, dédiés à ce saint, que la population voyait avec admiration revivre en saint Bernard. La foule le suivait encore, lorsque une jeune fille infirme d'un pied et d'une main se trouva guérie de sa double infirmité en présence de tout le monde. A Tonnerre, le même jour, nous le vîmes, par un signe de croix, à l'hôtel, rendre l'usage d'un oeil à une femme qui était borgne, laquelle louait Dieu en s'en allant. Le mercredi, dans l'église de saint Agnan, au montent où le saint abbé s'asseyait pendant la messe, on lui présenta un enfant aveugle, dont la vertu d'en haut ouvrit aussitôt les yeux, sons la main du serviteur fidèle. De même, une jeune fille aveugle, au moment où nous quittions le château de Tonnerre, recouvra, en présence de la foule qui suivait l'homme de Dieu, et sous un signe de croix de sa main, la vue qu'elle avait perdue depuis bien des années. Une autre jeune fille borgne recouvra l'usage de son oeil, sur les bords de l'Armençon.

52. Le même jour, nous arrivâmes à Molesme, monastère d'où sortirent autrefois nos pères, qui jetèrent les premiers fondements de Cîteaux. Il existe un livre (a) des usages de Cîteaux, où le lecteur diligent

a On lit cela dans le petit Exorde de Cîteaux, dont diffère un peu le livre des Us de Cîteaux, qui peut-être alors ne faisait qu'un même livre avec l'Exorde. Ce passage montre l'ancienneté du livre des Us de Cîteaux, qui depuis lors s'accrut de quelques additions.

trouvera tout cela rapporté en détail. C'est donc là, comme nous l'avons dit, que le mercredi, l'homme de Dieu fut reçu avec une grande dévotion. Pendant qu'il prenait un peu de repos à l'hôtel, un homme borgne entra, et, mettant un genou en terre, il implora la pitié du père. A peine le saint eut-il fait le signe de la croix sur lui avec ses doigts sacrés,et touché l'œil dont il ne voyait pas, que cet homme vit clair et rendit grâce à Dieu. Une heure après, la nuit approchait et le jour touchait à son déclin; le saint sortit pour bénir les malades qui attendaient à la porte; le premier qui recouvra la santé fut un enfant qui avait perdu l'oeil droit. Le père fit un signe de croix sur cet oeil, et l'enfant, se fermant des doigts l'œil dont il voyait auparavant, distinguait tous les objets qu'on lui montrait et nous en disait le nom sans difficulté, quand nous le lui demandions. Dieu accorda le même bienfait, par l'entremise de Bernard, à trois autres personnes atteintes de la même infirmité; c'étaient une jeune fille, un vieillard et une femme, et on s'assura avec le même soin qu'ils étaient guéris. Dans le même endroit, une toute petite fille, dont les jambes étaient extrêmement faibles et qui était boiteuse dès le sein de sa mère, se trouva guérie par l'imposition des mains. Sa mère tressaillait de joie, en la voyant pour la première fois se tenir sur ses pieds et marcher.

