VIE DE SAINT BERNARD IV
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QUATRIÈME VIE DE SAINT BERNARD ABBÉ, EN DEUX LIVRES PAR JEAN L'ERMITE.

LETTRE DE JEAN L'ERMITE A PIERRE, ÉVÊQUE DE FRASCATI, SUR LA VIE DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX.

LETTRE DEUXIÈME A HUBERT, ARCHEVÊQUE DE TURIN EN SARDAIGNE.

Prologue de la Vie de saint Bernard.

Vie de saint Bernard.

Prologue du livre second.

Livre second.

Suite de ce qui précède, tirée de Geoffroy, article X, et omise dans Chifflet.

LETTRE DE JEAN L'ERMITE A PIERRE, ÉVÊQUE DE FRASCATI, SUR LA VIE DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX.

1. Cédant à vos instances et à vos désirs, bien-aimé père Pierre, et voulant concourir à l'édification du prochain, nous avons cru bien faire d'écrire selon nos faibles moyens la Vie de saint Bernard, premier abbé de Clairvaux, afin de pouvoir arriver nous-mêmes à la vie éternelle en imitant sa conduite et suivant son exemple. On ne peut douter que le saint dont nous voulons parler ne soit digne d'être loué et honoré , puisqu'il a acquis la glaire du royaume du ciel avec les saints et les élus de Dieu, et qu'il a mérité d'être loué et honoré au milieu de l'assemblée des fidèles. Son nom rappelle la sainteté et sa, mémoire est en bénédiction.

Il est écrit, en effet, que « la mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur (Psal. XI, 15). » Or, le saint dont nous allons parler est vraiment un juste, il a été trouvé fidèle parmi les saints, il s'est montré comme un feu qui éclaire et comme un vase d'or massif orné de toute sorte de pierres précieuses. Aussi le Seigneur l'a-t-il fait grand dans son peuple, et a-t-il multiplié ses enfants sur la terre. Ce ne fut jamais en vain que sa parole retentit aux oreilles des hommes, à qui il suggérait par les choses et par les faits, les motifs de ce qu'ils devaient faire: sa gloire a brillé dans les merveilles d'une vertu miraculeuse. Que d'hommes aussi se trouvent maintenant comptés au nombre des saints, dont il fut le père selon l'Évangile. Quant aux miracles qu'il a opérés, ils sont si nombreux que, si nous voulions les rapporter en détail, notre faible génie ne pourrait suffire à sa tâche. Du reste, si nous les connaissions et pouvions les rapporter tous, il se pourrait qu'on ne nous crût pas. Aussi, quant à présent, nous contenterons-nous de n'en rapporter que quelques-uns, auxquels il est impossible de refuser de croire.

2. Un jour, un moine, véritable et sincère ami de notre vénérable abbé, se promenait par hasard avec un frère laïc, nommé Humbert et traversait un petit bois contigu au monastère de Clairvaux, tenant à la main le livre des miracles du saint abbé, qu'il traduisait en latin, tant pour sa propre édification que pour l'édification de ce frère. Or, ils s'arrêtèrent, pour se reposer un instant, sous un poirier placé près du chemin que suivent tous les jours ceux qui vont travailler au jardin ou qui en reviennent. Assez longtemps après ils se levèrent, mais le moine dont nous avons parlé, par un oubli assez ordinaire et qui se présente bien souvent, laissa à terre, sans s'en apercevoir, le livre qu'il tenait à la main. S'en étant donc allé, il se livra aux occupations de la règle; cependant, il se creusa la tête pour se rappeler comment, où, et quand il avait perdu ce livre, et avait renoncé à tout espoir de le retrouver, tant parce qu'il l'avait laissé près d'un chemin passant, que parce que depuis le moment oie il l'avait perdu, il était tombé une telle quantité d'eau que, lors même qu'on l'eût retrouvé, il ne semblait pas douteux qu'il fût tout de même complètement perdu; après quelques efforts de mémoire, il cessa d'y penser, et parut même ne plus y penser du tout. Cependant il avait le coeur bien gros d'avoir, par sa négligence, perdu ce volume des miracles du saint. Un mois environ se passa ainsi, et un jour, après une courte promenade dans le jardin, il vint se rasseoir sous le même arbre, mais sans aucune pensée de rechercher et sans le moindre espoir de retrouver ce qu'il avait perdu. Tout à coup, à son grand étonnement, il vit d'une façon extraordinaire, inouïe, le livre placé là, à ses côtés, comme à dessein, et on aurait dit qu'il avait été conservé par quelqu'un et qu'il venait d'être déposé en cet endroit. Et, pour que tout ce qui arrivait là fût plus admirable encore, le papier aussi bien que l'écriture s'étaient conservés en si bon état et si peu détériorés (c'est à peine si on remarquait les traces de quelques gouttes d'eau sur la couverture), qu'on aurait pu croire qu'il avait été placé dans la bibliothèque avec les autres livres. Je ne sais ce que le récit de ce fait a produit sur ceux qui l'ont entendu rapporter, quant à moi je n'hésite pas à dire qu'une pareille chose, une chose aussi insolite que celle-là n'a pu arriver sans un miracle que la raison nous invite et la vérité nous pousse à attribuer aux mérites du saint.

3. Pendant le silence de la nuit, après les fatigues des labeurs du jour, il s'était jeté sur son lit pour goûter un instant de repos; il ne dormait pas, quand il vit apparaître à ses yeux un homme vénérable, revêtu d'une étole blanche comme la neige, d'une médiocre stature, mais d'un âge avancé, ayant des cheveux blancs et une figure angélique qui commandait le respect. Il semblait tenir deux livres à la main. Il s'approcha du frère dont nous avons parlé plus haut et les lui présenta tous les deux, en lui disant : « Prends et lis. » Celui-ci, étonné d'abord, effrayé même, comme cela arrive ordinairement, de cette apparition subite, se rassura bientôt au ton de voix bienveillant, à l'aspect calme et tranquille, au visage angélique de celui qui lui apparaissait, et lui dit : « Seigneur père, je ne sais point lire, simple et illettré comme je le suis, comment pourrais je lire ? » L'apparition repartit: « Ne crains pas mon fils. Le Seigneur est avec toi, il sera ton maître, et, avec le secours de mon intercession, tu réussiras. » Excité par cette pieuse exhortation, le frère reçut les deux volumes, les feuilleta et les lut, non sans se demander à lui-même avec; étonnement comment cela se faisait. Puis, l'apparition qui s'était tenue près de lui, comme si elle eût gardé un des deux volumes pour elle et laissé l'autre au frère, lui dit adieu, le bénit et disparut. Qu'était-ce donc? Ce que nous allons dire est bien étonnant. Qu'y a-t-il en effet de plut étonnant que cela? Nous avons tous connu ce frère : il n'était que frère lai peu de temps encore auparavant et il ne connaissait pas même les lettres de l'alphabet. Cependant, éclairé de la lumière d’en haut, et aidé du secours de quelques frères, il fit tant de progrès, qu'il sut bientôt, non-seulement lire assez passablement, assez bien même, mais encore chanter. Puis la pratique et la grâce aidant, il commença à comprendre un peu le sens des mots, et fit peu à peu de grands progrès dans cette connaissance. Il écrivit donc cette vision dans l'espérance d'un secours divin et de l'aide du saint, car c'est lui. je crois, qui lui est apparu. Il recueillit clone tous les miracles que les autres historiens de Bernard avaient omis, soit par ignorance, soit par négligence, dans un style si convenable, si bon; si élégant même, que, frappés d'admiration, nous nous sommes écriés avec le Prophète : «C'est le Seigneur qui a fait cela, et c'est ce qui paraît à nos yeux digne d'admiration (Psal. CXVII, 23). » Qui oserait dire, en effet, qu'il n'y a point eu de miracle là? Est-il, au contraire, miracle plus clair, plus évident? Nous l'attribuons avant tout à la grâce de Dieu, puis aux mérites du saint, et enfin à la foi et à l'obéissance du frère.

4. Mais qu'est-il besoin de m'étendre davantage? Ce saint est grand en effet dans le nombre des saints, parmi les anges et les archanges, au milieu des apôtres et des martyrs, entre les confesseurs et les vierges, parce qu'il n'a jamais perdu sa pureté et qu'il est constamment demeuré vierge et sans tache. Tout en lui était réglé, tout prenait le cachet de la vertu; il ressuscita des morts, il commanda en maître aux démons, il redressa la jambe des boiteux, rendit la parole aux muets et la santé aux malades. Toujours humble et modeste chez lui, grand chez les grands, fameux par ses écrits et par sa renommée, doux aux bons, terrible aux méchants, remarquable par ses vertus, le modèle des bonnes mœurs, la lumière et le miroir des chrétiens, surtout des moines et de tous les religieux. Il portait la loi de Dieu au fond de son coeur, et sa doctrine brillait au sein de l'Église de Dieu comme le soleil aux beaux jours d'été. Il fut le bâton du boiteux et l’oeil de l'aveugle; il compatit aux souffrances des malades, se montra généreux et bienveillant pour les pauvres, et aimable pour tout le monde. Ce fut une vraie fontaine de sagesse, une colonne de justice, le père de l'ordre de Cîteaux et le type même de la vertu. O piété de notre fondateur! O bénignité de Jésus-Christ, qui a daigné nous donner un tel triomphateur! Venez mes amis, buvez, enivrez-vous, car c'est un aliment, c'est un breuvage pour l'âme que les exemples de notre saint abbé, dont nous allons, avec la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, retracer le récit. Je vous prie mon père, de prier pour moi, ce même Seigneur, qui est l'Alpha et l'Oméga, d'être le principe et la fin de ce travail.

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LETTRE DEUXIÈME A HUBERT, ARCHEVÊQUE DE TURIN EN SARDAIGNE.

