NUIT OBSCURE I

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NUIT OBSCURE DE L'AME
ET
L'EXPLICATION DES CANTIQUES

 

qui contiennent

 

LE  CHEMIN  DE  LA PARFAITE  UNION DE L'AMOUR  AVEC DIEU, TELLE QU'ON  PEUT  L'AVOIR  EN  CETTE  VIE, AVEC  LES ADMIRABLES PROPRIÉTÉS DE L'AME QUI  EST  ARRIVÉE A  CETTE UNION.

 

 

ARGUMENT

LIVRE PREMIER

PREMIER CANTIQUE

CHAPITRE PREMIER  On propose le premier vers, et on parle des imperfections de ceux qui commencent.

CHAPITRE  II De quelques imperfections spirituelles où les commençants tombent à l'égard de l'orgueil.

CHAPITRE III  Des imperfections communes aux commerçants à l'égard du second péché capital, savoir l'avarice prise dans un sens spirituel.

CHAPITRE IV Des autres imperfections auxquelles les commençants sont sujets, et qui naissent de la luxure spirituelle.

CHAPITRE V  Des défauts où le vice de la colère précipite ceux qui commencent.

CHAPITRE VI  Des imperfections dont la gourmandise spirituelle est la source.

CHAPITRE VII  Des imperfections qui procèdent de l'envie et de la paresse spirituelles.

CHAPITRE VIII  On explique le premier vers du premier cantique, et on commence à donner de l'éclaircissement à la nuit obscure.

CHAPITRE IX  Les marques par lesquelles on peut connaître qu'une personne spirituelle est dans la nuit ou la purgation des sens.

CHAPITRE X  De la manière de se comporter en cette nuit obscure.

CHAPITRE XI  On donne le sens de trois vers du premier cantique.

CHAPITRE XII  Des biens que la nuit du sens apporte à l’âme.

CHAPITRE XIII  Des autres biens dont la nuit du sens est la cause.

CHAPITRE XIV  On donne l'éclaircissement du dernier vers du premier cantique.

 

ARGUMENT

 

On met d'abord en ce livre tous les cantiques qu'il faut expliquer, et on donne ensuite l'explication de chacun d'eux en particulier, avec l'éclaircissement de chaque vers qui paraît à la tête des chapitres.

Dans les deux premiers cantiques on explique les effets de la purgation de la partie sensitive et de la partie raisonnable de l'homme; et dans les six derniers on déclare les effets divers et surprenants des lumières spirituelles que l'union de l'amour avec Dieu répand dans l'âme.

 

 

I

 

En una noche oscura,

Con ansiosos amores inflamada,

O dichosa ventura

Sali sin ser notada,

Estando ya mi casa sosegada.

 

 

I

 

Pendant une nuit obscure, enflammée d'un amour inquiet, ô l'heureuse fortune! je suis sortie sans être aperçue, lorsque ma maison était tranquille.

 

 

II

 

A oscura, y segura

Por la secreta escala disfrazada,

0 dichosa ventura !

A oscura y enzelada,

Estando ya mi casa sosegada.

 

 

II

 

Étant assurée et déguisée, je suis sortie par un degré secret, ô l’heureuse fortune ! et étant bien cachée dans les ténèbres, lorsque ma maison était tranquille.

 

 

III

 

En la noche dichosa,

En secreto que nadie me veia,

Ni yo mirava cosa,

Sin otra luz ni guia,

Sino la que en el coraçon ardia.

 

 

III

 

Pendant cette heureuse nuit, je suis sortie en ce lieu secret, où personne ne me voyait, et où je ne voyais rien, sans autre guide et sans autre lumière que celle qui luisait dans mon cœur.

 

 

IV

 

Aquesta me guiava

Mas certo que laluz de medio dia,

Adonde me esperava

Quien yo bien me sabia,

En parte, donde nadie parecia.

 

 

IV

 

Elle me conduisait plus sûrement que la lumière du midi au lieu où celui qui me connaît très-bien m’attendait, et où personne ne paraissait.

 

V

 

O noche que guiaste,

O noche amable mas que et alborada,

O noche que juntaste

Amado con amada,

Amada en et amado transformada.

 

 

V

 

O nuit qui m'as conduite ! ô nuit plus aimable que l'aurore ! ô nuit qui as uni le bien-aimé avec la bien-aimée, en transformant l'amante en son bien-aimé !

 

 

VI

 

En mi pecho florido,

Que entero para él solo se guardava,

Alli quedo dormido ;

Y yo le regalava,

Y  et ventalle de cedros ayre dava.

 

 

VI

 

Il dort tranquille dans mon sein qui est plein du fleurs, et que je garde tout entier pour lui seul : je le chéris et le rafraîchis avec un éventail de cèdre.

 

 

VII

 

El ayre del amena

Quando ya sus cabellos esparcia,

Con su mano sciena

En mi cuello heria,

Y todos mis sentidos suspendia.

 

 

VII

 

Lorsque le vent de l'aurore faisait voler ses cheveux, il m'a frappé le cou avec sa main douce et paisible, et il a suspendu tous mes sens.

 

 

VIII

 

Quedéme y olvidéme,

El rostro recliné sobre et amado :

Cesó lodo y dexéme,

Dexando mi cuidado,

Entre las azuzenas olvidado.

 

 

VIII

 

En me délaissant et en m'oubliant moi-même, j'ai penché mon visage sur mon bien-aimé. Toutes choses étant perdues pour moi, je me suis quittée et abandonnée moi-même, en me délivrant de tout soin, entre les lis blancs.

 

 

 

 

 

 

 

 

LIVRE PREMIER

Ou l'on traite de la nuit des sens.

 

PREMIER CANTIQUE

 

Pendant une mat obscure, Enflammée d'un amour inquiet, O l'heureuse fortunel Je suis sortie sans être aperçue, Lorsque ma maison était tranquille.

 

L'âme dit, en ce cantique, de quelle manière elle est sortie, tant d'elle-même que de toutes les choses créées, savoir : en exerçant sur elle-même une rigoureuse mortification qui la fait mourir à soi-même et aux créatures, qui la fait vivre à l'amour divin et a Dieu, et qui la remplit de délices célestes.

Elle ajoute qu'elle a fait  cette sortie pendant une nuit obscure, entendant par là une espèce de contemplation qu'elle appelle purgation, parce qu'elle produit en l'âme le renoncement d'elle-même et des choses passagères. Elle assure qu'elle n'a pu sortir de la sorte que par la force et l'ardeur que l'amour de son époux lui a communiquées dans  cette obscure contemplation. Et c'est ici qu'elle exagère les avantages de son sort, qui sont si grands, qu'elle est allée heureusement à Dieu pendant  cette nuit, sans que le monde, la chair et le démon, ses ennemis, aient pu l'empêcher d'atteindre à son terme, parce que la nuit de cette contemplation, c'est-à-dire la mortification qu'elle a pratiquée en contemplant les choses divines, a étouffé toutes ses passions et tous leurs mouvements.

 

CHAPITRE PREMIER
On propose le premier vers, et on parle des imperfections de ceux qui commencent.

 

Pendant une nuit obscure.

 

On appelle commençants tous ceux qui se servent encore de la Méditation dans la vie spirituelle. Dieu les fait passer à l'état de ceux

 

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qui profitent en la vie intérieure, lorsqu'il les élève à la contemplation; et il les conduit au rang des contemplatifs, afin qu’ils parviennent ensuite à l'état des parfaits, c'est-à-dire de ceux qui ont acquis l'union divine. C'est pourquoi, pour bien connaître ce que C est que la nuit par laquelle l'âme doit passer, et pour savoir quelles raison oblige Dieu à l'y faire passer, il est nécessaire de remarquer d’abord Quelques-unes des qualités qui sont propres aux commençants, afin qu'ils conçoivent mieux l'imperfection de leur état, et qu en relevant leur courage abattu, ils souhaitent que Dieu les mette en cette nuit où les âmes ont coutume de fortifier leurs vertus et de coûter les douceurs inestimables de l'amour divin.

Après donc que l'âme s'est déterminée à embrasser le service divin, Dieu la nourrit spirituellement avec autant de douceurs et de caresses que la mère la plus passionnée nourrit son enfant telle mère l'échauffé dans son sein ; elle lui donne le lait le plus doux et la nourriture la plus délicate qu'elle peut avoir ; elle le porte entre ses bras, elle le flatte, elle le réjouit de toutes les manières possibles. Mais, à proportion qu'il croît, elle diminue ses caresses ; elle se couvre le sein ou elle le frotte d'aloès, afin que l'amertume en dégoûte; elle le fait marcher lui-même, afin que, quittant les faiblesses des petits enfants, il s'accoutume aux choses plus grandes et plus solides. Dieu fait de semblables traitements à l'âme dans ses premières ferveurs : il lui fait goûter, dans les exercices de la vie intérieure, un lait spirituel doux et savoureux, et des consolations sensibles. Ainsi l'âme sent un plaisir délicieux à mettre beaucoup de temps en oraison, et même à y passer les nuits entières ; à faire de grandes pénitences et des jeûnes  très-rigoureux; à fréquenter les sacrements ; à parler de Dieu et de tout ce qui concerne le culte divin et l'excellence des vertus.

Mais, quoique les hommes spirituels s'appliquent à toutes ces choses avec force et avec soin, toutefois on peut dire si l’on comprend bien la nature de la spiritualité, qu'ils s'y conduisent d’ordinaire avec faiblesse et avec imperfection. Comme ils ne se portent à ces saintes occupations que par la douceur qu'ils y trouvent et comme ils n'acquièrent pas l'habitude des vertus par l’épreuve des combats qu'il faut soutenir en cet état, ils sont sujets à plusieurs défauts qui se glissent dans la dévotion, puisque chacun opère selon l'habitude qu'il s'est formée de la perfection. De sorte que, n’ayant pas encore pu s'affermir dans les vertus les plus achevées, il est nécessaire qu'ils agissent avec faiblesse comme les enfants.

Afin devoir clairement combien les commençants sont faibles dans les vertus qu'ils exercent, attirés par les douceurs intérieures, je mettrai devant les yeux les imperfections qu'ils commettent par

 

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rapport aux sept péchés capitaux, ce qui prouvera qu'ils imitent en hors opérations l'imbécillité des enfants. Il paraîtra aussi combien la nuit obscure, dont nous parlerons incontinent, attire de biens ai les elle, puisqu'elle purge l'âme de ces manquements.

 

CHAPITRE  II De quelques imperfections spirituelles où les commençants tombent à l'égard de l'orgueil.

 

Quoique les choses saintes et divines nous inspirent d'elles-mêmes l'humilité, les commençants néanmoins reçoivent, par leur faute, les impressions de je ne sais quel orgueil secret, parce qu'ils font réflexion sur leur ardeur et sur leur diligence dans les exercices de piété. Ils conçoivent de la joie et de la complaisance d'eux-mêmes et de leurs actions, et ils ont un grand penchant à parler des choses spirituelles dans les conversations, et même à les enseigner plutôt qu'aies apprendre. Ils jugent des autres, et ils les condamnent en leur cœur de ce qu'ils n'embrassent pas la dévotion de la même manière qu'eux, et quelquefois ils en disent leurs sentiments, semblables en cela au pharisien, qui louait Dieu, qui se vantait de ses œuvres, et qui méprisait le publicain (Luc. XVIII, 11). Le malin esprit les anime souvent à la ferveur, à la vertu, aux bonnes actions, afin qu'ils en deviennent plus orgueilleux et plus présomptueux, sachant bien que ces choses, au lieu de leur profiter, leur nuiront, étant, comme elles sont, vicieuses et criminelles. Quelques-uns même d'entre eux sont assez vains pour désirer qu'il ne paraisse qu'eux seuls de gens de bien. C'est pourquoi, lorsque l'occasion s'en présente, ils improuvent les autres, et de fait et de paroles, et ils flétrissent autant qu'ils peuvent leur réputation: Ils voient comme parle Jésus-Christ, une paille dans l'œil de leur frère, et ils ne voient pas une poutre dans leur œil. Ils coulent le moucheron qu'ils aperçoivent dans les breuvages des autres, et ils avalent le chameau dans leur propre nourriture (Matth., VII, 3 – XXIII, 21).