53. Le jeudi, en quittant le monastère de Molesme, l'homme de Dieu fut accompagné, avec tout le respect qu'il méritait, par une multitude innombrable de personnes venues de tous les points de la contrée. On avait amené sur un chariot une femme boiteuse, sur laquelle le saint n'eut pas plutôt fait le signe de la croix qu'elle s'en retourna sur ses pieds, au milieu de la foule qui la félicitait. Dans le même voyage, comme nous entrions dans une forêt, un jeune homme sourd recouvra l'ouïe, et une femme, qui était borgne depuis douze ans, l'usage de son oeil, par la simple imposition des mains de l'homme de Dieu, en présence et sous les yeux d'une foule de gens. Après cela, deux hommes, qui avaient l'un et l'autre perdu complètement la vue, se présentèrent au saint et recouvrèrent ce qu'ils avaient perdu. Nous avions à peine fait quelques pas, et au milieu d'une. foule de peuple qui s'était rassemblé de tout côté, un enfant boiteux qu'on avait apporté, se trouva guéri au simple toucher du bienheureux père, et se mit à marcher sans difficulté en tressaillant de joie. Le même jour, nous traversâmes Confinium, petite villa voisine de notre pays, où l'homme de Dieu guérit également par un signe de croix et en les touchant, un enfant et une femme qui étaient boiteux, celle-ci dès le ventre de sa mère; il rendit aussi la vue à un aveugle et fit marcher un boiteux. Enfin, comme il arrivait à Clairvaux, un des nôtres vint à sa rencontre, lui amena un enfant sourd-muet, qui depuis quinze jours, attendait l'arrivée du saint. Ce pieux enfant ne fut pas déçu dans ses espérances, car, à peine le saint eut-il fait sur lui le signe de la croix, qu'il recouvrait en même temps l'ouïe et la parole. Toutefois, dans le commencement, c'est à peine s'il pouvait prononcer le nom de Dieu, mais, sur nos ordres, il se mit à invoquer le nom de la bienheureuse Vierge; et enfin, sa langue s'étant complètement déliée, il prononça tous les mots en fondant en larmes dans l'excès de sa joie; beaucoup de frères qui l'avaient connu auparavant, quand il ne pouvait ni parler ni entendre, prononçaient quelques mots à son oreille, et l'entendaient répéter tous les mots en entier. Ou lui demanda depuis combien de temps il était sourd et muet, il répondit : a Il y a trois ans passés que j'ai cessé d,entendre et de parler, je ne faisais que des signes. » Eu s'exprimant ainsi, il fondait en larmes, et bénissait le Seigneur d'avoir eu pitié de lui. Nous aussi, nous rendons grâce à Dieu, autant que nous le pouvons, pour un tel père, un tel patron, sans cesser de glorifier et d'aimer Dieu qui est béni par-dessus tout dans les siècles des siècles.

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CHAPITRE XVI. Miracles de saint Bernard à Trèves, à Rutila et à Francfort.

54. Le 27 mars, comme l'homme de Dieu entrait à Trèves, tout le peuple se précipita au devant de lui, ainsi que cela avait lieu partout. On lui présenta deux toutes petites filles qui étaient soeurs, et natives de Trèves, une de cinq ans, l'autre de quatre ans, frappées toute les deux de la triste infirmité de la cécité. A peine le saint eut-il fait sur elles le signe de la croix, qu'elles virent clair; elles furent conduites dans l'église de Saint-Pierre, où Bernard célébra à la même heure la messe solennelle. Tout le clergé et tout le peuple les vit là; nous nous assurâmes avec soin de la vérité du miracle. Enfin, après avoir terminé le saint sacrifice, l'homme de Dieu alla s'asseoir auprès de l'autel pour imposer les mains aux malades et les guérir. On lui présenta aussitôt un boiteux qui se mit à marcher droit, un aveugle qui vit clair, et une femme sourde qui recouvra l'ouïe. Cette dernière racontait que, dans un songe, elle avait été avertie d'aller vite trouver le saint qui lui rendrait l'ouïe en la bénissant. Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup d'autres miracles encore, qu'un investigateur diligent pourrait découvrir; mais je pense que ceux-là suffisent pour mémoire. Cependant, nous nous rappelons encore que, dans la demeure de l'archevêque, il y eut un enfant borgne qui recouvra l'usage de son oeil.

