VII DONS DU ST-ESPRIT

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DES SEPT DONS DU SAINT-ESPRIT.

 

 

DES SEPT DONS DU SAINT-ESPRIT.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER. Le Verbe incarné noms a envoyé le Saint-Esprit pour être le dispensateur de sept dons.

CHAPITRE II. Qu'il y a sept dons du Saint-Esprit, et pourquoi ce nombre sept.

CHAPITRE III. Comment les sept dons du Saint-Esprit sont distincts des autres habitudes et des autres dons.

CHAPITRE IV. Quels avantages nous confèrent les sept dons du Saint-Esprit.

CHAPITRE V. Oui sont ceux qui deviennent capables des dons de l'Esprit-Saint, et comment les obtient-on?

CHAPITRE VI. Comment il faut disposer les dons de l'Esprit-Saint, soit pour monter, soit pour descendre.

LIVRE II. DU DON DE CRAINTE.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la crainte, et comment les affections désordonnées qui sont en nous la multiplient et la font s'éloigner de la voie.

CHAPITRE II. Quelle crainte la charité parfaite chasse du royaume de l'âme, et quelle crainte elle y souffre avec elle.

CHAPITRE III. Comment la crainte de Dieu fait lever en notre âme un jour lumineux.

CHAPITRE IV. Comment le don de crainte prépare un banquet à notre âme.

LIVRE III. DU DON DE PIÉTÉ.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le don de piété. Comment le distingue-t-on de la piété naturelle et de la piété acquise.

CHAPITRE II. Comment le don de piété fait naître en notre âme un jour spirituel; comment il le fait croître et le conduit à sa perfection.

CHAPITRE III. Comment le don de piété prépare un banquet à notre âme.

LIVRE IV. DU DON DE SCIENCE.

CHAPITRE PREMIER. Quelle science est appelée un don de l'Esprit-Saint.

CHAPITRE II. Comment le don de science fait naître en nous un jour spirituel.

CHAPITRE III. Comment le don de science prépare à notre âme un festin.

CHAPITRE IV. De la table de la divine Ecriture et des mets qui y sont servis.

LIVRE V. DU DON DE FORCE.

CHAPITRE PREMIER. Quelle force ou appelle don du Saint-Esprit.

CHAPITRE II. Comment ce don produit un jour spirituel en notre âme.

CHAPITRE III. Quel festin ce don prépare à notre âme.

LIVRE VI. DU DON DE CONSEIL.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le conseil, et qu'appelle-t-on don de conseil.

CHAPITRE II. Quelle est la nécessité du don de conseil.

CHAPITRE III. Quelle différence il s' a entre les conseils qui naissent de notre propre volonté et les conseils du ciel.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V. Comment le don de conseil prépare un festin en notre âme ; des trois conseillers qui tiennent le premier rang parmi les convives et qui sont les trois puissances de l'âme.

CHAPITRE VI. Comment les convives qui tiennent le second rang au banquet de l'âme et qui sont ses forces naturelles, ses sens raisonnables et ses vertus morales, comment, dis-je, ces convives sont purifiés, illuminés et rendus parfaits par les convives du premier rang, par la mémoire, l'intelligence et la volonté.

CHAPITRE VII. Comment les convives inférieurs du banquet de l'anse, ou autrement les sens animaux, tant intérieurs qu'extérieurs, sont purifiés, illuminés et perfectionnés par les convives du second rang.

LIVRE VII. DU DON D'INTELLIGENCE.

CHAPITRE PREMIER. Pourquoi le don d'intelligence suit les dons

CHAPITRE II. Qu'est-ce que le don d'intelligence.

CHAPITRE III. Quelle est la nécessité du don d'intelligence,

CHAPITRE IV. Les vérités divines cachées dans les saintes Ecritures nous sont manifestées par le don d'intelligence.

CHAPITRE V. Comment le don d'intelligence nous fait pénétrer les vérités des sacrements divins *.

CHAPITRE VI. Comment, par le don d'intelligence, un jour spirituel prend naissance en nous.

CHAPITRE VII. Comment le don d'intelligence prépare à notre

LIVRE VIII. DU DON DE SAGESSE.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la sagesse et qu'entend-on par don de sagesse.

CHAPITRE II. De la nécessité et des avantages du don de sagesse.

CHAPITRE III. Comment on doit demander à Dieu le don de sagesse, et comment on l'obtient.

CHAPITRE V. Quel festin le don de sagesse prépare à notre âme. Et d'abord du festin célébré par l'Esprit-Saint au moyen de ce don en l'âme vivant encore en son corps.

CHAPITRE VI. Du vin dont la sagesse nous invite à nous abreuver dans ce premier banquet.

CHAPITRE VII. Quels sont les bien-aimés du premier festin, et quelle est l'ivresse pleine de sobriété dont il leur est donné de jouir.

CHAPITRE VIII. Du deuxième festin offert par le don de sagesse à l’âme séparée du corps.

CHAPITRE IX. Du troisième banquet de la sagesse, qui est celui des élus régnant dans la gloire.

CHAPITRE X. Quelle famille et quels convives sont invités au

CHAPITRE XI. De sept choses dignes de remarque d'après les sept dons du Saint-Esprit, touchant la béatitude des membres du troisième festin.

 

LIVRE PREMIER.

 

CHAPITRE PREMIER. Le Verbe incarné noms a envoyé le Saint-Esprit pour être le dispensateur de sept dons.

 

Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent du Père des lumières (1). L'apôtre saint Jacques, illuminé par la vérité du Verbe et enflammé de la charité de l'Esprit-Saint, nous représente en ces paroles le Père éternel comme la source d'où découle pour les créatures une connaissance parfaite des personnes divines. En effet, le Père nous a communiqué une grâce excellente lorsqu'il nous a envoyé son Fils revêtu de la nature humaine, lorsque , selon le langage du prophète Isaïe , celui qui est immense nous a été donné petit enfant dans l'Incarnation. Aussi l'Apôtre n'appelle-t-il pas simplement un tel bienfait une grâce excellente, mais toute grâce excellente, car c'est par lui que tout a été fait. Il nous a communiqué un don parfait dans l'envoi si libéral de l'Esprit-Saint , en qui nous avons reçu tous les dons possibles , selon saint Paul (2). C'est pour

 

1 Jacq., 1. — 2 I Cor., 12.

 

2

 

cela que le même saint Jacques ne nomme pas ce bienfait un don parfait , mais tout don parfait. En effet, cet Esprit divin opère en nous tout bien, de telle sorte que , par la lumière éclatante du Verbe incarné et par l'embrasement que lui-même produit en nous, il nous conduit à la connaissance véritable du Père des lumières et de toute charité, à son amour brûlant, et enfin à une union parfaite avec lui. Cette union est la fin qu'il se propose en nous accordant ses lumières, car c'est par elle que nous revenons à la simplicité déifique et à l'unité parfaite de notre Père. C'est ce qui a fait dire à saint Denis sur ce passage : Toute grâce excellente, etc. : « Toute illustration intérieure venant du Père des lumières se répand en nous par un bienfait de sa bonté, et agissant comme une force unifique, elle nous remplit en nous portant vers les choses célestes et en nous rapprochant de l'unité et de la simplicité déifique du Père , qui cherche à nous unir à lui ; car c'est de lui , par lui et en lui que sont toutes choses (1).

Un commentateur de ce saint ajoute : « Nos affections se portant sur des objets divers , nous avons été dissipés , divisés et multipliés selon la variété de ces mêmes objets ; et par cette dissipation nous nous sommes resserrés, rapetissés et convertis en plusieurs hommes. Voilà pourquoi les lumières et les dons célestes , après s'être répandus en nous , agissent comme une vertu unifique , reprennent la route qu'ils ont parcourue pour arriver jusqu'à

 

1 Eccl. Hier., c. 1.

 

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nous , remontent au lieu d'où ils sont partis, et nous entraînent à leur suite en nous éloignant de cet affaiblissement , de cet anéantissement et de cette effusion si multipliée; et pour cela ils nous raniment , nous dilatent et nous fortifient. En nous enlevant à la multitude des objets de notre amour, ils nous rapprochent de l'unité et de la simplicité déifique du Père qui nous appelle à son union... Cette simplicité est déifique parce que Dieu s'unit et se rend conforme et semblable celui qui s'attache à lui. Il en fait un Dieu , selon cette parole (1) : J'ai dit que vous êtes des dieux; et si ce n'est substantiellement , c'est du moins en se communiquant à lui. Ainsi l'esprit qui s'attache à Dieu devient grand et étendu, simple et uni , car il est recueilli de sa dissipation. »

Le Verbe du Père est donc appelé une grâce excellente, parce qu'en lui se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Ce Verbe nous ayant été donné revêtu de la nature humaine , est devenu notre frère , et c'est après un tel frère que l'épouse a soupiré avec ardeur en s'écriant : Qui me donnera, ô mon frère, de vous trouver et de vous presser contre mon coeur (2)? L'Esprit-Saint est appelé un don parfait parce qu'il procède du Père et du Fils comme un bien qui demande à se communiquer. Le Verbe , qui est la grâce par excellence, nous envoie ce don , ainsi qu'il le dit lui-même en ces paroles : Je suis venu apporter le feu à la terre (3).

 

1 Ps. 81. — 2 Cant., 8. — 3 Luc., 11.

 

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Car, selon saint Ambroise , ce passage doit s'entendre de l'envoi du Saint-Esprit, qui est un feu brûlant d'amour, illuminant notre intelligence et embrasant notre volonté. Le Seigneur est venu , dit ce saint , apporter le feu à la terre , et assurément ce n'est point un feu destiné à détruire ceux qui sont bons, mais un feu qui donne la bonne volonté. Ce feu , c'est l'Esprit-Saint , qui purifie les vases précieux de la maison du Seigneur, c'est-à-dire les puissances de l'âme , qu'il rend capables de s'unir à la Divinité. Il les orne de ses dons et les perfectionne par ses vertus ; il en consume la paille et tout ce qui peut les déshonorer; ou autrement il chasse par le feu de la charité tout ce qui, dans ces âmes, était un embarras et un obstacle (1). »

« L'Esprit-Saint , dit saint Bernard (2), éveille notre mémoire, instruit notre intelligence et excite notre volonté. Cet esprit de suavité et de douceur ne souffre pas , dans le coeur qui le possède , la paille la plus légère ; mais il la brûle aussitôt par son feu pénétrant. » Ce soleil plein d'une ardeur amoureuse et infinie brûle donc de trois manières les montagnes ou autrement les âmes élevées : en leur mémoire , en leur intelligence, en leur volonté, et c'est par ces trois facultés qu'elles sont l'image de Dieu et capables de sa divinité. Par la mémoire , le Père se fait entendre ; l'intelligence contemple le Verbe , et la volonté embrasse le Saint-Esprit. Car c'est par la révélation que Dieu nous parle , par la contemplation qu'il s'offre à

 

1 ln Luc., lib. 7. c, 12. — Serm. 1, in Pent.

 

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nos regards , par la dévotion qu'on le presse contre son coeur ; et par l'infusion de sa douceur qu'il nous unit étroitement à lui , ainsi qu'on le verra dans la suite de ce traité.

Mais ce soleil , pour parler le langage des saints Livres (1), ne brûle pas seulement les montagnes , il lance encore des rayons enflammés et il éblouit les yeux de la vivacité de leur éclat. Ces rayons d'une charité ardente sont au nombre de sept, et il les répand quand il verse en nous ses sept dons qui illuminent et embrasent nos âmes. Car l'Esprit-Saint est donné pour ouvrir les yeux des aveugles et aveugler ceux qui voient déjà. Ainsi les Apôtres inspirés par cet Esprit et comblés de ses dons, répandaient une lumière et une chaleur telles qu'ils ont éclairé presque le monde entier et l'ont embrasé par leurs miracles et leurs prédications , tandis que d'autres ne pouvant soutenir un tel éclat en sont devenus aveugles et se sont écriés : Ces hommes sont ivres (2).

Ces sept dons , portant en eux une sainteté toute particulière, sont appelés des rayons de feu , parce que l'Esprit-Saint s'en sert comme d'un feu plein d'amour, soit pour humilier ce qui est élevé , et alors c'est le don de crainte; soit pour fondre ce qui est dur, et c'est le don de piété; soit pour illuminer ce qui est obscur, et c'est le don de science; soit pour affermir ce qui se dissout , et c'est le don de force; soit pour lier ce qui est meurtri ou diriger ce qui sort de la voie, et c'est le don de conseil ; soit pour rendre plus

 

1 Eccles., 43. — 2 Act., 2.

 

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brillant ce qui l'est déjà, et c'est le don d'intelligence; soit pour embraser ce qui est froid , et c'est le don de sagesse. L'Esprit-Saint , par ses dons , répand donc en nous la lumière d'une vraie connaissance et la ferveur du saint amour. Ces deux faveurs sont de la plus haute importance ; ce sont des biens accordés ici-bas pour nous donner un avant-goût de cette félicité qui recevra sa consommation bienheureuse dans l'éternité. Hugues en parle ainsi (1) : « La connaissance et l'amour sont deux choses distinctes : l'une se rapporte à l'illumination ; l'autre, à la réfection de l'âme. La connaissance de la vérité éclaire; l'amour du bien rassasie, et la béatitude consiste en cette connaissance et en cet amour. Ces deux choses sont pour nous de grands biens; l'on ne saurait en posséder de plus considérables , ni trouver rien qui contribue autant à notre joie et à notre félicité que la lumière et la douceur. Si vous êtes illuminé, c'est un grand bien, mais il n'est point parfait; si vous êtes rassasié et non illuminé, c'est également un grand bien, mais il laisse à désirer. La réfection répand la joie à l'intérieur , et l'illumination la donne à ce qui est extérieur. La réfection paraît plus nécessaire ; cependant l'une et l'autre sont requises pour que la joie soit parfaite. »

Mais ces deux biens si grands et si nécessaires nous étant conférés par l'Esprit-Saint dans ses sept dons , nous devons donc examiner avec soin comment nous arriverons à les y trouver et à nous en mettre en possession , si nous roulons être illuminés en notre

 

1 De coelest. Hier., c. 7

 

7

 

esprit pour connaître les biens célestes et être nourris en notre âme pour parvenir à en jouir d'une manière parfaite. C'est ce que saint Grégoire nous enseigne sur ce passage de Job : Ses sept fils se réunissaient et faisaient tour à tour un festin dans leurs maisons, chacun au jour qui lui était échu (1). Ce jour des enfants de Job , dit-il , c'est l'illumination d'un don ou d'une vertu formée par Dieu en notre âme. Ces enfants font des festins dans leurs maisons lorsque chacune des vertus, chacun des dons qu'ils ont reçus nourrit leur âme de la manière qui lui convient. » Ainsi ces sept fils de Job sont en possession de sept jours ou de sept illuminations , et chacun de ces jours a son banquet particulier. Nous aurons donc de même nos sept banquets , où notre âme, réparant ses forces , se disposera et se rendra apte à prendre place à ce grand festin que le vrai Assuérus a fait préparer pour sept jours à tous les princes et à tous les serviteurs de sa

cour (2).

 

CHAPITRE II. Qu'il y a sept dons du Saint-Esprit, et pourquoi ce nombre sept.

 

Nous avons vu comment la grâce excellente , le Verbe incarné nous a envoyé un don parfait, l'Esprit-Saint , qui , semblable au soleil , brûle de son ardeur pleine d’amour les montagnes ou autrement les âmes

 

1 Job., 1. — Greg., Mor., l. 1, c. 16. — 2 Esth., 1.

 

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élevées, et les purifie en soufflant sur elles les rayons enflammés de ses dons , et puis comment ces rayons , descendant comme des étincelles dans les coeurs , les font se répandre au-dehors en bonnes oeuvres et les portent à embraser le prochain du feu de l'amour et par leurs exemples et par leurs paroles. Maintenant il nous faut parler de ces sept dons, de ces sept rayons, et examiner comment ils sont reçus en nous et comment ils y opèrent. Mais il est nécessaire d'en dire quelque chose en général avant de traiter de chacun en particulier. Or, il y a cinq choses à considérer d'abord , qui nous aideront à mieux comprendre ce que nous avons à dire dans la suite : 1° Combien y a-t-il de dons du Saint-Esprit et que sont-ils? 2° Comment les distingue-t-on des autres habitudes ? 3° Quels avantages nous confèrent ces dons? 4° Qui sont ceux qui sont capables de ces dons et comment les obtient-on? 5° En quel ordre doivent se placer ces dons, soit que nous nous en servions pour monter ou pour descendre?

Voyons donc combien il y a de dons de l'Esprit-Saint et ce qu'ils sont. Un commentateur de saint Denis , écrivant sur cette parole : Toute grâce excellente et tout don parfait, etc., nous dit : Il y a une différence entre donner, la chose donnée et un don parfait. Donner c'est l'action de celui qui fait présent , et quelquefois elle se prend pour la chose donnée, quelle qu'elle soit. Lorsque ce qui est donné est bon, cette. action s'entend de tout don , tant des biens qui nous sont accordés en général que du don parfait. En ce sens elle convient

 

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à la Trinité , dont la libéralité est infinie et qui donne toutes choses à toutes créatures, selon la capacité et selon le degré de perfection de chacune. Car si la nature ne sait point faire défaut dans tout ce qui est essentiel, comme dit un auteur, à plus forte raison le Seigneur ne le saura-t-il pas : celui qui a créé tout bien étend l'action de sa providence à tout bien. Mais cela ne s'appelle pas proprement un don dans le sens du présent sujet , bien qu'il en soit un véritable.

Un don est bon quand il nous apporte quelque degré de bonté : telles sont toutes les choses que nous recevons et qui nous rendent meilleurs; tels sont les biens de la fortune et tous les autres biens , tant extérieurs qu'intérieurs , qui nous aident à acquérir le premier degré de perfection quand nous en faisons un bon usage. Mais le don parfait s'entend des dons gratuits qui nous perfectionnent dans ce qui était déjà bien. Nous sommes bons , il est vrai , quant à notre nature; mais la nature elle-même nous fait défaut en ce qui concerné la perfection du bien qu'elle nous a donné; car la perfection de toute chose créée , pour être entière, demande une action libre vers la fin pour laquelle elle a reçu l'être , et une force persévérante pour l'atteindre. Or, la nature est indolente à agir, et elle nous fait défaut autant de fois qu'elle succombe à cette indolence dans l'accomplissement de ce qui lui est imposé. Au contraire elle est arrivée à la plénitude de la perfection lorsqu'elle opère sans obstacle et avec un courage toujours le même. Mais l'homme condamné à la mort ne peut parvenir à cette plénitude

 

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s'il n'est aidé de lumières ou de dons surnaturels. « La créature raisonnable seule formée à l'image de son Créateur, dit Hugues, a reçu des grâces excellentes dans l'ordre naturel de sa création ; elle a reçu des dons parfaits lorsqu'elle a été élevée à l'ordre surnaturel. Rien n'a été accordé à aucune créature qui puisse entrer en comparaison avec l'image de Dieu qui lui fut imprimée au jour où elle reçut la vie ; rien n'est plus parfait que d'avoir mérité ensuite , par la grâce , de devenir le temple de Dieu , l'enfant de Dieu; que d'être unie à Dieu par un lien indissoluble d'amour et d’arriver de la sorte au bonheur. » Ainsi les dons parfaits et gratuits perfectionnent les dons excellents de la nature; et l'esprit humain , par l'habitude de ces dons déiformes , se trouve ramené à la plénitude de la perfection et à une action aussi libre de tout obstacle qu'il est possible à l'homme soumis à un corps corruptible.

Ces dons semblent donc être des habitudes gratuites ou des degrés mis par l'Esprit-Saint en l'unie humaine pour la rendre apte et la disposer à suivre ses inspirations. Or, ces inspirations sont l'avertissement de la mémoire , l'illumination de l'intelligence et l'impulsion de la volonté. Sans doute la raison et la conscience sont bien des inspirations qui inclinent l'homme à atteindre à l'aide de ses facultés sa fin naturelle; mais elles sont insuffisantes pour le faire parvenir à sa fin dernière et surnaturelle. Car, dépendantes d'un corps corruptible , elles rencontrent des obstacles multipliés en leurs opérations et ainsi elles

 

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ont besoin de la vertu d'un agent supérieur. C'est ce qui a fait dire à Aristote : Ceux que l'inspiration divine conduit n'ont pas à s'inquiéter s'ils agissent selon la raison humaine , car ils arrivent à ce qu'ils se proposent en vertu d'un principe meilleur que ne l'est cette même raison.

Or, les dons de Dieu nous rendent habiles et nous préparent à recevoir cette inspiration , et lui-même nous les communique avec une grande libéralité. Mais, parmi ces dons , il y en a sept qu'on appelle dons privilégiés parce qu'en eux le Saint-Esprit nous est donné , pour parler selon le langage ordinaire , et parce que ces mêmes dons ont brillé de tout leur éclat en Jésus-Christ, selon cette parole du Prophète : « L'esprit du Seigneur se reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, et il sera rempli de la crainte du Seigneur (1). » Dans cette énumération, le Prophète procède en commençant par le don le plus élevé, et il établit entre eux un lien qui les unit , afin de nous montrer à la fois la distinction et la connexion, l'origine et l'ordre de ces dons.

Ces dons ne sont qu'au nombre de sept , parce que , dit saint Grégoire , le nombre sept représente l'universalité; et de même que le monde a été conduit en sept jours à sa perfection , de même l'homme , qui en est l'abrégé , devient parfait par les sept dons du Saint-Esprit. Ces sept dons sont nécessaires à sept besoins de l'Homme . tant pour la vie active que pour

 

1 Is., 11.

 

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la vie contemplative. Les cinq derniers , selon saint Anselme, regardent la vie active, et les deux plus élevés , la vie contemplative. Ces deux plus élevés sont le don de sagesse et d'intelligence, comme on le verra plus bas. Ainsi ces sept dons sont sept rayons spirituels aussi brillants qu'enflammés , et procédant du soleil d'une charité tout embrasée. Sur eux connue sur sept colonnes qui en sont le soutien , l'ornement et la perfection , la sagesse s'est bâti une demeure et un sanctuaire. C'est là que cette même sagesse offre des festins spirituels pleins de douceur à ceux qui y font leur séjour. C'est là que s'accomplit cette parole : La sagesse a immolé ses victimes; elle a préparé son vin et disposé sa table. Et personne ne connaît l'abondance et la suavité de ses mets si ce n'est celui qui les a goûtés , soit par expérience , soit par révélation, ou qui a été prédestiné à y prendre part.

 

CHAPITRE III. Comment les sept dons du Saint-Esprit sont distincts des autres habitudes et des autres dons.

 

Il nous faut , en second lieu , examiner comment on distingue ces sept dons de l'Esprit-Saint des autres dons et des autres habitudes.

Hugues, en ses commentaires sur saint Denis, nous dit: « La grâce divine est une illumination, et les dons de la grâce sont autant de lumières qui éclairent ceux

 

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qui les reçoivent. Or, toute grâce descend d'une source unique , et toute illumination procède d'un même flambeau. Les rayons sont nombreux , mais le centre d'où ils s'échappent est un. Ce centre lumineux se répand pour éclairer un grand nombre d'hommes à la fois; beaucoup deviennent brillants et illuminés, et l'on ne voit qu'une seule lumière; et ainsi beaucoup ne sont qu'un en cette même lumière. » Ces paroles nous montrent que la grâce est une lumière d'où partent une multitude de rayons ou de degrés de vertus diverses et d'ornements spirituels. Or, c'est en cette grâce qui rend l'homme agréable à Dieu, qu'est donné l'Esprit-Saint , et il est un don parfait perfectionnant l'âme afin d'en faire la fille du Père éternel , l'épouse de Jésus-Christ et le temple de ce même Esprit. C'est avec raison qu'une telle grâce est appelée une grâce qui rend l'homme agréable à Dieu, car sans elle personne ne peut mériter, ni croître dans le bien , ni parvenir à la vie éternelle. Ainsi il est nécessaire que l'âme, soumise à l'action de ces divers rayons de la grâce, embrasse les différents exercices qui la conduisent aux vertus , aux dons , aux béatitudes , à l'abondance des fruits de l'esprit. ; il est nécessaire qu'elle obtienne les dons qui l'aideront à gouverner ses sens; car c'est par la réunion de toutes ces choses que sa vie apparaîtra parfaite. Comme donc la grâce est la source et la forme de toutes les habitudes , comme elle est la joie des puissances de l'âme , elle se divise premièrement en habitudes ou degrés de vertus morales , qui perfectionnent les inclinations de notre

 

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esprit et les soumettent à la raison , qui les gouverne et les fait agir en tout avec droiture , bonheur et perfection.

Or, les vertus morales sont au nombre de quatre, qu'on appelle cardinales; car de même qu'une porte tourne sur ses gonds , de même la vie humaine roule et se dirige appuyée sur ces vertus. Ce sont : la prudence, qui rectifie la raison ; la force , qui comprime l'irascibilité ; la tempérance , qui sert de frein à la concupiscence; et la justice , qui s'étend à toutes les forces de l'âme, car elle est pour elles la règle de toute rectitude , ou plutôt elle n'est rien autre chose que la rectitude même de notre volonté. La prudence est nécessaire pour se décider ; la force pour supporter; la tempérance pour faire usage des choses , et la justice pour les distribuer comme il convient. La prudence produit la contemplation, et la force une adhésion inébranlable; la tempérance mesure notre amour envers les créatures , car, quant au Créateur, la mesure de l'amour c'est de l'aimer sans mesure; la justice établit un ordre parfait vis-à-vis de Dieu et du prochain.

La grâce qui nous rend agréables à Dieu se divise encore en habitudes ou degrés de vertus intellectuelles, perfectionnant la raison, qui elle-même donne l'impulsion et la direction aux vertus morales. Elle l'empêche de tomber dans un excès nuisible à ces premières vertus qui appartiennent à l'âme contemplative et tendent à la connaissance des vérités divines à l'aide desquelles l'esprit est illuminé et nourri. Elles

 

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sont au nombre de trois : la sagesse régit la volonté; l'intelligence, l'intellect; et la prudence , ces deux puissances à la fois. La sagesse dirige notre volonté lorsqu'elle lui fait goûter chaque chose selon sa réalité, ce qui est céleste comme céleste , ce qui est terrestre comme terrestre. « Vous avez trouvé la sagesse, dit saint Bernard , si vous appréciez chaque chose selon ses qualités; ainsi , n'ayez donc de goût que pour les choses du ciel et non pour celles de la terre. L'intelligence gouverne l'intellect en l'introduisant à travers les voiles et les obscurités jusqu'aux réalités les plus intimes des choses. C'est elle qui fait connaître autant qu'il est possible ce qui est en Dieu , et nous conduit à pénétrer les secrets du ciel. La prudence dirige l'intellect et la volonté, car elle n'est autre chose que la droite raison qui les conduit.

Cette grâce se divise troisièmement en habitudes et degrés des vertus théologales , qui sont plus parfaites que les vertus et les perfections dont nous venons de parler. Car, par elles l'âme se porte d'une manière plus parfaite à Dieu et s'unit plus immédiatement à lui. Ces vertus sont la foi , l'espérance et la charité. La foi cherche Dieu et le sonde ; l'espérance le pressent et est assurée de le posséder; la charité le tient et l'embrasse. C'est pourquoi il est dit dans les Cantiques : J'ai trouvé celui qu'aime mon âme; je le possède et je ne le laisserai point aller (1). Et saint Bernard ajoute : « Qui donc ne vous retiendra pas , Seigneur Jésus , vous qui fortifiez par l'espérance celui qui vous

 

1 Cant., 3.

 

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 possède, vous qui le rendez beau par la perfection, le faites avancer par la persévérance et l'animez par la vue de la récompense? »

Cette grâce se divise quatrièmement en habitudes ou en degrés des sept dons du Saint-Esprit, qui disposent les puissances de l'âme à se soumettre avec empressement et d'une manière parfaite aux mouvements de cet Esprit , qui se donne avec ses dons. Or , comme il opère d'une manière surnaturelle , son action ne peut s'accomplir comme il convient que lorsque ces mêmes dons ont guéri et réparé les puissances de l'âme. « Il y a , dit Hugues (1), sept péchés capitaux qui donnent naissance à tous les maux. Ce sont comme autant d'abîmes ténébreux d'où s'échappent les fleuves de Babylone dont les ravages s'étendent sur tout ce que notre nature renferme de bon , et dont le passage engendre en notre âme certaines langueurs qui sont la ruine de l'homme intérieur. Parmi eux les uns dépouillent l'homme; d'autres le flagellent quand il a été dépouillé ; d'autres , le trouvant en cet état, le jettent hors de la voie; d'autres viennent ensuite qui le séduisent , et d'autres enfin qui le réduisent en servitude. L'orgueil enlève Dieu à l'homme; l'envie lui ôte son prochain; la colère le ravit à lui-même; la tristesse lui fait sentir ses coups en le trouvant ainsi dépouillé; l'avarice l'éloigne du droit chemin; la gourmandise le séduit, et la luxure le plonge dans l'esclavage, en forçant son esprit à subir les

 

1 De quinque sept.

 

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caprices d'une chair déshonorée; en sorte que cet esprit ainsi abaissé peut s'écrier avec le Psalmiste (1) : « Je suis enfoncé dans une boue profonde, où je ne trouve aucun appui. Je suis tombé dans la pro- fondeur de la mer, et la tempête m'a submergé. »

Mais voilà que l'Esprit-Saint, qui est, selon la parole du Seigneur, la fontaine d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle , a répandu sur tout l'univers sept fleuves dont les eaux ont apporté au monde la splendeur de la vérité et l'ardeur de la charité. Ces fleuves sont les sept dons de ce même Esprit , dont Dieu se sert pour purifier, arroser et féconder tout le royaume de notre âme, pour guérir, orner et consommer en perfection ses puissances , de telle sorte que celui qui croit voit couler de son sein des sources d'eau vive. En effet , par le don de crainte , l'Esprit-Saint chasse l'orgueil du coeur de l'homme et y introduit Dieu par l'humilité. Par le don de piété il lui fait fouler aux pieds la honte de l'envie, et invite avec douceur le prochain à s'approcher de lui. Par le don de la science il apaise totalement sa colère , et l'établit dans une douce paix et un calme parfait avec lui-même. Par le don de la force il dissipe sans retard sa paresse et excite ardemment les puissances de son âme à agir. Par le don de science il comprime puissamment son avarice et le porte sagement à acquérir des trésors pour le ciel. Par le don d'intelligence il met un frein violent à sa gourmandise , et nourrit son âme des délices célestes. Par le don de la sagesse il lui inspire un mépris

 

1 Ps., 68.

 

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courageux de la luxure, le soumet tout entier au joug de la chasteté ut le rend ainsi à la liberté. Tout cela sera expliqué plus en détail lorsqu'on traitera de chaque don en particulier.

Hugues conclut l'ouvrage que nous avons cité en disant : « L'esprit de sagesse , en touchant le coeur de sa douceur, tempère au dehors l'ardeur de la concupiscence; et lorsqu'il l'a apaisée, il rend l'âme intérieurement spirituelle , afin de pouvoir, après l'avoir recueillie tout entière dans la joie intérieure, la reformer d'une manière pleine et parfaite à l'image de Dieu. En effet, le nom de sagesse vient de saveur. Lors donc que l'âme , ayant commencé à goûter les douceurs intérieures , se retire au-« dedans d'elle-même par un vif désir de les éprouver, et que les voluptés de la chair ne viennent plus la bouleverser par leurs violences, elle possède en soi tout ce qui est nécessaire à son bonheur; car une fois qu'on a goûté les joies de l'esprit , tout ce qui tient à la chair devient insipide. » Cependant nous devons savoir que les dons de l'Esprit-Saint ne conduisent à une perfection entière qu'autant qu'ils accomplissent par la foi, l'espérance et la charité, toutes leurs oeuvres , pour lesquelles ils se prêtent du reste un concours mutuel.

Ces dons très-saints nous disposent ensuite et nous rendent aptes à recevoir en nous le bien suprême, à nous entretenir familièrement avec lui et à jouir de lui. Mais saint Augustin , parlant sur ce passage

du psaume : Que le coeur de ceux qui cherchent le

 

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Seigneur, se réjouisse ; cherchez en tout temps sa face, nous dit (1) : « Celui que l'on cherche en tout temps ne se trouve jamais. Dès lors, comment le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur, ne sera-t-il pas plutôt dans la tristesse que dans la joie? » Et il répond : « Le Seigneur est incompréhensible , et savoir cela c'est le trouver. C'est donc avec raison que nous devons chercher sans interruption celui que nous devons aimer sans fin. Cependant nous serons rassasiés lorsque sa gloire se sera manifestée à nos regards. »

La grâce qui nous rend agréables à Dieu doit donc se diviser en degrés de perfection et atteindre les points les plus élevés où l'homme accomplit d'une façon presque divine les actes les plus parfaits et les plus excellents; et comme ces degrés le font approcher davantage de sa fin, on leur a donné avec raison le nom de béatitudes. Or, le Seigneur énumère sept béatitudes, et même en un certain sens on peut en compter huit (2). Ce sont : la pauvreté d'esprit, la douceur, les larmes , la faim de la justice, la miséricorde, la pureté du coeur et la paix. Le nombre de ces béatitudes et le rang qu'elles tiennent ont leur cause dans la perfection entière qu'elles doivent apporter à l'homme. En effet, pour que la perfection ne laisse rien à désirer, il faut trois choses : un éloignement total du mal , un progrès complet dans le bien , et la possession entière de ce qu'il y a de plus excellent. Or, le mal a sa source dans le souffle de l'orgueil , la

 

1 Ps. 104. — 2 Mat., 5.

 

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malice de l'envie et les langueurs de la concupiscence. Mais la pauvreté d'esprit éloigne de nous l'orgueil, et c'est la première béatitude. En effet, de même que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, de même la pauvreté d'esprit est le principe de toute béatitude, dit la Glose. Elle produit en nous deux choses : le renoncement à ce qui est terrestre, et la contrition ou l'humiliation du coeur. La douceur nous éloigne ensuite du vice de l'envie; et les larmes, des feux de la volupté et des langueurs de la concupiscence. En second lieu le progrès dans le bien s'accomplit au moyen de deux autres béatitudes : la faim de la justice et la tendresse de la miséricorde. Enfin pour un état parfait, il faut une connaissance sans nuage et une jouissance calme et paisible. La pureté du coeur aide notre vue, et la paix nous fait jouir d'une manière parfaite. Il y a encore d'autres raisons de ce nombre de béatitudes et du rang qu'elles occupent, comme nous le verrons plus bas.

Saint Augustin , parlant de cette paix, nous dit : « La paix, c'est la sérénité de l'âme, le calme de l'esprit, la simplicité du coeur, le lien de l'amour, la compagne de la charité. C'est elle qui bannit les haines, apaise les divisions, comprime la colère, foule aux pieds les superbes , donne des armes aux humbles, éteint les discordes et fait cesser les inimitiés. Elle est douce et aimable à tous; elle ne sait point s'élever ; elle est étrangère à l'orgueil. Que celui qui a reçu cette paix la conserve précieusement : que celui qui la perd la redemande ;

 

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que celui qui en est séparé s'élance à sa poursuite, car l'homme qui ne la possède pas ou est trouvé sans elle, est rejeté par le Père et déshérité par le Fils; il devient étranger à l'Esprit-Saint et n'arrive point à l'héritage du Seigneur parce qu'il n'a point été fidèle au testament de la paix (1). »

Mais quand on possède cette paix , quels en sont les effets , sinon une joie surabondante de l'âme, produite par l'accomplissement d'oeuvres parfaites? « Car, dit Origène, il est de la nature des bonnes oeuvres d'accroître la joie selon qu'elles sont de plus en plus réitérées, et l'allégresse qui naît d'une action sainte est un assaisonnement répandu sur la nourriture de l'âme. » — « Manger, ajoute saint Grégoire, c'est pour l'âme se rassasier de bonnes oeuvres; car le bien accompli embaume le goût de sa douceur et répand la joie dans le coeur (2).» Or, comme en ces béatitudes dont nous venons de parler, les actes sont très-parfaits , il s'ensuit qu'elles doivent produire des douceurs ineffables dans le coeur qui les possède. Les douze fruits de l'esprit et les cinq sens de l'âme doivent donc se rattacher à elles à cause de la plénitude et de la perfection qu'elles nous offrent. Or, ces fruits ne font point naître l'idée de nouvelles habitudes ; mais ils expriment seulement divers états de bonheur et de consolation dont sont comblées les âmes des justes sur la terre. Ils sont enfermés dans le nombre douze pour montrer la surabondance des délices qu'ils produisent ; car le nombre douze est un nombre d'abondance, et

 

1 Serm. 167, de Temp. — 2 Mor., l. 21, c. 8.

 

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il montre bien la multitude des faveurs spirituelles dont est comblée et enivrée l'âme sainte. Ces fruits sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi , la modestie, la continence, la chasteté. Ces fruits remplissent l'âme de délices qui sont l'effet des oeuvres parfaites, et nous les recevons par nos sens spirituels; ou autrement, notre esprit perçoit de telles délices par l'expérience qu'il en fait lui-même.

Mais il nous faut remarquer, selon qu'il est dit dans le livre de l'Esprit et de l'âme, qu'il y a en l'homme deux sens, l'un extérieur et l'autre intérieur, et que l'un et l'autre ont un bien qui leur est propre et où ils puisent l'aliment qui leur convient. Le sens extérieur se nourrit de la contemplation de l'humanité du Seigneur, et le sens intérieur, de la contemplation de sa divinité. Ainsi Dieu s'est fait homme afin de rendre l'homme heureux tout entier, afin que toutes ses pensées et son amour fussent pour lui. En effet, le bonheur de l'homme devenait parfait si, soit au-dedans, soit au-dehors, il trouvait des pâturages abondants en son Créateur; car l'homme est composé d'un corps et d'une âme. En son corps , il a cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, dont cependant il ne peut se servir qu'avec la participation de son âme. De même l'âme a cinq sens qui lui sont propres , car les choses spirituelles ne peuvent être soumises aux sens corporels, mais à ceux de l'esprit. Ainsi la voix céleste a dit dans le Deutéronome : « Voyez que c'est moi seul qui suis le

 

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Seigneur (1).» Voilà la vue de l'esprit. Dans l'Apocalypse il est écrit : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ce que l'Esprit dit aux Eglises (2). » Voilà l'ouïe spirituelle. Nous lisons dans les Psaumes : « Goûtez et voyez que le Seigneur est plein de suavité (3). » Voilà pour le goût. L'Apôtre s'écrie : « Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ (4). » Voilà pour l'odorat. Enfin le Seigneur, dans l'Evangile, montrant qu'il a été touché plutôt par la foi que naturellement, demande qui l'a touché (5). » Et ainsi il nous désigne le toucher spirituel. Il nous faut donc observer avec le plus grand soin ce qui se rapporte aux sens du corps, et ce qui ne peut convenir qu'à la dignité de notre âme.

Saint Augustin semble avoir possédé ces sens spirituels et avoir éprouvé leur action par l'expérience dans le passage suivant (6) : « Lorsque j'aime Dieu, dit-il , ce ne sont point les choses extérieures qui sont l'objet de mon amour; mais j'aime une lumière, une voix, un parfum, un aliment, une étreinte formée au-dedans de moi par l'homme intérieur. Là brille une lumière qui n'est point bornée par l'espace; là se fait entendre une mélodie que le temps ne vient point interrompre; là se répand un parfum qu'aucun souffle ne dissipe; là se prend une nourriture dont l'abondance n'est point diminuée par mon avidité; là je presse contre mon coeur un objet dont la douceur est toujours

 

1 Deut., 22. — 2 Apoc., 1. — 3 II Cor., 2. — 4 Mar., 5 — 5 Conf., l. 10, c.6.

 

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la même. Voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. »

Ainsi, par tout ce que nous venons de dire, on peut comprendre un peu la distinction et les différences qui se trouvent entre les diverses habitudes et surtout entre les degrés divers par lesquels nous nous avançons vers la perfection. Quant aux sens spirituels, nous en avons traité avec plus d'étendue dans le livre des sept Chemins de l'éternité.

 

CHAPITRE IV. Quels avantages nous confèrent les sept dons du Saint-Esprit.

 

Voyons maintenant quels avantages nous trouvons dans ces sept dons. Par eux l'Esprit-Saint fait de la maison de notre âme un lieu délicieux , une sainte demeure. Car la sagesse édifie cette maison au moyen des vertus ; l'intelligence l'illumine par la contemplation ; le conseil la gouverne par la prudence; la force la consolide et la défend par la patience ; la science l'enrichit de diverses manières et la nourrit des vérités célestes ; la piété l'orne des beautés du culte divin ; la crainte la conserve exempte de toute tache; elle en éloigne et en bannit totalement le péché, car, dit le Sage, la crainte du Seigneur chasse le péché (1) .

 

1 Eccl., 1.

 

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On peut conclure ce que nous avançons des paroles du vénérable Bède dans un de ses discours sur saint Matthieu où il dit : « La sagesse bâtit la maison ; l'intelligence enseigne à la gouverner ; le conseil fait discerner le bien d'avec le mal; la force maintient l'âme dans la patience; la science lui apprend à acquérir les richesses de Dieu et du salut ; elle trouve dans la piété le bonheur de la vie présente et future , car la piété est utile à tout; la crainte enfin est la conservatrice de l'humilité et la ruine de tout péché. C'est ainsi que l'esprit de l'homme est disposé à devenir pour Dieu une sainte demeure. Maintenant , quelle familiarité le Seigneur témoigne à l'âme, quelles consolations il lui donne, c'est ce que nous verrons plus tard.

En second lieu , les dons de l'Esprit-Saint disposent et rendent aptes tous les habitants de cette maison intérieure, c'est-à-dire toutes les puissances de l'âme à servir Dieu avec empressement et à lui obéir facilement. Comme nous le dit le même Bède, l'esprit de sagesse chasse la négligence du cœur des paresseux ; l'esprit d'intelligence cherche à servir avec diligence et d'une manière raisonnable; l'esprit de conseil fait trouver avec prudence l'appui de la providence divine; l'esprit de force brise sans réserve les obstacles qu'il rencontre sur son passage; l'esprit de science dissipe promptement les incertitudes de l'oubli ; l'esprit de piété se montre compatissant pour les fautes commises par la fragilité humaine dans l'accomplissement de ses devoirs ; l'esprit de crainte, enfin , consume par son

 

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ardeur l'ignorance imprévoyante et pousse avec une pieuse sollicitude notre âme à satisfaire à Dieu : car celui qui craint Dieu ne néglige rien, dit le Sage (1). Et saint Grégoire ajoute (2) : « Craindre Dieu , c'est n'omettre rien de ce que l'on doit accomplir. » Ainsi cette famille entière de l'âme sert le Seigneur de toutes choses, et le servir, c'est régner.

Mais il est nécessaire de connaître quelle est cette famille, quelle est sa noblesse, l'ordre établi parmi ses membres, et leurs opérations. Pour cela, remarquons ce que dit l'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme (3) : « L'âme, s'écrie-t-il, est une noble créature. Elle est la cité de Dieu , dont, selon le Prophète, on a raconté tant de merveilles, car elle a été créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. Mais comme aucune ville ne saurait être sans habitants, celui qui l'a formée lui a donné un peuple d'une triple condition : des sages pour être son conseil, des soldats pour combattre , des ouvriers pour travailler... Les habitants de cette cité sont les puissances naturelles et innées de l'âme. Parmi eux il y a des rangs distincts : les uns sont supérieurs, les autres moyens, les autres inférieurs. Le sens intellectuel tient le plus élevé ; le sens de la raison le second rang; et le sens animal le dernier. » Contentons-nous pour le moment de ce que nous venons de dire de cette famille de l'âme. Nous traiterons plus loin ce qui concerne l'ordre établi en elle et en ses opérations.

 

1 Eccl.,7. — 2 Mor., l. 1, c. 3. — 2 Cap., 57.

 

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En troisième lieu , l'Esprit-Saint, par ses dons, exerce et fortifie les puissances de l'âme contre les tentations et les vices, soit naturels, soit du dehors, auxquels la volonté divine permet qu'elles soient en butte pour les empêcher de s'endormir négligemment dans une jouissance calme et délectable des bienfaits du Seigneur, les préserver de l'ingratitude et éloigner d'elles l'oubli des célestes faveurs. C'est ce qui a fait dire à saint Grégoire (1) : « Lorsque notre âme est comblée de la plénitude des présents du Seigneur et de l'abondance de ses dons ; lorsqu'elle en jouit avec une sécurité non interrompue, il lui arrive quelquefois d'oublier d'où lui viennent de tels biens, et elle s'imagine tirer de son propre fonds ce qu'elle n'a jamais vu lui manquer. C'est pourquoi de temps en temps la grâce se cache à cette âme pour son avantage , afin de lui apprendre combien, malgré sa présomption, elle est faible laissée à elle-même. Car c'est seulement lorsque nous sentons nos trésors nous échapper et l'impuissance où nous sommes de les conserver, que nous reconnaissons la main qui nous les donne. » C'est ainsi que l'Esprit-Saint nous instruit et nous fortifie contre toute sorte de tentation. Contre la folie du monde, il nous donne la sagesse. A la faiblesse de notre esprit, il offre l'intelligence. Il oppose le conseil à une précipitation pleine de dangers. La crainte, en tant qu'elle est une infirmité de l'âme, a son remède dans la force. Le don de science dissipe toute notre

 

1 Mor., 1. 2, c. 27.

 

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ignorance; la dureté de notre coeur cède aux tendres douceurs de la piété, et l'orgueil opiniâtre de notre esprit s'abaisse devant l'humilité de la crainte.