Ils souhaitent si ardemment que leurs maîtres spirituels, tels que sont leurs confesseurs et leurs supérieurs, estiment et approuvent leur esprit et leur manière de vivre, que, lorsque ces directeurs n'ont pas pour eux cette condescendance, ils se persuadent que ces gens-là ne comprennent pas leur intérieur, ou qu'ils n'entendent pas

 

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la spiritualité. De sorte qu'ils cherchent aussitôt quelque homme qui soit de leur sentiment, et à qui ils puissent découvrir le fond de leur âme : car ils ont beaucoup d'empressement pour trouver des personnes qui fassent état de leurs vertus, et qui leur donnent les louanges qu'ils désirent. Au contraire, ils abhorrent comme la mort, et quelquefois ils haïssent tous ceux qui semblent n'en faire nulle estime afin de les remettre en bon chemin par ce mépris apparent. Pleins de la présomption d'eux-mêmes, ils se proposent plusieurs desseins, mais ils ne les accomplissent jamais.

Ils ont souvent une extrême passion de se faire connaître aux autres; et, pour cette cause, ils font des mouvements de tête, des gestes et des regards dévots, de fréquents soupirs, d'autres actions extérieures, pour faire entrevoir leurs perfections intérieures. Ils sont aussi très-aises de tomber en extase devant le monde plutôt qu'en secret, et de découvrir leurs ravissements aux autres, quoique le prince des ténèbres en soit ordinairement l'auteur. La plupart s'efforcent encore de s'attirer l'amitié et la familiarité de leurs confesseurs, quoique ces liaisons de cœur et de conversation leur soient une source d'envie et d'inquiétude. Ils ont honte de déclarer nettement leurs péchés à leurs confesseurs, de peur de diminuer la bonne opinion qu'ils leur ont donnée de leurs vertus. C'est pourquoi ils couvrent leurs fautes de divers prétextes, afin de ne paraître pas si méchants qu'ils sont ; en quoi sans doute ils se trompent, puisque c'est plutôt s'excuser que s'accuser. D'autres fois ils se confessent à un autre, afin que leur confesseur ordinaire, ignorant tout le mal qu'ils font, les estime très-vertueux. C'est dans le même esprit qu'ils racontent volontiers leurs bonnes œuvres, et qu'ils les exagèrent toujours, afin qu'on les estime plus grandes et plus parfaites qu'elles ne sont. Cependant la véritable humilité devrait les incliner à les diminuer, et à ne rien dire qui pût leur attirer l'approbation du monde.

Il y en a qui ne se mettent point en peine de leurs fautes; d'autres, au contraire, s'affectent extrêmement de leurs chutes, les supportent avec impatience, et se fâchent contre eux-mêmes, s'imaginant qu'ils devraient être déjà de grands saints. Tout cela marque une imperfection considérable. Ils prient souvent Dieu avec ardeur de les délivrer de leurs défauts, non pas tant pour lui procurer de la gloire que pour s'affranchir eux-mêmes du chagrin qu'ils en reçoivent. Mais ils ne prennent pas garde que, si Dieu écoutait leurs vœux, ils en seraient peut-être plus orgueilleux. Ils ne louent les autres qu'à regret, quoiqu'ils souhaitent d'être loués eux-mêmes des autres, et qu'ils recherchent avec adresse leurs applaudissements; de sorte qu'on peut les comparer aux vierges folles, qui

 

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demandèrent de l'huile à leurs compagnes pour mettre à leurs lampes lorsqu'elles allaient s'éteindre ( Matth., XXV, 8).

Les imperfections qui leur sont ordinaires ont des degrés différents. Quelques-uns tombent dans les plus grandes, qui les précipitent conséquemment dans de grands maux; quelques autres en commettent de moindres; d'autres enfin n'en sentent que les premiers mouvements ; mais il ne s'en trouve point entre les commençants, qui ne donne, pendant ses ferveurs, dans quelques-uns de ces défauts comme dans un écueil inévitable.

Mais ceux qui observent en cet état les règles de la perfection vivent d'une manière bien différente et avec un esprit bien plus tempéré. Ils lâchent de faire de grands progrès en l'humilité, soit en ne faisant nulle estime de leurs œuvres, soit en ne cherchant pas à se contenter eux-mêmes, soit en jugeant que les autres sont meilleurs qu'eux, soit en concevant une sainte envie de les imiter, et en désirant de servir Dieu comme eux, avec amour et avec perfection. Plus leur ferveur est enflammée, et plus les actions qu'ils font et les délices qu'ils goûtent sont grandes, plus leur humilité les aide à connaître combien Dieu mérite, et combien peu de chose ils font pour sa gloire ; tellement que plus leurs œuvres sont considérables, moins ils sont contents d'eux-mêmes. En effet, tout embrasés de son amour, ils voudraient faire de si grandes choses, que les plus admirables où ils consument leurs forces et leur temps ne sont rien dans leur pensée. Le soin empressé dont cet amour les anime sans cesse les empêche de s'apercevoir si les autres font du bien ou n'en font point; ou, s'ils le remarquent, ils infèrent de là que les autres ont plus de vertu et plus de perfection qu'eux. Si bien que, comme ils ont une très-basse opinion d'eux-mêmes et de leurs actions, ils désirent que les autres aussi n'en conçoivent que du mépris. Lors même que quelqu'un les estime et les loue, ils n'y peuvent consentir : de sorte que parler avantageusement de leurs bonnes œuvres, c'est, selon leur sens, quelque chose d'étrange et d'extraordinaire.

Bien loin de s'ériger en maîtres de la vie spirituelle, et de vouloir donner des instructions aux autres, ils en reçoivent volontiers de tous ceux qui peuvent leur être utiles; ils sont même prêts, si leurs directeurs le commandent, à quitter le chemin qu'ils tiennent, et à suivre une autre voie, croyant toujours que leurs démarches en la vertu ne sont que des égarements. Ils ont de la joie quand on loue les autres, et de la tristesse de ce qu'ils ne sont pas aussi bons serviteurs de Dieu que ces gens-là. Au lieu d'avoir du penchant à parler

 

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de leurs actions, ils ont même de la confusion de les dire à leurs pères spirituels, les jugeant indignes d'être expliquées et connues des hommes. Il leur paraît bien plus souhaitable de faire éclater leurs péchés et leurs vices à la vue de tout le monde, ou du moins de donner connaissance de ce qu'ils sont, désirant qu'on n'y découvre aucune trace de vertu : pour  cette raison, ils se font un plaisir de communiquer leur intérieur à des gens qui n'en fassent nul étal. Cette manière d'agir est assurément le propre d'un esprit simple, pur, sincère ; et elle plaît infiniment à Dieu, parce que son esprit divin demeure dans ces personnes humbles, et les excite à cacher en elles-mêmes leurs richesses spirituelles, et à jeter dehors tout le mal qui s'y peut glisser : c'est la grâce singulière qu'il accorde aux humbles avec toutes les vertus, pendant qu'il la refuse aux orgueilleux.

Au reste, leur zèle pour Dieu est si ardent et si généreux, qu'ils donneraient de bon cœur tout leur sang à ceux qui le servent, et qui s'efforcent de lui gagner des âmes en toutes rencontres. Lorsqu'il leur échappe quelque imperfection, ils la supportent avec humilité, avec tendresse de cœur, avec une crainte amoureuse de Dieu; et, mettant toute leur confiance en sa bonté et en sa miséricorde, ils se relèvent et s'encouragent à mieux faire.

Mais il me semble qu'il y a très-peu d'âmes qui marchent au commencement dans ce degré de perfection, et nous aurions sujet d'être satisfaits si la plupart ne se jetaient pas dans des désordres tout contraires. C'est pourquoi Dieu plonge dans les ténèbres d'une obscure nuit toutes celles qu'il veut purifier de ces défauts et de ces vices.

 

CHAPITRE III
Des imperfections communes aux commerçants à l'égard du second péché capital, savoir l'avarice prise dans un sens spirituel.

 

Un grand nombre aussi de ceux qui commencent sont infectés du poison de l'avarice spirituelle. A peine les verrez-vous jamais contents des dons de Dieu; ils se désolent et se plaignent de ce qu'ils ne trouvent pas dans les choses spirituelles la consolation qu'ils désirent. Quelques-uns ne cessent de demander des avis, et ne se lassent jamais de recevoir des principes spirituels. Ils lisent tous les livres qui traitent de cette matière, et ils y mettent plus de temps qu'à faire le bien, n'ayant nul égard à la mortification et à la pauvreté d'esprit, à quoi néanmoins ils devraient s'étudier.

Plusieurs encore se chargent d'images et de croix d'une grande propreté et d'un prix considérable. Tantôt ils quittent les unes et

 

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prennent les autres; tantôt ils les changent et puis il les reprennent ; tantôt ils en veulent d'une façon, tantôt d'une autre : ils aiment mieux celles-ci, à cause de leur rareté et de leur valeur, que celles-là. Vous en verrez d'autres garnis d’Agnus Dei, de reliquaires, de médailles, comme des enfants à qui on pend au cou de petits grelots d'argent, ou d'autres bagatelles pour les amuser. Ce que je ne puis m'empêcher de désapprouver, à cause de l'attachement de cœur qu'ils ont pour ces choses, quoique bonnes d'elles-mêmes. En effet, elles sont opposées à la pauvreté spirituelle, qui regarde principalement la substance de la dévotion et les objets qui nous y portent, et qui néglige la multitude et la curiosité de ces choses extérieures; surtout parce que la véritable dévotion doit venir du cœur, et ne faire état que de la vérité et de la solidité îles choses intérieures. Car le reste étant plein de propriété et de défauts, il est nécessaire d'en éteindre le désir, pour s'élever à la solide perfection. Certes, j'ai connu une personne d'un bon sens et d'une grande prudence, quia porté plus de dix ans une croix faite grossièrement du bois d'un rameau bénit, à qui je l'ôtai pour l'en détacher. J'en ai vu une autre qui se servait avec attache d'un rosaire fait d'os de poisson. Il est toutefois certain que leur dévotion n'a pas été de moindre valeur devant Dieu, puisque ce n'était ni l'ait ni le prix de ces choses qui l'excitait en leur âme.

Or, ceux qui vont par le droit chemin à la perfection n'ont aucun penchant pour ces sortes d'instruments; ils n'en font point d'amas; ils ne veulent savoir que ce qu'il faut pour agir saintement en toutes choses; ils ne regardent, ils ne désirent que cela. Pour  cette cause, ils distribuent aux autres ce qu'ils possèdent, et se font un vrai plaisir de se dépouiller de tout pour l'amour de Dieu et du prochain. Ils ne sont enfin animés que du désir d'acquérir la solide vertu, de plaire à Dieu à cause de lui-même, et de se déplaire à eux-mêmes à cause de leurs défauts.

L'âme ne peut cependant sortir de ces imperfections ni des autres vices, avant que Dieu l'ait mise dans la nuit obscure dont nous parlerons, pour la purifier. Il est pourtant nécessaire que l'âme s'efforce, autant qu'elle peut, de se purifier elle-même, afin qu'elle mérite en quelque façon de recevoir de Dieu la médecine qui la guérisse de toutes les maladies spirituelles, auxquelles elle n'a pu elle-même apporter remède. Car, quoiqu'elle travaille de toutes ses forces, elle ne pourra, par son industrie et par son activité, se purifier de telle sorte, qu'elle soit tant soit peu disposée et propre à l'union du Parfait amour avec Dieu, s'il ne lui donne lui-même la main pour l’élever, et s'il ne la purifie dans le feu qui paraît obscur à l'âme, de la manière que nous le dirons.

 

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CHAPITRE IV
Des autres imperfections auxquelles les commençants sont sujets, et qui naissent de la luxure spirituelle.

 

Outre les imperfections que nous venons de marquer, il y en a d'autres où les commençants s'engagent, et que j'omets pour éviter la prolixité du discours, me contentant de dire les principales, qui sont comme l'origine, la cause des autres.

Quant au vice de luxure, comme je ne prétends parler que des imperfections dont on doit se purger dans la nuit obscure, je laisse les péchés qu'on peut faire en cette matière, et je dis que les commençants sont pleins de ces imperfections qu'on peut appeler luxure spirituelle. Ce n'est pas qu'elle soit telle véritablement;mais c'est parce que quelquefois on en sent et on en éprouve les effets dans la chair, à cause de sa fragilité, pendant que l'a me reçoit des communications. Car les mouvements de la sensualité s'élèvent souvent dans leurs exercices spirituels , de sorte qu'il n'est pas en leur pouvoir de les empêcher ; et cela quelquefois arrive lorsque l'âme est appliquée a la plus sublime oraison, ou quand elle participe aux sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Or, ces mouvements naissent tantôt de l'une, tantôt de l'autre de ces trois causes.

