CANTIQUES

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CANTIQUES SPIRITUELS DE L'AME

 

ET DE

 

JÉSUS-CHRIST SON ÉPOUX

 

Où l'on explique

 

PLUSIEURS AFFECTIONS ET PLUSIEURS EFFETS DE LA CONTEMPLATION

 

 

PRÉFACE

EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS  DE L'AME ET DE SON  DIVIN ÉPOUX

PREMIER CANTIQUE

DEUXIÈME CANTIQUE

TROISIÈME CANTIQUE

QUATRIÈME CANTIQUE

CINQUIEME CANTIQUE

SIXIEME CANTIQUE

SEPTIÈME CANTIQUE

HUITIEME CANTIQUE

NEUVIÈME CANTIQUE

DIXIÈME CANTIQUE

ONZIEME CANTIQUE

DOUZIÈME CANTIQUE

TREIZIÈME CANTIQUE

QUATORZIÈME ET QUINZIÈME CANTIQUES

SEIZIEME CANTIQUE

DIX-SEPTIEME CANTIQUE

DIX-HUITIEME CANTIQUE

DIX-NEUVIEME CANTIQUE

VINGTIÈME CANTIQUE

VINGT-UNIEME CANTIQUE

VINGT-DEUXIEME CANTIQUE

VINGT-TROISIÈME CANTIQUE

VINGT-QUATRIÈME CANTIQUE

VINGT-CINQUIÈME CANTIQUE

VINGT-SIXIÈME CANTIQUE

VINGT-SEPTIEME CANTIQUE

VINGT-HUITIÈME CANTIQUE

VINGT-NEUVIEME CANTIQUE

TRENTIEME ET TRENTE-UNIEME CANTIQUE

TRENTE-DEUXIEME CANTIQUE

TRENTE-TROISIEME CANTIQUE

TRENTE-QUATRIÈME CANTIQUE

TRENTE-CINQUIÈME CANTIQUE

TRENTE-SIXIÈME CANTIQUE.

TRENTE-SEPTIÈME CANTIQUE

TRENTE-HUITIÈME CANTIQUE

TRENTE-NEUVIEME CANTIQUE

QUARANTIÈME CANTIQUE

 

PRÉFACE

 

Comme ces Cantiques semblent avoir été composés avec quelque ferveur en l'amour de Dieu, dont la sagesse infinie, dit Salomon, s'étend d'une extrémité à une autre extrémité, et comme l'âme qui en est conduite paraît avoir la même abondance de paroles et la même impétuosité que lui, je ne prétends pas expliquer la vaste Capacité de cet esprit, à qui l'amour donne une si grande fécondité en ce sujet. Ce serait même nue ignorance grossière, de croire qu'on ait des ternies propres pour exprimer ces faveurs. Car l'esprit du Seigneur qui nous aide en notre faiblesse, dit saint Paul ( Rom., VIII, 26), demande pour nous avec des gémissements ineffables ce que nous ne pouvons ni concevoir ni faire comprendre. En effet, qui peut écrire ce qu'il fait entendre aux âmes qui l'ai ment? Qui peut déclarer ce qu'il leur l'ait expérimenter? Oui peut dire ce qu'il leur fait désirer? Ni personne du monde, ni ceux-là même qui en ont l'expérience ne le peuvent.

C'est pourquoi ils se servent de figures, ou de similitudes, ou de paraboles, pour faire entrevoir, plutôt que pour découvrir,

 

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quelque chose de ces mystères secrets qui s'accomplissent en eux; et ils ne font ces obscures expositions que par les abondantes lumières de l'esprit qui les pousse. Mais si on ne lit pas ces comparaisons avec la même intelligence, la même sincérité et le même amour qu'on les emploie, elles paraîtront des rêveries plutôt que des effets du bon sens.

On voit cette manière de s'exprimer dans les Cantiques de Salomon, et dans quelques autres livres de l'Écriture, où l'Esprit divin, ne voulant pas user des paroles ordinaires, déclare ses sentiments et ses mystères par des figures et par des paraboles étranges et difficiles à comprendre. De là vient que les saints docteurs, quoi qu'ils puissent dire, ne sauraient mettre ces merveilles en tout leur jour; de sorte que tout ce qu'on en dit ordinairement est au-dessous de la vérité. Puis donc que ces Cantiques viennent de l'amour d'une intelligence mystique et très-grande, on ne peut les exposer clairement. Aussi mon dessein n'est pas de le faire; mais je veux seulement leur donner quelque éclaircissement; ce qui me parait le parti le meilleur et le plus sûr. Il vaut mieux laisser les paroles de l'amour divin dans toute l'étendue de leur force et de leur signification, que de les développer distinctement, afin que chacun en profite selon la portée de son esprit.

Ainsi, quoiqu'on en déclare le sens en quelque manière, on ne doit pas s'attacher nécessairement à cette interprétation. Car il n'est pas besoin de concevoir parfaitement cette sagesse mystique, pour produire en l'âme les affections et les effets de l'amour de Dieu. Cette science sacrée est semblable à la foi, qui nous fait aimer Dieu, quoique nous ne le connaissions qu'avec beaucoup d'obscurité. Ce qui m'oblige à traiter les choses brièvement, à moins que la matière ne m'engage à être un peu long en quelques endroits. Je remarquerai toutefois, quand l'occasion s'en présentera, ce qui surpasse l'état des commençants, soit parce qu'on a écrit plusieurs livres des choses spirituelles les plus communes, soit parce que je travaille pour ceux que Dieu, par une grâce singulière, a introduits dans le sein de l'amour divin. J'espère, par ces raisons, que les points de théologie scolastique qui regardent le commerce intérieur de l'âme avec Dieu, et que j'ai expliqués en

 

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divers cantiques, ne seront pas inutiles pour conserver la pureté de l'esprit. Ceux qui n'ont pas l'usage de  cette divine science se serviront avec fruit de la théologie mystique, dont l'amour donne l'intelligence et le goût.

Au reste, je soumets au jugement de la sainte Eglise tout ce que je dirai ; et, afin que mes sentiments méritent mieux la créance des lecteurs, je ne prétends assurer rien de moi-même, ni me fier à ma seule expérience, ou à la connaissance que j'ai de ce qui est arrivé à plusieurs personnes spirituelles, ou aux lumières qu'elles m'ont données elles-mêmes ; mais je m'appuierai sur l'autorité de l'Ecriture, principalement dans les choses les plus difficiles à entendre.

 

EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
DE L'AME ET DE SON  DIVIN ÉPOUX

 

PREMIER CANTIQUE

 

 

Adonte te eseondiste,

Amado, y me dexaste con gemido ?

 

 

Où vous étes-vous caché, mon bien-aimé ?

Vous m’avez abandonnée dans les gémissements ;

 

 

Como ciervo huiste,

Aviéndome herido;

Sali iras ti clamando, y eras ido.

 

 

Vous avez pris la fuite comme un cerf,

Après m'avoir blessée;

Je suis sortie après vous en criant ; mais déjà vous vous en étiez allé.

 

 

 

 

Dans ce premier cantique, l'âme brûlant de l'amour de son époux divin, et désirant d'être unie à lui par la vision béatifique, se plaint extrêmement de son absence, et lui expose les inquiétudes de son amour. Elle lui représente que c'est la plaie qu'elle a reçue de cet amour qui l'a engagée à se dépouiller de toutes choses pour le posséder, et qu'elle est néanmoins contrainte de souffrir son éloignement, ne pouvant sortir des liens de son corps pour le voir dans la bienheureuse éternité. C'est pourquoi elle lui dit :

 

Où vous êtes-vous caché?

 

Comme si elle disait : Verbe éternel, mon époux, montrez-moi, je

 

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vous prie, le lieu où vous êtes caché. C'est-à-dire, faites-moi voir voire essence. Car le lieu où le Fils de Dieu est caché, c'est le sein du Père éternel, dit saint Jean ( Joan., I, 18), c'est l'essence divine, qui nous est invisible et inconnue en cette vie. Le prophète Isaïe nous apprend la même chose en ces termes : Vous êtes véritablement un Dieu caché ( Isa., XLV, 15). Il faut remarquer ici que les communications et les connaissances de Dieu les plus grandes et les plus sublimes que l'âme puisse maintenant avoir, ne sont pas Dieu essentiellement, et n'ont nulle liaison nécessaire avec lui : de sorte qu'il demeure toujours caché à l'âme, et qu'il est toujours expédient à l’âme, quelques grandeurs qu'elle en connaisse, de croire qu'il est caché, de le chercher, et de lui dire :

 

Où vous êtes-vous caché?

 

Car les goûts délicieux, les impressions divines, ou les sécheresses et la privation des consolations intérieures, ne sont pas des preuves ou plus fortes ou plus faibles de sa présence et de sa possession : c'est pourquoi le saint homme Job a raison de dire : S’il vient à moi, je ne le verrai pas ; s'il s'en va, je ne m'en apercevrai point ( Job, IX, 11). Lors donc que l'âme est pénétrée de ces sentiments extraordinaires, elle ne doit pas se persuader que Dieu soit essentiellement en elle : mais aussi lorsqu'elle est vide de ces dons sensibles, elle ne doit pas s'imaginer que Dieu soit éloigné d'elle, puisqu'elle ne peut connaître, par la jouissance ou par la privation de ces biens, si elle est en la grâce de Dieu ou non.

Le dessein de l'âme est donc de demander, non pas une dévotion tendre, parce que ce n'est pas une preuve certaine de la possession de son époux, mais la claire vue de son essence divine. L'épouse sacrée prie, dans les Cantiques, le Père éternel de lui accorder la même union avec la Divinité : Enseignez-moi, dit-elle, où vous prenez à midi votre nourriture et votre repos ( Cant., I, 6). Car quand elle cherche où il se nourrit, elle demande qu'il lui fasse voir l'essence de son Verbe, puisque c'est clans son seul Fils qu'il prend sa nourriture. Lors aussi qu'elle désire savoir où il repose, elle souhaite que la même essence lui soit montrée, parce que le Père repose dans son Verbe, en lui donnant, par la génération éternelle, la nature et les perfections divines : à midi, c'est-à-dire dans l'éternité.

 

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Où vous étes-vous caché ?

 

Mais celui qui veut trouver le Fils de Dieu doit savoir que le Verbe est absolument caché, avec le Père et le Saint-Esprit, dans le centre le plus intime de l'âme; et conséquemment l'âme qui le cherche doit sortir des créatures par le détachement de sa volonté, et entrer dans son fond le plus intérieur. C'est pourquoi je  vous ai cherché, disait autrefois saint Augustin à son Créateur, courant par les rues et par les places de la grande cité de ce monde, et je ne vous ai pas trouvé ; car je cherchais dehors, mal à propos, ce qui était dans moi-même ( S. Aug., C. Soliloq., XXXI). Puis donc qu'il se cache en l'âme, le contemplatif  l'y doit chercher.

 

Mon bien-aimé, vous m'avez abandonnée dans les gémissements.

 

L'âme l'appelle son bien-aimé, pour le rendre plus facile à écouter sa prière; car Dieu reçoit favorablement les vœux de celui qui l'aime. Or, l'âme aime véritablement Dieu, lorsqu'elle est tout à lui et avec lui, et qu'elle n'a nulle affection pour tout ce qui est hors de lui. De sorte que ceux-là se trompent, qui le regardent comme leur bien-aimé, tandis que leur cœur ne s'attache pas à lui uniquement. Aussi leurs prières ne sont pas devant lui d'un grand prix ni d'une grande vertu. Pour ces paroles :

 

Vous m'avez abandonnée dans les gémissements,

 

elles signifient que l'absence du bien-aimé fait gémir l'âme continuellement. Comme elle n'aime que lui, elle ne trouve en aucune créature ni repos ni soulagement. On juge aisément par là que celui qui n'a de l'amour que pour Dieu, n'en a pour aucune chose créée et ne prend aucun plaisir qu'en Dieu. Saint Paul exprime très-bien ce gémissement : Nous soupirons, dit-il, en notre cœur, après l'accomplissement de l'adoption des enfants de Dieu (Rom., VIII, 25). Ces continuels soupirs de l'âme naissent du sentiment qu'elle a de l'éloignement de son époux, lors principalement qu'elle a goûté les douceurs de quelque communication divine, et qu'elle sent ensuite l'amertume d'une aridité désolante et d'une affreuse solitude. C'est pourquoi elle ajoute :

 

Vous avez pris la fuite comme un cerf.

 

L'épouse sainte compare, dans les Cantiques, son époux divin

 

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à un chevreuil et à un jeune cerf ( Cant., II, 9), à cause de leur vitesse à fuir et à se dérober de notre vue. De même le bien-aimé de l’âme, après l'avoir visitée parla douceur de ses grâces, se retire promptement et la plonge dans la douleur, comme elle le déclare :

 

Après m'avoir blessée.

 

N'étais-je pas assez affligée de votre absence, dit-elle, sans me percer avec violence de tous les traits de votre amour? Pourquoi avez-vous augmenté les désirs que j'ai de vous posséder, et pourquoi fuyez-vous aussitôt comme un cerf, sans me permettre de jouir un moment de votre présence ? Mais, outre plusieurs visites différentes que Dieu fait à l'âme pour la blesser et pour la perfectionner en son amour, il a coutume d'exciter en son cœur les mouvements d'un amour dont il la transperce comme d'autant de flèches de feu. C'est ce qu'on appelle proprement des plaies d'amour. L'âme en parle ici, et elle en est tellement embrasée, qu'elle semble sortir d'elle-même et passer à un être tout nouveau, comme un phénix qui renaît de ses cendres . David a fait sans doute l'heureuse expérience de ce changement : Parce que, dit-il, mon cœur s'est enflammé de votre amour, et que mes reins ont été changés, j'ai été réduit au néant, j'ai été humilié sans le savoir ( Psal., LXXII, 21). Le prophète veut dire que ses affections charnelles, qu'il exprime par ses reins, ont été changées par l'amour en affections spirituelles, et que la véhémence de l'amour a tellement épuisé et vidé l'âme de toutes choses, qu'elle ne connaît plus que l'amour divin. Cependant ce changement fait beaucoup de peine à l'âme, et la jette dans de grandes perplexités, à cause de l'extrême désir qu'elle a de voir Dieu. Si bien que la rigueur de l'amour envers elle lui paraît intolérable, non pas à cause des blessures qu'il lui fait, puisqu'elles lui sont agréables, mais à cause des langueurs où il la laisse sans lui ravir  cette vie mortelle, dont la perte lui ferait la conquête du ciel, où elle serait éternellement unie à son époux. Ainsi elle produit sa douleur, en disant :

 

Après m'avoir blessée.

 

Cependant voici de quelle manière cette vive douleur se forme en son cœur. Lorsque Dieu blesse l'âme des traits enflammés de son amour, l'âme aspire incontinent à la possession de son bien-aimé, dont elle a senti le mouvement. Mais elle déplore aussitôt son éloignement, et s'abandonne aux gémissements et aux soupirs. Car ces

 

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visites-ci ne sont pas semblables à celles de Dieu réjouit l'âme, et la rassasie de plaisirs tranquilles et continuels. Il la visite alors, à dessein, non pas de la guérir, mais de la couvrir de plaies; non pas pour la satisfaire, mais pour lui causer de nouvelles peines, parce qu'il veut augmenter ses connaissances, ses désirs et sa douleur. Comme ces nouvelles plaies d'amour la remplissent de contentement, elle mourrait volontiers mille fois, s'il était possible, pour obtenir la jouissance de son Dieu; c'est ce que le vers suivant exprime :

 

Je suis sortie après vous en criant, mais vous vous en étiez déjà allé.

 

Nul remède ne guérit les plaies de l'amour, si celui qui les a faites ne l'applique lui-même. C'est pourquoi l'âme sort ; elle court après celui qui l'a blessée; elle crie à haute voix, tant la violence du feu qui la brûle est grande. Cette sortie de l'âme se prend en deux sens, ou pour sa sortie de toutes les créatures, en les méprisant et en y renonçant ; ou pour sa sortie d'elle-même, en s'oubliant ; et c'est ce qu'elle fait, lorsqu'elle conçoit une sainte haine d'elle-même et un ardent amour pour Dieu. Cet amour la met hors d'elle-même, la ravit en Dieu, lui fait dire mille fois : Seigneur, retirez-moi de ce monde, comme elle l'insinue par ces paroles : Je suis sortie, et j'ai crié après vous;mais, mon divin époux, vous vous étiez déjà éloigné de moi ; car, quand j'ai voulu jouir de votre présence, je ne vous ai point trouvé. Je me suis dépouillée de toutes les choses créées  et ie n'ai pu m'attacher à vous ; l'amour me tient comme suspendue en l'air ; je ne suis appuyée ni sur vous ni sur moi  L'épouse sacrée exprime la sortie de l'âme par le terme de lever. Je me lèverai, dit-elle, et j'irai par les rues et par les places de la ville pour chercher celui que mon cœur chérit ; je l'ai cherché, et je ne lai pas trouvé (cant., III, 7). C'est-à-dire je m'élèverai des  choses les  plus basses aux  plus hautes, de l'amour des créatures et de moi-même à l’amour de Dieu. Mais l'épouse ajoute que l'amour lui a fait de grandes blessure parce qu'elle n'a pas rencontré son bien-aimé. Car celui qui brûle de l'amour de Dieu est fort affligé de son absence, d’autant que, s’étant donné tout à lui, il ne le possède pas comme il espérait ; il s'est tout perdu soi-même pour Dieu, et Dieu ne lui donne pas la possession de lui-même pour récompense.

Cette douleur est si excessive en ceux qui sont proches de la plus haute perfection, que si Dieu ne leur donnait du secours, ils en mourraient. Ayant l'âme bien disposée à jouir de Dieu, ayant aussi goûté

 

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l'incomparable douceur de l'amour divin, ils souffrent au de la de ce qu'on peut imaginer, parce que Dieu leur fait voir comme par de petites fentes le souverain bien, et il ne leur en accorde pas la jouissance.

 

DEUXIÈME CANTIQUE

 

 

Pastores, los que fuerdes

Allá por las majadas al otero,

Si por ventura vierdes

Aquel que yo mas quiero,

Dezidle que adolezco, peno, y muero. 

 

 

Pasteurs, autant que cous êtes qui irez

Par les cabanes à la colline,

Si par hasard vous voyez

Celui que je chéris plus que tout le monde,

Dites-lui que je languis, que je suis tourmentée, que je me meurs.

 

 

L'âme veut employer des médiateurs auprès de son bien-aimé, pour lui faire connaître ses douleurs. Car c'est le propre de ceux qui aiment, d'user des moyens les plus commodes à leur communication mutuelle, lorsqu'ils ne peuvent s'entrevoir ni s'entretenir familièrement. C'est dans  cette pensée que l'âme envoie à son époux ses désirs, ses ardeurs, ses soupirs, ses gémissements, comme des messagers, pour lui déclarer les plus secrets sentiments de son cœur. Elle dit donc :

 

Pasteurs, autant que vous êtes qui irez.

 

Elle appelle pasteurs ses désirs, parce qu'ils repaissent l'âme de nourriture spirituelle. C'est aussi par leur moyen que Dieu se communique à elle, et ils sont nécessaires pour entretenir cette communication. Mais, quand elle dit autant que vous êtes qui irez, elle signifie ceux-là seulement qui naissent d'un amour très-pur; car ceux qui n'en viennent pas, ne vont point à Dieu.

 

Par les cabanes à la colline.

 

L'âme entend, par ces petites maisons, les choeurs des anges, d'autant que les prières et les soupirs des bommes montent vers Dieu en passant par ces chœurs successivement. Elle donne le nom de montagne à Dieu, soit parce qu'il est élevé comme les montagnes, soit parce qu'on voit en lui et au-dessous de lui toutes les créatures, comme on voit de petites cabanes au pied des montagnes les plus hautes. Les anges lui offrent nos prières comme saint Raphaël offrit celles de Tobie : Lors, lui dit-il, que vous priiez Dieu avec larmes, et que vous enterriez les morts, je présentais votre oraison au Seigneur ( Tob., XII, 12).

 

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On peut dire aussi que les pasteurs de l'âme sont ces esprits bienheureux, non-seulement parce qu'ils portent à Dieu nos désirs et nos demandes, mais encore parce qu'ils nous rapportent ses ordres. Ce qu'ils exécutent en nourrissant nos âmes, comme de bons pasteurs, des inspirations de Dieu les plus douces et de ses dons les plus éminents ; car la majesté divine se sert de leur ministère pour nous les donner. Ils nous protègent aussi, et nous défendent de la violence et des embûches du malin esprit.

 

Si par hasard vous voyez.

 

Comme si elle disait : Si mon bonheur veut que vous approchiez de lui, de telle sorte qu'il vous voie et qu'il vous écoule. Car, quoiqu'il sache tout jusqu'aux moindres pensées de l'âme, il semble néanmoins ne voir nos besoins et n'écouter nos vœux, que quand il nous délivre de nos misères. Et pour cet effet il attend le temps convenable, comme il laissa passer de longues années avant que de dégager les Israélites des chaînes de leurs tyrans. J'ai vu, dit-il à Moïse, l'affliction que mon peuple souffre dans l'Egypte, j'ai entendu ses cris, et je suis venu pour le retirer de sa captivité (Exod., III, 7, 8). Et l'ange Gabriel dit à Zacharie : Ne craignez pas, Zacharie, votre prière est exaucée ( Luc., I, 13). Car Dieu lui avait accordé l'enfant qu'il avait demandé depuis plusieurs années. Dieu donc ne manque jamais de nous donner son secours quand il nous est nécessaire. Car il est notre aide en nos besoins, dit David, et il nous soulage en nos souffrances ( Psal., IX, 10)

C'est ce que l'âme prétend déclarer par ces termes : Si vous le voyez par hasard, c'est-à-dire si le temps est arrivé où il daigne recevoir favorablement nos demandes et remplir nos espérances

 

Dites-lui que je languis, que je suis tourmentée, que je me meurs.

 

L'âme représente ici trois maux considérables : sa maladie, sa douleur et sa mort. Car l'âme qui aime tendrement Dieu, souffre en son absence trois sortes de maladies selon ses trois puissances. Elle souffre selon l'entendement de grandes langueurs; car elle ne voit pas Dieu qui est la santé de l'entendement. Elle souffre selon la volonté des douleurs sensibles ; car elle est privée de Dieu, qui

 

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est la joie et le soulagement de la volonté. Elle souffre selon la mémoire une mort cruelle; car en rappelant dans l'esprit qu'elle est dépouillée de tous les biens de l'entendement, qui sont la vue de Dieu ; de tous les plaisirs de la volonté, qui sont la jouissance de Dieu, et en se représentant qu'il se peut faire qu'elle n'aura jamais ni cette vue, ni  cette jouissance, ni ces consolations infinies; en se souvenant, dis-je, de toutes ces disgrâces, elle reçoit les traits et les coups d'une mort très-dure et très-amère. Jérémie exprime admirablement ces misères spirituelles : Souvenez-vous de ma pauvreté, de l'absinthe et du fiel que j'ai bus ( Jerem. Ren. III, 19). La pauvreté regarde l'entendement, en qui doivent être proprement les richesses de la sagesse de Dieu. lequel renferme, selon saint Paul, tous les trésors de la sagesse et de la science ( Coloss., II, 3). L'absinthe, qui est fort amère, regarde la volonté, laquelle est pleine d'amertume lorsqu'elle est vide de Dieu, selon cette expression de l'ange qui parlait à saint Jean dans l'Apocalypse : Prenez ce livre, lui dit-il, et le mangez, et vous le sentirez amer dans votre estomac. ( Apoc., X, 9). L'estomac signifie en cel endroit la volonté. Le fiel regarde enfin la mémoire; et c'est le symbole de la mort de l'âme, suivant la pensée de Moïse quand il parle des réprouvés : Ils boiront au lieu de vin, le fiel des dragons et le venin des aspics, duquel on ne se peut guérir ( Deut., XXXII, 33). Cette mort n'est autre chose que l'entière privation de Dieu.

L'âme représente ses incommodités à son bien-aimé, sans lui faire aucune demande. Car celui qui aime avec autant de discrétion que d'ardeur, se contente de faire connaître sa pauvreté à son ami et d'abandonner le reste à sa volonté. La très-sainte Mère de Dieu en usa ainsi dans le festin des noces qui se firent à Cana en Galilée : elle ne demanda pas ouvertement un miracle à son Fils, mais elle dit seulement que ces pauvres gens n'avaient plus de vin ( Joan., II ; 3). Les sœurs de Lazare gardèrent la même méthode ; elles envoyèrent dire à Notre-Seigneur ce mot : Celui que vous aimez est malade ( Jaon., XI, 3).

Trois raisons obligent l'âme à se comporter de la sorte envers Dieu : la première : il sait mieux que nous ce qui nous est expédient; la seconde : la misère et la résignation de celui qui l'aime l'excitent plus fortement à avoir pitié de lui ; la troisième : l'âme se garantit plus sûrement de l'amour-propre en proposant simplement

 

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ses besoins à Dieu, qu'en le priant précisément de lui donner ce qu'elle désire. L'âme agit de la même manière en  cette rencontre. En ne faisant que déclarer ses infirmités;elle dit autant que si elle s'exprimait en ces termes : Je suis malade, il est ma santé ; dites-lui qu'il me guérisse. Je suis tourmentée, il est ma consolation ; dites-lui qu'il me console. Je meurs, il est seul ma vie ; dites-lui qu'il me fasse vivre.

 

 

TROISIÈME CANTIQUE

 

 

Buscando mis amores 

Iré por essos montes y riberas;

Ni cogeré las flores,

Ni temeré las fieras,

Y passaré las fuertes, y fronteras.

 

 

En cherchant mes amours,

J'irai par ces montagnes et par ces rivages ;
Je ne cueillerai point de fleurs,

Je ne craindrai pas les bêtes sauvages,

Et je passerai par les forts et par les

frontières.