Le même saint Grégoire dit encore : « Dieu agit envers nous avec une providence vraiment admirable quand il permet que notre âme soit en butte aux attaques du péché, car l'homme croirait posséder en lui-même une force immense si jamais il ne sentait dans le secret de son cœur cette force lui faire défaut. Ainsi là où il craint de faire une lourde chute, il trouve le moyen de se maintenir fortement, car un telle tentation ne fait qu'exciter son âme à se tenir plus sûrement sur ses gardes dans le combat. »

En quatrième lieu, l'Esprit-Saint, par ses dons, rend aptes et dispose les puissances de notre âme à s'élever par degrés jusqu'aux choses célestes au milieu desquelles est sa véritable patrie. Saint Grégoire, expliquant ce passage : On montait à la ville par sept degrés, nous dit (1) : Il y en a beaucoup qui , de nos jours, arrivent aux portes de la vie céleste par sept degrés , ou autrement par la grâce de l'Esprit-Saint répandue sur eux en sept dons divers. Tels sont ceux qui , par la crainte de Dieu, deviennent humbles, car il est dit dans Job : Celui qui s'humiliera sera dans la gloire (2), et sans doute cette gloire est celle du ciel; tels sont ceux que le zèle de la piété a rendus miséricordieux, car il est écrit : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde (3),

 

1 Hom. 17, sup. Ezechiel. — 2 Job., 22. — 3 Mat., 5.

 

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ceux que la science a instruits, et qui savent discerner entre le bien et le mal et reconnaître comment on arrive au salut; car c'est l'Esprit-Saint qui donne une telle science. Tels sont également ceux qui, par la force, sont devenus libres et puissants et ne sont soumis à aucun vice; car cette force et la beauté qu'elle engendre seront leur vêtement, et cette beauté les rendra victorieux de toute inclination mauvaise; ceux que le don de conseil apprend à se tenir sur leurs gardes, selon cette parole : Ne faites rien sans conseil , et après avoir agi vous n'aurez point à vous repentir; ceux que l'intelligence rend prévoyants, car ce don uni au précédent fait pénétrer à travers tous les voiles jusqu'aux secrets célestes, ainsi que nous le dirons plus bas. Enfin , tels sont ceux que la sagesse conduit à la maturité, cette sagesse qui atteint avec force d'une extrémité jusqu'à l'autre et dispose tout avec suavité. C'est elle qui forme les amis de Dieu ; elle est le fruit de la joie intérieure; elle est le jardin de délices de l'âme. Lorsqu'elle descend dans le coeur d'un enfant du ciel , vivant encore sur cette terre, ou autrement, lorsqu'elle entre chez un homme mortel, elle en fait un Dieu par la puissance de son action déifique. Nous trouvons encore beaucoup d'autres avantages dans les dons de l'Esprit-Saint, comme nous le verrons plus loin en traitant de chacun d'eux en particulier.

 

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CHAPITRE V. Oui sont ceux qui deviennent capables des dons de l'Esprit-Saint, et comment les obtient-on?

 

Il nous faut maintenant examiner quels hommes deviennent capables de ces dons ou rayons célestes offerts si libéralement aux fidèles, et comment on arrive à les obtenir. Saint Denis nous dit (1) : La divinité est bonne par essence, d'une bonté surexcellente, et cette bonté s'étend à l'universalité des êtres. Nous avons une image de cette vérité dans le soleil matériel : sans dessein prémédité et par une propriété essentielle de sa nature, il répand par lui-même et autant qu'il est en lui sa lumière sur tout ce qui est apte à la réfléchir, sur tout ce qui est exposé à ses rayons et cela selon toute la capacité de chacun des objets qu'il illumine. Ainsi la bonté divine, en vertu de sa nature, répand avec un éclat incomparablement au-dessus de l'éclat du soleil les rayons de sa charité universelle d'une manière proportionnée au besoin de chacune de ses créatures; elle les répand , dis-je, avec non moins d'abondance sur l'image obscure du Créateur que sur celle qui est brillante de clarté ; sur l'image plongée dans l'aveuglement que sur celle dont les yeux sont ouverts à la lumière; et c'est par ces rayons lumineux que chaque créature subsiste,

 

1 De div . nom., c. 4.

 

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vit et opère selon qu'il convient à sa nature. Ainsi l'Esprit-Saint, plein d'une libéralité suprême, laisse tomber avec abondance sur tous les hommes les rayons de ses dons, qui, partant d'un seul centre lumineux, se présentent à nous de diverses manières, selon la capacité de chacun. C'est pourquoi saint Bernard s'écrie comme hors de lui-même (1).  « L'esprit de Dieu est vraiment multiple en vertu, car il agit sur les enfants des hommes de tant de façons diverses qu'il n'est personne qui puisse se soustraire à l'action de sa chaleur, ou autrement à ses rayons délicieux. En effet, il est donné aux hommes pour servir aux usages communs de la vie, à l'accomplissement des miracles , à notre salut , pour nous secourir, nous consoler, nous embraser. Il est accordé pour l'usage de la vie présente aux bons et aux méchants, aux dignes et aux indignes; tous reçoivent de lui les biens communs avec une telle abondance qu'il semble dépasser les limites de la discrétion. Il est accordé pour les miracles, et alors il se montre par des signes , des prodiges et divers effets extraordinaires de sa puissance; car c'est lui qui renouvelle les miracles anciens pour affermir par la vue des choses actuelles la foi des choses passées; mais cette grâce n'est pas toujours accompagnée de celle qui rend agréable à Dieu. Nous le recevons pour notre salut lorsque nous revenons

de tout notre coeur au Seigneur. Il nous est donné pour notre consolation lorsqu'il rend témoignage

 

1 Serm. 2, de Deut.

 

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à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu, car cette inspiration nous console véritablement. Il nous est donné comme secours lorsqu'il aide notre faiblesse au milieu des luttes qui nous assiégent de toutes parts. Enfin, il nous est donné pour accroître notre ferveur lorsque, soufflant avec plus de force en nos coeurs , il y allume le feu puissant de la charité ; de sorte que ce n'est plus seulement en l'espérance glorieuse des enfants de Dieu que nous nous glorifions, mais en nos tribulations, regardant les injures comme une gloire, l'opprobre comme une félicité, et le mépris des hommes comme le comble du bonheur. mais le nombre de ceux qui sont remplis d'un tel esprit est bien faible. »

Des actes si excellents sont des effets de ces dons qui ne peuvent, comme nous l'avons dit plus haut, convenir à tous à cause de leur sublimité. En effet, les amateurs du monde ne sont point capables de tels dons , d'actes si parfaits, de rayons si lumineux ; car l'Esprit-Saint est donné lui-même au milieu de telles faveurs, et le monde ne peut recevoir cet Esprit de vérité, selon la parole du Seigneur (1). Et la raison qu'il en donne, c'est que le monde ne le voit point et ne le connaît point. Saint Augustin, expliquant ce passage , dit : « De même que l'injustice ne peut être la justice, ainsi le monde ou autrement les partisans du monde ne peuvent pas recevoir le Saint-Esprit; car le péché qui règne en leurs cœurs est opposé à la charité qui accompagne les dons du Saint-Esprit.

 

1 Joan., 14.

 

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C'est pourquoi saint Jean a dit : Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père céleste n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, et tout cela est opposé aux dons de l'Esprit-Saint (1). »

En deuxième lieu, l'intelligence des mondains n'est point apte à voir la lumière; elle n'a point ces yeux invisibles par lesquels on peut contempler cet Esprit, car le Seigneur a dit : Le monde ne le voit pas et ne le connaît pas. Et la raison, c'est que, selon saint Paul, l'homme animal ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu (2); car de tels hommes, dit le Psalmiste, ont résolu de tenir leurs yeux baissés vers la terre (3), et l'Esprit-Saint se retire des pensées qui sont sans intelligence : ainsi ils sont aveugles et ils conduisent des aveugles.

En troisième lieu , saint Grégoire prouve la même chose par le défaut d'amour de Dieu chez les mondains (4). Le monde, dit-il, ne peut recevoir le Saint-Esprit parce qu'il ne s'élève pas à l'amour des choses invisibles. Les âmes terrestres , à mesure qu'elles se dilatent au-dehors par des désirs , resserrent de plus en plus l'entrée de leur coeur et même la ferment quelquefois à cet Esprit divin. En effet, selon l'Apôtre, ceux qui vivent selon la chair goûtent les choses de la chair, tandis que ceux qui sont spirituels n'ont. de goût que pour les choses de l'esprit ; mais ,

 

1 Tract. 74. in Joan. — 2 I Cor., 2. — 3 Ps. 16. — 4 Mor., l. 5, c. 19.

 

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comme l'Esprit-Saint hait tout ce qui tient au péché, il ne peut établir son séjour dans des coeurs qui en sont esclaves, nais seulement dans les coeurs purs.

Il nous faut donc voir quels hommes sont capables de recevoir l'Esprit-Saint et ses dons, bien que du reste ils ne jouissent point d'une telle faveur par leurs propres mérites, mais par la libéralité de cet Esprit qui se communique à eux. Or, ceux-là en sont capables , qui haïssent , méprisent et foulent aux pieds les crimes du monde ; ceux qui , fuyant le monde et s'éloignant de lui , montent à Jérusalem ; ceux qui , par une humble prière, cherchent cet Esprit dans le temple de leur coeur, s'y tiennent dans une paix profonde, s'y reposent dans l'humilité, soupirent après ce Paraclet et attendent avec ardeur le moment de son arrivée, en observant avec une diligence attentive ses inspirations. Car, selon la parole de saint Bernard (1), le bien que l'Esprit du Seigneur opère en nous consiste à avertir notre mémoire, à instruire notre raison, à émouvoir notre volonté, et c'est de ces trois facultés qu'est formée notre âme en tant qu'elle est l'image de Dieu. Il suggère donc à notre mémoire des pensées de bien , et il en éloigne la paresse et la langueur. C'est pourquoi, lorsque vous sentirez en votre coeur de telles inspirations , rendez gloire à Dieu et offrez vos hommages à l'Esprit-Saint dont la voix se fait entendre à vos oreilles, car c'est lui qui vous prêche la justice. Aussi, le Prophète s'écriait - il : J'écouterai ce que le Seigneur mon Dieu m'annonce

 

1 Serm. I, in Pent.

 

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dedans de moi-même (1). Ensuite il instruit notre raison. « Beaucoup , dit saint Bernard , reçoivent l'avertissement de bien faire; mais ils ne savent point ce qu'ils doivent accomplir si la grâce de l'Esprit-Saint ne s'offre de nouveau à eux, et ne leur enseigne à réduire en oeuvre la pensée qu'elle leur a suggérée, à ne point recevoir inutilement les présents du ciel , et à agir selon que la raison le montre et l'indique. Cependant , comme celui qui connaît le bien et ne le fait pas se rend coupable, ce n'est point assez d'être averti et instruit, il faut encore être excité et incliné à l'accomplir. Or, c'est ainsi que l'Esprit-Saint opère en nous la rémission de nos péchés, qu'il nous accoutume à marcher avec Dieu, qu'il sonde les replis les plus profonds de notre âme , qu'il démêle les pensées et les mouvements de nos coeurs. Cet Esprit de douceur et de suavité ne souffre pas que la paille la plus légère vienne déparer la demeure intérieure qu'il s'est choisie; mais il la brûle aussitôt par le feu d'une considération à qui rien n'échappe; il élève notre volonté et la dirige vers la sienne afin que nous puissions la comprendre selon le vérité, l'aimer avec ardeur et l'accomplir efficacement. C'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses en donnant à chacun selon qu'il lui plaît.

« (2) L'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils, est comme le lien tout-puissant et indissoluble de la Trinité; c'est de lui que l'Ecriture rend témoignage qu'il procède et inspire; qu'il habite, remplit et

 

1 Ps. 84. — 2 Serm. 2, in Pent.

 

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fortifie. Il est dit procéder du Père et du Fils comme le don par excellence envoyé par eux à la créature. Ainsi, en procédant il prédestine; en répandant son inspiration il appelle ceux qu'il a prédestinés ; en habitant il justifie ceux qu'il a appelés ; eu remplissant il comble de mérites ceux qu'il a justifiés, et en glorifiant il enrichit de célestes récompenses ceux qu'il a remplis de mérites. » Voilà donc ceux qui sont capables de recevoir le Saint-Esprit et ses dons. Cependant cet Esprit divin s'offre libéralement à tous les hommes, comme nous le montre le même saint Bernard dans ce passage (1) : « Le Seigneur, dit-il, vient à nous, il se hâte, il s'approche, il est présent, il nous regarde, il nous parle. Il vient avec la volonté et le désir de nous faire miséricorde ; il se hâte plein d'ardeur de nous venir en aide ; il s'approche en s'humiliant lui-même; il est présent pour ceux dui jouissent de la vie; il porte son regard sur ceux qui ne sont pas encore; il parle en nous instruisant du royaume de Dieu et en nous persuadant de faire nos efforts pour y arriver. Mais les mondains et ceux qui vivent selon la chair l'ignorent et le méconnaissent , car leur malice les a plongés dans l'aveuglement. Les bons, au contraire, le connaissent et s'écrient : O Seigneur que votre Esprit est bon et plein de douceur en tolites choses (2)! »

 

1 In Cant., 59. — 2 Sap., 12.

 

 

CHAPITRE VI. Comment il faut disposer les dons de l'Esprit-Saint, soit pour monter, soit pour descendre.

 

Nous avons, en cinquième lieu, à traiter de l'ordre à établir parmi ces dons ; car entre eux ils sont comme des degrés par lesquels on s'élève. Or, il est nécessaire que nous montions et que nous descendions, comme dit saint Bernard dans une de ses lettres. Et saint Augustin nous dit également (1) : « Marchez toujours, avancez toujours, gardez-vous de défaillir au milieu de votre course, ne retournez pas en arrière, ne vous éloignez pas du chemin. Celui-là s'arrête qui ne fait point de progrès ; celui-là recule qui retourne aux choses dont il s'était séparé; et celui-là quitte le droit chemin qui se révolte contre Dieu. » Il nous faut donc examiner comment, au moyen de ces dons de l'Esprit-Saint, nous devons marcher en croissant de vertu en vertu, comment nous devons nous élever en contemplant le Seigneur, et comment nous devons descendre en venant au secours de notre prochain.

Isaïe, parlant de Jésus, la fleur sortie de la tige de Jessé, nous dit qu'il a été rempli de ces dons; et se mettant à les énumérer, il commence par le plus élevé, qui est le don de la sagesse, et descend

 

1 Serm. 15, in Verb. apost.

 

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graduellement jusqu'au plus bas, qui est le don de la crainte du Seigneur. L'apôtre saint Jacques nous indique la raison de cet ordre lorsqu'il nous dit : Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent dit Père des lumières (1). D'autres , comme saint Augustin, saint Grégoire, saint Anselme, nous apprennent à commencer cette énumération par le dernier de ces dons , et à nous élever successivement jusqu'au plus élevé. Il y a donc en eux, comme dans l'échelle de Jacob, des degrés pour monter et pour descendre. Or, saint Denis enseigne comme plus naturel et plus conforme à la raison, à descendre du point le plus sublime aux degrés qui le suivent jusqu'à ce que l'on soit arrivé au plus inférieur, et il le prouve par l'ordre établi en la hiérarchie des Anges, de l'Eglise et de l'âme humaine. « J'ajouterai , dit-il , et cela sans crainte de me tromper, que tout esprit, soit du ciel, soit de la terre, a en lui-même des vertus et des degrés supérieurs , moyens et inférieurs , et que ces degrés s'étendent des uns aux autres, à partir des plus élevés, en se communiquant successivement les biens qu'ils ont reçus. En effet, il est nécessaire de participer soi-même aux grâces du ciel avant de pouvoir les distribuer aux autres, et ceux qui osent témérairement enseigner les choses divines étant encore engagés dans le mal et sans avoir mené une vie sainte, montrent qu'ils sont vraiment ineptes à remplir un pareil devoir. De même que les rayons du soleil illuminent

 

1 Is., 11 . — Jac., 1.

 

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et pénètrent d'abord les régions les plus élevées et les plus aptes à réfléchir leur lumière , et que par elles ils la communiquent aux régions inférieures; de même nul ne doit présumer enseigner aux autres les choses divines, s'il n'a reçu d'abord l'habitude de la science céleste et de la vérité, et s'il n'a été appelé à ce ministère comme par une inspiration et un jugement de Dieu (1). » Aussi saint Ambroise nous dit : « Le chemin est sûr qui nous conduit aux choses d'en haut , et celui qui nous incline vers la terre est semé de dangers » Mais saint Grégoire, de son côté, nous dit également sur ce sujet : « Isaïe nous a fait parcourir les dons célestes plutôt en descendant qu'en montant, car il les a énumérés en commençant par le plus haut, par le don de la sagesse. Mais nous qui tendons de la terre au ciel, nous comptons ces mêmes dons en montant, et nous partons du plus humble, qui est la crainte du Seigneur, pour nous élever jusqu'à sa sagesse si pleine de suavité; car quiconque abandonne les choses de la terre ne peut atteindre tout d'un coup à ce qu'il y a de plus sublime ; mais pour arriver au comble de la perfection , alors que notre esprit s'avance chaque jour vers les célestes hauteurs , il doit nécessairement passer par des degrés successifs. » Il nous faut donc en cette vallée de larmes disposer en notre coeur ces degrés d'élévation si nous voulons parvenir au don de la sagesse, où , selon l'Apôtre, il nous sera

 

1 De Ang. Hier., c, 10. — 2 Lib. de Virg.

 

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donné de goûter le Verbe de Dieu et les richesses du siècle futur (1).

Mais ce n'est pas assez de nous élever pour contempler Dieu; nous devons encore descendre pour soulager les misères du prochain et l'instruire des choses divines. Ainsi saint Denis nous dit (2) : « La lumière intellectuelle des choses célestes éclaire immédiatement les hommes spirituels et remplit leur âme de sa suavité; mais elle ne procède pas de la même manière à l'égard de ceux qui sont moins avancés. Elle se sert des premiers, qui sont comme les témoins de ses mystères secrets ; par eux elle s'enveloppe d'énigmes, et au moyen de ces énigmes elle élève les faibles et les imparfaits au-dessus de la terre en donnant à chacun selon sa capacité. » Ainsi, il nous faut monter et descendre par cette échelle en partant du don de la crainte pour arriver au don de la sagesse, et disposer différents degrés en nos coeurs afin de marcher de vertu en vertu jusqu'à ce que nous puissions voir Dieu dans les splendeurs de Sion.

Or, le premier degré d'élévation est une crainte amoureuse et persévérante en toutes choses ; le deuxième, la sainte effusion d'une piété pleine de tendresse pour Dieu et le prochain ; le troisième est la science délicieuse de tous les bienfaits de Dieu ; le quatrième, l'accomplissement généreux de toutes sortes de bonnes oeuvres; le cinquième, le choix sûr et inspiré de Dieu des choses que nous devons

 

1 Heb., 6. — 2 Eccl. Hier., c. 4.

 

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embrasser ; le sixième , la contemplation lumineuse par notre intelligence de toutes les vérités nécessaires au bien de notre âme; le septième enfin, l'avant-goût des célestes délices au moyen de la sagesse.

Nous rencontrons aussi sur cette échelle des anges, qui montent et descendent. Pour comprendre cela plus clairement, remarquons quels sont ces anges dont Richard nous parle ainsi (1) : « L'Ange, dit-il, est un messager, comme son nom l'indique, mais non un messager quelconque; il est un messager divin qui nous instruit des saintes volontés du

Seigneur , un messager qui nous illumine de la connaissance des choses du ciel, un messager qui nous enflamme du désir des biens éternels. Voulez-vous savoir quel messager nous promet l'apôtre saint Jean : Son onction, dit-il, vous instruira de toutes choses (2). Mais quelle est cette onction, sinon l'Esprit-Saint lui-même ou bien son inspiration divine? C'est là ce messager que nous avons cherché longtemps ; c'est là cet envoyé vraiment puissant, vraiment suffisant à nos besoins; cet envoyé qui enseigne à notre âme toute vérité et l'incline à tous les désirs de la volonté de Dieu... L'âme souverainement désireuse d'entendre les envoyés de son Bien-Aimé s'écrie avec le Prophète : Envoyez, et envoyez encore (3). Qu'un messager soit établi entre vous et moi, qui m'instruise de chaque chose ; qui me fasse connaître non-seulement mon état, mais

 

1 Lib, 5, de Contempl., c. 13. — 2 I Joan., 2. — 3 Is., 28.

 

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le vôtre; qui me dise le secret de vos pensées et ce qui peut vous être agréable de ma part.

« Tous les jours, si je ne me trompe, vous qui vous appliquez à la lecture et à la méditation, vous recevez de tels envoyés, vous connaissez les volontés de votre Seigneur. Car, toutes les fois que nous tirons des secrets de l'Écriture de nouveaux enseignements, que faisons-nous autre chose que de recevoir certains messagers de notre Bien-Aimé? Ainsi, toute lecture pieuse, toute méditation profonde aide à un pareil bonheur. Les uns dans leurs lectures , d'autres lorsqu'ils méditent , reçoivent les envoyés des mystères célestes qui leur apportent les commandements de leur Seigneur et les instruisent de chaque chose. Souvent même il arrive qu'un même passage de la sainte Ecriture, expliqué plusieurs fois , nous offre divers enseignements et nous fait connaître ce que notre Bien-Aimé attend de nous. En effet , un seul et même endroit de nos saints Livres nous dit dans le sens allégorique ce que Dieu a fait pour nous par lui-même, et dans le sens mystique ce qu'il se propose de faire de nous ; et c'est ainsi qu'il envoie et envoie encore ses messagers. » Au reste, nous reviendrons sur ce sujet au chapitre troisième du troisième don. Lors donc que, par un exercice de chaque jour, on cherche dans les Ecritures des sens et des enseignements nouveaux , les désirs de l'âme ne font que s'écrier : Envoyez, et envoyez encore.

Mais il faut discerner avec le plus grand soin quels

 

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sont les faux envoyés, les envoyés de la chair, du monde et du démon. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (1). De son côté, l'âme pénétrée d'amour renvoie à son Bien-Aimé les messagers brûlants qu'il a fait naître en elle par les dons divers de son Esprit; tels sont : les soupirs profonds , les désirs élevés, les contemplations lumineuses, les affections extatiques, les prières et les invitations enflammées , les attentes d'une soif brûlante et les pensées languissantes. Elle s'écrie : Annoncez à mon Bien-Aimé que je languis d'amour (2) ; que la grandeur de cet amour a fait pour moi de toutes les choses temporelles autant d'objets de dégoût.

 

LIVRE II. DU DON DE CRAINTE.

 

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la crainte, et comment les affections désordonnées qui sont en nous la multiplient et la font s'éloigner de la voie.

 

Après avoir parlé en général des dons de l'Esprit-Saint , nous allons traiter de chacun d'eux en particulier. Le premier, celui qui tient le dernier rang

 

1 Mat., 7. — 2 Cant. 5.

 

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parmi les degrés à parcourir pour arriver à goûter la sagesse, c'est la crainte du Seigneur. Saint Anselme nous dit donc : « La crainte de Dieu est le premier des dons excellents ; elle est comme la pierre fondamentale des autres; car l'Esprit-Saint l'a placée la première dans le champ de notre âme, et ensuite il a élevé dessus ses autres dons dans un ordre successif comme pour former un édifice. Il commence , en effet , par nous faire craindre d'être séparés de Dieu à cause de nos péchés , et d'être condamnés à subir les tourments de l'enfer en la société des démons. » Hugues ajoute : « Laissez-vous pénétrer par la frayeur du terrible jugement, par la crainte de l'enfer , des angoisses inévitables de la mort , des peines éternelles du feu dévorant , du ver rongeur, de l'odeur empestée du souffre , des flammes redoutables , par la crainte de tous les maux réunis. De la sorte vous arriverez enfin à vous écrier : Non , jamais je ne me laisserai entraîner au péché. » Ainsi nous comprenons que le don de crainte est le premier degré de notre élévation.

Mais pour mieux connaître ce don, il y a quatre choses à remarquer. D'abord, qu'est-ce que la crainte, et comment les affections désordonnées qui sont en nous la multiplient et la font s'éloigner du droit chemin. En second lieu, quelle crainte la charité parfaite chasse de notre âme , et quelle crainte elle souffre en sa société. Troisièmement , comment la

 

1 De Simil., c. 130.

 

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crainte de Dieu fait lever en notre âme un jour brillant. Quatrièmement enfin , comment le don de crainte prépare un festin à notre âme.

Voyons donc , en premier lieu , ce que c'est que la crainte et comment elle varie selon les divers amours de notre âme , car son principe est l'amour. « La crainte , dit saint Augustin, est l'amour fuyant ce qui lui est contraire (1).» Et la Glose dit de même : « La crainte , c'est la fuite que prend l'homme pour ne point perdre ce qu'il aime. Ainsi la crainte naît de l'amour. Tant que l'homme dans le paradis conserva un amour bien réglé , il ne ressentit point en lui de crainte déréglée ; mais aussitôt qu'il eut perdu cet amour, il fut en proie à cette crainte qui est une peine du péché, et il se cacha en disant : J'ai entendu votre voix, et j'ai été saisi de crainte (2). Et pourquoi craignait-il , sinon parce qu'il avait transgressé le commandement du Seigneur en suivant un amour désordonné? Donc plus l'homme s'éloigne de cet amour faux et en dehors de toute règle , et plus il s'approche de la vraie charité , plus il échappe aux atteintes de la crainte déréglée.

Il y a cinq sortes de craintes : la crainte naturelle , la crainte mondaine , la crainte servile , la crainte des commençants et la crainte filiale. La crainte naturelle est un sentiment qui vient de l'amour inné que nous avons pour nous-mêmes et qui nous fait redouter naturellement ce qui nous est nuisible. Un tel sentiment ne peut mériter ni démériter par lui-même ,

 

1 De Civ. Dei, lib. 14, c. 7. — 2 Gen., 3.

 

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puisqu'il n'est point libre, à moins que l'homme cependant ne soit arrivé à le soumettre à sa raison. Ainsi Jésus-Christ a craint la mort par un semblable sentiment, mais autant qu'il fa bien voulu , et cela pour nous servir d'exemple et nous instruire. Si donc la crainte naturelle est mauvaise quelquefois , ce ne peut être en elle-même , mais par un défaut de notre raison et de notre volonté ; et bien qu'elle ne soit point produite par l'Esprit- Saint , il peut cependant demeurer avec elle en l'homme.

La crainte mondaine est celle par laquelle on redoute la perte de la vie présente et des biens temporels. Ainsi celui qui aime trop le monde , les choses terrestres , ses amis , craint à l'excès d'en être séparé. Cette crainte naît d'un amour déréglé , et elle est toujours mauvaise ; car, selon la parole de saint Jean, celui qui aime le monde se rend ennemi de Dieu et n'a point en lui l'amour du Père céleste (1). Quelque-fois elle est une faute mortelle, comme lorsqu'on aime mieux perdre la vie éternelle que la vie présente , les biens célestes que ceux de la terre. Quelquefois elle est vénielle , comme lorsqu'elle pousse l'homme à faire ce qu'il ne devrait pas ou à omettre ce qu'il devrait faire pour éviter un malheur temporel, et une pareille crainte ne change jamais la volonté de façon à en rendre les actes méritoires. Ainsi elle n'est point un don de l'Esprit-Saint, car elle laisse à la volonté sa malice, alors même que, conduite par elle, elle refuse d'agir.

 

1 I Joan., 2.

 

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La crainte servile est celle par laquelle on redoute plus la peine qui suit le péché que le péché lui-même. Elle vient de Dieu en tant que crainte , mais non en tant que crainte servile, parce que la peine est son motif principal et qu'elle ne change pas la volonté mauvaise , bien qu'elle empêche d'accomplir le mal. Saint Augustin , expliquant ces paroles du Prophète : Transpercez mes chairs de votre crainte, dit (1) : « La crainte servile de la loi ancienne a été comme un maître qui a précédé la loi nouvelle, et nous a conduits à Jésus-Christ. Mais elle crucifiait la chair. La volonté de pécher subsistait , et l'accomplissement s'en serait suivi si la peine ne s'y fût opposée. » Cette crainte n'est donc pas un don de l'Esprit-Saint, car elle peut exister sans la charité , et même elle ne peut être avec la charité gratuite.

La crainte initiale est celle de ceux qui commencent ; elle est le commencement de la sagesse. Elle est dite un don de l'Esprit- Saint , mais encore à l'état d'imperfection. Elle ne diffère de la crainte filiale que comme la charité imparfaite diffère de la charité parfaite. Aussi saint Jean a-t-il dit : La charité parfaite met dehors la crainte (2). Et la Glose ajoute : « Elle met dehors cette crainte qui est le commencement de la sagesse. » Cette crainte éloigne l'homme du péché principalement à cause de Dieu, et ensuite à cause des peines éternelles. Saint Bernard en parle ainsi (3) : « Ce n'est pas sans raison , dit-il , que cette crainte est appelée le commencement de la sagesse, car

 

1 In ps. 118. — 2 I Joan., 4. — 3 Serm. 22, in Cant.

 

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c'est elle qui souvent s'oppose la première à notre folie. Elle est donc comme le premier pas vers la sagesse. Elle est vraiment la demeure de Dieu et la porte du ciel ; elle est comme l'entrée de la gloire. J'ai reconnu dans la vérité que rien n'est puissant à mériter, à conserver et à faire recouvrer la grâce comme de n'apparaître jamais en la présence de Dieu avec des pensées élevées, mais dans la crainte. Il n'y a plus de place pour l'orgueil dans le coeur rempli de la crainte du Seigneur, non plus que pour les autres vices : la plénitude de la crainte les chasse tous nécessairement , et si vous craignez Dieu pleinement , si vous le craignez parfaitement, il vous fera goûter les douceurs de la charité. » Cependant cette crainte des commençants , la charité parfaite la met dehors , ou bien , selon plusieurs , elle la perfectionne , lorsqu'elle la fait arriver jusqu'à la sagesse. C'est du moins le sentiment de saint Bernard, comme nous le dirons au chapitre suivant.

Enfin la crainte filiale est un des sept dons du Saint-Esprit, et un don à l'état de perfection. L'âme remplie d'une telle crainte se laisse conduire sans résistance par les inspirations de l'Esprit-Saint; elle se soumet entièrement à lui et ne se refuse à aucun de ses désirs, selon qu'il est possible en cette vie. C'est pourquoi Gilbert de la Porrée nous dit : « Où tendent , si ce n'est à l'amour, les efforts de cette crainte filiale , qui déjà ne connaît plus les actes de la crainte et a presque cessé d'en mériter le nom? La charité s'unit parfaitement et d'une manière indivisible une telle

 

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crainte. » Ainsi nous comprenons ce que c'est due la crainte; cependant nous en parlerons plus amplement encore.

 

CHAPITRE II. Quelle crainte la charité parfaite chasse du royaume de l'âme, et quelle crainte elle y souffre avec elle.

 

Voyons maintenant quelle crainte la charité parfaite chasse hors de notre âme, et quelle crainte elle veut bien y souffrir en sa société , car l'apôtre saint Jean nous dit que la charité parfaite met dehors la crainte comme inutile au but qu'elle se propose. Et la raison qu'il en donne , c'est que la charité n'a rien de pénible, tandis que la crainte est accompagnée de peine. Il nous faut donc examiner d'abord quelle est cette charité parfaite , qui ne saurait vivre en société avec la crainte et la chasse loin de sa présence. Or, il y a deux degrés de perfection dans la charité. Le premier est de nécessité et de suffisance; le second, de sainteté privilégiée et d'excellence. Saint Prosper nous indique ces degrés dans son livre de la Vie contemplative, où il dit : « Ceux-là sont parfaits , qui aiment Dieu d'une manière parfaite; qui , en voulant ce que Dieu veut , ne se laissent aller à aucune des fautes qui l'offensent, et se portent sans cesse aux vertus dignes de notre amour et avantageuses à

 

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notre âme. » Par ces paroles : en voulant ce que Dieu veut, il fait allusion à la perfection de nécessité , et tous ceux qui ont la charité possèdent ce degré. Le Seigneur en parle dans ce passage : Vous serez parfait et sans tache en présence du Seigneur (1), ou autrement sans crime , comme on l'explique. Or, ce degré de charité peut subsister avec certaines craintes , ainsi que nous l'avons dit plus haut.

La perfection d'excellence dans la charité est ex-primée en ces paroles que nous venons de citer : Ceux-là sont parfaits, qui... se portent sans cesse aux vertus dignes de notre amour et avantageuses à notre âme; car, dit saint Bernard , on regarde comme la perfection une ardeur infatigable à s'avancer dans le bien , et des efforts continuels vers ce qui est parfait. Et c'est cette charité qui met dehors toute crainte accompagnée de peine. Mais en quel sens faut-il entendre cela? Gilbert de la Porrée nous le montre dans les paroles suivantes : « La charité envers le prochain , dit-il , est exempte d'envie , et la charité envers Dieu exempte de crainte; car cette dernière ne renferme rien de pénible en soi, et la crainte indique la peine. Ainsi elle doit donc ignorer la crainte. En effet, que pourrait craindre la charité? les offenses passées; mais elle couvre la multitude de nos péchés , selon l'apôtre saint Pierre (2). L'infirmité de la conscience et les chutes qui en sont la suite? mais l'amour est fort comme la mort. Les souffrances et les peines temporelles endurées pour Jésus-Christ?

 

1 Deut., 18. — 2 I Pet., 4.

 

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mais alors même que ces peines devraient durer toujours, elles seraient impuissantes à lasser et à anéantir un amour consommé. La charité, en aimant, n'a point pour but de se préserver de la ruine : elle préférerait mourir éternellement aux choses du dehors et subir des peines sans fin plutôt que d'être privée pour toujours de l'objet éternel de son amour. Quand l'homme, en effet, aurait sacrifié toutes les richesses de sa maison pour l'amour, il les mépriserait comme s'il n'avait rien donné. La charité dédaigne donc la société de la crainte, car elle ignore la contrainte et ne sait point se renfermer en des limites. » Voilà pourquoi elle la chasse comme inutile et superflue pour le but qu'elle se propose.

Mais il n'est pas ici question de cette crainte chaste qui persévère dans tous les siècles des siècles. C'est pourquoi le même auteur nous montre que la crainte demeure avec la charité. Il est, dit-il, une crainte que la charité met dehors : c'est la crainte servile; une crainte que la vérité chasse : c'est la crainte des commençants; une crainte que la charité et la vérité introduisent en leur demeure : c'est la crainte filiale. La première est prévoyante; la deuxième est pure, mais elle ne doit point demeurer éternellement. La première redoute la peine; la deuxième le péché. Mais la troisième jouit d'une liberté parfaite ; elle n'est autre qu'un respect plein d'humilité et de sécurité. La première craint le péché sans doute, mais à cause de la peine dont il est suivi ; la deuxième le redoute, mais pour elle-même ; tandis que la troisième n'a rien

 

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qu'elle puisse appréhender. En effet , que pourrait craindre une félicité entière, une charité consommée? Et c'est des jardins délicieux d'une telle charité que naît la crainte filiale.

« Je n'ose pas avancer qu'une telle crainte n'est autre chose que la charité elle-même , et cependant je n'ose pas le nier. Car, que ne tente pas l'amour, qui ignore même le sentiment de la crainte? Comment cette crainte n'est-elle point l'amour, alors qu'elle a cessé presque entièrement de craindre? Qu'est-ce donc que cette crainte , sinon une soumission ardente, une obéissance libre , un respect abondant et volontaire? Comment donner le nom de crainte à celle qui ne craint point de pécher, à celle qui est impuissante à commettre le mal? Je ne saurais donc voir la crainte là où l'on ne redoute ni le crime ni le danger de s'en rendre coupable. Et cependant comment n'y aura-t-il pas de crainte là où l'on n'ose se livrer au péché? Assurément c'est une crainte, que ce sentiment qui n'entreprend rien audacieusement ni témérairement. Mais quelle est cette crainte, sinon un respect plein d'humilité par la vue de sa condition , un respect se produisant comme nécessairement , et pourtant sans subir l'influence de la contrainte? Car la nécessité d'un tel respect a sa source dans la condition de celui qui le rend; mais la liberté de l'amour fait disparaître cette nécessité. Qu'est-ce donc enfin que cette crainte où l'on remarque plutôt l'absence de la témérité et de la négligence , qu'un entraînement forcé? Vous voyez

 

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combien elle s'approche de la charité : c'est presque cette vertu elle-même , mais non dans sa plénitude. La crainte et l'amour diffèrent dans leurs causes et se rapprochent dans leurs actes et la liberté de leur affection. Ainsi la première crainte redoute la punition; la deuxième , la privation , et la troisième ne s'occupe de rien de semblable. La charité parfaite détruit la première; elle tolère pour un temps la seconde , et elle demeure inséparablement avec la troisième. Elle n'est jamais sans cette crainte pure et exempte de toute peine , car sa durée s'étend dans tous les siècles. »

En effet, selon saint Bernard, la crainte filiale s'accroît avec la charité ; elle devient parfaite avec elle. C'est pourquoi elle exercera dans la patrie les mêmes actes qu'elle accomplit maintenant sur la terre. Cette crainte chaste qui demeure dans les siècles des siècles, dit saint Augustin , en persévérant dans le siècle futur ne sera point la crainte qui tremble à la pensée de maux possibles, mais celle qui affermit dans le bien dont la perte est impossible. Car, dès lors que l'amour du bien obtenu est immuable, la crainte qui fait éviter le mal devient pleine de sécurité.

 

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CHAPITRE III. Comment la crainte de Dieu fait lever en notre âme un jour lumineux.

 

Il nous faut examiner en troisième lieu comment , par le don de la crainte du Seigneur, un jour spirituel se lève en notre âme. Remarquons donc que l'oeil de notre coeur a son jour et sa nuit, comme l'oeil corporel. Mais autres sont les jours extérieurs , autres les jours intérieurs. Les premiers passent et ne durent qu'un instant; ils tendent continuellement à la mort ou à leur fin; car, dit Job (1), l'homme ne demeure jamais dans un même état. Ses jours passent comme l'herbe; Il est comme la fleur des champs, et l'esprit qui l'anime ne fait que passer en lui. Mais les intérieurs persévèrent éternellement, si nous le voulons, car ils sont comme des degrés de la vie spirituelle par lesquels l'homme s'avance à la vie éternelle. C'est de ces jours que le Psalmiste a dit : Annoncez le salut du Seigneur dans toute la suite des jours (2), jusqu'à ce que, par les rayons de son salut incarné pour nous, nous soyons transformés en marchant de clarté en clarté et que nous arrivions au jour de son éternité. C'est pourquoi Hugues nous dit que nous devons aimer ardemment ces jours intérieurs, où les ténèbres ne succèdent

 

1 Job., 14. — Ps. 102. — 2 Ps. 138.

 

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point à la lumière; où les yeux spirituels du coeur pur sont illuminés des splendeurs du soleil éternel; où l'homme peut accomplir les oeuvres de la lumière comme un véritable enfant de lumière, puisque la nuit de ce monde est pour lui brillante comme le jour par la présence de ce divin soleil, qui répand dans l'âme une nuit lumineuse en dérobant à ses regards par l'éclat de sa lumière toutes les choses créées , et change cette nuit en jour en manifestant à notre esprit ses vérités rayonnantes de clarté. Ainsi il arrive souvent que notre âme possède le jour alors que notre corps est plongé dans la nuit, et que l'âme pareillement est dans les ténèbres alors que le corps jouit de la lumière du jour. La raison en est que nos sens intérieurs s'endorment quand nos sens extérieurs veillent, comme l'expérience nous l'enseigne.

Or, ce jour spirituel, la crainte du Seigneur le fait naître; elle le conduit à son midi et le fait parvenir à sa consommation qui en est comme le soir. C'est ce qui fait dire à Hugues que le premier jour intérieur de notre âme, c'est la crainte du Seigneur, cette crainte qui demeure dans les siècles des siècles; car elle est le commencement de la sagesse. Jamais elle ne s'en sépare; mais elle va chaque jour croissant avec elle, et s'avance jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à un jour parfait. Et c'est alors, selon plusieurs, qu'elle prend la forme de crainte filiale. Aussi Hugues nous dit-il encore : « La sagesse de Dieu est

 

1 De Arc. mor., l. 2.

 

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semée en nos coeurs comme en un paradis invisible , par la crainte ; elle y est arrosée par la grâce, et dès lors se lève le matin d'un jour tout spirituel ; ensuite elle fermente par la douleur, elle prend racine par la foi , elle germe par la dévotion , elle se montre par la componction , elle croît par le désir, elle s'affermit par la charité , et ainsi semblable à la lumière du midi, elle est brillante et embrasée. Enfin la foi la fait verdir, la circonspection l'orne d'un feuillage épais et étend ses rameaux, la discipline la couvre de lieurs, la vertu la charge de fruits, la patience les conduit à la maturité , la mort les lui fait recueillir , la contemplation l'en nourrit, et alors le jour produit par la crainte touche à son coucher, le repos succède au travail et l'homme se sent réparé par une nourriture toute spirituelle. C'est là cette nourriture dont le Prophète a dit : « Vous inc remplirez de joie en me montrant votre visage, et je goûterai éternellement à votre droite des délices ineffables (1). La crainte du Seigneur demeure sans interruption au milieu de ces rayons divers de la sagesse, elle s'étend comme la racine de cette même sagesse; elle porte de toutes parts le regard de sa circonspection de peur que quelques ténèbres du péché ne demeurent inaperçues, ne se mêlent à ces brillantes splendeurs , n'obscurcissent le jour qui s'est levé sur l'âme et n'attristent le regard de Dieu : telles sont les ténèbres des nombreuses concupiscences qui combattent fréquemment et assombrissent

 

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l'éclat du jour spirituel. Qui jamais est demeuré vainqueur en ce combat où l'esprit lutte contre la chair et la chair contre l'esprit? Qui , dis-je, a défait l'armée innombrable de ses concupiscences s'il a combattu sans la crainte du Seigneur? Car c'est elle surtout qui fortifie notre coeur contre ces sortes d'ennemis. » Celui , dit saint Bernard, qui est rempli de la crainte du Seigneur n'a plus en lui de place pour les ténèbres du péché; car le jour qui a pris naissance en son coeur, est brillant comme le soleil à son midi et il persévère sans interruption; il n'a point de soir qui le termine, mais qui le consomme. Vous donc qui craignez le Seigneur, aimez-le et vos coeurs seront illuminés. Celui qui marche à la clarté d'un tel jour, ne saurait se heurter dans sa course. C'est là le premier jour de l'âme, car le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur (1).

 

CHAPITRE IV. Comment le don de crainte prépare un banquet à notre âme.

 

Selon saint Grégoire (2), le don de la crainte du Seigneur offre au jour qui lui est propre un banquet â notre âme; et c'est lorsqu'il lui impose son frein de peur qu'elle ne se livre à l'orgueil , et lorsqu'il relève ses forces eu lui donnant pour nourriture l'espérance

 

1 Eccl., 1. — 2 Mor., l. 1. c. 16.

 

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des biens futurs. Il nous faut donc examiner de quelle manière ce banquet se prépare.

Remarquons d'abord que si ce don de crainte était impuissant à offrir un tel festin, le Prophète ne se fût pas écrié, comme transporté d'admiration : Combien est grande, Seigneur, l'abondance de votre douceur que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (1)! Car ces paroles ne veulent pas dire que cette douceur ineffable est dérobée à ceux qui craignent le Seigneur, mais qu'elle a été placée en eux pour être soustraite aux regards de ceux qui n'ont point une semblable crainte. En effet, une multitude de choses sont montrées aux justes, tandis qu'elles sont cachées aux méchants. Aussi saint Grégoire, écrivant sur ces paroles : L'oreille juge des paroles, et le palais de ce qui a du goût (2), nous dit (3) : « Job, en ce passage, semble faire allusion aux élus et aux  réprouvés. Ceux-ci écoutent les paroles de la sagesse , mais extérieurement; ceux-là, au contraire, ne se contentent pas de les écouter, ils les goûtent intérieurement , et leur coeur savoure avec bonheur ce qui ne fait que frapper l'oreille des méchants sans atteindre jusqu'à leur âme. Autre chose est, en effet, d'entendre seulement parler d'un mets , autre chose de s'en nourrir. Ainsi les élus entendent parler de l'aliment de la sagesse de telle sorte qu'ils participent en même temps à ses douceurs , et ce qui arrive à leur oreille pénètre délicieusement par l'amour

 

1 Ps. 30. — 2 Job., 12. — 2 Mor., l. 12, c. 4.

 

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jusqu'au fond de leur âme; mais les réprouvés sont à ce sujet dans une ignorance complète, car encore une fois il y a une grande différence entre connaître une chose et la goûter en son âme. » Nous voyons donc, par ces paroles, que ceux qui craignent le Seigneur et sont pleins de sollicitude pour connaître et accomplir sa volonté, ne se contentent pas de fixer leur attention sur ce qui est commun et à la portée de tous; mais qu'ils arrêtent leurs regards sur ce qui est caché dans le secret de leur âme et cherchent à faire l'expérience des choses que la crainte du Seigneur leur a appris à estimer.