Vous me demandez, soldat de Jésus-Christ, avec cette confiance et cette charité dont vous m'honorez, de vous écrire quelque chose sur la vie et les actes de notre vénérable père, saint Bernard, dont j'ai fréquenté autrefois, pendant mon enfance, plusieurs disciples, afin que vos lèvres exhalent fréquemment le souvenir de sa douceur, et que le récit d'oeuvres d'une si grande sainteté recrée sans cesse vos yeux et vos oreilles. Pour moi, quoique j'aie vu dans les actes de l'homme de Dieu bien des choses et de grandes choses dignes de mémoire, et plus dignes encore d'imitation, cependant il y en a plusieurs qui ont pu s'effacer de mon souvenir, sortir de mon esprit, m'échapper à cause de la légèreté de mon âge, ou ne laisser aucune trace en moi à cause de ma tendre jeunesse. D'ailleurs à supposer que l'éclat de ses miracles et l'importance de ses actes ne permettent point que le souvenir s'en soit effacé de mon esprit, qui suis-je pour oser célébrer les louanges d'un tel père, dans mon style sans vie., et pour me permettre d'ouvrir mes lèvres incirconcises pour chanter cet homme de Dieu? Il faudrait laisser le soin de raconter la vie des saints à ceux qu'on sait instruits par Dieu même, et à qui le Seigneur a donné une langue érudite, capable de parler en temps opportun. Pour moi, vos amis, Seigneur, ont une vie que je ne saurais raconter, et je ferais bien mieux de ne toucher à ce saint que pour l'honorer, non point pour le raconter aux autres, et de laisser à d'autres plus sages que moi le soin de redire ce qu'il a fait, en me contentant de faire moi-même avec zèle ce qu'il nous a enseigné. D'ailleurs, pour que l'espérance que l'affection que vous me portez, je pense, plutôt que mon savoir, vous a fait concevoir, ne soit pas déçue de tout point, je vous prie de recevoir en abrégé ce que vous saviez déjà des moeurs de notre pieux abbé, et en mettant de la science dans le récit de sa vie, retirez pour vous même de ses actes une règle de conduite. Or cet homme était d'une pureté et d'une simplicité admirable; il avait les peux de l'esprit si attentivement fixés sur les oracles célestes que, selon la loi de l'Évangile, il faisait fi du monde entier pour les biens éternels, et n'ayant plus rien ici bas que la demeure de son corps, il était par le coeur et. l'esprit habitant du ciel. C'est dans son coeur que la patience s'est bâti une demeure, au point qu'il regardait comme un bonheur pour lui toutes les adversités que la force de son âme pouvait supporter. Son humilité dépassait toute mesure humaine, c'était comme s'il avait fait serment de recouvrer par la perfection de cette vertu le ciel d'où l'absence de l'humilité avait précipité le démon dans l'enfer. Pendant toute sa vie, ni la tempérance ni la force ne lui firent défaut, en sorte qu'on ne le vit point enivré par la prospérité, ni abattu par les malheurs. Son corps avait revêtu la candeur de la chasteté; et son âme brûlait du feu inextinguible de la charité; en sorte que, au dehors, il était tout éclatant de blancheur, au dedans tout embrasé, et dans tout sort être un objet de désir. Bon Jésus! quelle n'étaient point son habileté dans l'obéissance, sa modestie dans le commandement, sa gravité dans les exhortations, sa discipline dans les exécutions! Ce n'est pas lui que le titre d'abbé enflait d'orgueil et que les honneurs remplissaient de morgue. Il se mettait si bien au-dessous de tous, qu'on voyait bien qu'il était le disciple de celui qui est venu sur la terre non pour être servi, mais pour servir. Doux, bon, affable, il savait mêler la douceur à la réprimande et éloigner tout ce qu'il y a de dur dans le châtiment. Que dirai-je de sa foi et de son besoin de croire? N'est-ce point par là qu'il mérita si souvent que les secrets des cieux lui fussent révélés et que les mystères divins se manifestassent à lui par des effets visibles?

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Prologue de la Vie de saint Bernard.

Mes très-chers frères, quiconque entreprend d'écrire la vie des saints, doit commencer par se mettre au-dessus de tout espèce de mensonges et d'iniquités; car les saints n'aiment pas le mensonge et condamnent ceux qui en font. Ce sont eux, en effet qui disent avec l'Écriture: « La bouche qui ment tue l'âme (Sap. I, 11 ). » Il en est de celui qui écrit la vie des saints comme de ceux qui tissent le lin, s'ils n'ont par les mains pures, ils souillent l'un et l'autre leur travail. Tisser le lin, c'est écrire la vie des saints; avoir les mains souillées, c'est être taché par l'amour de la vaine gloire ou par une mauvaise conscience qui forge des mensonges. Quiconque a le mensonge dans l'âme, ne saurait décrire avec vérité les couvres des saints. Je vous assure, mes bien chers frères, que le travail que j'entreprends en me mettant à écrire des vies de saints me paraît bien lourd; ce n'est pas sans raison, car je n'en sais pas digne par mes vertus, et je n'ai point l'esprit orné par la science. Pourtant, j'aime mieux encourir le reproche de témérité que, par l'effet d'une crainte désordonnée, de laisser dans l'ombre et d'ensevelir dans le silence la gloire des saints. Je prends donc à témoin la divinité même à qui tout est connu, qu'en écrivant, je ne me propose rien de frivole, je ne recherche point une gloire humaine, je n'agis point par un mouvement d'avarice, et que je n'ai en vue que de mettre par écrit les récits vrais, simples et saints de vieillards, à qui il est aussi pieux de croire qu'il serait impie de refuser de croire. J'écris pour les serviteurs et les amis de Dieu, qu'il serait bien dangereux de tromper; et je prends la parole sous le charme délicieux que me font éprouver la gloire et les vertus du saint, dont tout le monde, quand même je garderais le silence, a le nom à la bouche, et admire vivement les grands miracles. Que personne donc ne méprise ce qu'il va lire, car si la grandeur des choses que je vais raconter dépasse la raison et le pouvoir de l'homme, cependant tout est possible à Dieu, et rien n'est impossible à celui qui croit. Mais s'il se trouve quelque lecteur qui hésite à ajouter foi à mon récit, je le prie de ne pardonner charitablement plutôt que de suspecter ma véracité. Car il n'y a rien dans ce qui tient à l'homme qu'on ne puisse dénaturer d'une manière ou d'une autre, et tourner à mal par une mauvaise interprétation. Mais, dans ce que je vais raconter, le jugement des hommes ne peut ni tromper ni se tromper. Pourquoi cela? parce que la certitude des faits que je vais rapporter, exclut toute espèce de doute, et que le mensonge, comme dit Sénèque, (Epis. LXXIX), est quelque chose de bien mince et d'aussi transparent que le verre. Aussi vous dirai-je, mes frères, que le travail que j'entreprends ne nie préoccupe pas péniblement, car j'espère dans le secours de Dieu pour mener mon entreprise à bonne fin. Je vous prie donc, 0 Verbe divin, par qui tout a été fait, de me donner la grâce de raconter comme il convient tout ce que je sais de vrai touchant le bienheureux.

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Vie de saint Bernard.

1. Le bienheureux Bernard naquit d'une digne famille, dans un bourg de Lingonais, à Fontaines, château fort de son père. Son extraction était noble selon le monde, mais sa noblesse était bien rehaussée par l'élévation des sentiments. Son père fut Tescelin, sa mère Aalays, fille de Bernard, seigneur de Montbar, homme puissant et grand selon le monde, et se rattachant, si on en croit ce que plusieurs affirment, à la noble famille des ducs de Bourgogne. Mais comme nous n'avons pas la pensée, pour le moment, de faire l'histoire de sa famille, revenons à notre sujet. Bernard de Montbar, l'aïeul de notre saint, avait voulu que sa fille Aalays fut instruite dans les lettres, parce qu'il la destinait au cloître; mais la Providence disposa d'elle d'une tout autre façon. Car à peine avait-elle atteint sa quinzième année, qu'elle fut recherchée en mariage par Tescelin, seigneur de Fontaines, aussi distingué par sa noblesse que par le rang qu'il occupait, et de plus assez abondamment pourvu des biens de ce monde. Le père d'Aalays, ne pouvant décemment la refuser à celui qui la lui demandait, la lui accorda en mariage.

2. Lorsqu'elle fut unie à Tescelin par les liens du mariage, Dieu lui fit la grâce de pouvoir servir sur sa table du fruit de ses entrailles, et c'est ce qu'elle eut le bonheur de faire. En effet, elle donna six fils et une fille encore plus à Dieu qu'à son mari, comme le Seigneur dans sa bonté a daigné le montrer par les saintes couvres qu'il leur fit faire. il éclaira leurs âmes des lumières du très-saint Esprit. Après avoir goûté les douceurs spirituelles, ils renoncèrent à la milice du diable et aux pompes du siècle, sur les pieuses instances de leur frère Bernard, qui était déjà une lampe ardente, bien qu'elle fût encore sous le boisseau, non sur le chandelier, et ils embrassèrent avec une grande force la vie érémitique dans le désert, et reçurent l'habit monastique. Étant donc tous devenus moines, ils menèrent ensemble une vie agréable à Dieu. Quant à la fille d'Aalays, elle se fit religieuse à Juilly. O ventre béni qui a porté de tels enfants ! ô mamelles de bénédiction qui ont allaité de pareils nourrissons! 8 source d'une eau bénie, fécondité glorieuse d'un seul sein maternel ! Et vous, hommes dignes de Dieu, vous avez pour la gloire du ciel méprisé celle de la terre et vous avez mieux aimé vivre éternellement avec le Christ, que de vivre pour un temps dans la joie et le bonheur de ce monde malheureux. Mais le style de l'histoire ne me permet pas d'en dire davantage sur votre genre de vie. Je reviens à l'époque de sa naissance, par où j'ai commencé, pour continuer mon récit.