Pour comprendre la première, il faut remarquer qu'il y a des gens d'une complexion faible et délicate, et d'un naturel tendre et sensible. Lorsqu'ils s'occupent actuellement aux choses spirituelles, la nature y sent une très-grande douceur ; et c'est de cette douceur que viennent ces émotions. Quand l'esprit et le sens en jouissent, chaque partie de l'homme est ensuite excitée au plaisir selon ses propriétés particulières, savoir : l'esprit, au plaisir spirituel qui vient de Dieu, et le sens, au plaisir sensible qui naît du corps. Tellement que l'âme est quelquefois, selon l'esprit, unie intimement à Dieu dans l'oraison, et selon, le sens, elle expérimente, avec résistance et avec ennui, de grands mouvements et de grandes révoltes. Car comme ces deux parties ne composent qu'un tout, l'une est ordinairement touchée de la peine ou du plaisir de l'autre. En effet, selon la maxime des philosophes, les sujets reçoivent ce qui leur arrive de la manière qui leur est propre et naturelle. Ainsi l'âme dans ces commencements, et même dans les progrès qu'elle fait, goûte les plaisirs spirituels avec la même imperfection que la sensualité goûte les délices sensibles. Mais, lorsque  cette partie animale a été réformée dans la nuit obscure, où elle est purifiée de ses

 

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faiblesses, elle n'est plus sujette à ces défauts. Elle reçoit si abondamment les impressions divines par l'entremise de l'esprit, qu'il semble qu'elle soit toute transportée et toute cachée en Dieu : et, de cette sorte, elle est en quelque façon participante de l'union de Dieu, et jouit en quelque manière des avantages qui rejaillissent sur l'âme.

La seconde cause de ces rebellions sensuelles, c'est le malin esprit, qui tâche de les former pour jeter l'âme dans le trouble et dans l'inquiétude, quand elle s'abandonne aux charmes de la contemplation : et alors, si elle a tant soit peu d'égard à ces émotions comme à quelque chose de dangereuse conséquence, elle en souffre de grandes pertes. Car, en les combattant et en les repoussant, elle se relâche en l'oraison comme le démon le prétend. Il y en a même quelques-uns qui renoncent tout à fait à ce saint exercice, persuadés qu'ils tombent dans de plus grandes faiblesses en ce temps-là qu'en un autre temps : et cela est très-véritable; car l'ennemi invisible fait ses efforts pour les remplir de sales représentations et de mouvements impurs pendant la méditation, afin qu'ils l'abandonnent. Il y mêle les plus vives images des directeurs spirituels, et des objets les plus saints, pour désoler ces gens-là, et pour les réduire à n'oser plus ni penser aux choses divines, ni rien voir, ni rien considérer, parce que ces révoltes les persécutent avec tant de violence, qu'ils sont clignes de compassion. Que si ces dérèglements attaquent des personnes mélancoliques, elles n'en sont ordinairement délivrées que quand on les a purgées de leurs humeurs mélancoliques, si ce n'est peut-être qu'elles entrent dans la nuit obscure, qui les retire de ces désordres.

La troisième cause est la crainte que les commençants ont de ces révoltes. Cette crainte les excite au même moment qu'ils s'en souviennent et qu'ils les craignent actuellement, en voyant, en touchant, en rappelant dans leur esprit diverses choses ; mais alors ils endurent ces mouvements sans être coupables et sans offenser leur Créateur.

Quelquefois, lorsqu'ils parlent des choses spirituelles, ou qu'ils font de bonnes œuvres, ils sont animés d'une certaine vivacité, d'une certaine force, d'une certaine gaieté, qui naissent de l'attention qu'ils font aux personnes qu'ils ont devant les yeux. Il y a en cela une vaine délectation, qui est un effet de la luxure spirituelle, Considérée dans le sens que nous lui donnons; la volonté y prend aussi de la complaisance.

D'autres font amitié avec certaines gens, sous prétexte de spiritualité ; mais, eu effet, la sensualité fait plus ces liaisons de cœur que le pur esprit.  Ce qui paraît en ce que cette amitié

 

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n'augmente pas l'amour de Dieu ni la mémoire de sa présence; au contraire, elle donne de grands remords de conscience. Quand l'amitié est vraiment spirituelle, elle fortifie l'amour de Dieu à proportion qu’elle croit; et plus on y pense, plus on se souvient de Dieu, plus on désire de le posséder; de sorte que les accroissements se font également des deux côtés. C'est le propre de l'esprit divin d'ajouter bien sur bien, et d'augmenter l'un par l'autre, à cause de la conformité et de la ressemblance qui se trouvent entre eux.

Mais lorsque l'amitié naît de la sensualité, elle fait des effets contraires. Plus elle augmente, plus l'amour et le souvenir de Dieu diminuent. La chaleur et la véhémence de l'une font la froideur et le relâchement des autres ; et on s'aperçoit bientôt qu'on a oublié Dieu et qu'on ne l'aime plus, quoique la conscience reproche avec amertume ce changement criminel.

Au contraire, si l'amour de Dieu s'allume davantage dans l'âme, l'amitié sensuelle se ralentit davantage et s'éteint dans un oubli éternel. Ces deux amours se combattent directement l'un l'autre ; et, bien loin de s'aider mutuellement, celui qui«a le dessus étouffe l'autre et s'établit plus solidement sur ses ruines. Notre Sauveur exprime ceci en ces termes : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit ( Joan., III, 6). C'est-à-dire : l'amour qui naît de la sensualité se borne à la sensualité ; et l'amour qui naît de l'esprit se termine à l'esprit de Dieu et le fait croître en nos âmes. Et c'est la différence qui se trouve entre ces deux amours, et qui nous en donne la connaissance distincte et certaine. Mais lorsque l'âme s'est introduite dans la nuit obscure, elle les règle sur la droite raison. Elle donne des forces et de la pureté à celui qui est selon Dieu ; elle étouffe ou elle mortifie celui qui est selon la sensualité.

 

CHAPITRE V
Des défauts où le vice de la colère précipite ceux qui commencent.

 

Le désir déréglé d'avoir des consolations spirituelles est cause qu'il s'y mêle beaucoup de défauts, qui viennent de l'impatience et de la colère. Car les commençants qui sont privés des douceurs qu'ils avaient coutume de sentir dans leurs exercices, deviennent naturellement secs et durs dans cet état ; et l'amertume de cœur qui les abat les rend pesants, fâcheux à eux-mêmes, et colères dans

 

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les moindres occasions qui se présentent. Ce qui leur arrive souvent après qu'ils ont passé quelque temps dans un profond recueillement et dans une oraison pleine de délices toutes célestes. Car, quand ces douceurs se sont évanouies, ils s'ennuient et se dégoûtent comme des enfants qu'on a sevrés de la mamelle et du lait qu'ils suçaient avec plaisir. Cependant, lorsque les commençants résistent à ces défauts naturels, et ne permettent pas qu'ils aient le dessus, il n'y a nul péché; c'est seulement une imperfection qu'on efface par les peines et les aridités de la nuit obscure.

Quelques-uns aussi d'entre eux sont agités d'une autre espèce de colère. Ils observent les vices du prochain, et, par un zèle trop inquiet, ils s'emportent jusqu'à le reprendre avec indignation, comme s'ils étaient les maîtres de la vertu, et les docteurs qui l'enseignent à tout le monde. Tout cela est bien éloigné de la douceur spirituelle.

Quelques autres, jetant les yeux sur leurs défauts, s'indignent contre eux-mêmes avec plus d'orgueil que d'humilité; et leur impatience est si excessive, qu'ils voudraient acquérir en un jour la sainteté. Plusieurs se proposent beaucoup de choses, et forment le dessein d'exécuter les plus grandes. Mais, parce qu'ils sont destitués d'humilité et pleins de confiance en eux-mêmes, plus ils font d'actions, plus ils commettent de fautes et se fâchent davantage, ils n'ont pas même la patience d'attendre que Dieu leur accorde ce u'ils désirent. Cela est encore très-contraire à la douceur spirituelle.

Tous ces maux ne se peuvent guérir que dans la nuit obscure : mais, comme les esprits sont de différents caractères, on en voit de si lents et de si peu sensibles, qu'à peine travaillent-ils pour leur avancement en la vertu, et cette lenteur n'est pas agréable à Notre-Seigneur.

 

CHAPITRE VI
Des imperfections dont la gourmandise spirituelle est la source.

 

Il se présente beaucoup de choses à dire du quatrième vice, qui est la gourmandise spirituelle : à peine se trouve-t-il un seul homme entre les commençants, quoiqu'il soit d'une prudente conduite en la vie intérieure, sur qui quelques-unes des imperfections que la gourmandise spirituelle cause ne rejaillissent, parce que la douceur qui se répand en leur âme au commencement de leurs exercices spirituels  les abandonne.  C'est pourquoi plusieurs, attirés par ces

 

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charmes, cherchent plutôt ces tendresses délicieuses que la pureté de cœur et la véritable dévotion. Ainsi cette gourmandise les possède absolument, et les retire du milieu et de la médiocrité en quoi consiste la vertu, et les fait passer d'une extrémité à une autre extrémité, et du défaut à l'excès, sans garder aucune mesure. De sorte que les uns s'épuisent d'austérités, et les autres s'affaiblissent de jeûnes, qu'ils ont au-dessus de leurs forces, sans modération, sans règle, sans conseil, sans soumission aux ordres de ceux qui sont chargés de leur conduite spirituelle, et même quelquefois contre le commandement de leurs supérieurs ou de leurs directeurs. Ces gens-là sont assurément très-imparfaits, et privés du bon sens et de la raison, puisqu'ils préfèrent ces choses à la sujétion et à l'obéissance, en quoi réside la pénitence intérieure, raisonnable et discrète, et qui est un sacrifice plus agréable à Dieu que toutes les macérations du corps, lesquelles étant entreprises sans soumission, sont des sacrifices défectueux, parce que le seul dérèglement de la passion et du goût qui les accompagnent en est le principe, la cause et le motif. Et, comme les extrémités sont toujours vicieuses, et que la volonté propre règne en ce genre de vie, ceux qui le suivent accroissent plutôt leurs vices que leurs vertus : au moins ils nourrissent leur gourmandise spirituelle et leur orgueil, en se retirant de l'obéissance. Ce qui donne lieu au démon d'en séduire plusieurs par les désordres de la gourmandise, qu'il irrite sans cesse, afin que, ne pouvant rien faire davantage, ils entreprennent autre chose que ce qu'on leur a ordonné, et qu'ils le changent en un autre exercice, ou qu'ils y ajoutent quelque nouvelle mortification, parce que toute obéissance les gène, les inquiète et leur paraît fort fâcheuse. Quelques-uns sont même si malheureux, qu'ils perdent la volonté et la résolution de faire ce que l'obéissance leur enjoint, quoiqu'ils semblent s'y soumettre; car ils n'exécutent volontiers, en ces rencontres, que ce que la douceur qui les flatte les excite à accomplir. Mais, après tout, il leur serait peut-être plus utile d'omettre ces choses que de les faire de cette manière.

On en voit d'autres qui pressent obstinément et avec importunité leurs pères spirituels de leur accorder ce qu'ils désirent, et qui le veulent obtenir presque par force. Que si on leur refuse ce qu'ils demandent, ils s'affligent comme des enfants; ils sont mécontents; ils s'imaginent qu'ils ne servent pas Dieu, puisqu'on ne leur permet pas de faire ce qu'ils voudraient. Car, ne s'appuyant que sur les tendresses de cœur et sur la propre volonté qui les entretiennent en leur dévotion, aussitôt qu'on les en prive pour les rendre conformes à la volonté de Dieu, ils s'attristent, ils languissent, ils perdent cœur, d'autant qu'ils croient que s'appliquer au service de Dieu

 

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d'une manière qui lui soit agréable, ce n'est autre chose que jouir, dans les exercices spirituels, de beaucoup de consolations intérieures.

