VIVE FLAMME

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VIVE FLAMME
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LA  VIVE FLAMME DE L'AMOUR

ET

L'EXPLICATION DES CANTIQUES

 

Où l'on traite

 

DE LA PLUS  INTIME UNION DE L'AME AVEC  DIEU ET DE SA TRANSFORMATION EN  SON CRÉATEUR.

 

PRÉFACE.

CANTIQUES DE L’AME.

PREMIER CANTIQUE.

PREMIER  VERS. O vive flamme d'amour !

DEUXIÈME  VERS. Qui frappez délicatement.

TROISIÈME  VERS. Le plus profond centre de mon âme.

QUATRIÈME  VERS. Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse.

CINQUIÈME  VERS. Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage.

SIXIEME  VERS. Rompez la toile de cette douce rencontre.

DEUXIÈME CANTIQUE.

PREMIER VERS. O cautère agréable !

DEUXIÈME VERS. O délicieuse plaie !

TROISIÈME  VERS. O main douce ! ô délicat attouchement !

QUATRIÈME VERS. Qui a le goût de la vie éternelle.

CINQUIÈME VERS. Qui me paie toutes mes dettes.

SIXIÈME  VERS. En faisant mourir vous avez changé la mort en la vie.

TROISIÈME CANTIQUE.

PREMIER VERS. O flambeau de  feu !

DEUXIÈME VERS. Dont les splendeurs.

TROISIÈME VERS. Éclairant les profondes cavernes.

QUATRIÈME  VERS. Du sens obscurci et aveuglé.

CINQUIÈME  ET  SIXIÈME  VERS. Dans ses excellences extraordinaires, Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

QUATRIÈME CANTIQUE.

PREMIER  ET  DEUXIÈME VERS.  Avec combien de douceur et d'amour  Vous éveillez-vous dans mon sein !

DEUXIÈME  VERS.  Avec combien de douceur et d'amour  Vous éveillez-vous dans mon sein !

TROISIÈME  VERS. Où vous demeurez seul en secret.  

QUATRIÈME, CINQUIÈME ET SIXIÈME VERS.  Et dans votre douce aspiration, Pleine de biens et de gloire,  Que vous m'enflammez, agréablement de votre amour !

 

PRÉFACE

 

Ce n'est pas sans répugnance que j'ai entrepris d'expliquer les quatre cantiques suivants, pour satisfaire à la prière de quelques personnes pieuses. Ces cantiques contiennent des choses si intérieures et si spirituelles, que les paroles nous manquent souvent pour les exprimer. Comme elles surpassent le sens, et qu'on ne saurait parler juste de ce qu'il y a de plus intime dans l'esprit, à moins qu'on ne soit animé du même esprit intérieur, j'ai différé jusqu'ici cette explication, convaincu de ma faiblesse en cet endroit, et de mon peu de capacité dans la spiritualité. Maintenant qu'il semble que Notre-Seigneur m'a donné par sa miséricorde quelque connaissance et quelque ardeur, ayant repris coeur, j'ai résolu de m'occuper à ce travail, quoique je sois persuadé que je ne puis de moi-même rien dire de propre à ce sujet, et qu'à plus forte raison je suis incapable de traiter de choses si relevées. C'est pourquoi, si j'écris quelque chose d'utile, je ne me l'attribue pas; je n'ai à m'imputer que les défauts qui peuvent se glisser en cet ouvrage. Ainsi, je soumets tout ce que j'avancerai au jugement et à la censure

 

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de notre sainte mère l'Eglise catholique, apostolique et romaine, sous la conduite de laquelle personne ne peut s'égarer.

Cela supposé, j'écrirai librement, lorsque je serai fondé sur lu sainte Écriture, tout ce que je saurai en  cette matière. Je prie néanmoins le lecteur de croire que tout ce que je puis dire de plus sublime, est infiniment au-dessous de ce qui se passe en cette intime union avec Dieu. Personne cependant ne doit s'étonner de ce que Dieu accorde des grâces si extraordinaires aux âmes qu'il veut combler de délices toutes divines. Car si on considère avec quelque attention que c'est Dieu qui agit, et que comme Dieu il répand ses biens avec un amour inconcevable et une bonté infinie, on ne trouvera rien de contraire à la raison dans ces profusions divines. En effet, Jésus-Christ a dit lui-même de celui qui l'aimerait, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit viendraient chez lui, et qu'ils, feraient leur demeure en lui ( Joan., XIV, 23). C'est-à-dire que les trois personnes de la très-sainte Trinité le feraient vivre en elles d'une vie divine, elle feraient demeurer en elles, comme l'âme le chante en ces cantiques. A la vérité, nous avons parlé, dans les cantiques précédents, du plus éminent degré de perfection qu'on puisse acquérir en cette vie, et qui est la transformation de l'âme en Dieu. Mais il s'agit, dans les présents cantiques, d'un amour plus consommé et plus parfait dans le même étal de transformation. Car quoiqu'il soit hors de doute qu'on propose en tous ces cantiques le même genre de transformation, et qu'on ne puisse point passer plus outre, toutefois on peut, avec le temps et par un exercice continuel, se perfectionner, et, pour parler ainsi, se concentrer davantage en l'amour de Dieu. Il en est de cela comme du feu qui brûle du bois : il y entre d'abord ; il se l'unit et le change en lui-même; mais enfin il s'allume davantage avec le temps; il pénètre plus profondément le bois ; il l'enflamme avec plus d'ardeur jusques à ce qu'il le consume et le réduise en étincelles et en cendres. Il est aisé d'appliquer cette comparaison à notre sujet, et de concevoir de quelle manière le feu de l'amour divin entre dans l'âme, la pénètre, la transforme en lui, et la consume entièrement.

 

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Ce que l'âme, déjà transformée et consumée intérieurement par feu de l'amour, dit dans ces cantiques, se doit entendre de l'ardeur inexplicable qui est le propre de ce degré. Car non-seulement elle est unie à ce feu divin, m ais ce feu divin excite aussi en elle une flamme vive, laquelle la pénètre intimement : de sorte qu'en étant tout embrasée, et goûtant les douceurs de l'amour divin les plus délicates, elle parle des admirables effets qu'il produit en elle. Ce sont ces effets que j'expliquerai avec le même ordre que j'ai observé dans les autres cantiques. Je les proposerai d'abord ; ensuite je développerai le sens de chaque cantique en particulier, et je donnera, enfin en détail l'éclaircissement de chaque vers.

 

CANTIQUES DE L’AME

DANS SON INTIME UNION AVEC DIEU

 

 

 

I

 

O llama de amor viva,

Que tiernamente hieres

De mi aima en et mas profundo centro :

Pues ya no eres esquiva,

Acaba ya, si quieres,

Rompe la tela deste dulce encuentro.

 

 

I

 

O vive flamme d'amour,

Qui frappez délicatement

Le plus profond centre de mon âme,

Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse,

Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage ;

Rompez le voile de cette douce rencontre.

 

 

II

 

O cauterio suave !

O regalada plaga !

O mano blanda ! ô toque delicado !

Que à vida etema sabe,

Y toda deuda paga,

Malando, muerte en  vida lo has trocado.

 

 

II

 

O cautère agréable !

O délicieuse plaie !

O main douce ! ô délicat attouchement !

Qui a le goût de la vie éternelle,

Qui paie toutes mes dettes !

En faisant mourir, vous avez changé la mort en la vie.

 

 

III

 

O lâmparas de fuego !

En cuyos resplandores

Las profundas cavernas del senlido,

Que estava escuro, y ciego,

Con estraños primores

Calor y luz dan junto à su querido.

 

 

III

 

O flambeau de feu !

Dont les splendeurs

Éclairant les profondes cavernes

Du sens obcurci et aveuglé,

Dans ses excellences extraordinaires,

Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé

 

 

IV

 

Quan manso y amoroso

Recuerdas en mi seno, 

Donde secretamente solo moras, 

Y en tu aspirar subroso,

De bien y gloria Ileno

Quan delicadamente me enamoras !

 

 

IV

 

Avec combien de douceur et d'amour

Vous éveillez-vous dans mon sein

Où vous demeurez seul en secret !

Dans votre douce aspiration,

Pleine de biens et de gloire,

Que vous m'enflammez agréablement de votre amour!

 

 

 

PREMIER CANTIQUE

 

Lorsque l'âme est étroitement unie à Dieu et transformée en lui par l'amour divin, elle est tout embrasée. Il lui semble aussi qu'un fleuve de cette eau vive dont Jésus-Christ parle dans l'Évangile ( Joan., VII, 38), coule de son sein ; qu'elle est infiniment élevée au-dessus d'elle-même et des créatures ; qu'elle est enrichie de vertus et de dons extraordinaires; qu'elle est si proche de la béatitude éternelle, qu'il n'y a qu'un voile très-fin et très-léger qui en fait la séparation. Elle considère encore qu'une très-pure flamme d'amour la brûle et la nourrit de ces délices infinies qui font goûter par avance la félicité des bienheureux ; de sorte qu'elle est en quelque façon revêtue de leur gloire et absorbée dans les torrents de leurs plaisirs éternels. Dans ces transports et dans ces désirs empressés, elle conjure le Saint-Esprit de la dépouiller de cette vie, et de la revêtir de toute la gloire qu'il a dessein de lui donner. C'est pourquoi elle s'écrie sans cesse : O vive flamme d'amour !

 

PREMIER  VERS. O vive flamme d'amour !

 

Afin que l'âme donne une véritable idée du sentiment avec lequel elle parle en ces quatre cantiques, elle use de plusieurs exclamations qui servent à exagérer son affection, et qui font juger que ce qu'elle sent dans l'intérieur est beaucoup plus grand que les paroles ne peuvent l'exprimer. Cette interjection, ô, est propre à signifier l'extrême désir qu'elle a, et les instantes prières qu'elle fait pour persuader à l'amour de la délivrer des liens de la vie présente. La flamme de cet amour n'est autre chose que l'esprit de l'époux, c'est-à-dire le Saint-Esprit, que l'âme sent en elle-même, non-seulement comme

 

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un feu qui l’a consumée et transformée en un doux amour, mais encore comme un feu ardent qui jette une grande flamme; et cette flamme attire sur l'âme les douces influences de la vie et de la gloire éternelle. Ainsi, les opérations que le Saint-Esprit fait en l'âme quand elle est transformée en son amour, sont des actes d'ardeur, comme un feu qui brûle au dedans et qui pousse sa flamme au dehors. Et alors la volonté, unie à cet amour brûlant dans un degré très-élevé, aime d'une manière inexplicable, n'étant plus par son amour qu'une même chose avec cette flamme. De là vient que ces actes d'amour sont d'un prix infini, et qu'un seul acte acquiert plus de mérite à l'âme que tous ceux qu'elle avait faits avant cette heureuse transformation.

La différence qui est entre l'acte et l'habitude, entre le bois enflammé et la flamme qui en sort, se trouve entre la transformation de l'amour et la flamme du même amour. Comme la flamme est l'effet du feu qui s'est attaché au bois, de même la flamme de l'amour est l'effet de l'amour qui transforme l'âme. Tellement que l'habitude ordinaire de l'âme qui est transformée par l'amour, est semblable au bois qui est pénétré et embrasé par le feu. Et alors ses actes sont vifs et ardents comme la flamme que le feu de l'amour produit. Cette flamme est d'autant plus impétueuse, que le feu qui est produit dans l'union de l'âme avec Dieu est plus ardent, et que la volonté est plus emportée par la flamme dont le Saint-Esprit la consume. Elle a quelque chose de semblable en ceci à l'ange qui, sortant du sacrifice de Manué, s'éleva en haut dans un tourbillon de flammes ( Judic., XIII, 19, 20). C'est pourquoi l'âme ne peut faire ses actes en cet état, si elle n'y est portée par les mouvements particuliers du Saint-Esprit : et c'est pour cela que tous ses actes sont divins. L'âme estime aussi, pour cette raison, que toutes les fois que cette flamme éclate, c'est-à-dire qu'elle est cause que l'âme aime actuellement avec une douceur toute divine; elle estime, dis-je, que Dieu la fait participante de la vie éternelle, parce que ses opérations lui paraissent toutes divines.

Voilà les termes ordinaires dont Dieu s'explique avec les âmes parfaitement pures : il se sert de paroles pleines de feu, selon l'expression de David : Votre parole, mon Dieu, est toute de feu ( Psal., CXVIII, 140); et dans Jérémie : Mes paroles ne sont-elles pas semblables au feu ( Jerem., XXIII, 29)? Jésus-

 

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Christ ne dit-il pas aussi, selon le rapport de saint Jean, que ses paroles sont esprit et vie  ( Joan., VI, 64)? Les âmes pures et enflammées d'amour comprennent la force et l'efficace de ces paroles. Mais celles qui se repaissent de la douceur des créatures ne peuvent recevoir l'esprit et la vie des mêmes paroles. C'est pourquoi plus les discours du Fils de Dieu étaient sublimes, moins ils étaient intelligibles à ses auditeurs, qui n'étaient pas assez purs, comme il arriva lorsqu'il proposa le mystère de l'Eucharistie, plein d'amour et de délices divines, car plusieurs de ses disciples se retirèrent ( Joan., VI, 67). Cependant ceux qui ne goûtent pas les saintes paroles que Dieu prononce dans le fond de leur cœur, ne doivent pas s'imaginer que les autres, qui y f0nt attention, ne les goûtent pas non plus. Certainement saint Pierre les goûtait, quand il disait à Jésus Christ : Seigneur, à qui irons-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (Joan., VI, 69.). La Samaritaine aussi, ravie de la douceur des paroles de Notre-Seigneur, oublia d'emporter sa cruche avec l'eau qu'elle était venue puiser.

Puis donc que l'âme est si proche de Dieu, qu'elle est toute transformée en l'amour divin, et que le Père, le Fils et le Saint-Esprit se communiquent à elle en la vive flamme de cet amour, disons-nous quelque chose d'incroyable, lorsque nous assurons qu'étant ainsi tout embrasée du feu du Saint-Esprit, elle goûte imparfaitement les délices de la vie éternelle? Ainsi, nous disons que  cette flamme est vive, parce qu'elle produit dans l'âme un effet qui la fait vivre spirituellement en Dieu, et qui lui donne quelques impressions et quelques plaisirs de la vie de Dieu, comme le prophète-roi l'avait autrefois éprouvé, quand il disait que son cœur et sa chair s'étaient réjouis au Dieu vivant, ou en la vie de Dieu (Psal. LXXXIII, 2), pour signifier que le sens et l'esprit goûtaient Dieu avec joie. C'est ce que l'âme fait si vivement et avec des douceurs si incompréhensibles, qu'elle dit avec toute l'ardeur possible : O vive flamme d'amour!

 

DEUXIÈME  VERS. Qui frappez délicatement.

 

Elle veut dire : Vous me touchez délicieusement de votre amour. Car lorsque la flamme de l'amour qui naît de la vie divine, touche l'âme et lui fait sentir la tendresse que cette vie divine verse dans

 

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les coeurs, cette flamme blesse l'âme si profondément, qu'elle l'amollit et la fait fondre d'amour, comme l'épouse l'expérimenta autrefois : Aussitôt, dit-elle, que mon bien-aimé a parlé, mon âme est toute fondue ( Cant., V, 6). Car c'est là l'effet ordinaire que la parole de Dieu fait dans l'âme.

Mais comment peut-on dire que l'âme est blessée, puisque, étant toute consumée par l'amour, il ne lui reste aucune partie capable de recevoir des blessures? A la vérité, c'est une chose digne d'admiration. Car, comme le feu n'est jamais en repos, mais dans un perpétuel mouvement, en élançant ses flammes de tous côtés, de même l'amour n'est jamais oisif; il s'occupe sans cesse à embraser l'âme, à lui faire de nouvelles plaies, à lui faire couler dans le cœur de nouveaux plaisirs, à lui tirer des flèches ardentes et délicates pour l'enflammer davantage, à trouver mille moyens d'étaler ses richesses et sa gloire, comme Assuérus fit éclater autrefois sa magnificence devant Esther ( Esther., II, 9), afin d'accomplir ce que dit la sagesse incréée dans les Proverbes : Je prenais tous les jours beaucoup de plaisir, dans le monde, à converser avec les hommes ( Prov., VIII, 30, 31). C'est pourquoi ces plaies, qu'on peut appeler le jeu de la sagesse divine, ne sont autre chose que les ardeurs de ces touches délicates que le feu de l'amour excite à chaque moment dans l'âme, et qui pénètrent son intérieur jusqu'au centre le plus profond.

 

TROISIÈME  VERS. Le plus profond centre de mon âme.

 

Puisque ni le démon, ni le monde, ni les sens ne peuvent aller jusqu'à la substance de l'âme, où le Saint-Esprit fait couler une joie toute divine,  cette joie est d'autant plus sûre, qu'elle est plus intime et plus douce. Car plus elle est intime, plus elle est pure ; et plus elle est pure, plus Dieu se communique à l'âme abondamment, fréquemment, universellement, et la remplit de plus grandes délices. Et parce que l'âme est délivrée en cet état de la dépendance qu'elle a des sens corporels en ses opérations naturelles, elle n'est alors appliquée qu'à recevoir les opérations de Dieu, qui peut seul, sans

 

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le ministère des sens, la mouvoir et opérer dans le fond de son intérieur. De sorte que ces mouvements de l'âme sont divins, puisqu'il viennent de Dieu. Ils  sont néanmoins les mouvements de l'âme puisqu'elle y donne son consentement, en déterminant sa volonté à les accepter.

Et d'autant qu'elle assure qu'elle est frappée dans son centre le plus profond, elle donne à entendre qu'elle a d'autres centres moins profonds. Pour concevoir sa pensée; il faut remarquer que l'âme, en tant qu'esprit, n'a rien de plus haut, ni de plus bas, ni de plus ou de moins profond en son essence, comme les corps l'ont dans leur quantité. Car elle n'est composée d'aucune partie ; elle n'est point différente d'elle-même, ni au dedans ni au dehors; elle est toute de même nature. Elle n'a donc point de centre ou plus ou moins profond; elle n'est pas plus éclairée en une partie qu'en une autre, comme le sont les corps; elle est pénétrée entièrement et uniformément de la lumière qu'elle reçoit.