3. L'aîné des enfants de Tescelin fut Guy, homme de règle et aimé de Dieu, aussi sage dans ses paroles que dans ses oeuvres. Le second fut, Gérard, homme d'une vie vénérable, de moeurs honnêtes, aussi remarquable par sa sagesse que prudent dans le conseil. Le troisième fut Bernard, la lumière et le miroir de ses frères, une colonne sublime de la sainte Église. Le quatrième fut André, homme simple et droit, rempli de la crainte de Dieu et fuyant le mal. Le cinquième était Bartholomé, qui dès le premier épanouissement de ses années, se montra d'un caractère primitif, et devança les années de la vieillesse; il sut embellir un âge sans souillure par la droiture de son âme. Le sixième est Nivard, il méprisa son héritage paternel pour l'héritage du ciel qu'il préféra. La fille, dans l'ordre de la naissance, vint au monde après Bernard, et reçut le nom de Humbline sur les fonts du baptême. Leur mère, comme je l'ai dit, les enfanta tous pour Dieu, non pour le siècle, et à mesure qu'elle les mettait au monde, au milieu même des douleurs et du travail de l'enfantement, et dans les déchirements de son coeur, elle les prenait dans ses mains pour les élever vers le ciel et les offrir à Dieu. O femme forte dans la foi, constante dans l'amour de Dieu et persévérante dans la prière! que vous êtes heureuse! combien heureux est votre sein, mais combien plus heureux encore est le fruit de votre ventre. Elle ne permettait pas aux autres femmes, qui l'assistaient dans ses couches, de faire l'offrande de ses enfants à Dieu, comme cela se fait ordinairement; elle connaissait les saintes Écritures, et surtout ce passage d'un psaume de David, où le Prophète dit: « Un esprit brisé de douleur est un sacrifice à vos yeux, Seigneur, vous ne méprisez pas un coeur contrit et humilié (Psal. IV, 19). » Cependant, pour ce qui est de Bernard, elle ne l'offrit pas aussitôt que les autres au Seigneur, elle ne le fit que lorsqu'il fut un peu plus âgé. Mais elle le lui offrit, pourtant, et le fit avec la plus grande dévotion, et pour qu'il fût plus dévot envers le Seigneur, elle le fit instruire dans les lettres. Cela dit, revenons aux deux auteurs de cette glorieuse lignée.

4. Il y avait dans cette partie de la Bourgogne, comme nous l'avons dit plus haut, un homme honorable nommé Tescelin, sa femme se nommait Aalays. Ils étaient tous deux nobles selon le monde, mais ils se distinguaient surtout par leur foi et leur conduite; et plus ils étaient élevés, plus ils étaient humbles, selon le conseil de l'Écriture, qui dit: « Plus vous êtes grand, plus vous devez vous faire petit devant tout le inonde (Eccli. III, 20). » Il serait bien difficile d'entrer dans le détail de ce qui a. rapport à leur foi, leur espérance, leur charité, leur justice, et à toutes leurs autres vertus ; nous en dirons pourtant quelques mots pour instruire le lecteur. Un jour, Tescelin se trouvait, comme il arrive souvent dans le monde, dans la nécessité d'accepter de se battre en duel avec sa partie adverse, qui était un homme d'un rang inférieur et moins riche que lui; le jour fixé et choisi pour le combat était arrivé. Les deux champions se rencontrent; mais le vénérable Tescelin se rappelle la crainte de Dieu et le jugement dans lequel il est dit: « Jugez avec justice votre prochain (Levit. XIX, 15), » et encore,« ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même (Tob. XIV, 16); » et quoique il fût le plus fort et le plus puissant, et qu'il pût, en vainquant son adversaire, remporter un énorme avantage de sa victoire, il offrit de lui-même à son ennemi de se réconcilier ensemble, lui abandonnant sans contestation tout ce qui était l'objet du litige. Quelle bonté, quelle clémence en cet homme! Ce que nous venons de dire est grand, mais ce que nous avons à dire est bien plus grand encore.

5. Sa vénérable femme, Aalays, entre autres bonnes couvres, avait coutume de parcourir les habitations du voisinage, de rechercher les pauvres, les infirmes et les indigents, et de leur donner ce qui leur était nécessaire en prenant sur son propre bien. Elle avait un soin tout particulier des boiteux et des infirmes, et dans les services qu'elle leur rendait, elle n'avait recours ni à ses serviteurs ni à des gens payés pour cela, mais elle faisait tout par elle-même, allait de sa personne dans leur demeure, donnait elle-même à chacun ce qu'il lui fallait, et servait dans les hôpitaux des monastères, avec une extrême dévotion, les malades qui s'y trouvaient; elle nettoyait leurs pots, leur donnait à manger, lavait leurs tasses, et faisait de sa propre main tout ce qu'il est d'usage de laisser faire à des serviteurs et à des gens payés pour cela. Mais quoi; aurais-je la pensée de raconter chacune de ses vertus en détail ? Non certes, on ne pourrait suivre le récit que nous en ferions. Il est pourtant une chose bien digne d'être rapportée ici, que je veux. citer; elle est toute pleine de miracle, nous ne l'avons point entendu raconter, sans en être étonné, à un très-religieux abbé, nommé Robert, qui a passé plus de soixante-sept ans sous le joug de la discipline et de la règle. Il était neveu d'Aalays par sa soeur ; c'est à lui que Bernard a adressé la première de ses lettres.

6. « La mère de notre saint abbé, dit-il, fut très-religieuse. Elle avait l'habitude, tous les ans à la fête de saint Ambroise, de réunir tous les clercs qu'elle pouvait trouver et de les traiter avec une certaine solennité, en l'honneur de Dieu, de la bienheureuse Marie, de saint Ambroise et de tous les saints. Pour la récompenser de l'honneur qu'elle rendait ainsi tous les ans à son saint, Dieu lui révéla un jour, avant la fête de saint Ambroise, qu'elle mourrait le Jour anniversaire de cette solennité, ce qui permet de croire qu'elle fut douée aussi du don de prophétie. Elle fit part à son mari et à ses enfants, ainsi qu'à toute sa famille, de ce qui lui avait été révélé. Tous en furent étonnés et commencèrent par ne point croire que les choses se passeraient comme elle l'avait prédit; mais leur étonnement fut bien plus grand ensuite. A l'approche de la vigile du saint, elle fut prise de la fièvre, et le jour même de la fête, après la messe, elle demanda, avec une très-grande piété, qu'on lui apportât le corps de Notre-Seigneur, ce qu'on fit. Après cela, elle reçut le sacrement de l'Extrême-Onction, après celui de l'Eucharistie, et fit inviter tous les clercs au dîner habituel. Pendant qu'ils étaient à table, elle appela son fils aîné Guy, et lui recommanda d'une manière toute particulière d'amener les clercs auprès d'elle, dès qu'ils auraient terminé leur repas. Pieusement soumis à sa pieuse mère, il réunit les clercs après le repas, et fit ce que sa mère lui avait demandé. Ils se rendent auprès de la malade; lorsqu'ils y furent arrivés, la servante du Christ se félicite en esprit et leur annonce que sa mort est imminente. Ils se mirent à prier le Seigneur pour elle, et commencèrent à chanter les litanies, qu'elle chanta avec eux jusqu'à ce qu'elle rendit le dernier soupir. Lorsqu'on en fût venu à cette invocation: Per passionem et per crucem tuam libera eam, Domine, elle ne cessa point encore de joindre sa voix à celle des autres, bien qu'elle se trouvât à l'article même de la mort, et, remettant son âme entre les mains de Dieu, elle lève la main, se signe du signe sacré de la croix et rend l'esprit en paix; les anges, on n'en saurait douter, reçurent cette âme, et Dieu la plaça parmi celles des bienheureux pour attendre, au sein d'une grande félicité et d'un repos parfait, la résurrection de son corps au jour de la résurrection générale, alors que notre juge et avocat, Jésus-Christ Notre-Seigneur, viendra juger les vivants et les morts et le siècle par le feu. Voilà comment cette sainte âme sortit du temple de son saint corps, sa main resta levée dans la position où elle se trouvait quand elle voulut se signer, tout le monde le vit et en fut frappé d'admiration. »

7. O femme embrasée du feu de l'amour divin, forte par la foi; très-patiente par l'espérance, et dévote par la charité. O femme heureuse, bien heureuse même, qui avez obtenu de Dieu l'honneur de connaître d'avance le jour de votre mort, et qui avez eu le bonheur, au moment de votre heureuse mort, de voir si clairement briller sur vous le signe de notre rédemption, le signe, dis-je, de l'instrument sur lequel notre Dieu et Seigneur, le bon Jésus, a daigné souffrir pour le salut du genre humain. Les anges du ciel se réjouissent donc de voir cette heureuse âme quitter ce monde, mais sur la terre, les pauvres de Jésus-Christ, les veuves et les orphelins dont elle était ici-bas la mère, sont plongés dans le deuil et la douleur.