55. Craignant que notre brièveté ne vous fasse de la peine, j'ai ajouté ici quelques miracles opérés par saint Bernard à Rutila. Le saint abbé avait vu en songe, ainsi qu'il nous le confia en secret, une femme boiteuse qui le cherchait dans l'église, bien qu'il ne fut connu ni d'elle ni du peuple. Il se flattait, en effet, d'être inconnu, et s'étant approché de cette femme en secret, il l'a bénit d'un signe de croix, et passa outre: tout à coup, cette femme se lève transportée d'admiration. Le sens de cette vision parut manifeste. En effet, tandis que le saint célébrait la messe solennelle dans cette église, on lui amena une femme contrefaite, qui, depuis bien des années rampait à terre, et ne pouvait se redresser; elle se traînait là où elle voulait aller, sur ses genoux en s'aidant de petits bancs qu'elle tenait à ses mains. C'est là que Gontran de Sire, château situé sur la Moselle à une petite distance de Rutila, avait fait apporter cette femme dans l'église. Elle n'était pas encore à la portée de la main du saint, que la vertu de son esprit s'approcha d'elle comme il l'avait prévu; et tout à coup, cette femme se redressa et se mit à marcher en louant Dieu, et en le glorifiant. A cette vue, le peuple qui savait qu'elle avait été boiteuse auparavant, fit éclater les louanges de Dieu, et, s'emparant des petits bancs dont elle se servait, les porta à l'autel, et présenta cette femme au Seigneur et à son serviteur. Là, au toucher de Bernard, une femme du même bourg, boiteuse depuis sept ans, et contrefaite depuis son enfance (car les nerfs de ses deux cuisses étaient devenus si raides, qu'elle ne pouvait allonger la jambe, ni se tenir sur ses pieds), recouvra, en présence de tout le monde, la faculté de marcher qu'elle désirait tant. On lui présenta aussi un homme et une femme aveugles: à peine les eut-il bénis d'un signe de croix, qu'il dissipa leurs ténèbres et leur rendit la lumière du jour. Mais, peut-être notre récit, trop court pour ceux qui aiment ces détails. paraîtra-t-il trop long pour ceux qui les négligent. Nous allons donc travailler pour ces derniers et, comme dit le proverbe, serrer notre récit. L'église de Trèves retentissait de cris d'allégresse parce que Bernard, par le simple toucher, faisait marcher droit un boiteux, entendre un sourd, voir un aveugle. L'homme de Dieu rendit également la vue, en entrant dans la ville, à deux soeurs aveugles, et, à la maison, l'usage de l'oeil à un enfant borgne. La lumière du ciel se montra rutilante à Rutila à la présence de Bernard, dont une bénédiction rendit l'usage des jambes à deux boiteuses, et la vue à deux aveugles. Dans la même église, une femme boiteuse, qui se traîna sur ses genoux, à l'aide de petits bancs, se redressa avant d'être arrivée auprès de l'homme de Dieu.

56. Le saint père était un jour assis, à Francfort, sur une terrasse, et des infirmes lui étaient présentés par la fenêtre pour qu'il les touchât de la main; il y en avait un grand nombre qui s'étaient rassemblés là de tous les côtés. On lui présenta entre autres un jeune homme qui était sourd et muet depuis le ventre de sa mère. Le saint le toucha de la main, et le guérit à l'instant même, en sorte qu'il entendait et parlait librement. Cependant il ne connaissait aucune langue, il ne faisait que répéter les paroles qu'il entendait prononcer à ceux qui lui parlaient. Ce fut là surtout ce qui engagea notre Hugues à nous demander de lui décrire ce miracle. Quant à nous, nous en avions vu beaucoup de pareils. On porta sur la même terrasse une dame riche et de qualité, du même pays, il y avait longtemps qu'elle était couchée et paralytique. L'homme de Dieu fit un signe de croix sur elle, lui prit la main, la remua, et lui ordonna de marcher, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, et en vertu du Saint-Esprit. A peine avait-il parlé, que le miracle était fait; elle saute à bas de son lit, elle se met à marcher. Ce n'estqu'un cri de toutes parts, mais les plus transportés de joie, c'étaient les soldats qui l'avaient apportée sur leurs épaules et qui la voyaient retourner chez elle à pied. Ils leur semblait que le pieux service qu'ils lui avaient rendu était pour quelque chose dans ce miracle. C'est aussi ce qui nous a porté à regarder comme mal de passer ce miracle sous silence.

57. Voici le troisième miracle tout pareil aux autres. En effet, il y avait, dans un bourg du voisinage, lin homme paralytique depuis huit ans, bien connu de tout le monde, et digne de la pitié de chacun. En effet, il n'aurait pas pu remuer un membre, même si le feu avait pris aux quatre coins de la maison où il était. En notre présence et sous les yeux de beaucoup d'autres encore qui se trouvaient alors autour du saint, on l'apporta sur un matelas, et on le déposa aux pieds de Bernard, qui fit sur ses membres débiles le signe du salut. A l'instant même il se releva, et se trouva si parfaitement guéri, qu'il s'engagea dans l'armée du Seigneur, et prit la croix dont il avait éprouvé la vertu non moins grande que prompte. Comme les autres se chargeaient de son lit, le vénérable Hugues s'écria: « Non, non, ne faites pas cela, il le portera plutôt lui-même. » On le lui chargea sur les épaules et on le laissa aller, il marchait d'un pas aussi ferme que s'il n'avait jamais été paralysé. Le quatrième miracle que Hugues nous a demandé de lui écrire, fut le redressement d'une jeune fille. Ceux qui l'avaient apportée sur leurs épaules la lui présentèrent le soir, à son hôtel. Pendant que le saint homme faisait le signe de la croix sur ses genoux, il sentit ses nerfs qui s'étaient contractés et endurcis comme des baguettes, et dit: « Oh ses nerfs sont tout à fait retirés, et elle ne peut ni fléchir le genou ni étendre la jambe une fois qu'elle est pliée. » Il en était en effet ainsi, et, depuis bien longtemps, elle ne pouvait marcher sur les pieds ; elle se traînait sur les mains et sur les jambes, là où elle voulait aller. Mais, à la bénédiction du père, les deux nerfs se détendirent, un de nos frères la leva. Cependant le père lui tenait les jambes qui s'allongèrent peu à peu; et, comme elle se mit à marcher, parfaitement guérie, nous fûmes tous dans une grande admiration. Le saint, qui la partageait avec nous, se signa en rendant grâce au Dieu des vertus.