Mais ce n'est pas suivant cette idée de centre et de profondeur matérielle que nous parlons. Nous appelons ici le centre le plus profond de l'âme, les dernières bornes où sa nature, sa vertu, la force de son opération et de son mouvement peuvent atteindre sans pouvoir passer plus outre : de la même manière que le dernier terme où la pierre peut arriver par sa propriété naturelle, sans aller plus avant, est son centre. Mais comme la pierre peut demeurer en plusieurs profondeurs de la terre, sans descendre jusqu'à la dernière, où sa pesanteur la pourrait précipiter, et qu'ainsi on peut lui attribuer plusieurs centres plus profonds les uns que les autres, de même l'âme a plusieurs centres que nous exposerons de cette sorte : Dieu est son centre ; si elle arrive jusqu'à lui, selon toute son essence et toute la vertu de ses opérations, il est certain qu'elle est parvenue à son centre le plus profond. Ce qui est véritable lorsqu'elle connaît Dieu, qu'elle l'aime de toutes ses forces, et qu'elle en a une pleine jouissance. Mais  si elle n'est pas encore montée jusqu'à ce haut degré de perfection, elle demeure bien en Dieu par sa grâce et par la communication qu'il lui fait de lui-même, mais elle a encore la puissance d'avancer au de la de  cette mesure ; et ainsi elle n'est pas dans son centre le plus profond. Il faut qu'elle passe, pour y entrer, par plusieurs degrés d'amour. Car c'est l'amour qui l'y mène et qui l'unit enfin très-parfaitement à Dieu. Et comme il y a plusieurs degrés en cet amour, plus l'âme en a parcouru, plus elle entre profondément en Dieu; et ces différents progrès ou ces différentes demeures en Dieu, font les différents centres de l'âme. Les uns sont plus profonds que les autres, à proportion que les degrés d'amour sont plus parfaits; et lorsque le dernier degré est dans sa

 

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consommation, l'âme est dans son centre le plus profond de tous, c'est-à-dire qu'elle est toute pénétrée des lumières de Dieu, tout embrasée des flammes de son amour, et, en quelque manière, semblable à lui. On peut la comparer en cet état à un cristal extrêmement pur et fin. plus il reçoit de degrés de lumière, plus il est brillant; et la lumière, croissant toujours, le remplit de telle sorte qu'on ne peut plus remarquer la distinction du cristal d'avec elle, parce qu'il en est autant pénétré qu'il est capable de l'être. Ainsi, lorsque l'âme dit que la flamme de l'amour divin la touche jusque dans son centre le plus profond, ce langage signifie que l'amour divin lui fait de très-profondes plaies en sa substance, en sa vertu et en sa force. Ce qu'elle dit afin d'exprimer l'abondance de sa gloire et de son plaisir, lequel est d'autant plus grand et plus tendre, qu'elle est plus transformée en Dieu et plus unie à lui comme à son dernier centre. Et parce qu'elle se voit enrichie de tous les biens que l'amour de Dieu apporte avec soi, elle éclate en répétant :

 

O vive flamme d'amour!

Qui frappez délicatement !

 

Comme si elle disait : 0 très-ardente flamme ! qui me comblez de biens et de gloire en me communiquant la sagesse de Dieu selon toute l'étendue de ma volonté, que vos impressions sont douces ! C'est en effet ce qui arrive à l'âme, quoiqu'elle ne puisse pas s'en expliquer; et, parce qu'elle est alors toute pénétrée de délices, elle ajoute : Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse.

 

QUATRIÈME  VERS. Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse.

 

C'est-à-dire puisque vous ne m'affligez plus, vous ne me gênez plus, vous ne me fatiguez plus comme auparavant. Car cette vive flamme d'amour ne lui était pas aussi agréable dans les commencements de la contemplation qui la purifiait, qu'elle l'est maintenant dans la parfaite union avec Dieu. En effet, cette divine flamme détruit d'abord les imperfections et les mauvaises habitudes de l'âme; ensuite elle se glisse dans son intérieur; elle s'unit à son cœur, elle s’occupe entièrement.

C'est par ce moyen et par ces opérations que le Saint-Esprit prépare l'âme à l'union divine et à sa transformation en Dieu. Le même feu d'amour opère en ces deux états différents. Car comme c'est le même feu qui chasse l'humidité du bois, qui y entre peu à peu, qui le pénètre, qui le change enfin en lui-même ; ainsi c'est le même

 

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amour qui délivre l'âme de ses défauts, qui s'insinue en son cœur qui l'enflamme entièrement, qui l'unit à Dieu dans un souverain degré, et qui la transforme toute en lui. Mais autant ces commencements lui ont été fâcheux, autant la fin et la consommation de cet ouvrage lui est agréable.

C'est pourquoi ces expressions ne signifient que ceci : 0 vive flamme du divin amour! vous ne m'êtes plus obscure et ténébreuse comme vous étiez ; mais vous êtes la divine lumière de mon esprit pour contempler mon Dieu; vous ne faites plus succomber ma faiblesse sous la véhémence de votre opération ; mais vous êtes la force de ma volonté pour aimer mon époux et pour le posséder sans réserve ; vous n'êtes plus un poids qui m'accable, mais vous êtes un soulagement qui me relève, et un plaisir qui me dilate le cœur. On peut dire enfin de moi ce qu'on dit de l'épouse sacrée : Qui est celle-ci qui vient du désert, remplie de délices et appuyée sur son bien-aimé ( Cant., VIII, 5) ? Elle allume de tous côtés le feu de l'amour divin. Mais, ô vous qui me consumez, achevez enfin votre ouvrage.

 

CINQUIÈME  VERS. Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage.

 

C'est-à-dire  élevez-moi à la vue  bienheureuse de vous-même pour achever et consommer votre ouvrage. Véritablement il n'y a pas lieu de douter que, dans un état si sublime, l'âme ne soit d'autant plus résignée à la volonté de Dieu, qu'elle est plus parfaitement transformée en lui. Ainsi elle ne demande rien que son bien-aimé ; elle ne cherche que lui, parce que la parfaite charité ne regarde que l'intérêt de son objet. Néanmoins l'âme, vivant encore dans l'espérance, sent quelque vide en elle; elle gémit doucement et avec quelque plaisir, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à l'entière possession de son Dieu. C'est pourquoi elle ne trouvera de repos que dans une gloire consommée; elle jouit bien maintenant de l'union de Dieu, mais elle n'est pas satisfaite, et la seule gloire du ciel peut la contenter. Ce qui augmente son ardeur, c'est qu'elle goûte ces douceurs comme les prémices de cette gloire : prémices si délicieuses que si Dieu ne soutenait la faiblesse de la nature, la personne qui en est favorisée serait en danger de mourir à chaque moment de ces ardeurs d'amour. Car la partie inférieure ne peut supporter un feu d'amour si excessif et si relevé.

Cependant ce  désir n'apporte nulle inquiétude à l'âme en cet

 

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état où elle est affranchie de toutes peines, et où elle demande la gloire céleste avec tranquillité et avec soumission. En effet, en la demandant à Dieu, elle use de ces termes: S’il vous plaît, parce qu'elle a la volonté et le désir si unis à Dieu, qu'elle met sa gloire souveraine en la volonté de Dieu.

Mais ce qui l'engage à faire ces demandes à Dieu, c'est que les témoignages d'amour qu'elle reçoit de lui sont de telle nature, et cet amour éclate en un si beau jour, que de n'en pas demander la consommation, ce serait la marque d'un amour faible et imparfait. De plus, le Saint-Esprit l'excite, par des mouvements très-doux et très-affectueux, à chercher cette gloire immense ; il la lui met souvent devant les yeux de l'esprit, et il lui dit comme à l'épouse : Levez-vous, hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, ma toute belle, et venez. L'hiver est passé, la pluie a cessé, les fleurs couvrent la terre, les figuiers sont chargés de figues, les vignes répandent l'odeur de leur fleur; levez-vous, mon amie, ma belle; venez, ma colombe, dans les ouvertures de la pierre, dans la caverne de la muraille ; montrez-moi votre visage, faites résonner votre voix à mes oreilles ; car votre voix est douce et votre visage est beau ( Cant., II, 10, 11, 12, 13, 14.). L'âme s'aperçoit bien que le Saint-Esprit lui dit toutes ces paroles, tandis que cette flamme divine verse en son sein ses douceurs et ses tendresses : de sorte qu'elle lui répond :

 

Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage.

 

Elle y ajoute les deux demandes que Jésus-Christ a marquées dans la prière qu'il a enseignée à ses apôtres : Que votre royaume vienne; que votre volonté soit faite. Elle veut dire : Achevez de me donner votre royaume comme vous le voulez vous-même; et afin que cela s'exécute,

 

Rompez la toile de cette douce rencontre.

 

SIXIEME  VERS. Rompez la toile de cette douce rencontre.

 

Rompez la toile, rompez l'obstacle qui s'oppose à l'achèvement d'une affaire si importante, puisqu'il est facile de parvenir à la jouissance

 

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de Dieu lorsqu'on a levé les empêchements qui nous séparent de lui, et qu'on peut réduire à trois espèces de toiles : la première est temporelle, et renferme toutes les créatures; la seconde est naturelle: ce sont les opérations et les inclinations naturelles; la troisième est sensitive, et comprend l'union de l’âme avec le corps ou la vie animale dont parle saint Paul. Nous savons, dit-il, que si cette maison terrestre où nous demeurons se ruine, Dieu nous en édifiera une autre qui ne sera point faite de la main des hommes, et qui durera éternellement dans le ciel (  II Cor., V, 1).

Il a fallu nécessairement rompre les deux premières toiles pour acquérir, par l'union de l'amour, la possession de Dieu ; car c'est par cet amour qu'on a rejeté toutes les choses créées, qu'on a mortifié les affections et les désirs, et qu'on a rendu divines les opérations de l'âme. Tous ces effets se doivent attribuer à la flamme et à l'ardeur de cet amour, lorsqu'il purifiait l'âme au commencement, pour la disposer à l'union de Dieu. La même flamme rompt la troisième toile avec beaucoup de plaisir, car elle délivre l'âme de cette vie mortelle, dans les transports d'une joie mille fois plus grande que toutes les délices du monde les plus agréables. C'est pourquoi le roi-prophète appelle précieuse la mort des justes. En effet, elle est précieuse, puisqu'ils entrent, comme des fleuves d'amour, dans  cette vaste mer de l'amour infini de Dieu, où ils posséderont le royaume éternel qui leur est destiné, et où ils seront comblés de toutes les joies qu'ils seront capables de recevoir. Or, l'âme est frappée maintenant des impressions de cet amour, qui la tient toute prête à entrer dans cet heureux séjour. Les lumières de la foi découvrent à l'âme sa pureté, ses richesses spirituelles et la capacité qu'elle a d'obtenir un si grand bien. Car Dieu lui permet en cet état de jeter quelques regards sur sa propre beauté, sur les dons et sur les vertus dont il l'a enrichie, parce que la vue de ces avantages l'excite plus efficacement à aimer son bienfaiteur et à lui donner des louanges infinies. Elle voit bien qu'il ne lui reste plus autre chose à faire qu'à rompre  cette toile qui la tient captive sur la terre, c'est-à-dire à séparer l'esprit d'avec le corps, afin que le corps demeure dans la terre, et que l'esprit retourne au ciel et se réunisse à Dieu, qui est son principe et sa fin. Elle soupire, elle gémit de ce qu'une vie si vile et si abjecte l'éloigné de la prompte jouissance d'une vie si sublime et si glorieuse. Pour ces raisons, elle prie son bien-aimé d'en rompre le cours et de l'en dépouiller au plus tôt.

Elle donne le nom de toile à cette vie grossière pour trois causes :

 

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premièrement, parce que le corps et l'esprit ont une union naturelle et nécessaire ; secondement, parce qu'elle divise l'âme d'avec son Dieu; en troisième lieu, parce que comme la toile n'est pas pour l'ordinaire si épaisse que la lumière ne puisse passer au travers, de même  cette liaison du corps et de l'esprit n'est pas si matérielle, que la Divinité ne jette au travers quelques rayons dans lame. Et c'est à la lueur de ces rayons que l'âme comprend la force et l'élévation de la vie future, la faiblesse et la bassesse de la vie présente : elle regarde celle-ci comme une toile fort mince, ou plutôt comme une toile d'araignée, selon le langage de David : Nos années, dit-il, sont composées de moments qui coulent continuellement, comme les toiles d'araignées sont tissues de fils entrelacés sans interruption (Psal., LXXXIX, 10). Elle lui parait même quelque chose de moindre qu'une toile d'araignée, parce qu'elle en juge selon le sentiment de Dieu, devant qui, dit le prophète royal, mille ans ne semblent être qu'un jour déjà passé, et toutes les nations de l'univers ne sont, comme parle Isaïe, qu'un pur néant (  Psal., LXXXIX, 4 ; Isai., XL, 17). L'âme n'en a que le même sentiment, parce que Dieu seul lui est toutes choses.

Mais il faut considérer ici pourquoi l'âme demande que cette toile soit plutôt rompue que coupée. On en peut apporter quatre raisons : la première : afin qu'elle parle en termes propres, car, quand on donne impétueusement dans une toile, on la rompt et on ne la coupe pas; la seconde : l'amour veut de la violence et de l’impétuosité, à laquelle il convient mieux de rompre que de couper ; la troisième : plus l'amour est ardent, plus il presse de rompre la toile, afin qu'il arrive plus tôt à sa dernière perfection. En effet, il est d'autant plus véhément et plus pressant, qu'il est plus prompt en son action et plus spirituel par son dégagement des choses corporelles. Car les forces de l'amour en cet état sont plus unies et plus grandes, et conséquemment elles opèrent plus promptement dans l'âme la parfaite transformation de l'amour; de la même manière que dans la nature il y a des qualités qui s'introduisent en un moment dans leurs sujets, comme la lumière dans l'air ou dans un verre bien poli et bien net.  Jusque-là, la forme de la transformation n'avait pas été reçue en l'âme ; les seules dispositions avaient précédé, savoir les affections et les désirs qu'on avait formés successivement et à plusieurs reprises.

L'âme, ainsi disposée, peut produire, en très-peu de temps, un

 

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plus grand nombre d'actes très-vifs que n'en peut faire, pendant un long temps, une personne qui n'aura pas de si bonnes dispositions. Car celle-ci emploie toutes ses forces à disposer son esprit; de sorte que le feu de l'amour ne la peut pénétrer entièrement. Mais celle-là reçoit en toutes ses parties, à chaque instant, les flammes de l'amour. Ce qui lui fait souhaiter qu'on rompe en un moment cette toile, et non pas qu'on la coupe à loisir.

Enfin, la quatrième raison, c'est que l'âme désire ardemment que la mort rompe le cours de sa vie mortelle, comme on rompt une toile brusquement et sans délibération. Elle voudrait ne point attendre la fin naturelle de sa vie; elle se sent portée à souhaiter, quoique avec résignation aux desseins de Dieu, que quelque coup impétueux de l'amour le plus fort l'enlève de ce monde, sachant bien que Dieu relire quelquefois ces âmes avant le temps que la nature prescrit, pour les récompenser promptement de leurs travaux, et pour les plonger dans les flammes de son amour et dans les torrents de ses plaisirs éternels. Le Sage ne permet pas d'en douter :  Il s'est rendu agréable à Dieu, dit-il, et il s'est attiré son amour. Il vivait parmi les pécheurs ; mais Dieu l'a transporté de la terre et l'a promptement enlevé, de peur que la malice des hommes ne lui changeât l'esprit, et que leurs déguisements ne lui séduisissent le cœur. Quoiqu'il soit arrivé bientôt à sa fin, il a néanmoins rempli la longueur et la mesure de plusieurs années, car son âme était agréable à Dieu. C'est pourquoi il s'est hâté de le dégager des iniquités et des péchés qui t'environnaient de tous côtés ( Sap., IV, 10, 11, 13, 14.) . De cette manière, c'est une chose de grande conséquence de s'appliquer sans cesse à l'exercice de l'amour, afin que l'âme, étant d'une perfection consommée, ne trouve rien qui l'empêche d'aller au ciel, et de voir Dieu face à face, tel qu'il est en lui-même.

Mais il faut examiner maintenant pourquoi l'âme appelle rencontre l'attaque que le Saint-Esprit lui fait dans le fond de son intérieur. La raison en est que l'âme désire extrêmement d'achever la vie présente. Toutefois, parce que le temps que Dieu lui a destiné pour mourir n'est pas encore venu, elle n'est pas contente. C'est pourquoi Dieu lui fait des attaques d'une manière divine et pleine de gloire, afin qu'il la sépare davantage de la terre, et qu'il la conduise à une plus haute perfection. On peut nommer ces attaques des rencontres, ou des coups d'amour dont Dieu blesse l'âme pour la transformer en lui, et pour la rendre en quelque façon toute divine.

 

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Ainsi l'essence divine absorbe l'âme, parce qu'elle l'a pénétrée des impressions du Saint-Esprit, dont les communications sont d'ordinaire véhémentes et précipitées. L'âme, goûtant Dieu très-vivement, appelle douce cette attaque. A la vérité, les autres impressions sont pleines de douceur; mais celle-ci surpasse les autres en plaisirs spirituels, car Dieu s'en sert afin de détacher l'âme de son corps d'une manière plus parfaite, et de la couronner de gloire. C'est pourquoi elle relève son courage et dit avec confiance ce qui est dans le second cantique.

 

DEUXIÈME CANTIQUE

 

O cautère agréable!

O délicieuse plaie !

O main douce! ô délicat attouchement !

Qui a le goût de la vie éternelle,

Qui paie toutes mes dettes,

En faisant mourir, vous avez changé la mort en la vie.

 

L'âme expose dans ce second cantique comment les trois personnes de la très-sainte Trinité font en elle le grand ouvrage de l'union divine. Elle leur donne les noms de main, de cautère et d'attouchement, parce qu'ils conviennent à l'effet que chacune d'elles produit. Elle attribue le cautère au Saint-Esprit, la main au Père, l'attouchement au Fils. Ainsi l'âme leur donne de grandes louanges, en publiant trois sortes de dons et de biens, qu'ils lui accordent en la faisant passer d'un état de mort à une vie parfaite, en la transformant en eux-mêmes.

Le premier don est une plaie très-délicate que le Saint-Esprit lui fait, et qu'elle nomme pour cette cause cautère. Le second est le goût de la vie éternelle; le Fils en est l'auteur : c'est pour cette raison qu'elle l'appelle attouchement. Le troisième est le parfait attouchement de l'âme ; c'est le Père qui le lui fait, et qui a pour ce sujet le nom de main fort douce.

Quoiqu'elle nomme ici les trois personnes divines, à cause des effets qui sont propres à chacune d'elles, néanmoins elle ne parle que de la seule nature divine. Vous avez, dit-elle, changé ma mort en la vie. Car les trois personnes divines font indistinctement la même chose; et comme on attribue à une seule ce qu'elles font toutes trois ensemble, on attribue à toutes trois ensemble ce qu'une seule opère.

 

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PREMIER VERS. O cautère agréable !