8. Dès que la nouvelle de sa mort se fut répandue dans les environs, l'abbé de Saint-Bénigne de Dijon, nommé Gérann, homme d'une vie vénérable, s'empressa d'accourir et de réclamer le corps sacré d'Aalays, regardant ces restes mortels comme un glorieux trésor. Il obtint ce qu'il était.venu solliciter, tant à cause de la considération dont il était digne, que par la bienveillance des enfants d'Aalays. Lui et tous ceux qui étaient avec lui chargent sur leurs épaules le saint corps comme un précieux trésor, avec une grande piété et des torrents de larmes, et se rendent au château de Dijon. Tous les habitants se portent au-devant du cortège avec des croix et des cierges, en mêlant de grands témoignages de joie à ceux de leur respect, et accompagnent en foule les restes sacrés de son corps jusqu'à la basilique du bienheureux et très-illustre martyr Bénigne, où on lui donne la sépulture avec de grands honneurs. Après cela, l'abbé de Saint-Bénigne fit élever six statues sur son tombeau en mémoire de ses six fils, comme on le voit encore maintenant. Quant à Aalays , pendant cinq années de suite, elle apparut fréquemment à son fils André, selon ce que rapporte dans son histoire l'homme de Dieu, dom Guillaume. A l'époque où les frères du bienheureux Bernard commençaient à parler de leur conversion, elle lui apparut aussi et lui dit: «Bernard, mon fils, ne crains pas, agis en homme de coeur et poursuis jusqu'au complet succès ce que tu as entrepris, car c'est l'oeuvre de Dieu même. Désormais, les générations qui vont venir vous appelleront bienheureux. Pour moi, je vous attends dans la gloire de Dieu. u Après avoir ainsi parlé, elle disparut. Quant au bienheureux Bernard, il faisait tous les jours de plus grands progrès clans le service de Dieu.

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Prologue du livre second.

Notre intention est de retracer ici en peu de mots les vertus du bienheureux Bernard, premier abbé de Clairvaux; c'est un sentiment pieux qui nous engage à le faire, afin que nous puissions, en suivant ses exemples, nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, et louer Dieu avec ceux qui le louent. Dans la première partie de notre humble travail, nous avons raconté sa naissance, dans celle-ci nous allons rapporter quelques-uns des miracles que Dieu a daigné opérer par ses mains. Mais que faire? Pouvons-nous tout relater dans ce récit? Non, certainement, car on ne pourrait nous croire. Les enfants d'Adam sont pervers, ils le sont dès le principe. Mais qu'en conclure? Faut-il nous taire parce qu'ils sont incrédules? Non, non, bien loin de là, nous devons au contraire, travailler de tout notre pouvoir, dans le champ du Seigneur. La bouche parle de l'abondance du coeur. Quant à nous, nous allons retracer avec la plume ce que nous avons dans le coeur, qui mérite d'être écrit, selon que cela peut avoir rapport avec notre dessein.

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Livre second.

1. Bernard s'était montré, enfant, d'un bon naturel, et vers la fin de sa vingt-deuxième année, selon ce que nous ont dit nos pères, il alla dans le désert et embrassa avec un grand courage, ainsi que les compagnons que Dieu lui avait donnés, la vie monastique dans le lieu appelé Liteaux. Il régnait alors, en cet endroit, une telle disette de toutes choses temporelles, que c'est à peine si ceux qui s'y étaient rendus pouvaient y trouver des vêtements pour se mettre selon la règle de l'ordre. Avant son arrivée, quelques religieux, en très-petit nombre, s'étaient fixés en cet endroit ; le très-bon Seigneur le bénit dès lors et sanctifia leur séjour, nul n'en peut douter, à cause de son serviteur Bernard qu'il y avait envoyé, et fournit assez largement le nécessaire à tous ceux qui vinrent fixer là leur demeure. Un jour donc, comme le très-saint jeune homme se trouvait dans la salle des novices, quelques-uns de ses parents vinrent le voir et s'entretinrent avec lui. Au signal de none, chacun se retira de son côté, et le très-religieux jeune homme se rendit à l'église pour y vaquer à l'oeuvre de Dieu. Alors, levant les yeux au ciel, selon sa coutume, avec la pensée de trouver comme auparavant la grâce de Dieu, il ne l'obtint pas. Il chercha donc en lui-même par la pensée si cela ne lui arrivait pas ainsi en punition de quelque manquement ou de quelque péché, et il ne trouva à se reprocher que les vains entretiens auxquels il venait de s'exposer imprudemment. Dès qu'il eût compris qu'il s'était rendu là coupable en quelque chose, il se prosterna tout de son long devant l'autel et s'écria avec le prophète : « Seigneur, ne m'accusez point dans votre fureur, etc. (Psal. VI, 1). » Il répéta la même chose pendant vingt-cinq jours; alors la gloire de Dieu lui apparut, le remplit et lui donna la science des saints, qui lui fit bien consommer ses oeuvres. D'autres vinrent encore le voir, et reçurent de l'abbé Étienne la permission de lui parler. Pendant qu'on le conduisait vers eux, il prit de l'étoupe et en mit sous son capuchon, dans ses oreilles, pour se prémunir par cet artifice contre le danger des vains entretiens, et il arriva ainsi auprès de ses visiteurs; il resta une heure entière avec eux et n'entendit rien, il ne dit lui-même que quelques mots, encore ne fut-ce que des paroles d'édification. La cloche étant venue à sonner, il les quitta plein de joie, se rendit à l'église après avoir conservé, par ce moyen, la grâce de Dieu. O homme d'une sainteté unique, homme vraiment digne de vivre dans notre souvenir! En prenant ainsi ses précautions pour ce qui était de lui, il édifie encore ceux qui l'entendent parler, et il les édifiera plus tard encore jusqu'à la fin, et fera du bien non-seulement à lui-même mais à une multitude de gens.

2. Peu de temps après, l'abbé Étienne, homme remarquable par l'honnêteté de ses moeurs, que Dieu avait dans ses desseins fait le père de cette nouvelle plantation, résolut d'offrir à Dieu une partie des fruits qu'il lui avait fait cueillir, afin de les multiplier encore, et après avoir envoyé de ses religieux dans un autre endroit, il jeta les fondements d'une abbaye appelée la Ferté. Il en fonda encore deux autres dans un très-court espace de temps, Pontigny et la vallée de l'Absinthe, aujourd'hui Clairvaux. où il plaça comme abbé un jeune homme façonné à son genre de vie, nommé Bernard. Ce dernier demeura longtemps dans cet endroit avec ses compagnons, adonné à la prière, dans la faim, la soif, le jeûne, les veilles, le froid et la nudité, dans les fatigues sans nombre et dans diverses épreuves pour le corps et pour l'âme. Il ne cessait pas néanmoins de s'appliquer à la méditation des saintes Lettres; purifiant tous les jours davantage ses sens, délivrant son âme de toute affection sensible et l'éclairant de la lumière de l'impassibilité. La pénurie fut si grande parmi les premiers religieux qui s'établirent là, que leur nourriture n'était pas même du pain d'avoine : un tel aliment eût été un aliment de luxe pour eux alors; mais un pain fait avec un mélange de choses viles , très-viles même : c'était une sorte de mortier plutôt que du pain. En été, ils faisaient cuire des feuilles d'arbre en guise de légumes, et en hiver ils mangeaient des racines d'herbes. Que de peines, que d'angoisses, que de tristesses, que de tribulations, que d'anxiétés, que de souffrances la maladie et le dénuement de toutes choses firent endurer dans cet endroit au bienheureux et aux religieux qui avaient été envoyés avec lui! Des faines, quelques autres fruits d'arbres de la forêt et quelques autres produits spontanés du sol faisaient leurs meilleurs régals, car ils ne mangeaient ni chair, ni aliments gras, ni oeufs, ni fromage, et ne goûtaient point de vin. Pour vêtements , hiver comme été, ils n'avaient que la coule et la tunique qu'on ne renouvelait pas souvent. Leurs chaussures étaient pauvres, souvent même leurs sandales demeuraient longtemps rompues ou décousues avant qu'on pût les raccommoder, et, faute de cuir, ils les liaient à leurs jambes avec des cordes. O âmes généreuses et grandes dans le ciel ! qui vous a conduites dans ces lieux arides et pleins de dangers, si ce n'est celui qui est riche dans les cieux et qui s'est reposé humble et pauvre dans une étable sur la terre, celui, dis-je, à qui votre mère, après vous avoir mis au monde, vous offrit l'un après l'autre avec une très-grande dévotion ! Qui donc vous a inspiré la pensée de laisser toutes vos possessions, vos villas, vos châteaux, vos serviteurs et vos servantes, vos proches et vos alliés, vos épouses et vos enfants, sinon celui qui, étant le créateur des anges et des archanges, a pris néanmoins la nature humaine pour le salut du genre humain?