Saint Bernard nous montre également que cette crainte produit en l'âme une douce suavité (1) : « C'est avec raison, dit-il, que la crainte du Seigneur est appelée le commencement de la sagesse, car Dieu commence à faire sentir à l'âme sa douceur lorsqu'il lui enseigne à le craindre autant qu'à le connaître. En effet, la crainte renferme réellement

une saveur. Or, la saveur fait l'homme sage, comme la science l'homme savant, et les richesses l'homme riche, car le mot de sagesse vient de

saveur. Vous craignez la justice de Dieu, vous redoutez sa puissance : dès lors vous goûtez Dieu comme juste, vous le goûtez comme puissant. »

Ainsi la crainte qui nous initie à la sagesse répand sans cesse dans le secret intime de notre coeur une douceur délicieuse; elle ranime toutes les forces de notre âme et fait régner en tout son empire la

 

1 In Cant., 23.

 

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justice, la paix et la joie. Or, ces trois choses constituent le banquet de cette crainte du Seigneur, et ce banquet ne se célèbre pas dans un lieu étranger à l'âme; car, selon la parole du Seigneur, le royaume de Dieu est au-dedans de nous. Et un autre expliquant ces paroles : Le royaume de Dieu est proche de vous (1), nous dit : Le royaume de Dieu, c'est sa puissance en toutes choses. Il est actuellement en tous ceux qui rejettent loin d'eux la vie de la chair et ne considèrent que la vie de l'esprit; en ceux qui peuvent s'écrier avec l'Apôtre : « Je vis ou plutôt ce n'est plus moi qui vis , mais Jésus-Christ qui vit en moi (2). De même que mon film, par les lumières qui lui sont propres, me dirige dans les choses naturelles et me dispose à accomplir tout acte intérieur ou extérieur, de même la vertu de Jésus-Christ me donne la vie par son action vivifiante et gratuite, et me rend apte à tout ce que je dois faire. »

Dès lors que le royaume de Dieu est au-dedans de nous, sans aucun doute le festin célébré en ce royaume ne saurait consister dans les plaisirs du corps et des sens, qui nous rendent semblables à la bête , mais dans les biens de l'esprit qui nous conduisent à la perfection. Le royaume de Dieu, dit l'Apôtre (3), n'est pas dans le boire ni dans le manger, mais dans la, justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint. Voilà donc trois choses nécessaires au banquet de l'âme : la justice, qui établit dans la droite voie les membres de ce festin ; la paix , qui fait régner

 

1 Luc., 17. — 10. — 2 Galat., 2. — 3 Rom., 12.

 

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entre eux un accord parfait ; et la joie, qui les remplit d'un bonheur ineffable. Or, ces trois choses ont pour principe la crainte du Seigneur : car c'est elle qui donne naissance à la justice, la justice produit la paix , et la paix engendre la joie qui est pour l'âme la nourriture la plus douce et la perfection du banquet préparé en elle.

La justice donc, qui établit dans la voie droite les membres de ce banquet, a pour principe, avons-nous dit, la crainte du Seigneur. En effet, il est écrit dans l'Ecclésiastique : Celui qui est sans crainte ne pourra devenir juste (1). Mais alors quels charmes offrirait une société où manquerait l'équilibre de la justice? Que sont les royaumes , dit saint Augustin , sinon des repaires de brigands , quand la justice en est bannie? De même que la justice renferme toute vertu, de même l'injustice renferme toute iniquité. Mais comment y aura-t-il une amitié véritable, une société réelle là où l'iniquité est abondante? Il ne faut donc pas s'attendre à y trouver davantage une joie calme et tranquille. Mais la justice fera régner cette joie , car la crainte du Seigneur chasse le péché, et cette crainte produit la justice. Dès lors nous pouvons appliquer à ceux qui prennent part à ce banquet ces paroles de l'Evangile : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (2). Ils seront rassasiés , dit saint Bernard , parce que le Seigneur abreuvera tous leurs désirs aux eaux abondantes de sa justice , et ils ne soupireront

 

1 Eccl., 1. — 2 Mat., 5.

 

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qu'après cette justice qui porte l'âme à repousser sans réserve ce qu'elle doit repousser, et à embrasser avec ardeur tout ce qui est digne de son amour. Ainsi le royaume de l'âme sera un royaume exempt d'iniquité, et ses habitants aussi; le Seigneur, le Roi de justice y régnera et eux avec lui , car la justice et l'équité sont l'appui de son trône.

En second lieu , la paix qui établit l'accord et la tranquillité entre les membres de ce festin , est produite par la justice. En effet, c'est de la justice des rois que naît la paix des peuples. La justice et la paix , dit saint Augustin , sont deux amies ; elles se donnent mutuellement un baiser de tendresse. Si vous n'aimez pas la justice, l'amie de la paix, la paix sera pour vous sans amour; elle ne viendra pas fixer son séjour en vous. Si la paix n'est point en vous , il n'y aura point de festin , mais seulement la discorde. Or, la vraie paix établit son règne là où rien ne lui fait obstacle, et ainsi les pacifiques sont bienheureux, qui compriment les mouvements de leur coeur et les soumettent à leur raison. Mais il nous faut remarquer que saint Bernard distingue dans la paix un triple degré. Il y a , dit-il , un homme pacifique qui rend le bien pour le bien et s'efforce de ne nuire à personne autant qu'il est en lui. Celui-là n'est qu'un petit enfant qui se scandalise facilement, car en lui, comme dans un faible commençant, la loi de la chair s'oppose à la loi de l'esprit. Et dès lors comment garder la paix avec les autres quand on ne peut. la garder avec soi? car c'est avec nous-

 

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mêmes que notre paix doit commencer. Il y a, en second lieu, un homme pacifique qui sait souffrir, ne pas rendre le mal pour le mal et supporter ceux qui lui nuisent. Celui-là possède son âme dans la patience, selon la parole de l'Evangile, et une telle patience est la source et la gardienne de toutes les vertus. En effet, la vraie patience consiste à endurer avec un esprit égal les peines qui nous viennent des autres, et à ne se laisser entraîner à aucun ressentiment contre celui qui nous persécute. Ainsi , lorsque nous amenons nos âmes à souffrir selon la raison, nous les possédons , et elles-mêmes sont en possession de nos corps. Il y a, en troisième lieu, un homme pacifique qui rend le bien pour le mal et est toujours empressé à venir en aide à son ennemi. Celui-là seul a la vraie paix et gagne beaucoup d'âmes à Jésus-Christ. C'est de cette paix que saint Augustin a dits : « La paix est la sérénité de l'âme, la tranquillité de l'esprit, la simplicité du coeur, le lien de l'amour, la compagne de la charité. C'est elle qui arrête les guerres , comprime les colères , apaise les discordes , réconcilie les ennemis et est pleine de douceur pour tous les hommes. Celui qui n'est point trouvé possesseur de cette paix est rejeté par le Père, déshérité par le Fils et devient étranger au Saint-Esprit. » La crainte du Seigneur la conduit à sa perfection, car, selon l'Ecclésiastique, la crainte du Seigneur est la couronne de la sagesse; elle donne la plénitude de la paix et les fruits du salut (2).

 

1 Serm. 167. — Eccl., 1.

 

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Enfin, la joie qui pénètre et nourrit les membres de ce festin sacré de l'Esprit-Saint, est engendrée par la justice et la paix. En effet, saint Bernard nous dit : « Gardez-vous de mépriser la justice que Dieu

veut trouver en vous, et la paix que votre prochain a droit d'attendre de vous, car c'est d'elles que vient la joie de l'esprit ; non pas la joie du siècle, non pas la joie dont le ternie est le deuil et l'amertume, mais la joie qui change en elle toute tristesse. Personne ne vous ravira une telle joie, et vous la conserverez jusqu'au jour ois vous entrerez dans la joie de votre Seigneur. Elle est vraiment la joie réelle et unique, cette joie qui ne vient point de la créature, mais est produite par le Créateur , cette joie dont la possession ne peut vous être enlevée. En sa présence , toute allégresse n'est que chagrin , toute suavité n'est que douleur, toute douceur amertume, toute beauté un objet repoussant, et tonte délectation une source de peine. »

Or, ce festin délicieux , l'Esprit-Saint le commence peu à peu en nous dans la crainte du Seigneur; ensuite il le continue en y ajoutant de plus en plus , et enfin il le consomme dans l'éternelle béatitude où l'âme participe au bonheur de son Dieu. Un tel festin , disons-nous , célébré dans le royaume de Dieu et de l'âme, a des commencements faibles. C'est en effet ce qui est dit dans le verset de l'Ecclésiastique : « La crainte du Seigneur est le principe de la sagesse; elle est la source de la gloire, de

 

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l'honneur et de la joie; elle est une couronne d'allégresse (1). Voilà quatre mets d'une douceur ineffable offerts en ce festin. Mais la crainte du Seigneur commence d'abord par préparer, au moyen de la sagesse, le goût de l'âme à la savourer; car, dit saint Bernard (2), c'est justement que la crainte du Seigneur est appelée le principe de la sagesse, puisque Dieu ne commence à faire goûter sa douceur à l'âme que lorsqu'elle est pénétrée de sa crainte. En effet, c'est lorsque cette crainte a purifié le palais de notre coeur de l'amertume du péché que les bienfaits du ciel nous offrent surtout des délices abondantes. Alors la gloire intérieure d'une renommée exempte de taches se fait sentir profondément à l'âme , et l'honneur extérieur d'une semblable renommée la réjouit vivement. De même la joie des consolations éprouvées par l'homme intérieur répare ses forces , et l'allégresse de l'homme extérieur la pénètre et la remplit de félicité.

En second lieu, ce festin de l'âme persévère délicieusement, et sans jamais s'interrompre , dans la crainte du Seigneur. En effet , le Sage a dit : La crainte du Seigneur réjouira le coeur du juste; elle lui donnera la joie, l'allégresse et une longue vie (3), ou autrement la vie éternelle, car cette crainte s'étend dans tous les siècles des siècles. C'est ainsi que se continue ce bonheur dont il est donné à l'homme intérieur et à l'homme extérieur de faire l'expérience.

En troisième lieu, ce festin délectable reçoit dans la crainte du Seigneur une consommation bienheureuse

 

1 Eccl., 1. — 2 Serm. 23, in Cant. — 3 Eccl., 1.

 

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quant à la vie intérieure et à la vie extérieure. Ainsi le Sage nous dit encore : Celui qui craint le Seigneur se trouvera heureux à sa fin, c'est-à-dire quand l'homme sera parfait et consommé, et il sera béni au jour de sa mort, parce que sa vie extérieure se terminera au milieu des bénédictions. C'est ainsi, dit le Psalmiste, que sera béni celui qui craint le Seigneur (1).

Cassien, parlant de cette sainte crainte, nous dit (2) : « Le commencement de notre salut et de notre sagesse, selon les Ecritures, c'est la crainte du Seigneur. En effet, c'est de cette crainte que naît une componction salutaire. Cette componction du coeur produit le renoncement ou le mépris des biens terrestres; le renoncement engendre l'humilité; l'humilité , la mortification des plaisirs sensuels ; la mortification entraîne la ruine et la destruction de tous les vices; le retranchement des vices fait germer et croître les vertus; dans cet accroissement le coeur trouve la pureté , et par la pureté il arrive à posséder la perfection de la charité apostolique. Tel est le sentiment du bienheureux Antoine. » — « Craignez donc le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints, car rien ne saurait manquer à ceux qui ont une semblable

crainte (3). »

 

1 Eccl., 1. — Ps. 127. — 2 Instit. Monach., l. 4 , c. 43. — 3 Ps. 33.

 

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LIVRE III. DU DON DE PIÉTÉ.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le don de piété. Comment le distingue-t-on de la piété naturelle et de la piété acquise.

 

Nous avons , en second lieu , à parler du don de piété , qui suit immédiatement le don de crainte dans l'ordre que nous avons adopté pour nous élever. C'est ce que nous montre saint Anselme dans ce passage (1) : « Au-dessus de ce don de la crainte du Seigneur , l'Esprit-Saint place la piété lorsqu'il inspire à l'âme saisie d'une telle crainte une vive compassion pour elle-même, et lui fait méditer avec amour combien profonde serait sa misère si elle était séparée de Dieu , précipitée dans les enfers et en proie aux tortures du démon. » Ainsi le don de piété succède naturellement au don de crainte. Saint Augustin nous dit de même : « Offrez à Dieu un coeur contrit et humilié, afin qu'il s'embrase des sentiments de la piété , qu'il ne résiste plus à la volonté divine, mais soumette par l'obéissance. »

 

1 De similit., c. 130

 

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Tel est , du reste, l'ordre adopté par un grand nombre de docteurs , ainsi que nous l'avons vu plus haut.

Nous avons trois points à considérer touchant ce don : d'abord , qu'est-ce que le don de piété, et comment le distingue-t-on de la piété naturelle et de la piété acquise; ensuite, comment le don de piété donne-t-il naissance à un jour spirituel; comment le fait-il croître et le conduit-il à sa consommation ; enfin , comment le don de piété prépare-t-il un festin à nos âmes. Examinons donc ce que l'on entend par le don de piété.

« La piété, dit Hugues (1), découle de la douceur d'une âme pleine de bénignité. C'est une tendresse surnaturelle , aimable à tous les hommes et empressée à les secourir; une dévotion vive et amoureuse pour tout ce qui tient au culte de Dieu. » Nous voyons, par ces paroles, qu'un tel don est un doux rayon répandu en nous par le Soleil de toute piété , rayon destiné à éclairer notre âme au-dedans d'elle-même. En effet, elle reçoit ce rayon lumineux, et ses forces se rétablissent ; aux sources de la douceur elle devient habile à s'élever vers Dieu afin de lui rendre ses hommages comme à un père , et elle apprend à s'incliner pieusement vers ses frères pour soulager leurs misères. Mais comme les sentiments de piété qui nous portent vers un objet sont nombreux , comme il y a une piété naturelle, une piété acquise, une piété divinement infuse , il est nécessaire de parler de chacune d'elles en particulier,

 

1 De claustr. anim.

 

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Nous disons donc d'abord que la piété innée est une affection qui nous incline vers une chose : tel est l'amour des parents pour leurs enfants, et réciproquement; tel l'amour que nous avons pour notre patrie, etc. Ce sentiment est naturel, et on le trouve aussi bien chez les animaux que chez l'homme. Ainsi nous lisons dans saint Isidore et un autre auteur : Les cigognes ont une tendresse vraiment admirable ; autant elles ont employé de temps à élever leurs petits, autant de temps leurs petits s'appliquent à nourrir leur vieillesse. On dit la même chose des corbeaux. Bien qu'un tel sentiment ait Dieu pour principe , comme auteur de la nature, il n'est cependant pas un don de l'Esprit-Saint, car la piété qui mérite un tel nom est reçue de Dieu par inspiration.

Il y a ensuite une piété acquise dont saint Grégoire a dit (1) : « Plusieurs ignorent que les entrailles de leur piété désirent s'ouvrir même en faveur des inconnus , et croient faire assez en la répandant sur ceux à qui ils sont liés par des rapports assidus. Chez de tels hommes, c'est plutôt l'amitié que la nature qui agit; car, en venant au secours de certains de leurs frères, ce n'est point parce qu'ils sont hommes, mais parce qu'ils leur sont connus qu'ils aiment à les soulager. » Or, une telle piété n'est pas non plus un don de l'Esprit-Saint, mais une vertu formée par un commerce d'amitié, et dont les effets ne vont point jusqu'aux étrangers et à nos ennemis. La piété ,

 

1 Mor., l. 21, c. 14.

 

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au contraire, qui est un don de l'Esprit, est donnée par Dieu et embrasse nos ennemis eux-mêmes. Ainsi il est dit dans saint Matthieu : Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux qui vous haïssent (1).

Il y a enfin une piété répandue en nos âmes par la source même de toute piété. C'est celle dont saint Bernard a dit : O piété pleine de clémence, qui ne cesse jamais de répandre ses bienfaits non-seulement sur ceux en qui elle ne voit aucun mérite, mais encore sur ceux qui lui offrent tout le contraire ! C'est de cette piété et de son utilité que saint Ambroise a écrit (2) : « La piété est agréable à Dieu; elle nous concilie le Seigneur et nous conserve en l'union de nos proches et de nos amis. En elle se trouve le culte de Dieu , la récompense des parents, l'héritage des enfants. Elle est , dis-je, le tribunal des justes, le port des indigents, le refuge des malheureux, le pardon des pécheurs. » C'est là la piété parfaite qui sait venir en aide au malheur avant d’y être entraînée par des prières. Elle est un don de l'Esprit-Saint, parce que , selon l'Apôtre, elle est utile à tout; et c'est à elle que les biens de la vie présente et de la vie future ont été promis (3).

La somme et la consommation de toute discipline résident en la piété et la miséricorde. La piété embrasse plus particulièrement les besoins de l'âme, ce qui fait dire à la Glose sur les paroles dont nous venons de parler : Exercez-vous à conserver la foi dans sa pureté et la vérité dans toute sa rectitude ;

 

1 Mat., 5. — 2 In ps. 118. — I ad Timot.

 

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c’est là la piété proprement dite. La miséricorde, qui est l'acte second de la piété, s'adresse aux besoins de l'âme et à ceux du corps. Nous lisons dans saint Augustin (1). Celui qui veille à conserver sans tache la réputation des serviteurs de Dieu , exerce une miséricorde beaucoup plus grande envers l'âme des faibles que celui dont la sollicitude pour les souffrances corporelles de ses frères s'applique à donner du pain à ceux qui ont faim. Or, les oeuvres de miséricorde sont au nombre de quatorze : sept corporelles et sept spirituelles. Les oeuvres corporelles sont : visiter les malades, donner à boire à ceux qui ont soif, à manger à ceux qui ont faim , racheter les captifs, vêtir les nus, offrir l'hospitalité aux voyageurs et ensevelir les morts. Les six premières de ces oeuvres sont marquées dans l'Evangile, et la septième dans le livre de Tobie. Les oeuvres de la miséricorde spirituelle sont : pardonner les offenses , reprendre les pécheurs, instruire les ignorants, soutenir les faibles, consoler les affligés, prier pour le salut du prochain et supporter les injures, de telle sorte que celui qui nous les adresse revienne à des sentiments de douceur. Ainsi l'on comprend maintenant ce que c'est que la piété.

 

1 De oper. mon., c. 22.

 

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CHAPITRE II. Comment le don de piété fait naître en notre âme un jour spirituel; comment il le fait croître et le conduit à sa perfection.

 

Il nous faut voir, en second lieu, comment le don de piété fait naître en notre âme un jour spirituel , comment il le fait croître et le conduit à sa consommation.

Saint Grégoire nous dit (1) : Le jour de chacun des dons de l'Esprit-Saint est la lumière qu'il répand, car ces dons sont eux-mêmes autant de flambeaux lumineux. En effet , avec eux on reçoit celui qui est le Soleil de toute splendeur et de toute ardeur, Or, comme le soleil matériel répand sur la terre un jour matériel durant lequel les corps doivent se livrer aux oeuvres qui leur sont propres, pourquoi la présence du Soleil éternel, ou autrement de l'Esprit-Saint, ne produirait-elle pas , à plus forte raison, un jour spirituel à la lumière duquel l'esprit devrait accomplir ses oeuvres, les oeuvres de la piété comme celles des autres vertus? Tout ce que nous pouvons faire est mort sans la piété, considérée comme culte rendu à Dieu. Voilà pourquoi l'Apôtre écrit : Exercez-vous à la piété; car les exercices corporels servent à peu de chose, mais la piété est utile à tout. En effet,

 

1 Mor., l. 1, c. 16.

 

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dit Hugues, toute action extérieure est comme un corps , et la dévotion en est l'esprit; car par sa charité elle vivifie nos actions, comme l'âme vivifie notre corps. Aussi toute action faite sans dévotion est-elle une action morte. Tout ce qui est vivant est soumis à la mort assurément; la vie cependant est à l'abri de ses coups. Ainsi l'action que nous accomplissons passe avec le temps; mais la piété qui l'accompagne, bien qu'exercée dans le temps ne finit point avec lui , car les oeuvres des justes les suivent (1). Voilà comment, selon le sentiment de l'Apôtre, la piété est vraiment utile à tous, cette piété qui, découlant de la douceur d'une âme pleine de bénignité , est une tendresse surnaturelle, aimable à tous les hommes et empressée à les secourir.

Mais, de même que dans le jour naturel il y a trois parties distinctes : le matin, qui en est le commencement; le midi , qui eu est le point le plus élevé , et le soir, qui met fin à ses travaux, de même le jour spirituel produit par le don de piété a ses trois parties. Le matin , c'est le temps où la piété commence à éclairer celui en qui elle a choisi sa demeure ; le midi , c'est l'heure où elle l'embrase de ferveur pour le culte de Dieu; et le soir, le moment où elle l'incline avec tendresse vers le prochain. C'est alors que son travail arrive à son terme et que son repos commence.

Ainsi le don de piété, naissant du Soleil éternel , répand dans l'âme comme le matin d'un jour tout spirituel. En effet, il est dit dans l'Ecclésiastique :

 

1 Apoc., 14.

 

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Le Seigneur donnera la sagesse à ceux qui agissent pieusement (1). Or, la sagesse est la lumière inextinguible de la piété. Plus donc la piété agit avec courage , plus la lumière de la sagesse lui est communiquée avec abondance; et cette lumière rend son jour plus éclatant et le conduit jusqu'à sa perfection. De même les oeuvres d'iniquité affaiblissent dans l'âme le flambeau de la piété et produisent les ténèbres. C'est pourquoi il est écrit : Le sentier des justes est comme une lumière brillante qui s'avance et qui croît jusqu'au jour parfait. Mais la voie des méchants est pleine de ténèbres, et ils ne savent où ils tombent (2) . Le don de piété commence donc son jour lorsque , répandant en l'âme une lumière nouvelle, il l'incline à la compassion pour elle-même. L'Esprit-Saint , dit saint Anselme, inspire la piété à notre âme lorsqu'il la fait se compatir et se rappeler pieusement combien elle serait malheureuse si elle était séparée de Dieu. Eclairée par cette inspiration, l'âme dirige avec un désir plein de tendresse toutes ses opérations vers la source même de la piété et bannit de son sein toute iniquité. Alors le don de piété brille sans nuage en cette âme, comme la lumière de l'aurore au lever du soleil. Il s'avance rapidement par un accroissement successif vers son midi , vers l'heure où il exerce avec ferveur et perfection les actes du culte divin.

En second lieu , le don de piété conduit au milieu de sa course le jour spirituel qu'il a fait naître dans l'âme. En effet, selon saint Augustin, la piété renferme

 

1 Eccl., 43 . — 2 Prov., 4.

 

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le culte le plus excellent et le plus parfait, et ce culte est proprement celui qui convient à Dieu seul. Mais quel est ce culte? Le même saint nous répond : Nous honorons Dieu , et Dieu nous honore. Nous honorons Dieu en l'adorant et en l'invoquant comme notre fin suprême. Il nous honore en nous aimant comme l'ouvrier aime son champ. Nous sommes le champ cultivé par Dieu : car il ne cesse jamais d'extirper de nos coeurs, par sa parole, les semences perverses; d'ouvrir ces coeurs par le tranchant de ses discours , d'y jeter les précieuses semences de ses commandements et d'attendre qu'ils produisent des fruits de piété. Mais de quelle utilité est le fruit de la piété? Il est utile à tout.

Il nous faut remarquer qu'il y a un double culte de Dieu : le culte intérieur et le culte extérieur. Le culte intérieur est celui par lequel nous nous offrons à Dieu connue au principe de notre vie , comme à la fin de notre félicité, et cela autant qu'il est en nous et selon l'étendue des biens que nous avons reçus de lui. La droite raison nous élit que nous devons agir ainsi, et la nature nous porte à le faire. En effet , la droite raison nous démontre que l'être inférieur doit être soumis à l'être supérieur dont il dépend , et qu'il a besoin de sentir l'action de celui dont l'éloignement est pour lui si dommageable. Or, c'est en lui rendant ses hommages comme à son Maître qu'il atteint ce but. La nature nous porte également à agir de la sorte, car ses désirs ne sauraient cire pleinement satisfaits que dans l'être qui est au-dessus de nous

 

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« Seigneur, dit saint Augustin, notre coeur est dans l'inquiétude tant qu'il ne se repose point en vous (1). » La raison en est que le Seigneur est la demeure naturelle de nos coeurs.

Le culte extérieur consiste dans les oblations, les sacrifices, les adorations et autres pratiques semblables par lesquelles nous manifestons au-dehors le culte intérieur dû à Dieu seul. Ce culte, nous dit encore saint Augustin, ne doit être rendu qu'à Dieu, car nous voyons qu'en tout royaume le chef suprême reçoit des honneurs particuliers, et quiconque en adresserait de semblables à un autre qu'au souverain se rendrait coupable du crime de lèse-majesté. Aussi la loi de Dieu a-t-elle statué la peine de mort contre ceux qui rendraient les honneurs divins à d'autres qu'à Dieu. « Quiconque, y est-il dit, sacrifiera à d'autres dieux qu'au seul Seigneur véritable, sera puni de mort (2). »

Nous devons savoir cependant qu'il y a un culte qu'il est en notre pouvoir de rendre sans péché à certaines créatures : tel est le culte qui s'adresse aux reliques des saints, à la croix et aux images de Jésus-Christ, etc. Aussi saint Jean Damascène, parlant de ce culte des images, nous dit que dans l'ancienne Loi il n'était point en usage, parce que le Dieu invisible , spirituel et immense ne s'était point encore revêtu de notre chair. Mais , depuis l'incarnation du Seigneur, il a été convenable de mettre en honneur des mages afin de nous rappeler par elles les actes de

 

1 Conf., l. I, c. 1. — 2 Exod., 23.

 

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Jésus-Christ et des Martyrs et d'offrir aux ignorants, par la peinture , comme en autant de livres à leur portée , le récit des triomphes du Sauveur et la vie de ses saints (1). » Et pour affermir ce qu'il avance , le même écrivain cite l'exemple du Seigneur lui-même : Abgare, roi d'Edesse, lui ayant envoyé un peintre pour qu'il lui rapportât son portrait, celui-ci ne put remplir le but de son voyage à cause de la splendeur éclatante qui brillait sur la face de Jésus. Mais le Seigneur, prenant un voile et le plaçant sur son visage, y imprima son image d'une manière admirable et le fit remettre au roi afin de répondre à ses désirs. » Nous devons donc rendre aux reliques et aux images l'honneur qui leur est dû ; mais le culte de Latrie ne convient qu'à Dieu seul. Or, quand la piété, qui adresse ses hommages à Dieu, porte notre âme à honorer le Seigneur comme le principe de notre vie et le terme de notre béatitude, tant par des sentiments intérieurs que par des actes extérieurs, cette âme devient brillante comme la lumière du jour à son midi , et son éclat n'est affaibli par aucun nuage.

Enfin le don de piété consomme ce jour spirituel et met un ternie à ses travaux quand il incline notre coeur à compatir miséricordieusement au prochain. Ce jour, dit saint Grégoire (2), est différent de celui qui a pour principe la crainte et dont nous avons parlé, et sa consommation s'accomplit par la miséricorde. Comme le don de piété a commencé à répandre

 

1 De fid. orth., l. 4, c. 12. — 2 Mor., l. 1, c, 16.

 

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ses lumières dans l'homme en le portant à une compassion véritable pour lui-même, et qu'ensuite il a dirigé sur son coeur les feux ardents du midi en l'éclairant et en l'embrasant d'ardeur pour tout ce qui tient au culte divin, de même il termine ce jour spirituel en faisant briller sur le soir la douce lumière qui l'incline avec tendresse et miséricorde vers le prochain. Car saint Jean a dit : Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et rien ne lui est un sujet de chute et de scandale (1). Cependant cette lumière est appelée lumière du soir par comparaison avec celle du midi. Aussi l'abbé de Lincoln nomme-t-il également lumière du soir la connaissance de Dieu que nous puisons dans les créatures. Le flambeau de la piété qui nous dirige vers le culte divin semble donc plus pur et meilleur que celui qui nous conduit à nous occuper de nos frères. C'est pourquoi saint Bernard nous dit : « Tendre à autre chose qu'au Seigneur, même en vue du Seigneur, ce n'est plus le repos de Marie, mais le travail de Marthe dont la sollicitude se trouble pour beaucoup de choses, alors qu'une seule est nécessaire. Aussi l'âme se couvre-t-elle au milieu de ces actes terrestres, au moins légèrement, de la poussière du monde. » Le don de piété a donc un jour qui lui est propre, avec son lever, son midi et son coucher ; et, comme il est dit dans la Genèse , le second jour est donc composé du soir et du matin (2).

 

1 I Joan. — 2 Gen., 1.

 

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CHAPITRE III. Comment le don de piété prépare un banquet à notre âme.

 

Nous allons examiner maintenant comment , dans le royaume de Dieu et de l'âme, le don de piété prépare à cette âme et à toutes ses puissances un banquet spirituel. La piété, dit saint Grégoire, a son festin au jour qui lui est propre , et elle l'offre à notre âme, car elle remplit les entrailles de notre coeur des oeuvres de la miséricorde. Les bonnes oeuvres sont la nourriture de l'âme, et manger n'est rien autre chose pour elle que de se rassasier d’ouvres semblables. Le don de piété commence donc, avec une prudence souveraine, par éloigner de son festin l'impiété et tout ce qui s'y rattache, car elle souille tous les mets dont il lui est donné d'approcher et les rend insipides. La justice elle-même, dit saint Augustin , la justice qui est une vertu spéciale et un mets délicieux de l'âme pieuse, n'est plus que cruauté sans la piété. Mais la cruauté est étrangère à toute douceur, elle n'offre que l'amertume de l'impiété. Ainsi les aliments destinés à nourrir notre âme , loin d’être préparés comme il convient par le feu de la charité, conservent sous le souffle de l'impiété toute leur crudité et ce qu'ils ont de repoussant. C'est pourquoi Sénèque nous dit : Considérez la cruauté

 

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avec sa mère la colère et toute sa suite. C'est là l'ennemie suprême de la nature humaine. La piété, au contraire, en est l'amie; elle est l'assaisonnement plein de douceur des actions de l'homme. Aussi a-t-elle été signifiée par l'huile. Le don de piété chasse donc d'abord entièrement de son festin toute impiété.

En second lieu, ce don ne se borne pas à inviter à ce festin toutes les puissances de l'âme comme étant les habitants de son royaume ; il y appelle encore ceux du dehors, ceux qui sont en proie à la peine. Venez à moi, leur dit-il, vous tous qui êtes fatigués et chargés péniblement, et je vous soulagerai (1). Semblable à une tendre mère, la piété incline doucement toutes ses puissances et ses vertus vers les actes et les offices qui leur sont propres ; elle établit entre eux un accord parfait; elle invite ardemment à l'union des coeurs et à une amitié mutuelle , et elle porte par-dessus tout au culte de Dieu, comme au premier de nos devoirs. « La piété, nous dit Hugues (2), invite celui qui est plongé dans le désespoir; la charité l'entraîne malgré lui, la miséricorde pacifie sa colère, la douce joie lui rend le calme, l'affabilité lui donne la confiance , la confiance ouvre ses secrets, cette ouverture engendre l'amitié, la concorde la conserve, et l'humilité le conduit aux pieds de son Dieu. » C'est ainsi que la piété réunit entre eux les divers membres qui prennent part à son festin , qu'elle les incline vers ceux du dehors et qu'elle les approche de Dieu en les portant à l'honorer

 

1 Mat., 11. — De claust. anim., l. 3, c. 5.

 

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par des hommages pleins d'humilité et une obéissance courageuse; car l'humilité seule rend à Dieu un culte parfait. Mais cette famille renferme encore d'autres membres : les uns servent au choeur, en chantant humblement les cantiques sacrés ; d'autres au réfectoire , en se consacrant avec amour aux besoins de la communauté; d'autres au dortoir, en appelant les douceurs du sommeil par le repos de la contemplation; d'autres à la cuisine, en consommant au feu de la charité leurs bonnes oeuvres comme autant d'aliments délicieux; d'autres à l'infirmerie, en soulageant avec tendresse les malades; d'autres dans l'assemblée des frères, en reprenant avec miséricorde et compassion. Ainsi la piété nourrit par sa douceur et remplit de consolation tous ceux qu'elle emploie à son service; et l'on peut dire la même chose de la famille entière de l'âme, autrement la piété ne serait pas utile à tout.

En troisième lieu, le don de piété répare de diverses manières les forces de tous les membres de ce festin qu'il a préparé dans le royaume de Dieu et de l'âme, dans ce royaume placé au-dedans de nous, selon la parole du Seigneur, en leur offrant les mets spirituels les plus variés. Mais il nous faut remarquer d'abord que la piété s'entend principalement du culte dû à Dieu. La raison en est que, l'homme pouvant devenir redevable à un autre de diverses manières, ou à cause de son excellence, ou à cause des bienfaits qu'il en a reçus, et l'étant à Dieu de ces deux manières, Dieu doit tenir la première place et le rang suprême dans ses

 

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hommages , car il est le plus excellent des êtres et en même temps le principe de notre vie et de nos actions. C'est lui qui nous conserve, nous gouverne et nous rend heureux. La piété est donc une tendre reconnaissance de notre Auteur suprême, un vif amour pour lui, un culte fidèle à sa toute-puissance, par la foi, l'espérance et la charité, car on honore Dieu, dit saint Augustin, lorsqu'on se porte à lui par ces trois vertus (1). Le don de piété nous y incline et nous rend aptes à le faire. Il offre en cela et présente à notre âme les mets les plus variés et les plus doux , car nous trouvons d'abord dans la foi autant d'aliments délicieux et de pâturages verdoyants qu'elle renferme de vertus suaves et de vérités admirables. C'est ce qui fait dire à saint Bernard (2) : « Les vrais adorateurs sont jugés dignes par la grandeur de leur foi d'entrer dans toute la plénitude des merveilles infinies de Dieu , et il n'est aucun lieu caché dans les trésors de la sagesse céleste, dont le Seigneur, le Dieu de toute science, juge devoir refuser l'entrée à ceux qui désirent si vivement la vérité et ignorent la vanité. Car une grande foi mérite une grande récompense. L'Epoux glorieux vient donc au-devant de ces esprits sublimes; il leur envoie sa lumière et sa vérité; il les amène et les conduit sur sa montagne sainte et dans ses tabernacles. C'est là qu'ils verront dans l'éclat de sa gloire le Roi qui marchera devant eux pour les introduire aux lieux les plus enivrants du désert, au milieu des fleurs des roses,

 

1 Enchirid., c. 5. — 2 In Cant. 32.

 

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des lis de la vallée, des beautés de ses jardins, des ruisseaux de ses fontaines, des délices de ses celliers, des parfums de ses aromates et enfin dans le secret de sa demeure où tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés dans le sein de l'Epoux. Tels sont les pâturages de vie destinés à sustenter les âmes fidèles. Bienheureux l'homme dont le désir s'est rassasié au milieu de tels biens. »

Or, ces pâturages, la très-douce foi les montre à notre âme; car qu'y a-t-il d'impossible à la foi? Elle atteint les lieux inaccessibles, elle découvre les choses inconnues , elle embrasse l'immensité , elle saisit ce qui est le plus loin de nous. Non, il n'y a point de richesses plus grandes, de trésors, d'honneurs, de biens plus précieux que la foi catholique, qui donne le salut aux pécheurs, la lumière aux aveugles, la vie aux morts.

En second lieu , la piété dans le culte divin introduit à ce céleste banquet en se servant de l'espérance, non comme passion, mais comme vertu théologale; et, par elle, elle offre les mets les plus variés et les plus suaves. En effet, l'objet propre de l'espérance , c'est la béatitude éternelle, cette béatitude qui est un état parfait par la réunion de tous les biens. Mais désirer l'éternelle béatitude , c'est s'approcher de Dieu , puisqu'elle n'est autre que lui-même. Et celui qui espère est réellement plus proche de lui que l'homme dont le coeur est étranger à de tels sentiments. Aussi arrive-t-il plus vite au Seigneur qu'il ne le ferait par la foi , celui qui , s'appuyant sur

 

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le secours d'en haut pour obtenir l'objet de ses voeux, s'écrie : Il m'est avantageux de m'attacher à Dieu et de placer mon espérance dans le Seigneur mon Dieu (1). Selon saint Augustin, il y a une jouissance d'espérance et en dehors de la réalité; ce qui nous montre que cette vertu atteint Dieu plus immédiatement que la foi et s'en approche de plus près. Or, plus l'âme s'approche ainsi du Seigneur, plus elle goûte les émanations suaves de ses aromates. Car, nous dit saint Bernard (2), Dieu est assurément plein de tendresse pour tous les hommes; mais il l'est surtout pour ceux qui sont attachés à son service; et plus on s'approche intimement de lui par les mérites d'une vie sainte et la pureté du cœur, plus aussi, je le crois, on participe aux douceurs enivrantes de ses nouveaux parfums et de son onction ineffable. Mais l'intelligence est impuissante à comprendre ces merveilles si elle n'en a fait l'expérience. » Et après avoir montré que les parfums divers d'une pieuse espérance en sont les différentes vertus , le même saint ajoute : « Vous voyez que plusieurs ont été attirés à la pénitence par l'espoir du pardon , ou plutôt , Seigneur Jésus, la mansuétude qui brille en vous nous fait courir après l'odeur de ces mêmes parfums, lorsque nous voyons que vous n'avez point de mépris pour le pauvre, d'aversion pour le pécheur, de dédain pour l'aveu du larron, les larmes de la pécheresse, la supplication de la Chananéenne, la honte de la femme adultère, les cris du publicain, pour le disciple qui vous méconnaît,

 

1 Ps. 72 — 2 Serm. 2, in Cant.

 

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pour le persécuteur de vos enfants, pour vos propres bourreaux. C'est à l'odeur enivrante de tels parfums qu'il nous faut courir jusqu'à ce que nous soyons régénérés par une espérance vraiment vivifiante. » Une pareille espérance est pleine d'immortalité , car elle élève l'âme vers les biens éternels et la rend insensible aux maux qui lui viennent du dehors.

En troisième lieu , la piété qui s'exerce par la charité fait goûter aux membres de ce banquet spirituel les mets délicieux choisis par la foi et préparés par l'espérance. La raison en est que la charité atteint Dieu d'une manière plus parfaite que ces deux autres vertus. L'esprit, sans doute, s'en approche d'une certaine manière par l'espérance marchant au flambeau de la foi, ou autrement en le voyant en énigme; mais il n'y a de possession parfaite que lorsque Dieu, présent de la sorte à notre âme, est pour elle à la fois l'objet de son espérance et de son amour. L'espérance suppose la foi, car, pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il existe (1); et ainsi elle arrive plus près de lui que la foi. Cependant elle ne jouit point parfaitement de sa présence parfaite tant qu'il n'est point possédé par l'amour et les embrassements ; ce qui est dû aux puissances de notre volonté, à qui convient proprement une pareille possession. Car le désir qui nous fait soupirer après la connaissance d'un objet, dit saint Augustin , se change en l'amour de ce même objet lorsque notre âme le possède et l'embrasse comme quelque chose qui lui

 

1 Hebr., 11.

 

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est propre, et qu'elle se l'unit intimement. Plusieurs connaissent Dieu et ne le possèdent pas pour cela (1). » La connaissance diffère donc de la possession. C'est en effet une chose bien différente de connaître un mets ou de s'en nourrir. La jouissance ne consiste pas dans la connaissance, mais dans l'amour. « L'amour, dit Hugues, est pénétrant; il laisse tout ce qui s'offre à lui et s'avance jusqu'à ce qu'il soit arrivé à son Bien-Aimé, jusqu'à ce qu'il soit en lui; il n'a point de repos qu'il ne le possède et ne puisse s'écrier (2) : Je l'ai en mon pouvoir et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie introduit jusque dans le secret de mon âme, où j'ai faim et soif de lui. » — « Qui donc, ajoute saint Bernard, ne vous retiendra pas, ô Seigneur, vous qui affermissez par l'espérance celui qui ne se sépare point de vous, vous qui l'ornez de l'éclat de la perfection, le dirigez par la persévérance et lui faites atteindre le but par la vue des récompenses. Pour moi , je ne vous laisserai point que vous ne m'ayez béni , ou plutôt je ne me séparerai jamais de vous , car vous ne bénissez que ceux qui vous demeurent unis. » Ainsi, l'on ne possède Dieu qu'en lui rendant un culte de charité , car Dieu est charité, et celui qui demeure en la charité demeure en Dieu et Dieu en lui; et celui en qui le Seigneur a établi son séjour se désaltère aux douces eaux de la charité. En effet , l'amour ou la charité est. la douceur d'une suavité toute intérieure, et plus l'on aime ardemment ,

 

1 De Trinit., l. 9, c. 12. — 2 Cant., 5.

 

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plus cette douceur se fait sentir. C'est donc dans la charité que l'on puise la nourriture la plus délicieuse. Ce sentiment d'amour purifie d'abord de toute souillure les membres de ce festin spirituel ; il les orne de vertus, les abreuve de douceur, les enivre de charité, les illumine de clarté et les fait tressaillir d'allégresse. L'amour, nous dit Raban, est, dans la méditation, un feu qui purifie l'âme des taches de tous les vices; dans l'oraison, une lumière qui brille des rayons les plus éclatants; dans l'action de grâces, un miel qui remplit du doux amour des bienfaits célestes; dans la contemplation, un vin qui enivre d'une tendresse toute de délices, et dans la béatitude, un soleil dont la splendeur répand la lumière et la paix ; c'est la vie qui comble l'âme d'une joie ineffable et la plonge dans une jubilation sans fin. Ce culte inspiré par la charité établit et affermit la foi et l'espérance; il consomme et conduit à sa perfection le festin spirituel. Aussi Cassiodore a-t-il dit : La charité est la mort du péché, la force des combattants, la palme des vainqueurs, l'union des coeurs, le lien qui conserve l'assemblée des élus. La foi en est le principe, l'espérance y conduit, la pratique fervente des bonnes oeuvres l'entretient. Que le Dieu béni dans tous les siècles daigne nous faire arriver à un semblable festin.

 

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LIVRE IV. DU DON DE SCIENCE.

CHAPITRE PREMIER. Quelle science est appelée un don de l'Esprit-Saint.

 

Nous avons maintenant à parler du don de science, qui suit immédiatement le don précédent, car toute science est nulle si elle ne réunit les avantages de la piété. « L'Esprit-Saint, dit saint Anselme, élève au-dessus de la piété le don de science lorsque l'âme, pénétrée de crainte et de compassion pour elle-même, recherche avec un soin attentif comment elle peut arriver au salut et que ce même Esprit lui en fait connaître les moyens. » Or, nous avons trois choses à examiner sur ce don : d'abord, quelle science on appelle un don de l'Esprit-Saint ; en deuxième lieu, comment un jour spirituel est produit en nous par un tel don ; en troisième lieu, comment ce don prépare un banquet à notre âme.

Sur le premier point, saint Bernard nous dit : « Il y a une science du siècle qui n'enivre point l'âme de charité, mais la remplit de curiosité, la laisse vide,

 

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l'enfle et ne l'édifie point, la surcharge et épuise ses forces. » Or, une telle science n'est pas un don de l'Esprit-Saint. Il est une autre science, dit saint Augustin (1), qui ne consiste point en la recherche des choses vaines ou de simple curiosité, mais dans les choses où la sainte foi, qui conduit à la vraie béatitude, prend naissance, se nourrit, se défend et s'affermit. » Une telle science est un don du Saint-Esprit, et ce don gratuit est une lumière surnaturelle du ciel. Ses actes consistent à juger, selon les règles de la loi éternelle, des choses à accomplir dont l'ordre n'est point déterminé par rapport à nous, et de la manière dont nous devons le faire lorsqu'il n'y a pas uniformité sur cela. Ainsi , par le don de science, l'homme, jugeant des créatures selon la vérité, reconnaît que le bonheur réel n'est pas en elles. Mais, pour cela, il est éclairé d'une lumière d'en haut, ou autrement il s'appuie sur les principes de la foi, qui ne sont au reste que les points de notre croyance. Il appartient donc au don de science de déterminer les actions de l'homme à l'aide des articles de la foi, comme par autant de principes.

Mais il nous faut remarquer que le don de science est principalement spéculatif , en ce qu'il nous fait connaître ce que nous devons tenir comme de foi. Ensuite il s'étend jusqu'à l'action; car, par la connaissance de la vérité et des choses qui en sont la conséquence, il nous dirige dans ce que nous avons à faire. Ceux-là possèdent douce le don de science, qui,

 

1 De Trinit., l. 14, c. 1.

 

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par l'infusion de la grâce en eux, portent un jugement si assuré des choses de la foi, que leurs pas ne s'éloignent jamais des droits sentiers de la justice. C'est là la science du salut, dont il est dit : « Le Seigneur a conduit le juste par des voies droites, et il lui a donné la science des saints (1). Ainsi nous pouvons appeler le don de science une habitude infuse par laquelle l'homme juge avec certitude de ce qu'il doit croire et de ce qu'il doit faire.

Disons donc avec saint Jérôme : « Apprenons durant cette vie des choses dont la connaissance nous accompagnera dans les cieux (2).» Il serait bien indigne de nous, en vérité, de nous fatiguer à la poursuite de la science et des vertus si la mort devait nous en séparer. Aussi est-ce l'Écriture sacrée qui est pour nous le sanctuaire du royaume céleste. Seulement après notre mort , ce qu'elle renferme d'imparfait s'évanouira.