 

Moïse dit, dans le Deutéronome, que Dieu est un feu consumant. C'est en effet un feu d'amour, mais un feu d'une vertu et d'une force infinie, qui peut consumer tout ce qu'il touche et le changer en lui-même. Toutefois, quand il s'attache aux hommes, il les brûle autant que chacun y est disposé et qu'il en est capable ; il brûle les uns plus, les autres moins, autant qu'il lui plaît, de la manière et dans le temps  qu'il le trouve bon. Ce feu d'amour est infiniment grand ; il fait quelquefois de plus violentes, quelquefois de plus douces impressions sur l'âme. Mais après tout, l'ardeur qui la brûle est si excessive, qu'elle croit qu'on n'en peut sentir de plus embrasée dans tout l'univers. C'est pourquoi elle appelle cautère l'action de ce feu, parce qu'il la pénètre intérieurement, et qu'il fait en elle un effet plus véhément que tous les corps enflammés n'en peuvent produire. Or, lorsque ce feu divin a transformé l'âme en lui-même, non-seulement l'âme sent la brûlure, elle est encore elle-même toute feu et toute brûlure. Mais c'est une chose étonnante que ce feu céleste, pouvant plus  facilement réduire à rien mille mondes que le feu élémentaire ne pourrait détruire une feuille, ne consume pas néanmoins les esprits qu'il brûle; mais il les embrase selon la mesure de leurs forces et de leur ardeur, et il les transforme en Dieu. C'est ce qui arriva aux apôtres, comme il est rapporté dans l'Écriture. (Act., II, 3.) Car lorsque ce feu descendit impétueusement du ciel, ils en furent intérieurement enflammés, selon la remarque de saint Grégoire. Ces communications n'ayant point d'autre fin que d'élever l'âme, cette ardeur ne l'incommode et ne la resserre pas, mais elle la dilate; elle ne l'afflige pas, mais elle l'éclairé, elle la réjouit, elle l'enrichit : c'est pourquoi l'âme dit qu'elle lui est fort douce et fort agréable.

Ainsi, lorsqu'une âme est assez heureuse pour recevoir les impressions de ce sacré cautère, elle connaît tout, elle goûte tout avec plaisir, elle fait avec succès tout ce qu'elle veut; rien n'a l'avantage sur elle; rien ne peut lui donner aucune atteinte. C'est elle dont l'apôtre dit que l’homme spirituel juge de toutes choses, et qu'il ne peut être jugé de personne ; et qu'il n'y a rien de si caché qu'il ne sonde, jusqu'aux plus profonds secrets de Dieu ( Ibid., 10).

O âmes, qui avez mérité de ressentir les flammes de ce feu divin.

 

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que votre gloire est grande ! Il pouvait vous consumer et vous anéantir ; mais il se contente de vous élever au comble du plus grand honneur qu'une créature puisse recevoir. Il ne faut pas cependant être surpris de ce que Dieu conduit des âmes à cet éminent degré de gloire: il est le seul qui peut faire des choses si étonnantes. Mais comment comprendra-t-on les joies infinies de l'âme que ce feu sacré dévore si agréablement sans la détruire? Elle voudrait bien les exprimer, mais ne le pouvant faire, elle en marque seulement la grandeur par cette exclamation :

 

O délicieuse  plaie!

 

DEUXIÈME VERS. O délicieuse plaie !

 

Celui qui fait la plaie, la guérit lui-même, et il la guérit lorsqu'il la fait. Il est en quelque façon semblable à un fer tout rouge de feu; quand on l'applique sur une plaie, il l'augmente, et il en fait une plaie de feu ; et si on continue de l'appliquer, la plaie s'élargit et s'approfondit de telle sorte, qu'elle détruit enfin le corps qui l'a reçue. De même le cautère de l'amour divin guérit la plaie d'amour qu'il a faite à l'âme, et il l'augmente toutes les fois qu'on l'applique. Car le remède que l'amour emploie pour guérir l'âme qu'il a blessée, est de la blesser davantage, et de multiplier ses blessures, jusques à ce que l'âme ne soit plus qu'une plaie universelle. De cette manière l'âme n'étant plus qu'une plaie d'amour, et par ce moyen étant toute changée en plaie et en amour, elle est guérie. Car c'est la nature de  cette divine maladie, que celui qui est le plus blessé est le plus sain, et celui qui est tout couvert et tout pénétré de plaies, est sain en toutes ses parties. Cela n'empêche pas que ce divin cautère n'exerce sa vertu sur l'âme toute blessée et toute guérie ; car il adoucit ses plaies, il la réjouit en sa guérison, de la manière que nous l'avons expliqué. C'est pourquoi elle s'écrie : O plaie délicieuse! Aussi est-elle d'autant plus douce et plus délicieuse, qu'elle vient d'un feu d'amour plus sublime et plus émirent. C'est le Saint-Esprit qui en est l'auteur, qui la fait, afin que l'âme soit abîmée dans une mer de délices. O heureuse plaie, puisque la même main qui te fait te guérit ! O plaie agréable, puisque tu ne causes à l'âme que des plaisirs inconcevables! Tu es extrêmement grande, parce que celui qui te fait est infini; les joies que tu répands dans l'âme sont sans bornes, parce que le feu de l'amour divin est sans limites. Donc, ô plaie délicate, et d'autant plus excellemment délicate, que tu descends plus profondément dans le centre

 

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de l'âme, afin que ce feu sacré remplisse d'ardeur et de plaisir toute sa substance et toutes ses puissances ! On peut dire après cela que ce cautère et cette plaie sont le plus haut degré d'amour où l'on puisse monter en cet état. Il y en a néanmoins plusieurs autres, qui n'ont rien de si relevé ni de semblable à celui-ci. Car c'est Dieu même qui s'écoule dans l'âme et qui la touche, sans user des fantômes que l'imagination peut former.

Il y a encore une autre manière très-sublime d'enflammer l’âme : c'est lorsqu'un amour très-ardent et tout séraphique la transperce d'une flèche de fou, ou la brûle d'un charbon allumé, ou, pour mieux dire, lui applique ce cautère et  cette flamme si noble et si excellente.  Alors, comme la flamme  d'une fournaise s'élève en haut et le feu devient plus ardent, lorsqu'on remue le bois qui l'entretient ; de même quand l'âme est ainsi pénétrée, la flamme de cet amour sort et monte en haut avec impétuosité, et l'âme sent sa plaie avec un plaisir qui surpasse nos pensées et nos expressions. Car elle est tout émue avec un agrément admirable. Ces mouvements vifs et délicieux passent jusqu'au centre le plus profond de l'âme, et lui causent une joie inexplicable, qui va toujours se répandant avec de nouveaux accroissements, comme un feu qui s'est pris à une forêt va toujours s'étendant jusqu'à ce qu'il ait brûlé tout le bois qu'il rencontre. Je puis ajouter que ce que l'âme expérimente alors se peut comparer, comme le royaume du ciel, au sénevé dont le Fils de Dieu parle dans l'Évangile : Le royaume du ciel, dit-il, est semblable au grain de sénevé qu'un homme a semé dans son champ. Il n'y a point de grain si petit que celui-là ; néanmoins quand il est crû, il est plus grand que tous les légumes, et il devient un arbre, de sorte que les oiseaux se viennent loger sur ses branches ( Matth., XIII, 31, 32). En effet, l'âme s'aperçoit que ce feu croit sans cesse, et devient enfin si grand, qu'elle n'est plus elle-même qu'un vaste feu d'amour et qu'un embrasement universel. Quoique peu de personnes en viennent là,  toutefois quelques-uns y sont arrivés, surtout ceux que Dieu a choisis pour être des pères  spirituels de plusieurs enfants, auxquels ils doivent laisser en partage leurs vertus et leur esprit. Il leur donne, comme chefs, toutes les richesses divines qui doivent passer comme leur succession dans leur famille et dans leur postérité.

Mais pour revenir à l'opération de ce Séraphin, je dis qu'elle consiste à percer l'âme et à lui faire des plaies. De sorte que si Dieu permet quelquefois que quelques-uns de ses effets paraissent dans

 

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les sens corporels, la plaie s'ouvre extérieurement à proportion de la blessure que ce Séraphin a faite intérieurement.  Ainsi le Séraphin qui avait  blessé  des flèches de  l'amour divin saint François d’Assise, lui marqua de plaies extérieures les pieds, les mains et le Car jamais Dieu n'accorde ces dons au corps, qu'il ne les ait faits auparavant à l'âme. Alors plus la délectation et la violence de l'amour qui blesse l'âme sont grandes, plus la douleur qui naît des plaies extérieures est aiguë et véhémente, celle-ci croissant à mesure que les autres s'augmentent.  La  raison en est que, quand l'âme est purifiée et devenue plus forte pour soutenir l'impression de Dieu, son esprit, qui est aussi et plus fort et plus sain, met toute sa consolation dans la force et dans la douceur de l'esprit de Dieu ; mais en même temps ces deux esprits, le divin et l'humain, causent une excessive douleur à la chair, parce qu'elle est faible et sujette à la corruption. Si bien que c'est une chose merveilleuse de voit naître la douleur du plaisir, et de trouver l'amertume de l'une dans la douceur de l'autre. Job a connu ce miracle par sa propre expérience, lorsque, lout couvert d'ulcères, il disait à Dieu : Vous me tourmentez d'une manière admirable ( Job., X, 16). C'est en effet un grand prodige, et une chose digne de la libéralité de Dieu, et de la douceur qu'il réserve à ceux qui le craignent ( Psal., XXX, 20.). Car plus les douleurs sont vives, plus les délices intérieures sont tendres. O grandeur immense de mon Dieu,  qui fait paraître sa puissance incompréhensible ! Car enfin, Seigneur,  qui peut, sinon vous, tirer la douceur de l'amertume, et le plaisir des souffrances? Donc, ô plaie délicieuse! puisque tu donnes d'autant plus de plaisir que tu croîs davantage.

Mais lorsque la plaie est dans l'âme seule et ne paraît point au dehors, elle est plus violente et plus profonde. Car la chair empêche l'esprit d'agir et éteint la vivacité de ses opérations,  suivant le sentiment du Sage : Le corps qui se corrompt, dit-il, appesantit l'âme, et l'usage de la vie corporelle étouffe l'esprit, quand il s'efforce de comprendre plusieurs choses ( Sap., IX, 15). Si bien que celui qui s'attache trop à ses sens extérieurs et intérieurs, ne deviendra jamais fort spirituel. Je dis ceci pour les personnes qui s'imaginent qu'elles acquerront les forces et la sublimité de l'esprit par les opérations et les efforts d'un sens si vil, si bas et si faible. On ne va pas à ce terme, et on n'entre pas dans l'intérieur, lorsque les sens se mêlent dans cet ouvrage. Il faut les exclure  et les tenir à  la porte,  sans  leur donner entrée.

 

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Ce n'est pas en effet la même chose que si l'esprit faisait rejaillir ses affections et ses opérations sur les sens. Car alors l'esprit exerce sa force sur le corps, comme on le voit en saint Paul, qui sentit dans la chair même les douleurs de Jésus souffrant : Je porte sur mon corps, dit-il, les blessures du Seigneur Jésus ( Galat., VI, 17). C'est pourquoi la main est douce comme la plaie qu'elle fait; et celui qui fait un attouchement si délicieux est très-agréable. C'est ce que l'âme montre dans le vers qui suit.

TROISIÈME  VERS. O main douce ! ô délicat attouchement !

 

O main, qui n'étant pas moins généreuse que puissante et riche répandez abondamment vos dons sur moi ! O main douce, d'autant plus agréable à mon âme quand vous la touchez, que vous lui seriez formidable, si vous la frappiez rudement ! car vous précipiteriez dans le néant tout l'univers, puisque la terre tremble à votre seul regard; toutes les nations sont effrayées, et les montagnes s'abaissent et s'anéantissent en votre présence ( Psal., CIII, 32). Donc, encore une fois, d main agréable, qui avez frappé si durement le saint homme Job, et qui touchez mon âme si doucement, vous ôtez la vie et vous la rendez, et personne ne peut éviter vos coups. Mais vous, ô vie divine, vous ne faites jamais mourir que pour faire vivre, comme vous ne blessez jamais que pour guérir. Vous m'avez fait des blessures, afin de faire ma guérison. Vous avez détruit en moi ce qui me privait de la vie de Dieu, afin que je ne fusse plus animé que de la vie divine.

Tous ces dons, ô mon Dieu, sont les effets de votre miséricorde et de votre libéralité, et vous m'avez accordé ces grâces par le divin attouchement de votre Fils, qui est la splendeur de votre gloire et l'impression de votre substance ( Hebr., I, 3). C'est par lui que vous m'avez touché; et comme il est votre sagesse, c'est par lui que vous conduisez toutes choses depuis leur commencement jusqu'à leur fin, avec une force et une douceur égales. O Verbe éternel, que vous touchez purement ! que vous pénétrez subtilement la substance de mon âme, à cause de la pureté et de la sublimité de votre substance ! Oh ! quelles divines douceurs lui faites-vous goûter alors ! On n'en trouve point de

 

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semblables dans Théman ni dans la terre de Chanaan ( Baruch., III, 22). Autrefois, après que la seule ombre de votre puissance et de votre force eut renversé les montagnes et brisé les pierres, vous vous fîtes sentir au prophète Élie par le souffle d'un petit vent très-agréable. Vous faites encore la même chose présentement. Étant aussi puissant et aussi redoutable que vous l'êtes, vous vous communiquez à l'âme avec une douceur admirable ( III Reg., XIX, 11, 12). O âme heureuse, qui recevez des traitements si doux, publiez-les par toute la terre ; donnez-en connaissance au monde. Mais non, ne lui en parlez point ; il ne sait ce que c'est que ces plaisirs tout divins ; il ne peut ni les comprendre ni en jouir ; et quoi que vous puissiez lui dire, il ne vous écoutera pas. O mon Dieu et ma vie, ceux-là vous verront et vous sentiront dans la délicatesse de vos touches intérieures, qui, se dégageant des choses matérielles, se seront rendus assez spirituels et assez subtils pour recevoir vos impressions ; car les choses subtiles s'accordent facilement avec celles qui sont de même nature. Mais afin que vous les rendiez capables de cette faveur, vous vous cachez dans la substance de leur âme; vous les relirez de la connaissance et des atteintes des créatures: Vous les mettez à couvert sous votre face contre les troubles et les inquiétudes que les hommes pourraient leur causer ( Psal., XXX, 21). O mille fois délicieux attouchement, qui consumez l'âme par la force de votre subtilité, qui lui ôtez le goût de toutes les créatures, qui l'attachez à vous seul, qui vous imprimez en son cœur d'une manière si charmante, que les touches des choses inférieures ou supérieures, terrestres ou célestes, lui paraissent rudes et l'offensent, qu'elle ne saurait qu'avec peine en parler, ou les goûter même très-légèrement!

Comme une chose est d'autant plus étendue et se communique d'autant plus, qu'elle est plus fine et plus subtile, cet attouchement sacré est d'autant plus vaste et plus profond, qu'il a plus de subtilité et de délicatesse; et il inspire à mon âme d'autant plus de simplicité et de pureté, qu'il est plus pur lui-même et plus simple. O délicieux attouchement ! comme vous n'avez rien de corporel, vous pénétrez davantage mon âme; vous la délivrez des  images matérielles, et par l'impression de votre être tout divin, vous la rendez d'humaine toute divine. C'est pourquoi elle dit encore :

 

QUATRIÈME VERS. Qui a le goût de la vie éternelle.

 

On sent dans cet attouchement un avant-goût du paradis, quoiqu'on ne le sente pas dans un degré parfait et consomme. Cela n'est pas incroyable, puisque Dieu se peut donner en substance à l’âme comme il s'est donné à plusieurs saints en cette vie. De là vient qu'on ne peut expliquer la délectation inconcevable qui naît de cette  divine communication.  Aussi je  voudrais bien  n'en point parler, de peur qu'on ne croie que ce n'est pas quelque chose de plus grand que tout ce qu'on en dit : les paroles mêmes nous manquent pour  éclaircir des choses  si sublimes,  et  telles que les saintes âmes les expérimentent. Ces délices ont cela de propre, que celui qui les goûte en a quelque intelligence pour lui-même; il les sent, il en jouit; mais il est obligé de les cacher dans le silence, ne pouvant les expliquer. Il voit bien que ces faveurs sont semblables à  cette pierre dont saint Jean parle dans l'Apocalypse : Je donnerai au victorieux une pierre blanche, où sera écrit un nom nouveau que personne ne sait  que celui qui le reçoit ( Apoc., II, 17). C'est pourquoi tout  ce qu'on en peut dire est qu'il goûte par avance la vie éternelle. Car quoique en cette vie ce divin attouchement ne nous élève pas à la même perfection que nous aurons dans la gloire des bienheureux, néanmoins il nous imprime le goût de la vie future et immortelle. Ainsi l'âme est d'une manière admirable participante îles choses divines; elle en sent les douceurs; elle possède par une infusion surnaturelle la force, la sagesse, l'amour, la beauté, la grâce, la bonté, plusieurs autres biens célestes. Car puisque Dieu est lui seul toutes ces choses, dès lors qu'il se communique à l'âme par ces sacrés écoulements de lui-même, il l'enrichit de tous ces dons, et elle les goûte dans un souverain degré d'excellence. L'abondance de ces grâces et de ces tendresses d'esprit se répand même sur le corps, et se glisse jusque dans la moelle des os, qui semblent lui dire, selon le langage de David : Seigneur, qui peut être semblable à vous ( Psal., XXXIV, 10) ?

 

CINQUIÈME VERS. Qui me paie toutes mes dettes.

 

Il est nécessaire de développer ici la nature des dettes qu'on paie à l'âme en cet état. Pour cet effet, on remarquera que les personnes

 

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que Dieu conduit à cette union où elles règnent avec lui, ont essuyé de grands travaux et de grandes afflictions, car on n'entre dans le royaume du ciel que par les souffrances.

Or, ceux qui doivent s'unir à Dieu souffrent plusieurs peines, soit des sens, soit de l'esprit, afin que ces deux parties soient parfaitement purifiées, comme nous avons dit dans la Montée du Mont-Carmel et dans la Nuit obscure de l’âme. La cause de ces croix, c'est que la connaissance de Dieu,  et les délices spirituelles qui coulent de cette source divine,  ne peuvent ni entrer ni demeurer dans l'âme, avant  que les sens et l'esprit soient dégagés de leur grossièreté et de leurs imperfections. Et parce que les afflictions et la vie dure déchargent les sens de ce qu'ils ont de plus matériel, et les rendent plus délicats et plus fins, parce que les tentations, les obscurités, les abattements de cœur disposent l'esprit à sa transformation en Dieu, il est nécessaire de passer par ces rudes épreuves, comme les âmes passent par le purgatoire, pour arriver à l'union divine. Toutefois il y a de la différence en ces peines : elles sont plus grandes et plus longues en quelques-uns, plus courtes et plus petites en quelques autres, selon les degrés d'union que Dieu leur destine, et selon la force ou la faiblesse des vices dont ils doivent être affranchis.