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CHAPITRE XVII. Miracles de saint Bernard à Toul.

58. Arrivons maintenant aux miracles qu'il a faits à Toul. Le saint vint quatre fois, cette année-là, dans cette ville, et ce ne fut jamais sans y opérer des miracles. La première fois, c'était le dimanche avant la Pentecôte, il célébrait la messe au maître-autel de l'église Saint-Étienne: on lui présenta un enfant aveugle de la ville, où il était bien connu; il recouvra la vue par l'imposition des mains du saint; et, jusqu'à ce jour, l'église de Toul a dans cet enfant une preuve et un témoignage incontestables des vertus de Bernard. Le second miracle eut lieu au moment où il approchait de la ville, et traversait un tout petit hameau appelé Calmas. Tout-à-coup, clans sa dévotion, le peuple se précipite vers saint Bernard, en lui apportant de l'eau sur laquelle il devait faire le signe de la croix et qu'il devait bénir. Il la bénit, en effet, et, comme il est arrivé dans l'Évangile, par sa bénédiction, il donna à cette eau le goût et l'odeur du vin: ceux qui en ont goûté en rendent témoignage à tout le monde. Aussi est-ce maintenant, dans toute la contrée, un miracle aussi certain que célèbre, que saint Bernard, à Calmas, a changé par une bénédiction de sa main l'eau en vin. Il avait été répandu quelques gouttes de ce vin nouveau sur les habits des assistants, au moment où tout le monde se précipitait à l'envi pour emporter le vase, et, pendant plusieurs jours, ces vêtements exhalaient l'odeur d'un vin très-précieux.

59. La troisième fois qu'il vint à Toul, il appréhendait la foule, et, comme il lui restait une longue route à faire, il se proposa de partir la nuit. Plusieurs des habitants qui soupçonnaient cela. le guettaient, et même en sortant la nuit il ne put éviter la foule. Ceux qui se pressaient autour de lui, lui présentèrent sur un lit une femme paralytique; le saint la soulevant aussitôt, fit sur elle le signe de la croix au nom du Seigneur et la guérit. Cette cure fut connue de toute la ville où cette femme toujours bien portante, habite encore aujourd'hui, après y être demeurée longtemps paralytique. De même, une autre femme qui était borgne lui fut présentée hors de la ville. Il fit sur elle le signe de la croix et elle recouvra la vue, ce dont nous nous sommes assurés avec une entière certitude, pendant ce voyage. Dernièrement l'homme de Dieu reçut l'hospitalité à Saint-Aper, monastère qu'il rendit célèbre par plusieurs miracles. Il y redressa un enfant boiteux,il rendit l'ouïe à un jeune homme qui était sourd, il y rendit aussi la vue à trois aveugles, au nom du Dieu trin et un. Je ne doute pas qu'il ait fait encore plusieurs autres miracles; mais il n'y a que ceux-là qui aient été faits devant moi, dont je suis parfaitement sûr et que j'ai rapportés avec la plus grande exactitude.

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LETTRE DU MOINE GEOFFROY DE CLAIRVAUX. Où se trouve rapportés plusieurs miracles de saint Bernard.

A son très-cher maître Archenfred, et aux deux capitoules, ses deux frères utérins,le frère Geoffroy: souvenez-vous de celui qui vous aime en vérité.