 

CHAPITRE II. Comment le don de science fait naître en nous un jour spirituel.

 

Voyons en deuxième lieu, comment , par le don de science, un jour nouveau prend naissance en notre âme.

Le don de science est une habitude lumineuse mise

 

1 Sap., 10. — 2 Epist., 10.

 

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en nous par l'Esprit-Saint, qui sonde toute profondeur et enseigne toute vertu ; cette habitude fait porter à notre âme un jugement droit et assuré sur les choses que nous devons croire et accomplir, ainsi que nous l'avons dit. Or, tout cela rie peut exister sans lumière et la lumière produit le jour. Il est donc évident que le don de science fait naître en nous un jour spirituel qui , selon ses divers degrés de clarté, a ses heures du matin, du midi et du soir. Le matin de ce jour a lieu lorsque ce don fait briller à nos regards la lumière des connaissances acquises par l'étude et l'enseignement; car ces connaissances, bien qu'elles soient des lumières véritables, sont cependant empreintes d'obscurités. « Il a été donné, dit Hugues (1), aux sages du monde et aux philosophes de découvrir pour notre avantage certaines vérités , alors que la science parfaite nous était réservée. Ainsi , ils ont trouvé cette vérité, que les enfants du Testament de vie ont dû recevoir : qu'il faut se soumettre à la vérité suprême. Pour eux le travail a été pénible et nous en recueillons les fruits. Ils n'ont point

connu les secrets de la sagesse, car ils ignoraient le sanctuaire des trésors divins , Jésus incarné; mais ils n'ont eu que les seules ressources de la nature, et conduits par un regard mal assuré, ils en ont tiré une lumière voilée et incertaine. Aussi sont-ils tombés dans l'erreur et se sont-ils évanouis dans leurs espérances lorsque leur pensée a voulu s'étendre au-delà de ce qu'il leur avait été donné

 

1 Lib. 3, in ang. Hier., c. 1.

 

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de connaître. » Leur science est assimilée à l'aurore, qui est le matin et le commencement du jour. L'aurore, en effet, est une lumière nouvelle encore mêlée de ténèbres , et les sciences humaines sont de même mélangées d'obscurités , tant que le don de science ne nous rend point capables de les apprécier justement et de les juger avec rectitude.

En deuxième lieu , le don de science s'étend à la lumière des saintes Ecritures et des vérités de la foi , et conduit par là à son midi le jour spirituel qu'il a fait naître en nous. La lumière du midi brille avec plus de clarté et échauffe plus ardemment que celle du matin; ainsi la lumière de l'Ecriture sacrée projette dans l'âme une lumière plus éclatante que la lumière des sciences terrestres et l'embrase plus fortement. « L'Ecriture, dit saint Grégoire (1), l'emporte sur toute science et sur tout enseignement humain. Elle annonce la vérité aux hommes et les appelle à la céleste patrie ; elle invite nos coeurs à passer des désirs de la terre à l'autour des biens infinis. Elle exerce les forts par des sentences plus obscures, et elle attire les simples par un langage sans apprêt. Elle n'est pas tellement fermée qu'on ne puisse en pénétrer les abords, ni tellement ouverte qu'elle puisse être considérée avec dédain. L'ennui dis-« paraît à mesure qu'on la pratique davantage, et on l'aime d'autant plus qu'on la médite avec plus de persévérance. Elle aide notre âme par l'humilité de ses expressions , et elle l'élève par la sublimité

 

1 Mor., l. 30, c. 1.

 

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de ses pensées. Elle va se proportionnant en quelque sorte à nos besoins, ainsi que le reconnaît tout lecteur assidu, et elle offre au savant des choses toujours nouvelles. Cependant, passant sous silence la gravité des choses contenues dans l'Écriture, je dis qu'elle l'emporte sur toute science et sur tout enseignement de l'homme, par le genre seul de son langage. » Ainsi le don de science, puisé dans les lumières de la sainte Ecriture, illumine notre âme et l'enflamme comme la lumière du midi, et nous pouvons lui appliquer cette parole d'Isaïe : Elle est brillante comme la clarté au milieu du jour (1) .

Ce don s'étend enfin à la science morale, embrasse les actes que nous devons accomplir et produit ainsi le soir de ce jour spirituel , le temps où arrive l'heure du repos, le terme du travail. Car, dit le Prophète, l'homme sort le matin pour se livrer à son ouvrage jusqu'au soir (2). Ainsi le don de science, après avoir donné à l'âme de juger droitement des choses à croire et à accomplir, la met dans le repos en l'établissant dans la vérité. Mais il diminue son travail et semble en marquer le terme lorsqu'il, l'a fait agir avec allégresse et lui montre pieusement le repos éternel comme fin de ses peines. C'est ce qui fait dire à saint Denis (3) : « La foi divine établit celui qui croit dans une position stable; elle le place dans la vérité, et l'y affermit en formant entre lui et elle une union immuable. Aussi, au rapport de l'Ecriture, rien ne séparera celui qui croit en la vérité d'une joie

 

1 Is. 18 — 2 Ps. 103. — 3 De div. nom., c. 7.

 

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basée sur la foi véritable., et il trouvera en elle la persévérance d'une union étroite et permanente… Les princes et les chefs de notre sagesse, les apôtres se réjouissent tous les jours dans la vérité; ils meurent pour elle en lui rendant témoignage par leurs paroles et leurs oeuvres. » Ainsi du soir et du matin se trouve formé le troisième jour.

 

CHAPITRE III. Comment le don de science prépare à notre âme un festin.

 

Nous allons examiner, en troisième lieu , comment le don de science prépare en son jour un festin à notre âme, et quels sont les mets divers dont un pareil festin se compose.

Saint Augustin nous dit : « De même que la science est la nourriture de l'âme, de même les vices sont pour elle la famine et la stérilité. » Or, cette famine produit en elle un jeûne que le don de science arrête. Ce don offre donc un festin à l'âme, en faisant cesser pour elle le jeûne de l'ignorance, selon saint Grégoire. Quoique cette âme soit incorruptible, l'ignorance et les vices lui font éprouver un jeûne véritable qui la plonge dans un affaiblissement profond, car elle ne reçoit intérieurement l'aliment d'aucune vérité, et ses besoins ne sont plus rassasiés au moyen des biens réels. En effet, nous ne pouvons aimer ce qui nous

 

1 De ver. rel. c. 51.

 

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est inconnu, ni en jouir davantage. Laissons donc de côté, s'écrie saint Augustin, et rejetons loin de nous toutes les folies ridicules des théâtres et des poètes, et employons-nous à l'étude et à la méditation des divines Ecritures. Nourrissons de cette viande et de ce breuvage notre esprit lassé et tourmenté par la faim et la soif d'une vaine curiosité, et s'efforçant inutilement de réparer ses forces et de satisfaire ses désirs par des fantômes frivoles , qui ne sont que l'ombre d'aliments véritables et qui ne sauraient jamais le rassasier. »

Ensuite le don de science provoque l'appétit en notre âme en faisant luire à ses yeux les vérités les plus douces. Or , la vérité est un pain réel ; elle nourrit l'âme sans diminuer pour cela ; et plus ce don en manifeste les douceurs avec abondance, plus il excite notre appétit spirituel. Car, plus on prend une semblable nourriture, plus le désir s'en fait sentir avec vivacité. D'ailleurs ce serait en vain que nous verrions s'accroître en nous l'effusion des divines lumières , si la flamme de la céleste charité n'y croissait en même temps ; car l'amour ou la charité est un aliment dont la douceur répare les forces de notre âme. C'est ce qui fait dire à saint Bernard : « La charité est une nourriture douce et suave; elle relève ceux que la fatigue abat; elle affermit les faibles; elle réjouit les affligés ; elle rend doux le joug de la vérité et léger son fardeau (1). » Et c'est assurément dans ce festin spirituel qu'il en est ainsi.

 

1 De 12 grad. hum.

 

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Enfin le don de science sustente de diverses manières les membres d'un tel banquet en leur offrant l'abondance délicieuse de mets variés qu'il leur montre cachés dans les secrets de la sainte théologie et qu'il leur fait goûter en les illuminant. Aussi saint Grégoire expliquant ces paroles de Job : « Vous serez enivré de délices dans le Tout-Puissant, » nous dit (1) : « Abonder de délices dans le Très-Haut , c'est se rassasier de son amour dans les festins de l'Ecriture sacrée. Nous puisons en ces festins autant de délices que nous y trouvons de sens divers utiles à notre avancement. Tantôt c'est la lettre elle-même qui nous sert de nourriture; tantôt sous ce voile l'allégorie vient réjouir notre âme jusqu'en ses profondeurs ; tantôt le sens mystique nous transporte aux lieux les plus élevés , et fait briller au milieu des ténèbres de la vie présente quelques-unes des clartés de l'éternité. »

Ces paroles indiquent que l'Ecriture nous offre une triple table où les âmes diligentes prennent, au moyen du don de science, une nourriture variée et pleine de douceur. La première table, c'est la lettre simple; la deuxième, le sens allégorique ; la troisième, le sens mystique. A la première table, les simples se nourrissent d'aliments grossiers; à la deuxième, les savants se rassasient de mets plus délicats; et à la troisième , les parfaits savourent les douceurs les plus exquises. A la première table, les simples trouvent l'affermissement de leur foi lorsqu'ils lisent les miracles de l'Ecriture, quand ils voient l'eau changée en vin,

 

1 Mor., l 16, c. 9.

 

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Lazare ressuscité, le lépreux guéri, l'aveugle ouvrant les yeux à la lumière, etc. ; car c'est vraiment lorsque la foi est affermie par des exemples que le commun des hommes reçoit une nourriture convenable. Voilà, dit un auteur, que nous sommes assis à la table de la sainte Ecriture. Des fruits exhalant une odeur ineffable sont devant nous ; car l'arbre du genre humain, dont la racine était notre premier père, est orné d'une multitude de rameaux qui s'élèvent vers le ciel et sont chargés de fruits. Ces fruits sont les exemples pleins de délices et de suavité, les oeuvres saintes et les prédications des Prophètes, dont les parfums enivrants réjouissent chaque jour l'Eglise, notre mère.

A la seconde table se nourrissent les esprits plus élevés, comme les docteurs, et les mets qui y sont servis sont plus recherchés et plus savoureux; car le vrai pain du ciel y est promis et donné , ce pain qui renferme en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût. La résurrection est promise à ceux qui le mangent; ils ont en lui l'espérance de la vie éternelle; la porte du ciel leur est ouverte; la table du festin de l'éternité se prépare pour eux ; ils se nourrissent en réalité du corps de Jésus-Christ et s'abreuvent aux eaux de sa divinité; car Jésus-Christ nous a donné en nourriture la chair dont il s'était revêtu, afin de nous inviter par là à goûter les douceurs de sa divinité. Or, tout cela fortifie l'âme et l'élève à une espérance pleine de vie; cette espérance la transporte dans l'éternité , et dès lors les peines qui peuvent l'atteindre du dehors

 

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lui sont étrangères. C'est là assurément pour l'âme un festin splendide.

La troisième table est dressée pour les hommes spirituels et plus avancés dans la perfection, et elle est chargée des mets les plus suaves et les plus délicieux. La raison en est , selon Hugues, que le sens mystique est une élévation de notre âme à la contemplation des biens célestes. L'allégorie la fait monter au-dessus des simples récits de la lettre; mais la contemplation lui fait traverser les voiles de l'allégorie. Or, cette élévation parfaite , cette contemplation pure répand en nos coeurs un bonheur ineffable et nous est une nourriture délicieuse. Ce qui fait dire à saint

Grégoire (1) : « La contemplation est vraiment aimable et admirable ; c'est une douceur qui ravit notre âme au-dessus d'elle-même, lui découvre les splendeurs célestes, lui montre combien les choses de la terre sont dignes de mépris, offre à ses regards les biens spirituels et lui dérobe ceux du corps, en sorte qu'elle peut s'écrier : Je dors, et

mon coeur veille (2). Elle dort, en effet, avec un coeur éveillé alors que , s'avançant de plus en plus par sa contemplation vers les choses intérieures, elle s'éloigne davantage des oeuvres inquiètes du dehors. Sans doute le Dieu tout-puissant ne lui apparaît pas encore dans tout l'éclat de sa gloire , mais certains rayons s'en échappent et arrivent

jusqu'à elle. Elle en est fortifiée, elle marche et elle arrive enfin à la vision parfaite. » Ainsi l'âme

 

1 In Ezech., hom. 14. — 2 Cant., 5.

 

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contemplative, soupirant après la vue sans nuage et la jouissance entière de son Bien-Aimé, et sentant ses forces augmentées, demande à être attirée de ces tables de la terre à la table glorieuse, au festin de la patrie céleste; elle s'écrie : O vous qui êtes le Bien-Aimé de mon âme, apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau, où vous vous reposez sur le midi (1).

Saint Bernard, expliquant ce passage, nous dit (2). Remarquez avec combien de charmes l'épouse distingue, dans l'expression de ses désirs, l'amour spirituel de l'amour de la chair, alors que, voulant, désigner son époux plutôt par la tendresse de son coeur que par le nom qui lui est propre, elle l'appelle le bien-aimé de son cime, indiquant ainsi que la chair est étrangère aux sentiments dont elle est animée. Elle lui dit : Faites-moi donc connaître où vous menez paître vos troupeaux, où vous reposez sur le midi. Quand me remplirez-vous de joie par la vue de votre visage? Je chercherai , Seigneur, à le contempler, car c'est lui qui est le midi véritable. »

Ce midi de la table mystique est plus brillant de lumière, plus embrasé de chaleur que tout ce qui a précédé. Il est plus brillant de lumière parce que le Père s'y manifeste d'une manière parfaite par son Verbe, dont la splendeur est infinie; il est plus embrasé de chaleur parce que l'amour substantiel du Père, cet amour dont la charité est sans bornes, s'y

 

1 Cant., 1. — 2 In Cant., serm. 33.

 

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livre sans réserve pour être notre bien , l'objet de nos jouissances et de nos embrassements. « Cependant, dit saint Bernard, quel que soit l'embrasement de ce midi , quelle que soit l'abondance de ses rayons durant tout le cours de cette vie mortelle (car il sera avec nous jusqu'à la consommation des siècles), sa clarté n'arrivera jamais à cette splendeur dont il brillera dans la patrie. C'est bien ici que se trouvent ses pâturages; mais il ne nous est pas donné de nous y rassasier, il n'est pas permis de s'y livrer entièrement au repos; il faut veiller à cause des dangers de la nuit. Ici la lumière n'a pas tout son éclat, le festin ne rassasie point d'une manière parfaite, et la demeure n'est pas exempte de périls. Apprenez-moi donc où vous menez paître vos troupeaux , où vous vous reposez au

vrai midi, à la splendeur sans nuage de votre lumière, à l'ardeur embrasée de votre charité infinie. O midi véritable, plénitude d'ardeur et de clarté, où le soleil s'arrête en sa course , où les ombres ont disparu, où l'eau boueuse de la terre s'est desséchée , où ses exhalaisons impures se sont

dissipées! O solstice éternel, où le jour n'ira plus en s'inclinant vers son terme ! O lumière éclatante du midi , douceurs du printemps , beauté de l'été, abondance de l'automne, repos et jouissance de l'hiver! faites-moi connaître ce lieu d'une si grande splendeur, ce lieu de paix et de plénitude, afin que je me rende digne de vous y contempler dans votre magnificence par un ravissement qui me fera

 

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goûter des douceurs plus abondantes et me plongera dans un repos plus à l'abri des dangers. » C'est là la table du vrai Salomon , dont la vue n'a plus laissé à la reine de Saba rien qui appartint à la terre et l'a absorbée tout entière dans l'esprit du Seigneur.

 

CHAPITRE IV. De la table de la divine Ecriture et des mets qui y sont servis.

 

(1) Hugues de Saint-Victor, nous parlant de la table ou de la science de la divine Ecriture, exprime les mêmes idées que nous, mais dans un langage différent et peut-être plus capable de plaire. De même, dit-il, que l'homme extérieur répare ses forces à des moments déterminés , en mangeant et en buvant dans un lieu destiné à cet usage , de même l'homme intérieur se nourrit, dans le cénacle de la sainte méditation , des mets des exemples divers qui lui sont offerts et apaise sa soif par le vin de la componction. Or, dans ce cénacle, trois tables sont dressées; ce sont les trois sens de la divine Ecriture : le sens littéral, le sens des choses cachées, le sens moral. La première table est pour les simples , la deuxième pour les docteurs , la troisième pour les uns et les autres. Sur la première figure une nourriture plus commune ; sur la deuxième des aliments plus recherchés; sur la troisième

 

1 De claust. anim. l. 3, c. 8.

 

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des mets plus suaves. La première nous offre le parfum des bons exemples, la deuxième l'amour des mystères, et la troisième la douceur des saintes moeurs. A la première Jésus-Christ rompt le pain ; à la deuxième il sert le vin , à la troisième il enseigne la vérité. Il nourrit par les miracles à la première, par les figures à la deuxième, par ses paroles à la troisième. La nourriture des miracles affermit la foi; l'accomplissement des figures fortifie l'espérance, et l'enseignement d'une vie sainte accroît la charité. En effet , la foule est véritablement nourrie lorsqu'elle voit les morts ressuscités, les lépreux guéris , les aveugles rendus à la lumière du jour. Mais la foi devient plus forte lorsque nous tenons pour assuré que Dieu est l'auteur de toutes ces merveilles. Lorsque nous croyons à la résurrection de Jésus-Christ , nous espérons aussi la nôtre. Et enfin lorsque le bon grain tombe des mains du semeur sur la terre à laquelle il est destiné, qu'arrive-t-il autre chose, sinon que l'amour de la parole sainte s'établit dans nos coeurs?

Il y a donc trois tables, et sur chacune d'elles des pains. Sur la première, Moïse offre, comme un aliment plus grossier, un pain arrosé d'huile (1), de l'huile de la dévotion ; mais à l'extérieur seulement , car la Loi n'a rien conduit à sa perfection. Cependant elle donnait un tel pain au peuple de Dieu, sortant de l'Egypte , afin de répandre en lui quelques-unes des douceurs de la piété et de soulager ses peines. A la

 

1 Lévit., 5.

 

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deuxième table (1), Ruth nous sert un pain trempé dans le vinaigre de la Passion du Seigneur, un pain qui confère la force de souffrir avec patience toutes les adversités de la vie. En effet, dit saint Augustin, si la Passion de notre Rédempteur est bien présente à notre pensée, il n'y aura point de peine que nous ne souffrions de grand coeur, car toutes nos souffrances ne nous paraîtront rien comparées à cette Passion. A la troisième table , Jésus-Christ nous donne un pain au-dessus de toute substance, son corps et son sang; et, par cet aliment de son humanité, il nous invite à nous nourrir de sa divinité afin que l'homme mange le pain des anges, un pain renfermant en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût, et par conséquent un pain propre par-dessus tout à réparer ses forces. C'est ce qui a fait dire à l'abbé de Verceil : « Il n'y a rien où notre âme trouve à se nourrir surabondamment comme dans le pain par excellence de l'Eucharistie. » Ainsi, à la première table, les fardeaux s'allègent afin de rendre plus facile la sortie de l'Egypte; à la deuxième, l'âme puise le courage nécessaire pour supporter patiemment les dangers du voyage; et à la troisième, on prend une nourriture qui est un préservatif contre la mort éternelle.

Une fois les pains placés sur ces tables , on y apporte les mets les plus variés. Les trois enfants offrent les légumes choisis par eux pour nourriture Paul , les plantes qui soutiennent sa faiblesse; Moïse ,

 

1 Ruth., 2.

 

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des mets de diverses sortes : le miel donné par la pierre, l'huile produite par les flancs du rocher, le beurre des troupeaux , le lait des brebis, la graisse des agneaux et des béliers des enfants de Basan , les chevreaux et la fleur du froment , et les flots du vin le plus pur. Après ces premiers mets arrivent les viandes d'espèces différentes : Abel présente un agneau, Abraham un bélier, Josué une génisse , Moïse des oiseaux, et le roi de l'Evangile des taureaux mis à mort, et par là sont figurés les Pères du testament nouveau. En effet plusieurs, après avoir été engraissés avec abondance par cette douceur intérieure, s'élèvent sur les ailes de la contemplation jusqu'aux hauteurs les plus sublimes. Ensuite viennent à leur tour les poissons. Les Apôtres les apportent de la mer, Tobie du fleuve , le Lévitique des étangs, car il est écrit : Vous mangerez de tout ce qui a des nageoires, tant dans la mer que dans les rivières et les étangs (1).

Sur quoi saint Grégoire dit : « Les poissons qui ont des nageoires ont coutume de s'élancer par-dessus les eaux , et marquent ceux qui s'élèvent par la contemplation au-dessus des choses passagères de la terre: d'autres cependant sont voués à la vie active ; ceux-là doivent être pris en nourriture et incorporés à l'Eglise, parce qu'ils sont purs. » Mais Hugues nous donne une autre explication : « Les poissons de la mer, dit-il , sont les hommes du siècle , car ils vivent au milieu des flots d'une mer immense; les poissons du fleuve sont les docteurs dont le zèle répand sans cesse la

 

1 Lév., 11.

 

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lumière sur les autres; les poissons de l'étang sont les religieux vivant dans la retraite et la paix, ou bien tous ceux qui ont été lavés dans les eaux du baptême: aussi doivent-ils être pris en nourriture et unis au corps de l'Eglise.

A ces mets le don de science joint en quantité égale des vins propres à désaltérer, car ce don étant répandu en nous par l'Esprit-Saint , fait briller à nos veux la connaissance des vérités de l'Ecriture, et après nous les avoir fait connaître , il nous les fait aimer. Or, la connaissance est une nourriture et l'amour un breuvage. La connaissance nourrit de plusieurs manières, car, dit saint Grégoire, nous trouvons dans les paroles des saints Livres autant de mets délicieux que nous y découvrons de sens utiles à notre avancement spirituel. Mais à mesure que la connaissance croît en nous , l'amour doit y croître également , car l'abondance des célestes lumières serait sans utilité si la flamme du divin amour qui enivre et réjouit les coeurs n'y brûlait avec une activité semblable.

« L'Ecriture sacrée, nous dit encore saint Grégoire, est quelquefois une nourriture , quelquefois un breuvage. Elle est une nourriture dans les endroits les plus obscurs, car alors on la rompt en l'expliquant et on l'avale comme en la broyant; elle est un breuvage dans les passages les plus clairs , parce qu'on l'y absorbe sans difficulté comme elle se présente. »

Ainsi , dans ce festin , ce n'est pas assez des vins

 

1 Mor., l. 1, c. 8.

 

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choisis d'Assuérus , des vins cachés de l'Épouse , des vins exquis du Psalmiste; les vins sont en nombre égal aux mets divers qu'on y voit figurer; car, dit Origène, on ne se rassasie que d'une manière imparfaite , et le festin n'offre pas une joie entière si le vin n'y est joint à la nourriture.

Richard de Saint-Victor, parlant de ce banquet de l'âme , s'écrie : « Oh ! quel festin est celui dont Jésus-Christ est le ministre et l'Esprit-Saint l'échanson ! « C'est le Sauveur qui apporte les mets divers , car il envoie sa pace comme autant de morceaux de pain (1) destinés à nourrir et à engraisser la terre. C'est l'Esprit-Saint qui présente la boisson nécessaire à calmer la soif , car il fera sentir son souffle et aussitôt les eaux vives qui portent la vie en elles couleront avec abondance. » La raison de ces attributions du Fils et du Saint-Esprit peut être qu'il n'y a point de parole parfaite si elle n'est une connaissance accompagnée d'amour. Or, le Verbe éternel est une connaissance qui découvre à nos yeux son Père , et nous enseigne en même temps toute vérité, car il illumine tout homme venant en ce monde, et la vérité est la douce nourriture des âmes. Il est donc juste de regarder le Fils comme celui qui nous nourrit en ce festin. Mais l'amour accompagne la connaissance ; cet amour est un et spirituel ; il répare les forces de l'âme et l'enivre : et d'un autre côté , on attribue l'amour à l'Esprit-Saint. C'est donc à lui qu'il appartient de nous abreuver d'un vin tout spirituel , et de

 

1 Ps. 147.

 

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nous jeter dans une douce ivresse en ce banquet sacré.

Maintenant que la charité soit par excellence le vin de nos âmes, c'est ce que nous enseigne Hugues (1) : « La charité , dit-il , est semblable au vin , elle en a les effets. Car le vin rend ceux qu'il enivre pétulants de joie , pleins d'audace et de force , sujets à l'oubli et en quelque sorte insensibles. Ainsi la charité, purifiant nos coeurs, les remplit de joie. Ensuite elle les rend audacieux lorsque , par la pureté de la conscience, elle leur donne la confiance. Elle accroît leurs forces , car, selon l’Ecriture , celui qui se confie dans le Seigneur est fort comme un lion (2). Elle produit l'oubli parce qu'en attirant notre intention vers les désirs éternels , elle arrache entièrement de notre mémoire le souvenir des biens passagers. Enfin elle nous rend insensibles , car une fois que notre âme a été intimement pénétrée de sa douceur intérieure , tout ce qui s'offre au-dehors à notre amour nous inspire le mépris et ne semble plus nous toucher. » Nous parlerons encore de cette ivresse au septième don.

Que personne ne dédaigne les exemples cités en ce chapitre , car le don de science nous manifeste la splendeur de ses divins raisons dans toutes les choses sensibles. Et non-seulement les signes sensibles de l'Ecriture servent à cela, dit saint Denis , mais le monde entier, dans chacune de ses parties , nous offre comme autant de voit qui nous annoncent les choses

 

1 De Arc. mor., l. 4. — 2 Prov. 28.

 

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invisibles de la Divinité, selon cette parole de l'Apôtre : Ce qui est invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde par la connaissance que les créatures nous en donnent (1). Mais ces rayons ne répandent point leurs lumières pour les hommes d'iniquité ; ceux-là seuls en jouissent , qui , pleins de zèle pour leur propre sanctification , recherchent avec ardeur la vraie sagesse dans les signes sacrés des objets matériels , laissent de côté toute explication insensée et de pure imagination, et passent par l'intelligence de la pure vérité , par l'amour du bien réel et le don de science , à la contemplation de la vérité simple et sans nuage. Que le Seigneur daigne nous y faire parvenir, lui qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

 

1 Rom., 1.

 

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LIVRE V. DU DON DE FORCE.

CHAPITRE PREMIER. Quelle force ou appelle don du Saint-Esprit.

 

Au don de science succède le don de force , car, dit saint Anselme , l'Esprit-Saint l'a placé immédiatement après. Il est juste , en effet , qu'il en soit ainsi. Lorsque l'âme est devenue toute tremblante par la crainte, compatissante par la piété, instruite de ce qu'elle doit faire par la science, elle a besoin de devenir forte par un nouveau don du Saint-Esprit , afin d'accomplir les choses qu'elle a apprises et au moyen desquelles elle espère se sauver. Ce n'est pas assez d'avoir la connaissance de la vérité pour être parfait, si l'action n'est point la conséquence de sa présence en notre âme car le Seigneur a dit : Si vous savez ces choses, vous êtes heureux pourvu que vous les mettiez en pratique (1). Il est donc juste que le don de force suive le don de science. Or, nous avons à examiner trois choses touchant ce don : d'abord , quelle force est un don de l'Esprit-Saint, ensuite comment, par ce don, un jour spirituel prend naissance en nous; enfin , quel festin ce don prépare à notre âme.

 

1 Joan., 13.

 

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Quant au premier point, nous devons savoir qu'il v a deux sortes de force : l'une qui est une vertu , et autre un don de l'Esprit-Saint. Aristote parle longuement de la force comme vertu. et l'homme fort, selon lui , est celui qui ne redoute point les malheurs les plus terribles et les supporte comme il convient en vue du bien. L'homme fort , dit également saint Paulin , est celui dont l'audace n'est point téméraire ni inconsidérée. Or, une telle force s'exerce vis-à-vis de ce qui est difficile et pénible , en suivant les lumières de la raison. Par elle , l'homme s'expose aux dangers et aux peines, parce que la vertu est un bien. C'est ainsi que beaucoup ont préféré l'avantage de la patrie à leur intérêt propre. Et Cicéron nous dit que Platon enseignait deux choses à ceux qui voulaient se rendre utiles à l'Etat. D'abord, de chercher de telle sorte le bien de leurs concitoyens, que tout chez eux se rapportât à cette fin , sans s'inquiéter de leurs intérêts particuliers. Ensuite , d'avoir principalement en vue le corps entier de l'Etat , de peur qu'en portant leurs soins sur un point particulier, le reste ne demeurât sans secours. Ainsi cette force dirige l'homme vers une fin qui ne dépasse pas les limites de la nature.

Il y a une autre force qui est un don de l'Esprit-Saint, et qui s'exerce aussi vis-à-vis des choses difficiles, mais en suivant les lumières des principes surnaturels de la loi éternelle. Elle agit par une inspiration spéciale de ce même Esprit , par un sentiment qui en pousse plusieurs à s'offrir d'eux-mêmes à

 

111

 

supporter les peines dont nous avons parlé. Ainsi le don de force est une habitude existant en notre âme pour la régler dans ce qui est élevé et pénible, une habitude qui rend notre volonté capable de subir la mort pour la défense et l'extension de la foi et des bonnes moeurs , selon les lumières de la loi éternelle et en suivant l'inspiration du Saint-Esprit. Cependant. par une conséquence naturelle , nous puisons en ce don plus qu'en aucune autre vérité morale ce qu'il nous faut de courage pour surmonter toutes les autres peines de la vie ; c'est par lui que les saints ont accompli des oeuvres de force d'une manière supérieure à l'homme, et ont supporté les afflictions avec bonheur et allégresse. Ainsi les Apôtres s'en allaient de devant leurs juges , pleins de joie d'avoir été trouvés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (1) . Or, une telle force règle et dispose tout pour une fin surnaturelle.

Saint Grégoire nous dit sur ce sujet (2) : « Les forts sont devenus saints; ils ont vaincu les tortures et leur courage est demeuré indomptable. Ils brillent de vertus , méprisent la terre et ne soupirent qu'après les biens célestes. On peut les mettre à mort , on ne saurait les ébranler. Aucune faiblesse ne leur fait redouter les tourments , et les blessures dont ils sont couverts ne les rendent point infidèles à la vérité. Leur force repousse avec énergie toute tentation perverse et la rejette entièrement. Les Apôtres n'eussent point osé résister aux puissances

 

1 Act., 5. — 2 Hom. 27. in Evang.

 

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de ce monde si l'Esprit-Saint n'eût affermi leur âme en leur donnant l'exemple de Pierre qui , fortifié par ce même Esprit , répondit avec une autorité toute-puissante : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »

 

CHAPITRE II. Comment ce don produit un jour spirituel en notre âme.

 

Voyons , en deuxième lieu , comment , par le don de force , un jour spirituel prend naissance en notre âme.

L'Esprit-Saint réside et est possédé en ce don , ainsi que dans les autres dont nous avons parlé déjà , et cet Esprit éclaire et embrase comme le feu. Il répand donc ses lumières en l'âme où il a fixé son séjour , lorsqu'il réprime fortement en elle les mouvements de la colère , de la concupiscence et des autres passions qui sont autant de nuages propres à assombrir le festin spirituel qu'il vient préparer ; il répand , dis-je , sa lumière alors qu'il dissipe sans réserve les ténèbres du vice , qu'il garde la beauté des vertus, et qu'ouvrant toutes les parties de l'âme au soleil suprême après avoir brisé les obstacles , il s'écrie : Levez-vous, portes éternelles, afin de laisser entrer le Roi de gloire, le Roi fort et puissant, le Seigneur

 

113

 

paissant dans les combats. C'est lui qui éclaire tout homme venant en ce monde (1).

Saint Ambroise (2) parlant de cette force , nous dit : « Ce n'est pas une vertu médiocre de l'âme que la force , qui seule défend l'éclat de toutes les vertus , veille à la garde de la justice et combat avec un zèle implacable contre tous les vices. Invincible au travail , forte contre les dangers , sans pitié pour la volupté , elle met en fuite l'avarice et la dissipe comme un nuage qui affaiblit la vertu et répand les ténèbres en notre âme. » Mais il nous faut voir quelles sont les portes de l'âme par où les rayons lumineux du ciel arrivent jusqu'à nous , et comment elles sont ouvertes par le don de force.

Les trois portes de l'âme sont ses trois puissances : la mémoire , l'intelligence et la volonté. C'est par elles que l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, et elles sont justement appelées des portes éternelles , car elles sont capables de posséder l'éternité, dès lors que l'image de Dieu est gravée en elles. L'Esprit-Saint ouvre ces portes au moyen du don de force lorsque , par de puissants efforts , il tourne l'âme vers les biens célestes et la tient en quelque sorte séparée des choses du temps. Ainsi, pour m'exprimer dans le langage accoutumé , je dis avec saint Augustin (3) que la porte de la mémoire est ouverte au Père éternel par le don de force lorsque , éloignée de la terre, élevée au-dessus d'elle par une impulsion

 

1 Ps. 23. — 2 Joan., 1. — 2 De Off., l. 1, c. 29. — 3 De Trinit., l. 9.

 

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vigoureuse et enrichie des bienfaits dis ins , elle commence à se réjouir dans le Seigneur et à lui rendre grâces de nous avoir donné le Fils qui lui est consubstantiel , son Esprit-Saint et tous les autres biens dont il nous comble , lorsqu'elle s'écrie avec le Psalmiste : « Je me suis souvenue de Dieu et j'ai été dans ta joie (1). Je ne déplore pas la perte des choses terrestres , leur abondance ne saurait me consoler , non plus qu'une ombre; mais le souvenir de Dieu a été présent à ma pensée et il a réjoui mon coeur. Ce souvenir seul de celui qu'il ne m'est pas donné de voir, de l'auteur de mon être; ce souvenir, dis-je, me plonge dans la joie , car je ne saurais l'avoir sans en être éclairée. Je me suis exercée par une méditation continuelle à m'ouvrir à ce soleil divin , et j'ai senti mon esprit se dérober aux ténèbres et à l'aveuglement de l'orgueil, et la splendeur céleste l'a illuminé (2). » En effet , plus la vertu de l'Esprit-Saint s'affermit et s'étend en nous , plus notre propre esprit se fait défaut à lui-même; et c'est lorsque cette défaillance est complète que nous atteignons à la plénitude de notre accroissement en Dieu.

En second lieu, le don de force ouvre la porte de notre intelligence au Verbe éternel lorsque , par un effort violent , il l'arrache aux clameurs et aux sollicitudes de ce monde et la porte à entendre la parole et les enseignements du Fils de Dieu , à recevoir les vérités de sa foi , et à embrasser l'observation de ses préceptes. Car la sagesse , qui n'est, autre que le Fils.

 

1 Ps. 72. — 2 Grégor., Mor. l. 18., c. 24

 

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de Dieu , dit saint Augustin, ne cesse point de faire entendre sa voix à la créature intellectuelle par une inspiration secrète , afin qu'elle se tourne vers elle et obtienne ainsi le salut. Et, en vérité , il est nécessaire que l'homme dirige de la sorte ses regards vers la lumière de la sagesse; car ceux qui s'en détournent pour s'incliner vers les ombres de la chair sont dans des ténèbres continuelles; ils ne peuvent reconnaître qu'il est le souverain bien , et ils jugent mauvais ce qui est excellent en soi. De même donc que ceux qui agissent ainsi sont dans la nuit et l'obscurité , de même les autres jouissent de la lumière et vivent à la clarté du jour ; car le soleil réfléchit ses rayons sur les boucliers d'or, sur les coeurs purs , et la force des nations insensées , des hommes privés de raison , s'évanouit (1).

En troisième lieu , le don de force ouvre la porte de notre volonté à l'Esprit-Saint , l'amour éternel; car, dit saint Augustin , la force c'est l'amour qui supporte aisément toutes choses à cause de Dieu. Cet amour fort et courageux ouvre donc à l'Esprit-Saint notre volonté lorsqu'il lui apprend à vaincre de telle sorte tous les vices de la chair qu'elle en vient à se mépriser elle-même et à éteindre sans réserve en elle tout sentiment des plaisirs de la vie ; c'est alors que l'Esprit de Dieu ne trouve en nous aucune résistance. En effet , dit saint Grégoire (2), la force des justes consiste à dompter leur chair, à résister à ses désirs, à détruire en eux jusqu'au plus léger des

 

1 Mac., 6. — 2 De Mor. eccl., c. 15.

 

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plaisirs de la vie présente. à aimer les peines de ce monde en vue des récompenses célestes , à mépriser les enivrements de la prospérité et à surmonter le fiel de l'adversité. Quand toutes ces chaînes opposées à notre volonté et à l'amour sont brisées par le don de force, le soleil éternel fait en nous son entrée; il verse sur notre âme ses rayons enflammés et brûle ses montagnes d'une triple manière. Ce soleil, dis-je, embrase les montagnes de notre âme selon les trois parties distinctes du jour qui est propre au don de force , le matin , le midi et le soir, car ce sont autant de degrés de ce don (1).

Le premier degré , formant le matin de ce jour , embrasse tout ce qui concerne la force politique. Or, cette force élève notre âme au-dessus de la crainte du péril et ne lui fait craindre que le déshonneur. Mais ce sentiment est plus parfait quand il est un don de Dieu : ainsi , nous voyons les Apôtres s'en aller pleins de joie de devant leurs juges , parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Or, la joie produit la sérénité de l'âme , ou autrement la lumière. On peut entendre de la première partie de ce jour ce verset du psaume : Dès le matin je me tiendrai en votre présence (2), etc.

Ensuite ce don conduit à son midi le jour qu'il a fait naître , quand il s'étend à ce degré de force qui est une vertu purgative de l'âme. Or, une telle force existe quand l'âme voit sans s'effrayer son corps soumis aux souffrances. Mais cela a lieu d'une manière

 

1 Mor., 1. 7, c. 8. — 2 Ps. 5.

 

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plus parfaite quand la force est un don surnaturel. Ainsi saint André soupirait avec un cour plein de joie après le supplice file la croix ; les tortures étaient pour sainte Agathe comme un banquet auquel on l'eût conviée. Tous ceux qui ont agi de la sorte désiraient avec l'Épouse suivre Jésus jusqu'au lit de la croix , et marcher après lui à l'ardeur du midi et dans la ferveur brûlante de la charité.

Enfin le don de force conduit son jour spirituel à l'heure du soir, quand la force arrive à ce degré ou elle est une vertu de l'âme purifiée. Or, cette vertu ne consiste pas seulement à vaincre les passions , ruais encore à les ignorer entièrement; et cela a lieu d'une manière plus parfaite quand elle agit comme don du ciel. Ainsi en est-il pour ceux qui peuvent s'écrier avec Job : Tant que je vivrai, je ne cesserai point de défendre mon innocence, car mon coeur ne trouve rien à me reprocher dans tous les jours que j'ai passés sur la terre (1). C'est alors que la force est arrivée à sa consommation , et que du soir et du matin est formé le quatrième jour.

 

CHAPITRE III. Quel festin ce don prépare à notre âme.

 

Nous avons à examiner maintenant comment le don de force prépare en soir jour un festin à l'âme humaine, et comment il dispose embrasser toute

 

1 Job., 27.

 

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vérité ceux qui en font partie (1). Saint Grégoire nous dit que ce festin de la force a lieu quand , bannissant. de l'âme tremblante tout sentiment de crainte , cette vertu lui présente les aliments de la confiance. Nous avons besoin d'être soutenus de la sorte. « Car, ne jouissant pas encore de la vue de Dieu , dit saint Augustin , il nous faut une nourriture qui nous aide à parcourir la voie et à arriver à notre patrie. Voilà pourquoi nous demandons ce pain que personne ne peut obtenir sans l'Esprit-Saint et en dehors du don de force , car où est la force , là est aussi la faim de la justice. Mais la plénitude de la justice est la nourriture éternelle de l'âme, et cette nourriture est quotidienne lorsque , soupirant tous les jours après elle , nous en sommes remplis tous les jours. » Voyons donc comment le don de force opère en ce festin spirituel et comment il ranime le courage de ceux qui y sont admis.

La force , considérée simplement comme vertu humaine , renferme la confiance , la magnificence , la patience et la persévérance. La confiance , une fois le festin commencé , donne à ses membres une espérance assurée de le conduire jusqu'à sa fin. La magnificence y sert les mets divers comme il convient ; la patience fortifie les convives et leur fait goûter la paix; la persévérance les invite à cette demeure qui est à l'abri de tout changement.

La confiance donc , considérée comme vertu humaine , apporte la sécurité aux membres de ce festin ;

 

1 Mor., l. 1, c. 16.

 

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elle le commence avec amour et elle donne l'assurance de le terminer délicieusement en cette vie. C'est ce qui a fait dire à Cicéron : « La confiance est une espérance certaine de conduire à sa fin une chose commencée. » Mais la confiance née du don de force , du don de l'Esprit-Saint , commence ce festin dans le temps et assure à ses membres qu'ils le consommeront dans le bonheur et qu'ils en jouiront durant l'éternité. C'est d'une telle confiance que saint Pierre a dit : Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ , qui, selon la grandeur de sa miséricorde , nous a régénérés en nous donnant, par la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts, la vive espérance de posséder l'héritage où rien ne peut se détruire , ni se corrompre, ni se flétrir, héritage qui nous est réservé dans les cieux (1). Cette confiance répare avec douceur les forces des convives, car l'âme jouissant de la paix est comme un festin continuel (2). Elle éloigne d'eux tout sentiment de défiance , car ceux qui se confient dans le Seigneur sont fermes comme la montagne de Sion; et celui qui demeure dans Jérusalem ne sera jamais ébranlé (3).

La magnificence, envisagée comme vertu humaine, sert d'une manière digne et splendide tout ce qui convient à ce festin. Elle nous offre avec dignité , dit Cicéron , les choses vraiment grandes ; mais quand elle a pour principe le don surnaturel de force , elle enrichit , console et exalte avec éclat les membres de ce festin spirituel; car, dit le Psalmiste (4), le Seigneur

 

 

1 Pet., 1. — Pros . 15. — Ps. 124. — Ps. 125.

 

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a fait pour nous des choses magnifiques et nous en sommes remplis de joie. «Dieu, ajoute saint Grégoire (1), agit ainsi avec magnificence vis-à-vis de l'homme . en lui donnant l'abondance de la raison , en le visitant par l'infusion de sa grâce , et en l'exaltant par la gloire des vertus. C'est par de tels biens que l'âme est avant tout sustentée , car rien n'est grand pour une âme grande et douée de raison, rien ne la rassasie si ce n'est le Dieu seul qui est immense. Ce qui a fait dire à Macrobe : Rien n'est grand sur la terre en dehors de l'âme , et rien ne peut être comparé à votre grandeur. » Cette vertu qui élève ainsi l'homme , exclut donc le vice opposé qui tendrait à le rapetisser et à le faire déchoir d'une magnificence réelle et digne de lui. Aussi l'abondance et les richesses d'un tel festin ne sauraient être mesurées, et même il serait inconvenant de le faire en présence de tant de splendeur et d'éclat.

La patience , considérée comme vertu humaine , empêche l'âme de se laisser abattre à la vue des dangers imminents de cette vie. C'est ce qui a fait dire à Cicéron : La patience est le principe de l'honnêteté et du bien-être ; elle est le support volontaire et prolongé des choses difficiles. Mais quand la patience émane du don céleste de la force , elle n'apprend pas seulement à supporter volontiers l'adversité, elle nous en rend encore vainqueurs et nous la fait traverser sans murmure et avec joie. La patience , dit Cassiodore (2), surmonte l'adversité , non en combattant , mais par un humble support.; non en murmurant ,

 

1 Mor., l. 8. c. 7 . — 2 In ps. 22.

 

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mais en rendant grâces. C'est elle qui purifie les souillures de toute volupté , elle qui rend les âmes sans tache aux yeux de Dieu. Elle éloigne du festin spirituel les vices qui lui sont opposés et qui jettent notre âme dans la confusion : telles sont les impatiences, les discordes, les querelles, les rébellions, etc. , qui portent en ce festin le trouble et la tristesse. Elle nourrit cette âme d'une manière d'autant plus parfaite que ses oeuvres sont elles-mêmes parfaites. C'est par votre patience, dit le Sauveur, que vous posséderez vos âmes (1). Mais qu'est-ce que posséder son aine, sinon vivre parfaitement en toutes choses , dominer tous les mouvements de son coeur en se tenant placé sur les hauteurs de la vérité? Assurément tout cela console notre âme et lui offre une nourriture abondante.