3. Dans la pénurie extrême dont nous avons parlé, entre autres nécessités, le sel un jour vint à manquer. Le saint abbé appela un de ses religieux, nommé Guibert, et lui dit : « Guibert, mon fils, prenez un âne, allez au marché et achetez-nous du sel. » Guibert lui répondit : « Où est l'argent pour le payer? » L'homme de Dieu répartit : « Croyez-moi, mon fils, je ne sais pas quand j'ai eu de l'or ou de l'argent à ma disposition. Celui qui tient les cordons de ma bourse demeure là haut, mes trésors ne sont point entre mes mains. » Alors ce religieux lui répondit un peu en souriant : « Si je pars les mains vides je reviendrai les mains vides. » Le saint reprit : « Ne craignez rien, mon fils, allez tranquillement, celui qui garde nos trésors, comme je vous l'ai dit, vous accompagnera le, long du chemin et vous donnera de quoi payer ce que je vous envoie chercher.» Après l'avoir entendu parler ainsi, le religieux reçut sa bénédiction et s'en alla avec son âne au marché, au château appelé Risnel ; toutefois, il n'avait pas plus de confiance qu'il ne faut dans ce que le saint lui avait dit. Mais le Seigneur bon et clément ne s'arrêta point à son incrédulité , il considéra la foi de son serviteur Bernard, et il donna au religieux tout . ce qu'il était envoyé chercher. En effet, comme il approchait du château, en entrant dans une villa, il vit un prêtre venir à lui et le saluer en lui disant : « D'où êtes-vous, mon frère, et où allez-vous? » Il lui répondit en lui faisant l'exposé de la cause de son voyage et la pauvreté du lieu où le saint abbé habitait avec ses frères. En entendant cela, le prêtre se sentit profondément touché; il conduisit le religieux chez lui, et lui donna la, moitié d'un boisseau de sel et cinquante sous d'or par-dessus, le marché, ainsi que Guibert lui-même le racontait souvent. Les ayant reçus, il rendit de grandes grâces à Dieu, et s'écria dans le fond de son âme: « Je ne saurais douter que le père ne m'ait dit la vérité dans ce que j'ai entendu de lui; et moi je me suis rendu coupable d'un grand péché, à son égard, en ne croyant pas ce qu'il me disait, car je suis parti bien incrédule pour venir ici. » Alors prenant congé du prêtre, il revint au monastère, oit il fut à peine rentré qu'il rencontra l'homme de Dieu et lui rapporta tout ce qui s'était passé dans son voyage. Le saint abbé lui dit : « Je vous assure qu'il n'y a rien d'aussi nécessaire que la foi pour un chrétien. Ayez donc la foi, et vous serez heureux tous les jours de votre vie. » A partir de ce jour, ce frère et les autres religieux, reçurent désormais les paroles du saint abbé avec le plus grand respect. O bon Jésus, qui pourrait dire la foi qu'eut ce saint abbé? Je sais, Seigneur, je sais et je sens qu'il n'est pas en moi de pouvoir le faire. Cependant, si quelqu'un veut s'en instruire, qu'il aille à la bibliothèque, et qu'il parcoure les Saintes Écritures, il verra clairement en les lisant, combien ce saint homme fut rempli de charité et de crainte de Dieu, il n'offensait point son Sauveur. Pour moi, je n'ai peint entrepris de raconter ses louanges dans cette histoire, je ne me suis proposé que de rapporter quelques-uns des miracles et quelques-unes des merveilles que le Seigneur a daigné opérer dans le monde par ses mains.

4. Un religieux de Pré-Clément vint visiter la nouvelle plantation du Christ, à Clairvaux; on le reçut aussi bien qu'il fut possible, et on lui offrit la moitié d'un pain d'avoine qui restait encore. Ce religieux le prit, et dans son extrême surprise de voir que des hommes pouvaient se nourrir ainsi, il l'emporta à Pré-Clément, et raconta à tous les religieux de ce monastère quelles étaient les privations que les serviteurs du Christ pratiquaient volontairement dans leur excessive pauvreté, leur patience dans ces privations, et leur libéralité magnifique dans cette pauvreté. Tous les religieux de Pré-Clément se sentirent aussitôt vivement touchés, et résolurent de venir en aide à ceux de Clairvaux sur les biens de leur communauté. L'abbé de ce monastère, nommé Eudes, homme vénérable et également cher à Dieu et aux hommes, fit charger des pains sur des chevaux et des fines, et des provisions dans un chariot,pour les porter à Clairvaux. Depuis ce temps-là jusqu'à nos jours, il y eut une telle union entre Clairvaux et Pré-Clément, que lorsqu'un des religieux de ce dernier monastère venait à Clairvaux, on le recevait spirituellement et humainement parlant, comme s'il avait été de Clairvaux même, et, en cas de mort, ces deux monastères se rendaient mutuellement leurs devoirs. Voilà comment le bon Jésus prenait de plus en plus soin de ses serviteurs.

5. Un jour, il vint à Clairvaux une femme qui apportait cent sous d'or pour vêtir la nudité des pieds des religieux. On manquait de toute espèce d'animaux, on n'avait qu'un âne qui servait à l'abbé pour faire ses visites et à porter le bois dont on avait besoin. Contraints par la faim, le froid et mille autres besoins, les religieux vinrent se plaindre à leur abbé, en lui disant que l'excessive pauvreté où ils se trouvaient, les forçait à se retirer du monastère. En les entendant parler ainsi, il les consola par de douces et bonnes paroles et les rappela, autant qu'il put, à la crainte et à l'amour de Dieu, ainsi qu'à l'espérance de la vie éternelle et des récompenses divines. Cependant, comme ils se sentaient dans un dénuement extrême, et qu'ils étaient accablés de peines, ils ne se laissèrent point toucher et persévérèrent à vouloir retourner à Cîteaux. En voyant leur désespoir, l'homme de Dieu eut recours à la prière. A peine eut-il prié qu'il entendit une voix du ciel lui dire, en présence de tous ses frères. «Lève-toi, Bernard, tes vœux sont exaucés. »Eu entendant aussi ces mots, les frères se mirent à rendre gloire à Dieu et à Bernard son saint, et s'écrièrent en s'adressant à ce dernier: « Dites-nous, père, ce que vous avez demandé au Seigneur? » Il leur répondit: « Que voulez-vous que je vous dise, hommes de peu de foi ? restez ici et vous le saurez plus tard. » Comme ils s'entretenaient entre eux, et donnaient quelques instants à la conversation, ou plutôt, car ce n'était pas un entretien futile, à de saintes paroles, il vint un homme qui offrit au saint dix livres. Au même instant, un habitant de Bar, dont le fils était extrêmement malade et à la dernière extrémité, lui apporta treize livres en le suppliant d'avoir pitié de son enfant. Le saint abbé le renvoya, la joie dans l'âme, en lui donnant l'assurance que, à son retour, il trouverait son fils guéri. En effet, en arrivant chez lui, il trouva ce fils rendu à la santé, selon que l'homme de Dieu le lui avait prédit ; il en rendit ensuite de bien grandes actions de grâce au serviteur de Dieu. Peu de temps après, la miséricorde de Dieu jeta sur eux encore des regards de bonté et de générosité, et permit que, s'ils étaient riches des biens éternels, il ne leur manquât rien du côté des nécessités temporelles, selon ce mot du Psalmiste : « Rien ne fait défaut à ceux qui craignent Dieu (Psal. XXXIII, 10). »

6. Douze ans plus tard, la famine sévit cruellement en Bourgogne, au point que les hommes se dévoraient presque eux-mêmes. Pressés par le fléau, une foule de pauvres assiégeaient les portes de Clairvaux. Le saint abbé et ses frères, à la vue d'une telle multitude, résolurent d'un commun accord de prendre, au cachet, deux mille sous d'or, pour faire l'aumône à tous ces gens; mais leurs aumônes étaient bien faibles, car ils n'avaient point de provisions pour attendre la moisson prochaine; mais le Seigneur, dans sa bonté, multiplia pendant trois mois entiers les minces réserves qu'ils avaient, en sorte qu'ils en eurent assez pour aller même jusque après la moisson. Deux enfants reçurent un cachet, mais leur mère n'en reçut point. Ne sachant que faire, elle conçut la pensée de faire avec de la mousse comme un enfant qu'elle envelopperait de langes, pour se soustraire par cette supercherie au péril imminent de mourir de faim. C'est ce qu'elle fit. Elle reçut donc par ce moyen l'aumône pendant quelque temps jusqu'à ce que enfin on découvrit sa ruse. Privée de cette ressource, comme elle ne pouvait vivre avec ce qu'elle recevait, elle finit par mourir moitié de faim, moitié de maladie. Elle venait de mourir, quand le saint passant près de chez elle, entendit ses enfants pousser des cris de douleur sur la mort de leur mère. Il envoya un de ses compagnons de route s'informer de la cause de leurs larmes. Les enfants firent connaître la manière dont les choses s'étaient passées. En les entendant, le bienheureux entra dans la maison où reposait le corps de cette femme, se prosterna et se mit en prière. Pendant qu'il priait, cette femme sembla sortir d'un profond sommeil et se trouva rendue à la vie sous les yeux et aux oreilles de tous ceux qui étaient là présents. Elle rendit grâce à Dieu et à son saint, dont les mérites et les prières l'avaient rappelée à la vie, et elle raconta quels tourments elle avait souffert pour sa faute.

7. Un jour, on distribuait des aumônes aux pauvres sur le revers de la montagne, par une pluie battante. Le saint qui était présent, leva les mains, fit un signe de croix, et au même moment on vit la pluie se séparer en deux, à droite et à gauche, d'une manière inopinée, en sorte qu'il ne tomba point une seule goutte d'eau sur personne. Une autre fois, au moment de la moisson, il opéra un miracle tout pareil. Une nuit, le saint dormait entouré de religieux qui dormaient aussi; il entendit des anges qui louaient Dieu et la bienheureuse Vierge dans l'église, à haute et agréable voix. En les entendant, il se lève sans bruit, et va sur la pointe des pieds à l'église, afin de voir de près ce que c'était. Or, il aperçut la sainte mère de Dieu, entre deux anges, dont l'un tenait à la main un encensoir d'or, et l'autre semblait porter l'encens. L'un d'eux conduisit le saint, qui se trouva marcher à droite de la glorieuse Vierge, et arriva ainsi à l'autel, où il entendit des voix d'anges chanter le Salue Regina, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il le retint par cœur, l'écrivit ensuite et l'envoya, dit-on, au pape Eugène, pour qu'il fût reçu dans toutes les églises, en vertu de l'autorité apostolique, et chanté en l'honneur de la bienheureuse et glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu. C'est ce qui eut lieu,ainsi que plusieurs l'attestent encore de nos jours. A la dédicace de cette église, le digne homme de Dieu fit à ses enfants un sermon bien digne d'être goûté par eux, dans le chapitre de Clairvaux; il leur montrait d'une manière admirable, comme il savait le faire, ce que signifiait la solennité de cette dédicace, au point de vue de la forme des choses consacrées, et des actes même de cette pieuse consécration. Puis il ajouta quelques mots au sujet de ce qui s'était passé tout nouvellement dans cette église, en disant: « Les saints anges viennent de se mêler à votre fête, et de vous prendre sous leur garde. » Il dit encore quelques mots pour donner à entendre que ce lieu avait été désigné miraculeusement pour y élever une église, avant qu'on commençât à mettre pierre sur pierre pour la construire. Une autre fois encore, il se trouvait au chapitre de Clairvaux, et il prononça une parole qui excita l'admiration et fut une source de grandes consolations, une parole vraiment aimable, une parole pleine de joie et de consolation, une parole, enfin, bien utile. En effet, il se trouvait peut-être là quelqu'un que le souvenir de ses fautes et le regret de ses péchés tourmentaient à l'excès et remplissaient d'une trop grande frayeur. Il s'écria donc: « O mes frères, d'où vient cette désolation? Je vous dis, en vérité du Christ, que si Judas était là où vous vous trouvez, oui, ce Judas même, qui a trahi Dieu, il obtiendrait miséricorde.»