Cependant l'âme acquiert par ces amertumes les vertus, la fermeté et la perfection : car la force se perfectionne dans la faiblesse, dit saint Paul (  II Cor., XII,  9), et on cultive mieux les vertus quand les croix exercent notre patience. En effet, comme un forgeron ne peut donner au fer la figure qu'il veut qu'en le mettant dans le feu, en le frappant du marteau et en le diminuant par ce travail ; ainsi Dieu ne peut transformer l'âme en lui-même qu'en la jetant dans le feu des souffrances, en la frappant de plusieurs tentations et en lui ôtant une partie de ce qu'elle a dans l'esprit et dans les sens. Le prophète Jérémie avoue que c'est par cette voie que Dieu l'a instruit. Il a envoyé d'en haut, dit-il, du feu dans mes os, et il m'a enseigné (  Thren., I, 13). Vous m'avez châtié, Seigneur, et j'ai été instruit ( Jerem., XXXI, 18). Que sait celui, dit encore l'Ecclésiastique, qui n'a point été tenté (Eccl., XXXIV, 9) ?

On doit remarquer ici que peu de gens montent à cet état si relevé, parce que plusieurs se comportent lâchement lorsque Dieu commence à faire ce grand ouvrage en leur âme. Ils ne veulent ni endurer la moindre mortification, ni travailler avec une solide patience a leur avancement spirituel.  C'est pourquoi Dieu, ne les

 

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trouvant pas assez forts et assez constants, ne continue pas à les purifier et à les relever de la poussière de la terre et de la bassesse de leurs sens et de leurs passions. On pourrait leur dire justement ces paroles de Jérémie : Si vous avez tant de peine à marcher avec ceux qui vont à pied, comment pourrez-vous courir avec ceux qui vont à cheval ? Et parce que vous avez été en sûreté et en repos dans un pays de paix,  comment ferez-vous lorsque le superbe Jourdain vous fera  la guerre ( Jerem., XII, 5) ? Comme s'il disait : Si vous marchez si lentement dans les traverses qui sont communes aux hommes en cette vie, c'est-à-dire si vous les supportez avec si peu de courage, que feriez-vous s'il vous fallait courir aussi vite que des cavaliers ; c'est-à-dire, si vous étiez contraint d'endurer des afflictions plus grandes que celles qu'on voit ordinairement dans le monde ? Si vous n'avez pas voulu troubler votre repos, c'est-à-dire si vous n'avez pas osé déclarer la guerre à votre sensualité qui fait tout votre plaisir, comment résisterez-vous aux attaques du superbe Jourdain; c'est-à-dire comment soutiendrez-vous les eaux enflées des souffrances qui vont inonder votre intérieur et votre cœur ?

O âmes, qui voulez vivre dans les consolations, si vous connaissiez combien il vous est nécessaire d'être affligées pour parvenir à cet état, combien il vous est utile d'être mortifiées pour obtenir de si grands biens, vous ne chercheriez aucune satisfaction; au contraire, vous aimeriez à porter les croix les plus pesantes et ; les plus amères. Vous compteriez ces peines entre les grâces singulières que vous recevez du Ciel, parce qu'elles vous feraient mourir au monde et à vous-mêmes, et vivre à Dieu dans les torrents de ses délices spirituelles. Vous mériteriez aussi que sa divine bonté jetât les yeux sur vous, pour vous délivrer de vos troubles intérieurs et pour vous purifier de vos taches et de vos défauts. Car il est juste que les personnes à qui Dieu veut faire ces faveurs, l'aient servi longtemps avec patience, avec constance, avec soin de lui plaire, avec zèle pour lui procurer de l'honneur. N'est-ce pas ce que l'ange Raphaël dit au saint homme Tobie? Parce que, dit-il, vous étiez agréable à Dieu, il était nécessaire que vous fussiez tenté ( Tob., XII ; 13); c'est-à-dire que vous souffrissiez beaucoup, avant que vous fussiez favorisé de ses grâces et comblé de ses bienfaits. Ainsi,  dit l'Écriture, il passa le reste de ses jours dans la douceur et dans la joie. Dieu a tenu la même conduite envers Job. Après l'avoir reconnu devant

 

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les bons et les mauvais anges pour son fidèle serviteur ( Job., II, 3), il l'abîma dans une mer de souffrances de corps et d'esprit, et il l'éleva ensuite au comble de toutes sortes de biens spirituels et temporels.

Voilà comment Dieu se gouverne avec ceux qu'il veut mener à la plus haute perfection : il les plonge dans un torrent de peines insupportables; il les y lave de tous leurs vices; il les en retire purs et nets; il les unit à lui, et il les transforme en lui, ce qui est le plus sublime degré de grandeur qu'il puisse leur communiquer en cette vie. C'est pourquoi il est de la dernière conséquence pour l'âme de porter avec persévérance toutes ces peines, soit intérieures ou extérieures, soit spirituelles ou corporelles, soit plus grandes ou plus petites. Elle doit les recevoir toutes de la main de Dieu, qui les lui envoie pour l'avancer en la vertu, et pour la guérir de ses maladies spirituelles, comme nous l'apprenons du Sage : Si l'esprit, dit-il, ou la colère de celui qui a la puissance en main se décharge sur vous, ne quittez pas votre poste, ce sera un remède pour vous qui vous guérira de vos péchés les plus énormes ( Eccl., X, 4). C'est-à-dire, si quelque grande affliction vous assaille, ne perdez pas la situation ou la fermeté de votre cœur, parce qu'elle arrêtera le cours de vos péchés, elle vous délivrera des méchantes habitudes qui vous entraînaient dans les crimes. En effet, les peines détruisent pour l'ordinaire les mauvaises coutumes des pécheurs. Voilà pourquoi l'âme doit tournera bonheur d'être éprouvée de la sorte, puisque c'est par ce chemin qu'elle va à la perfection et à l'union de l'amour divin.

Lors donc qu'elle fait réflexion sur la récompense de ses travaux passés, lorsqu'elle voit que ses ténèbres sont changées en lumière, selon l'expression de David ( Psal., CXXXVIII, 12), lorsqu'elle considère tous les biens surnaturels que ses désolations lui ont procurés, elle dit avec joie :

 

Qui me paie toutes mes dettes.

 

C'est aussi ce que le roi prophète exprime admirablement : Il est vrai, Seigneur, dit-il, que vous m'avez accablé de plusieurs afflictions très-grandes ; mais vous vous êtes enfin tourné vers moi; vous m'avez rendu la vie et la force ; vous m'avez retiré des abîmes de la terre; vous avez fait éclater sur moi votre magnificence, et vous m'avez rempli de très-douces consolations ( Psal., LXX, 20, 21). On peut comparer l'âme à Mardochée et à

 

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Esther. Comme l'un se tenait à la porte du palais d'Assuérus sans oser entrer, et fut enfin récompensé de ce prince; comme l'autre déplorait sa perte et celle des Juifs qu'on devait faire mourir, et fut après toutes ces traverses reçue favorablement de ce monarque, qui lui accorda tout ce qu'elle lui demanda; de même cette âme qui n'osait s'approcher de Dieu pendant le cours de ses misères, en est maintenant traitée avec tous les agréments possibles ; elle impètre de sa bonté tout ce qu'elle désire ; elle est payée libéralement de ses travaux; elle voit ses ennemis abattus à ses pieds; elle ne vit plus qu'en Dieu et qu'en son amour. Si bien qu'elle a raison de dire :

 

SIXIÈME  VERS. En faisant mourir vous avez changé la mort en la vie.

 

Comme la mort n'est que la privation de la vie, il est certain que le retour de la vie efface tous les vestiges de la mort. Mais il y a deux sortes de vie : l'une est la vie bienheureuse, qui consiste en la vue de Dieu, et que la mort du corps doit précéder. Car nous savons, dit l'Apôtre, que si cette maison terrestre où nous demeurons se ruine, Dieu nous en édifiera une autre, qui ne sera pas faite de la main des hommes, et qui durera éternellement dans le ciel ( II Cor., V, 1). L'autre est la vie spirituelle dans sa dernière perfection, et c'est la possession de Dieu par l'union de l'amour. On l'acquiert par la mort des vices et des passions, sans laquelle on ne peut pas y arriver. Parce que si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, vous mourrez, mais si vous mortifiez les œuvres de la chair par l'esprit, vous vivrez ( Rom., VIII, 13).

Il faut observer que l’âme appelle mort, en cet endroit, l'usage des passions qui s'attachent aux plaisirs des créatures; l'usage aussi de la mémoire, de l'entendement, de la volonté, qui s'occupent des choses de ce monde. Ce sont là les opérations ordinaires de la vie du vieil homme, laquelle est la mort de la vie nouvelle ou spirituelle, dont l'âme ne saurait jouir qu'en mourant elle-même au vieil homme, comme l'Apôtre l'ordonne aux Colossiens et aux Éphésiens : Dépouillez-vous, dit-il, du vieil homme avec ses actions, et

 

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revêtez-vous du nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et dans la sainteté (  Ephes., IV, 23, 24. - Coloss., 3, 9-10).

Or, quand cette nouvelle vie a reçu de l'union de Dieu les derniers traits de sa perfection, les puissances, les affections, toutes les opérations de l'âme, quoique imparfaites et basses d'elles-mêmes, deviennent presque divines. Et parce que les philosophes enseignent que ce qui est vivant vit par ses propres opérations, l'âme vit parla vie de Dieu; d'autant qu'elle fait ses opérations en Dieu, à cause de son union avec lui ; et de  cette sorte sa mort, qui la sépare des choses créées et de la vie animale, est changée en une vie purement spirituelle et presque divine. Ce qui le montre est que son entendement, qui n'avait auparavant que de légères connaissances, est maintenant éclairé des lumières de Dieu même ; sa volonté, qui aimait Dieu froidement, échauffée maintenant du feu du Saint-Esprit, aime avec toutes les ardeurs de l'amour divin; sa mémoire, qui ne conservait que les images des créatures, n'est plus remplie que de la représentation et du souvenir de l'éternité ; ses passions, qui ne se repaissaient que de plaisirs naturels et sensuels, ne se nourrissent que d'aliments divins et ne goûtent que des délices célestes: tous ses mouvements et toutes ses opérations, qui naissaient d'un principe naturel et défectueux, viennent d'une cause surnaturelle, éminente et divine, parce que cette âme, étant comme elle l'est véritablement fille de Dieu, est mue par l'Esprit-Saint, puisque, selon la doctrine de saint Paul, tous ceux qui sont poussés par l'esprit de Dieu sont enfants de Dieu ( Rom., VIII, 14). Elle peut donc dire avec le même apôtre : Je vis, non plus moi-même, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi ( Galat, II, 20). Ainsi tout ce qui était mort dans l'âme est changé en vie divine, et l'âme même est tout absorbée par la vie, pour accomplir en elle cette parole du même saint Paul : La mort a été détruite en sa victoire ( I  Cor., XV, 54) ; et celle d'Osée : O mort, je serai ta mort, dit le Seigneur ( Osée, XIII, 14). En cet état l'âme entre dans les celliers du Roi de tout l'univers; elle s'abandonne a toutes les joies que la présence de son époux divin excite en son cœur, et alors elle dit dans ses transports : Il est vrai, filles de Jérusalem, que je suis noire, mais en même temps je suis belle ( Cant., I, 4) ;

 

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parce que le Roi du ciel et de la terre a changé ma noirceur naturelle en sa beauté divine.

Donc, ô feu qui brûlez infiniment plus que tous les feux de la terre, et qui m'êtes d'autant plus agréable que vous me brûlez davantage ! ô plaie délicieuse, qui me donnez plus de plaisir que toute la santé du monde ! ô main délicate, qui touchez avec d'autant plus d'agrément, que vous me pressez avec plus de force ! ô divin attouchement, qui versez en mon cœur mille fois plus de douceurs que le miel, puisque vous m'imprimez le goût de la vie éternelle ! oh ! que vous m'êtes précieux, puisque vous me payez des dettes que toutes les créatures ensemble ne peuvent payer ! car vous changez d'une manière admirable la mort en la vie.

L'âme qui possède  cette vie parfaite, vit dans de continuels transports d'amour, de joie, d'étonnement, et quelquefois elle s'écrie comme Job : Ma gloire sera toujours éclatante et nouvelle, et elle multipliera ses jours comme le palmier ( Job., XXIX, 18, 20) ; c'est-à-dire, Dieu ne permettra pas que ma gloire se ternisse d'ici en avant; il multipliera mes jours, ou bien, il multipliera mes mérites, comme le palmier multiplie ses rejetons et ses branches. Enfin, l'âme chante en elle-même à Dieu tout ce que le prophète-royal a écrit dans le psaume XXIX, mais particulièrement ces deux derniers versets : Vous avez changé mes gémissements en chants de réjouissance ; vous avez rompu mes vêtements de deuil, et vous m'avez revêtue d'un habit de fête et de joie, afin qu'environnée d'une gloire si éclatante je ne cesse point de chanter vos louanges pendant toute l'éternité ( Psal., XXIX, 12, 13).

C'est dans cet état que l'âme connaît, par son expérience, que Dieu s'applique à la contenter, à l'élever de degré en degré à une plus haute gloire ; à lui accorder tantôt une grâce, tantôt une autre : il lui semble qu'elle est la seule dans le monde à qui il fait ces caresses spirituelles; qu'il ne s'occupe que d'elle seule, et qu'il est tout à elle seule, comme elle est toute à lui seul, selon ce mot des Cantiques : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui (  Cant., II, 16).

 

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TROISIÈME CANTIQUE

 

O flambeau de feu!

Dont les splendeurs

Éclairant les profondes cavernes

Du sens obscurci et aveuglé,

Dans ses excellences extraordinaires,

Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

 

L'assistance particulière de Dieu nous est nécessaire pour éclaircir l'obscurité et la profondeur de ce cantique, que le lecteur doit lire avec beaucoup d'attention. Car s'il n'a pas l'expérience, les choses qui y sont contenues lui paraîtront fort obscures : au contraire, s'il a la pratique, elles lui seront évidentes et agréables.

L'âme rend ses actions de grâces à son époux, pour les bienfaits signalés dont il l'a comblée dans son union avec lui, et surtout pour les sublimes connaissances qu'il lui a données de lui-même. Ses puissances ont été éclairées, et ensuite enflammées d'amour ; son sens, qui était auparavant obscurci et aveuglé, en a reçu des lumières. L'âme illuminée de la sorte, et embrasée d'amour, use d'une libéralité mutuelle envers son époux, et lui offre les mêmes connaissances, les mêmes lumières, et le même amour qu'elle a obtenus de lui. Car le véritable amant est content, lorsqu'il donne à son bien-aimé tout ce qu'il est et peut être ; tout ce qu'il a et peut avoir ; tout ce qu'il vaut et peut valoir : et plus ce qu'il donne est grand et excellent, plus il le donne volontiers.

 

PREMIER VERS. O flambeau de  feu !

 

Il faut supposer que les flambeaux ont deux propriétés, qui sont la lumière et l'ardeur ; et, pour entendre ce vers, il faut encore savoir que Dieu renferme dans sa seule et simple essence, toutes les vertus et toutes les grandeurs de ses attributs. Car il est infiniment Sage, et puissant, et bon, et miséricordieux, et juste, et fort, et doux, et aimable ; il a enfin toutes les autres perfections que nous ne pouvons comprendre en cette vie. Néanmoins, lorsqu'il s'est uni à quelque âme, et qu'il a la bonté de lui donner quelque connaissance extraordinaire de lui-même, cette âme connaît aussi parfaitement que la foi le peut permettre, dans la seule et simple essence de Dieu, toutes ses perfections. Et parce que chacune d'elles est l’être de Dieu, et que Dieu est le Père, le Fils  et le Saint-Esprit,

 

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l'âme en a la connaissance : de plus, comme Dieu est une lumière infinie et un feu infini, il est, selon chacun de ses attributs, infiniment ardent. Ainsi Dieu tient lui-même lieu à l'âme de plusieurs flambeaux, qui sont les connaissances de chacune des grandeurs divines, et chacune de ces connaissances communique à l'âme toute l'ardeur de l'amour divin ; et toutes ensemble ne sont qu'un flambeau dans la seule et simple essence de Dieu; et ce flambeau seul, égala tous les flambeaux, répand de toutes les manières possibles la lumière et la chaleur qu'il contient. Car Dieu, qui est ce flambeau jette ses lumières et ses ardeurs comme tout-puissant ; il les jette comme bon; il les jette suivant toutes ses autres perfections; de sorte qu'il verse dans l'âme la connaissance et l'amour de lui-même, en se découvrant à elle autant qu'elle en est capable. Car la splendeur que ce flambeau, en tant que tout-puissant, lui présente, produit en elle la lumière et l'amour divin en tant qu'il est tout-puissant : de  cette façon Dieu lui est un flambeau de puissance infinie, luisante et ardente. La splendeur que ce flambeau lui donne encore, en tant que sage, excite en elle la chaleur de l'amour divin en tant que sage. Il faut dire la même chose des autres attributs.

Moïse vit autrefois ces flambeaux sur la montagne de Sinaï, lorsque Dieu se montra en passant. Ce prophète se prosterna promptement le visage contre terre; il eut la vue de quelques-unes de ses grandeurs ; il nous en a donné quelque idée; et s'abandonnant à L'ardeur de son amour pour Dieu : Ah ! souverain Seigneur, s'écria-t-il, Dieu de miséricorde, de douceur, de patience, de vérité, qui faites miséricorde à tous les hommes, qui détruisez l'iniquité et les péchés, devant qui personne n'est innocent par son mérite ( Exod., XXXIV, 6,7). Il est constant par ce discours que les plus excellents attributs de Dieu que Moïse connut alors et aima si tendrement, sont sa puissance, son domaine, sa miséricorde, sa justice, sa vérité : cette connaissance fut sans doute très-relevée, et cet amour fut aussi très-délicieux et très-éminent.

Mais il est nécessaire de remarquer : premièrement, que le transport d'amour où l'âme éclairée et échauffée du feu de ce flambeau tombe, est excessif et admirable, et aussi grand qu'il le doit être pour la capacité de l'âme, et qu'il est causé par la vertu de plusieurs flambeaux, dont chacun allume l'amour dans l'âme : la flamme, l'ardeur, la lumière de l'un, contribuent à la flamme, à l'ardeur, à la lumière de l'autre; de sorte que tous ces flambeaux ne sont qu'une

 

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lumière et qu'un feu, et que cette lumière et ce feu sont tous ces flambeaux ensemble.

Il faut remarquer, en second lieu, que l'âme est infiniment absorbée en toutes ces flammes si sublimes et si délicieuses : elle est blessée par chacune d'elles d'une manière très-délicate ; elle l'est encore davantage par l'amour de la vie, mais vie qui lui paraît alors la vie éternelle, et le trésor infini de toutes sortes de biens. Elle découvre alors la vérité de ces paroles de l'époux : Ses flambeaux sont des flambeaux de feu et de flammes ( Cant., VIII, 6). Certainement, si un seul de ces flambeaux donna une extrême crainte à Abraham, lorsque Dieu lui fit connaître en passant la rigoureuse justice dont il devait user contre les Chananéens, combien plus de lumière, de délectation et d'amour tous ces flambeaux, ou toutes ces connaissances de Dieu produiront-elles en l'âme, lorsqu'elles fondront toutes ensemble dans son esprit et dans son cœur ( Genes., XV, 17) !