 

 

Il ne suffit pas à l'âme de prier, de désirer, de soupirer, d'employer des intercesseurs pour trouver son bien-aimé ; elle est résolue de le chercher elle-même, et d'aller après lui par les vertus, par les bonnes œuvres, par les mortifications, par la vie active et par la vie contemplative. Mais, pour venir à bout de son dessein, elle rejettera tous les biens présents et tous les plaisirs du siècle. Elle se gardera aussi des efforts et des pièges du monde, de la chair et du démon, ses ennemis, de peur qu'ils ne retardent son chemin et ses recherches.

 

J'irai par ces montagnes.

 

Elle compare les vertus aux montagnes, tant à cause de leur hauteur, qu'a cause des peines et des travaux qu'il faut essuyer pour y monter par les exercices de la vie contemplative. Elle entend, par les rivages, les humiliations, les mortifications, le mépris de soi-même, toutes les fonctions de la vie active; car ces deux vies sont nécessaires pour acquérir les vertus. Elle veut dire qu'elle remplira les devoirs de l'une et de l'autre vie, en s'élevant aux vertus les plus héroïques, et en s'abaissant aux actions les plus méprisables, puisque le chemin que doit tenir celui qui cherche Dieu, est de faire le bien en Dieu, et d'étouffer le mal en soi-même. C'est pourquoi elle

ajoute :

 

Je ne cueillerai point de fleurs.

 

Comme il faut avoir le cœur généreux, libre, dégagé de tout ce qui n'est pas Dieu, ou de tout ce qui ne conduit pas à Dieu, l’âme

 

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doit posséder cette liberté et cette force. C'est par ces mouvements qu'elle ne cueillera aucune des fleurs qu'elle rencontrera en chemin, c'est-à-dire qu'elle ne se procurera aucun plaisir. Il y a trois différentes satisfactions : les temporelles, les sensuelles, les spirituelles. Toutes également occupent le cœur, et font obstacle à l'avancement spirituel de l’âme. Elle promet à Dieu, pour cette raison, de ne cueillir aucune de ces fleurs, c'est-à-dire de ne s'arrêter ni aux biens du monde, ni à la volupté de la chair, ni aux contentements de l'esprit, de peur qu'ils ne l'empêchent de se transporter en tous les lieux où son bien-aimé peut être. Elle suit en cette entreprise le conseil de David : Si vous avez des richesses en abondance, dit-il, n'y mettez point votre amour ( Psal., LXI, 12). Ce qu'on peut appliquer pareillement aux plaisirs sensuels ou spirituels ; car les plaisirs spirituels, lorsqu'on en nourrit l'esprit, sont opposés comme les autres au progrès qu'on doit faire en la vertu. Mais outre cela, l'âme doit être courageuse et hardie pour ne rien craindre. C'est ce qu'elle dit en ces vers :

 

Je ne craindrai pas les bêtes sauvages,

Et je passerai par les torts et par les frontières.

 

Elle fait ici la peinture du monde par les bêtes sauvages, du démon par les forts, de la chair par les frontières d'une province. Le monde est une bête sauvage qui menace l'âme, quand elle veut aller à Dieu, de lui faire perdre la faveur des grands, l'amitié de ses amis, l'estime et la familiarité de ses proches. Il l'intimide par la difficulté insurmontable de renoncer éternellement aux délices du siècle. Il lui fait encore plus de peur par les médisances, par le mépris, par les railleries qui viendront fondre sur elle. Ces peines empêchent quelquefois certaines personnes, non-seulement de persévérer dans la piété, mais même de commencer à servir Dieu.

Mais il yen a de plus nobles et de plus fermes : les difficultés, les tentations, les souffrances, les autres peines, les attaquent par la permission de Dieu, comme des bêtes farouches; mais elles passent par ces rudes épreuves comme l'or passe par le feu, suivant cette parole du prophète : Les justes endurent plusieurs afflictions. (Psal. XXXIII, 20.) Cependant l'âme qui aime ardemment son époux, et qui le préfère à toutes les choses créées, chantera, sans rien appréhender, ces vers :

 

Je ne craindrai pas les bêtes sauvages,

Et je passerai par les torts et par les frontières.

 

 

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Elle appelle forts les dénions ses ennemis, soit parce qu'ils s'efforcent avec une extrême violence de lui fermer l'entrée de ce chemin, soit parce que leurs artifices sont plus grands, et leurs tentations plus fortes et plus difficiles à découvrir et à vaincre, que celles qui viennent du monde et de la chair ; soit enfin par.ee qu'ils se joignent à ces deux derniers ennemis, et se fortifient de leurs secours pour faire une cruelle guerre à l'âme. Aussi le prophète-roi s'en plaint : Hélas ! dit-il, les forts ont cherché mon âme pour la perdre (Psal., LIII, 5). Et Job décrivant leur force : Il n'est point, dit-il, de puissance sur la terre, qui soit comparable à celui qui est fait pour n'avoir aucune crainte ( Job, XLI, 24). En effet, toute la puissance des hommes est moindre que la force du démon, et la seule puissance de Dieu peut la surmonter, comme ses seules lumières peuvent démêler ses tromperies.

C'est pourquoi l'âme ne saurait ni résister à ses efforts sans l'oraison, ni s'apercevoir de ses pièges et de ses finesses sans l'humilité et la mortification. Si bien que saint Paul donne justement cet avis aux fidèles : Armez-vous de toutes les armes de Dieu, afin que vous puissiez vous défendre contre les embûches du démon. Car nous n'avons .pas seulement à combattre la chair et le sang  ( Ephes.,VI, 11, 12). Le sang signifie le monde, elles armes de Dieu expriment l'oraison et la croix de Jésus-Christ, où l'humilité et la mortification paraissent davantage.

L'âme assure encore qu'elle passera par les frontières, c'est-à-dire par les répugnances et les révoltes de la chair contre l'esprit, parce que, comme parle l'Apôtre, la chair combat par ses désirs contre l'esprit, et s'oppose à l'avancement spirituel de l'âme ( Galath., V, 17). L'âme doit donc vaincre, par la force de l'esprit, toutes les oppositions, tous les appétits sensuels, toutes les inclinations naturelles. Car tandis que ces passions régneront, elles s'assujettiront tellement l'esprit, qu'il ne pourra jamais passer jusqu'à la véritable vie de l'âme, ni aux plaisirs solides de l'intérieur.

Nous ne prétendons pas néanmoins exclure la vie de la grâce; au contraire, nous la supposons : car personne ne peut sans elle s'élever à la perfection de la vie mystique, comme saint Paul l'insinue en ces termes : Si vous mortifiez par l'esprit les actions de la

 

408

 

chair, vous vivrez ( Rom., VIII, 13). L'âme dit donc en ce cantique qu'elle ramassera toutes ses forces pour remporter la victoire sur ses ennemis et pour chercher son divin époux, jusques à ce qu'elle le trouve.

 

QUATRIÈME CANTIQUE

 

 

O bosques y espessuras,

Plantadas por la mano de mi amado !

O prado de verduras !

De flores esmaltado,

Dezid si por vosotras ha passade

 

 

O forêts, ô épaisseurs,

Plantées par la main de mon bien-aimé !

O pré toujours vert,

Émaillé de fleurs!

Dites si mon amant a passé par vos campagnes.

 

 

 

L'exercice de la connaissance de soi-même est le commencement de la connaissance de Dieu. Pour entrer dans cette voie, il est nécessaire de mépriser les richesses et les voluptés du monde, et de surmonter les tentations du démon et les peines de la mortification. L'âme vient de dire qu'elle a eu assez de courage pour rompre tous ces obstacles. Elle dit maintenant qu'elle va commencer à s'élever, par la contemplation des créatures, à la connaissance du Créateur, en considérant en elles sa grandeur et son excellence. Car la méditation des choses qui ont été faites dès la création du monde, dit saint Paul, rend visible ce qui est invisible en Dieu, sa puissance même et sa divinité ( Rom., I, 20). L'âme parle donc en ce cantique aux créatures, et leur demande des nouvelles de son époux, c'est-à-dire, selon saint Augustin, que pour connaître son Dieu elle considère les éléments, les cieux, les intelligences célestes, toutes les choses corporelles et spirituelles.

 

O forêts ! ô épaisseurs !

 

Par les forêts elle représente les éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. Comme les forêts sont composées d'une agréable variété d'arbres fort épais, de même les éléments sont remplis d'un grand nombre de diverses créatures. L'âme les appelle pour cette cause épaisseurs; en effet, il y a une multitude innombrable d'espèces différentes d'animaux sur la terre, de poissons dans la mer, d'oiseaux dans l'air, et le feu contribue à leur donner la vie et à les conserver. Ainsi chaque espèce d'animaux vit dans son élément;

 

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elle y est plantée comme dans une forêt; elle y prend naissance et s'y nourrit. Dieu les a disposés de la sorte lorsqu'il les a créés, et qu'il a commandé à la terre de produire les animaux, à la mer et aux eaux de produire les poissons, et à l'air d'être la demeure ordinaire des oiseaux. L'âme voyant toutes les choses de l'univers, créées par le seul commandement de Dieu, dit aussitôt :

 

Qui êtes plantées par la main de mon bien-aimé.

 

Elle fait réflexion que c'est la main seule de son bien-aimé, qui est l'ouvrière de tant de créatures si différentes et si excellentes. Car quoiqu'il fasse beaucoup de choses par la main des anges, néanmoins il ne s'est servi que de sa main dans l'ouvrage de la création. Et c'est cette vue qui allume dans son cœur un admirable amour pour son époux. Elle ajoute :

 

O pré toujours vert !

 

Elle contemple le Ciel comme un pré toujours vert ; car les astres qu'il contient conserveront toujours leur beauté comme une agréable verdure qui récrée les justes. L'Église même use du nom de verdure, dans les prières qu'elle fait pour les fidèles, afin de donner quelque image sensible de la félicité céleste. Nous prions Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, dit-elle, de vous mettre dans les agréables parterres toujours verts du paradis. L'âme continue :

 

O pré toujours vert, émaillé de fleurs !

Elle exprime par ces fleurs les anges et les bienheureux dont ce saint lieu est orné, comme un vase précieux est embelli d'or et de pierreries.

 

Dites si mon amant a passé par vos campagnes.

 

Cette demande ne renferme que ce sens : Dites-moi quelles perfections le Créateur vous a données.

 

CINQUIEME CANTIQUE

 

Mil gracias derramando

Passó por estos sotos con presura,

Y yéndolos mirando

Con sola su figura 

Vestidos los dexó de su hermosura.

En répandant mille grâces,

Il a passé à la hâte par ces forêts,

Et en les regardant

De sa seule figure,

Il les a laissées revêtues de sa beauté.

 

 

 

 

Les créatures répondent en ce cantique  aux  interrogations  de l'âme, et leur réponse lui rend, dit saint Augustin, un témoignage

 

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invincible des perfections divines. On y rapporte brièvement que Dieu, qui est infiniment bon et infiniment grand, a tiré du néant en un moment toutes les créatures; qu'il leur a imprimé quelques vestiges de ses grandeurs ; qu'il les a enrichies de ses dons et des qualités qui leur étaient nécessaires ; qu'il les a réglées entre elles d'une manière admirable; qu'il a établi entre elles une dépendance inviolable, pour entretenir leur union mutuelle. Sa sagesse, qui est le Verbe éternel, a conduit ce grand ouvrage, et sa puissance l'a exécuté. Elle dit donc :

 

En répandant mille grâces.

 

Elle signifie par ces grâces le nombre presque infini des créatures. Elle appelle ses bienfaits grâces, parce qu'il en a rempli et orné tout l'univers.

 

Il a passé à la hâte par les forêts.

 

Passer à la haie par les forêts ne marque autre chose, à l'égard de Dieu, que la création des éléments. L'âme leur donne le nom de forêts, et dit que Dieu, en y passant, ou en les créant, a répandu sur eux mille grâces, parce qu'il les a embellis de toutes les beautés des créatures. Il y a ajouté la vertu de produire, pour coopérer à leur production et à leur conservation. Elle assure que Dieu n'a fait que passer, d'autant que les choses créées ne sont que les traces de ses pieds, lesquelles nous découvrent sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et ses autres perfections. Ce passage s'est fait avec beaucoup de vitesse, parce que les créatures ne sont qu'un très-petit ouvrage de Dieu, et qu'il les a produites en un instant et comme en passant. Les mystères de l'incarnation du Verbe, de la foi chrétienne, et les autres, sont ses plus grands et ses plus excellents ouvrages ; il les a accomplis avec plus de soin et avec de plus évidentes marques de sa puissance.

 

Et en les regardant

De sa seule figure,

Il les a laissées revêtues de sa beauté.

 

Le Fils de Dieu est, selon le langage de saint Paul, la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance ( Hebr., I, 3). Dieu a regardé par son Fils toutes les choses qu'il a faites; il leur a donné par lui l'être, la nature, les qualités naturelles qui les rendent parfaites, comme Moïse le rapporte dans la Genèse : Dieu vit toutes les créatures qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes et très-accomplies ( Genes., I, 31).

 

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Il leur a communiqué aussi par son Fils l’être surnaturel, lorsqu'il a gravé le caractère de son image dans l'homme, lequel il a élevé jusqu'à sa ressemblance. Car toutes les créatures, étant renfermées dans l'homme, partagent avec lui cet honneur. C'est pourquoi Jésus-Christ dit que lorsqu'il sera élevé de terre, il attirera toutes  choses à lui (Joan., XII, 32). De sorte que Dieu le Père a revêtu de gloire toutes les créatures dans le mystère de l'incarnation et de la résurrection de son Fils.

L'âme connaît aussi, dans le feu et dans les lumières de sa contemplation, l'abondance des richesses et des embellissements dont Dieu a favorisé les créatures ; et elle voit clairement que tous ces biens coulent des trésors infinis et des beautés surnaturelles du Fils de Dieu. Elle sait encore que c'est en sa considération que Dieu ouvre sa main, comme parle le prophète, et qu'il verse ses bénédictions sur tous les animaux ( Psal., CXLIV, 16). L'âme ainsi blessée d'amour par les traits que la beauté infinie de son époux a imprimés sur les créatures, et consumée du désir d'en obtenir la vue et la jouissance, chante le cantique suivant.

 

SIXIEME CANTIQUE

 

 

Ay quien podrá sanarme !

Acaba de entregarte va de vero,

 

Hélas qui me pourra guérir?

Ah! donnez-vous  véritablement  tout à moi;

 

 

No quieras embiarme

De oy mas ya mensagero,

Que no saben dezirme lo que quiero

 

 

Ne m'envoyez plus

D'ici en avant des messager,

Qui ne peuvent dire ce que je souhaite.

 

 

 

Là connaissance que les créatures ont donnée à l'âme des perfections de Dieu, a augmenté son amour et la douleur qu'elle sent de son absence. Mais comme elle est persuadée qu'elle ne peut trouver aucun remède à ses langueurs qu'en sa présence et qu'en sa vue, elle le prie instamment en ce cantique de les lui accorder. Et parce que la connaissance qu'elle tire des créatures ne la peut pas contenter, elle le conjure de se montrer lui-même à elle, et de la consumer de son amour. Elle s'écrie donc :

 

Hélas! qui me pourra guérir ?

Ah ! donnez-vous véritablement tout à moi.

 

Comme si elle disait: Dans toutes les voluptés du monde, dans

 

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tous les plaisirs des sens, dans toutes les douceurs de l'esprit, il n'y a rien qui puisse me guérir ni me satisfaire. C'est pourquoi je vous prie de vous donner tout à moi en vérité et sans nul déguisement. La raison de cette demande est que l'âme, qui est touchée d'un amour sincère et violent, ne peut recevoir aucune satisfaction que de la possession de Dieu. Les créatures ne lu rassasient pas; au contraire, elles enflamment le désir qui la brûle de le voir tel qu'il est en lui-même. Si bien que toutes les connaissances que son bien-aimé lui donne, et toutes les communications qu'il lui fait, irritent plutôt sa faim spirituelle qu'elles ne l'apaisent. Ce sont des miettes de pain qu'on donne à un famélique, et qui ne font qu'aiguiser son appétit. Ne pouvant donc souffrir de si vils commerces des créatures, elle presse son Dieu de se donner tout à elle.

 

Ah! donnez-vous véritablement tout à moi.

 

En effet, quelque grande connaissance que nous ayons de  Dieu en cette vie, elle n'est après tout ni entière ni parfaite; elle n'est connaissance qu'en partie, elle est très-éloignée de toutes les grandeurs de son objet. L'âme, ne pouvant s'arrêter aux faibles lumières qui l'éclairent sur ce  sujet, demande une véritable  connaissance de la nature divine; et parlant à son époux : Ne m'envoyez plus, je vous prie, dit-elle, des messagers pour m'instruire de vos grandeurs : ne me donnez plus de ces connaissances et de ces sentiments qui ont si peu de rapport et de proportion avec votre essence et avec mes désirs. Vous savez, mon époux, que vos messagers aigrissent davantage ma douleur, parce que je ne soupire qu'après votre présence et votre possession. Ils ne font que renouveler mes plaies, et que me faire comprendre que vous tarderez longtemps à venir. Il est vrai que ces légères connaissances me consolaient autrefois; mais présentement la violence de mon amour m'emporte plus loin: vous pouvez seul l'arrêter; donnez-vous tout à moi ; ne vous communiquez plus par de faibles écoulements, ne vous montrez plus par des ouvertures fort étroites ; faites-vous voir à découvert et sans voile ; ne vous servez plus des créatures;  donnez-vous  immédiatement vous-même sans milieu. Car il semble quelquefois que, dans les saintes visites que vous me faites, vous vouliez m'enrichir du précieux trésor de votre possession; mais, lorsque je me replie en moi-même, je me trouve vide, parce que vous vous cachez aussitôt : donnez-vous tout de bon à moi, afin que je vous possède tout entier, et que vous n'agissiez plus à l'avenir avec moi par vos messagers,

 

Qui ne peuvent me dire ce que je souhaite.

 

Je désire de vous posséder tout entier ; mais ils ne sauraient me

 

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dire tout ce que vous êtes en vous-même. Nulle créature sur la terre ou dans le ciel ne peut me donner la connaissance que je souhaite avoir de votre essence et de vos perfections. Venez donc vous-même, ou attirez-moi vers vous, pour me remplir de vos véritables lumières.

 

 

SEPTIÈME CANTIQUE

 

 

Y todos quantos vagan

 

 

Et tous autant qu'ils sont qui s'appliquent à vous connaître,

 

 

De li me van mil gracias referiendo,

 

 

Me parlent de mille grâces qui viennent de vous ;

 

 

Y todas mas me liagan,

Y  déxame muriendo

Un no se que, que

Queda balbuciendo.

 

Mais alors ils me blessent davantage,

Et me laissent toute mourante;

Ils disent je ne sais quoi en bégayant,

Mais ils ne s'expliquent pas clairement.

 

 

 

            L'âme a dit, dans le cantique précédent, qu'elle était blessée et languissante de l'amour de son époux, à cause de la connaissance que les créatures qui sont privées de raison lui en ont donnée. Elle dit eu celui-ci qu'elle a reçu de plus profondes plaies d'amour, à cause des lumières plus sublimes dont les anges et les hommes l'ont éclairée. Elle ajoute qu'elle meurt d'amour, à cause de l'immensité admirable de Dieu, laquelle elle commence à entrevoir, quoiqu'elle ne la découvre pas tout entière. Elle exprime cette grandeur infinie par ce mot, je ne sais quoi, parce qu'on ne peut

l'expliquer.

Le premier coup de l'amour est une légère blessure, parce que les créatures qui sont les moindres ouvrages de Dieu, la lui ont faite : l'épouse l'appelle dans les Cantiques une langueur. Je vous conjure, filles de Jérusalem, de dire à mon bien-aimé, si vous le trouvez, que je suis toute languissante d'amour (Cant., V, 8).

Le second effet de l'amour est une plaie plus profonde et de plus longue durée. L'incarnation du Verbe, les mystères de la foi, toutes les œuvres surnaturelles de Dieu en sont la cause, parce qu'elles nous prouvent plus fortement l'amour de Dieu pour les hommes, et nous excitent davantage à l'aimer. L'époux sacré en parle de cette sorte : Un seul regard de vos yeux, mon épouse, et un seul cheveu de votre cou m'ont fait une profonde plaie dans le cœur (Cant., IV, 9). L'œil signifie

 

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en cet endroit la créance de l'incarnation du Verbe, et le cheveu représente l'amour que ce mystère doit allumer en nos cœurs.

La troisième maladie causée par l'amour est une espèce de mort. Car l'âme vit en mourant, jusques à ce que toute percée des traits de l'amour, elle soit transformée en amour pour ne vivre que d'amour. Cette mort d'amour arrive à l’âme par le moyen d'une connaissance de Dieu très-élevée; et c'est là ce je ne sais quoi, que les créatures ne disent qu'en bégayant.  Ce mouvement qui touche si fort la volonté n'est ni long ni continuel; car s'il ne se dissipait pas promptement, sa violence séparerait bientôt l'âme de son corps. Ainsi la grandeur de son amour la fait mourir; et en vérité elle meurt de ce qu'elle ne meurt pas effectivement par les efforts de l'amour. On l'appelle un amour impatient, tel qu'était celui de Rachel, qui était si transportée du désir d'avoir une postérité, qu'elle disait à Jacob : Donnez-moi des enfants, ou je mourrai (Genes.). Et Job : Qui me fera, disait-il, cette grâce, que celui qui a commencé achève de me mettre en cendres ( Job, VI, 8, 9) ?

L'âme publie, en ce cantique, que les créatures raisonnables lui ont fait  cette plaie profonde, et lui ont causé cctle mort. Elle marque la plaie, quand elle dit qu'on lui a découvert mille perfections de son bien-aimé dans les mystères de la religion chrétienne. Elle exprime la mort, lorsqu'elle ajoute que le sentiment et la connaissance de la Divinité, et toutes les choses qu'on lui en dit, ne sont que des bégaiements. Elle continue donc de cette manière :

 

Et tous autant qu'ils sont qui s'appliquent à vous connaître.

 

Elle parle des anges et des hommes, qui seuls entre les créatures s'appliquent à Dieu, les uns dans le Ciel, les autres sur la terre ; les premiers en le voyant et en le possédant, les derniers en l'aimant et en le désirant. Et comme l’âme connaît plus distinctement Dieu par les créatures raisonnables que par les autres, soit parce qu'elles sont plus nobles, soit parce que les anges l'enseignent intérieurement parleurs inspirations, et les hommes l'instruisent extérieurement par les vérités de l'Écriture, elle dit à Dieu :

 

Ils me parlent de mille grâces qui viennent de vous.

 

Ils me rapportent mille choses merveilleuses de la grâce et de la miséricorde que vous avez fait paraître dans l'incarnation et dans la

 

 

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foi; ils ne cessent de m'en instruire, car plus ils en disent, plus ils en ont à dire.

 

Mais ils me blessent davantage.

 

Car tout ce que les anges m'inspirent, et tout ce que les hommes m'apprennent, m'attire davantage à votre amour, et me fait des plaies plus profondes.

 

Ils me laissent toute mourante,

Ils disent je ne sais quoi en bégayant,

Mais ils ne l'expliquent pas clairement.

 

Ce qu'elle nomme je ne sais quoi, est cette grandeur infinie de Dieu, dont elle connaît déjà quelque chose; mais il en reste infiniment plus à connaître, et ce qui reste est absolument ineffable : de sorte, dit-elle, que je ne sais pas bien ce qui reste; mais j'en sais assez pour être blessée de votre amour, et pour en mourir. En effet. Dieu élève quelquefois les âmes les plus avancées en la vertu à des lumières si sublimes, que toute sa grandeur et toute sa majesté leur paraît comme à découvert. Mais en même temps elles sont convaincues qu'il en reste infiniment plus à découvrir. Et cette connaissance même qu'elles ont de leur ignorance est si élevée, que c'est un grand don de l'obtenir de sa divine bonté. Car comme dans le Ciel les bienheureux qui voient Dieu plus clairement, connaissent aussi plus distinctement qu'il eu reste plus à connaître; de même sur la terre les âmes les plus pénétrées de la connaissance les perfections de Dieu, connaissent mieux que les moins éclairées qu'il y a une infinité de grandeurs à comprendre en sa nature et en son essence.

Je crois bien que ceux qui n'auront pas l'expérience de ces choses ne les concevront pas facilement; cela est réservé aux âmes qui les ont expérimentées en elles-mêmes. Cependant comme les créatures ne peuvent expliquer nettement à l'âme ce qu'elle désire en ce sujet, elle se plaint de leur bégaiement, et s'adresse, dans le cantique qui suit, à sa propre vie, et lui parle de la sorte :

 

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HUITIEME CANTIQUE

 

 

Mas como perseveras,

O vida, no viviendo donde vives,

Y haziendo porque mueras,

Las flechas que recibes,

De lo que del amado en ti concibes?

 

 

Mais comment subsistez-vous,

O vie, ne vivant pas où vous vivez,

Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en votre bien-aimé, vous donnent la mort?

 

 

L'épouse souffrant de continuelles défaillances, et ne pouvant néanmoins mourir pour posséder l'objet de son amour, se plaint de la longueur de sa vie mortelle, qui retarde la jouissance de sa vie spirituelle. C'est pourquoi elle exagère beaucoup ses douleurs, et elle parle à sa propre vie de  cette manière : O vie ! comment pouvez-vous demeurer si longtemps en ce corps, puisque vous m'êtes plutôt une mort, et une privation de  cette véritable vie dont je jouirais par la transformation de moi-même en l'amour? Encore un coup, comment pouvez-vous subsister, puisque je reçois des plaies mortelles de l'amour de mon bien-aimé?

 

Mais comment subsistez-vous,

O vie, ne vivant pas où vous vivez?