8. Il dirigeait ses pas vers la Bourgogne pour rétablir la paix entre le comte de Forez et celui de Vienne. En passant par une villa, il apprit des habitants de l'endroit que deux bêtes très-cruelles qu'on appelle vulgairement loups-garous infestaient la forêt voisine, de leur présence. En apprenant cela, ses compagnons le prièrent de retourner sur ses pas, aimant mieux être deux jours et plus même en route, que de s'exposer à la périlleuse rencontre de ces bêtes. Il ne voulut point céder à leurs instances et répondit qu'il ne se détournerait point de son chemin pour un pareil motif. Peu après, les deux bêtes signalées paraissent en rase campagne et fondent sur Bernard, la gueule terriblement ouverte, comme pour le dévorer. En les apercevant, les frères, saisis d'une frayeur excessive, se sauvent du côté du saint, se cachent derrière lui et s'écrient tous d'une seule voix: « Père saint, sauvez-nous. » Il leur répond: « Hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous peur ? » En prononçant ces mots, il lève la main, et fait le signe de la croix du côté d'où venaient les bêtes, qui devinrent à l'instant même semblables à des bornes, comme si elles avaient perdu tout pouvoir de nuire. Envoyant ce miracle, tous les assistants rendirent grâce au serviteur de Dieu. Mais à cette nouvelle, tous les gens du voisinage furent dans l'allégresse, car la peur de ces bêtes sauvages les empêchait de sortir,si ce n'est une douzaine à la fois. Le saint passa outre et arriva auprès des deux comtes à qui il fit des propositions de paix, que le comte de Forez accueillit humblement. Mais le comte de Vienne les repoussa avec hauteur, en disant qu'il ne ferait point la paix avec son ennemi, qu'il ne l'ait forcé à s'en aller en exil. Il réunit en effet ses troupes et envahit son pays. Alors le comte de Forez, saisi de terreur, prie saint Bernard de lui obtenir la victoire dit Dieu tout-puissant. Saint Bernard lui assura qu'il remporterait la victoire. Plein de cette espérance, il fond sur ses ennemis, fait le comte de Vienne prisonnier et taille en pièces un tel nombre de soldats, qu'à peine en laissa-t-il échapper un seul. Il rendit grâce saint Bernard de cette victoire.

9. Un jour, le saint homme était au chapitre dans son cher Clairvaux; il fit un grand et admirable sermon, et dit. entre antres choses, un mot qui remplit de joie tous ceux qui l'entendirent. «Ne craignez pas, dit-il, vous tous qui suivez nies préceptes, les tourments de l'enfer, et que les preuves auxquelles vous vous trouvez soumis ne vous effrayent point, car je vous donne l'assurance que, si vous persévérez jusqu'à la fin, au jour de la colère du Seigneur, je donnerai mon âme pour vos âmes.» En entendant cela, les frères rendirent de grandes actions de grâces à Dieu, qui leur avait donné un tel père. Dans la suite, à partir de ce jour, tous ceux qui l'avaient entendu parler ainsi, suivirent fermement ses préceptes. Et vous, mes très-chers frères, vous qui ne l'avez point vu, vous devez vous informer de ses préceptes et les observer avec soin, afin de pouvoir, par son intercession, arriver aux joies du paradis. Veillez donc et. priez pour ne point tomber dans les tourments, car celui qui rôde partout en cherchant quelqu'un à dévorer, ne cherche que vous; il sait, en effet, que c'est par les institutions de Bernard que, avec la grâce de Dieu, vous avez été délivrés de ses mains. L'Apôtre ne dit-il pas à cause de cela «Soyez sobres et vigilants, car votre ennemi, le diable, rôde comme un lion rugissant et cherche quelqu'un qu'il dévore (I, Pet. V, 8). »

10. Un religieux, du nom de Christian, avait planté une vigne au haut d'une montagne située près de Clairvaux. Les frères du vénérable père, Guy et Gérard, s'y rendirent et l'excommunièrent (a), en disant à ce

a Cependant, quand il fut question de la translation de Clair, aux, les frères de Bernard lui exposèrent que l'endroit choisi était spacieux et qu'on pourrait y planter de la vigne. Voir Arnold, livre II, n. 29. Le même auteur nous apprend, au n. 48, que le monastère situé aux Trois-Fontaines, près de Rome, reçut du pape Innocent, des terres labourables et des vignes. Et pourtant l'usage du vin était rare alors chez les Cisterciens. On peut lire encore la vie de saint Bernard, par Geoffroy, n. 2.

religieux: « Frère Christian, où donc est votre esprit, où est votre coeur? Pourquoi n'avez-vous point considéré l'Écriture qui a dit : « Le vin n'est pas fait pour les moines? » Il leur répondit: « Vous êtes des hommes spirituels, vous autres, et vous ne voulez point boire de vin; mais moi qui ne suis qu'un pécheur, j'en veux boire. » Alors Gérard lui repartit. « de vous dis, frère Christian, que vous ne verrez pas les fruits de cette vigne.» Cela dit, ils retournèrent au monastère. Christian, de son côté, se mit à bêcher sa vigne, et la cultiva pendant bien longtemps. Mais il finit par mourir sans lui avoir vu porter du fruit. Longtemps après, celui qui était chargé du soin de garder la vigne, vint trouver saint Bernard et lui dit : « Père, notre vigne a été anathématisée et ne peut porter de fruit.» Bernard lui dit : « Pourquoi cela, mon fils? » L'autre repartit : « Vos frères l'ont excommuniée et depuis lors elle n'a rien produit. » Bernard reprit: « Apportez-moi de l'eau dans un bassin. » Le gardien en apporta. Alors le saint homme fit le signe de la croix dessus et la sanctifia, puis, il ajouta : « Allez, mon fils, et aspergez-en voire vigne. » Le frère s'en alla et fit ce que l'abbé lui avait dit. La vigne dès lors poussa et produisit tant de fruit que tout le monde en fut étonné.

11. Un jour, il voyageait sur la Loire. La barque qui le portait heurta contre un petit pont où se trouvait assis un enfant qui tomba à l'eau à l'instant même et se noya. Les gens du voisinage se rassemblent et déplorent la mort de l'enfant. Le saint homme se le fit apporter, et quand on le lui eut présenté, il se mit en prière. Alors l'enfant, sons les yeux de tous ceux qui étaient là présents et qui se mirent à louer Dieu tout d'une voix, ressuscita à la prière du saint. Aussi, à partir de ce jour-là, cet enfant fut-il rempli pour le saint de la plus vive affection comme pour un père, et, plus tard, il se rendit à Clairvaux où il devint frère convers, sous le nom de Tescelin Nascard, parce qu'il avait été tiré de l'eau et repêché comme un poisson.

12. Un jour que cet homme vénérable passait vers la sixième heure, près du territoire d'une villa appelée la Colombée en Fosse, il trouva sur sa route une fontaine, dont un troupeau de bêtes avait troublé l'eau en passant. Il s'assit en cet endroit et s'y fit servir du pain, à lui et à ses disciples. Mais ceux-ci ne trouvant pas ce lieu convenable, voulaient aller se placer ailleurs et dirent à l'homme de Dieu : « Père, cet endroit n'est pas bien choisi pour y manger, allons plus loin jusqu'à ce que nous en trouvions un plus convenable où nous puissions prendre notre repas, car les bestiaux ont souillé celui-ci et d'ailleurs c'est un lieu foulé tous les jours aux pieds par les passants. » L'homme de Dieu ne voulut point consentir à ce qu'ils lui proposaient. Non loin de là se trouvaient des grands aussi recommandables par leur noblesse que par leurs richesses, ils vinrent de la villa le trouver et lui témoigner le désir de le conduire chez eux. Mais Bernard ne voulut point céder à leurs instances et insista plus vivement encore pour qu'on lui servît à manger dans cet endroit. Alors un de ses disciples, nommé Emery, lui dit : « Qu'est-ce donc, père, et que voulez-vous faire ? cet endroit empeste, il est souillé par les bestiaux, et vous voulez y prendre votre repas ? » En l'entendant parler ainsi, l'homme de Dieu ne pouvant pas supporter plus longtemps ces instances, ouvrit la bouche et se mit à prophétiser devant tout le monde en disant: « Ecoutez-moi, mes frères, écoutez-moi aussi vous tous qui êtes ici présents : Je vous dis en vérité qu'un jour sera où bien des hommes viendront en cet endroit pour y obtenir la guérison d'infirmités de toute sorte, car ce lieu est saint, il a été sanctifié par le Seigneur. » En l'entendant parler ainsi, ses disciples prirent le pain et les autres aliments et se mirent à manger avec lui ainsi que beaucoup d'autres personnes, car ainsi que je l'ai dit plus haut, bien des gens étaient venus là au-devant de lui. Alors, l'homme de Dieu levant la main, fit un signe de croix sur la fontaine, la bénit, la sanctifia et dit à ceux qui servaient: « Puisez maintenant et donnez-en à boire à tous ceux qui mangent» Les servants puisèrent de Veau et emplirent des coupes; elle se changea en vin. Tous ceux qui se trouvaient-là en burent et rendirent à Dieu d'immenses actions de grâce, en disant dans l'excès de leur joie : «En vérité cet homme est un saint, vraiment le Saint-Esprit habite en lui. »