De plus, il s'en trouve à qui la gourmandise spirituelle ôte tellement la connaissance de leurs misères et de leur bassesse, et imprime un si grand oubli de la crainte, de l'amour, de la vénération qu'ils doivent à Dieu, qu'ils ne se font point scrupule d'extorquer de leurs confesseurs le fréquent usage de la confession et de la communion; et, ce qui est pire, ils ne craignent pas de s'approcher de la sainte table sans leur avis, sans leur permission ; et même Is s'efforcent de leur cacher cette pratique. De sorte que ce désir déréglé de la sainte communion est cause qu'ils reçoivent le sacrement de Pénitence avec peu d'exactitude et beaucoup de négligence, se mettant plus en peine de manger simplement cette viande divine, que d'y participer avec la pureté et la perfection requises. Il leur serait néanmoins plus salutaire, et il y aurait plus de vertu, ayant le défaut qu'ils ont, de prendre des inclinations contraires, et de prier leurs confesseurs de ne leur pas ordonner des communions fréquentes. Cependant le meilleur parti qu'on peut prendre, dans ces deux extrémités, est de s'abandonner avec humilité à la volonté des pères spirituels. Mais ceux qui présument trop en ceci de leurs bonnes dispositions, se jettent dans de grands maux, et doivent craindre que cette témérité ne leur attire quelque punition.

Lorsque ces personnes mangent le corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie, ils font plutôt leurs efforts pour se pénétrer de la douceur qui en coule, que pour adorer humblement et louer ce Dieu incarné, qui est présent en leur poitrine ; ils sont si persuadés que tout le fruit de la communion est renfermé dans ce goût et dans cette dévotion sensible, que, s'ils en sont privés, ils pensent n'avoir rien fait pour leur âme, et jugent peu favorablement des effets de la possession de Dieu. Ils ne peuvent se mettre en l'esprit que ce qui nous touche sensiblement, dans l'usage de ce très-divin sacrement, est le moindre fruit qu'on en tire, mais que c'est principalement la grâce invisible qu'il produit en nos âmes.

Aussi Dieu refuse souvent ce goût, afin qu'on le regarde plus purement avec les yeux de la foi. Ils voudraient enfin sentir Dieu et le goûter dans la participation des saints mystères et dans les autres exercices spirituels, comme s'il était capable d'être pris et touché d'une manière matérielle et sensible. Tout cela est assurément très-parfait et très-opposé à la nature et aux perfections de Dieu, qui demande de nous une foi très-pure et très-simple.

Ils se comportent suivant les mêmes principes dans l'oraison, convaincus que, pour être bonne, elle doit verser dans le cœur des

 

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torrents de consolations sensibles. De sorte qu'ils se fatiguent l'imagination, et s'épuisent la tête pour jouir de ces délices intérieures. Et, parce que s'ils n'en viennent pas à bout ils ont du chagrin et croient mal employer le temps, ils perdent la véritable dévotion, qui consiste en la persévérance dans l'oraison, en l'humilité, en la défiance de soi-même, et dans le seul désir de plaire à Dieu. Pour cette raison aussi, lursqu'ils manquent une seule fois de se rassasier de ces plaisirs spirituels, ils ont une extrême peine à reprendre la méditation, ou ils en abandonnent l'exercice. Ils font à peu près comme les enfants, qui agirent, non point par raison, mais par sensualité : de même ils ne courent en la vie intérieure qu'après les consolations sensibles; et pour  cette fin ils lisent divers livres spirituels, et changent sans cesse les sujets de leurs oraisons. Si bien que c'est avec justice, avec sagesse et avec amour, que Dieu ne se fait pas sentira eux. Ce refus de Dieu les préserve de plusieurs inconvénients considérables, que la gourmandise spirituelle leur attirerait. Ce qui me fait dire que la nuit obscure, c'est-à-dire la mortification, leur est nécessaire pour les délivrer de ces badineries puériles.

Les mêmes hommes sont encore fort tièdes et fort lâches dans le chemin de la croix : ils abhorrent l'amertume de leur propre abnégation; ils sont pleins d'une infinité d'autres défauts, auxquels Dieu apporte le remède efficace par les tentations, par les aridités, par les afflictions dont il les exerce, et qui font une partie de la nuit obscure : mais, de peur d'être trop long, je n'en dirai rien davantage. Il suffit d'assurer ici que la sobriété et la tempérance spirituelle tient des routes bien différentes : elle conduit à Dieu par le chemin de la mortification, de la crainte, de la soumission en toutes choses, et elle nous apprend que la perfection et la valeur des actions ne se trouve pas dans leur multitude, mais dans le renoncement de soi-même. De sorte que les commençants doivent s'appliquer surtout à parvenir à  cette abnégation, autant qu'ils le peuvent, jusqu'à ce que Dieu les purifie dans la nuit obscure.

 

CHAPITRE VII
Des imperfections qui procèdent de l'envie et de la paresse spirituelles.

 

Les commençants se souillent aussi de plusieurs imperfections que l'envie et la paresse spirituelles traînent avec elles. Car, pour ce qui est de l'envie, plusieurs des commençants se chagrinent et s'affligent sensiblement du bien spirituel des autres, qui les surpassent

 

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en vertu et en spiritualité, lis ne souffrent qu'avec peine qu'on les loue; ils diminuent les louanges qu'on leur donne, ou ils affirment le contraire. Ils sont pénétrés de douleur lorsqu'on ne les préfère pas à ces gens-là, ou qu'on estime les autres autant qu'eux-mêmes. Ce qui est contraire à la charité, laquelle, selon saint Paul, se réjouit du bien spirituel et de la perfection d'autrui. Que si la charité est touchée de quelque envie, ce n'est qu'une sainte émulation, qui lui inspire de la douleur de ce qu'elle ne possède pas autant de vertu que les autres, mais qui ne l'empêche pas d'avoir de la joie de ce qu'ils en ont plus qu'elle, afin qu'ils rendent plus de service et plus de gloire à Notre-Seigneur.

Quant à la paresse spirituelle, les commençants s'ennuient ordinairement des choses qui sont si spirituelles, qu'elles ne leur causent aucun goût sensible. Car, comme ils se sont accoutumés à cette douceur, aussitôt que les exercices de l'intérieur ne les en comblent pas, ils en prennent un grand dégoût; ils quittent l'oraison, ou ils ne la font qu'avec répugnance. Il est néanmoins expédient que Dieu les prive de ces délices sensibles pour les éprouver. Ainsi cette paresse les engage à préférer la satisfaction de leur goût à la perfection, à laquelle l'abnégation de sa volonté propre et de la sensualité conduit sûrement : et de  cette manière ils cherchent plus à se satisfaire qu'à contenter Dieu. De là vient qu'ils estiment que tout ce qui ne favorise pas leur penchant n'est pas conforme à la volonté de Notre-Seigneur; et qu'au contraire tout ce qui est de leur goût est agréable à Dieu. Ils jugent de Dieu par leurs sentiments, et ils ne jugent pas d'eux-mêmes par les sentiments de Dieu. Mais ils se trompent, puisque celui, dit Jésus-Christ, qui voudra sauver sa vie la perdra ; et celui qui la perdra pour l’amour de moi la trouvera ( Matth., XVI, 25).

Ils s'abandonnent aussi à la douleur, lorsqu'on les oblige à faire des choses qui ne leur donnent aucune délectation. Et, comme ils sont fort avides des consolations intérieures, s'ils en sont destitués, ils ne travaillent à la perfection qu'avec tiédeur et qu'avec faiblesse. Ils ressemblent à ceux qui, ayant été nourris dans les plaisirs, s'exemptent le plus qu'ils peuvent des mortifications et des austérités. Ils fuient la croix, quoiqu'elle soit la source des délices de l'esprit les plus solides. Plus les choses sont spirituelles, plus elles les ennuient. Car,désirant de marcher dans ces pieux exercices par le chemin le plus large, et de vivre selon les inclinations de leur volonté, ils ont beaucoup de peine et de tristesse d'entrer dans la voie étroite dont le Fils de Dieu parle dans l'Évangile.

 

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Mais c'est assez parler des imperfections de ceux qui commencent à s'appliquer à la vie spirituelle. Il est aisé de comprendre la nécessité qu'ils ont de passer avec la grâce divine à l'état de ceux qui profilent en cette voie. C'est ce qu'ils font lorsque Dieu les introduit dans la nuit obscure, où il les garantit de ces défauts et de ces tendresses sensibles, en les jetant dans les ténèbres intérieures et dans les aridités, et en les conduisant à la vertu parles différents moyens qu'il leur inspire. Car, quoique les commençants s'exercent de toutes leurs forces à mortifier leurs passions, ils ne pourront toutefois les étouffer, ou du moins les soumettre suffisamment à la conduite de la raison et de la grâce, avant que Dieu leur ait donné cette victoire par l'usage de la nuit obscure. Mais, pour parler utilement d'une matière si difficile, il est nécessaire que Dieu nous donne de grandes lumières ; et c'est ce que je lui demande avec toute l'ardeur possible.

 

CHAPITRE VIII
On explique le premier vers du premier cantique, et on commence à donner de l'éclaircissement à la nuit obscure.

 

Pendant une nuit obscure.

 

Cette nuit, qui n'est autre chose, comme nous l'avons dit, que la contemplation obscure, produit deux sortes de ténèbres ou de purgation dans les personnes spirituelles, selon les deux parties de l'homme, l'animale et la raisonnable. Ainsi la nuit ou la purgation qui purifie les sens s'accommode et se proportionne à l'esprit suivant les mêmes sens ; et la nuit ou la purgation qui purifie l'esprit dispose l'âme à l'union de Dieu. La nuit qui purifie les sens est commune a plusieurs, et surtout aux commençants, dont nous parlerons d'abord. La nuit qui purifie l'esprit n'est le propre que de peu de gens, savoir, de ceux qui sont avancés en la vie intérieure, et qui se sont exercés longtemps en  cette voie. Nous en traiterons aussi en son lieu.

La première nuit est amère cl terrible aux sens ; mais la seconde est, sans comparaison, plus formidable à l'esprit. Comme plusieurs ont écrit de la première, parce que c'est une matière commune, j'en lirai ici peu de chose, mais je m'étendrai davantage sur la seconde, parce qu'on en a peu écrit, et qu'on n'en a presque point d'expérience.

Il faut donc rappeler en sa mémoire ce que nous avons dit, que es commençants agissent et vivent dans les voies de Dieu d'une manière basse, grossière, commode à leur goût et à leur amour-

 

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propre. Ils s'exercent d'ordinaire dans le discours pendant l'oraison, et ils donnent aux sens toute la douceur qu'ils y peuvent trouver ce qui est mêlé de beaucoup d'imperfections. Ensuite, après avoir fait quelques progrès en la vertu, en jouissant des délices de la méditation, ils étouffent peu à peu l'amour des choses du monde ; et, en acquérant de plus grandes forces spirituelles, ils répriment les passions qui les portent à la recherche des créatures: de sorte qu'ils peuvent soutenir pour l'amour de Dieu les peines que les aridités leur causent. Mais, lorsque les exercices de la vie intérieure leur réussissent selon leurs désirs; lorsqu'ils sont comblés de consolations, et que les grâces du ciel coulent avec abondance dans leur âme, Dieu les relire de cet état qui a encore quelque chose d'imparfait, pour les rendre capables de ses communications les plus intimes. Il les prive de tous ces plaisirs sensuels, de toutes ces tendresses, de toutes les lumières consolantes qu'il répandait sur eux, parce qu'ils étaient encore faibles et tendres, selon le langage de saint Jean : J'ai ouvert une porte devant vous que personne ne saurait fermer, parce que vous avez un peu de force, et que vous avez gardé nia parole, et n'avez pas renonce mon nom ( Apoc., III, 8). Ensuite il les environne de ténèbres si épaisses, qu'ils ne savent de quel côté se tourner, quelque effort d'imagination et d'esprit qu'ils fassent, pour appeler à leur secours le raisonnement cl les considérations. Ils ne peuvent plus méditer, et leur sens intérieur est abîmé dans  cette nuit, et abandonné à la sécheresse, de telle sorte qu'ils ne sentent pas la moindre douceur dans les exercices de piété; au contraire, ils sont plongés dans des torrents d'amertume. Dieu les traite ainsi pour les accoutumer à marcher d'eux-mêmes, je veux dire à ne se plus appuyer sur les consolations sensibles. Mais alors cette voie leur parait toute nouvelle, étant contraire à leurs premières démarches.