1. Cher maître, je sais par une expérience certaine, qu'il n'est pas nécessaire que je recoure à votre égard, à des paroles de flatteries. Car il n'a pas pu échapper à votre fils bien-aimé, que vous avez toujours traité avec plus de tendresse que les autres, et embrassé avec plus d'amour, que vous regardiez cela, non-seulement comme peu digne, mais encore comme tout à fait indigne de vous; non, dis-je, il n'a pu échapper à celui qui s'est toujours tenu à vos côtés, combien peu de cas vous faites de tous ceux qui vendent leurs paroles, et que vous êtes complètement de l'avis de l'Apôtre, qui a dit : « Le royaume de Dieu n'est pas dans les paroles, mais dans la vertu. » Pourquoi donc multiplier les paroles ? Vous savez, Seigneur, que je vous aime, vous savez aussi que j'ai un grand besoin de vos prières, et de celles des vôtres ; vous savez, enfin, jusqu'à quel point je vous aime, et à quel point j'ai besoin de vos prières. Aussi, ne vous parlerai-je pas de moi, je n'ignore pas que celui à qui j'écris me connaît parfaitement. D'ailleurs, quand je me rappelle dans quelle sollicitude je vous ai laissé, et Clairvaux tout entier, parce que la volonté du seigneur abbé, au sujet de ce voyage, semblait incertaine, je vous écris sans hésiter; tout ce que nous avons vu et entendu pendant ce voyage, afin de vous consoler et de consoler en même temps les vôtres, mais sachez bien que je ne vous écrirai rien qui ne soit parfaitement vrai.

2. Comme nous approchions de Poitiers, le seigneur abbé tomba malade, si bien, qu'il s'en fallait de peu qu'il se repentît, non pas du fardeau dont il s'était chargé, mais du voyage qu'il avait commencé. Mais là, une voix se fit entendre, la nuit, dans une vision, pour notre consolation et la sienne; cette voix disait. « La maison a été remplie de l'odeur du parfum.» Le chant de ces paroles ressemblait à celui d'un verset, et il ne manquait que le point final en cette manière : « La maison fut remplie de l'odeur du parfum. » La suite vous a montré ce que signifiait l'absence du point final. Le lendemain, comme il était encore resté au lit, ses lèvres s'ouvrirent pour faire entendre son nouveau cantique : « Le juste se réjouira dans le Seigneur;» toutes les fois qu'il se réveillait ensuite, il ne lui revenait pas d'autre pensée à l'esprit. A Poitiers, une nuit que nous étions assis, et que lui se promenait seul avec une bougie à la main, sa bougie s'éteignit, et l'abbé, de Charlieu le vit se promener sans lumière. Puis quelques temps après, il entendit un bruit, ainsi qu'il nous l'a dit lui-même, et la bougie se ralluma, et il la rapporta jusqu'à nous allumée.

3. A Bordeaux, il se passa un fait digne d'être appelé miraculeux. En effet, il changea si bien les dispositions du clergé qui était très obstiné, qu'il l'amena à permettre qu'on plaçât sur le siège épiscopal des chanoines réguliers. Excommunié pendant sept ans pour cette chose, ce clergé s'en était mis peu en peine, et, pendant cinq ans entiers, l'archevêque de cette ville en avait été éloigné, et son église était demeurée dans le veuvage; ses revenus lui avaient été arrachés avec violence, et cet archevêque était devenu si odieux à tout le peuple, que, lorsque nous entrâmes dans la ville, on disait, par forme de reproche, en nous montrant, ce sont des partisans de l'archevêque. Mais la parole de Dieu, qui est vive et efficace, changea la disposition de tous les esprits, au delà de tout ce que pouvaient espérer ceux qui connaissaient les difficultés de l'entreprise, et les embarras de tous genres qui l'environnaient. Dans le château de Bergerac, on lui présenta un homme de distinction, qui était atteint d'une maladie bien grave, et qui, à partir de ce moment, se porta bien, ainsi que nous l'avons appris depuis. Un homme de cette ville, pauvre et dénué de tout, loue aujourd'hui 'e nom du Seigneur; ses forces s'étaient beaucoup affaiblies par une longue maladie, en sorte qu'il ne pouvait se. livrer à aucun travail, ni même à la moindre occupation. Il mangea du pain bénit pendant les quelques jours qu'il nous suivit. et il retourna chez lui plein de force et de santé. A Cahors, un serviteur de l'évêque avait perdu un oeil à la suite d'un coup qu'il avait reçu à la tête. L'abbé fit le signe de la croix sur lui; et lui rendit la vue. Dans la même, ville, un bourgeois but de l'eau qu'il avait bénite, et il lui sembla qu'il se passait en lui quelque chose comme s'il avait reçu un seau d'eau sur la tête, mais, à l'instant même, il se trouva guéri d'une fièvre dont il souffrait depuis sept ans.