13. Après avoir pris de la nourriture, le saint appela à lui un homme de la villa dont nous avons parlé, nommé Jean, qui était fort riche en argent et en terres, et lui ordonna de curer cet endroit, de le débarrasser de toutes ses immondices et de l'entourer d'un mur de pierres pour empêcher les troupeaux de le souiller encore. Puis il ajouta : «Si vous ne voulez point faire ce que je dis, sachez qu'avant votre mort vous serez réduit à une telle indigence qu'en mourant vous ne laisserez pas même un drap pour vous ensevelir: » Coir~meil céda à la paresse et ne voulut point faire ce. que le saint lui disait, la prédiction eut son effet. A sa mort, il ne put avoir de tous ses biens un suaire, comme l'homme de Dieu le lui avait prédit. Qui pourrait douter que le saint se fût exprimé alors dans un esprit de prophétie ? Il fit encore beaucoup d'autres prophéties pendant sa vie dont nous avons vu l'accomplissement longtemps après sa glorieuse mort. Ainsi plusieurs miracles s'opérèrent à cette fontaine, ainsi qu'il l'avait prédit. Et aujourd'hui encore, s'il y a quelqu'un dont les membres soient atteints de douleurs, il suffit qu'il se baigne dans les eaux de cette fontaine pour se sentir soulagé; cela est connu de bien des gens. Prises en boisson, les eaux de cette fontaine sont un remède à plusieurs autres maladies encore. Ainsi, si on est atteint de quelque fièvre grave et que sous l'inspiration du serviteur de Dieu Bernard, on ait la pensée de boire de cette eau, à peine en a-t-on pris, qu'on se sent mieux et que la force de la fièvre diminue, absolument comme on voit de l'eau jetée sur le feu l'éteindre à l'instant. Le feu de la douleur des fièvres tierces ou quartes s'apaise de même dès qu'on boit de cette eau.

14. Il y avait un religieux nommé Eudes, dont la moitié du corps était depuis assez longtemps déjà à demi-morte, par suite d'un mal voisin qui y opérait une sorte de contraction. Après la mort du saint homme, il se fit porter à cette fontaine. Après y avoir baigné la partie malade de son corps, il revint guéri et bien portant. Un autre soutirait de grands maux de tête au point de perdre toute sensibilité. il se baigna dans la fontaine et fut guéri. Un autre, après sept ans de langueur, fut amené par ses parents à la sainte fontaine et se trouva guéri. Il y en eut également un nommé Suyn qui avait depuis longtemps une fièvre quarte, et qui recouvra la santé en buvant de l'eau de cette fontaine. Il s'en trouva un qui était atteint d'une très-grande infirmité; après avoir goûté de cette eau, un ver semblable à une sauterelle sortit de sa bouche aux yeux de tout le monde, et aussitôt il fut guéri. Un muet, au rapport de personnes qui ont vu le fait, vint à cette fontaine et y recouvra la parole. Tous ces miracles et beaucoup d'autres encore ont été vus par nous et par d'autres témoins, et ce serait une impiété de n'y point croire, mais ne voulant pas, par la longueur de notre récit, fatiguer ceux qui nous écoutent, nous nous contenterons de ce court aperçu.

15. A Bar-sur-Aube il y avait deux femmes tourmentées par deux démons. Leurs parents les amenèrent à l'homme de Dieu, à Clairvaux, pour qu'il les guérit. En approchant de la porte de Clairvaux, un des démons dit à l'autre par la bouche de la femme: Il faut que je sorte de cette femme. —Pourquoi ça, lui dit le second?-Parce que je ne puis supporter la vIII, de Bernard, reprend l'autre, ni même entendre sa voix. — Et pourquoi continue le premier?- Parce que, à l'époque où il vivait encore dans le monde, j'ai voulu le tenter et lui enlever sa virginité, et il répondit à mes suggestions : Arrière, satan, je t'adjure au nom de Jésus-Christ de ne me faire aucun mal, ni même de ne jamais porter les regards sur moi. Or cette conjuration me force de sortir de cette femme. Il sortit, en effet, aussitôt et cette femme se trouva guérie à l'instant même. Ceux qui étaient là présents, louaient Dieu et disaient : En vérité, voilà un véritable saint, le Saint-Esprit habite en lui. Ils parlaient encore, lorsque le serviteur de Dieu vint à la porte; on lui raconta tout ce qu'on avait entendu et vu de ces deux démons. En apprenant cela, l'homme de Dieu rendit grâce au Seigneur, en disant : « Je vous rends grâce, Seigneur Jésus-Christ, de ce que vous ne m'avez jamais abandonné. Vous êtes le seul Dieu, et il n'y a que vous qui fassiez des miracles. Vous avez créé le ciel, la terre et la mer avec tout ce qu'il contiennent. Exaucez Seigneur ma prière, et que mes cris arrivent jusqu'à vous. » Après cette prière il se tourne vers l'autre. femme et dit au démon : a Démon, ennemi de Dieu, sors de cette femme. » A ces mots, le démon sortit et la femme se trouva guérie à l'heure même. Alors tous ceux qui étaient là bénirent Dieu et rendirent des actions de grâce infinies à saint Bernard, en disant: Il n'y a personne en ce siècle et il n'y eut jamais personne depuis les apôtres qui pût faire ce qu'il fait.

16. Saint Bernard se trouvait un jour dans sa cellule avec quelques-uns de ses disciples et graissait ses sandales, selon la coutume, quand le diable lui apparut sous la forme d'un moine noir et lui dit : « Père abbé, comment allez-vous? Je viens de pays éloignés pour vous voir, et je vous trouve graissant vos chaussures. Ce ne devrait pas être votre besogne, et vous auriez dû laisser cela à un serviteur ou à votre domestique. » L'homme de Dieu lui répondit : « Je n'ai pas de serviteur, et je n'ai jamais voulu en avoir. J'ai des fils que j'ai engendrés au Christ par l’Évangile, ils me servent avec une grande charité et une grande douceur; pour moi je les aime véritablement et je leur enseigne le chemin du royaume des cieux en m'humiliant à l'exemple du souverain maître, qui a dit : Celui qui s'abaisse sera élevé (Luc. XIV, 11). Il nous a donné lui-même de nombreux exemples d'humilité et particulièrement en s'humiliant lui-même beaucoup, il nous a laissé un modèle afin que nous marchions sur ses pas. En imitant donc mon Seigneur, non-seulement je n'éprouve aucune peine, mais même j'ai un grand plaisir à accomplir, pour l'amour de lui, des couvres basses et serviles. Allez et dites à votre père abbé qu'il fasse de même. » Le diable lui répondit : « Donnez-moi vos sandales que je les graisse. » Le bienheureux le regardant, découvrit, par une inspiration du Saint-Esprit, qu'il avait affaire au diable, et il lui dit en mêlant l'insulte à l'indignation : « Il n'est pas juste que celui qui dès le principe a été créé par Dieu dans un bonheur et une beauté suprêmes, graisse mes sandales, car je ne suis que cendre et que poussière. n Puis il ajouta : « Arrière, satan, je t'adjure, par Jésus-Christ, de ne faire aucun mal, ni à moi, ni à mes enfants. » A ces mots, le démon se changea en animal, à la vue de tous ceux qui étaient là présents et s'évanouit à leurs yeux. L'abbé de Mores, nommé Gérard, avait coutume de nous raconter cela : or, c'est un homme saint et vrai dans tous ses discours, et ne point l'en croire sur parole, ce serait comme se mettre en lutte contre la vérité même.

17. Un jour donc que le saint homme était dans un chapitre à Clairvaux on fit une plainte contre un moine qui, étant de semaine, négligeait de laver la vaisselle à la cuisine, selon les institutions de l'ordre. Le saint lui dit : « Mon fils, voilà votre négligence dans un Office où vous devriez faire preuve de tant de diligence ! » Confus, à ces mots, le religieux murmura une réponse inepte et puérile, pour s'excuser, et dit que l'office de la cuisine était trop bas et trop sale. Le saint homme de Dieu lui répartit: « Mon fils, n'avez-vous point entendu ce que saint Benoît, le promulgateur de notre bénie institution, a dit à ce sujet? Mais l'Apôtre nous assure aussi de son côté que chacun de nous recevra selon son travail (I Cor. III, 3) ; et l'homme de Dieu continua sous l'inspiration d'un saint zèle : « O très-détestable orgueil, commencement de tout péché, ruine de tous les maux? Qui donc t'a permis de souiller une partie quelconque de mon très-saint troupeau? Sors, sors d'ici, avec l'aide de Dieu, et qu'il n'y ait jamais, ici ni ailleurs, place pour toi. Fuis et va-t-en retrouver celui qui, avec toi et par toi, est tombé du ciel. » Après s'être exprimé ainsi, il s'adressa de nouveau au religieux en ces termes: « O malheureux homme, ou plutôt, ô le plus malheureux des hommes, si le Tout-Puissant n'a point pitié de vous! Où donc est Votre esprit? où est votre religion? Prenez garde que le séducteur du genre humain ne se transformé en superstition. D'où vous vient donc une négligence si grande, si énorme? quel orgueil périlleux, abominable! Pourquoi donc perdez-vous de vue ce mot de l'Évangile : Celui qui s'élève sera abaissé, et réciproquement, celui qui s'abaisse sera élevé (Luc. XIV, 11)? Mon fils, écoutez mes paroles, je vous dis en vérité, et je prends à témoin de ce que j'avance, Dieu même et ma propre conscience, que si cette humiliation provenait de la racine de la vraie humilité, vous feriez pour votre âme un profit plus salutaire et plus glorieux en lavant les écuelles et les cuillères et en remplissant avec soin toutes les autres fonctions de la cuisine, qu'en assistant ou en servant fréquemment au saint sacrifice de la messe comme le font tant d'autres. Travaillez, mon fils, travaillez. Faites en toute douceur ce qui vous est prescrit selon les institutions de notre ordre, et ce que vous êtes appelé à faire à votre tour. Plus votre travail sera vil aux yeux des enfants des hommes, plus il sera précieux à ceux des anges. Au reste, il faut selon la tradition apostolique que nous travaillions, c'est même pour nous une nécessité, car l'Apôtre a dit: Que celui qui ne travaille point ne mange point (II. Thess. III, 10), et ailleurs il dit encore au même sujet : Que chacun travaille et fasse de ses mains ce qui est bien ( Ephes. IV, 28). Or, qu'y a-t-il de mieux que de servir ses frères en commun? Eh bien! c'est ce que font ceux qui sont de semaine à la cuisine. Ainsi donc, mon fils, soyez exact à laver les écuelles comme vous êtes exact à manger ce qu'on vous sert dedans. Travaillez et vous mangerez en pleine sécurité, car il est écrit encore : Comme vous vivrez du travail de vos mains vous serez heureux et tout sera bien pour vous (Psal. CXXVII, 2). » Ces paroles du saint père édifièrent beaucoup le religieux qui était l'objet de cette réprimande et tous ceux qui étaient là présents pendant qu'on la faisait.