Ce changement arrive plus souvent à ceux qui se sont éloignés du monde, et qui ont déjà passé par les commencements de la vie intérieure, qu'à ceux qui ne sont pas encore entrés dans cette carrière : ce qui vient de ce qu'ils se sont délivrés des occasions de renoncer à leurs bons propos, et qu'ils domptent plus facilement en ce temps-là l'amour des choses terrestres. Ces dispositions sont nécessaires pour entrer dans l'heureuse nuit des sens. Ce qui arrive pour l'ordinaire peu de temps après qu'ils ont commencé de s'étudier à la spiritualité.

 

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CHAPITRE IX
Les marques par lesquelles on peut connaître qu'une personne spirituelle est dans la nuit ou la purgation des sens.

 

Les aridités des commençants peuvent quelquefois venir d'une autre cause que de la nuit ou de la purgation des sens. Elles naissent souvent des péchés et des imperfections, ou de la tiédeur et du relâchement d'esprit, ou des humeurs déréglées du corps et de ses mauvaises dispositions. C'est pourquoi je veux donner des marques pour découvrir si elles procèdent de cette purgation, ou de quelques-uns des vices que nous avons expliqués ci-dessus. J’en trouve trois.

La première est lorsque celui à qui les choses divines ne donnent aucune satisfaction sensible ne trouve aussi nul contentement dans les créatures. Quand Dieu met l'âme dans la nuit obscure, il la prive de toutes sortes de plaisirs, afin de purifier ses passions. Et c'est alors un signe évident que son dégoût et son amertume coulent  de  cette source, et ne viennent pas de ses péchés ou de ses imperfections. En effet, si cela était, la nature corrompue ferait paraître quelque penchant, ou quelque envie de chercher d'autres délices que celles des choses célestes. Car, aussitôt qu'on lâche la bride aux passions, elles courent après les délectations sensuelles, suivant la force ou la faiblesse de leur penchant. Mais ce dégoût des choses naturelles et surnaturelles peut avoir pour principe la mélancolie, qui ne permet pas qu'on prenne aucun plaisir.

La seconde marque de la nuit obscure ou de la purgation des sens est que cette nuit élève l'esprit à Dieu, et qu'elle remet Dieu souvent eu la mémoire, avec chagrin néanmoins et avec douleur, parce que l'âme croit toujours, étant destituée de ses premières consolations, qu'elle ne sert pas bien Dieu, et qu'au lieu d'avancer elle recule. On voit par là que ce n'est pas la tiédeur et le relâchement qui lui causent cette peine. Car c'est le propre des tièdes et des lâches de n'avoir ni soin des choses divines, ni empressement pour se perfectionner. De là nous lirons facilement la différence qui est entre l'aridité et la tiédeur. Celle-ci rend notre volonté languissante dans le culte de Dieu, et ne nous porte pas avec chaleur à l'honorer : celle-là nous pique et nous presse vivement de lui procurer de la gloire. Cependant, quoique la sécheresse que Dieu emploie pour purifier les sens naisse quelquefois de la mélancolie ou de quelque autre humeur grossière, néanmoins elle n'est pas moins

 

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efficace pour purifier l'appétit sensitif, puisqu'il est alors dépouillé de toutes sortes de contentements, et que l'âme dans cet état attache toutes ses pensées à Dieu. Car lorsque l'humeur s'est répandue dans le cœur, elle cause de l'ennui et détruit toutes les satisfactions de la nature, sans inspirer les désirs de servir Dieu, qui accompagnent toujours l'aridité qui purifie les sens. A la vérité, la partie inférieure, n'étant plus soutenue d'aucune consolation sensible, opère trés-faiblement; mais l'esprit ne laisse pas d'être très-vif et très-fort en ses opérations.

La cause de cette sécheresse est que Dieu change les forces des sens en forces de l'esprit; et, comme les sens ne sont pas capables des biens spirituels, ils restent tout vides et tout arides, et n'ont nulle qualité propre pour posséder ce qui est purement spirituel. Ainsi lorsqu'on a goûté l'esprit et les choses spirituelles, la chair et les choses matérielles sont insipides; et quand on opère selon les sens, on agit d'une manière languissante et fort lâche. Au contraire, l'esprit se nourrit alors et augmente ses forces de plus en plus, et veille avec soin et avec application, de peur de manquera correspondre aux impressions de Dieu. Mais, comme ce changement le met dans un état tout nouveau, il n'est touché au commencement d'aucune délectation spirituelle, et il est encore pénétré d'amertume et travaillé de sécheresses. Ce qui vient de ce qu'il est accoutumé à ces douceurs, et qu'il les regarde comme un bien agréable. Et, parce qu'il n'a pas le goût spirituel assez épuré pour sentir un plaisir si délicat, et que cette nuit pleine d'aridités et d'obscurités ne l'a pas disposé à jouir de ces délices, il ne peut ni posséder ce bien spirituel, ni éviter les sécheresses et les amertumes qui procèdent de la privation de ses premières consolations. Car ceux que Dieu engage dans la solitude de ce désert sont de même caractère que les Israélites, qui s'ennuyaient de la nourriture qu'ils recevaient du Ciel, quoiqu'elle fût de tous les goûts qu'on désirait, et qui lui préféraient la chair et les oignons d'Egypte. Nous nous souvenons, disaient-ils les larmes aux yeux, du poisson que nous mangions en Egypte, et qui ne nous coûtait rien ; les concombres, les melons, les poireaux, les oignons, les aulx de ce pays-là, nous reviennent à l'esprit (Num., XI, 4, 5, 6). Voilà jusqu'où s'abaisse notre appétit; il nous donne de l'inclination pour nos misères, et du dégoût pour ce souverain bien qui peut seul nous contenter. Toutefois cela n'empêche pas l'esprit de se revêtir d'une

 

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certaine force et d'une certaine vigueur, qui le fait opérer avec vivacité, et qui vient de la nourriture intérieure et substantielle qu'il prend pendant cette privation de goût et de tendresse spirituelle. Et c'est en ce temps-là qu'il commence à entrer dans la contemplation : mais cette contemplation est sèche, obscure, imperceptible au sens, et inconnue à celui même qui y est élevé. Elle lui imprime néanmoins un grand penchant pour la solitude, et un ardent désir de demeurer dans le repos, ne pouvant se résoudre a penser à aucun objet particulier, et ne voulant pas même s'y appliquer. Si ceux qui éprouvent ces choses se tenaient dans un grand calme; s'ils ne faisaient nul cas des opérations intérieures et des actions extérieures auxquelles leur industrie et leurs discours pourraient contribuer; s'ils s'abandonnaient à la conduite de Dieu, sans se mettre en peine d'agir; s'ils recevaient ses dons spirituels avec tranquillité; s'ils l'écoulaient dans le fond de leur âme avec une attention pleine d'amour, aussitôt qu'ils seraient parvenus à  cette sainte oisiveté et à l'entier oubli des choses créées, ils seraient rassasiés de cette nourriture intérieure, la plus délicate et la plus douce qu'on se puisse représenter. L’âme doit se garder néanmoins de la rechercher avec empressement ; alors elle ne la goûterait pas : il faut la prendre dans le repos et dans une espèce d'inaction, afin qu'elle produise son effet. On peut dire enfin que  cette nourriture est semblable à l'air, qui s'échappe quand on serre la main pour le retenir, et qui demeure sur la main quand on la lient ouverte et sans mouvement. De même, lorsqu'on s'efforce de prendre cet aliment, il fuit; et, lorsqu'on lui ouvre la bouche du cœur et qu'on l'attend paisiblement, il y entre et le fortifie. On peut entendre dans ce sens ces paroles du Cantique : Détournez vos yeux de dessus moi, dit l'épouse sacrée à son époux, parce qu'ils m'ont fait envoler ( cant., VI, 4). Car Dieu met l'âme dans une telle disposition, et la mène par des routes si différentes, que, si elle voulait opérer d'elle-même suivant sa capacité, elle empêcherait plutôt qu'elle n'aiderait l'opération de Dieu en elle.

La raison en est qu'en ce degré de contemplation, où l'âme quille les raisonnements de ceux qui avancent dans la vie spirituelle, c'est Dieu qui opère en elle de telle manière, qu'il semble lier ses puissances intérieures et arrêter leur activité, ne laissant ni soutien à l'entendement, ni douceur à la volonté, ni espèces de discours à la mémoire. Car tout ce qu'elle peut faire d'elle-même en ce temps-là n'est bon qu'à troubler sa paix intérieure, et qu'à faire obstacle à l'œuvre que Dieu fait dans l'esprit, pendant que le sens expérimente de grandes aridités; laquelle opération, étant toute spirituelle

 

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et très-délicate, produit un effet paisible, délicat, dégagé de ces premières tendresses qui étaient si sensibles. Et c'est là sans doute cette tranquillité dont parle le prophète David : Le Seigneur, dit-il, annoncera la paix à son peuple ( Psal., LXXXIV, 9), c'est-à-dire à l'âme, afin qu'elle soit spirituelle. C’est de là que nous tirerons

La troisième marque, qui consiste en ce que l’âme ne peut plus, quelque effort qu'elle fasse, ni méditer ni discourir, en se servant comme auparavant de l'imagination pour s'exercer et s'émouvoir. Car Dieu commence alors de se communiquer à l'âme, non par le sens et par les raisonnements, mais par l'esprit tout pur et sans discours, et par une simple contemplation, à laquelle les sens intérieurs cl extérieurs de la partie inférieure ne peuvent atteindre. C'est pourquoi l'imagination et la fantaisie n'ont plus rien pour s'appuyer, et ne peuvent ni donner commencement à la méditation, ni la continuer si elle est commencée, ni contribuer en aucune façon à la faire.

Il faut remarquer, sur ce sujet, que cet empêchement des puissances de l'âme, et ce peu de satisfaction qu'elles ont en cet état, ne sont nullement l'effet d'aucune humeur déréglée. S'ils en étaient l'effet, après que  cette humeur, qui est naturellement changeante, serait consumée, l'âme pourrait, avec un peu d'application, reprendre ses premières opérations, et ses puissances trouveraient facilement leurs premiers appuis. Ou voit le contraire dans la purgation de l'appétit sensitif : aussitôt que l'âme y est entrée, il est impossible à ses puissances d'user de discours dans la méditation. Car, quoique cette purgation ne se fasse pas sans interruption dans quelques-uns, quoique quelques autres jouissent par intervalle des consolations sensibles de l'oraison, néanmoins ils avancent toujours de plus en plus en  cette purgation, et mettent fin à leurs opérations sensibles, Dieu les disposant ainsi à passer plus outre. Car ceux qui ne marchent pas par le chemin de la contemplation se trouvent souvent dans différents états, parce que la nuit ou la mortification des aridités ne dure pas toujours chez eux. Quelquefois ils souffrent des sécheresses, et ils en sont quelquefois exempts. Quelquefois ils ne peuvent pas raisonner dans l'oraison, quelquefois ils le peuvent.

Pour ce qui est de la nuit obscure, Dieu les y fait entier, afin de les exercer, de les humilier, de purifier leurs passions et leurs désirs, de peur qu'ils ne s'accoutument à ces attraits intérieurs, qui contentent la gourmandise spirituelle. Il ne les y met pas, pour les conduire à la voie de l'esprit, qui est la contemplation obscure. Car il

 

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n'élève pas à la parfaite contemplation tous ceux qui font profession de la vie spirituelle; lui seul sait les causes de cette conduite. C'est pour cette raison qu'il ne prive jamais entièrement ces gens-là des considérations et des discours de la méditation; mais il en use quelquefois plus libéralement avec les uns, et il a quelquefois plus de réserve avec les autres.

 

CHAPITRE X
De la manière de se comporter en cette nuit obscure.