 

Pour entendre ces deux vers, il faut se souvenir que l'âme vit plus dans l'objet de son amour que dans son propre corps. Car elle ne reçoit passa vie du corps, mais le corps la reçoit d'elle. Au contraire, elle vit dans l'objet qu'elle aime, parce que son amour la transporte tout en lui. Toutefois elle a encore une vie naturelle en Dieu, comme l'Apôtre nous l'enseigne : Car c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous avons l'être ( Act., XVII, 28).

Or, comme l'âme voit que la vie du corps la prive de sa vie naturelle en Dieu, et de sa vie spirituelle en l'amour de son époux, elle fait de grandes plaintes de sa demeure sur la terre; elle gémit d'être combattue par deux adversaires opposés l'un à l'autre; elle demande a son âme comment elle peut vivre, en ne vivant pas là où elle vit par les mouvements de son amour.

 

Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en votre bien-aimé, vous donnent la mort.

 

Puisque vous persistez, dit-elle à son âme, dans le corps où n'avez pas voire véritable vie, comment vous y attachez-vous encore,

 

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que les traits et les coups de l'amour qui vous blesse le cœur mortellement, suffisent pour vous donner la mort. Elle ajoute :

 

Que ces traits viennent des choses qu'elle connaît en son bien-aimé.

 

La connaissance que vous avez de sa beauté, de sa grandeur, de sagesse, de toutes ses perfections, est capable de vous faire mourir en vous enflammant d'amour.

 

NEUVIÈME CANTIQUE

 

 

Porqué pues has Ilagado 

Aqueste corazon , no le sanaste ?

Y pues me le lias robado,

Porqué asi le dexaste,

Y no tomas et robo que robaste ?

 

 

Pourquoi donc avez-vous blessé ce coeur,

Et pourquoi ne l'avez-vous pas guéri?

Et puisque vous l’avez dérobé,

Pourquoi l’avez-vous laissé?

Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que

vous avez faite ?

 

 

 

L'épouse, redoublant les plaintes que sa douleur lui inspire, parle une seconde fois à son époux. Car l'amour dont son âme est enflammée, est impatient et ne se donne nul repos. Il propose avec inquiétude tous ses désirs, jusqu'à ce qu'il trouve quelque remède à ses peines. Mais parce qu'elle est blessée, qu'elle est seule, qu'elle n'a ni médicament ni médecin, que c'est son bien-aimé qui l'a blessée, elle lui demande pourquoi il ne guérit pas son cœur par sa présence, comme il l'a blessé par la connaissance et l'amour de ses grandeurs ; pourquoi il n'emporte pas son cœur pour se l'unira lui-même par une parfaite transformation d'amour, comme il l'a déjà dérobé en le gagnant par les charmes de son amour, et en lui ôtant le pouvoir de disposer de soi-même.

 

Pourquoi donc avez-vous blessé ce coeur,

Et pourquoi ne l'avez-vous pas guéri ?

 

L'épouse ne se plaint pas de ses blessures ; car plus celui qui aime a de plaies, plus il est content. Mais elle fait ses plaintes de ce que, lui ayant blessé le cœur, il ne le guérit pas en le privant de cette vie, parce que les plaies de l'amour sont si agréables, que la seule mort est capable de satisfaire le cœur. Puisque vous êtes la cause de mes blessures par les flèches de l'amour, pourquoi n'êtes-vous pas l'auteur de ma guérison parla mort que l'amour me procurera? Car mon cœur, que votre absence remplit de mille douleurs, sera comblé de mille plaisirs que votre présence lui fera goûter dans la gloire.

 

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Et puisque vous l'avez dérobé,

Pourquoi l’avez-vous laissé ?

 

Dérober, c'est ôter la possession d'une chose à son maître légitime, et en usurper injustement la jouissance. L'âme se plaint de ce que son bien-aimé n'agit pas tout à fait de la sorte avec elle. Car il est vrai qu'il lui a dérobé le cœur en la dépouillant de sa possession ; mais il ne prend pas ce cœur pour lui-même, comme le voleur emporte son larcin. Il le laisse, il l'abandonne, il ne lui ravit pas la vie comme l'âme le souhaite. Ce cœur est bien hors de l'âme, parce qu'il est tout dans l'objet de son amour; mais l'âme voudrait avoir perdu cette vie mortelle, pour ne vivre que d'une vie d'amour en Dieu.

Néanmoins l'avantage qu'elle tire du transport en son cœur en son bien-aimé, c'est qu'elle aime Dieu purement, puisque son cœur n'est plus à elle, mais qu'il est tout à lui. Elle peut être aussi très-certaine qu'elle aime Dieu, puisque c'est Dieu qui tient son cœur attaché à lui, et éloigné de tout autre objet. Elle peut enfin juger par là si l'époux lui a dérobé le cœur : car si cela est, elle sentira les agitations de son amour, qui la porte sans cesse à chercher son bien-aimé. La raison en est que le cœur de l'homme est tellement fait, qu'il ne peut être tranquille sans avoir la jouissance de quelque objet. Lorsqu'il en aime quelqu'un et qu'il ne le possède pas, il ne se possède pas aussi lui-même, et il est toujours inquiet, jusques à ce qu'il possède ce qu'il désire. Il est alors semblable à un vase qui attend qu'on le remplisse, à un famélique qui cherche de quoi manger, à un malade qui soupire après la santé, à un homme qui est suspendu en l'air et qui n'a rien pour s'appuyer. Voilà l'état du cœur de celui qui aime Dieu ardemment ; et comme l'âme en a une expérience sensible, elle dit à son époux: Pourquoi avez-vous laissé mon cœur ainsi vide, pressé de faim, dépourvu de toutes choses, couvert de blessures, languissant d'amour, suspendu en l'air et sans appui ?

 

Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que vous avez faite?

 

Afin que vous le remplissiez, que vous le rassasiez, que vous le 1er niez auprès de vous, que vous le guérissiez, qu'il demeure en vous et qu'il y trouve son repos. Celui qui aime ne peut s'empêcher de souhaiter la récompense de son amour, qui l'engage à servir son bien-aimé. Mais cette récompense n'est autre chose que l'accroissement de son amour jusques à sa dernière perfection. Il ne veut point aussi d'autre salaire qu'un amour réciproque, puisque l'amour seul est le solide prix de l'amour. Le saint homme Job nous donne une juste idée de  cette récompense : Comme l'esclave brûlé des ardeurs du

 

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soleil désire l'ombre, et comme le mercenaire attend la fin de son ouvrage, de même les mois m'ont paru vides, les nuits m'ont été très laborieuses, et je les ai comptées les unes après les autres. Lorsque je mis dormir, je dis: Hélas ! quand me lèverai-je ? Et lorsque le jour est venu, j'attends le soir avec impatience, et je suis accablé jusqu'à la nuit de chagrins et de douleurs (Job., VII, 2, 3,4). C'est ainsi que l'âme souhaite la fin de son travail pour mériter la possession de son bien-aimé, et la consommation de son amour, pour trouver dans le sein de Dieu du rafraîchissement et du repos.

Mais il est nécessaire de remarquer que Job a dit que le mercenaire n'attend pas la tin de son travail, mais la fin de son ouvrage. De même l'ouvrage de l'âme qui aime, est de s'appliquer continuellement à l'exercice de l'amour. Elle en attend la fin qui n'est autre chose que la perfection de son amour. Mais elle travaille et elle est en peine comme Job, jusqu'à ce que Dieu ait donné à son amour son achèvement. Les mois lui paraissent vides, les nuits lui sont lâcheuses, jusques à ce que Dieu ait contenté son amour par la possession parfaite de lui-même. C'est la seule chose que l'âme désire, et qu'elle attend de son époux.

 

DIXIÈME CANTIQUE

 

Apaga mis enojos,

Pues que ninguno basta à dehazellos,

Y  véante mis ojos,

Pues qu' ere lumbre dellos,

Y  solo para ti quiero tenellos.

Éteignez mes ennuis,

Que personne que vous ne peut adoucir ;

Que mes yeux vous voient,

Puisque vous êtes leur lumière ;

Je ne désire les avoir que pour vous.

 

 

L'âme continue de prier son bien-aimé de mettre fin à ses ennuis, puisqu'aucun autre que lui ne le saurait faire. Mais elle lui demande. en même temps la faveur de le voir, parce qu'il est seul la lumière de ses yeux, lesquels elle ne veut occuper qu'à le regarder, sans les jeter sur d'autres objets. Elle lui dit donc :

 

Éteignez mes ennuis.

 

Tout ce qui ne s'accommode pas à l'objet que le cœur aime, fatigue l'amant, le tourmente, l'afflige, l'ennuie, parce que ses vœux et ses désirs ne sont pas accomplis. L'âme appelle tout cela chagrins

 

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et fâcheries, que rien ne peut adoucir que la possession de son bien-aimé. Ensuite elle le conjure de les éteindre parles douceurs de sa présence, et de lui donner quelque rafraîchissement, comme l'eau froide rafraîchit un homme échauffé. C'est pourquoi elle se sert du mot éteindre, pour montrer que le feu de l'amour la brûle.

 

Que personne que vous ne peut adoucir.

 

Afin que l'âme persuade plus efficacement à son époux d'écouler sa prière, elle ajoute qu'il est seul capable de la satisfaire et d'étouffer ses ennuis. Aussi Dieu, la voyant dénuée de toute autre aide, est toujours prêt à lui donner du secours, à dissiper sa tristesse et à la consoler d'une manière fort tendre. De la vient que l'âme, ne pouvant se contenter que de Dieu, n'est pas en état de subsister sans recevoir quelques-unes de ses visites.

 

Et que mes yeux vous voient.

 

C'est-à-dire je désire de vous voir de mes propres yeux, face à face.

 

Puisque vous êtes leur lumière.

 

Dieu est la lumière surnaturelle des yeux de l'âme, qui serait toujours dans les ténèbres sans elle. Mais l'âme l'appelle encore, par la force de son amour, la lumière de ses yeux, comme les amants appellent leur lumière les personnes qu'ils aiment, afin de marquer plus vivement leur amour. C'est la même chose que si elle disait: Puisque je n'ai les yeux éclairés d'aucune lumière qui vienne de la nature ou de l'amour, il faut qu'ils vous voient ; car vous êtes en toute façon leur lumière.

 

Je ne désire les avoir que pour vous.

 

Pour s'attirer davantage l'amour de son bien-aimé, elle lui déclare sans déguisement qu'elle ne veut conserver ses yeux que pour le voir. Car, comme Dieu prive justement de sa lumière surnaturelle une âme qui attache les yeux de son cœur à quelque objet hors de Dieu, de même il la donne avec justice à l'âme qui ferme les yeux à toutes les créatures, pour ne les ouvrir qu'au Créateur.

 

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ONZIEME CANTIQUE

 

Descubre tu presencia,

Y máterne tu vista y hermosura ;

Mira que la dolencia

De amor no bien se cura,

Sino con la presencia y la figura.

Faites voir votre présence,

Et que votre beauté me fasse mourir :

Considérez que la maladie d'amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.

 

L'âme prie Dieu de lui montrer sa beauté, c'est-à-dire son essence, dont la vue puisse la priver de la vie, en rompant les liens qui la tiennent attachée à sen corps. Car, tandis qu'elle sera ainsi enchaînée, elle ne pourra ni le voir ni en jouir comme elle désire. Pour obtenir cette grâce, elle lui expose les langueurs et les inquiétudes de son cœur, qu'elle souffre constamment pour l'amour de lui, et auxquelles la seule vision bienheureuse de son essence peut remédier.

 

Faites voir votre présence.

 

Dieu peut être présent à l'âme en trois manières différentes. La première présence est essentielle. Il est de cette sorte, non-seulement dans les justes, mais aussi dans les pécheurs et dans toutes les créatures ; et c'est par cette présence qu'il leur donne l'être et la vie ; tellement que s'il cessait d'être ainsi présent, elles tomberaient dans le néant. L'âme en jouit continuellement comme le reste des choses créées.

 

La seconde présence est spirituelle. Elle dépend de la grâce sanctifiante, puisque c'est par elle que Dieu demeure avec plaisir dans l'âme. Mais elle n'est pas commune à tous les hommes. Ceux qui sont souillés de péchés mortels en sont privés.

La troisième est l'ouvrage de l'amour spirituel. Dieu la donne à plusieurs âmes pour les remplir de ses consolations les plus sensibles. Mais, de quelque manière qu'il soit présent, il ne se fait pas voir tel qu'il est ; ce privilège n'est pas de cette vie. C'est pourquoi on peut expliquer ce vers de chacune de ces présences.

 

Faites voir votre présence.

 

Mais, parce qu'il est constant que Dieu est toujours présent de la première façon, l'âme le prie de lui faire voir sa présence, soit naturelle, soit spirituelle, soit affectueuse, de telle sorte néanmoins qu'elle puisse le voir en son essence et en sa beauté, afin que comme il lui donne l'être naturel par sa présence essentielle, et comme il

 

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la sanctifie par sa présence spirituelle, de même il la glorifie dans Ciel par sa présence glorieuse.

Cependant l'âme, tout ardente d'amour, demande sa présence amoureuse dont elle a joui autrefois, et qui était si excellente et si relevée au-dessus de la nature, que l’âme y entrevoyait un bien immense d'où sortaient de faibles rayons de la beauté divine, lesquels rejaillissaient sur elle. L'effet que cette présence faisait en elle consistait à lui inspirer de si violents désirs de ce bien caché, qu'elle en tombait en défaillance. Ce qui s'accorde avec ces sentiments du prophète : Mon âme désire si ardemment les tabernacles éternels du Seigneur, qu'elle en sèche, qu'elle en pâme ( Psal., LXXXIII, 1). Aussi ce bien souverain l'attire plus puissamment que le centre de chaque chose ne l'attire à soi par sa vertu secrète et invincible. Elle dit donc :

 

Faites voir votre présence.

 

Il arriva la même chose à Moïse ; ne pouvant soutenir l'éclat des rayons de Dieu, il le pria de le favoriser de sa vue. Si j'ai mérité quelque grâce auprès de vous, dit-il, je vous prie, Seigneur, de me montrer votre face, afin que je vous connaisse. Mais Dieu lui répondit qu'il ne pouvait voir sa face, parce que personne ne peut voir Dieu en cette vie ( Exod., XXXIII, 23 et 20). Comme s'il lui eût dit: La beauté de ma face est si grande, le plaisir de me voir est si sensible, que votre âme, pendant qu'elle est en ce monde, est incapable de les supporter. L'épouse, persuadée de cette vérité, souhaite mourir de la sorte. C'est pourquoi elle ajoute :

 

Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.

 

La vue de Dieu pourrait ôter la vie à l'homme, en lui découvrant un bien qui est si grand, que le corps ne serait pas assez fort pour retenir l'âme en sa prison. Mille morts les plus cruelles lui paraîtraient douces, puisque c'est le chemin qui la conduirait à la jouissance de son Dieu. C'est dans l'ardent désir qu'elle a de le posséder qu'elle dit :

 

Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.

 

Elle ne parlerait pis de la sorte, si elle ne savait bien que la mort est une condition nécessaire pour arriver à la vision de Dieu. Car nous ne désirons pas d'être dépouillés, dit saint Paul, mais d'être

 

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revêtus, afin que la vie consume ce qu'il y a de mortel en nous ( II Cor., V, 4). Nous ne voulons pas être dépouillés du corps, mais revêtus de la gloire, et être avec Jésus-Christ dans le Ciel; comme le souhaitait l'Apôtre ( Philipp., I, 23).

On demandera peut-être pourquoi les Israélites craignaient de voir Dieu, de peur qu'ils ne mourussent, et pourquoi l'âme désire mourir pour le voir ? On répond que les âmes des Israélites étaient renfermées après la mort dans les limbes, et ne jouissaient pas de la vision béatifique. C'était donc un bien de vivre longtemps et d'acquérir de plus grands mérites. D'ailleurs ils n'aimaient pas Dieu assez ardemment pour souhaiter sa présence, et ils le craignaient assez pour la fuir. Mais, dans la loi de grâce, les âmes justes soupirent après la mort, parce qu'elles peuvent être aussitôt transportées dans le sein de Dieu et dans le séjour de la gloire. Que si elles n'étaient pas tout à fait certaines d'être reçues incessamment, dans le Ciel, elles chériraient néanmoins la mort qui viendrait de la main de leur époux, car l'amour qu'elles sentent pour lui leur lait agréer tout ce qu'il leur envoie, soit bien, soit mal, soit peines, soit consolations. Car elles n'appréhendent rien, d'autant que, comme dit saint Jean, il n'y a point de crainte dans l'amour ; mais le parfait amour bannit la crainte ( I Joan., IV, 18.). A une âme qui a de l'amour la mort ne peut être amère : elle y trouve de la douceur; ni fâcheuse et pénible : elle y voit la fin de ses chagrins et de ses souffrances. Au contraire, la mémoire lui en est si chère et si agréable, qu'elle l'attend avec plus d'impatience que les rois n'attendent la possession de leurs royaumes. L'Ecclésiastique s'écriait dans cette pensée : O mort, ton jugement est bon ; ta décision est favorable à l'homme pauvre et incommodé ( Eccli., XLI, 3). Que si la mort est bonne à celui qui est dépourvu îles biens de la fortune, quoique, au lieu de l'enrichir, elle le dépouille du peu même qu'où lui donne pour vivre, combien est-elle utile à l'âme qui non contente de la mesure de son amour, en cherche l'augmentation, et l'attend avec impatience du dernier arrêt de la mort ! Elle n'appréhende donc pas de dire : Que votre vue, mon Dieu, et votre beauté me fassent promptement mourir. Elle n'ignore pas qu'au moment qu'elle verrait cette beauté, elle en serait toute ravie, elle serait toute changée en elle, elle serait belle comme elle, ou plutôt elle serait cette beauté même, pleine d'attraits et de charmes infinis. Pour cette raison la mort des Saints est, selon le

 

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langage de David, précieuse devant les yeux du Seigneur (Psal., CXV, 16), puisqu'il sont participants de ses grandeurs. C’est pourquoi l’âme mépris la vie présente, et elle est toute désolée de ne se pouvoir affranchir de son esclavage. Dans  cette douleur, elle dit à son époux :

 

Considérez que la maladie d'amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.

 

Les médecins nous délivrent communément de nos infirmités par les remèdes qui leur sont contraires ; la maladie de l'amour en exige de conformes a sa nature. Car, comme l'amour de Dieu est |a véritable santé de l’âme, elle ne sera guérie et parfaitement saine, que lorsque son amour sera venu à son dernier période. En effet comme il y a plusieurs degrés en son amour, il y en a plusieurs en sa santé. Celle-ci est ou plus faible, ou plus forte, ou très-parfaite, quand celui-là est plus faible, ou plus fort, ou très-parfait. Mais, parce qu'il n'est parfait que quand il transforme l'âme en Dieu et la rend semblable au Verbe son époux, qui est la splendeur de la gloire et la figure de la substance de Dieu ( Hebr., I, 3), l'âme désire d'être conforme à cette figure, et elle ajoute :

 

Considérez que la maladie d'amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.

 

L'amour imparfait se peut très-bien appeler maladie. Car, comme le malade est faible pour travailler, de même l’âme qui n'a qu'un amour languissant n'a aussi que de la langueur dans l'exercice des vertus héroïques.

 

Remarque pour le cantique suivant.

 

L’âme désire en cet état d'aller à Dieu avec autant de véhémence que la pierre qui est en l'air retombe vers son centre. Elle sent bien qu'elle est semblable à une cire molle qui n'a reçu que légèrement la figure du cachet qu'on lui applique, et qui demande une impression plus parfaite. Elle sait qu'elle n'est que l'ébauchement d'un portrait qui attend ses derniers traits de la main du peintre. Elle est si éclairée des lumières de la foi, qu'elle distingue les différentes vues de la grandeur de Dieu.  Que fera-t-elle donc, que d'avoir recours à la même foi qui couvre les beautés de son bien-aimé, et qui lui donne des gages de son amour.

 

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DOUZIÈME CANTIQUE

 

O cristalina fuente,

Si en essos tus semblantes plateados,

Formasses de repente los ojos deseados,

 

O fontaine cristalline,

Si dans vos surfaces argentées

Vous formiez promptement les yeux que je désire,

Que tengo en mis entrañas dibuxados.

Et que j'ai ébauchés dans mes entrailles !

 

 

Comme l'âme n'a pu trouver dans les créatures aucun moyen efficace pour voir Dieu distinctement, elle adresse la parole à la foi pour en tirer une plus claire connaissance de son époux, et pour arriver à l'union divine; car c'est principalement la foi qui nous y conduit. Le prophète Osée l'insinue par ces paroles : Je vous épouserai en la foi (Osée, II, 20). Elle lui dit donc : O foi de Jésus-Christ, mon époux, plût au Ciel que vous déclarassiez clairement les vérités de mon bien-aimé, que vous ne m'avez révélées qu'obscurément ! Je voudrais que vous changeassiez vos ténèbres en lumière, et vos obscurités en la claire vue de la gloire de mon Dieu.

 

O fontaine cristalline!

 

Elle appelle la foi cristalline  pour deux raisons : la première parce qu'elle lui fait voir, au travers de ses voiles transparents, le Sauveur des hommes ; la seconde, parce qu'elle a les propriétés du cristal : elle est pure, nette d'erreurs, vide d'images naturelles, forte dans les vérités divines. L'âme lui donne aussi le nom de fontaines car c'est d'elle, surtout quand elle est vive, que les biens spirituels coulent dans l'âme commedes eaux salutaires. Aussi Notre-Seigneur la nomme lui-même une fontaine : L'eau, dit-il à la Samaritaine, que je lui donnerai, deviendra en lui une fontaine qui rejaillira jusque dans  la vie éternelle ( Joan., IV, 14). Car cette eau signifiait le Saint-Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Jésus-Christ.

 

Si dans vos surfaces argentées.

 

L'âme compare les articles de foi avec la face ou l'image d'un homme couvert d'argent. Car la foi ressemble à l'argent dans les propositions qu'elle nous fait pour les croire; et les vérités qu'elle nous enseigne sont semblables à l'or. Ce qui signifie que les choses que nous croyons maintenant, et qui sont cachées sous le voile de

 

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la foi, seront découvertes en l'autre vie; nous les verrons sans milieu, et nous en aurons une pleine jouissance. Le prophète royal exprime cette claire vision en termes mystérieux et sublimes : Si vous dormez entre les termes de deux héritages, vous serez semblables à une colombe qui a les plumes argentées et dorées ( Psal., LXVII, 14). C'est-à-dire, si vous fermez les yeux de l'esprit aux choses tant du ciel que de la terre, vous vous attacherez à la foi seule, dont les vérités sont couvertes d'argent, parce qu'elles sont obscures et cachées sous les ombres. Mais lorsque la claire vue de Dieu aura dissipé les ténèbres de la foi, les vérités divines éclateront à nos yeux comme de l'or brillant, et nous posséderons visiblement celui que nous ne possédions qu'obscurément en ce monde. L'âme continue de dire à la foi :

 

Si vous formiez promptement les yeux que je désire.

 

L'âme entend ici, par les yeux, les vérités divines que la foi nous propose encore voilées et obscures ; et elle la prie de les lui montrer sans voile et sans ténèbres, claires et évidentes, telles que l’âme les désire. Ces vérités sont des yeux à son égard, parce que c'est par elles, comme par des yeux, que son bien-aimé la regarde et lui fait espérer sa présence. L'âme dit ensuite :

 

Que j'ai ébauchés dans mes entrailles ( I Cor., XIII, 6).

 

L'âme a ces vérités gravées en elle-même, savoir, dans l'entendement qui les a reçues par infusion surnaturelle dans la volonté. Comme elle ne les connaît pas parfaitement, elle dit que ces vérités n'y sont qu'ébauchées. Car, comme le crayon d'un tableau n'est pas une peinture finie, de même la connaissance que la foi nous donne n'est pas parfaite. C'est pourquoi les vérités qui nous sont découvertes par la foi ont quelque chose de semblable aux premiers traits d'une image. Mais dans le ciel elles se trouvent en l’âme comme des figures achevées, suivant cette doctrine de l'Apôtre : Quand la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait cessera ( I Cor., XIII, 6) ; c'est-à-dire la connaissance que nous avons maintenant par la foi sera parfaite.

Outre cela, il y a dans l'âme un autre ébauchement d'amour ; car l'image du bien-aimé  est imprimée dans la volonté si vivement, qu'on peut dire que l'amante vit dans son bien-aimé, et que le bien-aimé vit dans son amante. On peut même assurer que l'amour les

 

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change tellement l'un en l'autre, qu'un seul semble être les deux, et que les deux ne semblent être qu'un, parce que dans l'union et la transformation que l'amour opère, ils se transportent l'un à l'autre la possession et le domaine l'un de l'autre. Saint Paul en avait l'expérience, lorsqu'il disait : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi ( Galat., II, 20). A la vérité, il vivait lui-même, mais il vivait de la vie de Jésus-Christ, c'est-à-dire d'une vie plus divine qu'humaine; de sorte que sa vie et la vie du Sauveur n'étaient qu'une même vie par l'union de l'amour. Cette vie n'aura néanmoins sa perfection que dans le ciel, où les bienheureux, transformés en Dieu, vivront de la vie de Dieu, et non de leur seule propre vie.

Après tout, lorsque l'âme peut obtenir en ce monde cette transformation d'amour, elle est extrêmement heureuse, et donne beaucoup de joie à son époux. Car l'époux désirant d'être dans l'âme de son épouse comme l'ébauche d'une figure, il lui dit : Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras ( Cant., VIII, 6). Le cœur signifie l'âme où son époux demeure comme le cachet de la foi ; le bras représente la volonté forte et généreuse où il réside comme le sceau de l'amour.

 

TREIZIÈME CANTIQUE

 

 

Apartaos, amado,

Que voy de buelo.