O  âme, que ces lumières, que ces délices que vous recevez eu ces heureux moments sont excellentes ! qu'elles ont de variété, puisque Dieu se sert de toutes ensemble pour vous communiquer sa joie et son amour, selon ses grandeurs et selon la mesure de sou amour pour vous ! Car celui qui aime quelqu'un et qui veut l'honorer de ses bienfaits, l'aime et l'honore suivant sa condition et son pouvoir. C'est de  cette manière que votre époux tout-puissant vous fait ses dons. Comme il est sage, et bon, et saint, vous voyez bien qu'il vous aime avec sagesse, avec bonté, avec sainteté, et ainsi de ses autres attributs. Et comme il est infiniment libéral, vous êtes convaincue qu'il vous donne ses biens libéralement, sans intérêt ; il vous montre avec plaisir sa face pleine de grâces ; et dans les mouvements de son saint amour, il vous dit : Je suis à vous, je suis pour vous ; mon plaisir est d'être tel que je suis, afin que je me donne à vous et que je sois à vous.

Qui peut donc trouver des termes, ô âme fortunée, pour exprimer ce que vous sentez, lorsque vous vous voyez ainsi aimée, estimée, élevée si haut? Car quoi qu'on puisse dire, on dira moins qu'il n'y a effectivement dans cet état, où l'âme est toute transformée en Dieu parles lumières et l'ardeur de ces flambeaux, et par le feu de cet amour inconcevable.

 

DEUXIÈME VERS. Dont les splendeurs.

 

J'ai déjà dit que les splendeurs de ces flambeaux sont les divines

 

 

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communications qui se font à l'âme, lorsqu'elle est unie à Dieu selon sa mémoire, son entendement, sa volonté et toutes ses puissances pleines de lumière et d'amour ; en sorte qu'elle est elle-même tout éclatante et tout ardente. Mais l'illumination de ces splendeurs n'est pas semblable à celle que fait la flamme du feu matériel. Car celle-ci n'éclaire et n'échauffe que les objets qui sont hors d'elle : celles-là illuminent et embrasent les objets qui sont dans elles. C'est pourquoi l'âme use de ce terme :

 

Dont les splendeurs.

 

Comme si elle disait : Au dedans de ces splendeurs, et non pas proche de ces splendeurs ; dans le milieu des flammes de ces flambeaux, et non pas à côté d'elles ou devant elles; parce qu'elle est elle-même toute changée en flamme. Elle ressemble à l'air qui est renfermé dans la flamme, qui est allumé par la flamme, ou plutôt, qui n'est plus qu'un air enflammé. Et alors les mouvements de la flamme ne sont pas les mouvements de la flamme seule, mais de la flamme et de l'air tout à la fois, ni de l'air seul, mais de l'air et de la flamme tout ensemble; néanmoins c'est le feu seul qui brûle l'air et qui l'embrase. De même l’âme est avec ses puissances dans le milieu de ces splendeurs qui l'éclairent et qui l'enflamment. Les mouvements de cette divine flamme ne viennent pas de l'âme seule, ni du Saint-Esprit seul qui transforme l'âme en son feu sacré, mais ils naissent de lui et d'elle conjointement. Ainsi ces mouvements communs à Dieu et à l'âme sont les rejaillissements de la gloire dont Dieu couronne l'âme en cet état.

Ces mouvements, au reste, sont des attaques que Dieu fait à l'âme, pour l'engager à se bâter de finir cette vie et d'entrer en jouissance de lui-même. Car il agit comme notre feu matériel, qui s'efforce, par les agitations de sa flamme, d'élever l'air jusqu'à sa sphère. Mais comme l'air, qui est toujours dans sa propre sphère, rend inutiles les efforts du feu, de même les attaques de Dieu n'ont pas l'effet qu'il prétend, parce que l'âme demeure dans le cours de la vie mortelle, jusques à ce que le temps de son entrée dans le sein de la Divinité soit venu.

Les marques que Dieu donne à l'âme de la gloire qu'il lui prépare dans le Ciel, sont alors plus fréquentes et plus parfaites qu'elles n'étaient auparavant. Mais dans la vie future, les effets de  cette gloire seront infiniment plus excellents; ils ne souffriront plus d'altération, ni d'interruption, ni d'agitation, ni de changement. L'âme verra clairement alors que Dieu, qui semblait avoir du mouvement dans elle, n'en a point en lui-même, comme le feu ne s'agite point en sa sphère. Pour ce qui est de ces clartés brillantes, ce sont des

 

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grâces inestimables que Dieu fait à l'âme : on les peut appeler des ombragements, et, selon mon sens, ce sont les faveurs les plus grandes et les plus sublimes qu'on puisse recevoir en cette voie de transformation.

Mais afin de donner du jour à cette pensée, il est nécessaire de faire réflexion que l'ombragement est l'effet de l'ombre, et qu'ombrager signifie protéger et favoriser. C'est pourquoi l'ange dit à la très-sacrée Vierge Marie que la vertu du Très-Haut l'ombragerait, parce que le Saint-Esprit devait survenir en elle ( Luc., I, 35).

Il est à propos aussi de faire attention sur la diversité des ombres; car les corps les font suivant leur figure et leurs propriétés naturelles. S'ils sont longs ou courts, ronds ou carrés, épais ou minces et transparent?, leurs ombres sont longues ou courtes, rondes ou carrées, épaisses ou claires, comme on peut le voir dans les ombres des bois et dans les cristaux de figures différentes. On peut faire la même remarque dans les choses spirituelles. La mort est la privation de toutes les choses créées ; l'ombre de la mort est l'obscurité, qui nous dépouille aussi en quelque façon des mêmes choses, lorsqu'elle nous en dérobe la vue. C'est ainsi que David l'appelle : Ils étaient, dit-il, dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort ( Psal., CVI, 10). Soit dans les ténèbres spirituelles de la mort de l'esprit, soit dans les ténèbres corporelles de la mort du corps.

De cette manière, l'ombre de la vie sera la lumière ; si cette ombre est divine,  cette lumière sera divine ; si cette ombre est humaine, cette lumière sera humaine et naturelle. De même, l'ombre de la beauté sera une autre beauté conforme à la nature de la beauté dont elle est l'ombre. L'ombre de la force sera une seconde force, qui aura de semblables propriétés que la première. L'ombre de la sagesse sera une autre sagesse de même qualité. Mais pour parler plus proprement, il faut dire qu'il n'y a dans cette ombre et qu'on n'y connaît que la même beauté, que la même force, que la même sagesse.

On peut conjecturer de là quelle sera l'ombre dont le Saint-Esprit couvrira l'âme avec ses grandeurs infinies. Il est impossible de la concevoir, puisque cet Esprit divin demeurera proche d'elle, afin qu'à la faveur de cette ombre il soit toujours uni à elle; qu'elle connaisse aussi et qu'elle goûte les perfections de Dieu dans  cette même ombre; c'est-à-dire, afin qu'elle connaisse et qu'elle goûte les propriétés de la puissance, de la sagesse, de la bonté, de la gloire, des autres perfections divines, dans l'ombre de cette puissance, de

 

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cette sagesse, de cette bonté, de  cette gloire, de ces autres divines perfections.

Oh ! que sera-ce, quand l'âme verra ces grandeurs divines, représentées par cet animal qui avait quatre figures, et par cette roue qui comprenait quatre autres roues, comme Ézéchiel les décrit a» commencement de ses prophéties ? N'est-ce pas là que l'âme sera inondée du torrent des grâces du Saint-Esprit ? qu'elle sera pénétrée des flammes de son amour? qu'elle sera couverte de sa protection et de son ombre? qu'elle jouira des beautés de sa gloire, dont elle aura la vue dans cette image, comme parle ce prophète? Car c'est la vue, dit-il, de la ressemblance de la gloire du Seigneur ( Ezech., II, 1). Oh ! que  cette âme heureuse est élevée ! oh ! que sa grandeur est extraordinaire ! oh ! qu'elle est étonnée des choses qu'elle voit sans sortir des bornes de la foi ! Qui pourra jamais les expliquer? qui pourra jamais dire tous ces écoulements de Dieu, lesquels remplissent toute l'âme, et se déchargent sur tout le corps?

O sagesse divine, abîme de délices d'autant plus grandes, qu'elles ont toutes renfermées dans la seule et simple essence de Dieu! C'est en vous qu'on connaît et qu'on goûte une chose, sans perdre la connaissance ni le goût d'une autre; parce que tout est lumière en vous, tout y est pureté ; vous êtes enfin le dépositaire des trésors du Père éternel.

 

TROISIÈME VERS. Éclairant les profondes cavernes.

 

§ Ier.

 

Ces cavernes sont les puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté. Elles sont si profondes et si capables de contenir de grands biens, que rien ne les peut remplir que ce qui est infini. Comme elles sont dans les souffrances lorsqu'elles sont vides de Dieu, nous jugeons qu'elles sont dans la joie lorsqu'elles en sont pleines.

Mais il faut observer que quand ces puissances ne sont pas nettes des taches dont l'amour des créatures les souille, elles ne reconnaissent pas la grandeur ni le vide de leur profondeur et de leur étendue. Caria moindre chose qui s'attache à elles suffit pour les embarrasser, et pour les empocher de s'apercevoir de leur capacité et de la perte de leurs richesses immenses. Mais lorsqu'elles sont épurées de toutes ces souillures, la faim, la soif, et l'ardeur qui les portent à chercher de la nourriture, leur sont insupportables; et

 

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parce que Dieu, qui est leur aliment, est profondément caché, elles souffrent avec peine cette privation. Elles sentent d'ordinaire cette douleur tandis que l'âme est illuminée et purifiée, et avant qu'elles rivent à l'union divine où elles sont pleinement rassasiées. En effet, lorsque l'esprit est délivré de l'amour des créatures, il change ses dispositions naturelles en qualités divines, qui le  laissent  néanmoins dans son vide ; car Dieu ne se communique pas encore à lui. C’est pourquoi il endure des peines plus cruelles que la mort, surtout parce qu'il voit quelque rayon divin, qui le frappe à la vérité, mais qui ne le pénètre pas. Ce sont ces gens-là que l'ardeur et l'empressement de l'amour tourmentent horriblement, et qui ne peuvent subsister sans obtenir ce qu'ils aiment, ou sans perdre la vie.

 

§ II.

 

Quant à la première caverne, c'est-à-dire l'entendement, son vide n'est autre que la soif ou le désir extrême de Dieu. Cette soif est si violente, que David la compare à la soif du cerf échauffé de sa course: Comme le cerf brûlant de soif, dit-il, désire ardemment les fontaines d'eau vive, de même, ô mon Dieu, mon âme vous désire et vous cherche ( Psal., XLI, 1). Le terme où cette soif tend toujours, sont les eaux de la sagesse divine, qui est l'objet de l'entendement.

La seconde caverne est la volonté, dont le vide est une faim de Dieu si excessive, que l'âme en tombe en défaillance, suivant l'expression du roi-prophète : Mon âme, dit-il, désire si ardemment de voir les palais éternels du Seigneur, qu'elle en est toute consumée ( Psal., LXXXIII, 1). Cette faim regarde comme son but l'amour parfait, où se bornent les vœux et les prétentions de l'âme.

La mémoire est la troisième caverne; son vide consiste à consumer l'âme et à la faire fondre dans les douceurs de la possession de Dieu, comme Jérémie le marque par ces termes : Je me souviendrai de vous, à mon Dieu, et mon âme en séchera. En me remettant ces choses dans l'esprit, je relèverai mes espérances ( Jerem. Thren.,  III, 20, 21.)

La capacité de ces cavernes est donc fort profonde, puisque c'est Dieu qu'elle peut recevoir et contenir. Ainsi ce qui fait cette capacité est en quelque façon infini; je veux dire la soif de l'entendement, la faim de la volonté, l'épuisement de la mémoire et la douleur

 

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de l’âme, à qui cette douleur paraît d'autant plus grande, qu'elle est en disposition d'être bientôt remplie de Dieu, qui peut être seul sa plénitude. Cette affliction est différente des autres peines. L'amour ne l'adoucit pas; au contraire, il l'aigrit d'autant plus qu'il est plus grand, et qu'il souhaite avec plus d'impatience de posséder Dieu, qu'il cherche et qu'il attend à chaque moment.

 

§ III.

 

Mais quoi ! s'il est certain, selon le sentiment de saint Grégoire que quand l’âme désire sincèrement Dieu, elle en jouit, comment s'afflige-t-elle comme si elle ne le possédait pas? Car si les anges ne sentent nulle douleur en désirant de voir Jésus-Christ, comme saint Pierre l'assure, parce qu'ils le possèdent, l'âme qui le possède aussi en le désirant, et qui le possède d'autant plus qu'elle le désire davantage, ne devrait-elle pas y puiser un plaisir égal à ses désirs et à sa possession?

Pour répondre à cette question, il faut réfléchir sur la différence qui est entre la possession de Dieu par la grâce, et la possession de Dieu par l'union de l'âme avec Dieu. La possession par la grâce n'est autre chose qu'une bienveillance mutuelle. La possession par l'union est une très-particulière communication de Dieu à l'âme. Nous pouvons comprendre cette différence par cette qui se trouve entre les fiançailles et le mariage. Dans les fiançailles les deux parties sont d'accord; on fait le contrat, on donne quelques présents. Dans le mariage on y ajoute l'union et la communication de tous biens. De même, après que l'âme s'est entièrement affranchie des créatures et des défauts de ses sens et de ses puissances, elle conforme sa volonté à celle de Dieu, et toutes deux ne semblent être qu'une volonté ; de sorte que l'âme s'élève jusqu'à la possession de Dieu par sa grâce : elle en reçoit de grandes faveurs et de grandes démonstrations d'amour et de tendresse.

Mais comme le roi Assuérus commandait qu'on préparât pendant un an les filles qui devaient paraître devant lui, par toutes sortes de parfums et d'onctions propres à les embellir, de même Dieu veut que cette âme se dispose pendant quelques années, par les dons et les onctions du Saint-Esprit, à s'unir à lui, et à entrer en jouissance de tous ses biens. C'est pendant ce temps-là que les désirs de l'âme croissent et s'allument, à proportion que ses dispositions pour l'union divine augmentent et l'approchent davantage de Dieu.

 

§ IV.

 

La compassion que j'ai de ceux qui, se trouvant en  cet état,

 

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ne reçoivent pas comme il faut ces sacrées touches et ces divines onctions du Saint-Esprit, et qui perdent ensuite tous les fruits qu'ils en tireraient, m'engage à leur donner quelques avis salutaires pour les garantir de ces pertes considérables. Ils doivent donc savoir, en premier lieu, que l’âme qui cherche Dieu en vérité, est recherchée de Dieu avec ardeur; et que si l’âme brûlée des flammes de l'amour de Dieu, lui envoie ses désirs, comme l’odeur agréable de la myrrhe et de l'encens qui s'exhalent en fumée ( Cant., III, 6), Dieu lui envoie aussi l'odeur de ses parfums, laquelle l'attire et la fait courir après lui. Ces parfums sont les inspirations et les touches divines, qui sont toujours fondées et réglées sur les motifs qui portent l’âme à garder parfaitement les commandements du Seigneur et les maximes de la foi. Car c'est par cette observation fidèle que l’âme s'approche de plus en plus de son Créateur.

C'est pourquoi l’âme se doit bien persuader que quand Dieu répand sur elle ses grâces, représentées par ses parfums et par ses onctions, il a l'intention de la préparer à des dons plus sublimes et plus conformes à ses desseins, afin de lui donner les dispositions nécessaires pour s'unir à lui par toutes ses puissances, et pour se transformer en lui d'une manière plus excellente. Lors donc qu'elle s'aperçoit que c'est Dieu qui agit principalement, et qui la conduit au terme où elle ne peut aller, c'est-à-dire aux choses surnaturelles qui lui sont inconnues, elle doit se garder, avec tout le soin possible, de lui faire aucun obstacle dans le chemin par lequel il la mène, et qui n'est autre que l'accomplissement des préceptes divins et des articles de la foi. Or, elle lui opposerait un empêchement, si elle s'abandonnait à la conduite d'un aveugle. Sur quoi on remarquera qu'il y a trois sortes d'aveugles qui peuvent l'écarter du droit chemin, le directeur spirituel, le malin esprit et l'âme.

Quant au premier, il est nécessaire à l'âme d'examiner scrupuleusement entre les mains de qui elle se met, puisque le fils est tel que le père, et le disciple tel que le maître. A peine trouvera-t-elle un homme qui ait les qualités requises pour la diriger dans ses opérations les plus sublimes, ou même dans les moins élevées. Car il doit être d'une sagesse, d'une discrétion et d'une expérience consommée en ces matières ; parce qu'encore que la doctrine soit un fondement nécessaire  pour soutenir la direction  des âmes, toutefois si le directeur n'a pas l'usage de ces choses, il ne saura pas comment il faut gouverner l’âme sur qui Dieu verse ses grâces extraordinaires ; il lui nuira même beaucoup. En effet, ceux qui

 

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ne connaissent point par leur propre expérience les voies spirituelles, retirent les âmes qu'ils dirigent de ces onctions délicates par lesquelles le Saint-Esprit les dispose à l'union divine, d'autant qu'ils les obligent à suivre les méthodes communes qu'ils ont prises dans les livres spirituels, et qui ne sont propres qu'à former les novices dans la vie intérieure. Si bien que, comme leur science se borne uniquement à ceux qui commencent, ils ne veulent pas permettre à leurs disciples de s'élever au-dessus de leurs principes, ni des raisonnements et des opérations de l'imagination et de l'esprit dans l'oraison mentale, quoique Dieu les appelle à une contemplation plus éminente.

 

§ V.

 

Mais, afin que  cette vérité soit plus évidente, on considérera que le propre des commençants est de s'appliquera la méditation des choses célestes ; de se servir du discours pour comprendre les mystères divins et pour s'en convaincre; de produire de leur fonds, avec la grâce de Dieu, beaucoup d'affections et d'actes intérieurs; d'allumer en leur cœur un feu et une ferveur sensibles, qui soutiennent leur esprit, leur volonté, leur sens, leur imagination, et qui les accoutument à s'attacher au bien par les douceurs spirituelles lesquelles les détachent des plaisirs sensuels.

Mais, après qu'ils se sont exercés quelque temps en ce genre d'oraison, Dieu les introduit dans les secrets de  cette contemplation; surtout les personnes qui se sont consacrées à son service dans la sainte religion, parce qu'ayant renoncé au monde, elles ont mieux disposé leur cœur et leur esprit à ces faveurs nouvelles. II est donc convenable à l'âme de passer alors de la méditation à la contemplation, c'est-à-dire d'abandonner le discours, les goûts sensibles, et tous les secours de l'imagination et du sens, et de supporter avec courage et avec patience la privation de ces choses, pour demeurer dans les sécheresses, dans les aridités, dans les ennuis et dans les dégoûts. La raison en est que toutes ces opérations intérieures se font dans la pointe de l'esprit, qui n'est plus assujetti en ce au concours des sens corporels.