La persévérance , en tant qu'elle est une vertu humaine , établit fortement dans le bien les membres de ce festin et les y conserve d'une manière stable jusqu'à sa consommation entière en cette vie ; car, dit encore Cicéron , la persévérance est l'état stable , continuel et permanent d'une raison bien réglée. Mais la persévérance produite par le don de force ne se borne pas à maintenir ceux qu'elle anime dans un festin limité par le temps ; elle les introduit dans ce festin dont la durée est éternelle et sans bornes , dans ce festin où l'âme trouve à se nourrir et à se rassasier de la manière la plus excellente , et dont il a été dit : Je serai pleinement rassasié lorsque votre gloire aura

 

1 Luc., 21.

 

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paru à nos yeux (1) . C'est pourquoi saint Bernard écrit (2): Sans la persévérance le combattant ne remporte pas la victoire et le vainqueur n'obtient pas la palme. C'est elle qui est la nourrice du mérite , la médiatrice de la récompense , la soeur de la patience, la fille de la constance , l'amie de la paix , le noeud des saintes amitiés , le lien de l'unité , le rempart de la sainteté. Otez la persévérance , et l'obéissance

perd ses droits à la gloire, les bienfaits n'attirent plus la faveur et la force n'est plus digne de louange. A la persévérance seule l'éternité est accordée ; ou plutôt , c'est elle qui introduit l'homme dans l'éternité , car le Seigneur a dit : Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, sera sauvé (3). » En cette persévérance se trouve une très-douce réfection , car saint Augustin nous dit sur cette même parole du Sauveur (4) : « Lorsque vous serez arrivé par la persévérance à ce triple pain, c'est-à-dire à l'aliment et à l'intelligence de la Trinité , vous aurez la vie , vous aurez la nourriture , vous ne craindrez plus de voir approcher la fin de votre bonheur. Un tel pain ne finira jamais; mais il sera le terme de tous vos besoins, il éloignera de vous tous les tourments de la faim. » Ainsi , nous voyons par tout ce qui vient d'être dit , comment ces quatre parties de la force , considérées comme vertus humaines, sont perfectionnées par ce don de l'Esprit-Saint. C'est de la sorte , au reste, que les habitudes naturelles sont conduites à leur perfection par les habitudes surnaturelles.

 

1 Ps. 16. — 2 Ep. 129. — 3 Mat., 10-22. — 4 Serm.      29, de Verb. Dom.

 

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LIVRE VI. DU DON DE CONSEIL.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le conseil, et qu'appelle-t-on don de conseil.

 

Le cinquième don de l'Esprit-Saint, destiné à produire en notre âme un jour spirituel et à y préparer un festin, est le don de conseil. Il suit immédiatement la force, car la force, dit saint Grégoire, est bien vite détruite si elle ne s'appuie sur le conseil. Après avoir mis en nous le don de force, dit aussi saint Anselme, l'Esprit de Dieu élève au-dessus le don de conseil ; car, lorsque notre âme a appris par une pieuse crainte fondée sur l'expérience ce qu'elle doit faire, elle a besoin que cet Esprit divin lui fasse connaître quel parti elle doit prendre en toutes choses. Le don de conseil vient donc naturellement après le don de force. Mais, pour avoir une connaissance plus approfondie de ce don, nous avons cinq considérations à faire : 1° Qu'est-ce que le conseil, et qu'appelle-t-on don de conseil. 2° Quel est la nécessité d'un tel don. 3° Quelle différence y a-t-il entre les conseils de Dieu et ceux de notre propre esprit. 4° Comment le don de conseil

 

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donne-t-il naissance en notre âme à un jour spirituel. 5° Comment ce don prépare-t-il un festin en nous.

D'abord, qu'est-ce que le conseil et qu'appelle-t-on don de conseil? Il est naturel à la créature raisonnable de se déterminer à agir ou à ne pas agir d'après un examen de sa raison. Or, cet examen est ce qu'on appelle conseil dans l'homme. Le conseil , dit saint Jean de Damas , est un examen attentif , à l'aide de notre raison , des choses que nous avons à faire où à omettre. Le conseil , dit également Aristote, est l'oeil et le garant des choses qui doivent avoir lieu.

Mais cet examen de la raison humaine ne saurait suffire par lui-même à embrasser chaque chose, et à saisir tout ce qui se peut présenter en nos actions et nous faire arriver à la béatitude, car les pensées des hommes sont timides et nos prévisions incertaines (1). Nous avons donc besoin de nous appuyer sur un examen plus assuré et sur une direction plus excellente, sur une direction divine. Or, nous trouvons tout cela dans le don de conseil répandu en nous par l'Esprit-Saint, l'Auteur de toutes choses, le principe de toute vertu et dont le regard embrasse l'univers. C'est cette direction, cette recherche attentive que nous appelons don de conseil et que nous ne pouvons recevoir que de l'Esprit de Dieu.

Sans doute l'objet d'un tel don est le même que l'objet du don de science; mais cela ne doit aucunement nous arrêter, car cette identité n'est que matérielle et itou formelle. Ces deux dons se rapportent

 

1 Sap., 9.

 

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aux choses que nous avons à faire, nuis d'une manière différente. L'acte du don de science consiste à porter de ces choses un jugement droit selon les règles de la loi éternelle. L'acte du don de conseil , au contraire, consiste, en suivant toujours les mêmes règles, à bien comprendre quelles oeuvres difficiles nous devons accomplir, quelles oeuvres nous devons éviter afin d'arriver à la possession de la vie céleste, et à ne point agir précipitamment. Car l'Esprit-Saint, dit saint Grégoire, nous donne le conseil pour nous prémunir contre la précipitation, et un tel vice est opposé à ce don. Voilà pourquoi le Sage a dit (1) : Ne faites rien sans conseil, et vous n'aurez pas à vous repentir après avoir agi. Ainsi le don de conseil est une habitude mise en nous par Dieu, et qui nous porte selon les lumières de l'Esprit-Saint à accomplir les bonnes oeuvres dont le mode n'est point déterminé , attendu qu'elles ne se font pas toujours d'une manière uniforme. C'est pour de telles oeuvres que le conseil nous est nécessaire.

 

CHAPITRE II. Quelle est la nécessité du don de conseil.

 

Examinons, en deuxième lieu, quel besoin nous avons de ce don. Saint Grégoire nous dite : « Ceux qui vivent sans conseil s'abandonnent à la précipitation

 

1 Eccl., 23. — 2 Mor. l 1. c. 11.

 

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et au hasard. Dans leur ardeur intempestive ils négligent leur propre vie, car leurs soupirs se portent inconsidérément sur des objets passagers ;

ils sont sans intelligence des biens éternels, ou , s'ils les comprennent, ils les dédaignent; ils ne savent apprécier ni leur exil ni leur misère : ce sont

des aveugles; ils ne savent point prendre conseil, et ainsi ils périront justement dans leur folie. Les élus, au contraire , considérant que tout ce qui passe est nul, se demandent pourquoi ils ont été créés. Comme rien hors de Dieu ne saurait suffire à leur bonheur, leur pensée, fatiguée par le travail d'un examen profond, cherche à se reposer dans la beauté et la contemplation du Créateur suprême. Leur corps est encore au milieu du monde, mais leur âme s'élève bien au-dessus; elle déplore l'amertume de l'exil auquel elle est assujettie et s'excite, par l'aiguillon incessant de l'amour, à tendre vers sa patrie glorieuse. Ainsi elle a trouvé le conseil salutaire de mépriser les objets temporels au milieu desquels elle doit passer, et plus cette science du conseil qui la porte à abandonner des biens périssables, va croissant en elle, plus elle s'attriste de n'être point encore arrivée à ce qui est permanent et éternel. Le chrétien fidèle pénètre donc son esprit d'un conseil prudent, et en toute action il porte sur lui un regard plein de circonspection. De peur que ce qu'il doit faire ne soit pour lui la cause d'un malheur déplorable et inopiné, il commence par le peser et le sonder en avançant timidement le

 

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pied de sa pensée; car il craint de se laisser emporter par la précipitation, d'être vaincu cruellement par les désirs pervers de la concupiscence, et  de voir le bien qu'il a accompli renversé par les embûches de la vaine gloire. Aussi l'âme de chacun des élus se fatigue d'autant plus des angoisses du voyage, qu'elle s'efforce davantage de régler sa vie par le conseil. »

La raison de cette dernière sentence est que les conseils de Dieu ont une perfection profonde et entière. Ils sont propres à nous faire éviter tout mal et. accomplir tout bien de la manière la plus parfaite, et ainsi ils nous conduisent par des sentiers très-resserrés; car la voie qui conduit à la vie est étroite, dit le Seigneur (1). Mais les voies étroites sont pour l'ordinaire les plus droites et les moins longues; et. les hommes parfaits, excités par l'aiguillon violent. de l'amour, s'y jettent avec plus d'ardeur afin de trouver plus sûrement et plus promptement ce qu'ils aiment , ce qu'ils croient , ce qu'ils cherchent. C'est par de tels conseils que l'Esprit-Saint inspirait et éclairait l'âme dévote quand, fatiguée d'avoir cherché Dieu inutilement sur la couche des commodités de son corps, elle s'écriait : Je me lèverai , je ferai le tour de la ville, et je chercherai dans les rues et dans les places publiques celui qui est le bien-aimé de mon coeur (2). Oh ! quelle folie, quelle démence était la tienne, dit Origène parlant à cette âme; quelle folie de chercher dans l'immobilité de ta couche celui qui

 

1 Mat., 7. — 2 Cant., 3.

 

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donne le mouvement à l'univers , d'espérer trouver dans les ténèbres celui dont les rayons resplendissants illuminent le inonde, de vouloir atteindre et posséder à l'aide de ta raison celui qui est immense et incompréhensible ! Tu as donc dit : Je me lèverai; et maintenant je vois que tu as agi d'après un sage conseil en mettant de côté les douceurs de ta couche, en te dérobant aux ténèbres de la nuit , en punissant les crimes et les fautes dont tu étais coupable, en rompant rigoureusement avec eux , car le Seigneur ne saurait en aucune façon être trouvé au milieu de tout cela. Je parcourrai la ville, c'est-à-dire l'Eglise militante, et là j'interrogerai les savants et les docteurs sur celui que je poursuis et que je ne trouve point, bien qu'il y ait des merveilles à raconter de cette cité de Dieu. Voyant mes démarches infructueuses , je le chercherai dans les places publiques, c'est-à-dire dans les préceptes qui sont la voie large et commune ouverte à tous les hommes. Je le chercherai par les rues ou autrement dans la vie des hommes spirituels qui marchent vers la patrie en suivant la voie étroite des conseils; car nous marchons vraiment à travers les rues lorsque nous mortifions notre corps , lorsque nous faisons sur la terre pénitence de nos crimes, lorsque nous nous exerçons à acquérir la pureté, à observer la continence.

Or, c'est un conseil vraiment bon de se lever pour aller à la recherche de l'Époux , de s'appliquer à le trouver d'une manière efficace sur la voie large des préceptes et dans les sentiers étroits des conseils. C'est

 

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parce qu'elle avait été instruite de ces choses et excitée par les anges, que l'Epouse a cherché et trouvé celui qu'elle aimait et qu'elle a pu s'écrier : J'ai trouvé le Bien-Aimé de mon âme. Levez-vous donc et entrez dans la ville en suivant la voie des conseils, et là on vous dira ce que vous devez faire (1).

 

CHAPITRE III. Quelle différence il s' a entre les conseils qui naissent de notre propre volonté et les conseils du ciel.

 

Voyons maintenant quelle différence il y a entre les conseils inspirés par l'Esprit-Saint en ce don et ceux donnés par notre libre volonté. Nous commencerons par examiner les conseils qui viennent ainsi de nous et sont propres à notre volonté; de la sorte nous comprendrons plus aisément ceux qui procèdent de l'inspiration divine de l'Esprit du Seigneur.

(2) Saint Bernard nous dit dans un discours sur la lèpre de Naaman. « Il y a dans le coeur de l'homme une double lèpre : c'est la volonté propre et le conseil propre; et ces deux lèpres sont horribles. J'appelle volonté propre celle qui ne nous est commune ni avec Dieu, ni avec les hommes, mais qui est nôtre uniquement. Ainsi quand nous faisons ce que nous voulons, non pour l'honneur de Dieu

 

1 Cant., 5. — 2 Act. 9. — 3 Serm. 5, in Resur. dom.

 

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ni pour l'utilité de nos frères, mais pour nous-mêmes; quand nous agissons sans aucun désir de plaire au Seigneur et de rendre service au prochain, mais pour contenter l'inclination de nos cœurs, il y a une volonté propre et cette volonté est mauvaise; car celui qui tire de son propre fonds ce qu'il avance est un menteur (1). La charité est totalement opposée à une telle volonté. En effet , sur quel objet Dieu porte-t-il sa haine? Que déteste-t-il avant tout, sinon la volonté propre? Que cette volonté disparaisse, et alors il n'y aura plus d'enfer. Car quelle matière consume ce feu dévorant, si ce n'est la volonté propre? C'est elle qui attire notre consentement, c'est devant elle que s'incline notre libre arbitre. Mais ces désirs , ces concupiscences qui nous tiennent enchaînés de la sorte, ne méritent pas le nom de volonté; ils sont une corruption de la volonté. »

C'est donc un grand mal que la volonté propre par laquelle le bien cesse d'être un bien pour nous; qui, si elle se trouve au jour dé mon jeûne, fait qu'un tel jeûne n'est point approuvé du Seigneur. Or, c'est de cette volonté que naît le conseil propre, et saint Bernard en parle ainsi dans le même discours : « La lèpre du propre conseil, dit-il, est d'autant plus pernicieuse qu'elle est plus cachée, d'autant plus abondante que l'homme s'estime plus sage. Tel est l'état de ceux qui ont du zèle pour Dieu , mais non selon la science; de ces hommes qui , s'attachant

 

1 Joan., 8.

 

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obstinément à leur erreur, ne veulent acquiescer à aucun conseil. Ils sont les destructeurs de l'unité, les ennemis de la paix ; leur coeur est vide de charité et gonflé d'orgueil. Ils mettent leur complaisance en eux-mêmes et sont grands à leurs yeux: ils ignorent la justice de Dieu et veulent faire la

leur. Quel orgueil plus grand, en effet, que de voir un homme préférer son jugement à celui de toute la communauté des frères , comme si seul il avait reçu l'Esprit de Dieu? Qu'ils s'élèvent donc maintenant ceux qui se font plus religieux que les autres, ceux qui ne sont pas comme le reste des hommes : ils sont devenus semblables à des devins et à des idolâtres. » Voilà pour les conseils propres.

Voyons , en deuxième lieu , en quoi consistent les conseils du ciel et ce qu'ils sont. Le Dieu souverainement sage et souverainement bon, donne à tous ceux qui le consultent une réponse claire sur l'objet de leur demande ; il se montre à eux plein d'affabilité et ami véritable. « Seigneur, dit saint Augustin (1), vous répondez d'une manière claire à tous ceux qui vous consultent et vous adressent leurs diverses demandes; mais il n'est pas donné à tous de comprendre clairement vos réponses. Tous vous consultent sur ce qu'ils désireraient savoir; mais les réponses qu'ils reçoivent de vous ne sont pas toujours celles qu'ils voudraient obtenir. Votre meilleur serviteur est celui qui désire moins entendre de vous ce qui plaît à sa volonté, que de

 

1 Conf., l. 10, c. 26.

 

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mettre en pratique ce que vous lui avez fait connaître. » La raison en est que Dieu seul sait apprécier ce qui nous est nécessaire et nous convient , et ainsi nous devons préférer ses conseils aux nôtres comme étant incomparablement meilleurs. Le conseil de Dieu , dit encore saint Augustin , l'emporte sur tous les conseils de la créature ; nous lui donnons une place à part dans notre estime au-dessus de toutes les pensées de l'homme, de même que nous estimons la foi évangélique plus que tous les systèmes de l'hérésie. Les conseils du Seigneur nous servent à éviter tout mal et à obtenir tout bien, ainsi qu'on le voit par l'Évangile; c'est pourquoi nous devons les écouter avec une vive sollicitude et les pratiquer avec ardeur.

Vous me demanderez comment il faut écouter les conseils de Dieu? Je vous répondrai qu'il y a des conseils donnés par Jésus-Christ , d'autres écrits par les saints docteurs, et d'autres enfin inspirés par l'Esprit-Saint. Celui-là seulement peut entendre les conseils donnés par le Sauveur, qui est l'ami de Dieu; car, dit le Seigneur, celui qui est enfant de Dieu écoute les paroles de Dieu. Ce qui fait que vous ne les écoutez pas, c'est que vous n'êtes point les enfants de Dieu (1). Or , ceux-là appartiennent à Dieu qui , dans leur intelligence, ont été illuminés de quelques-uns de ses divins rayons, dans leurs coeurs, échauffés de quelques-unes de ses saintes ardeurs et attirés par le Père céleste.

Nul autre ne peut entendre les conseils écrits par

 

1 Joan., 8.

 

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les saints docteurs que celui dont Jésus-Christ ouvre le sens intérieur. Voilà pourquoi il est dit dans l'Evangile : « Il leur ouvrit l'esprit afin qu'ils entendissent les Ecritures (1). » Notre âme a des sens intérieurs de même que le corps en a d'extérieurs. Le Seigneur les ouvre par l'expérience, qui est la directrice de notre intelligence. Lorsque nous commençons, dit saint Bernard , non-seulement à comprendre le sens caché des Ecritures, des

miracles et des mystères de Dieu , mais encore à les toucher, si j'ose parler ainsi , et à nous en servir avec la main de l'expérience, ce qui ne saurait avoir lieu sans un certain sentiment de la conscience, c'est alors réellement que le Seigneur nous ouvre l'esprit afin que nous entendions les Ecritures. »

Les conseils inspirés par l'Esprit-Saint ne peuvent être entendus que de celui qui a des oreilles intérieures, car il est écrite : Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises; et le Seigneur ne demande pas ici les oreilles du corps , mais celles de l'esprit; car l'oreille corporelle se borne à entendre, mais l'oreille du coeur a la vertu d'entendre et de comprendre. Celui-là donc a des oreilles pour entendre, qui a une intelligence pour comprendre et un coeur pour aimer ce qui lui est conseillé , et mériter ce qui lui est promis.

Les conseils inspirés par l'Esprit-Saint sont cachés. Cependant ils nous offrent plusieurs signes certains

 

1 Luc., ultim. loc. — 2 Apoc., 1.

 

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de leur présence. « (1) Le péché étant la mort de l'âme, dit saint Bernard, la justice qui vient de la foi en est assurément la vie, car le juste vit de la foi. Mais qui sera juste, sinon celui qui offre à l'amour de son Dieu pour lui le tribut de son amour? Or, cela n'a lieu que lorsque l'Esprit-Saint révèle à l'homme par la foi les desseins éternels de Dieu sur son salut à venir. Cette révélation n'est autre que l'infusion spirituelle de la grâce qui mortifie les actes de la chair, prépare l'homme au royaume céleste, lui donne par le même Esprit une douce assurance qu'il est aimé de Dieu , et lui apprend à l'aimer à son tour afin de répondre à son amour. C'est là ce conseil sacré et intime que le Fils a reçu du Père dans l'Esprit-Saint. Il le communique aux siens qu'il sait devoir être justifiés par ce même Esprit , et en le leur communiquant il les justifie. Cela a lieu pour chacun de nous lorsque, pour notre justification , nous commençons, à nous connaître comme nous sommes connus; lorsqu'il nous est donné, comme gage d'assurance, de pressentir quelque chose de notre béatitude future, de comprendre à l'avance comment ce bonheur caché de toute éternité en celui qui nous prédestine, apparaîtra avec plénitude en celui qui nous le confère. Cette connaissance de nous-mêmes que nous recevons en partie ici-bas nous donne lieu, à la vérité, de nous glorifier en espérance, mais non avec une entière sécurité. Combien sont à plaindre ceux qui

 

1 Episi., 107. — Rom. 1.

 

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n’ont encore puisé à ce délicieux conseil des justes aucun témoignage de leur vocation ! O infortunés partisans d'un siècle plein de dangers, combien votre conseil est éloigné du conseil des justes ! En

vérité un abîme immense existe entre eux ; car, de même que le juste s'éloigne du conseil et de l'assemblée des méchants, de même les impies ne ressusciteront point pour la gloire au jour du jugement , et les pécheurs n'auront point place dans l'assemblée des justes. » Si donc on s'applique à saisir et à comprendre fidèlement ces paroles, on reconnaîtra quelle différence il y a entre les conseils de Dieu et ceux de l'homme.

 

CHAPITRE IV.

 

Comment le don de conseil fait naître en notre âme un jour spirituel.

Voyons, en quatrième lieu, comment par le don de conseil un jour spirituel prend naissance en nous.

(1) Le soleil qui nous éclaire, dit saint Denis, est une image éclatante de la bonté divine. Il est tout resplendissant; sa lumière ne cesse jamais de se répandre; il illumine autant qu'il est en lui toute créature de ses rayons, et il mesure les jours et les heures de notre vie. Ainsi le soleil céleste, l'Esprit-Saint, projetant les rayons aussi brillants qu'embrasés

 

1 Du div. nom., c. 4.

 

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de ses sept dons, produit en notre âme des jours divers et des heures spirituelles, et parmi ces dons le conseil a un jour qui lui est propre. Ce jour est une illumination de l'esprit qui rend circonspects les membres de ce festin , les empêche de se jeter précipitamment dans le danger , et les fait agir en tout avec ordre et prudence. Aussi le conseil est-il appelé comme nous l'avons dit plus haut, l'oeil et la garantie des choses à venir. Et celui qui marche à la clarté d'un tel jour n'a pas à craindre de se heurter.

Or, ce jour a son commencement dans le rayon éternel et l'objet de la volonté divine, se manifestant à nous par la lumière de l'inspiration. Quand notre âme a été inspirée de la sorte, elle se lève afin de se conformer à cette volonté sainte; elle suit la céleste clarté que l'Esprit-Saint fait briller en elle, et elle se laisse conduire par la sagesse incréée, par cette sagesse qui atteint d'une extrémité du monde jusqu'à l'autre avec une force infinie et dispose tout avec une douceur égale. Jamais donc l'homme ne doit s'éloigner des conseils de ce directeur admirable; jamais il ne doit contredire sa volonté. (1) Ecoutez, ô mon fils, dit l'Ecriture, recevez un avis sage et ne rejetez point mon conseil ; écoutez mon conseil pour le comprendre; recevez-le pour l'aimer, et ne le rejetez pas en refusant de vous y soumettre. Dites avec le Psalmiste : Dès le matin je me tiendrai en volve présence pour rechercher avec empressement vos conseils , et je verrai en m'appliquant à comprendre

 

1 Eccl., 6.

 

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selon la vérité ce qui vous plaît et en y conformant fidèlement ma conduite.

Mais quelle est donc cette volonté de Dieu qui nous est donnée pour règle de notre volonté? La volonté de Dieu, dit saint Césaire, est celle que Jésus-Christ a accomplie et qu'il nous a fait connaître. C'est l'humilité dans le commerce habituel de la vie, la stabilité dans la foi , la modestie dans nos paroles, la justice dans nos actes, la miséricorde en nos oeuvres, la discipline dans nos moeurs; c'est de ne point nuire à celui qui nous injurie et de savoir le supporter, de garder la paix avec tous les hommes, de nous tenir fortement unis à Jésus crucifié, de nous attacher inséparablement à sa charité, de ne rien préférer à lui , car lui-même nous a préférés à tout le reste. Je me tiendrai donc dès le matin en votre présence, ô Seigneur, et je verrai que vous n'êtes point un Dieu qui aime ni qui souffre l'iniquité.

Le midi brillant et embrasé de ce jour a lieu quand notre âme, éclairée en son intelligence par la vérité et enflammée en sa volonté par la charité, se porte avec ardeur à rechercher et à mettre en pratique les préceptes les plus élevés du Seigneur Jésus. C'est dans ces préceptes que les membres du festin spi-rituel se sentent surtout embrasés et illuminés; car le commandement da Seigneur est tout brillant de lumière et il éclaire nos yeux (1). C'est lorsque l'âme se livre a l'observance de ces préceptes et des conseils, que la Trinité saillie vient la visiter avec autour et

 

1 Ps. 18.

 

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qu’elle lui fait sentir les douceurs de sa présence. Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (1). Le Père viendra à nous en visitant notre mémoire et en l'excitant à agir; le Verbe, en illuminant notre intelligence et la rendant apte à le contempler sans nuage; le Saint-Esprit, en enflammant notre volonté et en lui faisant goûter les douceurs de l'amour. Or, ces trois personnes établissent alors en nous leur demeure, et saint Grégoire en donne la raison. (2) Dieu, dit-il, vient dans le coeur de plusieurs, et il n'y fait pas sa demeure, parce qu'ils le reçoivent de telle sorte qu'ils s'éloignent de lui au jour de la tentation; il vient dans le coeur de certains autres , et il fixe en eux son séjour, car le divin amour les pénètre tellement qu'ils lui sont fidèles au moment de l'épreuve. Celui-là, eu effet, aime véritablement, dont le coeur ne se laisse jamais aller à consentir à ses désirs pervers ; or, celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui (3). Et il est dit de cette demeure : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (4). C'est alors que le divin soleil brûle la terre des ardeurs du midi.

Le soir de ce jour spirituel a lieu dans l'âme quand le don de conseil l'excite à rechercher et à accomplir les divins conseils de perfection donnés par le Seigneur en l'Evangile (5). Plusieurs, dit saint Grégoire, s'élèvent par la vertu de leur perfection au-dessus des préceptes

 

1 Joan., 14. — 2 Hom., 30, in Evang. — 3. I Joan., 4. —  4 Prov., 8. — 5 Mor., l. 26, c. 20.

 

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de la loi commune. Non contents d'observer ce que la volonté céleste a imposé à tous les hommes, leur désir ardent les porte à faire plus que ces préceptes ne renferment. C'est à eux que le Seigneur a dit (1) : Quiconque aura quitté pour l'amour de moi sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple en ce monde, et il aura pour héritage la vie éternelle en l'autre. Mais c'est au petit nombre, et non à tous que s'adresse cette parole : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis, venez et me suivez. C'est au petit nombre, dis-je, que s'adresse cette parole, car une si grande perfection n'est pas donnée indistinctement à tous. Le jour spirituel de ce don trouve donc sa consommation et le soir qui lui convient, dans l'observation des conseils. La raison en est que , par ces conseils de perfection excellente, on s'élève successivement au sommet des vertus qui consomment l'âme et nous rendent parfaits comme notre Père céleste est parfait. Plus ces conseils sont sublimes, plus ils sont lumineux ; et ainsi ils conduisent à une perfection plus grande, à une consommation plus entière le jour spirituel de l'âme. Voici comment en parle saint Jean Chysostôme (2) : « Voyez, nous dit-il, combien le Seigneur a franchi de degrés , et comment il nous a établis au sommet même de la vertu lorsqu'il nous a enseigné à ne prendre

 

1 Mat., 19. — 2 Hom., 18, in Mat.

 

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occasion d'aucune chose, de nous laisser aller aux injures et de nous emporter contre nos frères, à ne jamais tirer vengeance de ce que nous avons pu souffrir, à ne pas rendre aux autres le mal que nous en avons reçu , à nous offrir nous-mêmes aux outrages dont on veut nous abreuver, à accorder plus que notre ennemi ne demande de nous, à n'avoir aucune haine contre celui qui agit de la sorte à notre égard, à avoir pour lui de l'amour, à lui faire du bien malgré les maux sans nombre dont il nous accable, et enfin à prier pour lui alors qu'il est obstiné dans sa malice. C'est à ces points principaux que se rapportent les autres conseils de l'Evangile. Mais , comme le Seigneur nous invitait à quelque chose de grand, il a promis aussitôt une récompense glorieuse, en ajoutant que ceux qui agiraient de la sorte seraient semblables à Dieu. C'est afin, dit-il, que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, et que vous soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Nous devons entendre cela, dit saint Augustin (1), dans le sens que saint Jean avait en vue en écrivant : Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu (2). Nous sommes enfants de Dieu , ion par nature, mais par l'observance de ses préceptes et de ses conseils.

 

1 De Serm. dom. l. 1, c. 46. — 2 Joan., 1.

 

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CHAPITRE V. Comment le don de conseil prépare un festin en notre âme ; des trois conseillers qui tiennent le premier rang parmi les convives et qui sont les trois puissances de l'âme.

 

Voyons , en cinquième lieu, comment l'Esprit-Saint, par le don de conseil, établit en notre âme un festin spirituel au jour qui convient à ce don et par la lumière qui lui est propre. Nous avons deux choses à considérer sur ce sujet : d'abord, comment la famille de l'âme et les membres divers de ce festin y sont rangés et placés selon leur dignité; ensuite, en quel lieu le conseil célèbre son festin et quels mets y sont servis.

Quant à la première de ces choses, rappelons les paroles que nous avons déjà cités plus haut du livre de l'Esprit et de l’âme. « L'âme, y est-il dit, est une noble créature ; elle est la cité de Dieu dont on a raconté tant de merveilles , car elle a été formée à l'image et à la ressemblance du Seigneur. Comme nulle cité n'est sans habitants, son auteur a placé dedans un triple peuple : des sages pour conseiller, des soldats pour combattre, des ouvriers pour travailler. Ces habitants sont les puissances naturelles et propres de l'âme. Entre eux il y a des rangs distincts : les uns sont supérieurs, d'autres moyens, et d'autres inférieurs. Les sens intellectuels tiennent

 

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le premier; les sens de la raison, le second ; les sens animaux, le dernier. Voici la différence qui existe entre eux : les sens animaux ou sensuels soupirent après les choses visibles; les sens raisonnables discernent , et par cet oeil du discernement ils méprisent le mal et choisissent le bien.

Les sens intellectuels entraînent tout vers ce qui est divin. Ces derniers sont donc les conseillers de l'âme qui lui disent : Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme. Les seconds sont les soldats qui militent par les armes de la justice contre les concupiscences ennemies de l'âme. Les derniers sont comme les ouvriers et les manoeuvres qui s'appliquent aux exercices matériels et servent aux besoins du corps. Ces trois forces , la force intellectuelle , la force raisonnable et la force sensitive, sont appelées parties de l'âme , non pas parties intégrales, mais partie virtuelles , car elles en sont les puissances. »

Nous pouvons placer et ranger dans la famille intellectuelle les habitudes divinement infuses en notre âme , comme la foi , l'espérance et la charité ; et elles embellissent singulièrement ce festin spirituel. Les habitudes acquises, comme la prudence , la tempérance, la force et la justice peuvent entrer en société avec les membres qui composent la famille de la raison, et elles servent puissamment à combattre les vices. Enfin , dans la famille composée des sens du dernier degré, peuvent figurer certaines habitudes innées , ou même dans une certaine mesure quelques passions

 

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comme l'amour et la haine, la douleur et la joie, les sens intérieurs et les sens extérieurs; car le don de conseil influe sur ces habitudes, soit par lui-même, soit par d'autres , ainsi que nous le verrons plus loin. Voilà donc l'ordre et le rang à établir entre les membres divers de cette même famille. Quant au ministère qui leur est propre , nous en parlerons dans la suite.

Voyons maintenant en quel lieu le don de conseil célèbre son banquet, et quels mets y sont servis. Un tel festin , croyons-nous, ne saurait se faire dans un lieu plus convenable et plus paisible que dans le tabernacle de l'alliance, dans le secret intime de l'âme, où les conseils sont préparés dans le silence, reçus dans la vérité, incorporés dans l'amour et consommés dans l'accomplissement des bonnes oeuvres. L'Ecriture nous montre assez clairement qu'il doit en être ainsi par l'exemple de Moïse. Dans les choses douteuses il laissait la foule pour consulter le Seigneur; il allait et revenait souvent au tabernacle; il y entrait , y demandait des conseils, les recevait, les proposait ensuite au peuple et lui ordonnait de les mettre en pratique. « Or, revenir au tabernacle et y entrer , dit saint Grégoire (1), c'est mettre de côté tous les bruits du dehors et pénétrer dans le lieu le plus intime de l'âme. C'est là qu'on consulte le Seigneur, et. que l'oreille de notre intelligence écoute dans le silence ce que nous devons faire extérieurement. Car la voix de lieu se fait entendre comme par

 

1 Mor., l. 12 , c. 23.

 

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une inspiration secrète, alors que notre âme se sépare entièrement par la méditation des sens de la chair. »

Que les conseillers de l'aune , la mémoire , l'intelligence et la volonté entrent donc d'abord comme étant les plus dignes et tenant la première place, et qu'ils laissent dehors la foule tumultueuse. Qu'ils écoutent dans le silence les conseils du Seigneur; qu'ils les comprennent dans la vérité et les accomplissent dans la charité. La mémoire , une fois bien vide et bien purifiée de tout objet étranger, doit donc entrer la première dans ce tabernacle , dans ce secret intime de l'âme , et s'écrier avec le Psalmiste : J'écouterai les paroles que le Seigneur mon Dieu m'adressera au-dedans de moi (1). Dieu , dit Richard (2), se fait entendre par la révélation jusqu'à ce que sa voix , devenant de plus en plus forte, tous les bruits du dehors s'apaisent, et que cette voix seule puisse ètre écoutée, jusqu'à ce que la foule agitée disparaisse et que le Seigneur demeure seul avec l'âme. Alors il la conduit dans la solitude , et il parle à son coeur. Mais quel langage lui tient-il? Il lui annonce , dit le Prophète , la paix qu'il a préparée pour son peuple. Mais pourquoi la paix plutôt que tout autre chose? Parce que sans la paix on ne goûte pas la douceur des célestes conseils , on n'entend point la voix de Dieu , il n'y a plus pour l'âme de festin avec le Seigneur, car c'est dans la paix qu'il a établi sa demeure (3). En effet , la paix véritable consiste à ne pas se détourner de la

 

1 Ps. 84. — Lib. 4, de cont., c. 15. — 3 Ps. 75.

 

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volonté de Dieu et à se réjouir uniquement dans les choses divines. Quand la chair n'oppose plus aucune résistance à la volonté ; quand la volonté ne contredit plus la raison , et que la raison se règle par la lumière de la foi , c'est alors que l'âme est sereine et le royaume de Dieu au-dedans de nous. C'est donc avec raison que la paix est mise au premier rang. Le royaume de Dieu, dit l'Apôtre , n'est point dans le boire ni dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint (1); la justice rectifie les jugements de la raison , la paix calme l'agitation de la mémoire, et la joie comble les désirs de la volonté. Or, il n'y a pas de mets plus délectable que la joie de la volonté. Le Prophète, parlant par expérience de cette nourriture de la mémoire , s'écrie : Je me suis souvenu de Dieu et j'ai été dans la joie. Mon esprit est tombé en défaillance (2), l'esprit de l'homme qui était en moi , et il est devenu semblable à un esprit divin. En effet , plus l'esprit de Dieu prend chaque jour d'accroissement en nous , plus notre propre esprit nous abandonne; et enfin notre mémoire étant toute pleine du Seigneur , devient déiforme.

En second lieu , l'intelligence doit entrer dans le tabernacle , dans le secret de l'âme en se séparant de tous les vains fantômes et de tout ce qui lui est un obstacle , afin d'examiner la vérité des conseils et de reconnaître de quel esprit ils procèdent. De même , dit encore Richard , que Dieu se fait entendre à la

 

1 Rom., 14. — 2 Ps. 76.

 

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mémoire par la révélation , de même il se manifeste à l'intelligence par la contemplation. C'est dans une telle vision qu'elle est illuminée et qu'elle apprend à discerner de quel esprit viennent les divers conseils. Il y a plusieurs sortes d'esprits ; voilà pourquoi le discernement nous est nécessaire, surtout l'Apôtre nous ayant recommandé de ne pas croire à tout esprit. « Il peut sembler, dit saint Bernard , à ceux qui sont moins instruits et dont les sens sont moins éclairés , que toute pensée et tout conseil viennent uniquement de l'esprit de l'homme. Mais la vérité infaillible de la foi nous démontre la fausseté d'un tel sentiment, et. le témoignage des divines Ecritures lui vient en aide pour cela. J'écouterai, dit le Prophète, non pas les paroles de ma bouche, mais les paroles que le Seigneur mon Dieu fera entendre au-dedans de moi. Ailleurs il dit encore que le Seigneur a envoyé divers fléaux par le ministère des mauvais anges. De plus l'Ecriture nous montre qu'il y a un esprit de la chair et un esprit du monde. Nous devons donc croire que ces trois sortes d'esprits parlent à notre esprit , car ils ont soif du sang et de la mort des âmes. Cependant nous pouvons les reconnaître à leur langage. L'esprit de la chair suggère la mollesse; l'esprit du monde la vanité, et l'esprit malin toute espèce d'amertume , comme les querelles , les colères, etc. Mais si l'esprit nous porte à châtier notre corps, à humilier notre coeur, à garder la vérité , à agir selon la charité, n'en doutons point , cet esprit qui nous parle ainsi et suggère de telles choses à nos coeurs , est l'esprit de Dieu. »

 

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Si donc l'intelligence veut examiner soigneusement ces conseils et en faire un discernement prudent, elle doit entrer dans le tabernacle , dans le lieu le plus intime de l'âme , afin d'y consulter le Seigneur sur tous les doutas qui s'élèvent en elle touchant le festin , touchant ses membres et touchant les aliments qui leur conviennent. C'est à l'intelligence que revient la sollicitude de toutes ces choses , car c'est à elle qu'il appartient de diriger tout le royaume de l'âme. Tous les jours, dit saint Grégoire (1), les bons directeurs , connaissant leur impuissance à discerner comme il convient les choses douteuses , rentrent dans le secret de leur âme comme dans le tabernacle du Très-Haut. Là , considérant la loi divine comme l'arche sainte , ils consultent le Seigneur en sa présence; et les réponses qu'ils ont reçues intérieurement dans le silence, ils les manifestent au-dehors par leurs actions; ce sont autant de conseils et de vérités qui soutiennent et nourrissent les membres divers de la famille de l'âme. Car la vérité est un pain qui sustente nos âmes sans jamais s'affaiblir; elle les change et les rend semblables à elle. Autant donc notre intelligence aidée par l'Esprit-Saint perçoit de vérités et de conseils en ce tabernacle , autant elle offre aux convives de mets délicieux à savourer.

En troisième lieu , la volonté étant libre des fantômes inutiles , débarrassée de toutes les distractions et de toutes les sollicitudes du siècle , doit à son tour faire son entrée dans le tabernacle de l'âme. Car

 

1 Mor. l. 23 . c. 1.

 

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de même que la mémoire entend Dieu en se souvenant de lui , de même que l'intelligence le voit par la contemplation , ainsi la volonté l'embrasse par l'amour; et, bien qu'elle tienne le dernier rang , elle est cependant la première par la liberté dont elle jouit. Elle reçoit par une expérience toute de tendresse les célestes conseils annoncés à la mémoire par le Père , examinés et reconnus vrais par l'intelligence , et , les sentant imprimés efficacement en elle-même, elle s'écrie avec l'Epouse des Cantiques (1) : Mon âme s'est fondue aussitôt que la voix de mon Bien-Aimé s'est fait entendre. « L'effet le plus heureux des divines consolations , dit Origène , c'est que l'âme se fonde ainsi au-dedans d'elle-même. Or, cela a lieu lorsqu'elle s'amollit de telle sorte par la dévotion que son Bien-Aimé puisse se reposer en elle sans y trouver ni dureté ni résistance à ses conseils. Cela a lieu lorsque , cette même dévotion l'ayant embrasée, son Epoux , attiré par la douceur non interrompue de cet embrasement divin , trouve en elle des délices d'autant plus ineffables que le feu caché, mais plein de suavité dont elle est consumée , rend son abord plus enivrant. Cela a lieu lorsqu'elle déborde tellement d'amour que le Seigneur domine en elle sans réserve , que tout mouvement , toute puissance , tout effort se termine en lui. » Au reste , de même que l'eau ne saurait être son terme à elle-même, de même l'âme arrivée à cet état ne peut se reposer que dans l'éternité. Car, dit encore Origène.

 

1 Cant., 5.

 

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celui qui brûle intérieurement d'un saint désir devient vraiment apte à toutes sortes de biens , s'il ne conserve rien de dur en son coeur sans le fondre à l'ardeur dévorante qui l'entraîne vers son Dieu. » Ces trois premiers conseillers , instruits , purifiés , illuminés et rendus parfaits par les conseils salutaires de la Trinité, purifient ensuite , illuminent , perfectionnent et dirigent vers l'éternité toute la famille de l'âme , tous les membres invités à son festin , comme nous allons le voir dans les chapitres suivants.

 

CHAPITRE VI. Comment les convives qui tiennent le second rang au banquet de l'âme et qui sont ses forces naturelles, ses sens raisonnables et ses vertus morales, comment, dis-je, ces convives sont purifiés, illuminés et rendus parfaits par les convives du premier rang, par la mémoire, l'intelligence et la volonté.

 

Nous avons examiné comment , par les divins conseils puisés dans les dons de l'Esprit-Saint au milieu du tabernacle secret de l'âme, les premiers convives sont purifiés , illuminés et rendus parfaits: considérons maintenant comment les convives du second rang , les forces naturelles et les sens raisonnables de l'âme, comment ses soldats ou autrement ses vertus morales qui combattent avec courage et

 

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tiennent éloignés de son banquet tous les vices; considérons , dis-je, comment ces convives sont purifiés, illuminés et perfectionnés par ceux du premier rang. C'est un ordre inviolablement établi que les plus élevés perfectionnent ceux qui les suivent, et ceux-ci leurs inférieurs. C'est l'ordre de la céleste hiérarchie, ordre suivi dans la hiérarchie ecclésiastique et terrestre. Il y a , dit Hugues (1), des esprits supérieurs et sublimes ; ils s'approchent de la Divinité et reçoivent d'elle immédiatement la pureté pour être exempts de toute tache, l'illumination pour être brillants de clarté, la perfection pour être saints. Par eux ensuite, selon l'ordre divinement établi , ceux qui les suivent et leur sont soumis dans un rang inférieur reçoivent les mêmes faveurs. Ainsi ces trois conseillers de l'âme, la mémoire, l'intelligence et la volonté étant purifiés, illuminés et perfectionnés par l'Esprit-Saint dans le don de conseil, purifient, illuminent et perfectionnent à leur tour les forces naturelles de l'âme, ses sens raisonnables , ses combattants ou ses vertus morales.

La mémoire vient donc en premier lieu, et conseille tout ce qui peut servir à purifier les vices des convives et à exercer leurs vertus, en rappelant et en rendant présentes à leur pensée les fautes dont ils se sont rendus coupables, afin de les porter à les effacer et à les faire disparaître entièrement par la pénitence. Or, si la purification ne précède d'abord, l'illumination n'a pas lieu , et sans l'illumination on n'arrive point à la perfection. Si l'âme veut être purifiée avec

 

1 Sup. 2, Ang. hier.

 

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tous les membres dont se compose sa famille, il faut qu'elle s'écrie dans l'abondance de sa douleur : Je repasserai devant vous, ô mon Dieu ! Toutes les années de ma vie sont dans l'amertume de mon âme; et qu'elle ne cesse point qu'elle ne puisse ajouter : Vous avez rejeté derrière vous toutes mes iniquités (1). A ceux qui vivront de la sorte, comme à des enfants, le Père fera connaître sa vérité, car pour recevoir sa lumière il ne demande que la pureté du coeur. C'est ce qui a fait dire à un auteur : la créature raisonnable a besoin d'abord de se purifier, car les coeurs impurs ne reçoivent point la lumière, et où sont les ténèbres on ne trouve point d'oeuvres parfaites; ceux qui marchent ainsi dans l'obscurité ne savent ni où ils tombent ni où ils vont. Les sens raisonnables et les soldats de l'âme, ou autrement ses vertus morales, doivent donc commencer par se purifier afin d'être ensuite illuminés et d'arriver à la perfection des bonnes oeuvres.

En deuxième lieu, l'intelligence étant illuminée et voyant que la lumière est nécessaire pour produire des oeuvres parfaites , conseille aux convives de ce festin de se tourner vers le foyer de l'illumination et leur crie : Approchez-vous de Dieu et vous serez éclairés, et vos visages ne seront point couverts de confusion (2). Or, on s'approche de Dieu par la ressemblance avec lui; on s'en éloigne par la dissemblance. Dans cette ressemblance, notre face apparaît brillante de l'image du Seigneur ; dans la dissemblance, au contraire, elle offre l'aspect honteux d'un

 

1 Is., 38. — 2 Ps. 33

 

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vil animal (1). Gardez-vous, dit le Prophète, de devenir semblables au cheval et au mulet , qui n'ont point d'intelligence. Voilà à qui sont comparés ceux qui en sont là , tandis que les hommes intelligents sont appelés des dieux; car, s'écrie le même Prophète : J'ai dit : vous êtes des dieux et vous êtes tous les enfants du Très-haut. Ce deuxième conseiller de l'âme illumine donc tous ceux qui prennent part à ce festin. Mais qu'appelle-t-on être illuminé? C'est être conduit directement, tant par les vertus spéculatives que par les vertus actives , à sa fin dernière. De là cette parole du Psalmiste : Je vous donnerai l'intelligence pour ce qui tient à la spéculation , et je vous instruirai de ce qui regarde l'action; je vous enseignerai la voie par laquelle vous devez marcher, et j'arrêterai mes yeux sur vous pour vous diriger vers votre fin.