Buelete, paloma,

Que el ciervo vulnerado

Por el otero assoma,

Y el ayre de tu buelo fresco  toma.

 

Détournez vos yeux,mon bien-aimé,

Parce que je m'envole.

Revenez, ma colombe;

Car le cerf qui est blessé paraît sur le haut de la colline,

Et le vent de votre vol le rafraîchit…

 

 

 

Les ardents désirs et l'amour embrasé de l'âme lui ayant attiré les bienfaits de son époux, elle est si vivement frappée des rayons qui lui font voir les grandeurs de Dieu, qu'elle en perd l'usage des sens, et qu'elle souffre de grandes extases. La faiblesse de la nature ne pouvant les supporter sans épuisement et sans une sainte horreur, l'âme dit en ce cantique :

 

Détournez vos yeux, mon bien-aimé.

 

Ils me font sortir de moi-même par la haute contemplation qui surpasse les forces de la nature. L'épouse, croyant que son âme,

 

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suivant ses désirs, avait quitté son corps par ses extases, prie son époux d'arrêter le cours de ses communications extraordinaires Comme elle n'en peut soutenir le poids en cette vie, elle souhaite d'être délivrée de son corps, pour recevoir ces faveurs sans obstacle Mais l'époux l'empêche aussitôt de former ces désirs et de sentir ces ravissements, en lui répondant:

 

Revenez, ma colombe.

 

Car les biens que je répands maintenant sur vous avec profusion, ne sont pas des biens de la gloire que vous désirez. Mais, étant blessée d'amour comme vous êtes, revenez à moi que vous cherchez. Je suis blessé aussi d'amour pour vous, et je commence de me montrera vous par l'éminente contemplation, qui est la source des plaisirs que je prends en voire âme. L'épouse lui réplique donc :

 

Détournez vos yeux, mon bien-aimé.

 

Car la nature est si misérable, tandis que nous vivons sur la terre, qu'elle ne peut recevoir sans danger de mort les plus sublimes connaissances de Dieu, quoique la meilleure et la plus agréable vie de l’âme consiste en ces écoulements divins. C'est pourquoi l'épouse s'écrie dans ce sacré commerce :

 

Détournez vos yeux, mon bien-aimé,

 

parce que ces extases lui causent de si cruelles douleurs, qu'il lui semble qu'on lui disloque les os, et qu'elle perdrait la vie si Pieu ne la secourait. Aussi est-il véritable que l'âme croit qu'elle va se séparer de son corps. La raison en est que le corps n'est pas capable de recevoir ces dons célestes, d'autant que l'esprit est élevé jusqu'à la communication de l'esprit divin qui vient dans l'âme; de sorte qu'il doit quitter en quelque façon le corps ; et conséquemment le corps et l'âme doivent souffrir extrêmement, à cause de leur union naturelle, qui semble être rompue par ces ravissements surnaturels.

Mais quoi que l'épouse dise par les mouvements d'une crainte naturelle, néanmoins elle ne voudrait pas que Dieu cessât en effet de faire ces grandes impressions en son âme. Au contraire, s’il fallait endurer de plus grands tourments, l'esprit en serait content, afin de s'élever davantage au-dessus de la nature,  et de jouir plus facilement de l'esprit de Dieu. Mais parce que la faiblesse du corps, n'est pas propre à recevoir ces dons, l'âme désire que ces communications cessent, parce que, dit-elle, elles me font sortir de mon corps :

 

Car je m'envole,

 

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Comme si elle disait plus clairement : Ne me faites pas ces communications tandis que je suis en mon corps, parce qu'elles m'en font sortir; mais faites-les quand je serai délivrée de mon corps, afin mie je les reçoive sans obstacle. Pour comprendre mieux ce vol de l'âme, il est nécessaire de savoir que l'âme ne sort pas réellement du corps, mais qu'elle semble seulement l'abandonner, puisqu'elle ne sent plus les actions qu'elle y fait, comme saint Paul le dit de lui-même : Je fus ravi jusqu'au troisième ciel, soit en mon corps, soit hors de mon corps, je ne le sais pas ( II Cor., II, 2). C'est pourquoi le corps est insensible dans ces extases, quoiqu'il souffre beaucoup.

Ce qui ne lui arrive pas dans les pâmoisons naturelles; car il en revient lorsqu'on lui fait sentir de la douleur. Cependant on remarquera que ceux-là seulement qui ne sont pas encore consommés en la haute perfection, tombent dans ces ravissements douloureux. Ceux qui sont parvenus à un état plus divin, ne souffrent que des extases tranquilles, douces, délicieuses ; et ils en sont délivrés lorsqu'ils sont tout à fait unis à Dieu par un amour consommé.

Ce serait le lieu ici de parler de ces différentes extases. Mais comme je n'ai dessein que d'expliquer ces cantiques, je laisse ce travail à quelqu'autre qui s'en acquittera mieux que moi. Joint que notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières, et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés et donnés au public en peu de temps. Pour ce qui est de ce que dit l'âme de son vol, il faut l'entendre du transport de son esprit en Dieu; mais son époux la rappelle aussitôt, en lui disant :

 

Revenez, ma colombe.

 

L'âme abandonnait volontiers son corps, persuadée que sa vie allait finir, et qu'elle verrait éternellement son époux à découvert, et avec toutes les joies des bienheureux. Mais il réprime ses efforts par ces paroles : Revenez, ma colombe; c'est-à-dire : Vous avez les qualités d'une colombe, dans le vol sublime et prompt de la contemplation, dans les flammes de votre amour, et dans la simplicité de vos desseins et de vos actions. Devenez de ce haut vol par lequel vous prétendez arriver à me posséder véritablement et sans partage. Le temps n'en est pas encore venu : contentez-vous de la connaissance que je vous donne dans ces premiers ravissements, quoiqu'ils soient d'un ordre inférieur à ce que vous demandez.

 

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Car le cerf qui est blessé.

 

L'époux divin se compare à un cerf qui cherche de l'eau fraîche lorsqu'il est blessé, ou qui flatte sa biche et adoucit sa douleur lorsqu'elle a reçu quelque plaie et qu'elle brame; de même lorsque l'époux sacré voit son épouse blessée de son amour, lorsqu'il l'en, tend soupirer, blessé lui-même d'amour, il la soulage de toutes les manières les plus efficaces. Car c'est le propre des amants de ressentir les peines l'un de l'autre. Revenez à moi, lui dit-il, je descends des plus hautes montagnes pour m'approcher de vous ; hâtez-vous de venir.

 

Il parait sur le haut de la colline.

 

C'est-à-dire il se montre par la hauteur de la contemplation où l'âme est élevée en ce vol. Car la contemplation est un lieu éminent d'où Dieu commence à paraître à l'âme, sans se faire voir néanmoins parfaitement en cette vie.

 

Et le vent de votre vol le rafraîchit.

 

Le vol de l'âme signifie son extase; le vent doux exprime l'amour que ce vol allume dans l'âme. L'époux dit bien à propos que cet amour est un doux vent, parce que le Saint-Esprit, qui est l'amour même, est comparé au vent dans les divines Écritures, d'autant qu'il procède du Père et du Fils par spiration.

Il faut remarquer que l'époux dit qu'il est allé, non pas au vol de l'épouse, mais à l'air du vol; parce que Dieu se communique à l'âme, non par la connaissance qui est représentée par le vol, mais par l'amour qui vient de la connaissance. Car comme l'amour est l'union du Père et du Fils, de même il est l'union de Dieu et de l'âme. En effet, la connaissance des plus hauts mystères de Dieu est inutile à l'âme sans la charité, selon la doctrine de l'Apôtre, parce que, dit-il, la charité est le lien de perfection ( I Cor., XIII, 1, etc. – Coloss., III, 11). C'est donc cette charité de l'âme qui attire l'époux, et qui le fait courir avec vitesse pour boire à la fontaine que cet amour lui ouvre, comme les eaux attirent le cerf pour s'y rafraîchir. C'est pourquoi il ajoute :

 

Le vent de votre vol le rafraîchit.

 

Car comme un vent agréable réjouit et  rafraîchit celui que la

 

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chaleur incommode, de même le doux vent du saint amour de l'épouse donne de la satisfaction et du soulagement à son époux, qui est brûlé de ses flammes sacrées : il augmente même son amour pour elle a proportion qu'elle a de l'amour pour lui. C'est pourquoi le véritable amant doit faire croître sans cesse son amour, et pratiquer pour cet effet ce que saint Paul écrit de la charité : Elle est patiente, dit-il, elle est douce, elle n'est point envieuse, ni dissimulée, ni superbe; elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche point son intérêt, elle ne se met point en colère, elle ne soupçonne point le mal, elle ne se réjouit point de l'injustice; mais elle se plaît dans la vérité, elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout ( I Cor. XIII, 4, 5, 6, 7),

 

QUATORZIÈME ET QUINZIÈME CANTIQUES

 

 

Mi amado, las montañas,

Los valles solitarios nemorosos,

 

Mon bien-aimé est comme les montagnes,

Comme les vallées solitaires et pleines de bois,

 

Las insulas estranas,

Los rios sonorosos

El silvo de ios ayres amorosos.

 

 

Comme les îles étrangères,

Comme les fleuves qui coulent avec bruit,

Comme le souffle des doux zéphyrs.

 

 

La noche sossegada,

En par de los levantes del aurora,

La musica callada,

La soledad sonora,

La cena que recrea, y enamora.

 

 

Il est comme une nuit tranquille

Qui approche de l'aurore naissante ;

Comme une musique sans bruit,

Comme une solitude harmonieuse,

Comme un souper qui recrée et qui attire l'amour.

 

 

 

Avant que de commencer l'explication de ces deux cantiques et des suivants, il est bon de savoir que ce vol spirituel, dont nous venons de parler, met l'âme dans un état où Dieu lui communique des vertus et des connaissances extraordinaires. Elle ne sent plus les inquiétudes d'un amour mal satisfait; elle goûte les douceurs d'un amour content et paisible. C'est là encore que Dieu donne aux âmes tontes sortes de biens spirituels; aux unes plus, aux autres moins; à quelques-unes d’une façon, à quelques autres d'une autre manière.

Je dis maintenant que l'âme volant, pour ainsi parler, sur les eaux des soins empressés de l'amour, comme la colombe volait sur les eaux du déluge, et ne trouvant pas où se reposer, Dieu son

 

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père lui a tendu la main par sa bonté et par sa miséricorde, et l’a reçue dans l'arche, je veux dire dans le sein de sa charité.

Mais il est nécessaire de considérer que comme il y avait dans l'arche de Noé un grand nombre de loges et une grande quantité de vivres, de même on trouve dans le sein de Dieu plusieurs dons surnaturels qui servent de nourriture à l’âme, et qu'elle goûte avec des consolations admirables. Surtout elle est nourrie d'un amour parfait, que la jouissance de Dieu fortifie continuellement. Cependant, quoiqu'elle reçoive avec une abondance inexplicable toutes les faveurs dont elle est capable, elle ne voit pas Dieu dans son essence. Or, elle expose en ces cantiques tous ces bienfaits.

 

Mon bien-aimé est comme les montagnes.

 

C'est-à-dire, mon bien-aimé est, comme les montagnes, haut, grand, beau, agréable, couvert de fleurs odoriférantes, et de fruits très-savoureux.

 

Comme les vallées solitaires et pleines de bois.

 

Il a quelque chose de semblable aux vallées qui sont tranquilles, agréables, fraîches, ombragées, pleines de fontaines d'eau douce, d'arbres fruitiers, et d'oiseaux qui chantent perpétuellement. La solitude et le silence y régnent, et donnent du soulagement et du repos à ceux qui les habitent.

 

Comme les îles étrangères.

 

Les îles étrangères sont environnées de la mer, éloignées du commerce des hommes, fertiles en animaux et en plantes inconnues au peuple, agréables à ceux qui les voient, et dignes d'admiration, tant il y a de choses rares. L'âme compare Dieu à une île étrangère : il est environné de tous côtés des grandeurs de sa majesté, inaccessible à la faiblesse des hommes, fécond en biens infinis, délicieux à ceux qui le connaissent, admirable en ses desseins et en ses œuvres, d'une excellence si impénétrable, que ni les hommes ni les anges ne peuvent la comprendre. Ils découvriront même de nouvelles perfections pendant toute l'éternité. C'est pourquoi il leur paraîtra toujours étranger et inconnu. L'épouse passe à une quatrième comparaison.

 

Comme les fleuves qui coulent avec bruit.

 

Les fleuves rapides et débordés ont trois propriétés principales : ils inondent tout ce qu'ils rencontrent en leur course; ils remplissent les lieux bas où ils passent; le bruit qu'ils font suppasse bruit qu'on entend ordinairement dans les campagnes. L'âme trouve les mêmes qualités en son bien-aimé, et pour cette raison elle le

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compare aux grands fleuves. En effet, elle est tellement inondée du torrent des grâces divines et des faveurs du Saint-Esprit, qu'il lui semble que tous les fleuves du monde vont fondre sur elle, sur ses passions et sur ses actions. Toutefois la violence de ces fleuves ne la tourmente pas ; ce sont des fleuves de paix : Je ferai couler sur elle, dit-il par le prophète Isaïe, un fleuve de paix et un torrent de gloire ( Isa., LXVI, 12), pour combler l'âme de tranquillité et d'honneur. L'âme connaît aussi par sa propre expérience, que cette eau divine remplit le fond de son humilité et le vide de ses passions, suivant ces paroles de saint Luc : Il a comblé de biens ceux qui étaient pressés de la faim ( Luc., I, 53). Enfin elle entend sa voix spirituelle; mais voix qui surpasse toutes les autres voix. Pour donner quelque idée de sa force, je dis que la voix ou le bruit de ces fleuves sacrés signifie que l’âme est si pleine des grâces de Dieu, et armée d'une puissance si grande, qu'elle se persuade que c'est, non le bruit des rivières débordées, mais le fracas des tonnerres les plus violents. C'est néanmoins une voix spirituelle, qui ne fait pas un son matériel et fâcheux, mais qui porte dans l’âme la grandeur, la force, les délices et la puissance. Pour cette cause, le Saint-Esprit descendit sur les apôtres avec un bruit éclatant, afin qu'il marquât extérieurement les effets qu'il venait produire en leurs âmes. Saint Jean rapporte aussi que tandis que Notre-Seigneur parlait aux Juifs qui le persécutaient, il vint une voix du ciel pour fortifier intérieurement sa très-sainte humanité, et que le peuple qui avait entendu cette voix, disait que c'était un coup de tonnerre ; les autres disaient que c'était un ange qui lui avait parlé ( Joan., XII, 28, 29).

On apprend de là que la voix spirituelle et intérieure est l'effet de la voix extérieure, puisque l'une frappe les oreilles, et que l'autre passe jusqu'au cœur. Mais, quoiqu'elle soit d'une vertu infinie, elle s'accommode à la portée de chaque personne, pour lui inspirer la force, le courage, le plaisir divin, qui peuvent contribuer à son bonheur. Dans  cette vue, l'épouse priait son époux de lui faire entendre sa voix, parce qu'elle est pleine de douceur et d'agrément ( Cant., II, 14).

 

Comme le souffle des doux zépbyrs.

 

L'âme propose ici deux choses : les vents et leur souffle. Ces vents

 

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aimables expriment les vertus et les grâces de son bien-aimé. lesquelles, par le moyen de l'union de l'époux, passent jusqu'à l’âme, et lui sont communiquées par la connaissance affectueuse qu'elle a de lui. Le souffle marque la sublime et douce connaissance de Dieu, laquelle éclaire l'entendement, et fait glisser dans le cœur le plus grand plaisir que l'âme puisse recevoir.

Comme le vent fait deux choses, qu'il touche le corps et qu'il fait du bruit, de même la communication de l'époux produit deux effets : elle touche la volonté d'un plaisir très-doux, et elle verse dans l'entendement une connaissance très-claire. Mais alors l'entendement reçoit  cette connaissance d'une manière passive, sans opérer de lui-même naturellement.

C'est selon ces principes que quelques théologiens estiment que notre père saint Elie a vu clairement Dieu, dans le souffle de ce petit vent qu'il sentit à l'entrée de la caverne où il était, sur le mont Oreb ( III Reg. XIX, 12, 13). Ce souffle, qui flatte doucement l'oreille, représente encore la révélation que Dieu fait à l'âme des vérités divines, sans y employer les sens. C'est pourquoi saint Paul assure qu'il a reçu par l'ouïe les admirables connaissances dont il écrit aux Corinthiens : J'ai entendu, dit-il, des paroles ineffables que les hommes ne sauraient exprimer. Quelques-uns conjecturent de là qu'il a vu l'essence divine comme notre saint patriarche Élie.

Véritablement, comme la foi, selon le même apôtre, vient de l'ouïe ( Rom., X, 17), de même on connaît Dieu présentement par l'ouïe spirituelle, parce que cette connaissance entre dans l'âme par l'ouïe. Le prophète Job nous le fait comprendre par cette expression : Mon Dieu, dit-il, je vous ai entendu de mon oreille, et mon œil vous voit maintenant ( Job., XLII, 5). Ce qui signifie qu'entendre de l'oreille de l'âme, c'est voir de l'œil de l'entendement. Passons au quinzième cantique.

 

Comme la nuit tranquille.

 

Lorsque l'âme prend son sommeil spirituel dans le sein de Dieu, elle jouit d'un repos fort tranquille, et elle reçoit en même temps une connaissance de Dieu très-profonde, mais très-obscure ; c'est pourquoi elle compare son bien-aimé à une nuit calme et paisible.

 

Qui approche de l'aurore naissante.

 

Elle dit encore que cette nuit est, non pas une nuit obscure, mais

 

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une nuit où l'aurore commence à paraître ; parce que l’âme possède cette paix dans la lumière qui lui découvre Dieu, de telle sorte que l'entendement est élevé avec une admirable douceur à la connaissance du Créateur. L'épouse appelle cette lumière l'aurore qui se lève, c'est-à-dire le crépuscule du matin. Car l'esprit tranquille sort des ténèbres de son intelligence naturelle, et entre dans la lumière surnaturelle de la connaissance de Dieu, non pas tout à fait claire, mais un peu mêlée d'obscurité, comme est la nuit dont les ténèbres commencent à se dissiper aux approches de l'aurore. On peut dire que l'entendement est alors semblable à un homme qui voit la lumière en s'éveillant. Le prophète semble parler de cette connaissance quand il dit : J'ai veillé, et je suis devenu semblable à un passereau qui demeure seul sur le toit d'une maison ( Psal., CI, 8). Comme s'il disait qu'il s'est élevé au-dessus des créatures, demeurant seul dans une sublime contemplation. En cet état, comme ce petit oiseau se tient d'ordinaire dans les lieux les plus hauts, comme il tourne le bec vers le vent, comme il est communément seul, comme il se plaît à chanter, comme il n'a point de plumes d'une couleur particulière; de même l'âme demeure dans la plus haute contemplation, tourne ses affections vers Dieu, se sépare des créatures, chante avec plaisir les louanges de son époux, ne reçoit les couleurs particulières d'aucune chose ; c'est-à-dire qu'elle n'a rien de sensible, parce qu'elle est tout abîmée dans la contemplation de Dieu.

 

Comme une musique sans bruit.

 

L'âme voit, dans cette divine lumière, les effets admirables de la sagesse de Dieu, lequel a disposé les créatures de telle sorte, qu'elles se rapportent toutes à lui, et que chacune d'elles chante les grandeurs de son Créateur. Ce concert harmonieux paraît à l'âme mille fois plus doux que les concerts du monde les plus agréables. Elle l'appelle une musique sans bruit, parce que c'est une connaissance paisible où elle goûte la douceur de la musique et le repos du silence. Mais, pour donner un nouveau jour à sa pensée, elle compare encore son époux à une solitude harmonieuse.

 

Comme une solitude harmonieuse.

 

Ce qui signifie presque la même chose, car, quoique cette musique ne se fasse pas entendre aux sens et aux puissances matérielles de l'âme, néanmoins c'est une solitude qui fait du bruit à ses puissances spirituelles. En effet, comme ces puissances sont vides des images et des représentations matérielles des objets extérieurs, elles

 

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laissent à l’âme la facilité d'entendre cette voix spirituelle qui chante les perfections de Dieu, et que saint Jean entendit autrefois comme un son de musiciens qui jouaient de la harpe ( Apoc., XIV, 2). Cette voix est spirituelle; c'est l'esprit qui l'entend, c'est la connaissance qu'il a des louanges de Dieu, que les bienheureux chantent continuellement avec une harmonie charmante. Et comme chacun d'eux chante selon la mesure des dons qu'il a reçus de son Créateur, de même l'âme remarque dans chaque créature un langage particulier qui exprime les grandeurs de Dieu; et ainsi toutes ensemble chantent mélodieusement ses louanges. Et parce que l'âme se nourrit de ces délices sacrées, elle ajoute :

 

Comme un souper qui récrée et qui attire l'amour.

 

Les grands repas récréent les amants, ils les rassasient et ils augmentent leur amour. L'époux sacré fait en l'âme ces trois effets, symbole de la vision béatifique de Dieu, parce que c'est la fin de tous les travaux des hommes, et le repos éternel des âmes bienheureuses. L'épouse trouve à proportion, dans la connaissance et dans la possession de son bien-aimé pendant  cette vie, la fin de ses peines et le repos qu'elle cherchait ; elle est rassasiée de ses délices et consumée des flammes de son amour.

 

SEIZIEME CANTIQUE

 

 

Nuestro lecho florido,

De cuevas de leones enlaçado ;

En purpura teñido, 

De paz edificado, 

Con mil escudos de oro coronado.

 

Notre lit est couvert de fleurs,

Entrelacé de cavernes de lions,

Teint de pourpre,

Fait sur la paix,

Couronné de mille boucliers d'or.

 

 

 

 

L'épouse récite en ce cantique les riches dons et les éminentes vertus dont elle est ornée dans son union avec son époux divin. Elle dit qu'elle n'est, en quelque façon, qu'une même chose avec lui, et qu'elle est tout ardente de charité, toute remplie de paix et toute pénétrée de Dieu, autant qu'il est possible en ce monde.

 

Notre lit est couvert de fleurs.

 

Ce lit, tout semé de fleurs, ne signifie autre chose que le cœur et l'amour de l'époux divin à qui l'épouse est unie. Les vertus, les

 

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grâces et les autres dons qu'elle y puise, sont les fleurs qui ornent ce lit et qui parfument l'âme de leurs odeurs. L'épouse sainte use de cette expression dans les Cantiques : Notre lit, dit-elle, est plein de fleurs ( cant., I, 15). Elle dit notre lit, parce que les mêmes vertus, le même amour et les mêmes plaisirs lui sont communs avec son divin époux, puisque, comme il parle lui-même dans les Proverbes, son plaisir est d'être avec les hommes ( Prov., VIII, 31). Ce lit est parsemé de fleurs, parce que les vertus de l'âme sont parfaites en cet état, et fleurissent dans les bonnes œuvres. Mais de plus, ce lit est une retraite fort assurée. C'est pourquoi elle ajoute :

 

Entrelacé de cavernes de lions.

 

Elle veut dire que les vertus qu'elle possède ont quelque chose de semblable à la caverne d'un lion. Car, comme les bêtes, craignant la colère et la force de cet animal, n'osent en approcher, de même le monde, la chair, le démon, les passions, les autres ennemis de l'âme, n'osent approcher de ces vertus à cause de la puissance du divin époux, qui a établi là sa demeure. Car le démon tremble à la vue d'une âme parfaite que Dieu occupe sans discontinuation. Le monde, la chair, les passions, les vices n'y peuvent entrer, parce qu'ayant renoncé à toutes ces choses, elle leur a fermé l'entrée, et n'est plus possédée que de son époux, qui la défend de leurs attaques.

Ce sont les grands avantages que l'épouse décrit dans les Cantiques sacrés, et qu'elle désire de tout son cœur : Qui me fera, dit-elle, cette grâce, mon frère, que je vous trouve dehors, lorsque vous sucerez les mamelles de ma mère, que je vous donne un saint baiser, et que personne, après cela, ne me méprise ( Cant. VIII, 1) ? Ce saint baiser est l'union dont nous parlons, et qui fait, par la vertu de l'amour, quelque espèce d'égalité entre Dieu et l'âme, laquelle veut, pour cette cause, posséder son époux comme frère, afin de signifier cette égalité. Elle désire qu'il suce les mamelles de sa mère, c'est-à-dire qu'il consume et détruise les passions et les défauts qu'elle a reçus d'Eve sa mère; elle souhaite de le trouver dehors, c'est-à-dire de s'unir à lui sans attachement à aucune créature; elle est persuadée qu'en cet état personne ne la méprisera, c'est-à-dire que ni le monde, ni la chair, ni le démon, ne lui feront point de peine.

Alors l'âme vivra dans une profonde paix et dans de perpétuelles

 

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délices; alors ses vertus porteront en tout temps des fleurs et do fruits, et rempliront le monde de l'odeur de mille bons exemples. Alors elle sera revêtue de cette pourpre qui figure la charité consommée. C'est pourquoi elle dit :

 

Il est teint de pourpre.

 

En effet la pourpre est, selon les oracles divins, la marque de la charité. Ce lit est de couleur de pourpre, parce que toutes les vertus et tous les dons de l'âme sont fondés sur la charité de son roi céleste, et ne pourraient sans elle se conserver. Toutes ces vertus ensemble, et chacune d'elles en particulier, enflamment sans cesse l'âme de l'amour de Dieu, et l'excitent à faire tout le bien qu'elle peut, et à concevoir à chaque moment un nouvel amour pour son bien-aimé. Mais outre cela, ce lit est fondé et élevé sur la paix.

 

Il est fait sur la paix.