Alors Dieu est l'agent principal, et communique à l'âme, par infusion surnaturelle, la connaissance et l'amour de lui-même dans un éminent degré. L'âme reçoit tous ces biens spirituels, sans produire de son fonds d'autres actes que son consentement.

 

§ VI.

 

De là vient qu'il faut tenir avec elle une conduite fort différente

 

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de la première. Elle ne doit plus ni prendre des sujets d'oraison, ni méditer; car elle ne peut plus faire ni l'un ni l'autre. Bien loin du goût et de la dévotion sensible, elle doit les rejeter; car, si elle s'efforçait de se les procurer par ses actes et par son application violente, elle  tomberait dans la  sécheresse et dans l'inquiétude, et elle se priverait des biens spirituels que Dieu verse secrètement en son esprit, avec une paix et un repos très-agréable. Il n'est donc pas à propos, en ce temps-là, de l'obliger à se servir de considérations, de raisonnements, d'actes formels, ou à  chercher avec empressement les goûts et les consolations sensibles. Qui conduirait l'âme de la sorte, s'opposerait à l'opération de Dieu, lequel fait couler dans l'âme, imperceptiblement et sans bruit, les connaissances surnaturelles et l'amour divin, sans diviser et sans distinguer les actes, sans les développer, sans les exprimer formellement, et sans les  multiplier. Il arrive néanmoins quelquefois qu'il l'excite à produire quelques actes distinctement; ce qui se fait en fort peu de temps. Mais l'âme doit alors faire seulement attention à Dieu avec amour; elle ne doit point produire d'autres actes que ceux que Dieu lui inspire actuellement; elle doit enfin se comporter d'une manière passive, en recevant ce que Dieu lui donne, et en ne tâchant point d'agir d'elle-même suivant ses mouvements particuliers. Elle doit regarder Dieu avec un amour appliqué, comme on tient les yeux fixés avec affection sur l'objet qu'on aime tendrement. Dieu lui donne ses biens avec une connaissance simple et un amour sincère ; l'âme doit les accepter avec une connaissance aussi simple et un amour aussi sincère, afin que d'une part et de l'autre la connaissance réponde à la connaissance, et que l'amour s'unisse à l'amour. Car il est nécessaire de recevoir les dons de Dieu de la manière qu'il les fait, afin de les conserver.

Il paraît par là que si l'âme ne quittait pas sa première habitude de raisonner dans la méditation, elle ne recevrait que très-peu de bienfaits de Dieu, qui ne les lui ferait ensuite qu'avec beaucoup de réserve. Car ils sont infus surnaturellement dans l'âme; elle ne peut donc les recevoir d'une manière petite, resserrée, imparfaite et disproportionnée à de si grands dons. Elle doit donc se maintenir dans la paix, dans l'état passif, dans la simplicité, dans le détachement de toutes choses, dans la pureté, dans le repos : et alors comme l'air pur et sans agitation est facilement pénétré des rayons du soleil, de même elle recevra sans peine et avec douceur les lumières et les ardeurs divines. Elle doit imposer un profond silence à ses puissances, et arrêter leurs mouvements et leurs opérations, de peur qu'elles ne l'empêchent d'entendre la voix de Dieu, qui lui parle si délicatement au cœur dans cette solitude intérieure, puisque,

 

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comme il le dit lui-même dans Osée, c'est dans la paix qu'il faut l'écouter ( Osée, II ; 14); puisque le prophète royal en usait aussi de la sorte avec Dieu ( Psal., LXXXIV, 9). L'âme doit être tellement attentive à cette parole divine, qu'elle ne fasse nulle réflexion, de peur d'interrompre son attention : il faut qu'elle se comporte comme si elle l'oubliait, et comme si elle ne recevait rien, afin qu'elle garde une entière liberté pour s'accommoder à ce que Dieu demande d'elle.

 

§ VII.

 

C'est pourquoi le père spirituel doit s'étudier à éteindre en l’âme tous les désirs qu'elle pourrait concevoir des goûts sensibles, des consolations intérieures, des considérations et des raisonnements. Il ne doit pas la troubler ni l'inquiéter, en lui inspirant le moindre soin des choses ou supérieures ou inférieures, ou célestes ou terrestres : il faut, au contraire, l'établir dans une entière abnégation de tout sans réserve, dans un parfait dégagement de toute sollicitude. Aussitôt qu'elle sera parvenue à cette oubliance parfaite et à cette oisiveté paisible, l'esprit de la sagesse divine, cet esprit tranquille, solitaire, affectueux, doux, extatique, se communiquera à elle par une infusion surnaturelle ; et dans ces moments elle sentira des blessures délicieuses et des ravissements agréables, sans savoir qui en est l'auteur, d'où ils viennent, ni comment ils se font. La moindre de ces grâces est un bien inconcevable, plus grand sans doute que ne peuvent comprendre ni l'âme ni son directeur. Tout ce que l'âme peut connaître en cet état, c'est son détachement de toutes choses, quelquefois plus grand, quelquefois plus petit, accompagné d'un amour plus vif, d'une vie plus spirituelle, d'un penchant plus fort vers la retraite, d'un plus fâcheux dégoût des créatures e» du monde. Toutes ces richesses divines, qui vont fondre ainsi dans l'âme, ne sont autre chose que les aimables et secrètes onctions du Saint-Esprit, lequel, étant Dieu lui-même, opère comme Dieu toutes ces merveilles.

 

§ VIII.

 

Mais, de peur que les maîtres de la vie spirituelle ne détournent de cette voie l'âme qui y est entrée, et qu'ils ne lui causent la plus grande perte qu'elle puisse faire, ils considéreront que le Saint-

 

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Esprit est le premier conducteur de ces personnes, qu'il en prend un soin continuel, qu'il s'applique à leur fournir tous les moyens qui les conduisent à Dieu et plus tôt et plus sûrement. Ils se souviendront qu'ils ne sont pas les principaux agents en cette affaire ; qu'ils ne sont que les instruments ; que leur devoir est de gouverner les âmes selon les règles de la foi et des lois divines, et suivant l'esprit dont chacune d'elles est animée. C'est pourquoi toute leur étude doit consister, non pas à réduire une âme à leur méthode particulière, à leur humeur, à leurs dispositions intérieures, mais à prendre garde par quel chemin Dieu la mène. S'ils ne le connaissent pas, ils doivent laisser faire à  cette âme ce que Dieu lui inspire, sans la jeter dans l'inquiétude et dans le trouble. Ils doivent s'accommoder à la conduite de Dieu sur elle, et la porter le plus qu'ils pourront à la solitude, à la liberté d'esprit, et à la tranquillité. Ils doivent lui donner une grande liberté d'obéir à son attrait, de peur qu'elle ne gène l'esprit qui l'anime, et qu'elle ne s'attache à quelque objet particulier.

Cependant ils se garderont bien de se chagriner, s'imaginant que l'âme ne profite nullement en cet état. Pourvu qu'elle se dépouille de tout ce qui regarde les créatures et elle-même, pourvu que son directeur la conserve dans cette séparation, il est impossible que Dieu ne fasse pour elle tout ce qui est nécessaire de sa part; car sa bonté et sa miséricorde ne lui permettront pas d'agir autrement. Il est toujours à sa porte pour entrer chez elle, comme le soleil levant est à la porte d'une maison exposée à ses rayons, pour les y introduire. Lorsque Dieu trouve l'âme ouverte et vide, il s'y insinue comme  les rayons entrent  par une ouverture libre et dégagée d'embarras. Il la remplit de connaissance et d'ardeur, comme les rayons remplissent une maison de chaleur et de lumière. Mais il est nécessaire que le père spirituel la tienne disposée à ces infusions divines, afin qu'elle reçoive sans cesse des trésors plus grands et plus sublimes.

Vous direz peut-être qu'elle ne connaît rien distinctement et en particulier. Je l'avoue, et j'ajoute que si elle avait cette connaissance distincte, elle ne ferait aucun progrès, parce que Dieu, étant incompréhensible, surpasse la portée de l'entendement. C'est pour, quoi plus l'âme s'avance vers Dieu, plus elle doit se retirer d'elle-même et de ses lumières; elle ne doit marcher que par l'obscurité de la foi, et non par la clarté de ses connaissances naturelles. En croyant et en ne concevant rien, elle s'approche davantage de Dieu. De sorte que ce que vous trouverez à redire en sa conduite, c'est son plus grand bien.

 

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§ IX.

 

Vous direz encore que la volonté, si l'entendement ne connaît rien distinctement pour l'éclairer, sera oisive et n'aimera pas Dieu puisqu'on n'aime pas des choses inconnues. Je réponds que la volonté, quand il est question des opérations naturelles de l'âme n'aime pas ce que l'entendement ne connaît pas clairement; mais que, dans la contemplation dont on parle, il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance particulière, parce que Dieu verse dans l'âme une connaissance accompagnée d'amour, comme une lumière qui brille et qui échauffe tout ensemble; et qu'ensuite l'amour divin s'allume dans le cœur et dans la volonté. Mais comme cette connaissance est générale et obscure, de même l'amour de la volonté est général et sans distinction. Dans  cette secrète et subtile communication, Dieu est tout à la fois lumière et amour : il remplit également l'entendement et la volonté ; mais il frappe quelquefois plus vivement l'une de ces puissances que l'autre. Ainsi l'âme a quelquefois plus de connaissance que d'amour, et quelquefois plus d'amour que de connaissance. C'est pourquoi il n'y a pas sujet de craindre que la volonté demeure dans l'oisiveté : car, lorsqu'elle cesse de produire des actes suivant les connaissances distinctes de l'esprit, Dieu J'éclaire suffisamment dans la contemplation pour l'enflammer de son amour.

Or, les actes que fait la volonté, conduite par la contemplation infuse, sont d'autant meilleurs, d'autant plus agréables à Dieu et plus méritoires, que celui qui meut l'âme et qui l'embrase de son amour, est plus noble, plus excellent et plus élevé au-dessus des hommes et des anges. La volonté est alors dégagée de tout goût sensible, et se tient unie à Dieu seul; et, continuant à s'éloigner de toutes choses, elle passe plus outre; elle s'élève davantage vers Dieu; elle l'aime plus que tout ce qui peut paraître aimable; elle accomplit enfin ce commandement dans toute son étendue, en aimant Dieu sur toutes choses.

 

§ X.

 

Un ne doit pas aussi craindre que la mémoire soit dépouillée de ses espèces. Comme Dieu n'a nulle figure, la mémoire qui est \u!e de ses images, est beaucoup plus proche de lui. Au contraire, plus elle s'appuie sur l'imagination qui lui fournit ses fantômes, plus elle est éloignée de Dieu; car il est si élevé au-dessus de nos pensées, que l'imagination, non plus que l'esprit, n'y peut atteindre. C'est pourquoi les pères spirituels qui ne sont pas encore sortis des bornes

 

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de l'oraison commune, et qui n'entendent pas le secret de cette contemplation tranquille, se persuadent que les âmes qui en sont favorisées, perdent le temps, parce que, selon l'expression de saint Paul, l'homme charnel, c'est-à-dire qui ne s'est pas encore mis au-dessus des opérations de la partie sensitive, ne comprend pas les choses qui viennent de l'esprit de Dieu ( I Cor., II, 14). Ils troublent la paix que Dieu donne à l'âme dans la contemplation. Ils contraignent cette âme de raisonner et de faire des actes, quoiqu'elle n'y sente que de la résistance, de l'ennui, de l'aridité, des distractions, n'ayant point d'autre mouvement que de demeurer dans son repos et dans son union avec Dieu. Ils la forcent à concevoir des sentiments tendres et fervents, au lieu qu'ils devraient l'en dissuader. Et, parce qu'elle ne peut plus faire ces choses, le temps en étant passé, ils lui causent de nouveaux chagrins. Car ils lui représentent qu'elle a pris le chemin de la perdition ; ils la jettent dans les sécheresses, ils la privent des précieuses onctions du Saint-Esprit. De sorte que leur ignorance est préjudiciable à l'âme et injurieuse a Dieu; car ils osent mettre la main à son ouvrage, qu'ils gâtent par leur incapacité, quoiqu'il lui ait coûté beaucoup pour le conduire à cette perfection.

Mais si l'on veut savoir combien Dieu estime cette tranquillité et ce sommeil mystique de l'âme, il ne faut que l'entendre parler lui-même dans les Cantiques : Je vous conjure, files de Jérusalem, dit-il, par les chevreaux et les cerfs de la campagne, de ne pas éveiller ma bien-aimée, jusques à ce qu'elle le veuille elle-même ( Cant., III,5). Mais ces maîtres de la vie spirituelle ne peuvent souffrir que l'âme jouisse du repos de la contemplation; ils la pressent de travailler sans interruption, tellement qu'elle empêche l'opération divine en son cœur, et qu'elle la détruit entièrement.

Je veux bien que ces gens-là aient un bon zèle ; mais ils n'en sont pas plus excusables. Car, puisqu'ils ignorent ces voies, pourquoi ne renvoient-ils pas ces sortes de personnes à des directeurs plus habiles qu'eux? Ne sont-ils pas coupables devant Dieu, de causer de si grands dommages à ces âmes, et de les priver de si grands biens? Cet égarement ne mérite-t-il pas d'être puni par la justice divine, puisqu'il faut traiter les affaires de Dieu, surtout les plus sublimes, avec beaucoup d'intelligence, déconsidération, de respect, de peur de tromper les autres en se trompant soi-même ?

 

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§ XI.

 

Mais je consens qu'ils aient quelque excuse raisonnable : dites-moi, je vous prie, comment se peut excuser celui qui tient toujours captive l'âme qu'il gouverne? Il est hors de doute que quand elle doit avancer dans la vie spirituelle, selon les secours que Dieu lui donne, elle doit changer sa manière de prier mentalement, et qu'elle a besoin en ce cas d'instructions plus spirituelles et plus relevées Les mêmes principes ne sont pas bons en tout temps pour les mêmes personnes, à qui il arrive divers changements dans la vie intérieure. Tous les directeurs ne sont pas ordinairement si con sommes en cette science, qu'ils puissent diriger toutes sortes d'ê mes en toutes sortes d'états. Il y en a même de si bornés qu'ils s'imaginent que Dieu ne conduira pas une âme à une perfection plus achevée que cette où ils la trouvent. Il me semble enfin qu'on peut dire que les maîtres en cet art sont semblables à plusieurs sculpteurs, qui contribuent différemment, chacun selon sa capacité, à faire une statue. Les uns ne savent que préparer le bois, les autres ne peuvent qu'ébaucher les premiers traits, les autres les perfectionnent et les polissent, les autres ont le secret d'y appliquer des couleurs, les autres y mettent la dernière main; mais un seul n'a pas assez d'habileté pour finir l'ouvrage. De même quelques-uns des pères spirituels sont propres à donner de bons commencements aux âmes qui veulent embrasser la vertu, et ne passent pas plus outre. Quelques autres leur suggèrent les moyens de faire de plus grandes démarches en cette voie, et ils en demeurent là. D'autres les élèvent plus haut, et les arrêtent en ce  terme. Mais  on  en voit très-peu qui sachent les mener au point où  Dieu  les demande.

Vous donc qui n'êtes pas assez habile pour donner à cet ouvrage divin son dernier achèvement, pourquoi l'entreprenez-vous? Pourquoi vous mettez-vous dans l'esprit que  cette âme n'a nul besoin d'une autre main que de la vôtre, pour la conduire au terme où Dieu l'attend? Mais supposé que vous puissiez bien diriger celles qui n'ont pas les dispositions propres pour monter au-dessus de la vie commune, il est presque impossible que vous ayez les qualités requises pour servir de guide à plusieurs à qui vous ne laissez pas la liberté de sortir de votre conduite. L'esprit de Dieu se communique si diversement aux âmes, et ses voies intérieures sont si différentes, qu'un homme seul peut malaisément les distinguer et les suivre. Car enfin qui est-ce qui peut se faire, comme saint Paul, tout

 

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à tous, pour procurer le salut à tous ( I Cor., IX, 22) ? Il est étrange que, bien loin de vous accommoder aux besoins des âmes, vous les gêniez, de sorte que vous ne leur permettiez jamais de se retirer de l'oppression : vous ne pouvez souffrir qu'elles vous quittent, ni monte qu'elles demandent conseil à d'autres confesseurs, ni qu'elles confèrent avec eux sur des matières qui exigent ces conférences, ni qu'elles apprennent d'eux ce que vous ne pouvez leur enseigner, principalement lorsqu'elles sont inspirées de leur ouvrir leur intérieur. N'est-ce point la jalousie, l'orgueil, la présomption de vous-même, plutôt que le zèle de la gloire de Dieu et du bien des âmes, qui vous engagent dans ces désordres? Car je vous demande comment vous pouvez savoir que ces personnes n'ont pas besoin du secours d'un autre directeur. Mais ne craignez-vous pas la colère et la vengeance de Dieu, qui fait éclater dans Ézéchiel son indignation en ces termes : Malheur à vous, pasteurs d'Israël, qui mangiez le lait de mes brebis, et qui vous couvriez de leur laine! Je vous demanderai compte de mon troupeau ( Ezech., 2, 3 - Ibid., vers., 10) !

Ceux-là donc qui ne sont pas assez éclairés en ces routes divines, doivent trouver bon que les âmes qui se sont soumises à leur direction, en consultent d'autres; ils doivent les recevoir agréablement lorsqu'elles reviennent; ils doivent même leur conseiller de prendre d'autres pères spirituels, lorsqu'elles ne profitent plus sous leur direction. S'ils en usent autrement, ils ont sujet d'appréhender que la trop grande estime d'eux-mêmes et de leur capacité prétendue ne leur inspire des sentiments si peu charitables.

 

§ XII.