4. A Périgueux , le peuple se montra d'une dévotion indescriptible. Il s'en fallut de peu qu'il n'étouffât l'abbé; aussi, dût-on le soustraire en secret à cet empressement. A Toulouse, on le reçut avec assez de dévotion, et les habitants de cette ville, pendant quelques jours, lui témoignèrent un empressement, non-seulement assez grand, mais même un peu excessif. Cette ville comptait quelques habitants favorables à l'hérétique, et quelques tisserands qu'on appelait Ariens. Ceux qui étaient favorables à l'hérésie des Ariens étaient assez nombreux, et comptaient parmi les plus importants de la ville. Enfin, peu de temps avant notre arrivée, les Ariens avaient séduit un des plus riches habitants de la ville avec sa femme, qu'ils avaient décidés à quitter tous leurs biens , et à abandonner leur enfant en bas âge, pour aller habiter dans une maison d'hérétiques, d'où leurs proches ne pouvaient les faire sortir par aucune raison. On appela donc Henri, on appela aussi les Ariens, et le peuple leur déclara que désormais personne ne les recevrait plus s'ils ne venaient s'expliquer en public. il serait trop long de raconter toutes les fuites de Henri, et les cachettes des Ariens. Ceux, parmi ces derniers, qui se trouvaient dans la ville, prirent, en effet, la fuite, en apprenant les miracles et les choses merveilleuses qui arrivaient. Leurs fauteurs les abandonnèrent, et nous croyons que la ville se trouva complètement délivrée de la contagion de la funeste hérésie. Parmi les chevaliers, plusieurs s'engagèrent à les chasser désormais, et à ne plus les cacher. S'il s'en est trouvé quelques-uns de cupides et qui voulurent agir autrement, parce qu'ils aimaient les présents des hérétiques, on prononça une sentence contre ces derniers, contre leurs fauteurs et contre ceux qui les cachaient, défendant de recevoir leurs témoignages et de les entendre en jugement, interdisant aussi, à tout le monde, de les recevoir à table et d'avoir commerce avec eux. Nous nous mîmes à la poursuite de Henri, mais plus nous le poursuivions, plus il s'enfuyait.

5. Le Seigneur abbé alla prêcher aussi dans les châteaux que l'hérétique avait séduits, et tous ceux qui étaient prédestinés à la vie l'écoutaient volontiers, et crurent à sa parole. Nous trouvâmes bien quelques chevaliers obstinés; mais qui se montraient tels, beaucoup moins par attachement pour l'erreur, à ce qu'ils nous parut, que par cupidité et par mauvais vouloir. En effet, ils haïssent les clercs, et préfèrent les facéties de Henri, qui, dans ses discours, leur fournit des raisons pour excuser leur malice. Cependant, ,tous assuraient que désormais ils ne se cacheraient plus, puisqu'il avait refusé de se rendre au colloque du seigneur abbé. On porta donc une sentence contre l'hérétique et contre ces fauteurs, on découvrit à tout le peuple sa détestable conduite, on publia comment, dans le concile de Pise,il avait abjuré les hérésies qu'il prêchait maintenant, comment encore, remis entre les mains du seigneur abbé, il avait reçu de lui, des lettres à Clairvaux même, pour y embrasser la vie monastique. Nous espérons, avec la grâce de Dieu, que sa malice prendra bientôt fin. Ce pays, séduit par une multitude d'erreurs, aurait bien besoin d'une longue mission, mais le seigneur abbé ne paraît pas assez fort pour suffire à une pareille fatigue, et il craint d'ailleurs beaucoup d'être à charge à ses frères ; c'est, si nous ne nous trompons pas, ce que signifie l'absence d'un point dans le chant du verset dont j'ai parlé plus haut.