 

Pendant que ces aridités assiègent l'âme, et que cette nuit l'obscurcit, Dieu la fait passer de la voie du sens à la voie de l'esprit, c'est-à-dire de la méditation à la contemplation, où elle ne peut ni opérer d'elle-même, ni discourir. En ce temps-là les personnes spirituelles sont fort inquiétées, car elles craignent de s'égarer en ce chemin, d'avoir perdu tous les biens spirituels qu'elles croyaient avoir acquis, et d'être abandonnées de Dieu, puisqu'elles ne reçoivent ni soutien ni douceur dans la vie intérieure. Alors elles se fatiguent sans cesse l'imagination et l'esprit, pour rentrer dans les goûts sensibles et dans les raisonnements où elles étaient auparavant, se persuadant que sans cela elles ne font rien et perdent le temps. Tous ces efforts néanmoins sont d'autant plus fâcheux à l'âme, qu'elle sent plus de résistance à reprendre ce premier travail, et qu'elle a plus de penchant et plus d'attrait à demeurer dans le repos de la contemplation.

Mais, tandis que ces gens-là se retirent de  cette sainte oisiveté, ils ne gagnent rien par leur application laborieuse. Ils occupent bien leur esprit à produire des actes, mais ils perdent la tranquillité intérieure dont ils jouissaient auparavant. C'est pourquoi on les peut comparer à un homme qui recommence à faire l'ouvrage qu'il avait achevé, ou à celui qui rentre en la ville dont il était sorti, ou à celui qui laisse aller la proie qu'il avait prise, pour courir après et la reprendre. Comme les soins de ceux-ci sont inutiles, parce qu'il ne leur en revient aucun profit, de même les efforts de ceux-là sont vains, parce qu'il ne leur sert de rien de chercher autre chose que ce qu'ils ont, ni de retourner à leur premier état. Au contraire, s'ils n'ont point alors de directeur qui comprenne parfaitement leur intérieur, et qui les conduise avec beaucoup de prudence, ils reculent au lieu d'avancer; ils quittent le droit chemin, ils se relâchent en leurs exercices; ils s'empêchent eux-mêmes de passer plus outre en la voie de la vertu. Les causes de ces désordres sont l'extrême peine

 

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qu'ils se donnent à méditer et à raisonner en l'oraison, la fatigue et le chagrin qu'ils causent à leur propre naturel, et la pensée qu'ils ont que leurs péchés et leur négligence font obstacle à leur avancement spirituel. Cependant, c'est une chose superflue de travailler de la sorte, Dieu les menant par un chemin très-différent, savoir par celui de la contemplation, qui est fort éloigné de la voie de la méditation, du discours et des opérations de l'imagination.

Ceux qui en sont réduits là doivent s'encourager à souffrir ce dénûment et à persévérer. Ils ne doivent point perdre cœur ni succomber sous leurs souffrances; mais ils doivent mettre toute leur confiance en Dieu. Ce Père des miséricordes donne infailliblement du secours à ceux qui le cherchent avec un cœur droit et simple, et il leur fournit tout ce qui est nécessaire pour marcher par ces routes, jusqu'à ce qu'il les ait conduits à la claire et paisible lumière de l'amour divin, à laquelle ils arrivent par les obscurités de la nuit spirituelle, lorsqu'ils ont mérité la grâce d'y entrer.

La manière donc de se gouverner dans la nuit du sens est de ne se pas mettre en peine de la méditation et du discours, puisque ce n'est plus le temps d'en user, mais de s'abandonner au repos et à la tranquillité où Dieu met l'âme, quoiqu'il semble qu'on ne fait rien, qu'on perd le temps, et qu'on vit dans la tiédeur, qui empêche qu'on ait aucune bonne pensée en l'oraison, ni aucun sentiment tendre et affectueux. Ceux que Dieu traite de la sorte feront beaucoup de supporter patiemment leur désolation, et d'être constants en la prière mentale; tout ce qu'on demande d'eux en ce temps-là, c'est qu'ils laissent leur âme en paix ; qu'ils la dégagent de toutes connaissances et de tous sentiments; qu'ils ne s'inquiètent pas de 'ce qu'ils pourront méditer; qu'ils se contentent de faire une attention tranquille et amoureuse à Dieu. Il faut qu'ils persistent en cet état, sans soin, sans effort, sans désir de Dieu en eux-mêmes et de le goûter. Tous ces empressements les troubleraient et les éloigneraient de l'aimable oisiveté de la contemplation que Dieu communique à l'âme.

Il est vrai qu'ils auront de grands scrupules, s'imaginant qu'ils passent inutilement le temps en l'oraison, et qu'ils feraient mieux de s'appliquer à d'autres bonnes œuvres. Mais, nonobstant les agitations de leur conscience, ils doivent se tenir en paix, se persuadant qu'ils vont à l'oraison, non pas pour satisfaire le sens, mais pour fortilier l'esprit. Il leur faut donc dilater leur cœur et relever leur courage, pour conserver le calme intérieur dans ce grand dépouillement; car, s'ils voulaient agir eux-mêmes et occuper leurs Puissances à produire divers actes, ils perdraient les biens spirituels dont Dieu enrichit l'âme dans le repos de la contemplation.

 

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Ils seraient semblables à un peintre qui voudrait tirer le visage d'une personne, laquelle tournerait sans cesse la tête de tous côtés; assurément, quelque application qu'il eût, il ne pourrait L'attraper: de même, s'ils s'appliquent à faire de continuelles opérations lorsque l’âme jouit d'une paisible contemplation, ils interrompront la jouissance que l'âme a de Dieu; ils priveront l'âme de sa paix; ils la jetteront dans le trouble et dans la sécheresse ; ils empêcheront Dieu de se communiquer à elle et de se faire voir tout pur dans son intérieur. Car plus ils chercheront les appuis de la connaissance et de l'affection que l'esprit et le cœur produisent, plus ils sentiront de vide en l’âme et d'éloignement de Dieu, à quoi on ne peut suppléer parcelle voie, ni apporter aucun remède. C'est pourquoi il est expédient à l’âme de se priver sans chagrin des opérations, et même d'en souhaiter la cessation. Car Dieu lui donne avec abondance et avec paix une contemplation infuse, lorsqu'elle n'étouffe pas l'opération; il la remplit de joie afin qu'elle brûle de l'amour divin, que cette obscure et secrète contemplation allume dans son cœur.

Néanmoins on ne peut fonder sur cette doctrine une règle générale pour juger s'il faut renoncer a la méditation et au raisonnement. Car il est constant qu'on ne doit jamais en laisser la pratique, sinon lorsqu'on ne peut plus s'en servir ; c'est-à-dire quand Dieu en arrête le cours par le moyen de la purgation du sens, par les peines qui viennent de là, et parla parfaite contemplation dont l’âme est prévenue. En tout autre temps et en toute autre occasion, cette aide est nécessaire à l’âme, principalement la méditation de la vie et de la passion de Jésus-Christ. Car c'est le meilleur moyen que nous ayons pour purifier les sens, pour obtenir la patience qu'il faut pratiquer dans ces croix, pour marcher purement en  cette voie, et pour arriver d'une manière admirable à une éminente contemplation, parce qu'en effet cette contemplation n'est autre chose qu'une infusion de Dieu secrète, tranquille et amoureuse, laquelle, si on lui donne entrée dans l'âme par des dispositions propres, nous enflamme de l'amour divin, comme le vers suivant le fait comprendre.

 

CHAPITRE XI
On donne le sens de trois vers du premier cantique.

 

Enflammée d'un amour inquiet.

 

On n'aperçoit pas d'abord l'ardeur de l'amour divin, parce qu'il ne commence pas alors à s'allumer dans le cœur, soit à cause de

 

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l'impureté qui infecte encore la nature, soit parce que l'âme ne l'a pas laissé agir paisiblement en elle pour s'embraser, d'autant qu'elle ne se connaissait pas encore elle-même. Néanmoins, soit qu'elle se connaisse ou ne se connaisse pas elle-même, elle commence quelquefois à sentir un ardent désir de Dieu ; en sorte que plus elle avance, plus elle se voit touchée de l'amour divin ; elle ne comprend pas toutefois d'où naît cet amour. Cependant  cette ardeur s'augmente tellement, qu'elle désire Dieu par les mouvements  d'un amour inquiet, comme le prophète royal, se trouvant dans cette obscure nuit, le dit lui-même en ces termes : Mon cœur a été enflammé ; mes reins ont été changés ; j'ai été réduit au néant, et je ne l'ai pas connu (Psa., LXXII, 21). C'est-à-dire : Mon cœur, ô mon Dieu, s'est allumé de votre amour dans la contemplation; mes tendresses et mes affections sont changées; et de sensuelles qu'elles étaient, elles sont devenues spirituelles par les sécheresses et les aridités qui les ont purifiées et qui les ont fait cesser. Mon âme, sans savoir par quel chemin elle marche, se voit comme anéantie dans toutes les choses qu'elle goûtait auparavant avec plaisir, dans la partie supérieure et dans la partie inférieure ; elle se sent aussi blessée d'amour, mais elle ne comprend pas comment tout cela se fait.  Cependant les flammes de cet amour s'accroissent de telle sorte en son cœur, et lui donnent de si puissants désirs de son Dieu, que cette soif brûlante semble lui dessécher les os, et que le feu et la force de cet amour causent à la nature de grandes langueurs et de grandes défaillances.

David a expérimenté cette vivacité d'amour : Mon âme, dit-il, a désiré très-ardemment le Dieu vivant ( Psal., XLI, 2). Comme s'il disait : La soif dont mon âme brûlait était fort vive. Ainsi on peut dire que cette soif vive l'ail mourir. Mais, quoique sa véhémence ne soit pas toujours continuelle, et qu'il y ait quelquefois de l'interruption, communément néanmoins il reste toujours quelque soif dans l'âme. Il faut cependant rem arquer qu'on ne découvre point cet amour au commencement ; qu'on ne trouve que du vide et de l'aridité ; que l'âme, agitée de ces sécheresses, et touchée  imperceptiblement de  cet amour secret, tombe dans des désirs inquiets de Dieu, dans l'affliction et dans la crainte de ne pas servir saintement son Créateur. Cette peine et ces soins empressés pour Dieu sont un agréable sacrifice à la majesté divine ; et c'est la contemplation qui met l'âme dans ces recherches de Dieu, si soigneuses et si ardentes, jusqu'à ce que ces aridités aient purifié le sens de ses affections naturelles et sensibles ;  cette contemplation allume l'amour divin dans le cœur.

 

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Pendant que l'appétit sensuel se purifie ainsi dans cette nuit obscure et aride, l'âme n'a qu'à souffrir comme un malade qu'on traite ; et, de cette manière, elle sera délivrée de ses défauts, et pratiquera plusieurs vertus pour se rendre capable de recevoir les impressions de cet amour, comme on le va dire dans l'exposition du vers suivant :

 

O l'heureuse fortune !

 

En effet, comme Dieu n'introduit l'âme dans  cette nuit que pour purifier les sens de la partie inférieure, et pour les soumettre et les unir à l'esprit, elle en tire de si grands avantages, qu'elle compte pour un extrême bonheur d'élre sortie pendant cette nuit des liens étroits du sens de la partie animale, ce qui lui fait dire ce vers :

 

O l'heureuse fortune !

 

pour l'intelligence duquel il est nécessaire d'observer les fruits que l'âme trouve en cette nuit, à cause desquels elle s'estime très-heureuse d'avoir passé par cette obscurité et par cette purgation, et qu'elle renferme en ce vers :

 

Je suis sortie sans être aperçue.

 

Cette sortie signifie la délivrance de l’âme de sa sujétion à la partie sensuelle, dans la recherche de Dieu par des opérations faibles, limitées et dangereuses, telles que sont les opérations de  cette partie. Car elle tombait, presque à chaque pas, en mille imperfections et en mille ignorances, comme nous l'avons montré ci-dessus en parlant des sept vices capitaux, desquels cette nuit retire l'âme, en étouffant dans elle les goûts et les douceurs de la partie inférieure et de la partie supérieure, en interrompant ses raisonnements, et en lui apportant une infinité d'autres biens, et surtout l'acquisition des vertus. Ce sera sans doute une singulière consolation à celui qui éprouve ce rude état, de voir que ce qui paraît si dur à l'âme et si contraire à la satisfaction de l'esprit, lui soit une source de biens si considérables. Biens qu'il acquiert en passant par cette nuit, en se détachant des créatures et entrant dans le chemin qui le mène aux biens éternels. N'est-ce pas là une félicité souveraine et le sort le plus heureux du monde? En effet, l'extinction de l'appétit et de son attachement aux choses créées lui procure un très-grand avantage. De plus, notre Sauveur dit que la porte de la vie est petite ; que le chemin qui y conduit est étroit, et qu'il y a peu de personnes qui le trouvent ( Matth., VII, 14.). L'âme a le bonheur d'y entrer et d'y persévérer  avec

 

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patience. Car cette petite porte est la nuit qui dépouille l'âme des opérations et des plaisirs du sens, afin qu'elle y entre par la foi, oui est fort éloignée de tous les sens, et que, marchant ensuite par le chemin de la nuit de l'esprit, elle entre plus avant, et passe jusqu'à des choses plus parfaites par une foi très-pure, qui est le moyen par lequel elle va à Dieu et s'unit à lui.