Enfin la volonté, comme la plus excellente de ces trois puissances, conseille et ordonne tout ce qui est nécessaire pour conduire à la perfection les oeuvres des convives. Elle leur dit : Travaillez, non pour la nourriture qui périt , mais pour la nourriture qui demeure éternellement (2) . Travailler pour une nourriture périssable, c'est se laisser entraîner à l'amour des choses de la terre; c'est ne pas agir en vue des biens immortels, mais pour ce qui est passager. Sans doute les oeuvres accomplies sont temporelles; mais l'intention doit les rendre éternelles. Faites donc tout ce que la mémoire bien purifiée, inspirée et illuminée par Dieu vous aura indiqué, tout ce que la volonté excitée

 

1 Ps. 31. — 2 Joan., 6.

 

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par la charité vous commandera, car alors ce qu'elles ordonnent est bien. En effet , dit saint Augustin, nos actions sont bonnes et droites si l'oubli ne trompe pas notre mémoire, si l'erreur n'aveugle pas notre intelligence et si l'iniquité ne pervertit pas notre volonté , car c'est de ces trois puissances que procède tout ce que nous faisons. Ce conseil , ce commandement une fois reçu de Dieu dans le tabernacle de l'âme, la volonté, comme un autre Moïse, l'annonce et l'impose à tous ceux qui sont soumis à son empire, aux sens raisonnables, aux vertus morales et aux membres si nombreux dont se compose leur famille. Lors donc qu'ils ont été purifiés et illuminés par les deux premiers conseillers de l'âme, et comme rendus parfaits en obéissant à la volonté selon la loi de la charité, ils se livrent avec courage au travail , extirpent tous les vices du milieu des convives, s'appliquent sans relâche à acquérir les vertus , et se soumettent à Dieu comme à leur roi et à leur père. Dès lors ils deviennent à leur tour propres à purifier, à illuminer et à conduire à la perfection les sens placés au-dessous d'eux.

 

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CHAPITRE VII. Comment les convives inférieurs du banquet de l'anse, ou autrement les sens animaux, tant intérieurs qu'extérieurs, sont purifiés, illuminés et perfectionnés par les convives du second rang.

 

Nous avons parlé des sens de la raison , qui , dans ce festin spirituel, tiennent comme le deuxième rang parmi les convives; nous avons dit comment ils sont purifiés, illuminés et perfectionnés. Il nous reste à voir comment eux-mêmes purifient, illuminent et perfectionnent les sens placés au-dessous d'eux : les sens intérieurs , comme l'imagination , etc. ; les sens extérieurs, comme la vue, l'ouïe , etc.; lesquels sens sont autant d'ouvriers et de manoeuvres chargés de pourvoir aux besoins du corps.

Or, les sens de la raison , qui sont comme les soldats de l'âme, purifient les sens inférieurs lorsqu'ils amortissent en eux et détruisent autant que le permet un corps corruptible les mouvements désordonnés de la concupiscence, en criant avec l'Apôtre (1) : Si vous vivez selon la chair, en vous laissant corrompre par elle, vous mourrez; mais si vous fuites mourir par l'esprit les actes de la chair, vous vivrez. De même ils les illuminent lorsqu'ils modèrent et

 

1 Rom., 8.

 

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arrêtent leur précipitation , et les forcent d'obéir au don de conseil , en leur disant encore avec l'Apôtre : Nous sommes redevables à l'esprit et non à la chair ; c'est pourquoi nous ne devons point obéissance à celle-ci, mais à celui-là. Enfin ils les perfectionnent quand ils leur enseignent à goûter et à imiter à l'avance ce qu'ils doivent être dans l'avenir. Saint Bernard nous dit à ce sujet : « Plusieurs par la sainteté de leur vie, par la glorification en eux de l'homme intérieur, par la contemplation et la jouissance de Dieu , semblent goûter à l'avance sur la terre la béatitude de la vie future et nous en offrir une image, en sorte que leurs corps paraissent avoir déjà reçu en partie la gloire qu'ils doivent posséder plus tard. En effet , après avoir été comblés de la grâce par laquelle il leur est donné de demeurer sous un même toit avec leurs frères, ils jouissent d'eux-mêmes en Dieu et de Dieu en eux , et ils sentent qu'ils ont vaincu à un tel degré les contradictions de la chair que leurs corps tout entier n'est plus qu'un instrument de bonnes oeuvres. S'ils sont accablés par les souffrances et les infirmités, l'homme intérieur n'en devient que plus puissant; car, dit l'Apôtre, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (1) et plein de vigueur. Leurs sens reçoivent une grâce nouvelle, une grâce presque spirituelle; car leurs yeux , comme une expérience assurée. nous l'apprend, deviennent simples et leurs oreilles soumises. Quelquefois la ferveur de leur oraison

 

1 II Cor., 12.

 

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laisse échapper comme un parfum ineffable d'une odeur inconnue et qui , par là même, ne peut être perçu que par l'expérience. Leur goût est inondé d'une suavité si admirable par le contact mutuel de la charité spirituelle; il en résulte un tel incendie d'amour, qu'ils semblent porter en eux-mêmes un paradis de célestes délices. Mais l'expérience seule fait encore connaître un semblable bonheur. Leur visage, le maintien de leur corps, leur vie, leurs habitudes, leurs actes, tout offre en eux le spectacle ravissant d'une soumission réciproque, de services empressés , de soins pieux, d'une aimable bienveillance. Ils vivent de telle sorte et leur union est telle qu'il n'y a vraiment en eux qu'un coeur et qu'une âme. Dès cette vie ils commencent, par la pureté de leur conscience et la douceur de leur   sainte vie, à faire jouir leur corps de cette gloire dont il sera pleinement comblé plus tard dans la cité éternelle. »

Ainsi, le don de conseil sustente en ce banquet spirituel les convives du premier rang , alors qu'au milieu de pieuses contemplations il leur fait entendre dans le tabernacle de l'âme ses divins conseils. Il nourrit les convives du second rang des vérités sacrées, alors qu'il leur fait comprendre les célestes conseils qu'elles renferment ; enfin il répare les forces des convives du dernier rang, occupés à travailler dans la cité de l'âme, en leur donnant pour aliment des oeuvres déiformes , alors qu'il leur fait accomplir les conseils du Seigneur en leurs actions, ce qui est

 

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le partage des parfaits. Suivez donc les conseils de Dieu ; car ils sont tellement au-dessus des conseils de la créature, qu'ils semblent une folie aux mondains. Ce n'est pas à dire que ces conseils sacrés renferment quelque défaut; mais leur perfection est telle que le monde ne peut les comprendre ni les connaître. Et en cela rien d'étonnant , car il ne peut connaître le conseiller lui-même, l'Esprit-Saint, selon la parole du Seigneur (1).

 

LIVRE VII. DU DON D'INTELLIGENCE.

 

CHAPITRE PREMIER. Pourquoi le don d'intelligence suit les dons

précédents.

 

Le sixième don destiné à faire naître un jour particulier en l'âme et à lui offrir un festin tout spirituel, est le don d'intelligence. Nous avons cinq choses à examiner sur ce sujet : 1° Pourquoi le don d'intelligence vient après ceux que nous avons énumérés. 2° Qu'est-ce qu'on appelle don d'intelligence. 3° Quelle est la nécessité d'un tel don et quels avantages il nous

 

1 Joan., 14.

 

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offre. 4° Comment ce don fait naître en nous un jour spirituel. 5° Comment il prépare un festin à notre âme.

Pourquoi donc le don d'intelligence suit-il les dons précédents? Saint Anselme nous dit que l'ordre adopté par nous est tout-à-fait raisonnable, car les cinq dons examinés jusqu'à ce moment appartiennent à la vie active, tandis que les deux qui suivent, l'intelligence et la sagesse, se rapportent à la vie contemplative. L'Esprit-Saint les a placés au-dessus des autres pour donner à l'édifice qu'il veut élever un complément parfait. La vie active précède la vie contemplative; elle dispose les puissances appartenant à cette vie à accomplir leurs actes sans être arrêtées en leur marche par aucun obstacle. Ceux qui désirent , dit saint Grégoire, s'élever sur la montagne de la contemplation , doivent auparavant s'exercer d'une manière parfaite dans l'action. Ainsi, l'ordre naturel de notre élévation commençant par le plus bas degré, qui est la crainte, pour arriver au plus haut, à la sagesse, il s'ensuit que les cinq dons examinés jusqu'à ce moment doivent précéder l'intelligence et la sagesse, dont nous avons à traiter. C'est ce qui fait dire à saint Anselme : « Lorsque l'Esprit-Saint a rendu l'âme tremblante par le don de crainte et pleine de compassion pour elle-même par le don de piété, il lui manifeste par la science ce qu'elle doit faire, il le lui fait accomplir courageusement par la force, et il la porte par le don de conseil à exciter les autres à agir selon qu'ils la voient agir elle-même. Ensuite

 

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il l'embrase du désir de comprendre pourquoi telle ou telle chose doit avoir lieu, et pourquoi elle doit en attendre la récompense de Dieu seul (1). »

Mais pourquoi le don d'intelligence suit-il immédiatement le don de conseil? La raison en est que le conseil sonde les affections de l'âme et dirige notre raison , tandis que l'intelligence est une lumière, un agent, comme dit Aristote, un flambeau qui pénètre jusqu'au fond, jusqu'à l'essence des choses. Ainsi il n'y a jamais recherche parfaite de la vérité , on ne la trouve jamais complètement si l'illumination intellectuelle ne vient en aide, et le conseil sans l'intelligence demeure sans amour. Saint Augustin en donne une autre raison. « Après le cinquième degré, qui est le don de conseil, dit-il, et qui élève l'âme au-dessus des appétits terrestres, on monte au sixième, au don de l'intelligence, où notre cil est purifié, où Dieu peut être vu de ceux qui meurent au siècle; et ils le voient d'autant plus que leur mort est plus entière. Alors la beauté de sa lumière commence à apparaître, non-seulement d'une manière plus assurée, mais encore plus délicieuse, quoique cependant ce soit toujours en énigme; car tant que nous sommes en cette vie, nous demeurons éloignés du Seigneur, alors que nous vivons déjà dans les cieux (2). »

 

1 De Simil., c. 150. — 2 De doct. christ., l. 2, c. 7.

 

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CHAPITRE II. Qu'est-ce que le don d'intelligence.

 

Voyons, en deuxième lieu, ce qu'on appelle don d'intelligence, et pourquoi on lui a donné un tel nom. Ce nom emporte avec lui l'idée d'une connaissance intime, car le mot comprendre, intelligence, signifie lire intérieurement. Et ainsi quiconque y fera attention reconnaîtra quelle différence existe entre la connaissance de l'intelligence et celle des sens. Celle-ci ne s'étend qu'aux qualités extérieures et sensibles des choses; celle-là, au contraire, pénètre jusqu'à leurs propriétés intimes et à leur essence, car l'objet de l'intelligence est la nature même des choses. Ainsi la connaissance de l'homme commence par ses sens , comme par quelque chose d'extérieur; mais elle n'arrive à la perfection que par l'intelligence, qui connaît chaque objet en lui-même. « Tout ce que nos sens

reçoivent extérieurement, dit un auteur, l'imagination nous le représente intérieurement, la raison l'explore , l'intellect le juge , l'intelligence l'embrasse et en fait le sujet de sa contemplation, la mémoire le conserve. »

Mais il nous faut remarquer que l'intelligence est prise quelquefois pour une force naturelle de l'âme. C'est ainsi qu'un auteur l'appelle une force au moyen de laquelle l'âme perçoit les choses invisibles. En ce

 

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sens , c'est une faculté souvent sujette à l'erreur. Ainsi le Prophète a-t-il dit des juges pervers : Ils sont dans l'ignorance et ils n'ont point compris (1). » Quelquefois également on la prend pour une vertu intellectuelle, ou autrement pour une habitude des principes naturels soumis à sa lumière. Mais, ni dans l'un ni dans l'autre de ces sens , elle n'est un don du Saint-Esprit, bien qu'alors même elle vienne de lui. En effet, l'homme étant créé pour le bonheur surnaturel , comme pour sa fin propre, son intelligence, ou la lumière qui est en lui , doit être nécessairement une habitude surnaturelle des principes célestes, ou autrement des points de notre foi, et par là même une habitude de certaines opérations en rapport avec la foi ; car la foi opère par la charité, dit l'Apôtre (2). Or, cette lumière surnaturelle, ajoutée à la lumière de notre esprit et donnée à l'homme , s'appelle don d'intelligence ; elle désigne une certaine excellence de connaissance pénétrant jusqu'à l'essence intime et aux réalités des choses intelligibles , non en vertu de la lumière naturelle de notre esprit, mais d'une lumière surajoutée à celle-ci. C'est en ce sens que l'intelligence est dite une force de l'âme , en rapport immédiat avec Dieu. En effet, elle le voit dans sa vérité souveraine et dans son immutabilité véritable.

Ainsi l'âme perçoit les corps par les sens , les images des corps par l'imagination , la nature des choses corporelles par la raison, l'esprit créé par l'intellect et l'esprit incréé par l'intelligence; ou

 

1 Ps. 81. — 2 Gal., 5.

 

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autrement : l'intelligence est cette puissance par laquelle l'âme connaît les choses divines autant qu'il est possible à l'homme, et pénètre les secrets célestes, secrets pénétrables seulement par l'esprit de celui qui sonde ce qu'il y a de plus caché en Dieu, selon cette parole de l'Apôtre : Pour nous, Dieu nous a révélé ces choses par son esprit , qui pénètre tout, même les profondeurs de Dieu (1).

 

CHAPITRE III. Quelle est la nécessité du don d'intelligence,

et quels avantages il nous confère.

 

Voyons maintenant quelle est la nécessité du don d’intelligence.

Les vérités nécessaires au salut sont cachées et comme voilées à nos regards, tant dans la nature des choses que dans les saintes Ecritures, les sacrements divins et les figures qui nous représentent ces mêmes vérités, de sorte que l'esprit de l'homme, sans le secours d'une lumière surnaturelle, est impuissant à les atteindre pleinement. Il a donc fallu que l'Esprit-Saint lit briller sur l'intelligence humaine un rayon céleste qui la rendît capable de percer les voiles de ces vérités, de les saisir dans le secret où elles étaient cachées et de les manifester à notre âme. Or, c'est ce que cet Esprit divin a fait en répandant en nous le don d'intelligence.

 

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Et d'abord, par ce don, il nous introduit à travers les voiles et les ténèbres de notre âme, et nous conduit jusqu'à la connaissance de nous-mêmes, jusqu'à cette image de la Trinité sainte, formée en nous au jour où nous avons reçu la vie; car le Seigneur a dit : Le royaume de Dieu est au-dedans de vous (1), c'est-à-dire en son image. Il nous fait pénétrer ainsi dans notre intérieur lorsqu'il inspire à notre âme le désir de se connaître et le zèle pour s'exercer en cette connaissance, jusqu'à ce qu'elle commence à voir ce qu'elle est. Un tel exercice, dit Richard (2), purifie l'oeil du coeur, aiguise l'esprit et dilate l'intelligence. Celui-là ne juge bien d'aucune chose, qui s'ignore soi-même. Il ne comprend pas que la gloire mondaine est profondément au-dessous de lui , celui qui

n'apprécie pas la dignité de sa condition. Il ne sait ce qu'il doit penser de l'esprit angélique, quelle idée il doit se former de l'esprit divin, celui qui n'a point de pensée pour son propre esprit. Si vous êtes impuissant à entrer au-dedans de vous-même, comment arriverez-vous à ce qui est au-dessus de vous? » L'homme commence donc en cet exercice à comprendre un peu qu'il a été formé à l'image de Dieu.

L'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme, parlant sur ce même sujet , nous dit (3) : « La dignité de l'homme est telle qu'il n'a pas reçu l'existence par un simple commandement de Dieu , comme les autres ouvrages produits dans les six jours de la

 

1 Luc., 17. — 2 De cont., l. 3, c. 6. — 3 C. 35.

 

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création; mais il a été formé après que la Trinité sainte eut tenu conseil : et il est une oeuvre spéciale de la majesté divine. Or, il en a été ainsi afin que, par la gloire de sa création , l'homme comprît combien il était redevable à son Créateur, non-seulement pour avoir été privilégié en recevant l'existence de la sorte, mais encore pour avoir été formé à l'image et à la ressemblance de Dieu. En effet, de même que Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit ne font qu'un Dieu , trois personnes et non trois Dieux ; de même l'âme, qui est intelligence, volonté et mémoire, n'est qu'une âme dans un seul corps et avec trois facultés. De même encore que le Fils est engendré du Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ainsi de l'intelligence est engendrée la volonté, et de la volonté et de l'intelligence procède la mémoire. » Or, de ce que l'âme est l'image de Dieu , il s'ensuit qu'elle est capable de le posséder et de connaître par le don d'intelligence qu'elle a été formée à la ressemblance du Seigneur. « L'âme, nous dit le même auteur, a été créée par Dieu ; la vie a pris naissance de la vie; celle qui est simple vient de la simplicité par excellence ; celle qui est immortelle, de l'immortalité ; et ainsi elle n'est pas éloignée de son auteur, cette âme qui semble l'approcher de si près par la simplicité de son essence et la perpétuité de sa vie. Elle a été créée grande par celui qui est grand, droite par celui qui est la droiture même: et elle est d'autant plus grande qu'elle est capable

 

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des biens éternels, d'autant plus droite que ses désirs sont pour les choses célestes, d'autant plus heureuse qu'elle est unie à Dieu. Car l'âme que la bonté de Dieu regarde, l'humilité la soumet, la pénitence la ramène, la justice la conduit, l'obéissance la dirige, la persévérance la soutient, la dévotion l'introduit, la pureté la fait approcher, et enfin la charité l'unit à son Dieu. »

Quel honneur plus grand pouvait recevoir l'homme , que d'être formé à l'image de son Créateur et d'être orné des mêmes vêtements de vertus que lui. Le Seigneur a régné, dit le Prophète, et il s'est revêtu de gloire. Il s'est revêtu de la splendeur de toutes les vertus, de l'éclat de toute bonté. Mais aussi quelle honte plus grande, quelle misère plus déplorable que d'être descendit d'une telle gloire à la ressemblance déshonorante d'animaux privés de raison? Que chacun apporte donc le soin le plus vigilant à bien comprendre l'excellence de sa première origine, afin de re-connaître en soi l'image vénérable de la Trinité sainte; que chacun s'efforce d'environner d'honneur cette image divine selon laquelle il a été formé; qu'il l'environne d'honneur, dis-je, par la pureté de ses moeurs, par l'exercice des vertus, par l'éclat de ses mérites; et quand celui qui nous a donné l'existence et nous a rachetés apparaîtra , nous serons semblables à lui. »

Enfin, par le don d'intelligence, l'homme trouve en soi le règne de Dieu , car le Seigneur a dit : Le

 

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royaume de Dieu est au-dedans de vous. Or, ce royaume, selon saint Grégoire, n'est peut-être rien autre chose que la joie répandue en nos âmes par le Saint-Esprit. Elle est en effet comme une image et un gage de cette joie éternelle dont les saints sont enivrés dans le siècle à venir. Cherchez donc et vous trouverez; mais gardez-vous d'être comme le cheval et le mulet, qui sont privés d'intelligence (1).

 

CHAPITRE IV. Les vérités divines cachées dans les saintes Ecritures nous sont manifestées par le don d'intelligence.

 

L'Esprit-Saint nous fait traverser ensuite, par le don d'intelligence , les voiles des Ecritures sacrées et il nous introduit à la contemplation de la pure vérité. Que les vérités théologiques et divines, nécessaires à notre salut, soient voilées et cachées dans la sainte Ecriture, c'est ce que nous montrent assez l'obscurité des Prophètes, la multiplicité des figures et la variété des explications qui en ont été données. On nous les présente tantôt dans le sens littéral, tantôt dans le sens moral, tantôt dans le sens allégorique, tantôt dans le sens mystique, ainsi que nous l'avons dit plus haut en traitant du don de science. Mais par le don d'intelligence l'Esprit - Saint pénètre tous ces voiles qui,

 

1 Ps. 31.

 

dans les saintes Ecritures, nous cachent les vérités nécessaires à notre salut , et il nous fait avancer jusqu'à ce que nous arrivions aux pures illuminations de la vérité, à la contemplation de ce qui est dérobé à nos regards. Or, ces pures illuminations existent, dit Hugues , quand la vérité nous apparaît sans images et sans figures, quand on la perçoit par elle-même. Nous connaissons d'une manière tout-à-fait excellente lorsque notre esprit , entraîné par une inspiration intérieure, s'élève, sans se servir d'aucune forme des objets visibles, à la contemplation des choses célestes. C'est ainsi qu'avait vu David. Il y a, dit Haymon , une vision intellectuelle qui n'a pas lieu au moyen des choses corporelles ni de leurs images : c'est lorsque la vérité se manifeste elle-même aux regards de ceux qui la contemplent; cette vision est proprement le partage des élus. Et ici il nous faut remarquer que le don d'intelligence pénètre quelque-fois si profondément à travers les voiles dont la vérité est environnée ; il introduit si intimement l'esprit dans ses secrets , qu'il est donné alors d'entendre des paroles qu'il n'est point permis à un homme de re-dire; et cela sans doute parce que la bouche de notre corps serait impuissante à les exprimer. Ces paroles , en effet , étant purement intellectuelles et n'ayant rien de corporel, ne peuvent être reproduites ni à l'aide d'une image ni à l'aide d'une figure quelconque, et ainsi une langue matérielle ne peut les prononcer. Nul ne les connaît , si ce n'est celui qui les a reçues; nul n'en est instruit, si ce n'est par

 

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une révélation ou par l'expérience. Celui qui nous donnait de tels enseignements, dit Hugues (1), était monté jusqu'au troisième ciel, il était entré dans le paradis de Dieu. Là il entendit des paroles vraiment secrètes , des paroles presque silencieuses , qui n'arrivaient point à l'oreille de l'homme et que nul n'entendait s'il ne les connaissait déjà; car elles se faisaient entendre intérieurement , elles se proféraient intérieurement ; elles ne pouvaient sortir au-dehors où était l'homme, et ainsi elles n'étaient reçues que de celui qui était intérieur et profondément intérieur , et il ne les entendait qu'au-dedans de lui-même. Mais pour ceux qui étaient à l'extérieur, on n'a pas dû les leur annoncer. Cependant , pour que ces derniers ne fussent pas abandonnés dans le cas où ils ne seraient pas appelés par celui qui était au-dedans, des paroles naquirent de ces paroles, comme elles-mêmes étaient nées du Verbe. De ces paroles qu'on devait conserver intérieurement, naquirent des paroles qu'on pût proférer au-dehors ; des paroles grandes sortirent de paroles immenses, des paroles obscures de ces paroles profondément secrètes, des paroles profondes de ce langage impénétrable. Nous les avons entendues dans les Ecritures; mais je ne sais si nous les avons comprises. Et cependant l'onction de l'Esprit-Saint nous instruit de toutes choses.

Mais ce don de l'intelligence ne nous fait pas pénétrer seulement les voiles de la vérité incarnée; il nous fait encore traverser ceux de la vérité incréée.

 

1 Sup. 7. Hier. ang.

 

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Les voiles de la vérité incarnée sont toutes les infirmités et les misères auxquelles elle s'est soumise en se revêtant de notre nature, comme la passibilité , la faim , la soif , la mort , etc. Ce don nous aide à franchir tout cela et nous fait trouver la vérité elle-même; car c'est elle qui a dit après son incarnation : Lorsque cet Esprit de vérité sera venu , il vous enseignera toute vérité (1). Il est appelé Esprit de vérité parce qu'il procède de la vérité, et il enseigne toute vérité parce qu'il fait connaître celui en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Eu effet, celui qui procède de quelqu'un le fait connaître; c'est pourquoi le Seigneur a dit : Il ne parlera pas de lui-même; mais il dira tout ce qu'il aura entendit; car il prendra de ce qui est à moi. Et ainsi il enseignera toute vérité nécessaire au salut , toute vérité qu'il aura entendue. Or, enseigner, c'est appliquer l'intelligence à son objet , qui est la vérité; ou autrement c'est faire connaître la vérité.

Mais nous devons savoir qu'il y a une triple vérité : une vérité de connaissance, une vérité d'action et une vérité d'amour. Par la première, l'Esprit-Saint nous montre comme à l'abri de toute erreur la foi et la doctrine de Jésus-Christ. Par la deuxième, il nous enseigne à accomplir les oeuvres de la perfection la plus sublime à l'exemple du Sauveur. Par la troisième, il nous fait connaître combien grande a été la charité de ce même Sauveur pour nous. Toutes les autres vérités dont nous avons besoin peuvent se rapporter à celles-ci.

 

1 Joan., 16.

 

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Le don d'intelligence, avons-nous dit, ne se borne pas à nous conduire à la vérité incarnée; il nous fait aussi franchir les voiles dont s'est environnée la vérité incréée. C'est pourquoi Jésus a dit en parlant de l'Esprit-Saint : Il me glorifiera. Or, cet Esprit divin glorifie le Fils, non en l'environnant de gloire comme s'il en eût été privé jusqu'alors, mais en le montrant glorieux à nos regards , en nous le faisant clairement connaître tout brillant de splendeur. Et comme ce même Esprit procède du Père et du Fils, il nous les révèle également l'un et l'autre. Cette révélation a lieu quand, par le don d'intelligence élevant notre âme au-dessus des choses de la terre, il la purifie et l'enflamme; car toute affection terrestre et charnelle empêche notre intelligence de comprendre ce qui est spirituel : L'homme animal, dit l'Apôtre, ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu (1). Aussi de tels hommes sont-ils étrangers à ces révélations. L'Esprit-Saint sépare donc notre intelligence, notre volonté, notre mémoire et toute la famille de l'âme des objets mondains, et il les pousse à chercher le Seigneur et à le posséder. « L'Esprit-Saint , dit saint Bernard, avertit notre mémoire; il instruit notre intelligence et il excite notre volonté. Il ne souffre pas que la paille la plus légère du péché subsiste dans un coeur qu'il a choisi pour sa demeure; mais aussitôt cet esprit de douceur et de suavité la brûle par le feu d'un examen pénétrant et impitoyable. (2)» Quand une fois il a purifié et lavé de la sorte notre

 

1 Cor., 2 . — 2 De Pent., serm. 1.

 

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âme par ses avertissements secrets, il porte notre mémoire à écouter la parole du Père, car c'est par la mémoire que Dieu se fait entendre. Ensuite il instruit notre intelligence et il l'illumine afin de l'ouvrir aux splendeurs du Verbe divin, car c'est par l'intelligence que l'on voit Dieu. Enfin il excite notre volonté à l'amour parfait de la Trinité sainte, car c'est par la volonté qu'on embrasse le Seigneur et qu'on le possède.

Mais le Fils aussi nous révèle son Père. Jusqu'à ce jour, dit l'Apôtre (1), un voile a été étendu dans la lecture de l'ancien Testament sans être levé, parce qu'il ne l'est que par Jésus-Christ, lorsqu'il nous fait connaître son Père. C'est ce qui l'a fait s'écrier : Mon Père, je vous ai glorifié (2). Le Fils a glorifié le Père, dit saint Augustin , non en le faisant passer d'un état moins glorieux à une gloire plus grande, puisque la gloire du Père est essentiellement éternelle; mais le Fils étant glorifié en nous, y glorifie son Père lorsqu'il nous le fait connaître comme le principe dont il est engendré. De là cette parole du Sauveur : J'ai manifesté votre nom, ô mon Père, à ceux que vous m'avez donnés. Et saint Augustin , expliquant ce passage dit : Si la parole temporelle et passagère que nous proférons se fait connaître elle-même et manifeste celui qui l'émet, combien plus la parole éternelle de Dieu, le Verbe par qui toutes choses ont été créées a-t-il la puissance de se manifester et de nous montrer son Père tel qu'il est , puisqu'il est un avec son Père

 

1 II Cor., 3. — Joan., 17.

 

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et qu'il se montre lui-même à nos eux? De là cette réponse du Seigneur : Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père (1).

Enfin, le Père a glorifié également son Fils; il l'a glorifié dans  l'accomplissement de ses miracles, dans sa Passion, dans sa Résurrection et son Ascension dans les cieux ; il l'a glorifié dans une multitude de circonstances, afin que le Fils le glorifiât aussi, comme nous l'avons vu. De là cette parole du Sauveur : Mon Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour (2).

 

CHAPITRE V. Comment le don d'intelligence nous fait pénétrer les vérités des sacrements divins *.

 

Examinons enfin comment, par le don d'intelligence, l'Esprit-Saint nous fait traverser les voiles dont sont couvertes les vérités renfermées dans les sacrements divins. Car ces sacrements ont des voiles sous lesquels ils cachent des perles brillantes de lumière, pour les soustraire aux profanations impures , aux dérisions et aux moqueries d'une multitude

 

1 Joan., 14. — 2 Id., 17.

* Le mot sacrement a ici une signification plus étendue que lorsqu'il s'agit des sept sacrements de l’Eglise. Il désigne toutes les figures dont Dieu se sert pour nous faire connaître sa vérité , comme on peut le conclure de l'ensemble de ce chapitre.

 

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monde, selon la parole du Seigneur. Saint, Bernard nous parle de ces voiles comme en se plaignant (1) : « La vérité, .dit-il, m'est présentée, mais sous un signe sacramentel. L'ange se nourrit de la graisse du froment et du grain dans toute sa pureté ; mais pour moi, je dois me contenter d'une écorce qui la cache à mes yeux , de l'enveloppe de la chair, de la paille de la lettre, du voile de la foi. Et cependant ces choses engendrent la mort, si elles ne  sont assaisonnées des prémices de l'esprit par le don d'intelligence… Sans l'esprit le sacrement est reçu pour ma condamnation, la chair ne m'est d'aucun profit, la lettre tue et la foi est morte. C'est l'Esprit-Saint qui vivifie ces choses afin que je trouve la vie en elles. Mais quelle que soit l'abondance fortifiante des biens qu'elles m'apportent , le bonheur ne saurait être goûté sous l'écorce du mystère comme dans la graisse du froment, par la foi comme par la vision, par la pensée comme par la présence elle-même, dans le temps comme dans l'éternité, en contemplant la face de Dieu comme en la voyant en énigme, dans l'image du Maître comme dans la forme de l'esclave. En toutes ces choses ma foi est riche et puissante ; mais mon intelligence demeure pauvre. »

Saint Bernard part de là pour montrer que l'intellect de l'homme est misérable sans le secours d'en haut , et propre à nous aveugler dans la connaissance des vérités si profondément cachées sous le voile

 

1 Serm. 32, in Cant.

 

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sacramentel. Mais, aidé par l'Esprit-Saint de qui il reçoit les vérités théologales , qui dirigent et perfectionnent entièrement le don d'intelligence et les autres dons, il devient fort et puissant à pénétrer les obstacles et à trouver les vérités cachées dans l'ombre. Les dons, nous dit saint Grégoire, n'atteignent point à une perfection réelle si toutes leurs oeuvres ne s'accomplissent par la foi , l'espérance et la charité. Car Jésus-Christ est la porte par où l'on arrive à la connaissance de la Trinité sainte. Le Verbe, se revêtant de notre humanité, est devenu pour nous la voie. Marchez donc par l'homme et vous parviendrez à Dieu. Il a dit : Je suis la porte du bercail (1) Or, cette porte s'ouvre par la foi , car si vous ne croyez, s'écrie Isaïe, vous ne comprendrez point. La foi aide donc notre intelligence, et l'espérance la fait entrer. L'espérance , dit l'Apôtre, est à notre âme comme une ancre ferme et assurée, qui pénètre jusqu'à l'intérieur même du voile, jusqu'à la vérité pure et sans nuage. Mais c'est la charité qui trouve cette même vérité et nous unit à elle; car Dieu est charité, et quiconque demeure en la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui (2). La raison en est que l'amour pénètre tout par son aiguillon puissant, et ne s'arrête point qu'il ne soit parvenu à son Bien-Aimé. C'est donc par la foi , l'espérance et la charité que le don d'intelligence traverse tous les voiles sacramentels énumérés par saint Bernard, et qu'il peut enfin s'écrier (3) : J'ai trouvé le Bien-Aimé de mon âme; je le possède et ne le

 

1 Joan., 10. — 2 I Joan., 4. — 3 Cant., 3.

 

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laisserai point aller que je ne l'aie conduit au lieu le plus intime où il me sera donné de contempler la vérité sans incertitude.

 

CHAPITRE VI. Comment, par le don d'intelligence, un jour spirituel prend naissance en nous.

 

Examinons en quatrième lieu comment , par le don d'intelligence, un jour spirituel est produit en notre âme. Or, de même que l'absence du soleil naturel plonge la terre dans les ténèbres, et que sa présence y ramène le jour dont la lumière rend visibles à nos yeux les objets sensibles, de même l'absence du don d'intelligence laisse notre âme dans l'obscurité, selon cette parole du Prophète : Ils sont dans l'ignorance, ils ne comprennent pas et ils marchent dans les ténèbres (1) ; et sa présence y produit un jour spirituel à la clarté duquel nous voyons les choses intelligibles. De même, dit saint Grégoire, que l'obscurité de l'ignorance est appelée avec raison la nuit du coeur, de même l'intelligence en est appelée le jour. En effet, l'intelligence pénètre par sa lumière tous les voiles qui ombragent les rayons de la vérité, les voiles de la nature, les voiles des Ecritures , les voiles des sacrements. Cette lumière s'accroît et s'augmente jusqu'à ce qu'elle ait formé un jour parfait durant lequel

 

1 Ps. 81.

 

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on contemple les choses spirituelles et où l'on distingue le matin, le midi et le soir.

Le matin de ce jour brillant se lève en notre âme quand, rappelés au dedans de nous, nous dissipons par la lumière de la componction les ténèbres qui environnent la couche de notre conscience, quand nous nous écrions avec le Prophète : Je laverai toutes les nuits mon lit de mes pleurs (1), j'arroserai de mes larmes la couche de ma conscience, afin de pouvoir me lever dès le matin et arriver par la contemplation à la clarté resplendissante du midi. Saint Grégoire expliquant ce passage de Job : Se levant dès le matin il offrait des holocaustes (2), nous dit sur ce sujet : « Nous nous levons dès le matin lorsque, environnés de la lumière de la componction, nous abandonnons la nuit de notre humanité et nous ouvrons les yeux de notre âme aux rayons de la clarté véritable. Il offrait des holocaustes. L'holocauste était brûlé en entier ; or, l'offrir c'est embraser sans réserve notre Tune du feu de la componction , c'est la faire brûler tout entière sur l'autel de l'amour et comme y consumer les fautes de notre propre pensée. » C'est de ce matin que le Prophète a dit : « Je me tiendrai devant vous dès le matin et je verrai, etc (3).

Après les premières heures de ce jour, la charité ardente du midi se fait sentir à l'âme, car le don d'intelligence illumine et enflamme dans les saintes Ecritures, comme le feu du midi, lorsqu'il manifeste à

 

1 Ps. 6. — 2 Job., 1. — 3 Mor., l. 1 . c. 19. — 4 Ps. 5.

 

nos coeurs la parole si vivement embrasée du Seigneur, cette parole plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants et qui atteint jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. C'est une plage vraiment délicieuse, dit « Richard, que cette plage du midi toute pleine de l'abondance de la lumière et de la chaleur du jour. car il est doux et délectable en réalité à notre esprit de contempler les ordres des esprits bienheureux et de les voir enivrés de clarté et d'amour. En ce midi tout brillant et enflammé de l'Ecriture, on admire la récompense accordée aux mérites des saints, les joies de la cité céleste, les secrets des divins mystères et autres merveilles semblables. Voilà pourquoi le Seigneur a dit : Scrutez les Ecritures (1).» — « Il les appelle une porte, s'écrie saint Jean Chrysostôme, car elles nous introduisent à la connaissance de Dieu , elles gardent ses brebis, elles tiennent le loup éloigné et elles refusent de s'ouvrir aux tentatives de l'hérésie. »

Maintenant combien embrasé est ce midi de l'Ecriture sacrée, durant lequel Dieu s'entretient avec nous par son Verbe incarné , l'Eglise nous le montre quand elle s'écrie silencieusement dans l'ardeur qui la consume : Qu'il me donne un baiser de sa bouche (2). Pesons ces paroles et nous reconnaîtrons combien elles sont brûlantes. Saint Bernard les expliquant, nous dit (3) : « Je reçois sans crainte pour médiateur le Fils de Dieu, que je sais être mon frère. Je n'aurai point à me défier de lui , puisqu'il est mon

1 De Cont., l. 5, c. 7. — 2 Cant. 1. — 3 Serm 2, in Cant.

 

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frère et ma propre chair. Je ne saurais croire qu'il puisse avoir du mépris pour moi, car il est l'os de mes os et la chair de ma chair. Qu'il me parle donc par un baiser de sa bouche. Que m'importent les paroles entrecoupées du Prophète ? Ah ! que plutôt celui qui l'emporte en beauté sur tous les enfants des hommes, me donne un baiser; qu'il me fasse entendre sa voix dans un baiser de sa bouche. Je ne saurais écouter Moïse, dont la langue est embarrassée ; Isaïe a les lèvres impures ;

Jérémie ne sait point parler, car il est un enfant. Non , qu'il ne me parle plus par eux, car leurs paroles sont une eau ténébreuse répandue dans les nuages qui obscurcissent les airs. Les prophètes sont comme s'ils étaient privés de leur langue. Qu'il me parle donc, celui dont la présence est pleine de charmes, dont la doctrine se répand en fleuves délicieux ; et que ses paroles deviennent en moi une source d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle. Mais pour lui, dont la parole est vivante et efficace, me donner un baiser, ce n'est pas approcher ses lèvres de mes lèvres : un tel acte n'est pas toujours un gage de l'accord des volontés; un baiser de sa part , c'est l'effusion en moi des saintes joies, c'est la révélation de ses secrets, c'est une union admirable et en quelque sorte sans réserve de la lumière céleste et de l'âme qui en est illuminée, car celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui. Voilà pourquoi l'Epouse s'écrie : Mon âme s'est fondue dès que mon Bien-

 

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Aimé m'a parlé, car sa parole a répandu en moi une telle ferveur que j'en ai été toute embrasée. » Ainsi cette heure du jour spirituel est semblable à l'éclat du midi.

Mais, après que ces moments pleins de lumière et de chaleur sont passés, arrive l'heure du soir où le travail se termine, où commence le sommeil de la contemplation, où l'on goûte les délices de la nuit. Le travail du jour arrive à son terme, parce que la vertu de l'action va s'affaiblissant. Voilà pourquoi les disciples dirent au Seigneur, qui feignait d'aller plus loin (1) : Demeurez avec nous, Seigneur, car il est déjà tard et le jour est sur son déclin. Les forces se sont affaiblies ; il est donc nécessaire d'interrompre le travail. Voilà pourquoi il est dit encore : L'homme sort le matin pour faire son ouvrage et travailler jusqu'au soir (2).

En deuxième lieu, à l'heure du soir commence, par le don d'intelligence, le sommeil de la contemplation. Aussi l'âme contemplative s'écrie-t-elle : Je dors et mon coeur veille (3). Tout ce que je suis par ma nature est plongé dans le sommeil. En effet ce sommeil suspend l'usage des sens extérieurs ; il s'applique et il veille à laisser libres les sens intérieurs, dont l'exercice est incomparablement plus noble que celui des premiers. Mais si ceux-ci ne sont profondément endormis, cet exercice ne peut avoir lieu d'une manière parfaite; car lorsque le sens extérieur et corporel se sert de sa puissance, le sens intérieur est comme

 

1 Luc., 24. — 2 Ps. 103 . —  3 Cant., 5.

 

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enseveli dans le sommeil , tandis que nous dormons avec un coeur éveillé alors que nous nous avançons intérieurement dans la contemplation et que nous nous reposons des oeuvres inquiètes du dehors.

Enfin le soir arrivé, Dieu fait par le don d'intelligence succéder aux travaux du jour des délices spirituelles. C'est alors que Jacob de retour de ses champs devient Israël ; car, après les fatigues des bonnes oeuvres, on arrive à la lumière de la contemplation. Voilà pourquoi il est dit au livre de Job : Sur le soir se lèvera pour vous une lumière semblable à la lumière du midi (1). Elle se lèvera, ajoute saint Grégoire, car aux approches de la mort le juste reconnaîtra de quelle splendeur éclatante il est environné, selon cette parole : Celui qui craint Dieu se trouvera heureux à la fin de sa vie (2). Or, cette lumière du midi éclaire et enflamme. L'illumination fait connaître et l'embrasement rassasie, car la charité est une nourriture excellente. Et ces deux choses concourent singulièrement à faire goûter à l'âme les délices du soir. Ainsi, par le don d'intelligence, se trouve formé du soir et du matin le sixième jour.

 

1 Job., 11. — 2 Eccl., 1.

 

CHAPITRE VII. Comment le don d'intelligence prépare à notre

âme un festin spirituel.

 

Voyons enfin comment le don d'intelligence , répandu en nous par l'Esprit-Saint, prépare en son jour, ou autrement par son illumination , un festin spirituel à notre âme. Le don d'intelligence , dit saint Grégoire (1), prépare ce festin au jour qui lui est propre, lorsque, après avoir pénétré ce qu'il a entendu, il en sustente notre coeur et dissipe ses ténèbres. L'âme se nourrit donc de la vérité trouvée au fond des choses qui lui ont été annoncées. En effet , ce n'est pas assez pour elle de goûter l'extérieur des vérités , d'en savourer l'écorce ou les ombres ; il faut qu'elle arrive au noyau , c'est-à-dire à la vérité pure et à la réalité sans enveloppe. Or, la vérité est pure quand on la voit en elle-même , et non par des images et des ligures ; et c'est alors que l'intelligence nous rassasie réellement. Beaucoup, dit l'abbé de Lincoln, possèdent le sens littéral, allégorique et moral de l'Écriture; mais l'homme intérieur, désirant voir Dieu sans voile et à découvert , ne se contente pas de cela ; il va plus loin et s'élève plein d'ardeur avec les contemplatifs sacrés jusqu'aux sommets les plus élevés du sens mystique. Et cependant alors même on ne voit pas

 

1 Mor., l. 1, c. 16.

 

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Dieu sans ligures , si l'on ne se sépare auparavant de tout sans exception , si l'on ne s'enfonce dans la nuée obscure de l'ignorance, où l'âme trouve l'aliment par excellence, où Moïse peut se passer durant quarante jours de toute nourriture corporelle. Ainsi le don d'intelligence , traversant tous les voiles de la vérité , tant dans l'Ecriture que dans l'enseignement , les figures et les sacrements , arrivant à la comprendre dans toute son intimité et sa pureté et à la goûter par une expérience toute intellectuelle, il s'ensuit qu'un tel don offre à l'âme les aliments les plus délicieux.

Saint Bernard nous dit sur ce sujet : Le goût expérimental des saintes Ecritures et des mystères divins, ce goût que l'on puise en Jésus-Christ , nous donne l'intelligence pour comprendre les saints Livres. Ainsi après sa résurrection , le Seigneur ouvrit l'esprit à ses disciples afin qu'ils entendissent les Ecritures. Lors donc que nous avons commencé, non-seulement à en comprendre le sens intérieur et à pénétrer la vérité des mystères et des sacrements divins , mais encore à les toucher, pour ainsi dire, par la main de l'expérience et à nous en servir de la sorte , ce qui ne peut avoir lieu que par un certain sens de la conscience , au moyen d'une expérience qui entend et connaît la bonté de Dieu et sa vérité , qui sait avec quelle puissance cette bonté agit sur ses enfants , quelle efficacité l'action de sa grâce opère en eux ; alors , dis-je , l'intelligence agit avec la sagesse et accomplit ce qui lui est propre. Alors cette même sagesse nous

 

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instruit de toutes choses par son onction , après avoir communiqué à l'intelligence sa divine saveur, afin de nous illuminer de l'éclat et de nous nourrir de la douceur de sa lumière ; car ces deux choses sont nécessaires au banquet de l'âme. Mais cette connaissance parfaite, cette nourriture parfaite consistent dans un seul et même objet , dans ce que le Seigneur appelle l'unique nécessaire. Ainsi le don d'intelligence , en laissant de côté et en traversant une multitude de choses, tend donc à cet unique parfait, à cet unique nécessaire. Il y tend et fait en lui son entrée , car, dit Richard , il n'y a qu'un seul objet en qui l'esprit de l'homme puisse se reposer, se nourrir et se rassasier. « Il y a dans le monde bien des êtres divers, ajoute Hugues , et aucun , l'expérience nous l'enseigne , ne saurait satisfaire pleinement notre coeur. Mais il existe un bien unique , et celui-

là seul , lorsqu'on le prend , apporte un contentement parfait. Ce n'est donc pas dans la multitude des objets, mais dans cet objet unique que se trouve le bonheur véritable; et ainsi un seul bien nous est nécessaire, celui que Dieu nous a préparé; un seul mets nous est servi à la table du Seigneur. Mais gardez-vous de le mépriser, car il est puissant à répondre entièrement à nos besoins. Je serai rassasié, dit le Prophète , lorsque votre gloire m'aura apparu (1). Ne craignez donc pas lorsque vous entendez parler d'un seul mets. Il n'y en a qu'un , en vérité , mais en lui est contenu tout bien. Dieu

 

1 P. 16.

 

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nous a préparé une seule réfection , une seule nourriture , un seul mets , un seul pain; gardez-vous de le dédaigner, car, dit le Sage : Ce pain renferme en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût (1). Cette nourriture simple et unique est appelée une nourriture singulière, car elle ne saurait être mélangée avec les délices du dehors, avec des douceurs étrangères. Elle est appelée une nourriture domestique , parce qu'elle n'est offerte qu'aux amis et aux infinies de la maison; une nourriture unifique parce qu'elle ne fait qu'un avec soi de ceux à qui elle est présentée et qui la prennent. »

Ainsi , selon saint Denis, cette nourriture , étant simple et une, ne peut être reçue que par l'esprit et non corporellement , et c'est l'esprit qu'elle fortifie contre les infirmités auxquelles il est en butte. Elle exclut toutes délices étrangères , et par-là elle établit notre âme dans la vérité, car où est la simplicité est la vérité. Elle n'est donnée qu'aux amis ; c'est pourquoi elle rend notre âme agréable à Dieu , car la charité est la source de l'amitié. Elle nous unifie , et de la sorte elle rend notre esprit conforme à l'esprit de Dieu; elle fait régner l'accord entre lui et nous, et cet accord elle nous le donne avec nous-mêmes et avec le prochain. Cette concorde, dit Origène, commence ici-bas et elle doit durer éternellement dans la gloire entre les élus de la céleste patrie. C'est. elle qui nous établit dans le bien, nous rend victorieux

 

1 Sap., 16.

 

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dans le combat , nous enivre de consolations, nous associe à Dieu , nous fait croître dans son amour et son amitié. Elle commence sur la terre et elle se consomme dans le ciel. » — Vous avez, dit le Prophète , préparé une table devant moi pour me soutenir contre ceux qui me persécutent. Vous avez oint ma tête d'une huile sacrée, et mon calice qui a la force d'enivrer est vraiment admirable (1). Par ces paroles, le Prophète montre clairement que dans le don d'intelligence une table a été dressée capable de réparer nos forces; que ses mets fortifient les convives et éloignent d'eux la faim spirituelle qui affaiblit leurs vertus ; que cette table est pleine de délices et de suavité, qu'elle nourrit et embellit notre âme. Ensuite, ce calice enivrant et admirable nous représente bien cette ivresse toujours sobre de l'esprit, ivresse qui nous porte à nous oublier nous-mêmes sans arrière-pensée , et par-là nous établit dans une vraie concorde , une société étroite et une union parfaite avec Dieu. La sagesse nourrit donc noire âme du pain de vie et d'intelligence. Enfin, celui dont parle encore le Psalmiste et qui a été placé dans un lieu abondant en pâturages , ou autrement au milieu des vives clartés des saintes Ecritures , n'est-ce pas celui qui , dans sa méditation , a été rempli de l'intelligence de leurs enseignements divins ? Saint Grégoire semble avoir connu par expérience ces pâturages quand il a dit (2) : Le livre qui a rempli les entrailles intellectuelles du prophète est devenu par sa douceur comme un

 

1  Ps. 22. — 2 Sup. Ezech., hom. 10.

 

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miel pour sa bouche. En effet , ceux qui ont l'intelligence savent parler de Dieu avec une suavité ineffable; car ils ont appris à l'aimer véritablement dans l'intimité de leur coeur. L'Ecriture est douce à leur bouche, parce que leur âme tout entière est remplie de ses commandements. Il leur est agréable d'en faire entendre le langage , parce que ses paroles sont imprimées profondément en leur intelligence pour servir de règle à leur vie; et c'est de l'abondance du coeur que la bouche parle , dit le Seigneur.