 

Mais laissons là ces directeurs ignorants, pour parler de ceux qui se comportent plus mal en leur ministère, et qui sont plus pernicieux aux âmes. Il arrive quelquefois que Dieu donne de violents désirs à certaines personnes de changer de vie et d'état, et de renoncer au siècle, pour se consacrer à la majesté divine dans le cloître. Ces pensées et ces résolutions sont très-agréables au Seigneur, qui a versé de grandes grâces dans leur esprit pour les conduire à ce terme, parce que le monde n'est pas selon son cœur. Néanmoins ces pères spirituels diffèrent l'exécution de ces bons

 

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desseins, ou la rendent très-difficile, ou même l'empêchent tout à fait sous divers prétextes. Ils allèguent quelquefois la complexion délicate et la faible santé de ceux qui aspirent à la sainte religion quelquefois les austérités excessives de la vie monastique ; quelquefois la rigueur de l'obéissance, quelquefois d'autres peines plus apparentes que véritables. Mais, en effet, la répugnance qu'ils ont pour les maximes austères de Jésus-Christ, pour sa mortification pour le mépris des choses présentes, l'amour de leurs intérêts et de leurs plaisirs, leur indévotion, leur esprit gâté par l'esprit du monde et opposé à l'esprit de Dieu, d'autres raisons humaines, sont les seuls motifs qui les portent à former des obstacles à la vocation religieuse de ces prétendants. Comme ils n'entrent point eux-mêmes, selon l'expression de Notre-Seigneur, ils empêchent les autres d'entrer. Mais ils  seront enfin frappés de cette malédiction du Sauveur: Malheur à vous, docteurs de la loi, qui avez pris la clef de la science, et gai n'êtes point entrés dans la maison de Dieu, ni n'en avez permis l'entrée à ceux qui y voulaient entrer  (Luc, XI, 52) ! On peut dire avec vérité qu'ils sont comme des pierres et comme des barres de fer à la porte du ciel, pour en fermer l'entrée aux autres. Ils ne considèrent pas que Dieu les a établis dans ce sacré ministère pour forcer ceux qu'il appelle à entrer, ainsi qu'il l'a ordonné dans l'Évangile ( Luc., XIV, 23) ; au contraire, ils les écartent de la porte étroite qui donne le passage et qui ouvre le chemin à la vie éternelle  et bienheureuse. De cette manière le directeur est un de ces aveugles qui retirent les âmes de la conduite du Saint-Esprit.

 

§ XIII.

 

Le second aveugle qui tâche d'embarrasser l'âme dans son recueillement intérieur, c'est le démon. L'envie et la haine l'animent tellement contre les hommes, qu'il ne peut souffrir qu'une âme lui échappe, qu'elle se préserve de ses surprises et de ses liens, qu'elle s'enrichisse des trésors de Dieu. Il s'efforce de l'aveugler et de l'éloigner des sacrées onctions que le Saint-Esprit verse sur elle, dans les sublimes communications de la retraite et de la contemplation. II fait tout son possible pour mêler en ce commerce tout spirituel et tout pur, les goûts sensibles et la délectation du sens, afin de rappeler l'âme à ses premiers sentiments, à ses premières ferveurs et à ses premières considérations, qui flattaient son imagination et sa

 

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sensualité. Il emploie tous les moyens pour la détourner de son application à Dieu, où le Saint-Esprit fait secrètement en elle des opérations admirables.

Tandis que le malin esprit se sert ainsi de ses artifices ordinaires, l'âme qui cherche les tendresses sensibles dans l'oraison, s'y attache facilement et s'éloigne de sa récollection, quoique Dieu lui communique ses plus grandes grâces. Car s'imaginant qu'elle ne fait rien dans cette contemplation tranquille, elle embrasse volontiers la méditation active et sensible, où les actes qu'elle y fait et les consolations qu'elle y sent lui paraissent quelque chose. C'est un grand malheur que cet ennemi commun la prive ainsi de biens spirituels si importants, quoiqu'elle ne conçoive pas ses pertes. Au contraire, elle croit que Dieu la visite et lui fait de nouveaux dons. Si bien qu'elle se tient à la porte de son époux ; elle regarde ce qui se fait dans sa chambre; mais elle n'y entre jamais.

Que si elle sort par hasard de sa captivité pour entrer dans le secret de la contemplation, le démon fait alors grand bruit : il la remplit de crainte, il accable le corps de douleurs, il forme même auprès d'elle des sons horribles, il l'excite à réfléchir sur ce fracas pour la tirer de son recueillement; il continue jusques à ce qu'il remporte l'avantage ou qu'il soit vaincu et repoussé. Mais il est pour l'ordinaire le maître des âmes faibles et inconstantes ; et la facilité qu'il a de les surmonter, fait qu'il ne cesse pas d'en attaquer plusieurs, pour les dépouiller de leurs richesses surnaturelles.

 

§ XIV.

 

On peut appliquer à ce sujet ce que Dieu dit au saint homme Job de ce monstre : Il absorbera un fleuve entier sans s'étonner : il espère que le Jourdain coulera dans sa gueule ; il le prendra comme on prend le poisson à l’hameçon ; il lui percera les narines avec des pointes de pieux. Les rayons du soleil seront au-dessous de lui, et il mettra l'or sous ses pieds comme la boue ( Job, XL, 18, 19). C'est-à-dire, dans un sens spirituel et mystique, le prince des ténèbres dévorera les âmes élevées aux dons les plus sublimes et à la plus éminente perfection. Il les percera de la pointe des connaissances qui exciteront des sentiments doux à la nature , afin de les séparer de Dieu et de dissiper leur contemplation. Il leur soustraira les rayons des admirables lumières dont Dieu les éclaire  en leur solitude intérieure ;  et il  leur enlèvera

 

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l'or de l'ardente charité qui les consume, et il les jettera par terre et dans la boue, en les attachant aux sens et aux créatures.

C'est pourquoi, ô âmes que Dieu a conduites à cet état si relevé ne descendez plus à vos premières opérations. Il est vrai qu'elles vous étaient utiles au commencement pour renoncer au monde et à vous-mêmes; mais puisque Dieu veut opérer lui-même en vous, elles vous sont préjudiciables. Vous devez avoir seulement soin de vous appliquer à Dieu dans votre contemplation avec une attention amoureuse, et la bonté divine ne manquera pas de vous donner des grâces singulières et très-abondantes.

 

§ XV.

 

Le troisième aveugle qui conduit l'âme, c'est l'âme elle-même. Comme elle ne comprend ni ce qu'elle est ni son état, elle se trouble, elle s'inquiète, elle se fait beaucoup de mal. Toute sa science et toute sa capacité naturelle consistent à opérer par les sens. C'est pourquoi lorsque Dieu la retire de cette activité pour la mettre dans le repos de la contemplation, elle croit être dans l'inaction; elle fait de très-grands efforts pour reprendre l'exercice des actes exprimés sensiblement, et étendus en toute leur force. Mais elle ne trouve que de la désolation, au lieu des douceurs dont Dieu la nourrissait dans  cette paix intérieure, dans ce silence spirituel, et dans cette sainte oisiveté. Lors même que Dieu voudra quelquefois la retenir en ce repos, elle résistera opiniâtrement. L'imagination fera du bruit, l'entendement agira avec beaucoup de contention ; elle fera enfin ce que font les petits enfants que leurs mères veulent porter entre les bras pour leur épargner la peine de marcher. Ils crient, ils pleurent, ils se glissent de leur sein à terre ; mais après tout ils ne peuvent marcher, et ne font qu'empêcher leurs mères de marcher. Ou bien l'âme ressemble à celui dont un peintre veut tirer le portrait, mais qui se remue sans cesse, et qui ne lui donne pas le loisir de remarquer les traits de son visage, ni de les exprimer. De même elle se donne sans cesse du mouvement par la continuation de ses actes, et elle empêche Dieu d'en achever tous les traits. L'âme doit donc se convaincre de  cette importante vérité, qu'encore qu'elle ne s'aperçoive pas qu'elle marche en la vertu, elle fait néanmoins plus de chemin que si elle marchait d'elle-même. Comme Dieu la porte entre ses bras, elle ne sent pas le chemin qu'elle fait ; comme il opère en son cœur, elle ne voit pas son opération, parce que ses puissances ne sauraient la découvrir. Elle doit donc se mettre entre les mains de Dieu et se fier à sa conduite ; elle avancera sûrement, et elle n'aura nul danger à craindre.

 

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§ XVI.

 

Pour revenir maintenant à notre sujet, après cette longue digression, je dis : Si les sacrées onctions ou touches du Saint-Esprit qui ont apaisé la soif, la faim et les douleurs de l'âme, et qui ont disposé l'âme à l'union divine, sont si nobles et si excellentes, quelle sera, je vous prie, la possession de ce bien inexplicable? Avec quels transports, avec quelles délices l'âme en goûtera-t-elle la jouissance?

Au reste, l'âme donne fort proprement le nom de cavernes à ses puissances. Car sentant bien qu'elles reçoivent ces profondes connaissances et la lumière de ces divins flambeaux, elle ne doute pas que leur profondeur ne soit égale à la profondeur des connaissances et de l'amour que ses puissances renferment. Elle est persuadée qu'elles ont autant de capacité et autant de réduits différents qu'il y entre de causes différentes des connaissances, des plaisirs et des joies qu'elle reçoit en cet état. L'âme est remplie spirituellement de toutes ces choses spirituelles, comme l'imagination est pleine de tous les objets matériels dont les sens extérieurs transmettent les espèces jusqu'à elle.

 

QUATRIÈME  VERS. Du sens obscurci et aveuglé.

 

Deux choses empêchent l'œil de voir: ou l'obscurité, ou la laie qui le couvre. Dieu est la lumière et le véritable objet de l'âme : si l'âme n'est point éclairée de cette lumière, quoiqu'elle ait les yeux de l'esprit fort perçants, il faut dire qu'elle est dans l'obscurité. Mais si elle est infectée du péché, ou si elle occupe ses passions à la recherche et au goût de quelque objet sensuel, elle a les yeux couverts de taies. De sorte qu'encore que la lumière divine ne lui manque pas, néanmoins son aveuglement et son obscurité, qui sont l'ignorance qu'elle a dans la pratique des choses, l'empêchent de l'apercevoir. Elle était frappée de cet aveuglement et plongée dans cette obscurité, avant que Dieu l'illuminât et la transformât en lui-même. Le Sage avoue qu'il a été sujet aux mêmes inconvénients, lorsqu'il dit que Dieu a dissipé son ignorance par la lumière qu'il a versée en son esprit.

Mais il faut remarquer que, selon les spirituels, être dans l'obscurité n'est pas la même chose qu'être les ténèbres. Être dans les ténèbres, c'est être aveuglé par le péché ; mais on peut être dans l'obscurité sans péché. On y tombe en deux manières, savoir : quand on ignore quelques-unes des choses naturelles, et quand on ne connaît pas plusieurs choses surnaturelles. L'âme avoue que son

 

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esprit, n'ayant point de lumière divine, a été dans l'obscurité à l'égard de ces deux sortes d'objets. Car, pour me servir des termes de l'Écriture, jusques à ce que Dieu dise : Que la lumière soit produite (1), les ténèbres étaient répandues sur la face de l'abîme de ces cavernes du sens; et plus le sens avait d'obscurité dans ses cavernes avant que Dieu y eut lancé les rayons de sa lumière, plus les ténèbres qui l'occupaient étaient épaisses et profondes. C'est pourquoi il était impossible a l'homme, en cet état, de lever les yeux vers la lumière divine, ni même d'y penser. Il ne l'avait jamais vue, il n'en connaissait pas les qualités, il n'avait pu conséquemment la désirer. Au contraire, il n'est capable que de souhaiter les ténèbres ; et, quand il les aura trouvées, il passera de ténèbres en ténèbres; puisque, comme un jour appelle un autre jour, dit le roi-prophète, de même une nuit appelle une autre nuit ( Psal., XVIII, 3). Ainsi un abîme de ténèbres en attire un autre, de même qu'un abîme de lumière fait venir un autre abîme de lumière. Pour cette raison, les rayons de la grâce dont Dieu avait frappé les yeux de l'âme, pour lui faire voir la lumière divine qui la rendait agréable à son époux, appellent un autre abîme de grâce, qui est la transformation de l'âme en Dieu.

De plus, le sens de l'homme était aveugle, parce qu'il cherchait du plaisir en toute autre chose qu'en Dieu. Car l'appétit sensuel cause l'aveuglement de la partie supérieure et de la raison. Il se répand comme un nuage sur les yeux du cœur, qu'il empêche de voir les choses qui sont devant lui. Si bien que le cœur s'attachant à la satisfaction du sens, il était incapable de regarder les richesses immenses et les beautés infinies de son créateur. En effet, comme la moindre chose qui cache la prunelle de l'œil, l'empêche de voir les objets les plus gros et les plus proches, de même la moindre sensualité que l'appétit fera goûter à l'âme, mettra un obstacle invincible à l'infusion des grâces admirables qu'elle recevrait de Dieu.

Mais qui peut dire combien il est impossible qu'une âme qui s'assujettit aux passions, juge des choses divines comme elles sont en elles-mêmes? Il est nécessaire, pour en juger sainement, d'étouffer les mouvements de l'appétit, et le plaisir dont il se repaît parmi les créatures. Sans cette dure mortification, l'âme prendra pour divines les choses qui ne le sont pas, et pour non divines celles qui le sont. Tandis qu'elle a l'œil du jugement couvert d'une taie, elle ne verra que de petits nuages, tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre. Dieu même ne lui paraîtra qu'un nuage, puisqu'elle sera incapable de voir d'autres objets que des nuages. De la vient que les passions

 

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et les voluptés sensuelles ne permettent pas que les connaissances divines entrent dans notre esprit, comme le Sage le déclare : L'enchantement des bagatelles obscurcit le bien, et l'inconstance de la concupiscence corrompt le bon sens ( Sap., IV, 12). C'est pourquoi ceux qui sont encore attachés au contentement des sens, font beaucoup d'état de ce qui est moins considérable en la vie spirituelle, je veux dire les sentiments agréables, et ont très-peu d'estime pour ce qui est le plus excellent et le plus élevé au-dessus du sens.

Il est constant que celui-là vit d'une manière animale, qui vit selon ses passions naturelles; et quoique les passions passent quelquefois jusqu'à la connaissance et au goût des choses spirituelles, néanmoins, si elles agissent en cela par leurs mouvements naturels, elles ne sortent pas des bornes de la matière et de la nature. Car il importe peu que l'objet soit spirituel, lorsque le désir qu'on en a et l'usage qu'on en fait, tirent leur origine et leur force des appétits naturels, et sont fondés sur la nature animale. Mais quoi ! direz-vous, quand on désire Dieu, n'est-ce pas une chose surnaturelle? Je vous réponds que cela n'est pas toujours surnaturel. Il est nécessaire, pour cet effet, que le motif de ce désir soit surnaturel. De plus, il faut que sa force et son efficace viennent de Dieu. Mais quand vous concevez ce désir de votre propre fonds en ce qui regarde la manière de désirer, il n'est que naturel. Si bien que quand vous occupez votre appétit naturel à goûter les choses spirituelles, vous vous obscurcissez les yeux de l'esprit, et vous ne vous élevez pas au-dessus des bassesses de l'homme animal : vous ne pourrez ni entendre les choses spirituelles qui surpassent le sens, ni en juger avec droiture et sans erreur. Il me reste à donner maintenant l'explication du cinquième et du sixième vers de ce Cantique.

 

CINQUIÈME  ET  SIXIÈME  VERS. Dans ses excellences extraordinaires, Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

 

Ces paroles signifient que les cavernes des puissances, c'est-à-dire leur capacité, sont remplies des brillantes lumières de ces divins lambeaux tout éclatants et tout ardents. Les puissances, ainsi éclaires et enflammées du feu de l'amour sacré, se donnent à Dieu, et font rentrer en Dieu les lumières et les ardeurs qu'elles ont reçues de lui. Ensuite elles sont elles-mêmes transformées en flambeaux, en lumière, en amour, et l'âme fait rejaillir, par une continuelle réflexion, toutes ces richesses spirituelles sur son bien-aimé, comme,

 

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un cristal pénétré des rayons du soleil les réfléchit et les lui renvoi Mais l'âme fait ce renvoi plus parfaitement, puisqu'elle le fait ave le consentement de sa volonté.

 

Dans ses excellences extraordinaires.

 

C'est-à-dire dans une excellence et une sublimité qui sont au-dessus de nos pensées et de nos paroles. Car l'âme rend à Dieu la sagesse et les connaissances avec la même excellence et la même perfection que l'entendement les a reçues de Dieu. La volonté rend aussi à Dieu la bonté qu'elle en a reçue avec la même excellence qu'elle est unie à la bonté divine; car elle ne la possède que pour la donner. Elle rend enfin à Dieu tous les dons qu'il lui fait de sa force, de sa beauté, de sa justice, de ses autres attributs, avec les mêmes degrés d'excellence et de perfection qu'elle les reçoit. Il semble qu'étant ainsi transformée eu Dieu, elle fait en Dieu ce que Dieu fait lui-même en elle, parce que sa volonté n'est plus qu'une volonté avec celle de Dieu, lit on peut dire en quelque façon que comme Dieu se donne à elle volontairement,  librement, gratuitement, de même, sentant un ardent amour et une douce complaisance pour l'essence et les perfections de Dieu, elle donne Dieu lui-même à Dieu. Et c'est là le don mystique et plein d'amour que l'âme fait à Dieu. Car il semble que Dieu est l'âme, et que comme sa fille adoptive elle le possède par le droit que son adoption lui donne sur lui-même. C'est ainsi qu'elle paie tout ce qu'elle doit. C'est ainsi qu'elle goûte des délices inexplicables; car elle donne à Dieu ce qui lui est convenable et agréable. Il est vrai qu'elle ne donne pas Dieu réellement à Dieu, puisqu'il est essentiellement à lui-même : mais elle lui donne tout ce qu'elle en reçoit, pour payer son amour excessif. Or, Dieu se contente de ce don, et il l'accepte volontiers, parce que c'est un bien qui appartient à rame. De là vient qu'il la chérit davantage, et que l'âme réciproquement l'aime avec plus de véhémence : et dans cette union mutuelle de volonté et d'amour leurs biens sont communs, et ils se peuvent dire l'un à l'autre ce que Notre-Seigneur disait à son Père: Tout ce que j'ai est à vous et tout ce que vous avez est à moi ( Joan., XVII, 10). Ces communications réciproques se font sans interruption dans le ciel ; mais elles ne se font sur la terre que pendant que l'âme est dans l'exercice actuel de l'amour, et lorsqu'en recevant de Dieu, elle lui rend ce qu'elle possède, et de cette sorte,

 

Dans ses excellences extraordinaires

Elle donne tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.

 

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Mais il est à propos de réfléchir sur les merveilleuses perfections avec lesquelles l'âme fait ses présents à Dieu. Lorsque, dans son union actuelle avec Dieu, elle a une espèce de jouissance de Dieu comme les bienheureux, elle se réjouit de son bonheur, elle sent les obligations qu'elle a à son Créateur; et c'est dans ces communications qu'elle fait à Dieu un don de Dieu et d'elle-même. Car pour ce qui est de l'amour, elle l'aime selon la mesure de toutes ses perfections; elle lui offre de la même manière des louanges et des sentiments de gratitude. Elle possède pareillement les trois principales excellences de l'amour. La première est qu'elle aime Dieu par lui-même, ce qui est sans doute admirable; car elle est excitée à cet amour par le Saint-Esprit qu'elle a eu elle-même ; et ainsi elle aime Dieu comme le Père éternel aime son Fils, selon ces termes rapportés par saint Jean : Afin, dit-il, que vous les aimiez de l’amour dont vous m'avez aimé, étant moi-même en eux ( Joan., XVII, 26). La seconde est d'aimer Dieu en Dieu, parce que dans cette union elle est tout absorbée en l'amour de Dieu, et Dieu se communique à elle fort ardemment. La troisième: elle aime Dieu à cause précisément de ce qu'il est en lui-même.  Elle ne l'aime pas à cause de sa libéralité, de sa bonté, de ses attributs, mais à cause de son essence qui contient toutes ces grandeurs.