A la vérité,  cette voie est si étroite, si obscure et si horrible, qu'il n'y a point de comparaison entre les ténèbres et les souffrances de la nuit du sens et de la nuit de l'esprit, et que, pour  cette cause, beaucoup moins de gens y entrent; mais aussi les biens qui en viennent sont beaucoup plus grands. Or, c'est des biens de la nuit du sens que nous traiterons maintenant le plus brièvement qu'il sera possible, afin que nous puissions ensuite parler de la nuit de l'esprit.

 

CHAPITRE XII
Des biens que la nuit du sens apporte à l’âme.

 

La nuit ou la purgation des sens procure de si grands biens à l'âme, quoiqu'elle ne le croie pas, que, comme Abraham fit un grand festin lorsque son fils Isaac fut sevré, de même on se réjouit dans le ciel lorsque Dieu sèvre l'âme, lui ôte les langes de son enfance, et la fait marcher d'elle-même. Il la prive du lait qui la nourrissait; il lui donne du pain dur, du pain des forts; pain propre à soutenir l'esprit, quand il est vide des tendresses et des goûts du sens, dans ses aridités et dans ses ténèbres; pain enfin qui n'est autre chose que la contemplation infuse. Et c'est là le principal bien que l'âme reçoit alors, et qui est la source de ses autres biens.

Le premier de tous ces biens est la connaissance d'elle-même et de sa misère. Car les grâces et les faveurs que Dieu lui accorde sont enveloppées, confondues et obscurcies dans  cette connaissance; en sorte que l'âme ne les découvre pas distinctement, et n'en peut avoir de complaisance. De plus, ses aridités, la privation des douceurs abondantes qui remplissaient auparavant ses puissances, et la difficulté qu'elle sent à faire le bien, l'obligent à connaître et à confesser sa bassesse et sa misère, qu'elle n'apercevait pas tandis qu'elle jouissait des délices et des consolations intérieures de l'oraison. Nous avons dans l’Exode une excellente figure de cette vérité (Exod. III, 9). Dieu, voulant humilier les Israélites et les porter a se connaître eux-mêmes, leur commanda de quitter les beaux habits dont ils se paraient les jours de fête, et de prendre les habits

 

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communs des artisans, afin que la grossièreté et la bassesse de ces vêtements leur fissent Concevoir de quelle manière ils méritaient que Dieu les traitât. Il en usa ainsi parce que comme la recherche et la beauté de leurs habits leur inspiraient de la vanité et de l'estime d'eux-mêmes, ainsi la pauvreté et la laideur de leurs vêtements leur donnaient de l'humilité et du mépris d'eux-mêmes. Ce qui nous apprend que l'âme reconnaît la vérité qu'elle ne voyait pas. Car, lorsqu'elle est parée des dons de Dieu comme d'un habit de fête, lorsqu'elle est remplie de douceurs et soutenue de grâces sensibles, lorsqu'elle croit rendre quelque service et quelque honneur à Dieu, elle est contente d'elle-même et se plaît en ses avantages. Il est vrai qu'elle ne s'exprime pas de la sorte là-dessus, et qu'elle ne semble pas avoir ces sentiments ; mais la satisfaction qu'elle prend aux douces communications de Dieu les explique assez clairement. Néanmoins, lorsqu'elle est couverte, pour parler ainsi, des babils de l'affliction, de l'aridité, du délaissement, lorsque les lumières qui l'éclairaient sont éteintes, elle reçoit l'entière connaissance d'elle-même, elle ne s'estime plus rien, elle n'est plus contente d'elle-même, elle est enfin convaincue que d'elle-même elle ne peut rien faire.

Dieu cependant estime plus et aime mieux la peine qu'elle souffre, en se persuadant qu'elle ne serf pas saintement son Créateur, que toutes les œuvres qu'elle faisait, et toutes les douceurs qui se répandaient dans son cœur, quoiqu'elles parussent très-sublimes. La raison en est que ces richesses spirituelles lui donnaient occasion de tomber en plusieurs imperfections. Au contraire, elle recueille de grands fruits de la connaissance d'elle-même et de ses sécheresses. Elle apprend à s'approcher de Dieu avec plus de respect et de soumission ;ce qui est toujours nécessaire dans le sacré commerce que nous avons avec lui. Elle n'était pas si respectueuse dans l'abondance de ses délices spirituelles, et les bienfaits de Dieu la rendaient un peu plus hardie et moins réservée en ses conversations avec lui. C'est ce qui arriva à Moïse lorsqu'il entendit la voix de Dieu qui lui parlait. Charmé de cette bonté, et ne prenant pas garde à ce qu'il allait faire, il voulut approcher; mais Dieu l'arrêta : Ne venez pas plus près de moi, dit-il, et déchaussez-vous ( Exod., III, 5).

On infère de là avec combien de vénération et de discrétion, et avec quel dégagement d'affection et de désir il faut agir avec Dieu. Aussi Moïse fut depuis ce temps-là si circonspect et si retenu, que non-seulement il n'eut plus la présomption d'approcher de Dieu,

 

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mais qu'il n'osa pas même le regarder fixement ni le considérer. Car, s'étant dépouillé de la satisfaction que la présence divine versait en son cœur, il reconnut distinctement devant Dieu sa misère; et ces bas sentiments de lui-même le disposèrent à entendre la parole du Seigneur. Dieu se servit aussi, pour se communiquer familièrement au saint homme Job, non pas des plaisirs intérieurs et de la gloire dont il jouissait, mais des souffrances les plus affreuses qu'on se puisse imaginer (Job., II, 5). Il le réduisit à coucher sur un fumier, couvert d'ulcères, rongé de vers, abandonné de ses proches, persécuté de ses amis, pénétré de douleurs et d'amertumes. Mais ce fut en cet état pitoyable que le Tout-Puissant jugea qu'il lui était glorieux d'enrichir ce pauvre des trésors les plus sublimes de sa sagesse, et de combler ce malheureux de ses délices les plus douces et les plus consolantes.

Il est à propos, puisque l'occasion s'en présente, de remarquer ci l'utilité qu'on tire de la nuit, c'est-à-dire de la mortification des sens. Elle fait l'accomplissement de ce mot d'Isaïe : Votre lumière naîtra dans les ténèbres ( Isa., LVIII, 10). Car Dieu éclaire l'âme et lui donne la connaissance, non-seulement de sa petitesse et du mépris qu'elle mérite, mais encore de la grandeur et de l'excellence de son Créateur. Il délivre l'esprit des désirs des goûts sensibles et des appuis du sens, lesquels l'obscurcissaient dans les choses spirituelles; et il lui donne la pureté et la clarté nécessaires pour comprendre la vérité. Il use aussi des peines et des aridités du sens pour augmenter les lumières de l'âme, selon le langage d'un prophète: La tribulation donnera de l'intelligence ( Isa., XXVIII, 19); c'est-à-dire qu'elle fera entendre comment Dieu dégage l'âme de ses obstacles par le moyen de cette nuit obscure et de cette contemplation sèche et sans tendresse, et comment il l'élève surnaturellement à la participation de sa sagesse divine. C'est ce que le même Isaïe explique admirablement : A qui donnera-t-il la science et l'intelligence, dit-il, sinon à ceux qui ont été sevrés et arrachés à la mamelle ( Isa., XXVIII, 9) ? D'où l'on conclut que le premier lait des douceurs qui viennent du discours et des autres opérations des puissances de l'âme n'est pas une si bonne disposition pour recevoir ces divines influences, que le détachement de ces mamelles et la privation de ces délices intérieures.

C'est pourquoi il est utile et nécessaire à l'âme de n'avoir nulle affection pour la créature, de ne s'y point appuyer et de s'élever bien au-dessus pour parler avec respect à ce Souverain de l'univers, et

 

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pour l'écouler avec toute la soumission possible, comme le prophète Habacuc l'assure de lui-même : Je me tiendrai debout sur ma forteresse, dit-il, et j'y affermirai mes pas, et je considérerai pour connaître ce qu'on me dira  ( Habac., II, 1). C'est-à-dire je détacherai mes sens des goûts intérieurs ; je n'emploierai pas mon imagination ni mon esprit à faire des raisonnements, afin que ce dénûment me rende capable d'entendre ce que Dieu me dira. Il est donc constant que la connaissance de soi-même et celle de Dieu coulent de cette nuit obscure comme de leur source. Ainsi saint Augustin faisait  cette demande à Dieu : Que je vous connaisse, Seigneur ,et que je méconnaisse. Car, suivant la maxime des philosophes, on connaît très-bien les extrémités l'une par l'autre.

Mais, afin de montrer plus évidemment la force du délaissement sensible qui arrive en cette nuit, pour obtenir de lui les lumières dont l'âme est alors éclairée, je produirai cet endroit de David où il explique l'efficacité de cette nuit pour nous conduire à la sublime connaissance de Dieu : J'ai paru devant vous, dit-il, dans une terre déserte, sans chemin et sans eau, comme dans le sanctuaire, afin que je visse votre puissance et votre gloire ( Psal., LXII, 3). C'est une chose sans doute admirable que le prophète ne dise pas que les douceurs spirituelles lui ont été des dispositions propres à connaître les grandeurs de Dieu, mais que c'a été l'aridité de la partie animale, lorsqu'elle a été abandonnée et privée de tout plaisir, comme le signifie cette terre déserte et sèche. Il n'assure pas non plus que les saintes pensées et les sacrés entretiens qu'il avait eus si souvent avec Dieu lui eussent ouvert le chemin à la connaissance de la puissance divine, mais qu'il y était parvenu par l'impossibilité d'arrêter son esprit en Dieu, et d'avancer en la voie spirituelle par les raisonnements, par les considérations et par les opérations de l'imagination; ce qui est exprimé par cette terre sans chemin. De sorte que la nuit obscure du sens est le moyen de connaître Dieu et de se connaître soi-même. Néanmoins  cette connaissance n'est pas si pleine ni si parfaite que celle qu'on acquiert par la nuit obscure de l'esprit; car elle n'est, en quelque manière, que le commencement et comme l'entrée de cette seconde connaissance.

Outre ces avantages, la nuit ou les sécheresses du sens procurent à l'âme l'humilité d'esprit, qui est une vertu contraire à l'orgueil spirituel, et qui la purifie des imperfections dont elle se souillait

 

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rendant sa prospérité et ses premières consolations. Car sa propre expérience la contraignant d'avouer qu'elle est stérile eu bien et très-misérable, elle n'a pas la moindre pensée de croire qu'elle vit mieux que les autres, et qu'elle est plus avancée qu'eux dans les s intérieures, comme elle se l'imaginait auparavant : au contraire, elles est persuadée qu'ils sont plus éclairés qu'elle et plus parfaits.

Et c'est de là que son amour pour le prochain prend naissance. Elle en conçoit beaucoup d'estime, et ne juge plus, comme elle faisait qu'elle est fervente et qu'il est lâche dans le service de Dieu. Elle n'a devant les yeux que sa pauvreté spirituelle et sa faiblesse, et elle ne s'arrête plus à considérer d'autre personne qu'elle-même. Le roi-prophète fait un beau portrait de cette humilité en ces ternies : J'ai gardé un profond silence, et je me suis humilié; je n'ai rien dit pour ma défense, et ma douleur s'est renouvelée ( Psal., XXXVIII, 3). Il parle de la sorte, parce que tous les biens que son âme possédait lui paraissaient tellement anéantis, que non-seulement il n'avait plus rien à dire,mais la douleur aussi que la connaissance de ses propres misères lui causait l'empêchait de parler des richesses spirituelles des autres.