 

LIVRE VIII. DU DON DE SAGESSE.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la sagesse et qu'entend-on par don de sagesse.

 

Le septième don de l'Esprit-Saint, qui fait naître en notre âme un jour spirituel et y prépare un festin , est le don de sagesse. Cette sagesse est une lumière qui vient du Père même des lumières, projette ses rayons sur notre âme et la rend déiforme; elle est un don de Dieu. Elle éclaire notre intelligence , elle enflamme notre volonté , elle fortifie notre action. L'intelligence trouve en elle la beauté: elle rend la

 

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volonté aimable, et l'action vraiment puissante. Ce don suit immédiatement le don d'intelligence; car , dit saint Augustin , c'est à la sagesse qu'en partant de la crainte, on tend et on arrive par divers degrés comme au dernier des dons du Saint-Esprit. Elle est le dernier et le plus élevé , parce qu'en la possédant , l'âme purifiée et pacifiée se réjouit et goûte le bonheur. Elle est donc le point suprême où se trouve la consommation. Saint Anselme en donne une pareille raison : « (2) L'Esprit-Saint , dit-il , inspire en dernier lieu la sagesse à notre âme , et il la place au-dessus de tous les autres dons, afin que ce que nous avons vu être juste par l'intelligence , nous devienne suave et plein de douceur dans ce dernier don , et que nous accomplissions par l'amour seul de la justice ce que nous avons compris être pour nous un devoir. » Au reste , la connaissance de la vérité ne rend point parfait si ou ne la goûte ensuite par l'expérience , car l'expérience est la directrice de l'intelligence. Or, en cet édifice ainsi formé des dons célestes, l'Esprit-Saint a établi sa demeure, il gouverne la famille entière de cette maison intérieure , c'est-à-dire tous les sens de notre âme , et l'incline à l'obéissance , soit en l'élevant vers Dieu , soit en l'abaissant vers le prochain , en sorte qu'elle peut s'écrier : Le Seigneur me conduit; rien ne pourra me manquer : il m'a établie dans un lieu abondant en pâturages (3).

Mais , pour avoir une connaissance plus étendue de ce don , il nous faut considérer successivement les

 

1 De doc. christ., l. 2, c. 7. — 2 De simil., c. 131.- Ps. 22.

 

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cinq points suivants : 1° Qu'est-ce que la sagesse et qu'appelle-t-on don de sagesse. 2° Quelle est la nécessité d'un tel don et quels avantages il nous confère. 3° Comment il faut demander à Dieu le don de sagesse et comment on l'obtient. 4° Comment un jour spirituel prend naissance de ce don. 5° Comment un festin est-il préparé à notre âme par ce don.

Voyons d'abord ce que c'est que la sagesse , et quelle sagesse est un don du Saint-Esprit. Remarquez que nous laissons de côté la sagesse de la chair, qui est ennemie de Dieu , et la sagesse du monde , qui est une folie en sa présence , parce que ces deux sagesses , selon l'Apôtre saint Jacques , sont terrestres , animales , diaboliques. La sagesse du monde est une folie aux yeux de Dieu : la raison en est qu'elle préfère ce qui a le moins de valeur au bien le plus précieux. Assurément on regarderait comme un insensé celui qui choisirait le cuivre de préférence à l'or; c'est ce que font les partisans de cette sagesse : ils laissent de côté les biens éternels pour s'attacher aux biens temporels , comme les richesses , les honneurs , les faveurs et les louanges de ce monde. C'est avec raison qu'une telle sagesse est appelée diabolique ; car, de même que le diable s'applique à perdre les hommes , ainsi les sages mondains s'appliquent à se perdre eux-mêmes. Et même ces deux sortes de sagesse ne portent un tel nom que par abus , car elles ne sont pas une science pleine de saveur, mais une science insensée et insipide. Elles ne sont donc ni l'une ni l'autre un don de l'Esprit-Saint.

 

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Il est une autre sagesse vraie et incréée , dont il est dit dans les Livres saints qu'elle est la splendeur de la lumière éternelle , le miroir sans tache de la majesté de Dieu, et l'image parfaite de sa bonté. N'étant qu'une, elle peut tout; et toujours immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses; elle se répand parmi les nations dans les âmes saintes et elle forme les amis de Dieu et les Prophètes par ses entretiens intérieurs. En effet, dit saint Augustin , la Sagesse incréée, qui est le Fils même de Dieu , ne cesse point de parler à la créature intellectuelle par ses inspirations et ses révélations , afin de la tourner vers elle et de pouvoir la former, car c'est à elle qu'il appartient de former et de renouveler toutes choses. Cette Sagesse n'est pas le don céleste dont nous avons à nous occuper en ce moment, mais la source très abondante de tous les dons.

Il y a une autre sagesse qui est créée , et elle est double : l'une s'acquiert par l'étude humaine, et elle est une vertu intellectuelle dont Aristote a traité en sa métaphysique. Elle peut être appelée sagesse en un sens , car on trouve en elle une certaine saveur. En effet, la philosophie offre des délices admirables , quoique leur douceur ne soit pas assaisonnée de l'huile de la grâce. Et même cette sagesse peut jusqu'à un certain point, par les efforts de la raison, juger droitement de plusieurs choses divines, bien que d'une manière incomplète. Il a été donné , dit Hugues , aux philosophes de découvrir pour notre avantage certaines vérités, alors que la science parfaite nous

 

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en était réservée; ils nous en préparaient le commencement. Ainsi ils ont trouvé cette vérité, que les enfants du testament de vie ont dû recevoir, qu'il faut se soumettre à la vérité suprême. Pour eux , le travail a été pénible et nous en recueillons les fruits. Ensuite ils ont voulu former une certaine théologie , en rendant compte des choses divines et en scrutant les choses invisibles , comme pour conduire leur sagesse à sa consommation , et là , ils ont commencé à tomber dans les mensonges de l'erreur; les forces leur ont manqué et ils se sont évanouis dans leurs pensées. » Ainsi cette sagesse naturelle n'est pas le don du Saint-Esprit dont nous avons à nous occuper maintenant, bien qu'elle vienne de lui.

Il y a donc une autre sagesse qui vient d'en haut , selon la parole de saint Jacques. Elle vient d'en haut parce qu'elle a été créée par le Père des lumières. Elle est la vraie sagesse , parce qu'elle procède de la splendeur véritable et de la saveur par excellence. Or, la splendeur conduit l'intelligence à la connaissance du vrai , et la saveur élève notre volonté à l'amour plein de délices du bien. Voilà pourquoi l'Apôtre nous dit: N'ayez de goût que pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre (1). L'objet principal du don de sagesse est donc Dieu , non considéré absolument comme étant la vérité, mais comme étant la vérité qui se rapporte et conduit au bien , et qui excite notre volonté à goûter les douceurs de son amour. L'acte de la sagesse consiste à contempler Dieu , non d'une

 

1 Col., 3.

 

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manière quelconque, mais par la dilection et avec une suavité et une tendresse fondées sur l'expérience. Car, dit saint Augustin , où il n'y a pas l'amour gratuit , comment avancer qu'il y a la sagesse ? Je ne blâmerai pas, dit également saint Bernard, celui qui définira la sagesse , le goût du bien , car de même que le goût est propre à discerner la saveur des aliments , de même le sage est propre à reconnaître la saveur des choses et de leurs causes (1). Le don de sagesse peut donc être appelé une habitude surnaturelle répandue en notre âme par l'Esprit-Saint pour nous conduire à connaître Dieu et à l'aimer délicieusement.

 

CHAPITRE II. De la nécessité et des avantages du don de sagesse.

 

Voyons , en deuxième lieu , quelle est la nécessité et quels sont les avantages du don de sagesse. Saint Bernard nous dit sur ce sujet : « De même que le corps a cinq sens qui l'unissent à l'âme au moyen de la vie, de même l'âme a cinq sens spirituels qui l'unissent à Dieu par l'intermédiaire de la charité. Par les sens du corps nous vieillissons et nous devenons semblables au monde; mais par les sens de l'esprit nous nous renouvelons en la connaissance de Dieu, nous prenons une vie nouvelle , conforme

 

1 De Trinit., l. 15 , c. 7. — 2 Serm. 83, in Cant.

 

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à la volonté du Seigneur et à son bon vouloir. » Voilà pourquoi l'Apôtre a dit : Ne vous conformez point au siècle présent; mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit, afin de reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable à ses yeux et parfait (1). De même donc que les sens corporels , comme la vue , l'ouïe , l'odorat , etc., s'affaiblissent sans le goût et demeurent sans forces en leurs opérations , ainsi les sens de l'âme s'affaiblissent et languissent dans leurs oeuvres s'ils sont privés du goût spirituel , du goût de la sagesse , qui donne aux choses de l'esprit un parfum de suavité. Nous avons perdu ce goût presque dès l'origine de notre race. Depuis que le poison de l'antique serpent a infecté le palais de notre coeur, au moyen du sens tout puissant de la chair, notre âme a commencé à ne plus avoir le goût du bien ; un goût pernicieux est entré en elle , le goût de la concupiscence , et les sens de l'homme sont devenus empressés pour le mal. Ainsi beaucoup d'oeuvres excellentes s'accomplissent sans que leurs auteurs en savourent les délices , parce que le goût de la chair n'est pas totalement anéanti en eux. Mais maintenant la sagesse , par des efforts sans cesse réitérés , surmonte la malice première dans l'âme où elle fait son entrée; et elle détruit , en apportant un goût meilleur, le goût pervers qui y avait été introduit. Elle affaiblit par sa présence et rend insipide le goût de la chair ; et par là elle purifie notre intelligence, elle guérit et rend sain le palais de notre coeur,

 

1 Rom., 12.

 

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qui , une fois purifié , commence à goûter le bien , à goûter la sagesse elle-même , le meilleur de tous les biens (1).

Or, quand le sens du goût a été réparé ainsi par la sagesse , tous les sens de l'esprit se raniment et se fortifient , car le goût puise sa vertu dans la sagesse et laisse après lui une certaine douceur enivrante qui . pénétrant dans tous les replis de l'âme , lui fait discerner et apprécier d'une manière toute singulière les diverses impressions qui lui arrivent , et répand la vie et la force tant en elle qu'en tous ses sens intérieurs? Et d'abord, ce goût délicieux de la sagesse éclaire le sens intérieur de la vue afin de lui faire contempler Dieu avec plus de suavité, car il y a dans la sagesse un esprit d'intelligence qui voit tout et renferme en soi tous les esprits , un esprit intelligible, pur et subtil (2). Ensuite l'ouïe est excitée à prêter une douce attention au Verbe de Dieu , car il est écrit : Heureux celui qui m'écoute, qui veille tous les jours à l'entrée de ma maison et se tient à ma porte. Celui qui m'aura trouvé, trouvera la vie (3). L'odorat apprend à aspirer avec ivresse les parfums de son Bien-Aimé , car il l'entend s'écrier : J'ai répandu une senteur de parfum comme le cinname et comme le baume le plus précieux, et une odeur agréable comme celle de la myrrhe la plus excellente (4). Le toucher se sent fortifié et capable de retenir d'une manière inséparable en ses embrassements l'objet de

 

1 Bern., serm. 85, in Cant. — 2 Sap., 7. — 3 Prov ., 8. — 4 Eccl. 24.

 

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son amour, car cet objet est l'arbre de vie pour ceux qui l'embrassent; et celai-là est bienheureux qui se tient fortement uni à lui (1).

Ainsi le goût spirituel étant réformé par la sagesse , tous les autres sens de l'âme participent à cette faveur et sont vivifiés de même. C'est ce que nous montre saint Augustin quand il nous dit que tous ses sens intérieurs étaient entraînés vers le bien souverainement désirable par la douceur amoureuse de la sagesse (2). Et , selon l'apôtre saint Jacques (3), cette sagesse qui vient d'en haut est chaste , car elle s'éloigne avec zèle de toutes les souillures du péché. Elle est amie de la paix et modérée , car en toutes choses elle tient le milieu. Elle est docile , susceptible de tout bien , pleine de miséricorde et de fruits de bonnes oeuvres; elle ne juge point et n'est point dissimulée. Or, les fruits de la justice que produit cette sagesse se sèment dans la paix pour ceux qui font des oeuvres de paix. Ainsi le don de sagesse ne nous apprend pas seulement à contempler les choses divines avec un jugement droit ; il nous enseigne encore à régler nos actes d'une manière bien plus excellente que ne le fait la science qui est une vertu intellectuelle. La cause en est , selon saint Augustin, que la partie supérieure de notre raison est l'apanage de la sagesse, et la partie inférieure celui de la science. Cette partie supérieure s'applique à considérer les raisons célestes des choses et à en prendre conseil. Elle les considère en les contemplant selon ce qu'elles sont en elles-mêmes; elle

 

1 Prov., 3. — 2 Conf., l. 10, c. 9. — 3 Jac., 5.

 

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en prend conseil pour juger par elles de ce qui est humain, pour diriger ses actes selon leurs règles divines, afin que l'homme soit semblable à Dieu non-seulement par son image , mais encore par ses oeuvres , autant qu'il est possible. C'est pourquoi la sagesse est appelée une contemplation de la vérité , pacifiant l'homme tout entier et lui faisant revêtir la ressemblance de Dieu. Son prix passe toutes les richesses, et tout ce qu'on désire le plus sur la terre ne mérite pas de lui être comparé (1).

 

CHAPITRE III. Comment on doit demander à Dieu le don de sagesse, et comment on l'obtient.

 

Examinons maintenant comment ce trésor précieux du don de sagesse peut être trouvé, et comment on arrive à l'obtenir. — La sagesse veut être cherchée, et il faut la demander à Dieu. En la cherchant on la trouve , mais c'est en la demandant qu'on l'obtient. On la trouve par la connaissance , mais on la possède par l'amour. On la voit par la connaissance, mais on l'embrasse et on la goûte par la charité. La voir est le partage de l'intelligence; mais la presser contre son coeur et savourer ses délices est le propre de la volonté et de l'amour. De même, dit Richard (2), qu'on écoute Dieu par la mémoire et qu'on le voit par

 

1 Prov. 3. — 2 De Cont., l. 4, c, 15.

 

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l'intelligence, de mime on l'embrasse, on le goûte, on l'étreint par l'amour, et cela assurément est un acte plus parfait que de le voir seulement. L'acte qui embrasse et possède, dit également saint Augustin, est proprement un acte de la volonté ; car ce n'est pas assez, pour cette puissance, de voir ce qui est présent à l'intelligence comme objet de sa vision; il faut qu'elle en jouisse comme d'un objet d'amour. Il arrive que plusieurs connaissent Dieu et ne le possèdent pas pour cela, de même qu'un médecin connaît la santé d'un autre sans cependant l'avoir en son pouvoir. Ainsi il y a une différence entre connaître et avoir.

Commençons donc par chercher la sagesse en nous servant de toutes les ressources de l'intelligence, jusqu'à ce que nous méritions de la recevoir de Dieu pour l'embrasser et en jouir. Salomon nous a enseigné à poursuivre un trésor aussi précieux quand il nous a dit (1) : Si vous recherchez la sagesse comme on fait l'argent, et si vous creusez bien avant pour la trouver, comme font ceux qui déterrent des trésors , alors vous comprendrez la crainte du Seigneur qui est le commencement de la sagesse. Or, celui qui déterre des trésors, rejette d'abord les premières terres ; ensuite il creuse une fosse profonde et persévère avec soin jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'objet de ses recherches. Ainsi celui qui désire arriver au trésor de la sagesse, doit-il commencer par éloigner tout fardeau des choses terrestres, creuser

 

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en soi la fosse de l'humilité et ne pas s'arrêter qu'il ne possède l'objet de ses poursuites. Ceux qui aiment la sagesse la découvrent aisément, et penser à elle c'est la marque d'une prudence consommée. Il faut donc la chercher, car elle a dit elle-même : Celui qui m'aura trouvée trouvera la vie, et c'est dans le Seigneur qu'il puisera le salut (1).

Mais , comment reconnaît-on qu'on a trouvé la sagesse? Saint Bernard nous répond : « Vous avez réellement trouvé la sagesse si vous pleurez les péchés de votre vie passée, si vous foulez aux pieds les délices du siècle, si vous soupirez de toute l'ardeur de votre âme après la béatitude éternelle. Vous avez trouvé la sagesse si vous appréciez chaque chose selon sa juste valeur : celle-ci comme amère et tout-à-fait digne de votre aversion; celle-là comme caduque, transitoire et vraiment méprisable; cette autre comme bonne et parfaite, et entièrement désirable; si vous les jugez et les discernez par un certain goût intérieur de votre âme. »

Ensuite, ce don précieux de la sagesse étant une habitude surnaturelle répandue en notre âme par Dieu, il s'ensuit que c'est à Dieu qu'il faut en faire fidèlement la demande : Si quelqu'un de nous manque de sagesse, dit l'apôtre saint Jacques, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous libéralement sans reprocher ses dons, et la sagesse lui sera donnée; mais qu'il la demande avec foi, sans défiance (2). Or, ces paroles de l'Apôtre exigent quatre conditions chez celui qui veut

 

1 Prov., 8. — 2 Jac., 1.

 

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obtenir un tel don. D'abord c'est le besoin : Si quelqu'un de vous manque de sagesse. Et assurément nous éprouvons tous un semblable besoin , car Dieu n'a d'amour que pour celui qui habite avec la sagesse. Ensuite c'est la confiance : qu'il demande à Dieu. En effet, demander est le propre des enfants, et il n'appartient qu'aux esclaves de supplier. De là cette parole du Psaume : Demandez-moi et je vous donnerai les nations pour héritage (1). En troisième lieu , c'est de reconnaître la générosité de celui à qui l'on s'adresse : Il donne à tous libéralement, selon cette parole : Je vous ai accordé même les choses que vous ne m'avez pas demandées : les richesses et la gloire (2) . Enfin c'est une assurance inébranlable : qu'il demande avec foi, sans défiance. La foi donne en effet la stabilité à notre âme. La foi, dit saint Denis, a pour objet la vérité réellement existante et infaillible; elle établit d'une manière stable en cette même vérité celui qui croit; elle l'y place et l'y affermit. » Ainsi nous comprenons comment nous devons chercher et trouver la sagesse en Dieu, comment nous devons la lui demander et l'obtenir. C'est le plus noble objet que notre âme puisse posséder.

 

1 Ps. 2. — III. Reg., 3.

 

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CHAPITRE IV. Comment le don de sagesse fait naître en nous un jour spirituel.

 

Voyons, en quatrième lieu, comment, par le don de sagesse, un jour spirituel prend naissance en notre âme.

La sagesse est comme un soleil brillant par la connaissance qu'elle répand , comme un soleil enflammé par l'amour qu'elle allume, car nous avons remarqué la présence de ces deux choses en elle. Elle produit donc en nous un jour resplendissant de lumière et embrasé d'amour. La sagesse, dit Alain , est le soleil qui éclaire l'esprit au milieu des ténèbres; c'est l'ail du coeur, le fruit de la dilection intérieure, le paradis enivrant de l'âme. Elle rend céleste celui qui est terrestre, immortel celui qui est périssable et caduc ; de l'homme elle fait un Dieu par la puissance de son action déifique. Cette sagesse lumineuse, il l'a désirée, celui qui s'écriait : J'ai prié, et l'esprit de sagesse est venu en moi. J'ai résolu de l'avoir pour ma lumière, parce que sa clarté est inextinguible. Tous les biens me sont venus avec la sagesse, et j'ai reçu de ses mains des richesses innombrables (1). C'est en effet avec raison que nous devons la prendre pour notre lumière, car elle dirige tout l'empire de notre

 

1 Sap., 7.

 

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âme, non-seulement dans la contemplation , mais encore dans l'action : elle ne s'arrête pas à la spéculation, elle s'étend à la pratique. De là cette parole : Tous les biens one sont venus avec elle ; car elle est la mère de tous ces biens. La sagesse, dit Cicéron, est la mère de toutes les choses excellentes. Rien n'est plus abondant, rien n'est plus glorieux que la sagesse; c'est le bien véritable de la vie. Lorsqu'elle nous a enseigné toute science, elle nous apprend ce qui est bien autrement difficile : la connaissance de nous-mêmes. J'ai reçu par elle un trésor inappréciable d'honnêteté, et j'ai été dans la joie parce que cette sagesse précédait mes pas. En effet, ceux qui demeurent dans le royaume de l'âme et dans le banquet de la sagesse trouvent en sa lumière la beauté et la maturité d'une vie pleine d'honnêteté. « Nous avons vu , dit saint Bernard (1), la maturité de la sagesse ; examinons sa beauté, sans laquelle nul ne peut plaire à Dieu. Or, cette beauté est appelée honnêteté. Si vous voulez connaître ce que c'est que l'honnêteté, c'est dans la vie extérieure qu'il faut la chercher, non qu'elle prenne là son origine, mais parce qu'elle s'y manifeste ostensiblement. Le lieu où elle naît et où elle demeure, c'est la conscience , et sa beauté réside dans le témoignage de cette même conscience; car rien n'est plus éclatant qu'une telle lumière, rien n'est plus glorieux que ce témoignage où la vérité apparaît brillante dans notre âme, où notre âme se contemple dans

 

1 Serm. 85, in Cant.

 

201

 

la vérité sans avoir à rougir en sa présence, sans être contrainte de détourner avec confusion ses regards, sans se sentir blessée par la clarté du jour. C'est là assurément une beauté qui réjouit le regard divin par-dessus tous les biens de l'esprit. Et cette beauté, nous l'appelons honnêteté. Mais lorsque sa splendeur a rempli avec surabondance tous les replis de notre âme, elle doit nécessairement jaillir au-dehors, semblable à un flambeau caché sous le boisseau ; et même sa lumière, jusqu'alors con- centrée dans les ténèbres , ne peut demeurer ignorée. Le corps, faible image de l'esprit, la reçoit donc toute brillante et comme impuissante à retenir l'éclat de ses rayons; elle se répand par tous ses membres et tous ses sens, en sorte qu'elle illumine ses actes, ses paroles, ses regards, sa démarche, etc. »

En ce jour de la sagesse tout le royaume de l'âme est donc éclairé, toutes les actions de l'homme rendues belles et honorables, tout le travail des convives spirituels changé en douceur. C'est ce que nous montre encore saint Bernard dans le passage suivant (1) : « Lorsque vous vous serez longtemps exercé aux travaux de la pénitence, nous dit-il , demandez que la lumière de la dévotion vous soit accordée, que le jour très-serein de la sagesse se lève pour vous, le jour du repos de l'âme , où , semblable au soldat dont le temps est accompli , il vous sera donné de vivre sans travail au milieu des travaux , où ce qui

 

1 Serm. 5, de circumc.

 

203

 

n'avait lieu qu'avec amertume et contrainte d'esprit se changera en douceur et en allégresse ineffables. Mais bien peu, si je ne me trompe, arrivent sur la terre à une telle perfection. Beaucoup y tendent tous les jours de leur vie et sans succès ; mais au sortir de ce monde ils reçoivent avec plénitude ce qu'ils n'ont pu avoir ici-bas avec mesure. Rejetons donc les oeuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière; marchons avec bienséance et honnêteté, comme on doit marcher durant le jour (1). »

Ce jour du septième don, du don de sagesse, est figuré par le septième jour qui n'a point eu de soir. Ce don, en effet, appartient à la vie contemplative, qui est la part la meilleure, la part choisie par Marie et qui ne lui sera point enlevée, mais dont la perfection sera consommée dans la patrie. La vie contemplative prend naissance sur la terre et devient parfaite dans le ciel, dit la Glose. Car l'amour est un feu qui commence à brûler en cette vie; mais dès qu'il aura vu son divin objet, il s'embrasera de plus en plus d'ardeur pour lui. Les oeuvres de la vie active, ajoute saint Grégoire, passent avec le corps; mais les joies de la vie contemplative deviennent plus douces alors qu'il n'est plus; elles n'iront pas s'affaiblissant, nais elles persévéreront éternellement. Voilà pourquoi le Psalmiste s'est écrié : Un seul jour dans vos tabernacles est préférable à mille passés ailleurs (2). En ce septième jour, en effet , en ce jour dont la fin n'est

 

1 Rom., 13. — 2 Ps. 83 .

 

203

 

point marquée par le soir , l'âme contemplative se repose éternellement par l'Esprit, qui a répandu en elle ses dons; et elle dit avec le Prophète : C'est ici pour toujours le lieu de mon repos, ici que j'habiterai , car je l'ai choisi pour ma demeure (1).

 

CHAPITRE V. Quel festin le don de sagesse prépare à notre âme. Et d'abord du festin célébré par l'Esprit-Saint au moyen de ce don en l'âme vivant encore en son corps.

 

Considérons, en cinquième lieu, comment l'Esprit-Saint prépare un festin à notre âme par l'illumination du don de sagesse. La sagesse, dit saint Bernard (2), célèbre un triple festin et elle le rend parfait par la seule charité, mais graduellement. Elle nourrit ceux qui travaillent dans ce monde; elle abreuve de ses délices ceux qui se reposent après la vie présente ; elle enivre les bienheureux qui règnent dans la vie éternelle. Vivant en notre chair mortelle, nous avons pour aliment le fruit des travaux de nos mains, et c'est toujours avec peine et effort que nous pouvons le prendre. Après la mort , nous buvons dans la vie de l'esprit et délivrés de nos corps, avec une facilité pleine de suavité. Enfin , après la résurrection générale, nous serons enivrés dans la vie immortelle avec

 

1 Ps. 131. — 2 De dilig. Dei.

 

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une plénitude admirable et surabondante. Voilà pourquoi l'Époux s'écrie dans les Cantiques (1) : Mangez, mes amis, avant la mort; buvez, mes bien-aimés, après cette vie ; enivrez-vous quand vous serez ressuscités. Il y a une différence entre ces personnes : ceux qui sont encore soumis au pesant fardeau de la chair et en ce monde, sont appelés des amis, à cause de la charité qui est en eux. Ceux qui sont délivrés des liens de leur corps sont d'autant plus chers qu'ils sont plus prompts et, plus empressés à aimer. Et les bienheureux sont les biens-aimés, parce qu'ils goûtent l'ivresse et la consolation d'une charité plus grande, comme nous le verrons plus loin. L'âme fidèle, ajoute saint Bernard, mange son pain ; mais, hélas ! c'est à la sueur de son front ; car, demeurant en la chair, elle marche encore par la foi , par la foi qui agit en la charité. Or, l'oeuvre même qu'elle accomplit est sa nourriture : alla nourriture, dit le Seigneur, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé (2). Remarquez bien que beaucoup désirent la charité , mais ne veulent point travailler pour l'avoir ; et cependant l'amour se multiplie à raison du grand nombre des bonnes œuvres, et cette multiplication de l'amour est pour l'âme vivant sur la terre une douce nourriture.

Nous avons donc à parler de ces trois festins de la sagesse, et d'abord du premier, qui est le festin des amis et qui est célébré par l'Esprit-Saint dans l'âme encore enchaînée à son corps mortel. La sagesse, dit saint Grégoire, offre un festin en son jour lorsqu'elle

 

1 Cant., 5. — 2 Joan., 4.

 

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nourrit notre âme de l'espérance et de la certitude des biens éternels. Car l'âme ainsi élevée par l'espérance vers l'éternité ne souffre plus rien des maux extérieurs; elle ne les sent plus, elle s'en réjouit et y trouve une source d'allégresse. L'amour, dit aussi Richard, est la douceur d'une saveur intime; c'est de là que la sagesse a tiré son nom , et plus on aime ardemment, plus on jouit avec suavité. On peut donc, selon les degrés de l'amour et de cette jouissance produite par la sagesse, distinguer divers degrés dans ce festin spirituel de l'âme soumise encore aux tribulations du corps. En effet, dit saint Bernard, parmi ceux qui vivent en leur corps , il y en a qui sont chers, d'autres plus chers , d'autres très-chers, selon que Salomon l'indique en ce passage (1) : Mangez, mes amis; buvez et enivrez-vous, mes bien-aimés. Ceux-là sont chers, qui sont, invités à manger; plus chers ceux qui sont invités à boire; et très-chers ceux qu'on invite à s'enivrer. La raison de ces degrés , c'est que Dieu se manifeste et se fait goûter avec délices selon la mesure de notre amour. Les amis sont ceux qui commencent et n'ont encore qu'un certain degré d'amour. Ils sont appelés seulement des amis. Or, pour être ami de Dieu , il faut haïr sagement ce monde : Celui qui aime le monde se rend l'ennemi de Dieu, parce que la charité du Père céleste n'est pas en lui (2).

Ceux qui commencent ainsi ont donc besoin d'être sustentés par la sagesse, en goûtant quelque consolation

 

1 Cant., 5. — 2 I Joan., 2.

 

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spirituelle, convenable à leur état, quelque consolation capable de modérer en eux les ardeurs de la concupiscence, de les séparer du monde et de ses plaisirs; ils ont besoin d'être fortifiés par le pain de cette même sagesse. Lorsque l'esprit de l'homme, dit Hugues (1), s'est éloigné en partie des délices de la chair, il est nécessaire qu'il commence aussitôt à goûter quelque chose des joies célestes , afin de ne pas devenir, privé de toute félicité, semblable à une semence sans humidité, afin de ne pas demeurer sans vertu au contact de la sagesse. Il arrive donc qu'au souffle de la grâce, une fois délivré d'une manière plus parfaite des passions corporelles, des désirs terrestres, il est inondé d'une joie inaccoutumée et qu'il trouve d'autant plus amer ce qu'il a abandonné, qu'il goûte plus de douceur en ce qu'il a trouvé, en la sagesse. C'est elle, en effet, qui porte les âmes à soupirer après les félicités éternelles, lorsqu'elles ne sont retenues au-dehors par aucun lien des concupiscences de la chair. Ainsi les amis sont représentés occupés à manger, parce que, moins parfaits dans la charité, ils prennent plus difficilement la nourriture spirituelle.

Richard , parlant de cette manière dont les amis du Seigneur se nourrissent, dit (2) : Assurément ceux qui mangent ne sauraient introduire en eux sans retard et sans peine l'aliment qui leur offre le plus de suavité, car ils sont obligés de le tourner et re-tourner longuement en leur bouche après l'avoir pris. Mais ne vous semblent-ils pas en être là , ceux qui

 

1 De Arc. Noe, lib. 4, c. 2. — 2 De Cont., lib. 4, c. 16.

 

207

 

peuvent à peine, par une étude attentive et une méditation profonde, arriver aux délices de la vérité? voilà pourquoi la sagesse les appelle en disant : Venez et mangez le pain que je vous offre (1). Mais quel est ce pain, sinon celui que l'Esprit-Saint nous a préparé du haut des cieux; celui que l'esprit de sagesse a formé dans le sein de la Vierge et qu'il a enrichi de tous ses dons ; celui que l'esprit de charité a pétri au feu de la Passion et le sacrifice rendu parfait dans ce four ardent, le pain sans levain composé de la fleur la plus pure du froment, le pain que l'esprit si libéral du Seigneur nous communique dans le sacrement de la charité, que nous demandons comme le pain de chaque jour, et en qui cet esprit divin a renfermé tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût? Ce pain, en effet, contient en soi toute suavité, et c'est lui que nous devons prendre en nourriture dans la béatitude éternelle en la société des anges, et dont il est écrit : Bienheureux celui qui mangera le pain servi dans le royaume de Dieu (2). Quel est encore ce pain, demande saint Augustin, sinon celui qui a dit : Je suis le pain vivant descendu du ciel (3), l'aliment du coeur, et non du corps ; l'aliment véritable et non figuratif; l'aliment plein de vie, et non soumis à la mort; l'aliment toujours durable, et non passager; l'aliment qui ne diminue point, nais qui sustente éternellement et rassasie délicieusement.

Origène, expliquant ce passage des Cantiques (4) :

 

1 Prov., 9. — 2 Luc., 14. — 3 Joan., 6. — 4 Cant., 2.

 

208

 

Son fruit est doux à ma bouche , nous imite à prendre une telle nourriture. Seigneur, s'écrie-t-il. donnez-moi ce fruit vraiment doux, ce fruit de vie pour mon âme. Il est élevé, je le sais; mais élevez mon désir. Il est béni, sanctifiez mon obéissance; il est inaltérable, purifiez mon amour; il est suave, réjouissez mon coeur. Je me suis rassasié de sa douceur, je me suis nourri du corps de mon Dieu.

Il y a encore d'autres mets offerts par la sainte Ecriture à la table des amis du Seigneur; nous les avons fait connaître en parlant du don de science. Mais comme cet aliment sacré, ce fruit béni renferme en soi tout ce qui peut être le plus agréable au goût , il n'est pas seulement doux à la bouche; son parfum se répand encore dans tous les sens intérieurs de notre âme, il y porte la force. Ainsi il est agréable à la vue qu'il fait jouir d'une contemplation lumineuse, car c'est une chose vraiment délicieuse et délectable, de voir de nos yeux le Soleil de la sagesse, ce Soleil dont le Prophète a dit (1) : Je couvrirai le soleil d'un nuage; ou autrement : je le revêtirai d'un corps. Il est agréable à notre oreille par son inspiration céleste, car les bons conseils d'un ami sont pleins de douceur pour l'âme (2). Il est agréable à l'odorat par la suavité de son parfum ; et c'est pour cela qu'il est écrit : Nous courons après vous à l'odeur de vos parfums. Il est agréable au goût par la saveur enivrante dont il le remplit, si cependant vous avez goûté combien le Seigneur est doux (3). Enfin il est agréable au toucher

 

1 Ezech., 32. — 2 Eccl.      5. — 3 Cant., 1. —  I Pet., 2.— Cant., 3.

 

209

 

en se laissant embrasser avec amour, selon cette parole : Je le possède et je ne le laisserai point aller. C'est en ce fruit que les habitants de la patrie céleste trouvent le bonheur et la félicité; c'est de ce fruit qu'ils se rassasient. O Vierge des vierges, Vierge bénie entre toutes les femmes , vous dont le fruit est béni , priez donc afin que nous soyons nourris d'un tel fruit alors même que nous devrions acheter ses douceurs au prix de quelques travaux.

 

CHAPITRE VI. Du vin dont la sagesse nous invite à nous abreuver dans ce premier banquet.

 

Mais comme ce n'est pas assez , dans ce festin spirituel de l'âme retenue encore en son corps, de prendre une nourriture sans breuvage, surtout pour ceux qui aiment beaucoup et sont aimés de même, on y entend souvent redire avec Marie (1): Ils n'ont point de vin. Aussi la sagesse, après avoir appelé ses amis à manger, invite-t-elle ceux qui sont plus chers à son coeur et plus exercés en l'amour, à se désaltérer, en leur disant : Buvez le vin que je vous ai préparé (2). En effet, un repas n'est point complet et ne réjouit pas entièrement si l'on n'y peut boire et manger également.

Voilà pourquoi l'Epouse, après avoir déjà goûté les délices de l'amour et vanté la douceur des fruits dont

 

1 Joan., 2. — 2 Prov., 2.

 

210

 

elle a été rassasiée par son Bien-Aimé, ajoute qu'elle a été introduite par lui dans les celliers où il garde son vin. Or, elle ne rendrait point grâces d'une semblable faveur si dans ce lieu ne se trouvaient réunis les vins les plus variés, produits par une vigne abondante en plants divers ; car c'est de cette variété de plants excellents , exquis et admirables que naissent toutes sortes de délices. « Ce lieu où le vin se conserve, dit l'abbé de Verceil , c'est le Verbe éternel , la sagesse du Père, renfermant en soi toutes les révélations célestes, révélations où se trouve sans mesure le vin d'une joie toute spirituelle et d'où il se répand avec abondance sur les coeurs embrasés d'amour. C'est dans ce réservoir sacré qu'est contenu le vin le plus désirable, le vin qui sustente et réjouit les âmes saintes selon les différents degrés de leur charité. » Aussitôt, ajoute l'Epouse dans la Glose sur ce pas-sage, aussitôt que j'eus approché mes lèvres des douceurs de sa grâce, je me suis sentie tellement consolée en mon esprit et tellement transportée de l'amour des choses terrestres à l'amour des biens célestes, que je crus être entrée dans le lieu où l'Epoux conserve son vin le plus excellent et en puiser à longs traits les parfums les plus délicieux. Dans ce lieu, en effet, l'épouse a trouvé un vin sans mélange, un vin généreux, un vin embaumé, un vin choisi et vraiment digne de la magnificence du Roi suprême. Ce vin était précieux, abondant et exquis, comme il convenait à un roi. C'était le vin véritablement pur, distribué par la sagesse elle-même et dont il est écrit :

 

211

 

Le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur (1), une coupe d'un vin qui renferme les qualités de tous les autres vins. C'était le vin généreux qui embrase le coeur de l'homme, le vin dont Assuérus était échauffé, et qui a fait s'écrier au Prophète : Mon coeur est brûlant au-dedans de moi (2). C'est le vin embaumé dont les parfums s'exhalent avec suavité et dont il est dit aux Cantiques : Je vous donnerai pour breuvage un vin mêlé de parfums (3).

Mais que signifie donc cette variété , sinon les divers degrés de charité dont les âmes pleines du divin amour se nourrissent et se désaltèrent, sans cependant aller jusqu'à l'ivresse. Remarquez , dit Richard (4), que la révélation divine se proportionne à la grandeur de notre amour. Ceux qui sont aimés mangent; ceux qui sont chers boivent; mais les bien-aimés seulement s'enivrent. Or, tant que nous ne sentons pas en nous l'ivresse et le ravissement, que devons-nous en conclure, sinon que nous sommes moins aimés et que nous aimons moins? Car, si vous aimiez pleinement et parfaitement, peut-être l'ardeur de votre amour et l'angoisse d'un désir impuissant à être comprimé vous entraîneraient-elles dans cette ivresse et ces ravissements. Si vous étiez réellement digne d'amour, si vous vous montriez disposé à une faveur si grande, peut-être le Seigneur illuminerait-il les yeux de votre intelligence d'une telle abondance de lumière, et enivrerait-il le désir de votre coeur d'une telle suavité de douceur intime, que vous en

 

1 Ps. 74. — 2 Ps. 38. — 3 Cant., 8. — 4 De Contempl., l. 4, c. 10.

 

212

 

seriez ravi au-dessus de vous-même et que votre esprit se sentirait transporté loin de lui-même au milieu des biens célestes. Ainsi ceux qui mangent sont les amis, et ceux-là ne prennent qu'avec une certaine lenteur et une certaine peine la nourriture qui leur est donnée. Ceux qui boivent, au contraire, puisent avec facilité et allégresse dans les révélations divines les douceurs intimes de la vérité qui fait l'objet de leurs désirs. Mais les bien-aimés seulement sont enivrés du vin généreux d'une charité ineffable. C'est d'eux que nous allons parler maintenant.

 

CHAPITRE VII. Quels sont les bien-aimés du premier festin, et quelle est l'ivresse pleine de sobriété dont il leur est donné de jouir.

 

Voyons donc, en troisième lieu , quels sont les bien-aimés de ce festin spirituel, et de quelle ivresse toute de sobriété ils sont remplis.

Origène, expliquant ce passage des Cantiques : Je languis d'amour, distingue entre l'amour simple, l'ardeur et la langueur. « L'amour, dit-il, est le partage des commençants; l'ardeur, de ceux qui sont dans le progrès; et la langueur, des parfaits. Cette langueur les conduit jusqu'à la mort. Or, la mort est une séparation entière de l'esprit vital d'avec le corps, et elle nous représente bien cette séparation

 

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sans réserve des affections vitales de l'âme par son ravissement hors d'elle-même et son union parfaite avec Dieu. »

La Glose, sur ce même passage, fait dire à l'Epouse: La grandeur de mon amour est telle que toutes les choses de ce monde me sont devenues un sujet de dégoût. Or, ceux qui aiment Dieu par-dessus tout, en sont aimés également , ils sont ses bien-aimés; car il a dit : J'aime ceux qui m'aiment (1). Ces bien-aimés du Seigneur trouvent en lui leur félicité, parce qu'ils l'aiment d'une manière toute particulière. De là cette parole adressée par le Bien-Aimé à celle qui l'aime véritablement : Que vous êtes belle et pleine de grâces, ô ma bien-aimée, au milieu de vos délices (2) ! Que vous êtes belle par les ardeurs de votre amour! que vous êtes pleine de charmes par votre beauté ravissante et votre charité embrasée! Rien, en effet, n'est plus doux à l'âme, rien ne la rend plus chère à Dieu, que de se réjouir intimement en lui ; c'est le plus délectable de tous les biens. Vous êtes la bien-aimée de votre Seigneur par là même que vous vous appliquez à goûter ses célestes délices. Celui-là en avait fait l'épreuve, qui a dit : Sa conversation est exemple d'amertume, et sa société ne cause aucun ennui; mais on y trouve la satisfaction et la joie, et son amitié offre une sainte allégresse (3).

Mais quelle est cette ivresse dont les bien-aimés du Seigneur jouissent dans ce festin spirituel et toujours sobre? Saint Denis nous dit (4): « L'ivresse du

 

1 Prov., 8. — 2 Cant., 7. — 3 Sap., 8.— 4 Epist. ad Tit.

 

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mal en nous est une plénitude de perversité sans limite; c'est l'excès en notre âme et en nos sens. De même l'ivresse du bien n'est rien autre chose en nous que la réunion délicieuse sans mesure et surabondante de tous les biens , et cette ivresse a son principe dans le bien lui-même à raison de la cause qui le produit. Ainsi Dieu est rempli d'ivresse et dans le ravissement , parce qu'il surpasse toute mesure en tout bien d'une manière suréminente, parce qu'il est en dehors et au-dessus de toutes choses. » Ces paroles du glorieux saint Denis nous font donc comprendre quelle est cette véritable et sainte ivresse. — La variété non interrompue des révélations divines, ajoute l'abbé de Verceil, les progrès continuels de l'épouse lui feront goûter comme par expérience une telle ivresse qu'elle semblera re-dire les mêmes choses. Ainsi elle a parlé tout-à-l'heure des celliers de l'Epoux ; maintenant elle nomme le lieu où il met son vin. Cependant , il ne faut point croire qu'elle revienne sur les mêmes objets. Non ; mais elle a été favorisée de révélations successives, et les âmes contemplatives accoutumées à sentir avec force et assidûment le rayon céleste agissent tout-à-fait de même. Elle dit donc : Il m'a introduite par l'expérience à travers des révélations plus intérieures et plus profondes qu'auparavant , selon cette parole : Vous ne cesserez point de marcher à ma suite (1); il m'a introduit dans le lieu où il conserve son vin, ce vin qui renferme en soi toutes les

 

1 Jér., 3.

 

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illuminations divines. Or, c'est à l'image de cette ivresse surexcellente que les hommes spirituels sont dits enivrés, à cause de l'abondance excessive des divines lumières en eux. » — Ecoutez, dit Richard, un homme tout plein d'une telle ivresse, un homme ignorant tout ce qui le concerne. Si j'ai été ravi avec mon corps, ou sans mon corps, je ne sais; Dieu le sait (1). Dans quelle ivresse était-il plongé? dans quel oubli le monde était-il pour lui , alors qu'il ne se connaissait plus lui-même?