 

Cette expression signifie que l'âme, en cet état, est paisible, douce et forte, parce que les vertus qu'elle possède lui communiquent la paix, la douceur et la force. De plus, ce lit est couronné de mille boucliers d'or.

 

Il est couronné de mille boucliers d'or.

 

Ces mêmes vertus et ces mêmes faveurs de Dieu sont autant de boucliers qui couvrent l'âme contre les attaques de ses ennemis, et dont l'or, qui en est la matière, exprime la valeur et l'éminence sur toutes les richesses de la terre. L'épouse représente cette protection sous cette figure : Soixante des plus forts d'Israël environnent le lit de Salomon, armés de leurs épées, pour repousser ceux dont on a lieu de craindre les insultes pendant la nuit ( Cant., V, 7).

 

DIX-SEPTIEME CANTIQUE

 

 

A zaga de tu huella,

Las jovenes discurren al camino,

Al toque de centella,

Al adobado vino,

Emissiones de bàlsamo divino.

 

 

Après vos vestiges,

Les jeunes filles courent au chemin,

Au toucher d'une étincelle,

Au vin mixtionné,

Aux odeurs d'un baume divin.

 

 

L'épouse publie les louanges de son époux divin, à cause de trois bienfaits qu'il accorde aux âmes dévotes, pour les confirmer en son

 

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amour, et qu'elle a reçus elle-même en son état. Le premier est une douceur si puissante, qu'elle les fait marcher promptemenl à la plus haute perfection. Le second est une certaine visite, ou un certain mouvement d'amour qui allume subitement un nouveau feu d'amour en leur cœur. Le troisième est une abondante charité, qui les enivre de telle sorte, qu'elles ne soupirent qu'après leur bien-aimé. C'est dans ces transports que l'âme dit :

 

Après vos vestiges.

 

Les vestiges de Dieu ne sont autre chose en cet endroit que la connaissance de ses grandeurs, et la douceur qu'il donne à l'âme lorsqu'elle le cherche, afin qu'elle puisse le connaître. Ainsi elle le suit à l'odeur de ses parfums, et à la lueur de sa lumière.

 

Les jeunes filles courent au chemin.

 

C'est-à-dire les âmes dévotes, qui ont pris les forces de la jeunesse à la vue des vestiges que les douceurs divines ont imprimés en leur cœur. Ensuite elles courent de tous côtés pour entrer par les exercices spirituels en la perfection, qui est le chemin de la vie éternelle; et elles ne cessent d'avancer, qu'elles ne rencontrent l'époux dans l'union de l'amour divin. Elles ont beaucoup de facilité à faire ce chemin, et elles se sentent attirées si fortement, que nulle créature n'est capable de les arrêter. L'épouse, persuadée de ce bonheur, prie dans les Cantiques son époux de lui accorder cette grâce. Attirez-moi après vous, dit-elle : nous courrons à l'odeur de vos parfums. C'est pour cela que les âmes saintes et innocentes ont conçu un très-ardent amour pour vous ( Cant., I, 2, 3). Comme si elle disait : Elles vous demandent la même faveur que moi. David reconnaissait aussi que ce don céleste l'avait aidé à garder la loi divine : Lors, dit-il, que vous m'avez dilaté le cœur par l'infusion de vos douceurs, j'ai couru la voie de vos commandements ( Psal., CXVIII, 32).

 

Au toucher d'une étincelle,

Au vin mixtionné,

Aux odeurs d'un baume divin.

 

L'épouse représente ici les visites que Dieu fait aux âmes, pour les porter aux exercices intérieurs de la volonté. Elle les appelle le toucher d'une étincelle, et les délices d'un vin mixtionné. L'agréable odeur qui s'exhale du baume signifie ces exercices. Ce toucher

 

 

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d'étincelle n'est autre chose qu'un mouvement très-délicat par lequel Dieu touche l'âme lors même qu'elle n'y pense pas, afin d'allumer le feu de l'amour divin en son cœur, de telle sorte que l'âme semble être toute consumée. Alors la volonté est tout d'un coup pénétrée des douceurs de l'amour sacré, et subitement excitée avec ardeur à aimer Dieu, à le désirer, à le louer, à lui rendre des actions de grâces, à le respecter, à l'estimer infiniment, à le prier. Toutes ces opérations sont les douces exhalaisons de ce baume divin, qui fortifie l’âme de son odeur, et qui guérit ses blessures.

 

Au vin mixtionné

 

Ce vin mixtionné exprime un autre don plus excellent que les premiers. Dieu en favorise quelquefois les âmes avancées en la perfection, afin de les enivrer d'un amour plein de charmes, comme d'un vin savoureux et trés-puissant. Cet amour est mêlé de plusieurs vertus, comme ce vin est composé de plusieurs drogues odoriférantes. L'âme enivrée de la sorte envoie à Dieu des soupirs, des flammes d amour, des louanges, des désirs ardents de tout faire et de tout souffrir pour lui, comme le vin extrêmement fort envoie beaucoup de fumées à la tête.

            Ce don divin se conserve plus longtemps dans l'âme que les autres dons : il y demeure souvent deux ou trois jours ; quelquefois il se lait sentir plus vivement, d'autres fois il parait plus languissant et plus doux, sans que l'âme contribue à augmenter ou à diminuer sa force. David avait expérimenté les effets de cette sainte ivresse, lorsqu'il disait que son cœur s'était échauffé en sa poitrine, et que le feu s'était allumé en sa méditation ( Psal., XXXVIII, 4). Les effets de  cette ivresse d'amour restent quelquefois en l'âme plus longtemps que l'ivresse même; quelquefois aussi l'ivresse subsiste sans que ses effets éclatent. Pour ce qui est des effets de cette étincelle de feu dont nous avons parlé, ils persévèrent après que l'étincelle s'est dissipée, et ils laissent dans l'âme un plus grand feu et une ardeur plus véhémente que l'ivresse de l'amour divin.

Mais puisque nous avons fait mention du vin mixtionné, nous prendrons occasion de donner quelques avis aux personnes spirituelles touchant l'amour de Dieu. On peut comparer au vin nouveau ceux qui commencent à aimer Dieu, et au vin vieux ceux qui l'aiment depuis longtemps. Gomme le vin nouveau, qui n'est pas encore fait, doit bouillir dans le tonneau afin qu'il jette son écume et ses ordures, de même ceux qui commencent à aimer Dieu, doivent,

 

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dans leur première ferveur, se purifier de leurs vices et de leurs imperfections naturelles. Et comme ce vin n'est encore ni pur, ni de bon goût, ni commode à la santé, de même ces gens-là ne sont ni affermis dans le service de Dieu, ni d'un goût pur et exquis dans les choses spirituelles, ni propres à la sainteté de l'âme, parce qu'ils sont pleins de sentiments naturels, de goûts sensuels, d'indiscrétion, d'inconstance, de soins empressés, d'inquiétudes, de recherches inutiles, et d'autres défauts dont ils se doivent défaire, comme le vin nouveau doit être déchargé de sa lie pour avoir de la consistance, et pour être de garde et de bon usage. Au contraire, ceux qui se sont exercés depuis longtemps en l'amour de Dieu, sont semblables au vin vieux qui est pur, sain, ferme, de bon goût, sans mélange de lie, sans bouillir, sans fuir du vaisseau, sans le rompre. Ainsi, ces anciens amis de Dieu sont épurés de ferveurs sensibles, des emportements de dévotion mal réglée, des légèretés et des changements en la vertu, des ardeurs trop bouillantes, des excès en leurs austérités, des autres imperfections spirituelles. Mais ils sont constants, fidèles à Dieu, maîtres de leurs sens, de leurs passions, de leurs désirs, de leurs actions. C'est pourquoi l'Ecclésiastique nous recommande de ne pas quitter nos vieux amis, parce que les nouveaux n'ont pas ordinairement les mêmes inclinations, ni la même amitié ( Eccl., IX, 14, 15). Je conclus de toutes ces choses que le sens de ces trois petits vers est celui-ci : Mon Dieu, dit l'épouse, vous réveillez mon âme lorsque vous la touchez d'une seule étincelle de votre amour; vous l'enivrez d'un vin très-délicieux, lorsque vous la comblez des plaisirs de votre amour ; en cet état elle vous rend les actes d'amour que vous faites avec elle, et elle vous envoie ses désirs, ses soupirs, et toutes ses opérations les plus tendres et les plus efficaces.

 

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DIX-HUITIEME CANTIQUE

 

 

En la interior bodega de mi amado bebi,

Y  quando salla,

Por toda aquesla vega,

Ya cosa no sabia,

Y el ganado perdi, que antes seguia.

 

 

J'ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé;

Et quand je suis sortie

Par toute cette plaine,

Je ne connaissais plus rien,

Et j'ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.

 

 

L'âme expose ici le souverain bienfait qu'elle a reçu de Dieu, lorsqu'il l'a fait entrer dans le secret de son amour, et qu'il l'a transformée en lui-même par l'union divine. Elle rapporte aussi deux effets de cette faveur: l'un est l'oubli et le détachement des créatures, l'autre la modération de ses appétits sensuels.

 

J'ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé.

 

Cette cave à mettre du vin est le dernier degré d'amour où l'âme peut monter en cette vie. Elle est intérieure et secrète, parce que les autres degrés d'amour par lesquels on va au plus haut degré, ne sont pas si intérieurs. Il y a sept de ces degrés où l'on est arrivé quand on possède les sept dons du Saint-Esprit. Lors donc que l'âme a acquis l'esprit de crainte, elle a aussi très-parfaitement l'esprit d'amour, parce que la crainte filiale prend sa naissance du parlait amour. Ainsi l'Écriture Sainte a raison de dire que celui-là est parfait en la charité, qui craint Dieu sincèrement. De là vient que le prophète Isaïe, parlant de la perfection de Jésus-Christ, dit que l'esprit de la crainte du Seigneur le remplira ( Isa., XI, 3). Et saint Luc fait l'éloge de saint Siméon en ces termes : C’était un homme juste et craignant Dieu ( Luc., II ; 25). On donne des louanges à plusieurs autres saints de ce qu'ils ont eu cette crainte.

Il y a cependant plusieurs âmes qui arrivent aux premiers degrés de l'amour, à proportion qu'elles y ont avancé; mais il s'en trouve peu qui passent jusqu'au plus sublime, parce que ce dernier degré est l'union de l'âme avec Dieu, à laquelle toutes les âmes ne sont pas élevées.

Au reste, on ne peut nullement expliquer ce que Dieu donne a l'âme en cet état, ni ce qu'il est lui-même, puisqu'il se communique d'une manière si admirable, que Dieu et l'âme ne semblent plus

 

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être qu'une même chose, comme le verre et le rayon qui le pénètre, je charbon et le feu qui l'enflamme, la lumière des planètes et celle du soleil qui les éclaire ne paraissent qu'un même corps. C'est pourquoi l'âme ne saurait rien dire de plus propre à ce sujet que le vers suivant :

 

J'ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé.

 

Parce que comme le vin qu'on boit s'insinue partout le corps, de même cette communication divine se répand par toute l'âme, ou plutôt l'âme est toute transformée en Dieu; et alors elle est comme abreuvée de lui, selon ses puissances spirituelles. Car elle boit, selon l'entendement, la sagesse de Dieu ; selon la volonté, son amour ; selon la mémoire, ses délices ;  l'âme enfin est tout enivrée du torrent des plaisirs de Dieu. C'est ce que l'épouse dit d'elle-même dans les Cantiques : Mon âme  fut attendrie et transportée de joie, lorsque mon époux parla ( Cant., V,6). C'est-à-dire lorsqu'il se communiqua à elle. Elle assure aussi que son entendement a puisé la sagesse en son sein : Vous m'enseignerez, dit-elle, et je vous donnerai à boire du vin ( Cant., VIII, 2). C'est-à-dire : Vous me donnerez votre sagesse dans les ardeurs de votre amour, et je vous donnerai mon amour tout changé en votre amour. Elle soutient encore que sa volonté est tout embrasée des flammes de son amour : Le roi, dit-elle, m'a menée dans la cave de son vin; et il a donné de l’ordre à la charité qu'il m'a communiquée ( Cant., II, 4). C'est-à-dire : Il m'a fait boire le vin de son amour, qu'il a réglé selon ma disposition et mes forces. Sur quoi il faut remarquer que quoique la volonté ne puisse pas naturellement aimer ce que l'entendement ne connaît pas, elle peut néanmoins surnaturellement aimer Dieu davantage et avec plus d'ardeur, encore que la connaissance de l'entendement ne croisse point: une connaissance moindre et moins distincte suffit pour un plus grand amour. C'est pourquoi plusieurs âmes aiment beaucoup plus Dieu qu'elles ne le connaissent ; et, au contraire, plusieurs le connaissent beaucoup plus qu'elles ne l'aiment. Il arrive même souvent que les personnes les moins éclairées sur les grandeurs de Dieu, sont enflammées  d'un  amour plus ardent  et plus consumant, parce que la seule foi leur suffit pour connaître Dieu, et qu'elles donnent ensuite toute leur volonté à l'amour divin, sans se repaître de connaissances spéculatives et curieuses. Quant à la mémoire, elle est pleine des espèces d'un plaisir inconcevable,  parce que l'âme se souvient des biens qu'elle possède dans l'union de son bien-aimé,

 

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et de la gloire dont elle jouira en l'autre monde. Ce vin sacré remplit tellement l'âme de son Dieu, qu'elle en sort presque hors d'elle-même. C'est pourquoi elle dit :

 

Quand je suis sortie par toute cette plaine.

 

Elle parle de sa sortie, non pas de l'union habituelle qu'elle a avec Dieu selon sa substance et son état de perfection, mais selon ses puissances spirituelles. Car  cette union n'est pas toujours actuelle en  cette vie, mais elle est quelquefois interrompue, et ne peut pas subsister continuellement. Lors donc qu'elle en sortait et qu'elle allait par la vaste étendue de ce monde, elle n'avait plus la connaissance d'aucune chose.

 

Je ne connaissais plus rien.

 

Cette ignorance de l'âme vient de la sagesse et de l'amour que Dieu lui a donnés. Car, d'un côté, la sagesse lui découvre de si grandes perfections en Dieu, que toutes les connaissances des choses créées ne lui paraissent qu'ignorance. De l'autre part, l'amour divin la transporte tellement en Dieu, qu'elle oublie le reste et qu'elle ne fait pas même réflexion sur elle-même, tant elle est absorbée en son bien-aimé. L'épouse assure dans les Cantiques qu'elle est heureusement tombée dans cette ignorance, lorsqu'après avoir parlé de son union avec l'époux, elle ajoute ce mot : J'ai ignoré ( Cant., VI, 10). Aussi est-ce le propre du Saint-Esprit d'effacer, dans l'âme qu'il occupe, toutes les images et toute la connaissance des créatures, et de celles principalement qui ne regardent pas son profit spirituel. Il est vrai que l'âme ne perd pas la science qu'elle avait acquise auparavant; mais elle n'a pas actuellement la mémoire des choses qu'elle a apprises, soit parce qu'étant tout abîmée en Dieu dans les transports de son amour, elle ne peut faire attention à aucun objet créé, soit parce que sa transformation en Dieu la relire de toutes les idées des créatures, pour la rendre plus semblable à la pureté et à la simplicité de Dieu, qui est incapable d'aucun mélange. De sorte que, selon la pensée du roi-prophète, elle ignore tout ce qui n'est pas Dieu, comme si elle avait perdu l'être. Mon cœur a été enflammé, dit-il, et mes reins ont été changés. C'est pourquoi j'ai été réduit à rien, et je l'ai ignoré ( Psal. LXXII,  21, 22). Le changement des reins, que l'ardeur du cœur a fait, signifie la transformation de l'âme en Dieu. Ce qui s'accomplit lorsque

 

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que l'âme se dépouille de ses passions et de toutes les créatures, et qu'elle reste ensuite comme anéantie en elle-même sans le savoir. Dans cette disposition, elle abandonne le troupeau qu'elle gardait.

 

J'ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.

 

Le troupeau que l'âme suivait, et qu'elle avait soin de paître avant qu'elle fût parvenue à cette éminente perfection, n'est autre que ses défauts naturels et spirituels. Son esprit était curieux, et volait après les nouvelles connaissances; sa volonté cherchait les goûts spirituels et s'attachait à de petites bagatelles, à l'estime propre, au point d'honneur, à cent autres choses qui flattent la nature, qui ont l'air du monde, et qui contentent les sens et les passions. Le cœur voulait aussi goûter, dans les exercices spirituels, des consolations intérieures qui ne sont bonnes qu'à empêcher les imparfaits de s'élever à la perfection et à l'union divine. La mémoire même s'embarrassait de mille choses inutiles, qui la remplissaient d'inquiétudes et de difficultés, lorsqu'elle s'efforçait de les retenir toutes et de les proposer à l'âme pour s'en servir. Mais, après tout, elles ne faisaient que l'empêcher de s'unira son Créateur. C'est pourquoi elle s'en défait par la force de son amour , et elle dit avec joie : J'ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.

 

DIX-NEUVIEME CANTIQUE

 

 

Alli me dió su pecho,

Alli me enseñó ciencia muy sabrosa :

 

 

 

Là il m'a donné ses mamelles,

Là il m'a enseigné une science très-savoureuse ;

 

Vo le di de hecho ;

A mi, sin dexar cosa,

Alli le prometi de ser su esposa.

 

 

Et je me suis donnée effectivement toute à lui, sans réserver aucune chose ;

Là je lui ai promis d’être son épouse.

 

 

 

L'épouse parle en ce cantique de la donation mutuelle de Dieu et de l'âme. Elle s'est faite lorsque Dieu a communiqué sa sagesse et son amour à l'âme, et lui a ouvert son sein et son cœur; lors aussi que l'âme s'est transportée en Dieu par la véhémence de son amour, et lui a promis d'être éternellement son épouse.

 

Là il m'a donné ses mamelles.

 

L'âme veut dire, par cette expression figurée, que Dieu l'a faite participante de son amour et de ses secrets, par les flammes dont

 

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il l'a brûlée, et par les lumières qu'il a répandues en son esprit. Car elle ajoute :

 

Là il m'a enseigné une science très-savoureuse.

 

Cette science savoureuse est la secrète connaissance de Dieu, que les spirituels appellent théologie mystique ou contemplation. Elle est d'un goût agréable, parce que c'est l'amour qui l'enseigne à l'âme avec les agréments qu'il donne à toutes choses; de plus, parce que c'est la connaissance de Dieu et le principe de l'amour dont l'âme est ravie en Dieu. C'est ce qui l'engage à se donner toute à lui sans réserve :

 

Et je me suis donnée effectivement toute à lui, sans réserver aucune chose.

 

Afin que cette donation soit entière, l'âme ne se réserve rien ; et Dieu en la transformant en lui-même, la vide de tout ce qui lui restait, et qui la rendait moins pure. C'est pourquoi elle se donne actuellement à Dieu, comme Dieu s'est donné à elle effectivement. Ainsi leurs volontés sont contentes dans leur union, et l'une n'est jamais contraire à l'autre. Et comme l'âme veut être constamment à son époux, elle lui donne sa parole et sa foi d'être toujours son épouse :

 

Là je lui ai promis d'être son épouse.

 

Parce que l'âme n'a pour lors ni affections en la volonté, ni connaissances en l'entendement, ni mouvements dans les passions, ni désirs, ni actions, qu'elle ne rapporte à Dieu sans partage. Elle est en quelque façon tellement changée en Dieu, que les premiers mouvements de toutes ses puissances tendent régulièrement à Dieu, a cause de son inviolable attachement au bien, de son union étroite avec Dieu, et des grâces abondantes qu'elle en reçoit. Le prophète David nous fait le tableau de son âme en cet état : Mon âme, dit-il, ne se soumettra-t-elle pas à Dieu, de qui mon salut dépend? Car il est mon Dieu, et mon salut, et mon protecteur ; c'est pourquoi je ne serai pas beaucoup agité, et je ne changerai pas ( Psal., LXI, I, 2). Quand il l'appelle son protecteur,  il montre que son âme, étant unie à lui et étant sous sa protection, ne sera plus inquiétée des premiers mouvements qui sont opposés Dieu, et qui la rendraient désagréable à la majesté divine.

 

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VINGTIÈME CANTIQUE

 

 

Mi alma se ha empleado, y todo mi caudal en su servicio;

Ya no guardo ganado, ni ya tengo otro oficio,

Que ya solo en amares mi exercicio.

 

 

Mon âme et toute ma substance s'emploient à son service;

Je ne garde plus mon troupeau, et je ne fais plus d'autre office,

Car tout mon exercice est d'aimer.

 

 

 

L'épouse, s'étant donnée à Dieu sans réserve, explique présentement de quelle manière elle gardera sa foi et accomplira ses promesses. Elle dit donc qu'elle emploiera son âme, son corps, ses puissances au service de son époux, sans avoir égard à ses propres commodités, et sans s'occuper d'autre chose que de l'amour de son Dieu,  parce que toute sa vie n'est plus qu'amour.

 

Mon âme et toute ma substance s'emploient à son service.

 

Lorsqu'elle dit qu'elle emploie toute son âme pour son époux, elle marque la donation qu'elle lui a faite de soi-même dans l'union de l'amour, afin qu'elle applique son entendement à connaître ce qui lui est le plus agréable pour l'exécuter; sa volonté, à aimer ce qui lui plaît davantage, et a le rapporter à sa gloire ; et sa mémoire, à prendre soin de ce qui est le plus avantageux à son service.

Toute sa substance comprend non-seulement sa partie supérieure, mais aussi sa partie inférieure, savoir: le corps avec toutes ses facultés, ses sens intérieurs et extérieurs, et ses quatre principales passions, la joie, la douleur, l'espérance, la crainte. Elle les a consacrées à Dieu; et, pour accomplir ce sacrifice, elle gouverne selon Dieu son corps, ses sens, ses passions, ses inclinations, ses désirs, toutes ses opérations, toutes ses actions ; de sorte que, sans presque y prendre garde, elle les rapporte à Dieu dans les mouvements même les plus subits et les plus imprévus, parce que l'habitude et l'accoutumance qu'elle a d'aller à Dieu seul, l'y conduisent sans qu'elle ait besoin d'y faire réflexion expressément. Il s'ensuit de cette consécration que l'épouse dit :

 

Je ne garde plus mon troupeau, et je ne fais plus d'autre office.

 

C'est-à-dire qu'elle n'a plus soin de contenir ses sens et ses passions ; elle renonce même à ses occupations ordinaires, qui étaient de penser, de parler, d'agir, selon les mouvements de la nature. Car bien loin de s'assujettir à ses imperfections, elle n'est plus animée en tout cela que de l'esprit de Dieu et de son amour. En effet,

 

Tout son exercice est d'aimer.

 

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Parce que l'amour seul la gouverne, elle fait tout par amour, elle souffre tout par amour; sa contemplation et son commerce avec Dieu, tous ses exercices spirituels et toutes ses œuvres corporelles universellement tout ce qui est renfermé dans les fonctions du corps et de l'âme, n'a point d'autre principe ni d'autre fin que l'amour. 0 heureux état ! ô vie heureuse ! ô heureuse âme ! qui est arrivée au point de ne sentir plus ni joie, ni tristesse, ni amertume, ni douceur, ni bien, ni mal que pour l'amour, que par l'amour, et que dans l'amour de Dieu.

 

VINGT-UNIEME CANTIQUE

 

 

Pues ya si en et exido de oy mas no fuere vista ni hallada;

 

 

Si donc d'ici en avant on ne me voit plus  dans les prés, et si on ne m'y trouve

plus,

 

Direis, que me he perdido; que andando enamorada, mehize perdedizà, y fui ganada.

 

 

Dites que je me suis perdue; car, étant tout enflammée d'amour, je me suis   volontairement perdue; mais ensuite on m'a recouvrée.

 

 

L'épouse répond au reproche que les gens du monde ont coutume de faire à ceux qui se donnent sérieusement à Dieu. Ils les accusent d'être trop retirés, trop abstraits, et de n'être bons à rien, parce qu'ils abandonnent ce qu'on estime et ce qu'on recherche dans le siècle. Mais elle dit à ces censeurs qu'elle méprise tout cela pour l'amour de son bien-aimé, qu'elle s'en éloigne très-volontiers; que s'ils se persuadent qu'agir de la sorte c'est se perdre, elle compte sa perte pour le plus grand gain qu'elle puisse faire ; qu'elle s'en fait un plaisir, un mérite, un honneur, et qu'elle ne songe plus qu'à chercher son divin époux par la pratique de toutes les vertus les plus parfaites.

 

Si donc d'ici en avant on ne me voit plus dans les prés, et si on ne m'y trouve plus, dites que je me suis perdue.

 

Par les prés elle entend le monde où les séculiers se promènent, se réjouissent, et paissent le troupeau de leurs passions, comme dans un pré fertile et agréable. Elle dit que s'ils ne la trouvent plus en ce lieu, elle veut bien qu'ils croient qu'elle est morte à toutes ses satisfactions sensuelles, et qu'ils le publient partout; elle s'en réjouit ; elle ne rougit pas de faire de bonnes œuvres pour Dieu; la honte ne les lui fait pas dérober à la vue des mondains qui les condamnent; elle sait ce que dit son bien-aimé : Si quelqu'un rougit de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aussi, quand il viendra dans sa

 

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gloire, et dans celle de son Père et des saints anges, rougira de lui ( Luc., IX, 26), Ainsi l'épouse, soutenue de l'amour divin, ne se met point en peine t de toutes ces contradictions.

Mais on voit peu de personnes spirituelles qui aient ce courage et cette résolution. Car quoiqu'elles s'imaginent avoir fait d'assez grands progrès pour négliger le sentiment des ennemis de la vertu, néanmoins elles ne sont pas mortes à elles-mêmes et au respect humain  de telle  sorte, qu'elles agissent purement pour  Dieu, sans craindre le jugement et le blâme des séculiers. Elles n'osent pas confesser Jésus-Christ par la sainteté de leurs œuvres ; et la vaine considération des hommes est plus forte sur leur esprit que la volonté de Dieu, que toutes les grandeurs divines, et que tous les intérêts de l'âme. Assurément elles ne vivent pas en Notre-Seigneur comme cette fidèle épouse, qui dit qu'en pratiquant les vertus elle était tout enflammée de l'amour de Dieu.