A l'égard de cette espèce ou image de jouissance de Dieu, elle a trois autres perfections dignes d'adoration. Premièrement, elle jouit de Dieu, étant unie avec lui très-intimement. Car, comme elle unit son entendement avec la sagesse, avec la bonté, avec les autres attributs divins, elle les connaît distinctement, et cette connaissance lui imprime une joie incomparable. Secondement, elle se réjouit d'ordinaire en Dieu seul, sans mélange d'aucune créature. En troisième lieu, son plaisir vient principalement de ce qu'elle jouit de Dieu à cause de ce qu'il est en lui-même, sans avoir égard à sa propre satisfaction, et sans y souffrir aucun motif tiré des choses créées, Les louanges qu'elle donne à Dieu renferment aussi trois rares excellences. L'une est que l'âme loue Dieu par devoir, puisqu'il l'a créée pour sa gloire, comme il le dit lui-même dans les prophéties d'Isaïe : J'ai créé ce peuple pour moi; il publiera mes louanges ( Isa., XLIII, 21). L'autre : elle chante les louanges de Dieu à cause des bienfaits dont il la comble, et du contentement qu'elle prend à le louer. La dernière : elle fait éclater ses louanges à cause de ses grandeurs infinies. Quant à la gratitude, elle y trouve encore trois perfections particulières. Car elle rend à Dieu ses actions de grâces pour tous les

 

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biens naturels et surnaturels dont il l'a favorisée. Elle reçoit singulière consolation des louanges dont elle le comble. Elle chante enfin ses louanges par cette seule raison qu'il est Dieu; et c'est là le plus pressant et le plus agréable des motifs qui la portent à ce divin exercice.

 

QUATRIÈME CANTIQUE

 

Avec combien de douceur et d'amour

Vous éveillez-vous dans mon sein,

Où vous demeurez seul en secret!

Dans votre douce aspiration,

Pleine de biens et de gloire,

Que vous m'enflammez agréablement de votre amour !

 

L'âme se tourne avec amour vers son époux, et marque l'estime qu'elle fait des deux effets admirables qu'il produit en elle par cette union : elle lui en rend grâces; elle dit aussi de quelle manière il les fait, et ce qu'ils opèrent dans le fond de son intérieur.

Le premier effet est que Dieu qui repose en l'âme se réveille en elle ; et il s'y réveille avec douceur et avec amour. Le second : Dieu respire dans l'âme, et il y respire en communiquant ses biens et sa gloire. Ce qui rejaillit de là sur l'âme, c'est le feu d'un amour tendre et délicieux. C'est pourquoi elle s'explique de la sorte : O Verbe éternel, mon époux, vous demeurez en secret et en silence dans le centre et dans le fond de moi-même ; vous y demeurez seul comme maître; vous y demeurez comme dans votre maison, comme dans votre lit, comme dans votre propre sein, et là vous vous unissez à moi intimement; c'est là que vous vous éveillez; mais avec combien de douceur et d'amour vous éveillez-vous ! Vous y respirez aussi; mais avec combien d'agrément pour moi, puisque vous me comblez de richesses et d'honneur !  avec combien de plaisir m'embrasez-vous de votre amour ! avec combien de satisfaction m'unissez-vous à vous-même! L'âme emploie, pour s'exprimer, la comparaison d'un homme qui sort du sommeil et qui respire, parce qu'elle sent bien que cela se passe de la sorte dans son intérieur.

 

PREMIER  ET  DEUXIÈME VERS.
Avec combien de douceur et d'amour
Vous éveillez-vous dans mon sein !

 

Le réveil que le Fils de Dieu fait en l'âme, et qu'elle prétend expliquer en ce vers, n'est autre chose que le mouvement qu'il excite

 

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dans le fond de l'âme ; mouvement plein d'excellence, d'empire, de gloire, de douceur, qui surpasse la douceur de tous, les parfums du monde les plus exquis. Il semble que tous les royaumes de la terre et toutes les puissances du ciel sont dans le mouvement, et que toutes les substances, toutes les perfections, toutes les beautés des créatures se remuent pour concourir ensemble à ce mouvement. Parce que, comme dit saint Jean, toutes choses sont vie en lui ( Joan., VI, 64), et selon l'expression de l'Apôtre, elles vivent et se meuvent en lui ( Act., XVII, 28.). C'est pourquoi elles paraissent toutes se donner du mouvement, lorsque ce  roi divin, se voulant découvrir à l'âme par les lumières qu'il y répand, y fait ce mouvement. Néanmoins il ne se meut pas lui-même, et il demeure immobile, parce que c'est lui qui porte, comme parle Isaïe, son empire sur ses épaules ( Isa., IX, 6), c'est-à-dire qui soutient l'univers par sa parole toute-puissante, dit saint Paul ( Hebr., I, 3). On peut dire, pour faire entendre ceci plus aisément, qu'il y a quelque chose de semblable à ce qui arriverait si la terre tournait On sait assez que cette hypothèse est vraiment une réalité.). Comme tous les corps qu'elle porte tourneraient avec elle, de même, lorsque ce grand monarque fait ce mouvement dans l'âme, il semble remuer indistinctement toutes choses.

Cependant il fait connaître à l'âme, dans ce mouvement, de quelle manière toutes les créatures, supérieures ou inférieures, ont en lui leur vie, leur force, leur durée : elle comprend ce qu'il dit lui-même que c'est par lui que les rois règnent, que les législateurs font des lois justes, que les princes commandent, que les grands rendent Injustice avec droiture ( Prov., VIII, 15, 16). Et quoiqu'elle sache bien que toutes ces choses, n'ayant qu'un être créé et fini, sont distinctes de Dieu qui est sans commencement et sans fin; quoiqu'elle les connaisse en lui avec toute leur force et toutes leurs qualités, néanmoins elle les connaît mieux en son essence à cause de son éminence infinie, qu'en elles-mêmes et qu'en leur nature. De sorte qu'elle puise des plaisirs infinis dans cette féconde source, je veux dire dans la connaissance des effets parleur cause, des créatures par leur principe. Mais puisque Dieu est immobile, comment est-ce que ce mouvement se fait en l'âme? C'est assurément un grand sujet d'admiration; car elle reçoit de Dieu du changement et du mouvement, et

 

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dans ce nouvel état elle connaît en lui cette vie divine, elle y voit cette essence et cette harmonie de toutes les créatures ; elle conçoit comment Dieu produit ces effets et fait ce changement, en les faisant passer du néant à l'être. Ce qui a fait dire à Salomon que la sagesse se meut plus facilement que toutes les choses qui sont capable de se mouvoir ( Sap., VII ; 24). Ce n'est pas qu'elle soit elle-même dans le mouvement, mais c'est qu'elle est le principe du mouvement de toutes les créatures. Elle est immuable en elle-même, mais elle remue et change toutes choses : en un mot, la sagesse est plus active que toutes les créatures qui sont capables d'agir.

De sorte qu'à proprement parler, c'est l'âme qui est mue et qui est réveillée dans ce changement. Néanmoins elle voit toujours Dieu dans elle-même; elle connaît qu'il agit toujours de la même manière, qu'il meut, qu'il gouverne, qu'il donne aux créai lires leur essence, leur vertu, leur puissance, leur beauté, tout ce qu'elles ont; qu'il les contient en lui-même virtuellement et d'une façon infiniment éminente : elle a aussi quelque connaissance de ce qu'est Dieu en lui-même, de ce qu'il est dans les choses créées, comme celui à qui on ouvre les portes d'un palais voit d'un coup d'œil la grandeur de la personne qui l'occupe et toutes les actions qu'elle y fait.

Il est difficile d'expliquer nettement comment l’âme est ainsi réveillée, c'est-à-dire comment se fait cette vue qu'elle a de Dieu et des créatures. Pour moi, je crois, autant que je le puis concevoir, que Dieu tire quelques-uns des rideaux qui sont entre l’âme et lui, afin qu'elle puisse le voir. Il ne les ôte pas tous, car il laisse toujours le voile de la foi. Et alors Dieu se montre au travers de ce rideau, mais il ne se montre que de loin et avec obscurité. L'âme voit ainsi sa divine face pleine d'éclat, de grâce et de beauté; et parce que c'est lui qui imprime par sa puissance l'action à toutes choses, elle voit en même temps tout ce qu'elle opère. Lorsqu'elle passe ainsi de son ignorance à cette connaissance, de ses ténèbres à cette clarté, on peut dire que c'est son réveil. Et parce que tout son bien vient de Dieu qui le lui donne, on peut dire aussi que son réveil est le réveil de Dieu, puisque c'est lui qui la réveille en la retirant de son ignorance et de son obscurité. Et c'est dans ce sens que David dit : Levez-vous, Seigneur; pourquoi dormez-vous (Psal., XLIII, 23) ? Comme s'il disait : Nous sommes tombés à terre; nous nous sommes endormis. Relevez nous, Seigneur,réveillez-nous. Delà vient que l'âme étant accablée d'un si profond sommeil, qu'elle ne pouvait s'en retirer elle-même, et que Dieu seul pouvait la réveiller et lui ouvrir les yeux, elle lui dit avec raison :

 

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DEUXIÈME  VERS.
Avec combien de douceur et d'amour
Vous éveillez-vous dans mon sein !

 

Réveillez-nous, Seigneur, éclairez-nous, afin que nous voyions les biens que vous nous mettez toujours devant les yeux, et afin que nous les aimions. Nous connaîtrons alors que vous vous êtes porté de vous-même à nous accorder vos bienfaits, et que vous vous êtes souvenu de nous.

Certainement ce que l'âme réveillée de cette sorte connaît dans son intérieur de l'excellence de Dieu, ne se peut ni voir ni comprendre. Il semble à l'âme qu'elle entend une voix qui crie que Dieu a des millions de grandeurs; elle les regarde avec des transports inexplicables, elle y demeure, elle s'y conserve; et en étant tout environnée et toute remplie, elle parait terrible et redoutable à ses ennemis, comme une armée rangée en bataille : mais elle est en même temps pénétrée de douceurs et pleine de plaisirs en Dieu, lequel  renferme  en soi toutes les douceurs et tous les plaisirs possibles.

Mais on peut former ici un doute : comment l'âme, qui est engagée dans un corps mortel, peut supporter de si grandes communications de Dieu. Car si la vue d'Assuérus dans l'éclat de sa majesté fut capable de taire tomber la reine Esther en pâmoison, à combien plus forte raison la vue de Dieu dans toute sa puissance, dans toutes ses splendeurs, dans toutes ses excellences, doit-elle jeter l'âme dans la défaillance ( Esther, XV, 16, 17) ! Elle la supporte néanmoins sans pâmoison et sans frayeur pour deux raisons.

La première, c'est qu'elle est dans l'état d'une perfection consommée : la partie inférieure est délivrée de ses imperfections ; elle est soumise et conforme à l'esprit. C'est pourquoi elle ne sent ni la perte ni la douleur qu'elle sentirait, si l'esprit n'était pas entièrement purifié, et n'avait pas les dispositions requises pour souffrir sans peine ces communications spirituelles et divines. Puis donc que l'âme est alors débarrassée de ces obstacles, elle reçoit sans défaillance les impressions de Dieu les plus violentes.

La seconde et la principale, c'est que Dieu lui donne alors de grandes marques d'amour et de douceur. Car comme il ne lui découvre ses grandeurs et sa gloire que pour l'élever et la faire nager dans une mer de délices spirituelles, il la fortifie alors comme il

 

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fortifia autrefois Moïse, afin qu'il pût porter le poids de sa majesté divine, et l'éclat de sa gloire infinie.

Voilà pourquoi l’âme trouve en Dieu une douceur et une tendresse égale à sa puissance, à sa souveraineté, à ses grandeurs, et elle y puise une force assez grande et une protection assez puissante pour soutenir ces délices, ces tendresses, toutes ces grandeurs infinies. Ainsi, bien loin de tomber dans les langueurs et les défaillances, elle est animée d'un courage, d'une ferveur et d'une force admirables.

En effet, comme la reine Esther revint de sa pâmoison lorsque le roi la toucha de son sceptre et lui témoigna son amitié, de même l'âme revient de ses étonnements, ou plutôt elle se garantit de ses craintes, parce que le roi du ciel lui donne des preuves de son amour infini, surtout lorsqu'il lui dit, comme Assuérus le dit à Esther : N’appréhendez rien; je suis votre frère, je suis votre époux. Il fait couler dans l'âme sa propre force, son propre amour, sa propre bonté, ses propres perfections. Il l'orne de ses habits royaux, il l'embaume de ses parfums, il la pare de sa couronne et de son sceptre, il la charge de ses pierreries et de son or, c'est-à-dire qu'il la fait participante de toutes ses vertus et de toutes ses perfections, autant qu'elle en est capable. Si bien qu'elle a toutes les qualités de reine, et qu'on peut dire d'elle en termes du Prophète : La reine, ô Souverain Monarque de l'univers, couverte d'une robe d'or dont la variété est admirable, se tient debout à votre droite ( Psal., XLIV, 10). Mais parce que toutes ces merveilles se passent dans le fond de l'âme, elle ajoute :

 

Où vous demeurez seul en secret.

 

TROISIÈME  VERS. Où vous demeurez seul en secret.

 

L'âme assure ici que Dieu demeure en secret dans son sein, c'est-à-dire dans le fond de sa substance et de ses puissances. Car il est constant que Dieu demeure comme en cachette dans les âmes et dans leur substance, puisque sans cela elles ne pourraient subsister. Mais il y demeure en différentes manières. Il se trouve volontiers dans les unes, et à contre-cœur dans les autres. Dans les unes il est comme dans sa propre maison, où il commande, et où il gouverne tout; dans les autres il est comme dans une maison où l’on ne lui permet de rien ordonner ni de rien faire.

Lorsqu'une âme a étouffé ses passions, il y est plus seul, il y est

 

 

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plus content, il la conduit plus absolument, il y demeure plus sûrement, avec une union plus étroite, avec un plus grand détachement des créatures. Le démon n'y peut entrer, et l'esprit humain ne peut comprendre ces familiarités divines. Mais ce Dieu de bonté n'est pas taché à l'âme en cet état; elle sent sa présence et ses caresses spirituelles; elle s'aperçoit de son réveil, c'est-à-dire des saints mouvements qu'il excite en elle, lorsque, paraissant dormir auparavant et reposer dans son sein, il l'embrase tout à coup des flammes de son amour.

Oh ! que cette âme est heureuse de savoir que Dieu prend son repos dans son sein ! Oh ! qu'il lui est avantageux de se dégager des créatures, de fuir les affaires du monde, de vivre dans une grande tranquillité, de peur que les moindres bagatelles ne troublent et n'interrompent le sommeil de son bien-aimé! Il est ordinairement comme assoupi dans cette union avec l'âme, et l'âme le possède communément avec beaucoup de satisfaction spirituelle. S'il s'y tenait toujours dans le réveil et dans l'action, c'est-à-dire s'il la favorisait toujours de connaissances nouvelles et d'amour enflammé, ce serait l'état de la gloire céleste et éternelle. Car si un seul écoulement de ces grâces extraordinaires élève l'âme à un bonheur si inconcevable, que serait-ce si ces profusions étaient continuelles!

Pour ce qui concerne les âmes qui n'ont acquis ni cette union ni les dispositions d'y parvenir, Dieu y demeure, non pas malgré lui ni mécontent, mais si caché, qu'elles n'ont nulle marque de sa présence. Néanmoins il fait glisser quelquefois dans leur cœur certains traits doux et aimables, qui leur donnent une satisfaction bien sensible, mais qui ne sont pas de même nature que les mouvements tout divins que Dieu produit dans ces grandes âmes. Ils ne sont pas si cachés au démon et à l'entendement que ceux-ci : les opérations des sens les peuvent faire connaître, parce que ces âmes ne se sont pas encore défaites entièrement des imperfections de la partie inférieure. Au contraire, l'âme parfaite est tellement possédée de son époux, qu'elle ne voit plus que lui, qui opère en elle avec toute la douceur possible. C'est pourquoi elle dit:

 

QUATRIÈME, CINQUIÈME ET SIXIÈME VERS.
Et dans votre douce aspiration
,
Pleine de biens et de gloire,
Que vous m'enflammez, agréablement de votre amour !

 

Quoique je ne prétende pas expliquer ici cette douce aspiration de Dieu, de peur de la faire paraître moindre qu'elle n'est, et de l'obscurcir au heu de la rendre plus intelligible, néanmoins j'en

 

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donnerai quelque idée, pour faire comprendre en quelque manière ce que c'est que cette opération divine.

Dieu dispose l'âme à cette admirable aspiration, de la sorte : D'abord il l'élève au-dessus de la connaissance des sens extérieurs et intérieurs, parce que ces connaissances sont renfermées dans la matière, et ne sortent pas des bornes de la nature, laquelle ne peut conduire l'âme à la connaissance des choses surnaturelles et divines, puisque ces sortes de lumières sont au-dessus de toutes ses forces. Ensuite il verse dans l'âme, par une infusion surnaturelle, la connaissance de la divinité et de ses perfections infinies. Si bien que l'âme, toute pénétrée des rayons de ce soleil de justice, découvre d'une manière ineffable toutes les grandeurs de Dieu, autant qu'il est possible de les connaître en  cette vie mortelle. Il lui semble alors qu'elle est remplie en quelque façon des lumières que les bienheureux reçoivent dans le ciel, et qu'il n'y a presque plus de nuages qui lui dérobent la vue de Dieu et de ses attributs, tant sa connaissance est pénétrante et étendue.

Dieu ayant ainsi préparé l'âme, il lui communique par  cette aspiration le Saint-Esprit, et il le lui communique selon la mesure et la grandeur de ses connaissances. Et c'est en ces heureux moments que l'Esprit divin la pénètre, la remplit, l'absorbe toute en lui-même. C'est en ce temps qu'il allume en elle les flammes d'un amour très-ardent, très-agréable, et tout à fait incompréhensible. Elle est tellement possédée de cet amour, qu'elle ne pense qu'à aimer, et que toutes ses opérations se réduisent à l'amour. Tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle entend, tout ce qu'elle souffre la porte à l'amour. Chaque respiration et chaque action sont autant d'actes d'amour, ou plutôt ce n'est qu'un amour continuel sans aucune interruption.

Mais parce que le Saint-Esprit la consume ainsi des flammes de son amour, il la transforme en lui-même de telle sorte, qu'il répand en elle tous les biens divins dont elle est capable. Il la comble aussi d'une gloire qui est une espèce de participation de la gloire des anges et des bienheureux. Ainsi l'âme goûte par avance les douceurs du paradis, et elle semble être déjà transportée dans le ciel. Mais comme ces choses surpassent la capacité de notre esprit, et ne peuvent tomber dans notre sens, je n'en parlerai pas davantage, et je mettrai fin à ce Traité.

 

 

 

 

 

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