6. Ayant donc reçu de Clairvaux un grand nombre de lettres, que les uns et les autres écrivaient, il s'en retourna en toute hâte; et nous croyons, avec la grâce de Dieu, que vous verrez vos désirs accomplis, et le retour de cet homme justement désiré, peu de temps après l'octave de l'Assomption de la Sainte Vierge. Plût au ciel que nous connussions quel don inestimable, Dieu nous a fait, dans la personne de ce saint abbé, de cet avocat fidèle, de ce patron puissant, de ce pasteur bon et plein de grâce et de vertu, devant Dieu et devant tous les hommes ! Nous nous sommes assurés d'une manière certaine que, dans bien des endroits, il cache par humilité les miracles qu'il opère; car c'est après qu'il avait quitté ces lieux, que les malades se trouvaient guéris. De cette manière, ils se trouvaient rendus à la santé. et lui de son côté échappait aux louanges. Mais lorsqu'il le fallait, il savait s'exposer au danger de la tentation, plutôt que d'omettre de les guérir.

7. Il y avait dans le monastère de saint Saturnin, où nous habitions, un chanoine régulier, du nom de Jean, très-versé dans l'art de guérir. Depuis sept mois, à ce qu'on disait, il était au lit, tellement malade depuis le jour de Pâques, que, à chaque instant on n'attendait plus que sa mort. Ses jambes avaient tellement maigri, qu'elles ne paraissaient pas plus grosses que les bras d'un enfant. Le nerf de sa cuisse droite, en particulier, s'était tellement desséché, que, le jour de Pâques, il ne pouvait plus étendre la jambe, même un peu. Le pauvre malheureux languissait à demi-mort, tous les jours semblaient devoir être le dernier pour lui, il ne pouvait même plus se lever, pour satisfaire aux besoins de la nature. La mauvaise odeur qu'il répandait et l'état de langueur où il. se trouvait avaient déterminé les autres chanoines, qui ne pouvaient plus supportes sa présence, à le transporter hors du monastère, et à le placer dans un bourg. Il prie avec instance qu'on le porte vers le seigneur abbé, six hommes le transportent en effet sur un lit, dans une chambre voisine de notre hôtel. Là, il reçut la visite du seigneur abbé, lui lit la confession de ses péchés, et le pria, avec toutes les instances possibles, de vouloir bien le délivrer de ses souffrances et le guérir. A peine le seigneur abbé l'eut-il béni qu'il sortit de sa chambre, et nous sortîmes avec lui. En s'en allant, il pensait en lui-même et disait comme le serviteur fidèle : « Seigneur, on demande des miracles, et nous n'avançons à rien autrement, tant que vous faites comme si vous ne nous entendiez pas. » Aussitôt il se mit à sauter et à courir derrière nous, si bien que nous étions à peine entrés à l'hôtel, que nous le vîmes arriver; il nous suivait et marchait, comme il le disait lui-même, non par ses propres forces, mais par la vertu de Dieu. Ensuite, il se dirigea vers l'église en rendant grâce à Dieu. Les pères chantaient avec lui le Te Deum landamus. Avec quelle dévotion il baisait les pieds du seigneur abbé, c'est ce qu'on ne peut savoir si on ne l'a pas vu.

8. Un enfant de sept ans, à ce qu'on dit, se trouvait couché languissant dans les bras de sa mère, qui ne savait pas la cause de ses souffrances. Comme elle le remportait après qu'il eut été béni par le seigneur abbé, il rendit par la bouche une pierre, que beaucoup de personnes ont vue, et, à partir de ce moment il fut guéri. Dans la même ville, il rendit par un signe de croix l'usage d'un oeil à un vieillard qui était borgne. Il rendit également la vue à deux enfants aveugles, dont l'un était tout jeune encore, et l'autre un peu plus grand. Il y avait, toujours dans la même ville, une femme qui, se sentant prise tout à coup d'un violent mal de tété, dit : Je ne mangerai pas avant d'être allé trouver l'homme de Dieu. Après cela, comme son mari la força de manger, elle eut à peine mangé un peu de pain, qu'il s'en fallut de peu qu'elle n'étouffât. Elle ressentait une grande constriction à la gorge, le démon s'était emparé d'elle. Pendant trois jours, elle ne put ni boire ni manger quoi que ce fût, jusqu'à ce qu'elle eût été présentée au seigneur abbé, et qu'elle eût mangé et bu du pain et de l'eau bénits par lui; ensuite, le seigneur abbé lui ordonna de passer la nuit près de nous. dans la chapelle, parce qu'il voulait s'approcher d'elle, loin de la foule, et en secret. Mais, pendant la nuit, elle se mit à pousser de grands gémissements, et on entendit alternativement, tantôt le démon, tantôt cette femme, parler sa langue se tournait à gauche ou à droite, suivant que c'était elle ou lui qui parlait. Le démon disait à tout ceux qui étaient là : « Je ne sortirai pas d'ici tant que cet abbé, cet abbaticule ne viendra pas. » Cependant, le seigneur abbé averti en songe de ce qui se passait vint vers cette femme. Il la trouva cruellement tourmentée, mais il la laissa parfaitement calmée, puis, dès le matin, il célébra la messe solennelle, lui donna la sainte communion, et la renvoya chez elle parfaitement guérie.