 

Car, étant tout embrasée d'amour, je me suis perdue volontairement; mais ensuite on m'a recouvrée.

 

Elle s'est  volontairement  perdue, mais c'est dans cette perte ! qu'elle s'est gagnée elle-même. Or, elle s'est perdue en deux façons  : premièrement, en se  donnant à son époux d'une  manière si désintéressée, qu'elle n'a nullement regardé son utilité, de quelque nature  qu'elle  fût; secondement, en étouffant  son L estime et son amour pour toutes les créatures, afin de n'avoir en vue que la gloire, l'honneur et l'amour de son époux. Ainsi, celui qui aime véritablement Dieu ne cherche, dans son service, ni profit, ni récompense,  mais il désire seulement de s'oublier, ou plutôt de se perdre soi-même pour l'amour de son Créateur, comme saint Paul  l'a pratiqué. Car si je meurs, dit-il, c'est mon avantage ( Philipp., I, 21) En  effet, se  perdre de la  sorte pour Dieu, c'est se trouver selon les oracles de Jésus-Christ, puisque celui, dit-il, qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et celui qui la perdra pour l'amour de moi, la trouvera ( Matth., XVI, 25). Que si nous voulons donnera ces paroles un : sens spirituel et plus propre à notre sujet, nous dirons que l'âme se perd de telle sorte dans ses entretiens avec Dieu, qu'elle oublie ,  toutes ses manières naturelles d'agir, qu'elle abandonne tous ses sens, et qu'elle n'agit avec Dieu que par foi et par amour.

 

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VINGT-DEUXIEME CANTIQUE

 

 

De flores y esmeraldas

En las frescas mañanas escogidas

Haremos las guirnaldas,

En tu amor florezidas,

Y en un cabello mio entretexidas.

 

 

De fleurs et d'émeraudes

Choisies dès le grand matin,

Nous ferons des bouquets.

Fleuris en votre amour,

Et liés de l'un de mes cheveux.

 

 

 

L'épouse adresse tout de nouveau la parole à son époux, pour s'entretenir de la consolation et de la joie qu'ils reçoivent tous deux ensemble, de la possession des vertus et des dons qui leur sont communs dans leur union. Elle appelle ces biens spirituels des bouquets précieux, lesquels doivent être faits des plus belles /leurs des vertus chrétiennes et des bienfaits de Notre-Seigneur.

 

De fleurs et d'émeraudes.

 

Les fleurs sont les vertus de l'âme, et les émeraudes sont les dons qu'elle a reçus du Fils de Dieu.

 

Choisies dès le grand matin.

 

L'épouse a cueilli  ces fleurs  dès le grand matin, c'est-à-dire qu'elle a acquis les vertus en sa jeunesse; mais vertus excellentes et agréables à Dieu, parce que la victoire qu'elle a remportée sur les passions qui s'y opposaient, et sur la nature qui n'y avait nul penchant, en augmente le prix. D'ailleurs ces premières vertus sont des degrés pour monter aux vertus les plus parfaites dans un âge plus avancé. L'épouse dit donc qu'elle lésa choisies le matin, pour exprimer les actes d'amour qu'elle a faits en acquérant les vertus. L'air du matin, lorsqu'il est chargé de brouillards, signifie les sécheresses d'esprit, et les difficultés qu'on a souffertes dans l'acquisition des vertus ; mais aussi elles sont plus solides, et  plaisent plus à Dieu que celles qu'on a cultivées en une saison douce et avec beaucoup de contentement.  Car le travail et les peines, dit saint Paul, perfectionnent la vertu ( II Cor.,  XII, 9). C'est pourquoi J'épouse dit fort à propos qu'elle a ramassé le malin des fleurs, pour en faire une couronne à son époux. Et parce qu'il prend un singulier plaisir à

 

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voir ces fleurs, c'est-à-dire à trouver ces éminentes vertus dans son épouse, ils en font ensemble des bouquets.

 

Nous ferons des bouquets.

 

C'est-à-dire que comme on cueille chaque fleur en particulier, et qu'ensuite on les lie toutes ensemble pour en foire un bouquet et pour s'en parer, de même l'épouse acquiert chaque vertu en particulier, et de toutes ensemble elle compose avec l'époux le bouquet de la perfection, qui les orne et qui les réjouit. Ce sont ces bouquets spirituels et ces émeraudes précieuses qui rehaussent tellement la beauté de l'âme, qu'elle ose paraître comme une reine à la droite du Roi céleste, comme parle David, couverte d'une robe d'or dont la variété est admirable ( Psal., XLIV, 10), c'est-à-dire embellie de l'or de la charité divine, et des différents dons de Dieu.

L'épouse ajoute que ni elle seule, ni son époux seul, mais que tous deux ensemble feront ces bouquets, parce qu'elle ne peut arriver à la perfection sans le secours de Dieu. A la vérité, dit saint Jacques, tout bienfait excellent, et tout don parfait vient d'en haut, et descend du Père des lumières ( Jacob., I, 17) ; mais l'âme ne le reçoit pas sans y coopérer. Pour cette cause, l'épouse dit dans les Cantiques : Attirez-moi après vous, et nous courrons. Ainsi le mouvement qui nous porte au bien est de Dieu seul; mais ensuite Dieu et l'âme courent ensemble, c'est-à-dire produisent ensemble l'action.

 

Fleuris en votre amour.

 

La fleur des œuvres saintes et des vertus n'est autre chose que la beauté et la force qu'elle reçoit de l'amour divin, sans lequel ces vertus ne fleuriraient pas et seraient de nulle valeur devant Dieu, quoiqu'elles parussent parfaites aux hommes. Outre cela, ces sacrés bouquets sont liés avec un cheveu de l'épouse.

 

Et liés de l'un de mes cheveux.

 

Ce cheveu est la volonté de l'âme et son amour pour son bien-aimé. Or, comme le fil lie les fleurs, de même cet amour lie les vertus de l'âme; et il est, suivant la doctrine de l'Apôtre, le lien de la perfection ( Coloss., III, 14). Si l'âme perdait cet amour en se séparant de Dieu,

 

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toutes ses vertus se dissiperaient comme les fleurs d'un bouquet dissipent quand elles ne sont plus liées ensemble. Ce n'est donc n assez que Dieu nous aime pour nous donner les vertus, il faut que nous l'aimions réciproquement pour les conserver.

L'épouse dit un cheveu, et non plusieurs cheveux, pour marquer que sa volonté doit s'attacher à Dieu seul, en se détachant de toutes les choses créées. On connaît par là le prix et l'excellence des vertus puisqu'elles tirent toute leur perfection de l'amour que Dieu a pour les âmes, et de l'amour que les âmes ont pour Dieu.

 

VINGT-TROISIÈME CANTIQUE

 

 

En solo aquel cabello,

Que en mi cuello volar consideraste,

 

 

Dans ce seul cheveu

Que vous avez considéré volant sur mon cou,

 

Mirastele en mi cuello,

Y  en él preso quedaste,

Y  en uno de mis ojos te Ilagaste.

 

Et que vous avez regardé sur mon cou,

Vous avez été lié,

Et vous avez été blessé par l'un de mes yeux.

 

 

 

L'épouse dit trois choses en ce cantique : premièrement, que l'amour qui unit ensemble les vertus est un amour très-fort, puisqu'il doit avoir de la force pour les faire subsister en cette union; secondement, que le cheveu, qui est le symbole de cet amour, a beaucoup agréé à Dieu à cause de sa grande force; en troisième lieu, que l'époux l'a aimée tendrement à cause de la pureté et de la vivacité de sa foi.

 

Dans ce seul cheveu
Que vous avez considéré volant sur mon cou.

 

Il ne suffit pas, pour conserver les vertus, que l'amour de l’épouse ne s'attache qu'à Dieu seul; il faut encore qu'il soit extrêmement fort, afin qu'il puisse détruire les vices contraires à chaque vertu. Car elles sont unies ensemble de telle sorte, que si une seule vient à manquer, toutes les autres s'évanouissent.

Le cou de l'épouse signifie sa force, et le cheveu qui vole sur le cou, représente son amour, qui vole vers Dieu avec beaucoup de vitesse et de force. Et comme le vent fait voler les cheveux sur le cou, de même le Saint-Esprit fait voler l'amour vers Dieu.

Le bien-aimé a considéré ce cheveu lorsqu'il volait sur le cou de l'épouse, pour faire comprendre que notre amour doit être généreux et vif dans ses opérations, et que Dieu fait une attention particulière sur la générosité et sur la vivacité de cet amour.

 

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Vous l'avez regardé sur mon cou.

 

Ces paroles signifient que Dieu s'est plu à voir l'amour de l'âme pour lui, parce qu'il est fort et sans faiblesse, hardi et sans crainte, seul et pur, sans mélange d'aucun amour étranger, prompt et sans lenteur, fervent et sans tiédeur, agissant sans retardement. C'est pourquoi l'épouse dit :

 

Vous en avez été lié.

 

C'est-à-dire que Dieu a pris plaisir à votre mouvement et le vol de ce cheveu sur le cou de l'épouse, et qu'il a bien voulu s'en laisser lier comme d'une agréable chaîne. Cette expression figurée signifie, dans le sens propre, que Dieu jetant sur nous des regards pleins de miséricorde, s'est abaissé jusqu'à notre néant, nous a aimés par les seuls mouvements de sa  bonté infinie, s'est uni à notre nature, nous a élevés jusqu'à sa divinité, et a donné un vol si sublime à notre amour, qu'il est arrivé jusqu'à lui comme à son dernier terme. Oh! quel sujet d'admiration, de joie, de reconnaissance, d'amour, de transport de nos cœurs en Dieu! L'épouse ajoute qu'un seul de ses regards a blessé son divin époux.

 

Et vous avez été blessé par l'un de mes yeux.

 

L'œil de l'épouse exprime en cet endroit sa fidélité pour son époux. Il n'est parlé que d'un œil, parce que l'épouse doit être pure cl attachée à Dieu seul, sans se partager à d'autres objets. L'époux en reçoit une blessure, parce que cette fidélité excite son amour pour l'âme fidèle. Il attribue le même effet à cet œil qu'à ce cheveu de l'épouse, parce que l'un et l'autre lui ont blessé le cœur. Vous m'avez blessé le cœur, ma sœur, mon épouse ; vous m'avez blessé le cœur d'un seul de vos yeux, et d'un seul des cheveux de votre cou. ( Cant., IV, 9.) L'épouse répète deux fois la même chose que son époux, afin de lui rendre grâces de ce bienfait signalé, et de faire éclater la joie qu'elle sent de son heureux sort.

 

 

VINGT-QUATRIÈME CANTIQUE

 

Quando tu me mirabas,

Tu gracia en mi tus ojos imprimian ;

Por esso me amabas,

Y en esso merecian,

Los mios adorar lo que en ti vian.

 

Lorsque vous me regardiez,

Vos yeux m'imprimaient votre grâce ;

C'est pourquoi vous m'aimez.

En cela mes veux méritaient d’adorer ce qu'ils voyaient en vous.

 

 

 

Comme c'est le propre de l'amour parfait de ne s'attribuer aucune chose, mais de donner tout à l'objet aimé, l'épouse, qui semblait

 

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avoir je ne sais quelle complaisance de ce qu'elle avait lié son époux de l'un de ses cheveux, et blessé de l'un de ses regards, reconnaît que ces faveurs sont dues à l'époux, et non pas à elle, puisqu'il en est l'auteur et la cause. Elle avoue que son bonheur vient de ce qu'il a daigné la regarder favorablement, pour la rendre agréable à ses yeux, et pour la combler de gloire. Elle lui en fait ses actions de grâces, et s'oblige à faire, pour l'amour de lui et sans intérêt, tout ce qu'il lui sera possible.

 

Lorsque vous me regardiez,

Vos yeux m'imprimaient votre grâce.

 

Les regards de l'époux ne sont autre chose que son amour pour l'épouse, et ses yeux signifient sa divinité, qui lui imprime son amour, et qui verse ses grâces dans son âme pour la faire participante de sa nature divine. Cet honneur fait reconnaître à l'âme que Dieu l'aime ardemment :

 

C'est pourquoi vous m'aimez.

 

Or, la cause d'un amour si véhément n'est autre que la grâce dont il a déjà enrichi l'âme, et par laquelle il lui a donné la capacité de recevoir son amour, ou d'être l'objet de son amour. C'est pourquoi saint Jean dit que nous avons tout reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce ( Joan., I, 16). C'est-à-dire une seconde grâce pour une première grâce, une seconde grâce plus grande pour une première grâce moins grande. Car nous ne pouvons sans sa grâce mériter l'augmentation de sa grâce. Pour mieux entendre ceci, il faut remarquer que comme Dieu aime à cause de soi-même tout ce qui est hors de lui-même,ainsi il aime toutes choses autant que soi-même, parce qu'il les aime par rapport à soi-même, et que l'amour de lui-même est la fin de son amour pour les créatures. De sorte qu'en aimant l'âme, il la met en quelque façon dans lui-même; il l'aime avec lui-même et en lui-même; il l'aime du même amour qu'il s'aime soi-même. De là vient que l'âme, favorisée de cette grâce, et animée de cet amour, mérite, par toutes ses bonnes œuvres, de voir ce qui est en Dieu, comme elle dit en ces vers :

 

Et en cela mes yeux méritaient

D'adorer ce qu'ils voyaient en vous.

 

Car ayant reçu la grâce de Dieu, ses yeux, c'est-à-dire ses puissances  spirituelles étaient délivrées de leur bassesse et de leur

 

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aveuglement naturel; elles étaient élevées au-dessus de la nature, et éclairées d'une lumière surnaturelle; elles étaient agréables à la majesté divine, et méritaient d'adorer ce qu'elles croyaient en Dieu. Mais qu'y voyaient-elles? La grandeur de ses vertus, l'abondance de ses douceurs, l'infinité de ses bontés, de son amour, de sa miséricorde, le nombre inexplicable des bienfaits qu'elle a reçus, soit dans l'état de grâce, soit hors de l'état de grâce. Mais avant que l'âme eût été comblée de ces dons, ses yeux, ou ses puissances, ne méritaient ni de voir, ni d'adorer, ni même de considérer en Dieu toutes ces choses.

 

VINGT-CINQUIÈME CANTIQUE

 

 

No quieras despreciarme ;

Que si color moreno en mi hallaste,

 

 

Ne me méprisez pas ;

Car si vous avez trouvé en moi une couleur noire,

 

Ya bien puedes mirarme,

Despues que me miraste,

Que gracia, y hermosura en mi dexaste.

 

Vous pouvez maintenant me regarder.

Après que vous m'avez déjà regardée,

Car vous m'avez laissé de la grâce et de la beauté.

 

 

L'épouse, fondée sur les dons de Dieu, commence à croire que quoiqu'elle soit, à cause de ses bassesses naturelles, indigne de toute estime, elle en mérite néanmoins à cause des bienfaits de Dieu. C'est pour cette raison qu'elle prend la liberté de prier son époux de ne la pas mépriser, mais de la regarder de bon œil, afin qu'il augmente ses grâces et sa beauté. Elle espère d'autant plus cette nouvelle faveur, qu'il a daigné abaisser ses yeux sur elle lorsque ses imperfections l'en rendaient indigne.

 

Ne me méprisez pas ;

Car si vous avez trouvé en moi une couleur noire,

Vous pouvez maintenant me regarder,

Après que vous m'avez déjà regardée.

 

Comme si elle disait : Puisque vous avez répandu sur moi tant de biens spirituels, ne concevez plus de mépris pour moi. Car si vous avez trouvé en mon âme, avant que vous m'eussiez regardée, les taches de mes péchés et de mes vices, et la bassesse de ma condition naturelle, vous m'avez affranchie de cette honte; vous avez effacé la couleur qui me noircissait, et me faisait un objet désagréable à voir ; vous pouvez donc attacher vos yeux sur moi, et me regarder plusieurs fois, parce que vous m'avez laissée en possession des grâces et de la beauté que vous m'avez données.

 

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Après votre premier regard, ô mon Dieu, qui m'a élevée au comble des grâces, de l'honneur, de la gloire, des richesses divines, vous pouvez me regarder d'ici en avant sans discontinuation. En effet Dieu met sa complaisance en une âme embellie de sa grâce : ]a voyant ennoblie par le commerce qu'elle a avec lui, il y demeure avec plaisir; il l'aime avec une tendresse incroyable; dans toutes ses entreprises il lui fait de nouveaux dons plus grands que les premiers; il lui accorde tout ce qu'elle lui demande. Nous avons une figure naturelle de cette libéralité de Dieu, en ce qu'il fit lui-même à Jacob : Depuis, lui dit-il, que je vous ai revêtu de gloire et d'honneur, je vous ai aimé (Isa., XLIII, 4). C'est-à-dire : L'honneur et la gloire que vous avez reçus de moi, vous ont rendu digne d'un plus grand amour, et d'un bienfait plus considérable. L'épouse nous en fournit encore une noble idée dans les Cantiques : Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle ; c'est pourquoi le roi céleste ma aimée et m'a menée en sa chambre ( Cant., I, 4). Comme si elle disait : Quoique j'aie naturellement le teint noir, néanmoins mon époux m'a donné de la beauté. Ce qui l'a engagé à m'aimer plus fortement, à me découvrir ses secrets les plus cachés, à me faire de plus grands biens.

 

VINGT-SIXIÈME CANTIQUE

 

 

Cogédnos las eaposas,

Que está ya florecida nuestra viña,

En tanto que de rosas,

 

Prenez-nous les renards,

Car notre vigne est déjà fleurie,

Pendant que nous faisons un bouquet de roses,

 

 

Hazemos una piña,

Y no paresca nadie en la montiña.

 

En forme de pomme de pin,

Et qu'aucun ne paraisse dans nos collines.

 

L'épouse prie les anges et les esprits bienheureux d'empêcher les passions, les inclinations naturelles, les imaginations, les inquiétudes, les tentations, les autres mouvements de l'âme et du corps, de troubler le repos et le plaisir spirituel qu'elle goûte en la jouissance de ses vertus avec son bien-aimé. Et parce qu'elle cherche à lui plaire uniquement, elle les lui offre toutes; elle se donne aussi elle-même comme un bouquet de fleurs célestes. L'époux les accepte comme une marque du service signalé qu'elle lui rend. Elle désire encore de vivre avec lui dans une solitude où

 

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nulle créature ne lui occupe l'esprit,  et n'interrompe son sacré commerce avec l'époux divin.

 

Prenez-nous les renards,

Car notre vigne est fleurie.

 

Cette vigne est le plant des vertus qui fournissent à l'âme un vin mystique d'une admirable douceur. Elle fleurit, lorsque l'âme unie de volonté à son époux, est pleine de consolations intérieures, et jouit avec lui du fruit de toutes ses vertus.

Mais alors l'imagination et la mémoire se remplissent de diverses images. Plusieurs mouvements s'élèvent dans la partie animale, et fatiguent l'âme et la privent de ses délices spirituelles. Les démons l'agitent de crainte, d'horreur, d'autres troubles qui la désolent. L'épouse dit que ces malins esprits sont des renards. Car ils empêchent l'âme, par les prompts et légers mouvements de l'imagination, de goûter la douceur qu'elle trouve en la conversation de l'époux, comme les renards en sautant souvent par-dessus les ceps de vigne en abattent les fleurs. De plus, comme ces bêtes ont beaucoup d'adresse pour faire du mal, de même ces esprits ont beaucoup de finesse pour tromper l'âme par les opérations de ce sens intérieur. Pour ces raisons l'épouse désire, dans les Cantiques, qu'on prenne ces animaux, qui ruinent les vignes lorsqu'elles sont en fleur ( Cant., II, 15).

 

Pendant que nous faisons un bouquet de roses.

 

Tandis que l'âme réunit dans le cœur de son bien-aimé toutes les vertus qu'elle a acquises, et qu'elle jouit de l'agréable odeur qu'elles répandent comme des vignes qui sont en fleur, elle les lie toutes ensemble, elle les présente à son époux avec tout l'amour dont elle est capable, soutenue cependant du secours de son époux. Et alors ils font tous deux ensemble un bouquet de roses

 

En forme de pomme de pin.

 

C'est-à-dire comme une pomme de pin est très-forte, de même toutes ces vertus unies et liées ensemble, sont d'une grande force pour conserver la perfection de l'âme ; et comme la pomme de pin contient plusieurs pignons, de même la perfection de l'âme renferme plusieurs vertus qui la composent. Mais afin que l'épouse offre ce bouquet à son bien-aimé avec plus de repos et d'amour,

 

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il est nécessaire de donner la chasse aux renards, jusques à ce qu'aucun ne paraisse plus dans les collines où sont ses vignes.

 

Et qu'aucun ne paraisse dans nos collines.

 

L'épouse signifie, par  cette expression, que pour s'entretenir intérieurement avec son époux, il faut chasser les idées des créatures qui lui viennent de la part de ses sens et de son imagination. Cet état, étant surnaturel, ne souffre pas même les opérations purement naturelles des puissances de l'âme, parce que l’âme est uniquement occupée en cette union à aimer Dieu, et à se transformer en lui.

 

VINGT-SEPTIEME CANTIQUE

 

 

Detente cierço muerto,

 

 

Arrête-toi, vent du septentrion, qui donnes  la mort;

 

 

Ven austro que recuerdas los amores ;

 

 

Viens, vent du midi, qui réveilles  les aumours ;

 

 

Aspira por mi huerto,

Y corran sus odores,

Y  pacerá et amado entre las flores.

 

 

Souffle par mon jardin,

Et que ses odeurs se répandent,

Et que mon bien-aimé se repaisse entre les fleurs.

 

 

 

L'épouse, appréhendant que l'aridité de l'esprit ne la prive de ses douceurs intérieures, fait deux choses. En premier lieu, elle entretient sa dévotion et sa ferveur, de peur que la sécheresse n'entre dans son cœur. En second lieu, elle implore souvent le secours du Saint-Esprit, pour augmenter sa dévotion, et pour l'aider à pratiquer fidèlement les vertus, afin qu'elle puisse plaire davantage à son époux.

 

Arrête-toi, vent du septentrion, qui donnes la mort.

 

Le vent du nord est très-froid, il sèche et flétrit les fleurs. L'âme compare l'aridité avec ce vent, parce qu'elle sèche la dévotion, et éteint le goût et la douceur spirituelle qui la nourrissent. L'épouse se préserve de ses effets, par le soin qu'elle a de faire ses actions avec ferveur, et d'éviter les occasions de tomber dans la sécheresse.

 

Viens, vent du midi, qui réveilles les amours.

 

Le vent du midi est doux et pluvieux : il fait croître les herbes, éclore les fleurs, et répandre leur odeur. Il est, selon la pensée de l'épouse, le symbole du Saint-Esprit, qui enflamme l’âme par la

 

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chaleur de ses inspirations, qui allume son amour, qui la rend féconde par la pluie de ses grâces, qui excite sa volonté, et qui embrase ses affections par la douceur de son souffle.

 

Souffle par mon jardin.

 

L'âme n'est pas seulement une vigne, elle est encore un jardin plein des Heurs de toutes les vertus. Elle ne dit pas : Souffle dans mon jardin, mais par mon jardin. Car il y a une grande différence entre ces deux expressions : Dieu souffle dans l'âme, et Dieu souffle par l'âme. Nous prétendons dire par la première, que Dieu donne à l'âme sa grâce, ses dons et les vertus. Par la seconde, que par ses inspirations il excite ces vertus à agir, et à répandre la bonne odeur de leurs effets, comme les herbes odoriférantes répandent leur odeur lorsqu'on les remue. Car avant que de recevoir le mouvement de la grâce, elle ne faisait pas éclater ses vertus, elle n'en communiquait pas l'odeur, elle était semblable aux parfums qui sont dans des boîtes bien fermées, et qui n'exhalent point leurs odeurs jusques à ce qu'on les découvre. Il est vrai que Dieu cache ordinairement à l'âme les richesses spirituelles dont il l'a comblée ; mais cela n'empêche pas qu'il ne les fasse quelquefois paraître, afin qu'elles édifient le prochain, et qu'elles l'attirent à la perfection par la douceur du bon exemple. Et alors l’âme jouit de toutes les consolations intérieures qu'elle peut porter en cet état : c'est ce qu'elle appelle l'épanchement de ses odeurs.

 

Et que ses odeurs se répandent.

 

Ces odeurs sont souvent si abondantes, qu'elles ne remplissent pas seulement tout l'intérieur de l’âme, mais elles sortent au dehors et se font sentir à tous ceux qui s'en approchent. De là vient que les Saints ont je ne sais quel air de dignité, de majesté, de douceur qui leur attire la vénération de tout le monde. Ainsi Moïse, revenant de ses communications avec Dieu, parut éclatant de gloire, en sorte que les Israélites n'osaient le regarder fixement au visage, tant ils avaient de respect pour lui ( Exod., XXXIV, 30).

Après que le Saint-Esprit a fait sentir à l'épouse les effets sacrés de son amour, le Fils de Dieu se communique à elle avec de plus grandes grâces. Car c'est ainsi qu'il lui envoie son Esprit, pour la préparer à le recevoir par les douceurs inconcevables qu'il verse en son cœur. Si bien que l’âme désire ardemment ces divines visites,

 

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non pas pour ses intérêts particuliers, mais pour donner plus de contentement à son époux; c'est pourquoi elle ajoute :

 

Mon bien-aimé se repaîtra entre les fleurs.