La suite manque.

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Suite de ce qui précède, tirée de Geoffroy, article X, et omise dans Chifflet.

Ensuite, il s'en alla à l'endroit fixé, pria, et il réunit aussi un grand nombre de religieux. Un jour, il dit à ses frères: « J'ai un ami à Mâcon, c'est Hugues de Vitry, il faut que je l'amène ici, afin qu'il soit un des nôtres. » C'était un clerc de noble extraction, déjà d'un certain âge, dont les possessions, tant ecclésiastiques que séculières, étaient considérables. Ceux qui étaient avec Bernard se mirent à l'accuser de témérité, mais lui, ne perdant pour cela rien de sa confiance, se hâta de l'aller trouver. Le bruit courait dans le pays qu'il allait se rendre en Terre-Sainte, et il faisait croire lui-même que telle était en effet sa pensée, mais, s'il se proposait d'aller à Jérusalem, ce n'était pas dans la Jérusalem où le Seigneur a été jadis, mais dans celle où il se trouve à présent. En voyant donc Bernard arriver à lui, Hugues se mit à verser des larmes et pousser des soupirs, et se précipita dans ses bras. Mais l'homme de Dieu ne fit point attention à ses larmes. Après avoir respiré un moment, il lui révèle son dessein, et en même temps sa douleur se renouvelle, et des larmes plus abondantes coulent de ses yeux, toute la journée ses joues ne cessent point d'en être inondées. La nuit suivante, ils se couchèrent tous deux ensemble dans un lit si étroit, que c'est à peine s'il y avait place dedans pour un. Et il ne cessait de pleurer, au point que l'homme de Dieu lui reprochait de ne point le laisser dormir. Lorsque enfin il put fermer l'œil au sommeil, il lui sembla que, après avoir invoqué le Saint-Esprit selon sa coutume, il lui faisait un sermon sur la conversion, et qu'il lui parlait avec une grande force. Le matin venu, Hugues pleurait encore; Bernard s'en montra fâché et se mit à l'en reprendre avec une certaine sévérité. Hugues lui repartit: « Mes larmes ne coulent point aujourd'hui pour la même raison que hier; hier, c'était sur vous que je pleurais; aujourd'hui, c'est sur moi. Je connais votre vie, et je sais bien que s'il y en a un de nous deux qui ait besoin de se convertir ce n'est pas vous, c'est moi. » Plein de joie en entendant ces mots, Bernard lui répondit « Pleurez, maintenant tant qu'il vous plaira, car ces larmes sont très-bonnes, n'en arrêtez point le cours. » Ensuite, les clercs en les voyant se promener ensemble, confondre leur joie et ne point se quitter d'un instant, s'efforcèrent de séparer Hugues de Bernard, parce qu'ils appréhendaient qu'il ne partageât ses sentiments, ou plutôt parce qu'ils ne voyaient que trop bien qu'il les partageait. Ils s'emparèrent donc de Hugues, et ne voulurent plus souffrir, sous aucun prétexte que ce fût, qu'il pût continuer à s'entretenir avec Bernard. Aussi, Bernard s'en alla-t-il la tristesse dans l'âme. Mais, pourtant, son coeur conservait encore un reste d'espérance dans le Seigneur. Peu de jours après, ayant connaissance d'une réunion d'évêques, il s'y rendit pour voir Hugues. Les clercs, en l'apercevant, le regardèrent d'un mauvais oeil, contre leur habitude, et circonvinrent tellement Hugues, qu'il ne pût approcher de lui. Comme on se trouvait assis au milieu de la campagne, et que les évêques s'entretenaient entre eux, quoiqu'il fût assis près de Hugues, il ne pouvait lui parler à cause de tout le monde qui était-là, il se contenta de pleurer abondamment sur son cou. Tout à coup, une pluie abondante se met à tomber, tout le ciel fond en eau, et tous ceux qui étaient là se dispersent à la hâte et courent se mettre à l'abri dans le bourg voisin. Le saint retint Hugues par la main et lui dit : « Restez à la pluie avec moi.» Mais, à l'instant même, le beau temps reparut, et ils se trouvaient seuls dans la campagne. Hugues lui fit part alors du voeu qu'il avait fait de ne point se faire religieux avant un an. Il avait agi ainsi pour tromper les clercs, attendu qu'il savait bien qu'il aurait une année de probation à faire. Après avoir consommé leur union spirituelle, ils revinrent en se tenant par la main. Dès lors, tous les autres désespérèrent de le détourner, et personne ne tenta plus de le retenir.

Vers la même époque, l'homme de Dieu se trouvant dans son cher Clairvaux, un religieux, nommé Galeran, premier abbé de Ourse-Camp, étant venu à mourir à Igny, apparut au saint abbé, et reçut de lui la permission et l'ordre même d'entrer°dans le repos du Seigneur. C'est ce qui se reproduisit pour plusieurs autres encore; le fait est même si certain, que plusieurs fois, avant même qu'on eût reçu la nouvelle de la mort de certains religieux, il offrait le saint sacrifice et célébrait un service solennel pour eux, au grand étonnement de ceux qui étaient avec lui, et qui notaient soigneusement le jour.

Dans le même temps où il s'occupait de faire la paix, son frère André termina à Clairvaux sa vie passagère. Avant que le saint abbé eût rien appris de sa maladie, il lui apparut une nuit avec son frère, Gérard et lui donna le baiser de paix. André comprit que c'était pour lui le signe de sa permission de mourir, et peu de jours après, Bernard apprit sa mort.

Mais, comme nous avons parlé du vénérable Galeran, il nous semble due nous ne devons point passer sous silence ce qui arriva à Hervée, son successeur, homme aussi distingué par ses moeurs et sa piété que par son illustre naissance. Hervée était encore enfant, avait du sang royal dans les veines, et il était élevé chez son oncle, l'évêque de Noyon. Un jour, que le saint abbé recevait l'hospitalité chez ce dernier, il entendit Hervée chanter, ce que cet enfant faisait d'une manière parfaite. Et il prit, suivant son habitude, occasion de ce chant pour faire un long discours spirituel à ceux qui se trouvaient là. La nuit suivante, il lui sembla, dans un songe, qu'il célébrait une messe solennelle et qu'un ange s'approchant de lui, recevait de ses lèvres le baiser de paix qu'il allait ensuite porter à l'enfant. Ce fut pour lui un signe manifeste qu'il serait certainement religieux. Hervée eut connaissance de cette prophétie à son sujet. Bernard attendait sa venue avec une entière certitude, et, lorsque quelques années se furent écoulées, Hervée, devenu grand, sentit sa conscience lui faire de vifs reproches de son retard. Cependant, il vivait dans une grande obscurité, en se rappelant cette parole, et en se disant à lui-même, comme il nous l'a souvent répété depuis: « Tu crains sans raison. Il est impossible que tu périsses, et certainement la parole du saint homme recevra en son temps son accomplissement. » Or, nous voyons à présent qu'elle s'est en effet accomplie. Or, cet ange que le saint avait vu, c'était l'abbé Galeran, qui porta au jeune Hervée la baiser de paix qu'il avait reçu de la bouche du saint abbé.

En effet, c'est des mains de Galeran que le jeune Hervée, fuyant des ennemis domestiques, reçut l'habit religieux. Il lui succéda plus tard comme abbé; ce fut un homme d'une douceur d'esprit très-grande et un très-fervent mortificateur de sa chair : en peu de temps, il fut consommé en vertu comme s'il avait vécu bien des années. Son âme était agréable à Dieu. Il était encore plein de santé et de vie, quand il connut d'avance le jour (le sa mort que son prédécesseur vint lui révéler. Peu après cette révélation, il se sentit gravement malade, et six jours s'étaient à peine écoulés, qu'il fit une sainte mort et alla rejoindre ses frères.

Ce que nous avons dit de la connaissance anticipée que le saint du Seigneur eut de la conversion d'Hervée, il l'eut également de plusieurs autres,comme nous l'avons su depuis. Telle fut, entre autres, la conversion de Macolin, jeune Teuton d'une naissance illustre, d'Albéron, homme vénérable, qui devint plus tard abbé d'un monastère de Suède, et du grand Geoffroy, de Pérone,qui fut prieur de Clairvaux, charge dans laquelle il mourut. Ce même Geoffroy, se trouvant encore dans la salle des moines, et étant inquiet pour son père abbé, etc.

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