Ceux encore que Dieu tient en cet état deviennent parfaitement obéissants et soumis en tout ce qui regarde la conduite de l'intérieur. Convaincus de leur bassesse et de leur incapacité, ils écoutent tous ceux qui les enseignent, et ils désirent d'être instruits de ce qu'ils doivent faire par quiconque veut avoir cette charité pour eux. Tout cet orgueil aussi et toute cette présomption qui leur enflaient le cœur lorsqu'ils étaient inondés des torrents de la grâce sensible s'évanouissent : ils se défont enfin en ce temps-là de tous les défauts dont nous avons fait le détail en parlant de l'orgueil spirituel.

 

CHAPITRE XIII
Des autres biens dont la nuit du sens est la cause.

 

Cette nuit corrige l'âme de ses imperfections à l'égard de l'avarice spirituelle; car elle étouffe l'avidité que l'âme sent des biens intérieurs et des consolations qui la portent tantôt à un exercice, tantôt à un autre, sans se contenter d'aucun. La raison en est que, n'y trouvant, au lieu de douceur et de paix, qu'amertume et que trouble, elle s'y applique si légèrement, qu'elle a sujet de craindre que l'usage peu fréquent qu'elle en fait ne lui attire quelque dommage,

 

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comme l'excès des mêmes exercices lui causait quelque perte. Il est néanmoins véritable que Dieu donne ordinairement à ceux qu'il appelle à cette nuit une humilité solide et une grande promptitude à pratiquer le bien, quoiqu'il n'y mêle aucune douceur, afin qu'il, exécutent dans la seule vue de Dieu ce qu'on leur ordonne. De cette manière ils renoncent à la propriété de plusieurs choses où ils ne prennent plus de satisfaction.

Quant à la luxure spirituelle, il est clair aussi que l'amertume qui afflige le sens dans les fonctions de l'esprit délivre l'âme de toutes les impuretés que ce vice traîne après soi, et qui étaient les fruits amers de la douceur que les exercices spirituels répandaient sur les passions.

Pour ce qui concerne la gourmandise spirituelle, cette nuit obscure préserve l'âme des défauts qui rejaillissent de là sur elle. Mais, comme ils sont innombrables, je me contenterai de dire que l'âme, quand elle surmonte cette gourmandise par la mortification du sens, se garantit de tous les maux funestes que nous avons rapportés en traitant de ce vice. En effet, Dieu réprime alors sa concupiscence et son appétit, et les empêche de se repaître d'aucune douceur sensible, de quelque source qu'elle coule : tellement que les passions de l'âme diminuent et semblent perdre leurs forces. Ensuite l'âme entre et demeure dans une profonde paix, et dans des consolations toutes divines.

Il vient encore de là un second bien : c'est que l'âme se souvient presque continuellement de Dieu, et craint beaucoup de reculer dans les voies spirituelles : bien très-signalé, et l'un des plus grands que la mortification du sens produise; car l'âme est purifiée des imperfections qu'elle commettait aveuglée par ses passions.

Un troisième fruit de cette nuit du sens est que l'âme s'exerce en même temps dans toutes les vertus. Telles sont la patience, qui éclate dans les sécheresses spirituelles lorsqu'on y persévère; l'amour de Dieu, parce que sa seule considération, et non le plaisir, excite à faire de bonnes œuvres; la force, puisque l'âme, remplie d'amertume et accablée de difficultés, se fortifie davantage en ses saintes opérations : enfin toutes les vertus, les théologales, les cardinales et les morales, règnent pendant ces aridités. Le roi-prophète a renfermé tous ces biens en ces paroles : Mon âme n'a pas voulu recevoir la consolation que les plaisirs sensuels lui présentaient. Je me suis souvenu de Dieu, et ce souvenir m'a comblé de joie ; je me suis exerce dans l'oraison et dans les vertus, et mon esprit a été enflammé, jusqu’à la défaillance, du désir de posséder Dieu ; et de cette sorte j’ai purifié mon cœur de toutes les affections terrestres ( Psal., LXXVI, 4).

 

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Les mêmes peines qui regardent la mortification des sens  et des passions délivrent aussi l'âme de tout ce qu'il y a d'imparfait dans l'envie, dans la colère et dans la paresse spirituelle, et lui procurent les vertus qui sont opposées à ses vices. En effet, elle est alors tellement humiliée et adoucie, qu'elle exerce une aimable douceur envers Dieu, envers le prochain, et envers elle-même. Car ne se fâche plus ni contre elle-même à cause de ses propres fautes, ni contre le prochain à cause de ses défauts; ni elle ne fait plus paraître de chagrin à l'égard de Dieu, comme si elle n'en était pas contente à cause de la soustraction de ses grâces sensibles; ni elle ne perd plus le respect, en se plaignant de ce qu'il ne lui accorde pas assez promptement la perfection qu'elle souhaite.

Elle étouffe encore son envie dans les flammes de sa charité pour les autres. Car elle les aime comme vertueux, ne se regardant plus elle-même que comme vicieuse. Si bien qu'elle n'est plus touchée que d'une sainte émulation, d'un ardent désir de les imiter : ce qui est le propre d'une excellente vertu.

Il est vrai qu'elle est frappée de quelque ennui et de quelque abattement, puisque Dieu la plonge dans l'amertume de la mortification des sens, et lui ôte le goût des choses sensibles ; mais il n'y a point en cela d'imperfection, comme il y en avait lorsque ses langueurs ne procédaient que des plaisirs spirituels dont elle se repaissait dérèglement, ou qu'elle recherchait avec avidité lorsqu'elle en était dénuée. Outre ces avantages, l'âme puise une infinité d'autres biens dans cette contemplation sèche et imperceptible. Dieu lui communique en ce temps-là, sans qu'elle y songe, de grandes douceurs d'esprit, un amour très-pur, des connaissances spirituelles fort subtiles, dont les unes sont plus utiles, les autres moins précieuses que toutes ses premières faveurs. Elle n'en est pas moins persuadée, parce que cette infusion se fait si délicatement que les sens ne peuvent s'en

apercevoir.

Elle recouvre la liberté d'esprit, qui la met en possession des douze fruits que l'Apôtre attribue à l'Esprit divin. Elle se préserve de la violence de ses ennemis, le monde, la chair et le démon ; car le goût des choses sensibles étant détruit, ils n'ont ni armes ni forces pour l'attaquer.

Puis donc que l’âme reconnaît qu'en passant par l'obscure nuit du sens, elle a été favorisée de bienfaits si nombreux et si considérables, elle a raison de dire :

 

O l'heureuse fortune !

Je suis sortie sans être aperçue.

 

C’est à dire : Je me suis délivrée des chaînes de mes passions, et je

 

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suis sortie de l'esclavage où elles me tenaient : mes ennemis ne m'ont pas vue et ne m'ont pas empêchée de m'affranchir de leur tyrannie.

Ainsi le soin de se mortifier continuellement calme les quatre passions principales de l’âme : la joie, la douleur, l'espérance, la crainte. Les aridités répriment les passions, et font cesser les opérations des sens et des puissances inférieures : toute la partie animale demeure en paix. Tellement que les ennemis de l'âme ne peuvent plus lui ravir sa liberté d'esprit, ni altérer son repos et la tranquillité de sa maison ou de son intérieur. C'est ce qu'elle déclare dans le vers suivant.

 

CHAPITRE XIV
On donne l'éclaircissement du dernier vers du premier cantique.

 

Lorsque ma maison était tranquille.

 

Cette maison de la sensualité étant ainsi tranquille, l'âme en est sortie pour entrer dans le chemin de l'esprit, qui est le chemin de ceux qui profitent en la vie spirituelle, et qu'on nomme la voie illuminative ou la voie de la contemplation infuse, par laquelle Dieu se donne à l'âme, et l'entretient sans aucun discours et sans aucune coopération active de sa part.

Voila donc quelle est la nuit ou la purgation des sens. Elle est toujours mêlée de peines et de tentations violentes; elle dure longtemps, quelquefois plus dans les uns, quelquefois moins dans les autres. Ceux qu'elle purifie n'en sortent communément que pour entrer dans la nuit de l'esprit, laquelle est plus difficile et plus fâcheuse, et ils y marchent pour arriver à l'union de l'amour avec Dieu ; mais il y en a peu d'ordinaire qui y parviennent.

Car pendant cette affreuse nuit l'ange de Satan, qui est l'esprit de fornication, en attaque quelques-uns, et fatigue leurs sens de tentations abominables et très-fortes ; il remplit leur esprit de pensées très-sales ; il infecte leur imagination de représentations très-vives; il leur lait enfin souffrir des tourments plus cruels que la mort même.

Quelquefois l'esprit blasphémateur se joint à l'esprit impur. Il suggère des blasphèmes exécrables, et les imprime si vivement dans l'imagination, qu'ils passent souvent jusqu'à la langue, et qu'on semble les prononcer. Ce qui donne une peine inexplicable.

D'autres fois ils sont battus de l'esprit de vertige, qui leur renverse

 

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tellement le sens, qu'il les remplit de mille scrupules et de mille doutes embarrassants; de sorte qu'ils ne peuvent ni se satisfaire eux-mêmes, ni se soumettre au jugement des autres. Cet esprit a quelque chose de plus horrible et de plus affreux que tout ce qui se passe en cette nuit spirituelle.

Dieu a coutume d'exciter ces orages dans l'intérieur de ceux qui sont dans la nuit ou la purgation du sens, et qu'il a dessein d'engager ensuite dans la nuit ou la purgation de l'esprit, afin que ces afflictions disposent leurs puissances et leur âme à l'union de la sagesse divine, dont il les éclaire ordinairement en ce temps-là. Si l'âme n'est tentée, exercée et éprouvée par les souffrances, elle ne peut parvenir à cette sagesse. Car enfin, dit l'Ecclésiastique, que sait celui qui n'a pas été tenté ? et combien peu de choses celui-là connaît-il qui n'a point d'expérience ( Eccl., XXXIV, 9, 10.) ! Le prophète Jérémie souscrit à cette vérité . Vous m'avez châtié, Seigneur, dit-il, et j'ai été instruit ( Jerem., XXXI, 18). Les peines intérieures, que nous avons décrites jusqu'ici, sont le véritable moyen que ce châtiment nous fournit pour acquérir la sagesse ; car elles purifient les sens de tous les plaisirs auxquels ils étaient attachés à cause de leur fragilité naturelle, et l'âme descend par ces degrés dans une très-profonde humilité, qui la prépare à l'élévation que Dieu lui a destinée.

Quant à la longueur du temps, on ne peut dire sûrement combien cette mortification dure, parce que tous ne sont pas traités de la même manière, et ne souffrent pas les mêmes épreuves. La seule volonté de Dieu leur donne leur mesure différemment, selon que chacun a plus ou moins d'imperfections à détruire, ou suivant le degré d'union auquel Dieu veut élever l'âme : ainsi il la lient plus ou moins de temps dans les exercices de l'humilité.

Il purifie les courageux plus promptement et avec plus de violence, et les faibles avec plus de douceur et plus lentement ; il leur accorde même quelque satisfaction de fois à autre, de peur qu'ils ne perdent cœur et qu'ils ne reculent en arrière : ce qui les retarde beaucoup dans le chemin de la perfection. Quelques-uns même n’arrivent jamais à ce terme. De sorte que les uns ne sont jamais entièrement dans  cette nuit, et les autres n'en sont jamais tout à fait dehors. Car, quoiqu'ils ne fassent pas de plus grands progrès en la vie spirituelle, néanmoins Dieu leur fait expérimenter quelque temps les sécheresses et les tentations, afin de les conserver dans la connaissance et dans les bas sentiments d'eux-mêmes ; et il y mêle souvent des  consolations sensibles, de peur qu'accablés du

 

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fardeau de leurs peines, ils ne recherchent les plaisirs du monde. Quelquefois il se cache à ceux qui sont encore trop faibles en la vertu, afin de leur donner sujet de s'exercer plus fortement en soi amour Car, s'ils ne souffraient pas ces sortes de rebuts, ils n'apprendraient pas à s'approcher plus près de lui par la force de l'amour. Mais, quoique Dieu conduise bientôt à l'union de l'amour les âmes qui doivent passer à cet état si heureux et si relevé, il les laisse communément longtemps dans ces aridités, comme l'expérience le montre. Mais c'est assez parler de cette première nuit, il faut traiter maintenant de la seconde.

 

 

 

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