 

C'est-à-dire l'époux se nourrit dans l'âme entre les vertus qui sont représentées par les fleurs, ou bien il demeure en l'âme dans laquelle il trouve une nourriture pleine de force et de délices. Mais il ne se nourrit pas seulement dans l'âme, il nourrit encore l'âme en la transformant en lui-même. L'épouse sacrée explique tout ce mystère en ces termes : Mon bien-aimé est venu dans son jardin, et dans le parterre des fleurs, pour s'y repaître, et pour y cueillir des lis ( Cant., VI, I, 2). Elle dit ensuite : Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi, pour signifier qu'il se plaît à demeurer dans l'âme entre les lis de ses vertus et de ses perfections.

 

VINGT-HUITIÈME CANTIQUE

 

 

Entrado se ha la esposa,

En el ameno huerto deseado,

Ya su sabor reposa,

El cuello reclinado, 

Sobre los dulzes braços del amado.

 

 

L'épouse est maintenant entrée

Dans l'agréable jardin qu'elle désirait,

Et elle repose à son gré,

Le cou penché,

Sur les doux bras de son bien-aimé.

 

 

 

Deux choses sont contenues en ce cantique : l'une, que l'âme, après avoir vaincu les obstacles de sa perfection, est parvenue à l'union qu'elle désirait avoir avec le divin époux; l'autre, qu'elle repose maintenant selon ses vœux, appuyant son cou sur les bras de son bien-aimé.

 

L'épouse est maintenant entrée.

 

Il a fallu que l'épouse sortit de tout ce qui est naturel, de toutes les tentations, de toutes les peines, de tous les troubles, de tous les soins qui l'ont occupée, et qu'elle renonçât aux images ou espèces matérielles de l'imagination et des objets corporels, parce qu'elles ne sont pas des moyens propres pour l'élever à cette sublime union de Dieu. Ensuite elle est entrée

 

Dans l'agréable jardin qu'elle désirait.

 

Elle appelle Dieu un jardin, à cause de l'agréable demeure qu'elle

 

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trouve en lui. Elle entre dans ce jardin, lorsqu'elle se transforme en Dieu : elle y prend des plaisirs ineffables, lorsqu'elle est unie si étroitement avec lui, qu'elle semble n'être presque qu'une même chose avec lui, comme la lumière d'une chandelle ne semble être qu'une même lumière avec celle du soleil qui luit. Aussi elle ne vit plus que de la vie de son époux, et elle peut dire avec saint Paul : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi ( Galat., II, 20). On peut conjecturer quelle est  cette heureuse vie, où non-seulement elle ne sent aucune amertume, mais où elle est comblée de délices et revêtue de la gloire de son Dieu ; ainsi

 

Elle repose à son gré,

Tenant le cou penché,

Sur les doux bras de son bien-aimé.

 

C'est-à-dire joignant la force qu'elle a dans la pratique des vertus à la force de Dieu, ou plutôt se fondant sur cette puissance divine. Ce sont ces bras, c'est cette force qui la protègent contre le démon, le monde, la chair, les passions, les inclinations naturelles, tous les ennemis qui l'attaquaient. Ils n'osent plus l'inquiéter dans cette admirable transformation; mais ils la laissent goûter à loisir les consolations divines. De sorte que ces paroles s'accomplissent en elle : L'hiver est passé, la pluie est cessée, les fleurs paraissent déjà en nos terres, le temps de tailler est venu, on a entendu chanter les tourterelles, etc ( Cant., II, 12).

 

 

VINGT-NEUVIEME CANTIQUE

 

 

Debaxo del mançano

Alli con migo fuiste desposada ;

Alli te di la mano,

Y fuiste reparada

Donde tu madre fuera violada

 

 

Sous un pommier

Je vous ai épousée ;

Là je vous ai donné la main,

Et vous avez été réparée

Où votre mère avait été violée.

 

 

 

            L’époux dit en ce cantique à son épouse de quelle manière, pour lui marquer son amour, il lui fait connaître intérieurement les mystères de son incarnation et de la rédemption des hommes ; et que comme Ève s'est perdue par le mauvais usage du fruit de l’arbre de vie, qui était dans le paradis terrestre, de même il a sauvé

 

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la nature humaine par le fruit de l'arbre de la croix où il est mort : de sorte qu'il l'a lavée de ses taches, et l'a ornée de dons tout divins, pour la rendre agréable à ses yeux.

 

Sous un pommier

Je vous ai épousée;

Là je vous ai donné la main.

 

C'est-à-dire : Sur l'arbre de la croix, où j'ai perdu la vie pour racheter la nature humaine, j'ai épousé toutes les âmes, et leur ai donné la main pour gage de ma fidélité. C'est là, mon épouse, que je vous ai enrichie de mes grâces et élevée par une faveur singulière à l'état sublime où vous êtes, en vous appliquant les mérites de ma passion et de ma mort.

 

Et vous avez été réparée

Où votre mère avait été violée.

 

Comme s'il disait : La nature humaine, votre mère, a été infectée du péché sous un arbre, et vous avez été rétablie sous l'arbre de la croix; elle vous a engagée sous un arbre à mourir, et sous l'arbre de la croix je vous ai rendu la vie. Ainsi il lui découvre de quelle manière sa sagesse règle si juste toutes choses, qu'elle tire le bien du mal, et la vie de la mort. L'époux se sert dans les Cantiques des mêmes paroles, pour exprimer à son épouse les mêmes mystères ( Cant., VIII, 5).

 

TRENTIEME ET TRENTE-UNIEME CANTIQUE

 

 

A las aves ligeras,

Leones, ciervos, gamos saltadores,

Montes, valles, riberas,

Aguas, ayres, aidores,

Y  miedos de la noche veladores,

 

 

Oiseaux, qui avez les ailes légères,

Lions, cerfs, daims sautants,

Montagnes, vallées, rivages,

Eaux, vents, ardeurs,

Craintes, gardes de nuit,

 

 

Por las amenas liras,

Y  cantos de syrenas os conjuro,

Que cessen vuestras iras,

Y  no toqueis al muro,

Porque la esposa duerma mas seguro.

 

 

Par les lyres agréables,

Et par le chant des syrènes, je vous conjure

D'apaiser votre colère,

Et de ne point toucher la muraille,

Afin que l'épouse dorme plus sûrement.

 

 

 

 

L'époux entend, par les harpes et par le chant des sirènes, les délices et la douceur dont l'âme est remplie dans cette éminente union. Mais afin que rien ne trouble ces plaisirs divins, il arrête les

 

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égarements de l'imagination ; il calme les appétits irascible et concupiscible avec tous leurs emportements, et les soumet à l'empire de la raison. Il donne aussi un juste tempérament à sa douleur, à sa joie, à sa crainte, à son espérance. Il règle son entendement, sa mémoire et sa volonté. Il la délivre enfin de tous les empêchements qui pourraient s'opposer à son entière satisfaction.

 

Oiseaux qui avez les ailes légères.

 

Dans ces deux cantiques, l'époux divin parle aux oiseaux, aux lions, aux cerfs, aux daims, aux montagnes, aux vallées, aux autres choses qui représentent les divers obstacles que l'âme souffre dans son saint commerce avec Dieu, pour les conjurer de ne pas interrompre sa joie. Il commence par les oiseaux, qui signifient les opérations de l'imagination. Car ces opérations sont aussi légères que les oiseaux, et volent de tous côtés comme eux; tellement qu'elles étouffent le plaisir que l'âme prend dans la conversation de son bien-aimé, et elles plongent sa volonté dans une mer de tristesse et d'amertume. L'époux souhaite donc qu'elles arrêtent leurs mouvements continuels, de peur qu'elles n'empêchent son épouse d'arriver à l'heureux état où il prétend la conduire.

 

Lions, cerfs, daims sautants.

 

L'époux entend par les lions, l'impétuosité de l'appétit irascible qui est emporté dans ses opérations comme ces bêtes furieuses. Par les cerfs et par les daims, il exprime deux effets différents de l'appétit concupiscible ; l'un de timidité, parce que quand les choses qu'il désire ne lui sont pas commodes, il se resserre en soi-même par la crainte, comme les cerfs fuient ce qu'ils craignent; l'autre de hardiesse, parce que quand les choses lui sont propres, il y court par l'ardeur de ses désirs, comme les daims courent après les choses qui leur conviennent. Le dessein de l'époux est donc de réprimer la colère, la crainte et les désirs qui peuvent inquiéter l'âme, et de donner des douceurs spirituelles à ses puissances, afin qu'en étant contentes,  elles soient tranquilles et soumises à  la raison.

 

Montagnes, vallées et rivages.

 

Ces trois choses marquent les opérations vicieuses de l'entendement, de la mémoire et de la volonté. Les montagnes expriment celles qui sont trop élevées, et qui montent jusqu'à l'orgueil. Les vallées signifient celles qui sont trop lâches et trop abjectes. Les rivages sont la figure de celles qui ont quelque chose de ces deux

 

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extrémités, et qui ne sont pas dans le milieu en quoi consiste la perfection de la vertu. On entend par les plus élevées, les actions criminelles; par les plus basses, celles qui s'écartent de leur fin ; et par celles qui participent à ces deux extrémités, on représente les fautes vénielles. Les délices intérieures de l'âme contribuent à rendre ses puissances capables d'opérer, sans tomber dans ces défauts.

 

Eaux, vents, ardeurs,

Craintes, gardes de nuit.

 

Ces vers nous mettent devant les yeux la douleur, l'espérance, la joie et la crainte de l'âme. Les eaux sont l'image de la douleur, qui pénètre l'âme comme l'eau pénètre la terre. C'est l'expression du roi-prophète : Conservez-moi, mon Dieu, dit-il, parce que les eaux sont entrées jusques au fond de mon âme. (Psal. LXVIII, 1.) Les vents sont la figure de l'espérance, dont les mouvements volent de tous côtés vers les choses qu'on espère. C'est dans ce sentiment que David dit qu'il avait ouvert la bouche, et qu'il avait respiré l'air, parce qu'il désirait d'accomplir les commandements de Dieu ( Psal., CXVIII, 131). C'est-à-dire il avait ouvert son intérieur par la prière qu'il avait offerte à Dieu; il avait attiré l'esprit de science et de piété, pour comprendre et pour exécuter les préceptes divins, comme il le souhaitait de toutes ses forces. Les ardeurs sont le tableau de la joie qui enflamme le cœur, comme nous l'apprenons du même roi : Mon cœur, dit-il, s'est échauffé dans moi-même, et le feu s'allumera dans ma méditation  ( Psal., XXXVIII, 4). La peur qui nous saisit, surtout pendant la nuit, nous fait le caractère de la crainte. Dieu permet que cette passion agite les personnes spirituelles, lorsqu'il veut leur faire quelque faveur, afin de les conserver dans l'humilité. Quelquefois le démon l'excite en l'âme, usant même de menaces, et faisant appréhender de grands maux, parce qu'il ne peut souffrir que Dieu la comble de ses dons extraordinaires, ni qu'elle jouisse de la paix et des consolations intérieures que son époux lui donne.

L'épouse appelle ces frayeurs des gardes de nuit, parce qu'elles éveillent l'âme, et la retirent du sommeil et du repos qu'elle prend dans le sein de son époux, comme des sentinelles réveillent durant la nuit et donnent l'alarme à ceux qu'elles gardent. L'époux étouffe les effets de ces quatre passions, et l'âme ne les ressent plus, parce qu'elle a dans  cette union parfaite tout ce qu'il y a de solide en la vertu consommée, sans en souffrir ce qui s'y trouve de faible et

 

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d'incommode.  Ainsi elle exerce les œuvres de miséricorde envers les misérables, mais sans être touchée d'aucune douleur sensible. Elle abhorre et déleste ses péchés par les mouvements d'un amour très-pur, mais sans inquiétude et sans chagrin. Elle espère, mais sans désirs empressés et inquiets. Elle goûte une joie tranquille, constante, toujours égale, sans augmentation, sans diminution, sans accès, sans défaut, semblable à la mer, qui ne s'accroît point par la décharge des fleuves dans son sein, et ne diminue point aussi par l'écoulement de ses eaux dans les gouffres de la terre. L'âme n'est frappée d'aucune crainte, parce qu'elle repose sûrement en Dieu, et rien ne peut l'effrayer dans cet asile, ni donner atteinte à son repos et à son bonheur. Car elle est, comme parle le Sage, dans un continuel festin, où la délicatesse des viandes spirituelles et la douceur des concerts divins lui font goûter des plaisirs inexplicables ( Prov., XV, 15). En effet, quelque long discours qu'on en puisse faire, on ne saurait jamais les représenter tels qu'ils sont, puisque l'âme ne peut dire elle-même ce qu'elle expérimente en cet état.

 

Par les lyres agréables,

Par le chant des sirènes, je vous conjure

D'apaiser votre colère,

Et de ne point toucher la muraille,

Afin que l'épouse dorme plus sûrement.

 

Ces derniers vers signifient les délices spirituelles de l'âme, l'impétuosité des quatre passions que ces plaisirs sacrés étouffent, les vertus parfaites qui défendent l'âme des insultes des démons et de la fureur des passions, et le doux sommeil que l'épouse prend appuyée sur les bras du divin époux.

 

TRENTE-DEUXIEME CANTIQUE

 

O ninfas de Judea,

En tanto que en las flores y rosales

El ambar parfumea,

Morad en los arrabales,

Y no querais locar nuestros umbrales.

 

O nymphes de Judée,

Pendant qu’entre les fleurs et les rosiers

L’ambre gris répand son parfum,

Demeurez dans les faubourgs,

Et ne touchez pas le seuil de nos portes.

 

 

L'épouse, désirant d'être maintenue dans la possession paisible des biens surnaturels que son époux lui a donnés, et craignant que mouvements sensuels de la partie inférieure ne la troublent, conjure ces mouvements de se renfermer dans les puissances de  cette partie,

 

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de ne point sortir de leurs bornes, de n'approcher jamais de la partie supérieure, et de ne la point inquiéter dans la jouissance de ses délices spirituelles.

 

O nymphes de Judée!

 

Elle marque par la Judée la partie animale, parce qu'elle est, comme les Juifs, charnelle, grossière et aveugle. Par les nymphes, elle exprime les imaginations, les fantaisies, les affections, toutes les opérations de la partie inférieure; d'autant que comme les nymphes attirent leurs amants par les charmes de leur beauté et par les témoignages de leur amour, de même tous les mouvements de la sensualité engagent la volonté et la portent aux choses extérieures. Ils sollicitent aussi l'entendement à se joindre aux sens dans leurs opérations. Ils travaillent enfin à corrompre la partie raisonnable, pour agir d'une manière dépendante de la sensualité, ou conforme à ses inclinations naturelles. C'est pourquoi l'épouse leur dit :

 

Pendant qu'entre les fleurs et les rosiers

L'ambre gris répand son parfum,

Demeurez dans les faubourgs.

 

L'épouse signifie par les fleurs, les vertus de l'âme ; par les rosiers, l'entendement, la mémoire et la volonté; par l'ambre gris, le Saint-Esprit ; par le parfum, la communication que Dieu fait de ces douceurs à l'âme. Or, tandis que l'Esprit divin répand ainsi ses richesses et ses consolations sur les puissances de l'âme, parmi ses vertus et ses saintes opérations, l'épouse prie les mouvements de la partie sensuelle de demeurer dans les faubourgs de la Judée, c'est-à-dire dans les sens intérieurs, où les images des choses matérielles sont reçues lorsqu'elles entrent par les sens extérieurs. Car on peut dire que les sens extérieurs et intérieurs sont comme des faubourgs qui conduisent à la partie raisonnable, qui est comme la ville où l'âme converse avec Dieu. Mais, après tout, l'épouse ne veut pas que ces fantômes s'échappent de l'imagination, pour interrompre la jouissance qu'elle a de son Dieu et de ses délices surnaturelles.

 

Et ne touchez pas le seuil de nos portes.

 

C'est-à-dire ne touchez pas même de vos premiers mouvements la partie supérieure. Car les premiers mouvements sont l'entrée de l'âme, pour aller jusqu'à la raison. Lorsqu'ils s'élèvent et ne donnent pas le temps d'y faire réflexion, ils frappent à la porte, ils attaquent la raison, pour obtenir d'elle quelque opération déréglée.

 

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Mais l'âme leur défend alors de passer plus outre, de peur qu'ils ne l'empochent de s'appliquer à Dieu et de goûter le repos et les douceurs infinies qu'elle trouve en sa conversation. La partie sensitive lui obéit, parce qu'elle est en cet état soumise à l'esprit avec toutes ses puissances, toutes ses forces et toutes ses faiblesses. De sorte que celte vie a quelque chose de semblable à la vie de l'état d'innocence, où la partie inférieure de l'homme s'accordait si bien avec la partie supérieure, qu'elle lui était d'un grand secours pour connaître et pour aimer Dieu de toutes ses forces. Heureux celui qui possède cet état! Mais qui est-il, et où le trouverons-nous ? Assurément il mérite bien que nous lui donnions de grandes louanges. Car on peut dire que sa vie est remplie de merveilles ( Eccli, XXI, 9).

 

TRENTE-TROISIEME CANTIQUE

 

 

Escóndete, carillo,

Y  mira con tu haz á las montañas,

 

 

Cachez-vous, mon bien-aimé,

Et tournez le visage pour regarder les montagnes,

 

 

Y no quieras dexillo;

Mas mira las campañas,

De la que va por insulas extrañas.

 

 

Et ne le dites à personne ;

Mais, au contraire, voyez les campagnes

De celle qui va par les îles étrangères.

 

 

 

 

Les passions, les sens et les puissances, tant corporelles que spirituelles, étant parfaitement calmes et tranquilles, l'épouse entre dans son intérieur pour goûter sans trouble les douceurs dont son union avec l'époux divin la comble. Il se passe en ce sacré commerce des choses si sublimes et si agréables, qu'on ne peut les expliquer : elles sont du nombre de celles dont parle Isaïe : Mon secret est pour moi ( Isa., XXIV, 16). Elle seule les possède en particulier; elle seule les entend ; elle en jouit seule, sans témoins et sans que personne le sache; semblable à un homme qui cache le trésor qu'il a trouvé dans son champ, pour le posséder avec plus de sûreté. Dans ce dessein, elle demande quatre choses à son bien-aimé. La première est qu'il daigne se communiquera elle dans le secret de son âme. La seconde, qu'il remplisse ses puissances de la gloire, de l'éclat et de la grandeur de sa divinité. La troisième, qu'il lui accorde ces faveurs d'une manière si relevée, que personne ne puisse ni le comprendre ni le dire, et que la partie

 

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animale ne soit pas capable d'en approcher et d'en avoir connaissance. La quatrième, qu'il aime lui-même les vertus qu'il lui a données, puisqu'elle n'aspire qu'à s'élever jusques à lui par les plus sublimes connaissances de sa divinité et par les extases extraordinaires de son amour.

 

Cachez-vous, mon bien-aimé.

 

Comme si elle disait : Mon aimable époux, cachez-vous dans le fond de mon âme le plus reculé; donnez-vous à elle en secret; découvrez-lui vos admirables perfections, qui sont inconnues aux hommes.

 

Et tournez le visage pour regarder les montagnes.

 

La divinité est la face de Dieu ; les montagnes expriment les puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté. L'épouse prie son époux d'éclairer son entendement des rayons et des connaissances de la divinité, d'embraser sa volonté des flammes de l'amour divin, et de remplir sa mémoire de la gloire et de la félicité de Dieu. Ainsi elle lui demande tout ce qu'elle peut lui demander de plus grand et de plus précieux. Elle ne se contente pas, comme Moïse, de voir son dos, c'est-à-dire de le connaître par ses ouvrages ; elle désire de le voir face à face, sans milieu, et d'être participante de sa divinité par une union si intime, qu'elle soit entièrement éloignée des sens et des puissances corporelles. C'est pourquoi elle ajoute :

 

Et ne le dites à personne.

 

C'est-à-dire je vous prie de m'enrichir de dons si élevés au-dessus de mes sens extérieurs et intérieurs, qu'ils n'y puissent atteindre, ni s'en apercevoir comme ils faisaient auparavant, parce que je ne souhaite que des communications toutes spirituelles, toutes substantielles et toutes divines.

 

Mais, au contraire, regardez les campagnes

De celle qui va par les îles étrangères.

 

Lorsque l'épouse prie l'époux de jeter ses regards sur les champs qu'elle lui montre, elle lui demande seulement qu'il aime le grand nombre des vertus dont il l'a ornée, afin qu'engagé par ces saintes qualités, il se cache dans son âme, et qu'il y demeure comme dans un palais magnifique.

 

De celle qui va par les îles étrangères.

 

L'épouse ajoute que comme son âme va vers son bien-aimé par

 

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des voies étrangères à ses sens et à ses puissances naturelles, de même il daigne se communiquer à elle par des connaissances et par des moyens si nobles et si divins, qu'ils soient imperceptibles aux sens et à l'esprit de l'homme.

 

TRENTE-QUATRIÈME CANTIQUE

 

 

La blanca palomica

A la arca con el ramo se ha tornado;

 

 

La colombe blanche

Revint dans  l'arche  avec une branche d'olivier;

 

Y ya la tortolilla,

Al socio deseado,

En las rilteras verdes ha hallado.

 

 

Et la chaste tourterelle

Trouve sa compagne qu'elle désire

Dans les rivages verts.

 

 

 

L'époux parle de la pureté de son épouse, et des riches récompenses qu'elle a reçues de lui, parce qu'elle s'est disposée par de longs travaux à parvenir à ce terme. Il publie aussi le sort heureux de sa bien-aimée, puisqu'elle a trouvé dans cette union son divin époux. Il dit enfin qu'elle goûte, en le possédant, tout le plaisir, et qu'elle a tout le soulagement qu'elle a cherché jusques à cette heure.

 

La colombe blanche

Revint dans l'arche avec une branche d'olivier.

 

L'époux compare l'âme à la colombe qui était dans l'arche de Noé, et lui attribue presque les mêmes actions. Car comme la colombe sortit de l'arche, et revint enfin avec une branche d'olivier dans le bec, pour marquer que les eaux du déluge s'étaient retirées; de même l'âme est sortie des mains de Dieu par la création ; et, après avoir été sur les eaux de ses péchés et de ses imperfections, elle est rentrée dans le sein de Dieu avec les marques de sa miséricorde, qui a éclaté dans le pardon des fautes de cette criminelle. C'est pourquoi elle retourne comme une colombe, toute blanche et toute nette.

 

Et la chaste tourterelle

Trouve sa compagne qu'elle désire

Dans les rivages verts.

 

L'épouse est encore comparée à la tourterelle, parce que, comme la tourterelle, tandis qu'elle cherche sa compagne, ne se met point sur les branches vertes des  arbres, ne boit point d'eau claire et fraîche, et ne repose jamais à l'ombre ; de même l'épouse se prive de tous les plaisirs sensuels, de la gloire,  des soulagements du

 

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monde, de toutes les commodités de la vie, pendant qu'elle cherche son époux. Et comme la tourterelle, après qu'elle a trouvé sa compagne, se sert des choses qu'elle abhorrait, de même l'épouse prend les satisfactions qu'elle fuyait, après qu'elle a trouvé son époux. De sorte qu'elle voit la fin de ses peines et l'accomplissement de ses désirs; elle est heureusement abîmée dans une mer de délices divines ; elle est rassasiée des plaisirs solides que la contemplation lui fait couler dans le cœur comme des torrents impétueux et inépuisables; elle demeure en sûreté sous la protection de son bien-aimé; ce que l'épouse exprime en ces termes: Je me suis mise à l’ombre de celui que j'ai désiré, et son fruit m'est extrêmement doux ( Cant., II, 3).

 

TRENTE-CINQUIÈME CANTIQUE

 

 

En soledad vivia ;

Y  en soledad ha puesto ya su nido :

Y  en soledad la guia,

A solas su querido,

Tambien en soledad de amor herido.

 

 

Elle vivait dans la solitude;

Et elle a mis son nid dans la solitude :

Et son bien-aimé seul

La conduit dans la solitude;

Il est ainsi blessé d'amour dans la solitude.

 

 

 

L'époux continue à déclarer le contentement qu'il reçoit de la retraite où l'âme était entrée avant qu'elle acquit l'union divine. Il découvre aussi la satisfaction qu'il a de ce que son épouse s'est dégagée des peines et des obstacles qui troublaient sa tranquillité, et s'est ainsi disposée à recevoir les mouvements et la conduite de son époux : ce qu'elle n'avait pu faire auparavant, parce qu'elle n'était pas accoutumée à vivre dans la solitude où le Saint-Esprit gouverne les âmes sans aucun empêchement des créatures. L'époux ajoute qu'il conduit seul son épouse; ne se servant plus, pour  cette direction, ni du ministère des anges et des hommes, ni des images des choses extérieures. Et comme l'amour est mutuel entre l'époux et l'âme, cette retraite est également agréable à l'un et a l'autre. L'époux dit donc :

 

Elle vivait dans la solitude,

Et elle a mis son nid dans la solitude.

 

La tourterelle, c'est-à-dire l'épouse, vivait dans la solitude avant qu'elle trouvât son bien-aimé. Car lorsqu'elle cherche Dieu, rien n'est capable de la soulager ni de lui tenir compagnie. Au contraire,

 

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les créatures lui inspirent l'amour de la retraite. C'est là qu'elle met tout son repos, comme la tourterelle repose en son nid; c'est là qu'elle s'étudie à sa propre perfection, c'est là enfin qu'elle établit sa demeure en Dieu : Comme le passereau, dit David, se fait une maison, et la tourterelle se fait un nid pour y mettre ses petits ( Psal., LXXXIII ; 4)!

 

Et son bien-aimé seul

La conduit dans la solitude.