9. Il guérit à Toulouse trois personnes qui avaient les mains retournées à l'envers et les doigts contractés : il en guérit trois autres qui étaient dans le même état, dans la campagne qui environne la ville. En effet, on lui présenta une jeune fille ; il la bénit par un signe de croix, lui prit les doigts et lui ouvrit la main sans aucune difficulté. Il fit de même pour les deux antres, avec cette différence que pour l'un d'eux, qui avait les deux mains tout à fait contournées, il se contenta, par respect pour les évêques qui étaient présents, de lui ouvrir un peu la main, et le remit ensuite à un chevalier du Temple, pour qu'il achevât de l'ouvrir. La quatrième personne qu'il guérit de la même infirmité, était un enfant qui se trouvait près de Dameyseria, sous les yeux de monseigneur l'évêque d'Angoulême, qui s'étonna beaucoup de voir que dès que Bernard eut fait le signe de la croix sur la main de cet enfant, et l’eut renvoyé, sa main, comme si c'eût été une corde, reprit son état normal, et ses doigts s'ouvrirent. Au même endroit, et à peu près à la même heure, il fit entendre un sourd et parler un muet. Le cinquième était un manchot, il le guérit au château de Vertfeuille, où est le siège de Satan, et cet enfant, si je ne me trompe, était fils d'un affreux hérétique. Le sixième qu'il guérit au château de Saint-Paul, était un des serviteurs de monseigneur le légat; une très-grande fièvre l'aurait forcé à rester en pays étranger, s'il n'avait eu le secours d'un remède céleste, dans un morceau de pain bénit.

10. A Alby, eut lieu un miracle, qui, si nous ne nous trompons pas, doit être placé avant tous les autres miracles. En effet, tous les habitants de cette ville, entre tous ceux de ces contrées, étaient particulièrement infestés par l'hérésie, à ce qu'on nous a dit. C'était au point que, à l'arrivée de monseigneur le légat, qui nous avait précédés de deux jours dans ces contrées, bien qu'on fût allé à sa rencontre avec des tambours et des cymbales, quand on sonna les cloches pour appeler le peuple à l'église, afin d'assister à la célébration de la messe, il ne se trouva qu'une trentaine d'habitants dans l'église. Le troisième jour, le seigneur abbé fut reçu par le peuple avec de grandes démonstrations de joie. Mais il avait entendu dire tant de mal des habitants de cette ville, qu'il n'avait pas grande confiance dans toutes ces démonstrations de dévouement. Le lendemain, fête de saint Pierre, il y eut tant de monde pour entendre la parole de Dieu, que la grande église se trouva trop petite pour contenir la foule. Le seigneur abbé leur adressa la parole en ces termes. « J'étais venu semer, mais j'ai trouvé la terre occupée par une très-mauvaise semence. Cependant, comme c'est un champ raisonnable, car c'est vous qui êtes le champ cultivé du père de famille, je viens vous offrir deux semences, afin que vous sachiez laquelle vous devez préférer. » Puis, commençant par le Sacrement de l'autel, il exposa, chapitre par chapitre, avec beaucoup de soin, la doctrine de l'hérétique et les vérités de foi. Ensuite, il leur demanda quel était leur choix ; tout le peuple répondit qu'il avait en abomination et en horreur les erreurs de l'hérésie, et qu'il recevait avec joie la parole de Dieu et la vérité catholique. Bernard repartit : « Faites donc pénitence, vous tous qui avez été souillés par l'hérésie, et revenez à l'unité de l'Église. Mais, pour que nous sachions quels sont eaux qui font pénitence, et qui reçoivent la parole de vie, levez la main vers le ciel en signe d'unité catholique. » Tout le monde leva la main vers le ciel avec des transports de joie, et Bernard mit fin à son sermon. Faisons de même et mettons aussi fin à notre lettre. Adieu.

FIN DU LIVRE SIXIÈME.

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