Cette ivresse spirituelle est causée en l'âme par le vin généreux d'une charité vraiment puissante. « Voilà , s'écrie encore Richard , que les bien-aimés sont enivrés. L'ivresse les rend étrangers à leur propre esprit ; mais c'est l'infusion des révélations célestes qui les élève au ravissement. C'est là cette ivresse dont a parlé le Prophète lorsqu'il a dit (2) : Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison, et vous les ferez boire dans le torrent de vos délices. Si donc nous voulons jouir d'une telle ivresse et faire souvent l'expérience de ces ravissements divins , efforçons-nous d'aimer intimement et souverainement notre Seigneur, et soupirons à toute heure avec un désir sans bornes après les félicités de la sainte contemplation. C'est quand notre âme a été abreuvée jusqu'en ses replis de l'abondance de cette suavité intérieure, quand elle en a été pleinement enivrée, qu'elle oublie entièrement ce qu'elle est, ce qu'elle a été; qu'elle est transportée par l'excès de son allégresse à un

 

1 II Cor., 12. — 2 Ps. 35.

 

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ravissement qui la rend étrangère à elle-même, et qu'elle est transformée tout-à-coup par un certain état de félicité ineffable en des sentiments vraiment célestes. Et ne vous étonnez pas qu'il en soit ainsi , car la vertu de l'amour véritable et excellent, de l'amour réellement beau , est telle que non-seulement elle fait sortir les hommes et les anges comme de leur propre nature pour les faire passer en Dieu, mais encore qu'elle fait sortir Dieu même comme de sa propre nature, quoiqu'il soit immuable, pour l'incliner vers la créature, en l'abaissant ainsi au-dessous de lui-même. Nous oserons, dit saint Denis, avancer en toute vérité que le Dieu, auteur de toutes choses, entraîné par cet amour si beau et si excellent, sort comme de lui-même par l'abondance de son aimable charité; et qu'ainsi il étend son action sur tous les êtres qui existent comme s'il était attiré vers eux par sa bonté et sa tendresse. Il est abaissé vers ce qu'il est en toutes choses selon cette vertu surexcellente qui le ravit à lui-même sans cependant l'en faire sortir, de même que l'aimant attire le fer en demeurant immuable, car il le meut comme l'objet de ses désirs et de son amour.

 

CHAPITRE VIII. Du deuxième festin offert par le don de sagesse à l’âme séparée du corps.

 

Nous avons à traiter maintenant du festin offert par le don de sagesse à l'âme séparée du corps.

 

217

 

Selon saint Bernard (1), il y a un festin pour ceux qui jouissent du repos après cette vie et sont plus avant dans l'amour du Seigneur. Dans ce festin le Saint-Esprit ne désaltère pas les convives avec un vin pur, mais avec un vin mêlé de lait. « Les âmes délivrées de la chair, nous dit le même saint, ne sont plus nourries d'un pain de douleur ; mais il leur est permis de boire avec plénitude le vin de l'amour, non cependant dans toute sa pureté, mais mélangé de lait, en sorte que chacune d'elles peut s'écrier : « J'ai bu le vin avec le lait (2). Le vin de l'amour est en effet mêlé à la douceur du lait, à la tendresse de l'affection naturelle qui fait soupirer l'âme après la glorification de son corps. Cette âme abreuvée du vin de la sainte charité est donc embrasée main- tenant; mais elle n'est point arrivée à la consommation , elle n'est pas encore enivrée, car la présence de l'affection naturelle tempère encore en elle l'ardeur du divin amour. L'ivresse a coutume de bouleverser l'âme et de la plonger dans l'oubli d'elle-même. Mais pour le moment cette âme ne s'est pas oubliée entièrement ; elle pense à la résurrection de son corps, et ce désir empêche la perfection de son bonheur. Ce ne sera donc qu'après s'être revêtue de ce corps, qu'elle sera arrivée à la consommation de sa félicité. » Saint Augustin tient un pareil langage : « L'âme, dit-il , éprouve un désir naturel de se servir de sou corps, et ce désir la retarde et l'empêche de s'élancer avec une ardeur

 

1 De dilig. Dei — 2 Cant., 2.

 

218

 

parfaite vers les hauteurs les plus élevées du ciel , tant que le corps ne lui est pas réuni et que son désir n'est pas satisfait en ce point. » Cependant, malgré un tel désir, l'âme est heureuse dans la patrie; seulement son bonheur n'est pas consommé , mais elle n'éprouve aucune douleur de ce sentiment naturel.

Que faut-il donc penser de cette âme ainsi séparée du corps avant la résurrection ? Est-elle abreuvée d'un vin quelconque? reçoit-elle quelque consolation? Oui, sans aucun doute, à moins qu'elle n'en soit empêchée par la peine du sens , ou par la peine du dam , ou par les deux peines à la fois. En effet, selon la parole du Psalmiste (1), l'âme passe de son corps comme une image, mais en conservant toutefois le désir de ce même corps. Or, cette image consiste en la mémoire, l'intelligence et la volonté, et c'est par ces trois puissances que l'âme est capable de posséder la Trinité sainte, par elles qu'elle exerce la vie contemplative, la part excellente de Marie, la part qui ne doit point lui être ravie; car la vie contemplative commence ici-bas et devient parfaite dans la patrie. L'amour est un feu qui s'allume sur la terre, et qui s'embrasera de plus en plus lorsqu'il lui sera donné de voir l'objet après lequel il soupire. L'âme séparée du corps accomplit donc d'une manière d'autant plus parfaite les actes de la vie contemplative , qu'elle est délivrée d'un plus lourd fardeau et qu'elle aime son Bien-Aimé d'un amour plus intense. L'âme, dit un philosophe , une fois

 

1 Ps. 38.

 

219

 

séparée du corps , voit et comprend plus clairement qu'unie à ce corps corruptible. Mais la vie contemplative donne à l'âme les consolations les plus délicieuses , comme nous l'avons vu en plusieurs endroits.

Elle ne doit donc pas craindre cet éloignement d'un corps qui l'accable , mais plutôt soupirer après. L'Apôtre était animé d'une pareille ardeur lorsqu'il s'écriait (1) : Je désire être dégagé des liens de mon corps et être avec Jésus-Christ. Homme malheureux! qui me délivrera de ce corps de mort dont le poids m'oppresse? Or, un tel désir était bon et raisonnable, car, dit saint Bernard, la mort des saints est précieuse. Elle est précieuse en vérité, parce qu'elle est la fin du travail, la perfection de la victoire, la porte de la vie, le commencement d'une félicité qui rassasie notre âme. La mort , dit également un autre saint, n'est rien autre chose que la sortie de la prison, la fin de l'exil, la consommation du travail , l'arrivée au port, le terme du voyage, le dépôt d'un fardeau pesant, l'éloignement d'un cheval furieux, de la chair , la délivrance du milieu d'une maison ruineuse, la cessation de toutes les maladies, la fuite assurée de tous les périls , la ruine de tous les malheurs, la rupture de tous les biens , le paiement d'une dette naturelle, le retour à la patrie, l'entrée dans la gloire. Assurément l'évasion à tant de dangers, l'acquisition de biens aussi considérables présentent à notre âme un festin excellent, et elle devrait s'écrier

 

1 Philip., 1. — Rom., 7.

 

220

 

comme au livre de la Sagesse : Tous les biens me sont venus avec une sainte mort; car bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur.

Si cependant ces âmes ainsi aimantes, ainsi livrées à la contemplation demeurent au sortir de leur corps empreintes de quelque souillure, elles auront besoin de se purifier. Mais il est à croire qu'elles le feront plus aisément, qu'elles souffriront plus légèrement, et que peut-être même la peine du sens sera nulle. La raison en est que l'amour allège les peines et les fait de temps à autre disparaître entièrement. Il n'y a rien de si dur et de si irrésistible, dit saint Augustin, qui ne cède au feu de l'amour. Les travaux supportés par l'amour, loin d'être en aucune façon onéreux, apportent la joie à l'âme, comme nous le voyons en ceux qui sont adonnés avec passion à la chasse, à la pêche, et autres exercices semblables. En effet, lorsqu'on aime on ne travaille pas; ou si le travail se fait sentir, l'amour le rend cher. Nous avons une preuve de cette vérité dans les martyrs qui désiraient souffrir pour Jésus-Christ et se réjouissaient de leurs peines. Ainsi, les apôtres s'en retournaient de devant leurs juges, pleins de joie d'avoir été trouvés dignes de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus. Ainsi saint André soupirait avec ardeur après la croix, et il en supporta le supplice avec allégresse. Ainsi sainte Agathe répondit à son bourreau : Je me réjouis en ces tourments comme celui qui aurait trouvé des trésors inappréciables. Elle était grande la force de cet amour, qui ravissait de la sorte l'âme des martyrs

 

221

 

au-dedans d'eux-mêmes, qui les portait à livrer avec autant de dédain leurs corps au dehors, et leur faisait mépriser les tourments. Si donc dans un corps dont le poids est accablant, la charité a pu adoucir ainsi les peines, pourquoi ne pourrait-elle pas davantage les adoucir dans une âme par la vivacité de son ardeur, alors qu'elle ne trouve aucun obstacle à son action ? Pourquoi ne ferait-elle pas ce que font les suffrages de l'Eglise? Il est croyable assurément que les justes retenus dans les limbes recevaient quelques consolations des anges qui les visitaient ou des âmes qui venaient se réunir à eux , comme Jean-Baptiste, et qui leur parlaient de l'arrivée du Sauveur. De même il est croyable que les anges visitent dans le purgatoire les âmes confiées à leurs soins, et qu'ils les consolent en leur annonçant la fin de leur épreuve et autres choses consolantes, comme on peut le voir par les exemples rapportés par les saints en leurs ouvrages. Ainsi saint Grégoire, en ses dialogues , nous parle d'un prêtre qui reçut quelque allègement de la part de son bon ange , et d'une autre personne qui répondit : Je suis bien pour le moment. Saint Augustin, le vénérable Bède, saint Isidore et d'autres docteurs nous citent des exemples semblables.

 

222

 

CHAPITRE IX. Du troisième banquet de la sagesse, qui est celui des élus régnant dans la gloire.

 

Traitons enfin du troisième festin de la sagesse, du festin qui est le partage de ceux qui règnent dans la gloire. Nous suivons l'ordre enseigné par saint Bernard , qui , après le festin de ceux qui souffrent sur la terre ou se reposent dans le ciel , nous montre comme plus excellent ce dernier auquel la sagesse incarnée invite ses bien-aimés en leur disant : Je vous prépare le royaume comme mon Père me l'a préparé, afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume (1).

Ici, nous avons trois choses à considérer : d'abord, quel est le roi et le père de ce banquet céleste , de cette table royale : c'est le Fils de Dieu. Ensuite , quelle est cette famille du Seigneur , quels sont les convives appelés à prendre part à ce banquet : ce sont les anges et les hommes. Enfin , quelles sont la gloire et la béatitude de ce festin et de ces heureux invités.

D'abord , quel est le roi et le père de famille de ce banquet royal'? Mais quel autre pourrait tenir un tel rang, que celui qui a dit : Je suis le roi à qui le Père céleste a livré le royaume éternel? Quel autre que celui qui porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse :

 

1 Luc., 22.

 

223

 

Je suis le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs (1) ? Je suis le Roi des rois , parce que je vous établis rois comme des enfants d'adoption , moi le Fils consubstantiel du Père. Je vous établis seigneurs et non serviteurs , afin que vous mangiez à ma table et que vous buviez dans mon royaume , dans ce royaume qui ne finira point , afin que vous soyez pour l'éternité là où je suis moi-même. Saint Augustin , parlant de ce Roi suprême, s'exprime ainsi (2) : « Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Je serai pour eux l'objet qui les rassasiera ; je serai tout ce que les hommes peuvent désirer légitimement, la vie, le salut , la vertu , l'abondance , la gloire , l'honneur, la paix et tout bien. C'est ainsi qu'on doit entendre cette parole de l'Apôtre : Dieu sera toutes choses en tout (3). Il est en effet le terme de nos désirs, celui que nous verrons sans fin, que nous aimerons sans dégoût , que nous louerons sans fatigue. Cette occupation , cet amour, ces actes seront le partage de tous , comme la vie éternelle elle-même. »

C'est la vue d'un tel roi qui rend heureux. Le seul bonheur véritable et parfait , dit saint Bernard (4), ne se trouve point dans la créature ; c'est du Créateur qu'il nous vient, de celui dont personne ne saurait nous enlever la possession. Toute autre félicité comparée à ce bonheur n'est que tristesse , toute suavité n'est que douleur, toute douceur qu'amertume, toute beauté qu'un objet de répulsion , et tout ce qui peut

 

1 Apoc., 19. — 2 De civit. Dei , lib. 22, c. 30. — 3 I Cor., 15. — 4 Epist. 114.

 

224

 

réjouir d'ailleurs n'est qu'affliction. Oh ! quand même il nous faudrait supporter des tourments de tous les jours , quand même il nous faudrait être soumis à l'enfer lui-même pendant quelque temps, afin de jouir de la vue du Sauveur venant environné de sa gloire et d'être rangés au nombre de ses saints, ne devrions-nous pas embrasser toute tribulation dans le temps pour devenir participants d'un tel bonheur , d'une gloire aussi éclatante? Crions donc avec l'Apôtre : Au Roi immortel, invisible des siècles, au Dieu unique, honneur et gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il (1).

 

CHAPITRE X. Quelle famille et quels convives sont invités au

festin de ceux qui règnent dans la gloire.

 

Parlons en second lieu de la famille et des convives appelés par le Seigneur à ce festin royal. Ce ne sont pas seulement les hommes , mais encore les anges qui sont invités à cette glorieuse table du royaume éternel. Regardez l'assemblée céleste , dit saint Chrysostôme (2), elle n'est pas choisie seulement parmi les hommes , elle est formée encore des Anges , des Trônes , des Dominations, des Principautés et des Puissances. Quant au Roi qui tient le premier rang dans une réunion aussi illustre .

 

1 I Tim., 1. — 2 Epist. ad Theod. laps.

 

225

 

nulle voix ne saurait en parler comme il convient. Il est au-dessus de toutes les pensées de l'homme ; son éclat , sa beauté , sa gloire , sa magnificence et sa majesté surpassent tout ce que l'esprit humain pourrait concevoir. » « La vie future , dit également saint Prosper (1), est celle où la sainteté elle-même goûte le bonheur dans la société des Anges

et des Saints , où elle paraît éclatante de mérites admirables , où le salut éternel surabonde , où la vérité commande. Là nul ne cherche à tromper , nul n'est le jouet de l'erreur, nul bienheureux n'est rejeté, nul misérable n'est admis; là l'amour est parfait , la crainte ignorée , le jour toujours durable , l'agilité sans obstacle ; un seul et même esprit anime tout le monde. Si nous considérons attentivement quels biens nous sont promis dans les cieux , tous les objets terrestres sembleront vils à notre âme. »

Pourquoi donc ne pas nous hâter, nous dit à son tour saint Cyprien , pourquoi ne pas courir afin de contempler notre patrie et de saluer nos parents? Là nous attendent des amis innombrables , des pères , des frères , des enfants. Là une foule nombreuse assurée de son bonheur, mais encore pleine de sollicitude pour notre salut , soupire après notre arrivée. Quelle joie ineffable pour eux et pour nous de nous trouver réunis , de nous embrasser étroitement !

Nous devons cependant savoir que dans la patrie il y a une différence dans le rang , comme il y en a

 

1 De vit. Cont., c. 2.

 

226

 

ici-bas dans le mérite. « De même, nous dit saint Grégoire (1), que les oeuvres diffèrent en cette vie, ainsi sans aucun doute les récompenses seront diverses dans l'autre. De même qu'ici l'un est surpassé par l'autre , ainsi dans le ciel une récompense l'emportera sur l'autre, quoiqu'il n'y ait pour tous qu'une seule vie bienheureuse : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père, dit le Sauveur (2). Mais si la récompense était la même dans ce séjour de la béatitude , il y aurait plutôt une seule demeure que plusieurs. Ces demeures sont donc diverses , et les ordres entre les bienheureux distincts les uns des autres. Cependant , par l'union de leurs mérites , ils goûtent une joie commune , ils ont tous un seul denier après le travail , quoique leurs demeures ne soient pas les mêmes , car ils possèdent la même félicité. Seulement la récompense est plus ou moins grande suivant les oeuvres diverses qu'ils ont accomplies. » De même donc qu'une étoile diffère d'une étoile en clarté , de même les élus différeront entre eux à la résurrection des morts.

Maintenant, combien nombreux seront les membres de ce festin; nul ne le sait, ni parmi les anges ni parmi les hommes; Dieu seul le connaît. Aussi saint. Jean, parlant de la multitude des anges , a-t-il dit : Des milliers de milliers entouraient le trône. Il ne donne pas un nombre fixe parce que ce nombre est innombrable pour nous et n'est connu que de Dieu. Pourra-t-on compter ses soldats? dit Job. Les soldats

 

1 Hom. 17, in Evang. — 2 Joan., 15.

 

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de Dieu sont ses anges , ajoute saint Grégoire; quoiqu'il en sache le nombre, il nous est impossible à nous de les compter. Saint Denis enseigne la même chose sur ces paroles de Daniel : Un million d'Anges le servaient, et mille millions se tenaient devant lui (1). De même les membres dont se compose la famille des hommes bienheureux est innombrable. J'ai vu, dit saint Jean, une grande foule que personne ne pouvait compter, c'est-à-dire, dont nul homme ne saurait connaître le nombre; car Dieu compte la multitude des étoiles , et il donne à chacune d'elles un nom (2).

Or, toute cette famille des anges et des homme loue Dieu sans interruption. « Toutes les hiérarchies des anges et des élus, dit Hugues, toutes les hiérarchies supérieures et inférieures sont établies et disposées pour célébrer les louanges divines, afin que le Seigneur soit exalté par tous , lui de qui et par qui tous ont l'existence , et en qui tous ont trouvé toutes choses. Ceux qui sont plus parfaits lui donnent une louange plus excellente, et ceux-là recevront une récompense plus abondante, car leur connaissance est plus sublime et leur amour plus embrasé. » « Mais , dit également saint Denis, quel que soit notre amour pour cette vérité qui l'emporte sur toute vertu , nul n'est capable de louer le Seigneur selon l'étendue de son essence divine, de quelque ternie intelligible qu'il se serve. soit qu'il le loue comme esprit, comme vie, comme substance, soit qu'il emploie d'autres noms également sublimes. Il faut donc l'exalter comme excellent , comme

 

1 Apoc., 5. — Job., 25.— Dan., 7. — 2 Apoc., 7. — Ps. 146.

 

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au-dessus de tout ce que l'esprit peut concevoir, comme au-dessus de tout ce qui existe. Ne cessez pas de célébrer ses louanges, car il est l'essence même de la bonté, et ainsi il est le principe de tous les êtres. Il est par conséquent digne d'être loué par toutes les affections de notre âme. »

 

CHAPITRE XI. De sept choses dignes de remarque d'après les sept dons du Saint-Esprit, touchant la béatitude des membres du troisième festin.

 

Traitons, en troisième lieu, du bonheur de ce festin et de ses heureux membres. Nous avons à considérer sur ce sujet sept points , selon les sept dons que nous venons d'examiner, et qui concourent à rendre ce festin déiforme selon leurs pratiques et leurs actes ; car ils ne disparaîtront pas dans la patrie quant à ces mêmes actes, mais ils persévéreront pour les bienheureux, comme le prouve le Maître des sentences par l'autorité de saint Ambroise et comme on le croit communément. Nous parlerons donc 1° de l'éternité de ce festin; 2° de son excellence et de sa dignité; 3° de son abondance et de sa plénitude ; 4° de sa loi et de sa charité; 5° de sa joie et de son allégresse ; 6° de ses mets et du rassasiement qu'ils procurent ; 7° de son ivresse pleine de sobriété et de bonheur.

Et d'abord , nous devons savoir touchant le premier

 

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point que ce festin est nécessairement éternel. La raison en est qu'il se célèbre dans le royaume éternel de Jésus-Christ, à sa table éternelle. Voilà pourquoi le Roi immortel des cieux a dit : Je vous prépare le royaume céleste, comme mon Père mue l'a préparé, afin que vous mangiez et que vous baviez à ma table dans mon royaume, dans ce royaume qui n'aura point de fin. Saint Augustin, parlant de l'éternité de ce festin, s'écrie : « O vie par excellence , vie douce et aimable , digne d'être toujours présente à notre pensée ! Là on goûte une sécurité souveraine, une tranquillité assurée, une allégresse sans crainte, une félicité enivrante , une éternité bienheureuse, une béatitude éternelle ; là est une vie de bonheur interminable; là on voit Dieu et on le loue sans interruption; là abondent les richesses, affluent les délices et se réunissent tous les biens. » En ce festin céleste , ajoute saint Anselme , la vie est longue et exempte de maux , car l'éternité ne cornait point d'infirmité , et la santé y persévère inaltérable : Les justes vivent éternellement; leur récompense est dans le Seigneur (1); c'est une vie qui ne finira point.

Quelle est, en second lieu, l'excellence, quelle est la magnificence de ce festin? Les récompenses et les félicités des saints dans ce royaume , dans ce banquet éternel , sont si grandes , dit saint Bernard , qu'on ne saurait les mesurer; elles sont si nombreuses qu'on ne saurait les compter, si abondantes qu'on ne petit en trouver la fin , si précieuses qu'on ne peut les

 

1 Sap., 5.

 

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estimer ; ou plutôt , tout ce que Dieu a préparé en ce festin à ceux qui l'aiment a une telle excellence que , selon la parole du Maître du festin , l'oeil de l'homme n'a point vu, l'oreille de l'homme n'a point entendu. ni le coeur de l'homme n'a point conçu de bonheur semblable. Ainsi tous les mathématiciens du monde seraient impuissants à énumérer ces félicités ; les géomètres , à en donner la mesure ; les rhéteurs , à les exprimer dans leurs discours, puisqu'on ne saurait même en avoir une idée parfaite.

Maintenant, quelle est l'abondance et la plénitude de ce festin céleste? « En ce royaume , dit encore saint Bernard (1), en ce festin du midi , il y aura l'éclat brillant des jours d'été , la riante aménité du printemps, l'abondance de l'automne , le repos de l'hiver ; ou plutôt , Dieu , le bien infini , se communiquera lui-même à tous les habitants de cet empire , à tous les convives de cette table selon la capacité de chacun, et il remplira leurs sens intérieurs de délices ineffables. Dieu sera pour la vue un miroir, pour l'oreille une douce harmonie , pour le goût un miel plein de douceur, pour l'odorat un parfum et pour le toucher une fleur délectable. » Là , dit aussi saint Augustin, les louanges et les chants ne seront point interrompus, les récompenses ne s'évanouiront pas ; rien ne manquera à notre amour, rien ne fera défaut à nos désirs ; on verra Dieu sans fin , on l'aimera sans dégoût, on le louera sans fatigue.

Quelle est , en quatrième lieu, la loi de ce festin .

 

1 Serm. 33, in Cant.

 

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quelle en est la charité? « Les habitants de ce royaume, les membres de ce festin , dit saint Anselme, aiment Dieu plus qu'eux-mêmes; ils s'aiment les uns les autres autant qu'eux-mêmes , et Dieu les aime plus qu'ils ne sauraient jamais s'aimer; car c'est par Dieu qu'ils l'aiment, qu'ils s'aiment eux-mêmes et aiment leurs frères , tandis que Dieu s'aime et aime par lui-même. Ils n'ont tous qu'une seule et unique volonté, comme si tout le reste n'était rien en dehors de la volonté divine, et une concorde parfaite les tient toujours unis. De même qu'ils ne veulent que ce que Dieu veut, de même Dieu ne veut que selon les désirs de leur volonté. Ils seront donc les enfants de Dieu , ils seront appelés des dieux; Dieu les établira sur tous ses biens. Là nos désirs seront satisfaits , notre amour sera rassasié. « O mon âme ! ô ma chair ! s'écrie saint Augustin, telle est la vie que vous deviez embrasser. En ce lieu la vie n'est point soumise à la mort , la jeunesse est à l'abri de la vieillesse , la lumière ignore les ténèbres, la joie est sans mélange de tristesse , la paix sans discorde, la volonté n'éprouve aucune résistance , et l'on règne sans craindre les changements. » — Quant à la loi qui nous conduit à ce festin , saint Augustin nous dit : La loi de Dieu , c'est la charité ; elle a été donnée afin qu'on cherchât la grâce, et la grâce a été accordée afin que la loi fût remplie.

Parlons maintenant de l'allégresse enivrante de ce royaume. Saint Anselme s'exprime ainsi sur ce sujet (1) :

 

1 In prosol., c. 24.

 

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« Quel bien immense sera la félicité de ce royaume? Le bonheur que nous puisons en nos frères est égal à l'amour que nous leur portons , mais au milieu de cette charité parfaite , d'une multitude innombrable d'anges et d'hommes, en ce lieu où l'on n'aime personne moins que soi-même , nous nous réjouirons donc autant du bonheur de chacun des élus que du nôtre en particulier… Dans cette félicité parfaite on aura pour Dieu un amour sans comparaison plus grand que pour soi-même et pour tous les bienheureux ; son bonheur nous causera donc une joie incomparablement plus vive que le bonheur de tous les habitants de la céleste patrie , que notre propre bonheur. Mais si l'on aime ainsi Dieu de tout son coeur, de tout son esprit , de toute son âme , et si d'un autre côté notre coeur, notre esprit et notre âme sont impuissants à l'aimer comme il le mérite , nous nous réjouirons donc de tout notre coeur, de tout notre esprit et de toute notre âme; et cependant notre coeur, notre esprit , notre âme ne pourront recevoir cette plénitude de joie, elle ne pourra être contenue tout entière en nous... O Dieu de vérité , je vous demande , daignez m'exaucer, je vous demande que ma joie soit parfaite. En attendant que mon esprit médite un tel bonheur, que ma langue en parle , que mon coeur l'aime , que ma bouche s'en entretienne , que mon âme en ait faim, que ma chair en soit altérée , que tout mon être le désire jusqu'à ce qu'il me soit donné d'entrer dans la joie du Seigneur, le Dieu

 

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trois et un , qui est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »

Quels sont , en sixième lieu , les mets de ce festin? quelle satiété bienheureuse produit-il ? Comme le Seigneur a dit : Vous mangerez à ma table et vous boirez dans mon royaume; il est clair que ce festin n'a été préparé que pour les bien-aimés du Seigneur, pour ceux qui règnent dans sa gloire. Bède écrit donc sur ce sujet : « La table dont les délices sont offertes à tous les saints est la gloire de la vie céleste. Ceux qui ont faim et soif de la justice en seront rassasiés , et ils goûteront la félicité du bien véritable qui fut l'objet de leurs désirs. Mais le bien véritable se trouve seulement en celui en qui réside tout bien , ou autrement en Dieu seul , qui est bon par essence. En lui l'âme se rassasie d'une manière parfaite. » Sur cette table du Seigneur, dit Hugues , il n'y a qu'une seule nourriture, un seul aliment; un mets unique y est servi , mais gardez-vous de le mépriser, car il peut rassasier entièrement. Je serai rassasié , s'écrie le Prophète , lorsque votre gloire m'aura apparu. C'est à la vérité un bien unique que le bien préparé par Dieu ; mais en luise trouve tout bien, car cet aliment, cette nourriture, ce mets , ce pain unique renferme toute saveur et tout ce qu'il y a de plus délicieux au goût. Ce seul mets suffit donc à satisfaire complètement nos besoins. — Le monde nous présente une multitude d'objets; mais aucun ne saurait rassasier le coeur de l'homme , comme l'expérience nous l'enseigne. Il n'y a donc qu'un seul bien réel ; et,

 

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lorsqu'on le reçoit , nos désirs sont apaisés , car ce n'est pas la multitude , mais l'unité qui nous rassasie. — « Il y a sur la terre divers objets , dit saint Augustin , car il y en a de temporels , il y en a de matériels ; et cependant un seul est préféré à ce grand nombre. En effet, cet unique objet n'a point sa source dans la multitude des objets divers; mais c'est de lui qu'ils proviennent. Le grand nombre amène la distraction , comme chez Marthe; et l'unique objet recueille , comme il arriva pour Marie , dont il est dit qu'elle aima beaucoup , et non pas qu'elle aima un grand nombre de choses (1).» Il n'y a qu'un seul objet, dit également Richard , qui apporte à l'âme humaine le repos , la réfection , le rassasiement. Le parfait amour exclut tout amour étranger, parce qu'il n'aime que cet objet unique et ne l'aime qu'à cause de lui. Il l'aime seul , il le chérit uniquement, il n'a soif que de lui , il ne désire que lui , il ne respire que pour lui , il ne soupire qu'après lui; pour lui est son ardeur, en lui est son repos ; lui seul le rassasie , et rien ne lui est doux s'il n'est mêlé à cet unique objet.

Maintenant quelle satiété produit ce festin ? Saint Bernard nous répond en s'écriant comme hors de lui-même (2) : « O satiété vraiment délectable et glorieuse ! ô saint banquet ! ô festin désirable, où il ne pourra y avoir aucune anxiété , aucun dégoût , où nous serons pleinement satisfaits , où nos désirs seront toujours ardents! Hâtons-nous donc d'aller à ce lieu de sûreté à ce champ d'abondance, à cette table

 

1 Serm. 26, 27. de Verb. Dom. — 2 Serm. I , de Omn, sanct.

 

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d’aliments surexcellents. Là nous demeurerons sans crainte , nos délices ne diminueront pas, et nos joies seront sans mélange. »

Mais le Seigneur n'a pas dit seulement : Vous mangerez , mais encore : Vous boirez à ma table. Il nous faut donc parler du vin plein de douceur servi à cette table, du vin qui plonge dans une ivresse pleine de sobriété. Ce vin est celui d'une charité parfaite et très-pure; il n'est offert à la table de Jésus-Christ qu'à ses bien-aimés, à ceux qui règnent dans sa gloire. Saint Bernard parle ainsi de ce vin sans mélange de la charité : « L'Ecriture nous dit que Dieu a tout fait à cause de lui-même; il est donc juste que la créature se conforme et s'unisse enfin en ce point à son auteur; il faut donc que nous arrivions un jour à ce sentiment de charité où, de même que Dieu n'a voulu avoir que lui pour sa fin suprême, nous souhaiterons que tout, même notre propre personne, soit et ait été pour lui seul, et non pour notre volonté ni pour notre plaisir. Jamais nos besoins satisfaits, nos désirs accomplis ne nous causeront un bonheur aussi grand que celui de voir sa volonté pleinement accomplie en nous et en tout ce qui nous concerne, selon que nous le demandons chaque jour en nos prières, lorsque nous disons : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.

« La charité véritable et sincère, la charité venant d'un coeur tout-à-fait pur, d'une bonne conscience et d'une foi réelle, consiste donc à aimer Dieu de la sorte, et à ailier le bien du prochain commue le nôtre

 

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même. O saint et chaste amour ! O douce et suave tendresse de la charité ! O intention pure et sans mélange de la volonté ! Elle est d'autant plus pure, d'autant plus exempte de tout alliage qu'elle ne renferme rien de propre; elle est d'autant plus suave que tout en elle est divin. Or, éprouver de tels sentiments c'est être déifié. De même qu'une faible goutte d'eau mêlée à une quantité considérable d'un vin pur, semble perdre toutes ses propriétés naturelles, ainsi que la couleur et le goût du vin; de même encore qu'un fer ardent et embrasé devient entièrement semblable au feu et paraît être privé de sa forme première et de sa nature, de même enfin que l'air, étant pénétré de la lumière du soleil, est comme transformé en cette même lumière, tellement qu'il ne semble pas tant en être illuminé qu'être la lumière elle-même, ainsi dans les saints toute affection humaine se fondra nécessairement d'une manière ineffable et se transformera en la volonté divine. Comment, en effet, Dieu serait-il toutes choses en tout s'il restait encore en l'homme quelque chose de l'homme? La substance, sans doute, est la même; mais elle a revêtu une autre forme, elle possède une autre gloire, elle a une autre puissance. Quand donc tout cela sera-t-il? Quand doue viendrai-je et quand apparaîtrai je devant la face du Seigneur? Tant que la mort n'aura pas été absorbée par une victoire entière; tant que la lumière éternelle n'envahira pas de toutes parts les confins de la nuit et n'y régnera pas pour toujours , tant que nos corps ne seront pas resplendissants de la gloire céleste, nos

 

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âmes ne pourront point sortir entièrement d'elles-mêmes ni passer en Dieu. Mais, le corps une fois repris , quel obstacle empêchera l'âme de s'abandonner elle-même d'une certaine manière, de s'élancer tout entière en Dieu , et de devenir ainsi d'autant plus différente de sa propre nature qu'elle s'efforce davantage d'être semblable au Seigneur? C'est alors qu'elle sera admise à ce festin de la sagesse, à ce festin dont il est écrit :  Combien brillant est le calice enivrant que vous m'offrez (1). »

« Qu'y-a-t-il d'étonnant que cette tune soit déjà enivrée de l'abondance de la maison de Dieu , dès-lors qu'elle n'est plus tourmentée par le souvenir d'aucune faute , d'aucune inquiétude poignante , qu'elle est en sécurité pour tout ce qui la concerne, et qu'elle boit le vin pur, le vin nouveau servi par Jésus-Christ en la maison de son Père ? Quand donc nos corps redevenus vivants auront été repris pour la vie immortelle, c'est alors que, semblables à des bien-aimés, les élus s'enivreront dans l'abondance d'une plénitude admirable. Et c'est avec raison qu'on nous montre dans l'ivresse ceux qui ont mérité d'être admis aux noces de l'Agneau pour manger et boire à sa table dans son royaume au jour où son Eglise apparaîtra glorieuse en sa présence ; car le Seigneur enivre lui-même sans réserve ses enfants chéris , il les abreuve du torrent de ses délices , quand l'Epoux et l'épouse sont unis par les embrassements les plus étroits et qu'un fleuve abondant répand la

 

1 Ps. 22.

 

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joie dans la cité de Dieu , afin que ses habitants soient heureux pour l'éternité. »

La sagesse enivre donc alors ses bien-aimés, elle les fait régner dans la patrie ; elle les couronne en disant : C'est par moi que les rois ont l'empire (1). En effet ceux qui règnent portent sur leur tête des couronnes d'or. Les élus, dit Richard, sont dits porter des couronnes à cause de l'éclat de leur gloire et de la grandeur infinie du royaume céleste; c'est pour cela que l'Apocalypse parle d'une couronne composée de douze étoiles, signifiant par ce nombre une perfection universelle. La forme circulaire de cette couronne rappelle l'éternité de ce royaume, et l'éclat brillant des étoiles au nombre de douze son immensité infinie en tout sens. « Ces douze étoiles, dit saint Bernard, nous désignent la perfection sans mesure, qui est le partage des bienheureux dans la patrie. La première figure la mémoire préservée de tout oubli ; la deuxième, la raison exempte de toute erreur ; la troisième, la volonté, délivrée de toute inquiétude; la quatrième, l'impassibilité, car les corps ressusciteront incorruptibles; la cinquième, la clarté, car nos corps seront semblables au corps glorieux de Jésus-Christ; la sixième, l'agilité, qui rendra notre corps aussi prompt que notre esprit ; la septième, la subtilité, qui nous fera pénétrer tout objet corporel; la huitième, la charité , par laquelle chacun aimera son prochain comme soi-même; la neuvième, la vision , qui nous découvrira en chaque élu un autour

 

1 Prov., 12.

 

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pour nous égal à celui qu'il se porte; la dixième l'amour parfait pour Dieu supérieur à tout autre amour; la onzième, l'amour de soi-même uniquement à cause de Dieu; la douzième enfin , la vue de Dieu ayant pour nous un amour plus grand que nous ne pourrions jamais l'avoir. » Or, la sagesse est la mère de tous ces biens.

Richard de Saint-Victor, nous parlant de ce festin donné par la sagesse incréée et incarnée, s'écrie : Oh ! quelle table que celle dont Jésus-Christ est le ministre, dont l'Esprit-Saint est l'échanson! Assurément Jésus, notre Père, notre hôte généreux, y offre la nourriture lorsqu'il sustente et rassasie de lui-même les heureux convives de ce banquet. L'Esprit-Saint y présente le vin lorsqu'il les abreuve et les enivre de ses dons. Le Père lui-même se communique avec une libéralité sans limites en l'un et en l'autre; car il nous donne en son Fils tout ce qu'il faut pour se faire connaître et posséder de nous; et dans le Saint-Esprit, pour m'exprimer selon le langage accoutumé, tout ce qu'il faut pour que nous le pressions contre notre coeur et que nous jouissions de lui. C'est de cette table pleine d'amour de la sagesse qu'il faut entendre le passage suivant des saintes Ecritures : La reine de Saba, voyant toute la sagesse de Salomon, la maison qu'il avait bâtie, les mets dont sa table était couverte, les appartements de ses serviteurs, les diverses classes de ceux qui le servaient , leurs vêtements précieux, les échansons et les holocaustes qu'il offrait dans la maison du Seigneur, était toute

 

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hors d'elle-même. Cette reine du midi , nous dit Richard, cette habitante des pays embrasés par le feu du soleil, cette femme toute brûlante d'ardeur, n'est-ce pas cette âme sainte et bienheureuse qui jouit d'une paix profonde en son royaume et y contemple le vrai Salomon? Au témoignage de la sainte Ecriture, ceux-là sont appelés rois qui commandent à tous les mouvements de leur chair, car le nom de roi vient d'un mot qui signifie conduire droitement; et ceux-là méritent un tel nom qui agissent avec rectitude. Ils sont donc tous des rois et des reines, les convives de cette table de toute rectitude, qui, ayant dépouillé le vieil homme et revêtu l'homme nouveau créé à l'image de Dieu, sont devenus déiformes et sont nommés des dieux par le Prophète. La déiformité n'est rien autre chose, en effet, que le renouvellement de l'esprit raisonnable et sa conformité à Dieu autant que cela est possible. Ils sont donc des rois et des reines aux yeux du Seigneur, ceux qui sont devenus ainsi semblables à lui , qui sont appelés des dieux et qui contemplent dans son banquet la sagesse de notre Roi, du vrai Salomon, cette sagesse dont on ne saurait mesurer l'étendue. Ils voient la maison qu'il a bâtie , la nature dont il s'est revêtu ; et cette maison , il l'a ornée de sept dons brillants, et c'est en elle que sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Ils voient les mets dont sa table est couverte; et ces mets sont infinis, quoiqu'ils soient contenus en un seul, en celui qui est le don par excellence, l'essence de tout bien , celui

 

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par qui et en qui nous possédons tout don ; ils voient les appartements de ses serviteurs, l'ordre des demeures célestes , de ces demeures nombreuses et presque infinies établies dans la maison de notre Père. Ils voient les troupes innombrables des serviteurs du roi suprême, la multitude des anges empressés à servir à cette table divine. Ils voient ses échansons sacrés, appliqués, suivant leur rang, à puiser dans les secrets de la divinité des splendeurs pleines de délices, et à enivrer de leur abondance les âmes confiées à leur amour, car, selon saint Denis, les esprits plus élevés communiquent à ceux qui leur sont inférieurs les richesses dont ils sont comblés.

Si les chérubins et les séraphins , dit saint Bernard, après avoir puisé sans intermédiaire aux sources de la fontaine de vie, répandent sur les ordres placés au-dessous d'eux les lumières de cet océan qui réjouit la cité de Dieu , avec combien plus d'abondance la glorieuse mère de Dieu , après avoir dans les embrassements de son Fils savouré ses mystères sacrés, aime-t-elle à en nourrir et en désaltérer les hommes et les anges? » Enfin ils voient les holocaustes offerts sur l'autel du roi céleste , car l'holocauste est un sacrifice due le feu consume entièrement, et il signifie que toute oeuvre, soit corporelle, soit spirituelle, offerte à Dieu, doit être consumée sans réserve dans le feu d'une charité très-ardente et vraiment parfaite. C'est ce que font tous les habitants de la patrie céleste, les anges et les hommes. En tout et partout ils honorent et louent Dieu parfaitement , et sur toutes les places

 

241

 

de la cité bienheureuse on entend retentir : Alleluia. Or, si l'on fait de cette parole alleluia, une mention particulière, c'est qu'en ce chant de louange est renfermé tout honneur. C'est un niot hébreu , et cependant il n'a jamais été traduit en aucune langue. Le grec, le latin , le chaldéen, le syriaque , le persan et l'arabe l'ont conservé sans changement ; toutes les nations de l'univers en ont fait autant; tout ce qui est sacré a été entouré de louanges et d'une pieuse vénération par l'excellence divine de ce mot ; tout nous avertit de nous en servir fréquemment. La reine de Saba , l'âme bienheureuse après avoir vu et entendu ces merveilles, a donc senti son esprit s'évanouir : l'esprit humain a disparu pour faire place à l'esprit de Dieu. Pourquoi, en effet, s'écrie Richard (1), ne pourrait-on dire avec raison que l'esprit humain s'abandonne soi-même, quand il commence à défaillir entièrement et à passer de ce qu'il était à un état sur-humain , à un état vraiment au-dessus de la condition humaine ; quand , par une transfiguration admirable cet esprit quitte ce qui tient à l'homme pour revêtir ce qui est divin , de sorte que lui-même n'est plus lui-même, du moins dans le temps où il s'attache plus étroitement à Dieu , selon cette parole : Celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui (2), et qu'il peut s'écrier avec le Psalmiste : Mon âme et défailli d'elle même en votre salut (3)? » Or, tout bienheureux peut tenir un pareil langage.

C'est donc en parcourant les degrés divers des dons

 

1 De Cont., l. 4, c. 12 — 2 I Cor., 6. — 3 Ps. 118.

 

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et des habitudes gratuites dont nous avons parlé qu'il nous faut monter à ce banquet vraiment solennel , à cette table abondante en toutes sortes de délices ; car nul partant d'un lieu inférieur n'arrive tout d'un coup à ce qu'il y a de plus sublime; et notre esprit, pour atteindre au mérite de la perfection , doit s'efforcer chaque jour de s'élever davantage en parcourant plusieurs degrés successifs. C'est ainsi que le Prophète a dit : Ils iront de vertu en vertu jusqu'à ce qu'ils voient le Dieu des dieux dans Sion (1), et saint Augustin appelle les dons du Saint-Esprit, des degrés d'élévation (2). Avant tout, dit-il, nous avons besoin du don de crainte. C'est lui qui tient le dernier rang; il nous fait connaître la volonté de Dieu , ce qu'il nous ordonne d'embrasser ou de faire , et comme avec des clous aigus , il attache au bois de la croix tous les mouvements de notre orgueil. Ensuite il nous faut le don de piété qui nous propose sainement les vérités de la foi et de l'Ecriture, et nous les fait embrasser fermement alors que notre intelligence ne les comprend que d'une manière imparfaite. En troisième lieu vient le don de science qui nous apprend à aimer Dieu de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit, et à aimer le prochain comme nous-mêmes. Ensuite c'est le don de force, où nous puisons la faim et la soif de cette justice qui nous détourne des choses temporelles et nous porte vers la vérité éternelle, vers l'immuable Trinité. C'est le don de conseil qui lave notre âme de toutes ses souillures,

 

1 Ps. 83. — 2 De doctr. christ., l. 2, c. 7.

 

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et après avoir fortifié son espérance et ranimé ses forces , la conduit jusqu'à l'amour de ses ennemis; c'est le don d'intelligence qui purifie notre oeil intérieur, nous fait mourir au monde et nous donne de contempler Dieu, quoique toujours en énigme ; car Dieu se manifeste d'autant plus à l'homme qu'il meurt davantage au siècle, et, quoique nous voyagions sur cette terre, nous n'en vivons pas moins aussi dans les cieux. Enfin , c'est en dernier lieu le don de sagesse, le dernier et le plus élevé de tous les dons. Il purifie notre âme, et la fait jouir de Dieu avec calme et délices. C'est à ce don que nous devons tendre et parvenir en parlant du don de crainte, le commencement de la sagesse. A la table d'un tel don, les bienheureux goûteront un repos sans fin, ils prendront une nourriture pleine de suavité. Celui qui l'a trouvé, a trouvé la vie ; celui qui le possède est arrivé au bonheur. Mais comme les bienfaits ne sauraient être pleinement reconnus sans actions de grâces , rendons grâces à Dieu de tout notre coeur, nous qu'il a appelés aux noces de l'agneau. Que pouvons-nous penser, dit saint Augustin , que pouvons-nous exprimer, que pouvons-nous écrire de mieux que ces paroles : grâces soient rendues à Dieu? nous ne saurions rien dire de plus court, rien entendre de plus délicieux, rien comprendre de plus agréable, rien produire de plus avantageux que ces paroles : grâces soient rendues à Dieu (1).

 

1 In ps. 132.

 

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