 

L'âme, dans son éloignement des créatures, n'a nul commerce qu'avec Dieu, ne reçoit que les impressions de Dieu, et n'est excitée qu'aux choses divines. Car alors Dieu éclaire son entendement, qui est dépouillé de la connaissance des choses créées ; il enflamme de l'amour divin sa volonté dégagée de toutes les affections terrestres. Il verse en sa mémoire des connaissances divines, ayant effacé auparavant les fantômes qui l'occupaient. Car aussitôt que ces trois puissances sont vides des choses naturelles, Dieu les remplit des choses surnaturelles et divines. Ainsi Dieu conduit l'âme en cette solitude, parce que, dit saint Paul, l'esprit divin excite et gouverne les enfants de Dieu et les parfaits ( Rom., VIII, 14).

 

Son bien-aimé seul.

 

Nous avons déjà remarqué que l'époux veut conduire seul son épouse. La raison en est qu'il la trouve seule dans la solitude : elle s'est élevée au-dessus de toutes les créatures, elle ne veut posséder que lui seul. Il est donc juste qu'il se donne seul à elle, qu'il en soit seul le directeur, et qu'il soit seul toute sa félicité.

 

Il est aussi blessé d'amour dans la solitude.

 

C'est pourquoi, comme elle l'aime seul, il l'aime seule réciproquement; et blessé de son amour, il lui parle au cœur, comme dit un prophète; c'est-à-dire il se communique si abondamment à elle, qu'il lui remplit le cœur de joie et de contentements ineffables ( Osée., II, 14).

 

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TRENTE-SIXIÈME CANTIQUE.

 

 

Gozémonos, amado,

Ya vámonos á ver en tu hermosura,

Al monte ó al collado,

Do mana et agua pura ;

Entremos mas adentro en la espesura.

 

 

Réjouissons-nous, mon bien-aimé;

Allons nous regarder dans votre beauté.

Sur la montagne ou sur la colline,

D'où coule une eau pure;

Entrons plus avant dans l'épaisseur.

 

 

 

L'épouse, unie parfaitement avec Dieu, veut jouir de tous les privilèges de l'amour divin. Dans ce dessein, elle demande trois choses à son bien-aimé : la première est de goûter la joie et la douceur de l'amour sacré; la seconde, de devenir semblable à son époux; la troisième, de connaître ses plus grands secrets.

 

Réjouissons-nous, mon bien-aimé.

 

Comme si elle disait : Réjouissons-nous, mon bien-aimé, dans la communication mutuelle des douceurs que notre sainte union répand dans nos cœurs, et dans les tendresses intérieures et les actions extérieures de notre divin amour, afin que je vous ressemble davantage.

 

Allons nous regarder dans votre beauté.

 

Voici le sens de ces paroles : Si vous me changez en votre beauté, je vous verrai en votre beauté, et vous me verrez aussi en votre beauté; vous vous verrez vous-même en moi dans votre beauté, et je me verrai moi-même en vous dans votre beauté : de cette sorte il semblera que dans voire beauté je serai vous-même, et que vous serez moi-même; il semblera que votre beauté sera la mienne, et que la mienne sera la vôtre ; et que dans votre beauté je serai une même chose avec vous, et que vous serez une même chose avec moi. Tout ceci se fait dans l'adoption des enfants de Dieu, qui peuvent lui dire avec vérité ce que Jésus-Christ disait à son Père : Tout ce que j'ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi ( Job., XVII, 10). Mais il y a cette différence que Jésus-Christ a par essence tout ce qui est à son Père, et que les enfants adoptifs ne l'ont que par participation.

 

Sur la montagne ou sur la colline.

 

L'épouse entend par la montagne la connaissance de Dieu dans son Verbe, qui est sa sagesse essentielle et infinie ; et par la colline, la connaissance de Dieu dans ses ouvrages, qui est une

 

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connaissance accidentelle et plus grossière. Elle prie l'époux de lui donner ces deux connaissances : la première, qui est dans la beauté de son essence, de sa nature et de ses perfections; la seconde, qui est dans la beauté de ses mystères et des créatures, afin qu'elle lui ressemble autant qu'il est possible en cette vie.

 

D'où coule une eau pure.

 

Elle exprime encore par l'eau pure, la connaissance de Dieu épurée des fantômes matériels de l'imagination, et affranchie des ténèbres de l'ignorance. Car plus elle aime Dieu, plus elle souhaite connaître distinctement les vérités divines. C'est pourquoi elle ajoute :

 

Entrons plus avant dans l'épaisseur.

 

Cette épaisseur signifie deux choses : la diversité des jugements de Dieu, et la grandeur des peines qu'il faut souffrir pour en acquérir la connaissance. Saint Paul, parlant de la première, s'écrie : O abîme des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ( Rom., XI, 33) ! L'épouse désire de toutes ses affections  cette connaissance, où elle puisera, comme dans une source infinie, toutes les douceurs possibles, puisque, connue le roi-prophète nous l'assure, les jugements du Seigneur sont véritables, et justifiés par eux-mêmes, plus souhaitables que l'or et les pierres précieuses, et plus doux qu'un rayon de miel. C'est pourquoi le serviteur de Dieu les aime et les garde religieusement ( Psal., XI, 33).

            Quant aux peines qu'il faut essuyer, l'épouse, bien loin de les craindre, les aime, et est prête a les endurer, quelque grandes qu'elles puissent être. Elle s'en fait même un plaisir, puisqu'elles sont un moyen nécessaire pour arrivera la connaissance qu'elle cherche. Le saint homme Job était sans doute dans le même sentiment, lorsqu'il disait : Ah ! qui fera en sorte que mes vœux soient accomplis, et que Dieu m'accorde ce que j'attends de sa bonté ? Qui m'obtiendra de lui cette grâce, qu'ayant commencé à me tourmenter, il achève de me réduire en poudre? Il me donnera une singulière consolation, s'il emploie sa main toute-puissante à me couper et à me briser comme une herbe inutile, et s'il ne m'épargne aucune douleur ( Job., VI, 8, 9, 10).

 

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Plût au ciel que les hommes fussent persuadés qu'ils ne peuvent pénétrer dans les profonds secrets de la sagesse divine, sans passer par ces différentes souffrances où l'épouse trouve du soulagement ! Plût à Dieu qu'ils en fissent, comme elle, le sujet de leur plaisir ! Ah ! que peu de gens entrent dans ce chemin épineux de la croix, lequel conduit sûrement à la vie, parce que peu de gens veulent sentir avec Jésus-Christ les douleurs et les afflictions qui nous ouvrent l'entrée à la sagesse divine !

 

TRENTE-SEPTIÈME CANTIQUE

 

 

Y  luego alas subidas

Cabernas de la piedra nos iremos,

Que estan bien escondidas,

Y alii nos entraremos,

Y el mosto de granadas gustaremos.

 

 

Et incontinent nous irons ensemble

Aux sublimes cavernes de la pierre,

Qui sont fort cachées,

Et nous entrerons là,

Et nous y goûterons le jus des grenades.

 

 

 

            L'épouse, après avoir fait ces démarches, dit qu'elle passera avec son époux jusqu'à la connaissance des mystères de Jésus-Christ, lesquels sont plus cachés en Dieu que la plupart des choses qui regardent la Divinité. Elle ajoute qu'elle s'y plongera tout entière; qu'elle sera toute pénétrée des délices qui en coulent sans cesse, qu'elle jouira des perfections infinies de Dieu, de sa bonté, de sa miséricorde, de sa justice, de sa sagesse, de sa puissance, et des autres attributs qu'elle connaît par les lumières que ces mystères divins lui donnent.

 

Et incontinent nous irons ensemble

Aux sublimes cavernes de la pierre.

 

Jésus-Christ est cette pierre, suivant le langage de saint Paul ( I Cor., X, 4)  Ces cavernes profondes signifient les profonds mystères qui s'accomplissent dans l'union personnelle du Verbe divin avec la nature humaine, dans l'union des âmes avec Dieu, et dans les effets de la justice et de la miséricorde de Dieu sur le salut des hommes. Ces mystères sont d'autant plus impénétrables, qu'ils renferment plus de secrets incompréhensibles, tels que la prescience de Dieu, la prédestination des élus et les autres. C'est pourquoi l'épouse dit :

 

Qui sont fort cachés.

 

En effet, quoi que les saints docteurs et les personnes les plus éclairées en aient pu dire et pu connaître, il en reste toujours plus à

 

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connaître et à dire. Car Jésus-Christ, dit saint Paul, contient tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ( Colos., II, 3); et, quelque effort que l'esprit humain fasse pour les découvrir tous, il aura toujours une infinité de richesses à connaître. L'épouse ne perd pas néanmoins l'espérance de percer ces obscurités, puisqu'elle dit à son époux :

 

Et nous entrerons là.

 

C'est-à-dire nous entrerons dans la connaissance de ces mystères divins. Elle ne dit pas: J'y entrerai seule, mais nous y entrerons, pour nous apprendre qu'elle ne fait pas seule cet ouvrage, mais que son époux le fait avec elle. Sur quoi il faut remarquer qu'elle est déjà transformée en son bien-aimé; mais cette transformation se perfectionne à proportion qu'elle reçoit de nouvelles lumières et qu'elle est embrasée de nouvelles flammes d'amour pour son époux. Et c'est de là que coulent de nouveaux torrents de plaisirs, qui lui font dire :

 

Et nous goûterons le jus des grenades.

 

Les grenades représentent les plus hauts mystères de Dieu, ses plus profonds jugements et ses plus sublimes grandeurs. Les grains de la grenade sont le symbole des effets innombrables des perfections divines. Leur figure ronde exprime l'éternité de Dieu, qui n'a, comme le cercle, ni commencement ni fin. Le jus des grenades signifie la jouissance que l'âme a, par sa connaissance et par son amour, de la nature et des attributs de Dieu, et le contentement admirable qu'elle reçoit de cette possession. Elle offre à Dieu ce breuvage délicieux, comme l'épouse l'offre dans les Cantiques à son époux : , dit-elle, vous m'instruirez, et je vous donnerai à boire du vin mixtionné et de la liqueur de mes grenades ( Cant., VIII, 2). Elle les appelle ses grenades, parce que Dieu les lui a données en propre, et elle les lui rend comme celui à qui elles appartiennent. Ainsi l'époux lui présente ce breuvage à goûter, et elle le lui présente réciproquement ; de sorte qu'il est commun à l'un et à l'autre.

 

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TRENTE-HUITIÈME CANTIQUE

 

 

Alli me mostrarias,

Aquello que mi alma prelendia,

Y luego me darias

 

 

Là vous me montreriez

Ce que mon âme prétendait ;

Et là même vous me donneriez encore aussitôt,

 

 

Alli  tu, vida mia, aquello que me diste el otro dia.

 

 

O ma vie, ce que vous m'aviez donné l’autre jour.

 

 

 

La fin que l'âme se propose en ce cantique est de demander à l'époux divin : en premier lieu, qu'il lui apprenne à l'aimer comme il s'aime soi-même, parfaitement; en second lieu, qu'il lui donne la pureté qu'il a donnée à nos premiers pères en l'état de l'innocence originelle, ou qu'il la rétablisse en la netteté spirituelle dont il l'a embellie par le baptême.

 

Là vous me montreriez

Ce que mon âme prétendait.

 

L'épouse, reconnaissant le grand amour que Dieu a pour elle veut en avoir un aussi grand pour lui ; et, pour cette fin, elle le prie de transformer sa volonté en la volonté divine, afin de concevoir, dans cette union parfaite, un amour égal à celui de son bien-aimé, autant qu'il est possible en ce monde. Car sa volonté aimerait alors Dieu par la volonté de Dieu même, ou par l'amour que le Saint-Esprit exciterait en son âme, parce que l'amour de Dieu serait alors répandu en son cœur par le Saint-Esprit, qui lui serait donné, comme saint Paul l'écrit aux Romains (  Rom., V, 5).

Il faut remarquer que l'épouse prie son époux de lui apprendre à l'aimer, et non de lui donner son amour, parce qu'il enseigne à aimer Dieu, lorsque Dieu l'aime elle-même; car, comme son amour pour l'âme est pur, désintéressé, parfait, généreux, de même il lui fait la leçon d'un amour semblable. Mais il ne se peut faire en cette vie que nous aimions Dieu d'un amour aussi excellent que l'amour de Dieu même. Cet amour produit néanmoins dans l'âme des sentiments d'une joie si extraordinaire, qu'il lui semble être déjà toute pénétrée de la gloire et de la félicité de Dieu, et qu'elle éclale en louanges des grandeurs et des bontés divines. Mais elle ne possède ces avantages qu'après avoir reçu de son Dieu les premiers traits de sa pureté baptismale, ou de la justice originelle.

 

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Et là même vous me donneriez, aussitôt,

O ma vie, ce que vous m'aviez donné l'autre jour.

 

L'âme regarde l'infusion de cette pureté, soit originelle, soit baptismale, comme le commencement de sa naissance spirituelle; et elle appelle cet état un autre jour, ou un second jour après le premier jour de la création et de son baptême.

 

TRENTE-NEUVIEME CANTIQUE

 

 

El aspirar del ayre

El canto de la dulce filomela,

El soto y su donayre,

En la noche serena, 

Con llama que consume, y no da pena.

 

L'agréable souffle du vent,

Le doux chant du rossignol,

Le bois et son agrément,

Pendant la nuit sereine,

Avec la flamme qui consume et qui n'est

pas fâcheuse.

 

 

L'épouse explique cinq choses qui sont les suites de ses demandes. La première est l'amour parfait qu'elle désirait ; la seconde, la joie qu'elle sent à louer Dieu; la troisième, la connaissance des créatures et de leur disposition ; la quatrième, une contemplation très-pure et très-élevée ; la cinquième, une flamme qui la consume doucement et avec plaisir; ce qui revient à la transformation d'amour qu'elle a déjà éprouvée dans la possession de son Dieu.

 

L'agréable souffle du vent.

 

L'épouse appelle souffle du vent, la capacité qu'elle demande pour aimer Dieu d'une manière très-parfaite, parce que ce souffle n'est autre chose qu'une touche de Dieu, ou un sentiment que le Saint-Esprit lui imprime en se communiquant à elle. Alors il l'élève et la porte en haut, afin qu'elle envoie vers Dieu des soupirs d'amour, imitant l'amour mutuel du Père et du Verbe, dont le terme substantiel est le Saint-Esprit, qui est donné à l'âme dans cette transformation, laquelle ne serait pas consommée, si l'âme n'était pas unie au Saint-Esprit, et transformée en lui. Il est vrai que la bassesse de cette vie mortelle empêche que la transformation ne se fasse d'une manière claire et manifeste ; mais l'âme ne laisse pas d'en recevoir une gloire et une joie si extraordinaires, que personne ne peut ni les comprendre ni les expliquer. L'âme, ainsi unie et transformée, envoie vers Dieu des aspirations très-sublimes, que saint Paul semble exprimer en ces termes: Parce que vous êtes les enfants de Dieu, il a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba,

 

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mon Père ( Galat., IV. 6). Ce bonheur arrive aux hommes parfaits de la manière

qu'on vient de le dire.

Et il ne faut pas s'étonner que l'âme puisse faire une chose si relevée. Car, puisque Dieu la conduit lui-même à l'union divine dans la très-sainte Trinité, pourquoi, je vous prie, parait-il incroyable qu'elle produise elle-même dans la Trinité, et avec la Trinité, des actes de connaissance et d'amour qui aient quelque rapport à la Trinité même, quoiqu'elle ne fasse tout cela que par participation et par la coopération de Dieu? Que si l'on demande comment cela se fait, on ne peut répondre autre chose sinon que le Fils de Dieu nous a mérité cette admirable élévation, et nous l'a obtenue de son Père, lorsqu'il lui a dit : Mon Père, je désire que ceux que vous m'avez donnés soient où je suis ( Joan., XVII, 24), savoir, en faisant par participation ce que je fais. Il a dit de plus : Mais ce n'est pas seulement pour eux que je vous prie, c'est aussi pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin qu'ils soient tous un, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu'ils soient aussi un en nous, et que le monde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous êtes en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé (  Joan., XVII, 20, 21, 22, 23). Dieu accomplit tout cela en communiquant aux hommes parfaits l'amour qu'il communique à son Fils, non point par nature comme à son Fils, mais par l'unité et la transformation de l'amour. Le Fils ne demande pas aussi qu'ils soient un par essence et par nature, comme le Père et le Fils sont un, mais par union d'amour, comme le Père et le Fils sont un par unité d'amour. De là vient que les âmes possèdent par participation ce que Dieu a par nature, et qu'elles sont en quelque façon Dieu par la participation de la nature divine. C'est ce que saint Pierre nous apprend en sa seconde Épître : Que la plénitude de la grâce et de la paix, dit-il, vous soit donnée par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ Notre-Seigneur; comme sa divine puissance nous a enrichis de toutes les grâces qui regardent la vie et la piété, en nous découvrant celui qui nous a appelés

 

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par sa propre gloire et par sa propre vertu, par lequel il nous a donné les choses très-grandes et très-précieuses qu'il nous avait promises, pour nous rendre par elles participants de la nature divine ( II Petr., I, 2, 3, 4). O âmes qui êtes créées pour posséder ces excellents dons, que faites-vous, et à quoi appliquez-vous vos soins? O déplorable aveuglement des enfants d'Adam, qui, tout environnés et tout pénétrés de lumière, ne voient pas les choses divines ! 0 surdité pitoyable des bommes, qui n'entendent pas des voix si puissantes ! Hélas ! tandis qu'ils courent après la gloire et le vain éclat du monde, ils se rendent indignes de ces biens célestes, et demeurent dans leurs bassesses et dans leurs misères spirituelles.

 

Le doux chant du rossignol.

 

Lorsque le froid et les pluies de l'hiver sont passés, et que le printemps est venu, le rossignol chante et nous réjouit agréablement. De même, lorsque l'épouse est délivrée du froid, des nuages et des pluies incommodes de ses péchés et de ses imperfections naturelles, elle entre dans le printemps d'un état nouveau, où son époux lui fait entendre une voix douce et charmante, qui la récrée et la renouvelle : Levez-vous, dit-il, hâtez-vous, mon amie, ma colombe, ma belle, et venez; l'hiver est passé, les pluies sont cessées, les fleurs paraissent en notre terre, le temps de tailler est venu, on a entendu en notre terre la voix de la tourterelle ( Cant., II, 10, 11, 12). Ces paroles marquent à l'épouse la fin de ses maux et le commencement de ses biens. Et parce qu'elle est à couvert sous la protection de son époux, et transportée des sentiments de joie qu'il excite en son cœur, animée de la grâce divine, elle parle aussi à Dieu, et lui chante un nouveau cantique. Car c'est à quoi son époux l'invite : Levez-vous, dit-il, mon amie, ma belle, et venez, ma colombe, montrez-moi votre face dans les trous de la pierre, dans les cavernes de la muraille; que votre voix se fasse entendre à mes oreilles; car votre voix est douce, et votre face est belle ( Cant., II ; 13, 14).

Les oreilles de Dieu signifient les désirs qu'il a de recevoir les

 

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louanges que nous lui devons : car c'est ce que l'époux prétend, lorsqu'il demande à son épouse qu'elle lui fasse entendre sa voix. Les trous de la pierre et les cavernes de la muraille représentent la connaissance amoureuse des mystères de Jésus-Christ, laquelle porte l'épouse à louer Dieu le plus parfaitement qu'il lui est possible. Cette voix, c'est-à-dire ces louanges sont douces tant à Dieu qu'à l’âme : c'est pourquoi l'époux ajoute : Votre voix est douce, comme s'il disait : Votre voix m'est douce aussi bien qu'à vous, parce que vous êtes, par l'union de l'amour, une même chose avec moi.

 

Le bois et son agrément.

 

La quatrième chose dont l'épouse parle est un bois agréable. Par le bois, elle veut exprimer Dieu avec toutes les créatures qu'il contient en lui-même. Car comme les arbres qui font une grande forêt sont plantés et vivent dans le fond de cette forêt, de même les créatures sont plantées et vivent en Dieu. De sorte que l'âme les connaît en lui comme en la cause de leur être et de leur vie, ne se mettant pas en peine de les connaître hors de lui.

De plus, elle souhaite de voir la beauté et les agréments de ce bois, c'est-à-dire les charmes que les créatures ont reçus de Dieu, et la beauté que leur disposition, leur correspondance mutuelle, toute leur harmonie, font dans le ciel et sur la terre. Ainsi l'épouse connaît Dieu dans ses ouvrages avec une satisfaction admirable.

 

Pendant la nuit sereine.

 

Cette nuit est la contemplation dans laquelle l'épouse désire connaître les créatures en Dieu. Car elle est obscure comme la nuit; et, pour cette cause, on l'appelle la théologie mystique, la sagesse, la science secrète de Dieu, parce que Dieu instruit l’âme d'une manière secrète et cachée, sans le ministère des sens, dans un profond silence, dans le repos et les ténèbres de la nuit de l'esprit : tellement que l’âme ne sait pas comment ces opérations surnaturelles se font en elle, et que l'entendement ne fait que recevoir les connaissances divines, sans avoir auparavant recours aux espèces de l'imagination.

 

Avec une flamme qui consume et qui n'est pas fâcheuse.

 

Cette flamme n'est autre chose que le parfait amour de l’âme pour Dieu. Il est consumant, parce qu'il transforme l’âme en lui-même; il est doux, parce qu'il rend les volontés de l'époux et de l'épouse conformes l'une à l'autre. Il n'y a plus rien de fâcheux ni de changeant, parce qu'il n'est pas sujet à l'accroissement ni à la diminution ;

 

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car l’âme est alors semblable à un charbon qui est tout à fait ardent et changé en feu, qui ne fume plus, et qui n'a plus de noirceur. De même elle est tout embrasée d'amour, elle n a plus d imperfections naturelles, elle est tout amour. Cet amour la change de Telle sorte, qu'elle ne fait plus que des actions divines. C’est dans la douceur et dans les transports de cet amour consommé, que l’époux doit mettre son épouse en possession de tous les biens qu elle désire.

 

QUARANTIÈME CANTIQUE

 

 

Que nadie lo miraba Aminadab,

Tam poco parecia,

Y el cerco sossegava,

Y  la caballeria,

A vista de las aguas descendia.

 

 

Aminadab n’était vu de  personne,

Et il ne paraissait pas ;

Le siège s'adoucissait,

Et la cavalerie descendait

A la vue des eaux.

 

 

 

L'épouse propose à son bien-aimé les quatre dispositions qu'elle a pour recevoir les dons desquels elle peut jouir en cette vie, et qu'elle lui a demandés avec de grandes instances. La première est qu'elle est détachée des créatures ; la seconde, que le démon est parfaitement vaincu; la troisième, que toutes ses passions et tous ses appétits naturels ou spirituels sont assujettis à l'empire de la raison ; la quatrième, que la partie inférieure est purifiée de telle sorte ,qu'elle se soumet à la partie supérieure, qu'elle lui est unie et conforme, que non-seulement elle n'empêche pas ses opérations, mais qu'elle s'unit à l'esprit, et devient participante de ses biens. C'est tout ce que l'épouse rapporte en ce cantique.

 

Aminadab n'était vu de personne.

 

Comme si elle disait: Je suis maintenant si éloignée de toutes les choses créées, soit supérieures et célestes, soit terrestres et inférieures, que j'en évite même les regards, et que je ne jette nullement les yeux sur elles. Étant aussi entrée avec vous dans une profonde récollection et dans une grande solitude, je ne sens ni la douceur ni l'amertume des créatures.

 

Et il ne paraissait pas.

 

Aminadab représente le démon ennemi de l’âme. Il la tentait autrefois violemment, pour la détourner du recueillement intérieur et de l'union divine. Mais maintenant, après que, soutenue de ses vertus, elle l'a vaincu, il n'ose plus paraître devant elle, et il la laisse jouir paisiblement des faveurs divines.

 

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Et le siège s'adoucissait.

 

Elle parle des passions qui assiégeaient l’âme, et qui la combattaient avec fureur. Mais elle les a domptées de telle manière, qu'elles ne lui font plus la guerre, et qu'elles ne lui donnent plus de peines.

 

Et la cavalerie descendait

A la vue des eaux.

 

Les eaux signifient les biens spirituels que Dieu répand dans l'âme en cette parfaite union. La cavalerie exprime les puissances intérieures et extérieures de la partie sensuelle. L'épouse dit que ces puissances sont descendues à la vue de ces eaux spirituelles, c'est-à-dire que la partie animale s'est tellement purifiée en cet état, ou, si je Pose dire, s'est tellement dégagée de la matière, et élevée au-dessus d'elle-même, qu'elle s'est approchée de l'esprit avec ses puissances et ses forces naturelles, pour être participante des dons spirituels que Dieu fait continuellement à l'âme. C'est ce que ces paroles de David nous insinuent : Mon cœur et ma chair se sont réjouis au Dieu vivant (  Psal., LXXXIII, 2).

Il faut prendre garde que l'épouse ne dit pas que la cavalerie est descendue pour boire des eaux, mais à la vue des eaux; parce que ni la partie inférieure de l'homme, ni ses puissances, ne peuvent goûter, à proprement parler, les biens spirituels ; car, étant matérielles, elles n'en peuvent être capables ni en ce monde, ni en l'autre ; mais elles reçoivent de la joie par un certain regorgement des plaisirs de l'esprit sur elles; ensuite qu'elles se resserrent et se réunissent avec lui, tandis que l'âme goûte ces biens délicieux. Et c'est ainsi qu'elles descendent plutôt à la vue de ces eaux divines, qu'elles ne vont les boire. Au reste, l'épouse emploie le mot descendre, et non pas un autre mot, pour nous apprendre que ces puissances passent de leurs opérations propres et naturelles, dans la récollection de l'âme, dans laquelle je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, le très-doux époux de nos âmes, d'introduire et d'établir tous ceux qui invoquent son saint nom. Ainsi soit-il.

 

Louange soit à Dieu.

 

 

 

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